CHAPITRE XII. LA PAGODE.
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—Oh se croire aimé... Grimm! —Se voir aimé, Diderot. —Le sentiment,—le cœur.... l'âme... que peut-on préférer à cela, Grimm! —Les yeux..., la bouche..., la gorge..., Diderot... —Matérialiste! —Spiritualiste! Le fait est, monsieur Diderot, que Grimm avait raison. Ce qu'il y a de plus vrai dans l'amour, ce sont les faveurs. Dialogues encyclopédiques.
Il est pourtant un âge,—non pas un âge du corps, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais un âge du cœur, car alors que le corps a trente ans le cœur en a souvent soixante; il est pourtant un âge où le moment d'un rendez-vous fait palpiter tout notre être. Il y a des transes, des angoisses, des voluptés indéfinissables dans l'attente,... il y a un épanouissement d'âme impossible à rendre,... dès qu'on voit arriver celle qu'on désire,—légère,—furtive, toute rouge, toute tremblante, et qu'elle vous dit,—Mon Dieu, si tu savais quelle frayeur j'ai eue,... ma mère est passée près de moi à me toucher,... heureusement elle ne m'a pas vue, tiens,... sens mon cœur comme il bat de crainte.—Et toi, mon ange,... sens le mien comme il bat d'espoir et d'amour...
Et ce sont alors des frémissements, des baisers sans fin,—un bonheur irritant,... des terreurs ravissantes, car on peut être surpris à chaque instant...—Et puis l'on se sépare pour se retrouver bientôt avec la même ivresse... Heureux,... heureux âge,... car plus tard,—les mêmes incidents vous trouveront froid,... on s'impatiente bien d'un retard,... mais c'est en regardant sa montre qu'on s'aperçoit que le temps s'écoule, et non plus en sentant son cœur défaillir à chaque minute passée.
Aussi le jour de la représentation d'Othello, Georges étendu sur le divan d'une petite pagode, fraîche, obscure, voilée, silencieuse, située au fond du parc de Lussan, dans l'endroit le plus solitaire du bois.—Georges sommeillait—à demi,... de temps en temps il disait,...—pourquoi diable me fait-elle attendre,... moi qui encore ai eu la précaution de ne venir qu'une demi-heure plus tard...
Enfin la première porte de la pagode s'ouvre timidement, et l'on entend le bruit sonore du verrou, puis les secondes et troisièmes portes se referment,.... et Hortense est devant Georges.
Jamais peut-être elle n'avait été plus jolie,—sa longue promenade avait rosé ses joues toujours un peu pâles, sa robe blanche d'organdi était de la plus éblouissante fraîcheur, et sa petite capote de paille doublée de satin mauve, donnait le plus suave reflet à sa délicieuse figure, et encadrait sa belle chevelure brune. Ayant posé son ombrelle, et dénoué les longs cordons de son chapeau que Georges plaça délicatement sur une chaise, la jeune femme ôta ses gants, et passant le revers d'une de ses petites mains blanches et potelées sur le lisse bandeau de ses cheveux, elle secoua sa tête en arrière,... et tendit l'autre main à Georges qui la baisa...
—Comme tu es venue tard, Hortense... dit doucement le jeune homme en l'attirant sur le sopha...
—Mon Dieu... Georges... ce n'est pas ma faute... il était arrivé une caisse de modes de chez Palmire, et sans vous...
—Tu l'aurais regardée!...
—Regardée, c'est ce que j'ai fait... Mais j'aurais essayé un canezou et une pélerine d'un goût parfait... mais que ne vous sacrifierais-je pas!... ingrat que vous êtes, aussi j'accourais vite... lorsque j'ai trouvé dans mon chemin, le fils de M. de Mersac, ce maudit lycéen... ce n'est qu'au bout d'un quart-d'heure que j'ai pu m'en débarrasser... enfin me voilà, dit-elle en prenant en ses deux mains la tête de Georges et baisant ses cheveux.—De sorte que Georges passa ses bras autour de cette taille qui aurait tenu dans un bracelet... et fit asseoir Hortense à côté de lui.
—Oh! quelle fraîcheur... quelle bonne obscurité... dit-elle en s'accoudant sur un des côtés du divan.
Et ce qui me fait souvenir que je n'ai pas parlé de la chaussure d'Hortense, c'est que dans ce mouvement elle allongea ses jolis pieds et les croisa l'un sur l'autre... ces pieds d'enfant étaient chaussés d'un tout petit brodequin, dont la peau violette à reflet d'or, se dessinait sur la blancheur matte d'un bas de soie.
Oh! j'aime aussi l'obscurité, mon Hortense... il semble qu'on soit plus seuls n'est-ce pas?... et la solitude avec toi... c'est le bonheur, dit Georges en prenant le bras d'Hortense, et se le passant autour du cou.
Alors sa joue touchait la joue d'Hortense, et son menton s'appuyait sur une épaule demi-nue...
Hortense tourna un peu la tête, et plongeant sa main dans la chevelure de Georges, elle s'amusa à en arrondir les boucles brunes, et à les séparer sur le front de son amant...
—Tiens que je t'aime avec cette coiffure, Georges... Oh! que cela te va bien... et puis tes cheveux sont si doux... tiens, c'est ma passion que tes cheveux... Et elle les baisa ardemment.
—Et moi, disait Georges en rendant les baisers avec usure, ma passion c'est toujours cette jolie bouche, avec ces dents de perle, et encore cette petite fossette au menton, et encore ce cou si arrondi.
Et le voluptueux jeune homme, tantôt effleurait à peine de ses lèvres toutes ces perfections, tantôt y imprimait de délicates morsures, de façon qu'Hortense sentit un frémissement délicieux courir partout son corps.
—Georges.....
—Hortense.....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
—Mon Dieu,... Georges,... tenez-vous! j'ai entendu quelque bruit:—Écoutez... écoutez... dit tout-à-coup Hortense.
—Georges écouta...
—Ils n'entendirent plus rien...
—J'avais pourtant cru, dit Hortense, entendre du bruit du côté de la porte du souterrain.
—C'est impossible, Hortense, j'en ai la clef... la voilà... C'est par le souterrain que je suis venu...
—Alors vous me rassurez, mon ami, dit Hortense.
La pagode avait deux entrées, l'une, par le parc... et c'est par celle-là qu'Hortense était arrivée, l'autre, par un souterrain... construit en galerie, qui allait aboutir à une grotte fort éloignée de ce charmant pavillon si savamment construit.
Georges avait en effet la clef de la porte du souterrain qui communiquait à la pagode,—mais l'entrée de la grotte était restée ouverte,—et Crâo qui épiait depuis long-temps les deux amants—ayant enfin surpris l'heure de ce rendez-vous—et voulant, ce qu'il appelait désabuser Marcel—avait amené ce malheureux à cette porte, et l'y avait laissé en lui disant d'écouter—qu'il entendrait quelque chose d'intéressant pour son amour...
Or, pendant cette scène... Marcel était là..—peut-être...
—Ah! mais je ne reviens pourtant pas de la terreur que j'ai ressentie, dit Hortense.
—Peureuse... dit Georges en faisant jouer nonchalamment dans ses doigts les longues girandoles émaillées des boucles d'oreille d'Hortense...—Oui peureuse;—c'est un reste de souvenir de ton rôle de Desdémona, mais ce n'est pas cela, non, je gagerais que vous n'êtes ainsi peureuse, que parce que vous savez que la peur vous sied... à ravir... Voyez la coquetterie...
—Ah! toujours ce vilain mot...
—Il est en effet laid... laid.... comme une vérité, Hortense!...
—Mon Dieu, peux-tu me faire ce reproche... Voyons... quand ai-je été coquette...
—Dans les répétitions d'Othello.
—Oh! la bonne folie... Coquette avec M. de Cérigny peut-être... ou avec M. de Mersac? ou cet élégant M. d'Alby?... le plus singulier Iago qu'on puisse voir...
—Du tout... Vous avez été coquette avec Othello... dit Georges avec un sérieux affecté.
—Avec Marcel... Ah le pauvre garçon! M. de Verneuil, répondit Hortense avec une dignité également affectée, me supposer un pareil goût... ce serait plus que de la médisance.... ce serait de la calomnie....
—Puis riant comme une folle et s'asseyant sur les genoux de Georges.
—Ah, mon Dieu! qu'il m'a donc amusée hier soir... Tu sais que je me suis retirée de bonne heure.—Eh bien! mon Othello... s'était placé en face de ma chambre.... C'est Fanny qui m'a dit cela, en face de ma chambre grimpé dans un énorme acacia... et ce qu'il y a de fort curieux, c'est que le fils de M. de Mersac est venu justement s'asseoir sur le banc qui est placé au-dessous de cet arbre, avec cette bonne madame d'Alby...
—Avec madame d'Alby!!!...
—Avec madame d'Alby...
—En vérité, ma chère, l'adolescence ne respecte plus la vieillesse, même dans les femmes... Ce jeune de Mersac va se faire une querelle à mort avec les petits-enfants de cette dame qui sont dans la même classe que lui... quand ils vont savoir qu'il peut compromettre leur grand'mère...
—Taisez-vous donc, fou... dit Hortense en riant, et écoutez la fin...
Il paraît que le tête-à-tête dura longtemps et tu juges de la position de l'Othello pendant ces doux entretiens...
A ce moment des éclats de rire vinrent interrompre les amants... Par-dessus tout on distinguait la voix mordante de M. de Cérigny, et la voix voilée de l'adolescent fils de M. de Mersac. C'était encore le maudit lycéen.
—Ah, mon Dieu!... ton mari, Hortense..., dit Georges, en prenant à la hâte le chapeau et l'ombrelle de madame de Cérigny... Vite... je vais ôter le verrou; passe par la porte du souterrain... je te suis...
—Dépêchez-vous, Georges..., car j'aurais une peur horrible dans cette galerie...
Viens... vite... Et Georges prenant la main d'Hortense disparut avec elle par le côté souterrain de la pagode.—Marcel n'y était pas, ou n'y était plus.
—A peine cette porte était-elle fermée, que M. de Cérigny monta l'autre escalier du pavillon, accompagné de madame de Lussan et du lycéen qui ne les quittait pas.
—Enfin nous voilà dans notre jolie pagode, dit madame de Lussan avec une humeur mal dissimulée.
—La trouvez-vous de votre goût, Jules, ajouta-t-elle en s'adressant au jeune lycéen...
—Je crois bien, Madame... Mirabile visu...
—Que dit-il donc, monsieur de Cérigny, demanda madame de Lussan...
—Admirable à voir... C'est du latin... Vous voyez, Madame, qu'il ne perd pas son temps...
—Ah, mon Dieu! dit madame de Lussan en cherchant avec anxiété dans une petite corbeille de jonc du Mexique... je ne trouve plus mon alkali... Si j'étais piquée par ces affreux cousins du bord de l'étang?...
—Permettez-moi d'aller vous le chercher, Madame... dit M. de Cérigny en courant vers la porte...
—Comment... je ne le souffrirai pas... Jules... il faut être galant... allez-y,... mon ami, vous m'obligerez... Si vous ne nous retrouvez pas ici, nous serons à la balançoire...
—Oui, Madame, j'y vais, dit Jules d'un air rechigné... Puis il ajouta en descendant chaque marche: Fastidiosus, fastidiosa, fastidiosum... Quelle scie!!...
—Maudit lycéen... c'est qu'il ne s'en va pas souvent...
—A qui vous en plaignez-vous... Victor... ajouta tendrement madame de Lussan...
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—Après la toilette du dîner, tout le monde était réuni dans le salon; on attendait avec impatience l'heure de se mettre à table, car on jouait Othello le soir même,—comme on sait,—lorsque le damné Jules arriva bruyamment... rouge et essoufflé...
—«Ah bien! dit-il à madame de Lussan... vous m'avez joliment fait trotter.... Je suis venu à la pagode... j'ai eu beau cogner... beau cogner.... ouich! personne... Nemo... Je vais à la balançoire... personne... Alors je me suis balancé; et me voilà... Ego ipse!
«—J'avais retrouvé l'alkali, Jules... et nous avions pris par l'étang,» répondit madame de Lussan,—en échangeant un coup-d'œil avec M. de Cérigny, pendant que Georges et Hortense échangèrent un sourire...
—Bon Dieu,... comme il a chaud, dit l'excellente madame d'Alby...
—Madame la comtesse est servie, annonça le maître d'hôtel.