CHAPITRE IX. THÉATRE.
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L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit. Pensées de Pascal, XLVIII.
Le lendemain de la partie de chasse,—les hôtes de Lussan étaient rassemblés dans un charmant pavillon situé au milieu d'un étang immense, et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc, se détachait noir sur le ciel encore doré par les dernières lueurs du soleil, couché depuis quelque temps.
Il faisait une fraîcheur ravissante, les piqueurs de M. de Lussan, exécutaient au fond du bois de mélodieuses fanfares dont l'harmonie lointaine était répétée à l'infini par les échos.
—Que cette fanfare de Guillaume Tell fait ainsi un admirable effet, dit Georges, abandonnant sa glace pour écouter avec plus d'attention.
—C'est à M. de Cérigny que nous devons pourtant cette idée merveilleuse de faire tous les soirs donner de la trompe dans la forêt, dit madame de Lussan.
—Il n'en fait jamais d'autres... répondit Hortense.
Et pourtant reprit Georges, j'ai moi une idée qui vaut au moins toutes celles de M. de Cérigny...
—Voilà de la présomption, monsieur de Verneuil, dit Hortense...
—Voyons, Georges, repartit M. de Cérigny... voyons votre idée... je ne cède pas d'avance mes avantages.
—Eh bien, Madame, dit Georges en s'adressant à madame de Lussan, vous avez ici une charmante salle de spectacle... et il est affreux que personne... pas même Cérigny, n'ait pensé à y jouer la comédie...
—Bravo, bravo, l'idée est parfaite, répéta-t-on en cœur, c'est délicieux;—cela vaut bien mieux que les fanfares de M. de Cérigny.—Quand—jouons-nous?—que jouons-nous?—l'opéra?—le drame?—le vaudeville?—ce sera charmant?—je n'oserai jamais?—et des costumes?—
Telles furent les approbations, les interjections et les questions que suggéra le projet de Georges.
—C'est arrêté, nous jouons la comédie,—dit madame de Lussan.—Crâo copiera les rôles et servira de souffleur, ma femme de compagnie tiendra le piano, le régisseur aura son violon,—le maître d'hôtel sa flûte, et un de nos gens qui donne du cor d'harmonie complétera l'orchestre.—Ce sera délicieux... Approuvé..... approuvé...... Seulement que jouerons-nous, demanda M. de Mersac,—jouons Hernani?—Oh bien, oui, c'est romantique ça—hoc turpissimum est, s'écria le fils de M. de Mersac, lycéen de 16 ans, qui ne pouvait dire une phrase sans la finir en latin, depuis qu'il était en vacance,—pure contrariété. Le misérable au collége avait ses humanités en horreur.
—Comment vous parlez encore votre vilain latin... Jules, dit en minaudant madame d'Alby, qui avait promis à la mère de Jules de ne rien lui passer d'inconvenant...
—Nous ne serons pas assez, objecta M. d'Alby.
—Mais les voisins de terre qui nous arrivent demain?... pensez donc, quel renfort.... reprit madame de Lussan... seulement Hernani..., pour commencer... ce n'est pas aisé.
—Et puis au fait, c'est romantique, dit madame d'Alby qui paraissait partager les opinions littéraires du lycéen.
—Pourquoi pas jouer Faust de Goëthe tout de suite? reprit M. de Mersac...
—Vous croyez rire... dit M. de Cérigny... eh bien j'y pensais...
—Le fait est, reprit madame de Lussan, que ce serait piquant,... si nous en essayions?....
—Ce sera bien ennuyeux, dit l'un...
—Aimez-vous mieux Athalie, reprit un autre.
—Je préférerais cela!
—Par exemple...
—Mais quels vers!
—Votre Goëthe est un fou...
—Votre Racine est si froid...
Et cette malencontreuse question littéraire allait encore être débattue, si madame de Lussan n'eût assuré que le frais du soir commençait à gagner. La discussion ne fut pas abandonnée;—on monta en bateau, et on était arrivé dans le salon du château, qu'elle n'était pas résolue;—seulement il fut arrêté qu'on jouerait:—mais quoi?
—D'abord avons-nous ici des pièces de théâtre, dit M. de Cérigny à madame de Lussan.
—Je le crois. Il faudrait demander cela à Crâo qui est chargé de la bibliothèque.
—S'il y en avait, ce serait bien mieux, on éviterait ainsi l'ennui d'écrire à Paris, l'attente de recevoir la réponse;—ce serait au moins huit jours de gagnés;—sans cela, le temps de faire des costumes, d'apprendre les rôles;—bah!—ce serait remis à trop loin.
—Sans doute, répéta tout le monde avec cette impatience de gens heureux, qui, une fois un plaisir convenu, donneraient tout au monde pour en jouir à l'instant même.
—Cela est bien simple, dit Georges, je vais faire demander Crâo à la bibliothèque, et savoir au juste quelles sont nos richesses.
Quand Georges arriva dans la bibliothèque, il y trouva Crâo qui le salua respectueusement.
—Je suis aux ordres de monsieur le comte.
—Dites-moi, Crâo, nous voulons jouer la comédie, avez-vous ici des pièces de théâtre?
—Je ne crois pas, monsieur le comte.—Je vais consulter mon catalogue... Puis, feuilletant un lourd registre...—Monsieur le comte, nous n'avons ici qu'un théâtre étranger, et encore c'est une traduction de Shakespear....
—Voilà tout?
—Voilà tout, monsieur le comte;... Ah! j'oubliais. J'ai, moi, un vaudeville;... c'est ma pièce favorite...
—Quel est-il?...
—La Maison en loterie, monsieur le comte.
—Vous n'y mettez pas d'amour-propre au moins?
—Que voulez-vous, monsieur le comte... Le rôle de Rigaudin m'a toujours séduit.
—Mais, c'est un fort vilain rôle...
—Il est amusant, monsieur le comte.
—A la bonne heure dans l'étude du notaire,... mais ici, mon pauvre Crâo, vous auriez bien du mal à brouiller quelqu'un...
—Oh, ce n'est pas comme cela que je l'entends, monsieur le comte, je parle du rôle d'observateur...
—Bon Dieu!... et qu'observe donc monsieur Crâo, dit Georges, que cette conversation amusait.
—Oh! bien des choses... Une entre autres qui divertirait bien monsieur le comte, s'il la savait.
—Voyons...
—Mais j'ose recommander le secret à monsieur le comte.
—Parlez, Crâo.
—C'est que M. Marcel de Launay est depuis quelque temps sujet à de singulières distractions, et que...
—Qui ça, notre Nemrod, notre ours... Eh bien! que fait-il?... Il prend un sanglier pour un loup?...
—Il en serait bien capable, monsieur le comte, car les amoureux sont capables de tout.
—Marcel est amoureux!... Si tu peux me prouver cela, Crâo, tu n'en seras pas fâché... Voilà qui nous divertirait,... ce serait à n'y pas tenir... Voyons, voyons; parle, parle donc.
—Je n'ose, monsieur le comte.
—Crâo, je le veux.
—Monsieur le comte se formalisera.
—Du tout... qu'est-ce que ça peut me faire à moi; je le veux, voyons, dis...
—Puisque Monsieur le comte l'exige... je puis lui affirmer que M. Marcel est amoureux de...
—Finiras-tu?
—De madame la marquise de Cérigny.
Ici Georges partit d'un éclat de rire si fou, si bruyant, si prolongé, qu'il stupéfia Crâo; et sans songer davantage aux pièces de théâtre, ce jeune homme courut comme un écervelé rejoindre la société du salon...
—Il rit,—à la bonne heure, dit Crâo...—Puis remettant son registre à sa place, éteignant sa lumière, il alla, dans l'obscurité, coller son oreille à une petite porte de dégagement, qui communiquait au salon d'été où l'on était rassemblé.
—Retenant son souffle, il écouta.
—C'est impossible... disait Hortense en riant aux éclats...
—C'est pourtant comme cela, Madame, reprit Georges.
—Ma chère amie, voilà une conquête qui me donne de l'ombrage, ajouta M. de Cérigny avec un sérieux affecté...
—Mais le pauvre Marcel va devenir très-amusant, dit madame de Lussan, et ce qui serait charmant, c'est qu'Hortense l'encourageât un peu.
—Ah! il est trop laid, il a l'air trop brutal, et puis il me fait une peur affreuse.
—Que vous êtes folle, Hortense! dit madame de Lussan, Marcel est mon parent, un enfant presque,—un jeune homme sans conséquence... Vous profiteriez de cela pour nous l'amener; vous useriez de votre influence pour lui faire faire les choses du monde les plus divertissantes; les soirées commencent à être longues, voyons, Hortense, pas d'égoïsme; mon Dieu, s'il m'avait honoré de son goût, je vous donnerais l'exemple, moi...
—Allons, vous le voulez, cela vous amusera peut-être, j'y consens; mais moi je me sacrifie,... dit madame de Cérigny, vaincue par tant d'instances...
Puis, comme Crâo entendit un léger bruit, il se retira vite, et dit en regagnant sa tourelle.—Mais cela prend une excellente tournure...—Nous rirons bien.