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La biche écrasée

POUSSIÈRES

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—Les jolies fleurs! dit le professeur Laroque de ce ton plein, grave, amoureux, qu’il avait à certains moments de sa vie, «sans cause», disaient ceux qui ne comprenaient pas. Car il y avait une cause: la joie qu’il éprouvait de sentir la vigueur de sa pensée, sans user encore de cette vigueur. Il y a une volupté à se savoir intellectuellement riche, et à ne pas encore dépenser.

Avant d’aller à son laboratoire, il déjeunait tous les matins à l’anglaise, dès neuf heures, d’un œuf et d’une côtelette qu’il arrosait de quelques tasses de thé très noir. Il s’avouait que ce moment, où il ne travaillait pas, était le meilleur de sa journée. Son cerveau lui paraissait si fort et si vif! Il ne voyait pas les obstacles: d’un bond, il franchissait d’immenses espaces intellectuels, touchait le but, considérait comme réalisés les objets de ses travaux, découvrait d’autres espaces à explorer, et se disait: «Quel bonheur! Il n’y a d’éternel que la possibilité de toujours découvrir.»

—Les jolies fleurs! répéta-t-il.

Ce n’était pourtant que des mimosées, des œillets rouges, une branche de lilas blanc, noyés dans des feuilles de houx épineux, pourpres et vertes comme certaines carapaces de bêtes marines. Mais il pénétrait plus loin que la forme et l’apparence des choses, il songeait aux milliers d’actions chimiques et lumineuses qui les avaient produites—et ces actions avaient fait aussi de la beauté, et c’était plus mystérieux que tout le reste!

Immobile, les coudes sur la table et les deux mains sous le menton, Madame Laroque le regardait. Il contempla son beau visage, et dit avec reconnaissance:

—C’est pour moi que tu les as choisies... Ma petite femme, ma chère petite femme!

Madame Laroque eut un frisson intérieur. Non, elle n’avait pas pensé à son mari en disposant cette gerbe! Et depuis bien des mois ce n’était plus à lui qu’elle pensait: il était devenu si absorbé, si personnel! Et c’était aujourd’hui, précisément, aujourd’hui qu’il redevenait expansif, qu’il se montrait joyeux, aimant, confiant! Par contenance, elle tourna la clef d’un petit poêle à pétrole, qui fumait.

—Tu vas au laboratoire? dit-elle évasivement.

—Oui, je vais au laboratoire, chanta Laroque. Où irais-je, où irais-je au monde! Il n’y a que Jousseaume qui n’y sera pas. Il est malade, Jousseaume.

Madame Laroque rougit. Elle savait pourquoi Jousseaume n’irait pas au laboratoire.

—Eh bien! poursuivit-elle, pense donc à t’arrêter chez Antoine, l’encadreur de la rue Coëtlogon, pour réclamer le tableau que nous lui avons donné... Tu n’oublieras pas?

—Non, répondit-il, je n’oublierai pas. Je n’ai pas de chance, personne ne me prendra jamais pour un savant: je ne suis pas distrait!

C’était vrai. Il y avait toujours de la place dans son cerveau toujours rangé, il portait à toutes choses la même exactitude qu’à ses expériences. Quelques minutes plus tard, il s’arrêtait devant la boutique d’Antoine.

Le vieil artisan essuya sur sa blouse blanche ses mains poissées de mastic.

—Vous venez pour votre cadre? fit-il. Je le ferai porter chez vous, monsieur Laroque, il est fini... Mais entrez donc, il faut que je vous montre quelque chose qui vous intéressera, vous qui vous occupez de photographie.

Traversant la boutique, les deux hommes entrèrent dans une pièce absolument obscure, sorte de galetas dont Antoine avait fait à la fois une remise pour les vieux cadres qu’il achetait dans les ventes et un atelier de photographie; car il avait été séduit, comme tant d’autres, par les plaisirs de la chambre noire, et Laroque, parfois, en souriant, l’appelait son cher confrère.

—Restez là, monsieur Laroque, dit-il, et ne bougez pas. Vous écraseriez quelque chose. Je vais dehors allumer la lanterne rouge. Il faut agir délicatement, délicatement!

Il revint bientôt avec la lanterne, dont la lueur sombre s’arrêtait à quelques centimètres du verre, comme repoussée par une obscurité si lourde qu’elle paraissait palpable et qu’on avait envie de l’écarter du geste.

—Tenez, voici l’affaire, dit Antoine.

Il élevait un cadre ovale comme on en fit, non seulement au dix-huitième siècle, mais jusque sous la Restauration. Ce cadre, qui n’encerclait aucun tableau, avait gardé le verre qui le couvrait.

—Eh bien? demanda le professeur, qui n’apercevait que cette vitre pâle et ternie.

—Regardez par transparence.

Laroque prit le cadre dans ses deux mains, l’appuyant sur son gilet, car il était assez lourd. Antoine, devant lui, dardait la lanterne.

—Voyez-vous?...

—Oui, dit Laroque, il me semble.

... C’était comme si le corps d’une noyée, remontant par miracle du fond de la mer, s’arrêtait à quelque distance de la surface. Une tête de jeune fille apparaissait sur cette glace vide, mais prête à s’évanouir, couleur de fumée, ombre d’une ombre; et cependant, on distinguait encore tout ce que la lumière, jadis, avait aimé: des cheveux fins et légers, lissés sur les tempes, les fleurs claires des yeux qui, comme sur un cliché, faisaient deux points sombres, et une autre tache pour le menton, très jeune, un peu pointu.

—J’ai entendu parler de ça, dit Laroque avec un haussement d’épaules indifférent. C’est un phénomène fréquent sur les verres qui protègent les vieux pastels: une poussière de couleurs se détache du papier desséché, se fixe sur la vitre, y laisse un calque vague. Ce n’est pas neuf, monsieur Antoine, ce que vous me montrez là, ce n’est pas neuf.

—Mais ce n’était pas un pastel, cria Antoine, c’était une peinture à l’huile. Je ne l’ai retirée du cadre que dans ce cabinet noir, hier matin. Et quant à la poussière... il y en a, de la poussière, et une bonne couche! Mais ce n’est pas du côté de la peinture, c’est à l’extérieur, du côté exposé à l’air; et c’est de la poussière comme celle qu’on voit sur toutes les glaces.

—Vous avez raison, dit Laroque, devenu très attentif.

—Alors, la cause de ça, la cause?

—C’est très curieux, oui... Mais la cause, si je vous disais toute suite que je la sais, je serais un malhonnête homme. Il faut réfléchir, il faut faire des expériences, enfin pouvoir reproduire le phénomène à volonté: alors, on peut dire qu’on sait. Jamais avant... Allons, au revoir, monsieur Antoine.

—Au revoir, monsieur Laroque.

Le professeur, jusqu’à son laboratoire de la rue Lhomond, marcha très vite. C’était ainsi toutes les fois qu’un nouvel aspect des choses se présentait à lui: une extraordinaire allégresse s’emparait de son cerveau et précipitait ses pas.

—Oui, se disait-il, oui, une infinité de matières arrêtent les vibrations lumineuses et les fixent. Toutefois la lumière détruit elle-même son œuvre. Elle décolore ce qu’elle a un instant coloré, elle refait une page blanche de la page qu’elle a noircie. Mais cette glace, pourtant, cette glace du portrait? Elle a dû conserver l’impression parce qu’elle a été plongée, l’ayant reçue, dans l’obscurité complète. Ces grains de poussière ont agi comme autant de plaques sensibles, comme autant de rétines. Et si on pouvait fixer l’impression, si on trouvait le moyen de la fixer, on aurait un cliché, une image. Il faudrait voir, il faudrait étudier ça.

Il rangea la question avec d’autres, dans un coin de sa tête ordonnée, et au laboratoire ne s’occupa que des expériences en train, avec ses préparateurs, sans effort, scrupuleusement, comme d’habitude. Ses aides le quittèrent pour déjeuner. Il demeura seul, travaillant toujours, prenant des notes, relevant des chiffres, infatigable. Vers deux heures, il prit une tasse de thé, sobrement, suivant son usage, et se rendit à l’amphithéâtre Daguerre, pour faire son cours. Puis il reçut des élèves, indiqua des plans de travaux. La nuit était complète, en ce jour de janvier, quand il rentra chez lui. Il avait faim.

—Je vais prendre un biscuit avant le dîner, songea-t-il gaîment.

Il ouvrit la porte de l’appartement avec sa clef, et d’un pas fut dans la salle à manger.

C’était une salle à manger d’appartement moderne, ouvrant sur le salon par une glace sans tain. Et il vit qu’une ampoule électrique était allumée dans le salon. Cela ne le surprit pas: sa femme recevait quelqu’un, sans doute. Mais il eut un choc physique, parce que cette lumière s’éteignit brusquement.

—Jeannie! cria-t-il à voix haute, Jeannie!

Il lui semblait avoir distingué une ombre, très près de sa femme, très près. Il ouvrit la porte du salon, les bras tendus.

—Jeannie!

Il entendit des pas étouffés qui fuyaient vers l’autre porte, gagnaient le vestibule puis l’escalier. Il comprit, avec la puissance de déduction, la roideur dans la recherche de la certitude d’un homme exercé à enchaîner des phénomènes. Dans un éclair, cent petits faits qu’il avait vus, qu’il avait enregistrés comme il enregistrait tout, par habitude, sans qu’il y prêtât attention, cent petits faits subitement réunis lui firent soupçonner la vérité: l’homme qui avait fui, c’était Jousseaume.

—Jeannie!

Il toucha un corps tremblant, prostré, sentit des joues brûlantes, une chair nue sous des voiles ouverts.

—Jeannie, dit-il d’une voix affreuse, dont le timbre le bouleversa lui-même, qui était-ce?

Elle ne répondit pas. Non, non, elle ne voulait rien dire. Elle avait trahi son mari, elle ne trahirait pas l’autre, elle ne trahirait pas deux fois.

—Avoue, avoue! C’était Jousseaume?

Elle secoua la tête.

—Tu as éteint pour que je ne sois pas sûr, pour que je ne sache pas?

—Oui! fit-elle, orgueilleusement.

Laroque entendit le bruit de sa robe frôlant les meubles, dans l’ombre, et demeura seul.

Il fit un pas vers le commutateur d’électricité, puis s’arrêta.

—On peut essayer, murmura-t-il.

Et il alla chercher, dans le réduit qu’il avait aménagé pour ses études, une petite lampe à feu rouge. Avec un linge très blanc, il frotta la glace, du côté du salon.

—Pas de poussière ici, dit-il. Mais le poêle à pétrole a fumé ce matin, dans la salle à manger.

Il recommença le même geste de l’autre côté de la glace: une trace resta sur le linge.

—Oui, on peut essayer, répéta-t-il.

Tout son sang-froid lui était revenu. Il ne s’agissait plus que de préparer une expérience. La première chose qu’il fit fut de coller de longues bandes de papier blanc tout autour de la glace, qu’il découpa nettement, avec un diamant de vitrier, et porta ensuite dans son laboratoire.

Le lendemain, il arriva avec sa physionomie ordinaire rue Lhomond. Jousseaume, cette fois, l’y attendait.

—Tiens, dit Laroque simplement, vous êtes guéri?

Jousseaume balbutia. Ses lèvres tremblaient.

—Tant mieux, continua Laroque, tant mieux, nous avons à travailler! Voici une boîte dans laquelle j’ai mis quelques petits morceaux de verre. Il est très important de n’ouvrir qu’à la lumière rouge. Les fragments sont couchés sur de l’ouate, et il faut faire attention à ne pas enlever la poussière, la petite couche de poussière qui est par-dessus... Je voudrais savoir si ces fragments ont gardé une impression.

—On ne voit rien, dit Jousseaume.

—Rien comme ça. Mais en trouvant le révélateur... Paris ne s’est pas bâti en un jour. Je sais bien que ce ne sera pas commode: les bains dilueraient la poussière. Enfin, laissez ces tessons. Je m’en occuperai tout seul, décidément.

Il travailla des jours, des jours avec un acharnement régulier. Madame Laroque l’avait quitté. Elle lui écrivit de Nice, le suppliant de pardonner. Il ne répondit pas. Il travaillait, voilà tout.

Enfin il dit à Jousseaume.

—J’ai trouvé. C’était très simple. Il n’y a qu’à doubler ces morceaux de verre d’une autre plaque sensibilisée, et ensuite... Mais vous verrez ça en opérant avec moi. Regardez, voici les clichés témoins.

On apercevait maintenant, sur les fragments qu’il avait apportés, l’image d’objets divers: un dos de fauteuil, la rosace d’un tapis, le coin d’une cheminée.

—Et bien? demanda Jousseaume.

—Oh! ça, c’était pour me rendre compte. Mais nous allons pouvoir travailler en grand. Vous viendrez chez moi, demain. J’ai un cliché qu’on ne déplace pas facilement.

—Mais... fit Jousseaume.

Depuis longtemps il avait deviné l’objet des recherches de son maître; et de le voir avancer chaque jour dans sa tâche, et de l’y aider, c’était comme si on l’eût traîné par la nuque avec un collier de force.

—Voyons, insista Laroque, vous viendrez, n’est-ce pas?

Le lendemain, ils étaient tous deux penchés sur la glace, maintenue par une armature de bois qui faisait cuveau.

—Le développement est-il terminé? demanda Laroque, d’une voix tranquille.

Jousseaume se retourna. Il prit un de ces gros blocs qui servent à presser les papiers photographiques, et le jeta sur la glace. Elle s’étoila seulement, maintenue par l’armature. Alors il s’acharna, la réduisit en miettes.

—C’était moi! cria-t-il. Vous le savez bien, que c’était moi! Et vous m’avez fait faire ce métier! Vous m’avez imposé cette torture; vous avez inventé ce supplice! C’était moi, moi, je vous le dis! Et que voulez-vous maintenant?

—Moi? dit Laroque, ironiquement. Rien. Vous venez de supprimer la preuve d’une belle découverte. Mais le cliché était un peu intime, et je peux en faire d’autres, maintenant, je suis sûr du procédé... A propos, madame Laroque est à Nice. Je n’ai plus besoin de vous. Ni d’elle. Vous pouvez allez la rejoindre, si ça vous fait plaisir. Vous l’informerez que je suis décidé à ne la revoir jamais!

Jousseaume s’éloignait, quand Laroque le rappela:

—Rendez-moi donc le carnet des manipulations, dit-il. Vous alliez le garder dans votre poche. A quoi pensez-vous?

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