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La biche écrasée

LE SECRET

Reading edition

Madame Hermot ouvrit la porte du cabinet de travail de son mari.

—Armand, dit-elle, tout est prêt pour le bain de bébé. Tu viens? Tu as encore le temps, avant de partir pour le bureau.

Ils n’avaient qu’une servante, et pour que le tub de bébé fût préparé avant le départ de son mari, il fallait à madame Hermot quitter son lit de bonne heure, accorder moins de temps à sa toilette, sacrifier un peu des soins qu’elle donnait à sa beauté. Mais sa maternité prêtait à son corps jeune et à ses traits charmants une souplesse et un éclat qui triomphaient des négligences. Toute sa chair était comme pénétrée de ce bonheur délicieux et calme qui n’était plus seulement, comme aux premiers jours de son mariage, celui de la volupté révélée et satisfaite. Pour connaître toute la joie que peut donner l’amour, il faut aimer encore son mari, et avoir eu, depuis peu de temps, son premier enfant. On est si reconnaissant à l’un de vous avoir donné l’autre, on éprouve dans tout son être une telle impression de renouvellement, de jeunesse et d’ardeur! Le plaisir même prend un sens magnifique et fort qui le prolonge et l’ennoblit. On se dit: «C’est donc à ça, que ça sert, à ça!...» Alors, il y a des instants où l’on met dans l’étreinte une espèce de reconnaissance fougueuse et sublime.

Hermot se leva, plein de l’impression d’un bonheur paisible et radieux. Il y avait un peu de gris sur ses tempes, la quarantaine avait déjà sonné pour lui. A cet âge, certains hommes éprouvent plus fortement encore l’orgueil de la paternité que la passion de l’amour. C’est la nature qui le veut ainsi: ils sont fiers de se perpétuer, de prolonger dans l’avenir une puissance de vivre qui bientôt chez eux va décroître. Ils disent: «mon fils» ou «ma fille» presque avec le même sentiment de douceur étonnée qu’ont les femmes. Voilà pourquoi le mari marchait d’un pas si vif et pressé. Mais il était amoureux aussi. En suivant, dans le corridor étroit, la forme mince et légère qui le précédait, il sentait son cœur bondir.

La bonne tenait le petit, déjà tout nu, au-dessus de la vasque en métal clair, qu’un rayon de soleil, entrant par la fenêtre, illumina gaiement; et l’enfant que ces reflets faisaient un peu loucher, fermait les yeux par instants. Il avait sept mois; des plis de graisse formaient des bourrelets sur ses cuisses et ses bras, et son ventre un peu gros mettait une ombre vers son sexe innocent.

La bonne le posa sur le tub, bien assis sur son derrière, les jambes croisées; l’eau était tiède, exactement à la température de son corps délicat. Pourtant ce contact le surprit, il cria quelques secondes. Puis, il se calma. L’éponge, passant sur son dos très gras comme une caresse, détendit ses nerfs dans un plaisir très doux; il essaya de la saisir; ses gestes encore mal adaptés dépassaient le but, ses gencives, où une petite dent laiteuse perçait, riaient voluptueusement. Ses cheveux, courts comme un pelage, s’emplirent de savon, et on lui faisait renverser la tête pour que la mordante écume n’atteignit pas ses paupières.

A ce moment on sonna.

—Madame, c’est le boucher, dit la bonne.

Madame Hermot eut un moment d’hésitation. Elle avait l’habitude de commander elle-même les provisions du jour. Hermot sourit.

—Laisse-moi seul avec bébé, dit-il, je ne lui ferai pas de mal.

Et madame Hermot sourit à son tour en s’en allant.

Hermot essuya lui-même le corps poli et gracieux. Il embrassait prudemment cette chair tendre qui sentait les caresses et s’étirait sous elles. Quand les baisers couvrirent le front, l’enfant leva la tête, d’un air intelligent et ravi. Alors le père le posa sur le tapis, du côté du ventre, et cette petite chose vivante, qui ne pouvait encore marcher, essaya de se dresser sur les pieds et sur les mains. Hermot claqua des doigts derrière lui, mais il ne se retourna pas.

—Marcel, mon petit Marcel! fit Hermot presque involontairement.

Les enfants, dès les premiers mois arrivent à répondre à l’appel de leur nom. Pourtant, Marcel continua de jouer sur le tapis sans entendre. Hermot frappa dans ses deux paumes, assez fort, sans parvenir à attirer son attention.

—C’est étrange, murmura Hermot. C’est très étrange!

Cependant comme sa femme venait de rentrer dans la pièce, il ne dit rien.

Il y a peut-être quelque chose de contagieux dans les inquiétudes les plus silencieuses. Quand son mari eut quitté l’appartement, madame Hermot, en rhabillant Marcel, fit entendre ce léger bruit des lèvres où les enfants, même quelques semaines seulement après leur naissance, savent reconnaître un baiser. Celui-ci ne bougea pas plus que lorsque venaient du dehors ces mille rumeurs que les jeunes êtres ne remarquent jamais, parce que l’expérience leur apprend vite qu’elles ne sont pour eux les causes ni d’une peine ni d’un plaisir. Alors, elle aussi, d’une voix troublée, presque douloureuse déjà, appela, comme l’avait fait Hermot:

—Marcel, mon petit Marcel!

Et l’enfant continua de sourire aux choses, inconscient du cri, n’ayant rien perçu. Madame Hermot le saisit passionnément dans ses bras, l’emporta comme pour le sauver d’un danger.

—Mon Dieu, mon Dieu! Mon petit, mon cher petit!

Elle pleurait silencieusement. Tout à coup, elle se dit:

—Ce n’est pas sûr. Et tant que ce ne sera pas sûr, il ne faut pas qu’il sache!

Elle venait de penser à son mari.

Ils vécurent ainsi des mois et des mois, et chacun cachait à l’autre une crainte qui grandissait. Hermot n’avait pas voulu consulter le médecin du ménage. «Il dirait tout à ma femme, songeait-il; ou bien il ferait des expériences qui lui révéleraient cette angoisse.» Mais il alla interroger un spécialiste. «Il faudrait que je voie votre fils», lui dit celui-ci. Cela était impossible. «Alors, continua le spécialiste, il faut attendre. C’est peut-être un retard de développement. Ou le contraire: il y a des enfants qui ne prononcent leur premier mot qu’à quinze ou seize mois justement parce qu’ils sont très intelligents. Ils sont distraits parce qu’ils emmagasinent des sensations. Espérez.»

Mais à mesure que le temps coulait, Hermot sentit qu’il n’avait plus rien à espérer. Sourd-muet! C’était un sourd-muet qu’il avait engendré. Il se l’imaginait vivant toute une vie affreuse dans un silence mortel, séparé des humains; et les sons, la musique, les paroles devinrent à ce père une douleur. «Il ne connaîtra pas ça, pensait-il; il n’entendra jamais ce que j’entends, il ne m’entendra jamais. Et j’avais tant de choses à lui dire, tant de choses!»

Puis il réfléchissait que sa femme ne savait pas encore leur malheur, et il ne lui parlait, avec gaîté, que de choses indifférentes. Madame Hermot l’imitait. Elle mettait, à dissimuler sa douleur, un acharnement plus farouche encore. Elle avait consulté leur médecin habituel; elle avait été voir, elle aussi, un spécialiste. Non, il n’y avait plus d’espoir, on le lui avait dit, il n’y avait rien à faire. Son enfant était muré dans le silence, pour jamais. Ah! si elle avait pu parler, soulager sa peine! Mais pourquoi enlever à son mari les quelques mois de tranquillité, de bonheur qui lui restaient? Hermot ne voyait l’enfant que de rares minutes chaque jour, il ne pouvait avoir deviné, toutes ses paroles montraient assez qu’il ne se doutait de rien. Parfois, regardant Marcel, il disait:

—Quels yeux, quels admirables yeux!

Ils étaient pareils, en effet, à des fleurs extraordinaires et sombres, croissant dans un abîme où nul n’oserait aller les cueillir. C’est que déjà les autres sens se développaient pour se substituer à celui qui ferait toujours défaut. L’enfant était aussi très adroit de ses mains, d’une singulière intelligence tactile...

L’existence du mari et de la femme devint atroce. Dans le dévouement sublime qu’ils mettaient l’un et l’autre à garder ce secret, ils ne retrouvaient plus leur amour, ils se sentaient tristes et lointains. C’était leur affection même qui sombrait dans leur effort, et aucun pourtant ne se décidait à parler.

Ce fut vers cette époque qu’on acheva, sur le boulevard presque suburbain qu’ils habitaient, les travaux du Métropolitain. La chaussée était devenue sonore et vibrante comme une caisse à violon; un jour les trains électriques commencèrent à courir sous terre. Les objets se mirent alors à danser étrangement, les meubles tremblaient. Parfois, sans qu’on sût comment et qu’on y touchât, un verre se brisait. Un jour qu’ils étaient dans la salle à manger, à la fin d’un repas mélancolique et muet, Hermot distingua au plafond un bruit qui lui fit lever les yeux. C’était le tenon de la suspension qui descendait, descendait d’un mouvement de plus en plus rapide, au milieu d’une fine poussière de plâtre. Il eut à peine le temps de crier à sa femme:

—Prends garde, la suspension! La suspension qui va tomber!

Tous deux, repoussant leur chaise, s’étaient reculés vers le mur. Marcel était assis sur une chaise très haute, près de la fenêtre, hors de danger. Le lourd lampadaire de cuivre s’abîma sur la table, écrasant les faïences, broyant jusqu’au bois, le perçant pour tomber sur le plancher; et une explosion n’eût pas retenti davantage dans cette pièce étroite. Mais Marcel n’avait même pas fait un geste. Ses regards étaient demeurés tournés vers la fenêtre, d’où l’on apercevait un pan de ciel et des oiseaux.

—Il n’a pas eu peur! dit madame Hermot.

—Non, dit son mari, il ne pouvait pas avoir peur.

Et à ces simples mots, une même révélation éclata dans leurs âmes.

—Tu savais! dit madame Hermot. Oh! mon ami, tu savais donc!

—Et toi aussi! cria Hermot. Ah! que tu es brave! Ma pauvre, ma pauvre femme!

Ils venaient de comprendre qu’ils avaient maintenant le droit de pleurer ensemble, et qu’ils allaient s’aimer, pour leur long sacrifice commun, comme jamais encore ils ne s’étaient aimés.

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