LES CHIENS
Reading edition
Jeanteaume, le berger communal de Gicey, après avoir mangé son quartier de miche et son fromage, but un coup de vin et se coucha près de la rigole de Champromain, au frais, pour dormir pendant la grosse chaleur. Au-dessous de lui, c’était un grand breuil bourguignon, une vaste prairie verte où croissaient cinq ou six beaux chênes trapus, presque noirs dans l’air éclatant et sec, ceinte, vers le penchant du coteau, par un murger de pierres sèches, et partout ailleurs de fossés d’eau vive. Le soleil de midi plombait. Du silence, de la lumière, une chaleur pesante. Les bêtes, ruminant à peine, restaient droites sur leurs pieds, sous les arbres à l’ombre courte: huit vaches, quelques bœufs, un jeune taureau maigre, nerveux, ses petits yeux sanglants clignés sous la frisure des poils du front; et tout ce troupeau éclatait d’un blanc clair, fin, sans tache, signe de la pureté du sang charolais.
Derrière le murger, la route de Gicey courait, étroite, bordée de gros blocs calcaires, toute grillée de soleil, et si chaude que l’atmosphère, au-dessus d’elle, devenue visible, faisait de petits tourbillons vaporeux. Du confin de l’horizon, une automobile darda, espèce de comète folle, avec une queue de poussière, et on l’entendit avant de la voir: grondement régulier du moteur bien en règle, froissement de l’air qu’elle fendait comme un projectile, et qui sifflait, puis un grand cri, le hurlement subit de la sirène parce que la route tournait:
«Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je suis la mort! Hou!»
Le taureau pointa contre la chose rouge, mystérieuse, et la rage lui vint parce qu’elle avait disparu, du champ de ses yeux myopes, avant qu’il eut compris ce que c’était; les vaches frémirent si fort qu’il en tomba quelques-unes, des plaques de bouse collées à leurs tétines! Les bœufs furent plus lents, mais ils se rappelèrent vaguement le courage de leur sexe aboli: il firent le cercle, les cornes en avant, la bave aux lèvres. Réveillés de leur sieste, ils attendirent l’ennemi: rien! Rien, après une si grande secousse, une menace qui devait provenir d’une bête si formidable, ce n’était pas possible! Le troupeau devint fou. Sur ses jambes tremblantes, il se mit à danser.
Jeanteaume, le vieux berger, restait toujours allongé sous son buisson, les yeux fermés. Hubert Petite-Main, le facteur aux quatre phalanges amputées, coupait au plus court, sa tournée faite, par la digue de Champromain. Il cria:
—Oh! Jeanteaume, oh! Tu ne f’sôs mie garde. Tes bêtes qui vont zaguer!
Jeanteaume croisa ses mains, pour se lever, sur ses genoux perclus. Ses deux chiens, deux grands briards au poil rude, avaient déjà compris. Ils étaient debout, les pattes en ordre pour la course, et l’échine en arc. Mais ils attendaient l’ordre.
—Qu’est aqui? fit Jeanteaume.
—Moi, Petite-Main, le facteur. Tes bêtes qui vont zaguer, que j’disôs!
Le taureau reniflait, jetait derrière lui la terre par grosses mottes herbeuses qu’arrachaient ses quatre sabots, trépignait. Les vaches, autour de lui, pivotaient, valsaient, entraînaient la folie des bœufs massifs et stupides. Puis tous ensemble ils s’ébranlèrent, franchirent le murger d’un bond pesant qui fit jaillir de la boue, coururent vers le grand canal, à une lieue de là. C’est ce qui s’appelle zaguer: le coup de démence collective qui s’empare de tout un troupeau, le disperse, fait que des bêtes parfois tombent fourbues et mortes, après avoir tourné en cercle durant des heures.
Jeanteaume soufflait dans sa corne de fer: Pôôte! Pôôte! Bah! les animaux n’entendaient plus ce langage séculaire. Heureusement, les deux chiens étaient là. Un geste les jeta au galop vers le grand canal, où il fallait arriver avant que le troupeau y tombât. Jeanteaume, lui aussi, essaya de courir. La sueur de son dos séchait tout de suite, bue par la chaleur, et une calotte de plomb lui pesait sur le crâne. Ah! comme il avait mal autour de la tête, au-dessus des deux yeux! Mais les briards savaient leur métier. Autour des ruminants précipités, ils retentissaient d’abois, les crocs sortis des gencives. Arrêtant sa fuite, le troupeau se groupa en demi-cercle, retrouvant la tactique héréditaire, faisant enfin ses gestes de défense habituelle, affermi devant une menace qu’il connaissait. Jeanteaume n’eut plus qu’à le reconduire au breuil.
Contre les flancs des bêtes matées, les deux chiens marchaient d’un pas souple, insoucieux de la soif qui faisait ruisseler de salive leur langue molle et pendante. Dans leur pupille orange, il y avait un éclair intelligent, le sentiment fier de la victoire remportée. Mais Jeanteaume se sentait tout drôle. C’était comme si on lui avait serré un ruban d’acier autour de la cervelle, à l’endroit où ça peut faire le plus de mal. Il y avait aussi son cœur. Qu’est-ce qu’elle avait, cette vieille mécanique, à taper contre sa poitrine douloureuse, puis à s’arrêter net? Et alors sa vue se troublait, il avait envie de vomir. Il sentait passer aussi, devant ses prunelles, des mouches qui n’existaient pas; et il les écartait de la main, d’un geste incessant.
—Faut que j’rentre, songea-t-il, faut que j’rentre. Ça n’va point.
Il héla le petit Guillaume, le fils au Perdu, lui donna la garde du troupeau et se dirigea vers Gicey.
—Hé! berger, lui dit-on sur la route, où c’est qu’t’as bu? T’étios tout bleu, à c’t’heure, tout bleu du nez aux ouilles.
Mais il ne répondit point, parce qu’il n’avait plus la force.
Le lendemain, on fut étonné, dans le village, de ne pas entendre sa trompe, car il cornait d’habitude au petit jour, pour avertir que c’était l’heure d’ouvrir les étables. On les ouvrit tout de même et les bêtes, d’instinct, se dirigèrent vers les pâtures. Ce fut seulement sur le midi que la Louise, la servante du châtelain de Clomot, entra chez lui pour lui porter une miche de sa fournée. Elle vit Jeanteaume étendu sur son lit, la face bouffie et le nez pincé, tout habillé, avec ses souliers aux pieds, sa corne en bandoulière; et ses deux chiens étaient couchés en travers de la couverture, l’œil mauvais.
Elle referma la porte en criant:
—Le Jeanteaume est mort! Jésus mon Dieu!
Et tous ceux qui n’étaient pas encore partis pour les champs, les vieilles femmes, les gosses, l’instituteur, le maire, le châtelain de Clomot, s’assemblèrent autour d’elle.
—Il est mort! que j’vous dis: j’ai vu sa goule toute noire!
Le maire rouvrit la porte et voulut s’approcher du lit. Mais les deux chiens s’étaient dressés tout debout sur la couette rouge. L’un gardait la tête, l’autre les pieds du pâtre, ramassés pour bondir, grondant, les lèvres basses, la fureur hérissant le poil de leur échine. Le maire s’arrêta net.
—Ça d’vôt échoir, dit-il. Il se f’sôt vieux, le berger, ben trop vieux pour le métier.
Il ajouta l’air savant:
—C’est une insolation. Faut dresser l’acte de décès et prévenir Tronchin, l’charron, qu’il fasse la bière.
L’instituteur, qui était secrétaire de la mairie, s’en alla pour dresser l’acte de décès, et le Tronchin arriva pour prendre la mesure du mort et lui donner son habit de planches. C’était un géant, le Tronchin, un homme de force. Les grands troncs de sapin que traînent les fardiers, il les soulevait à lui tout seul par un bout, tandis que ses aides détachaient la chaîne qui les serre. Eh bien, il recula devant les chiens:
—C’est qu’ils m’mangerôent! dit-il.
Quelqu’un dit derrière lui:
—C’est-y qu’t’as peur, le Tronchin?
—Vas-y, toi! répondit le géant.
C’était Petite-Main, le facteur, qui avait parlé. Il franchit la porte basse en chantonnant d’un air doux, pour flatter les chiens:
—Bellement, Fidèle! Bellement, Poloche!
Les deux briards ne firent qu’un bond, et Petite-Main cria:
—Vingt dieux! ils m’ont mordu!
Il avait été happé au jarret, comme une vache mauvaise. On vit du sang sous son pantalon déchiré, et il s’enfuit en boitant.
Le Tronchin haussa les épaules. Il connaissait bien ces bêtes-là: rien à faire. Et puis cet homme de force aimait la force et le courage. Ces chiens lui touchaient le cœur.
Pierre Bel, le garde-chasse, envoya sa femme chercher du pain trempé, des os, des râclures de fromage.
—Il n’ont point mangé depuis hier soir, dit-il. Il voudront manger, p’t’êtr’ ben.
On disposa la nourriture sur le seuil de la porte. Les deux chiens ne bougèrent pas. Ils n’avaient pas l’air de voir.
Alors, tous les hommes qui étaient là se ruèrent sur eux avec des bâtons. On était bien obligé d’en finir, on ne pouvait pas rester là toute la journée, il fallait bien les assommer. Les morts c’est fait pour être enterré: ces brutes de chiens ne comprenaient pas ça.
Ils ne comprenaient pas çà, mais ils savaient la manœuvre! Ils étaient d’attaque, ils étaient de combat. A chaque assaut, ils reculaient un peu, se tassaient sous le lit, puis lançaient leur gueule puissante: un seul jappement, un seul coup de crocs, et le compte y était! S’ils étaient atteints à leur tour, ça ne se voyait pas, sous le rude matelas de leur poil gris; et l’étroitesse même de la porte basse les empêchait d’être tournés.
Alors, le châtelain se tourna vers Pierre Bel:
—Avec deux cartouches de chevrotines!... fit-il.
Le garde-chasse leva les bras.
—Moi, dit-il, moi! Un chasseur, un garde!
Il ne savait pas dire, il n’avait pas d’éloquence, mais il sentait bien, dans le fond de son âme, qu’il ne devait pas tuer des bêtes d’une race alliée à l’homme depuis des milliers de siècles, des bêtes qui le servent contre les autres bêtes. Ça ne se peut pas, c’est un crime.
—Eh bien! dit le châtelain à contre-cœur, qu’on aille me chercher mon fusil.
On lui apporta le fusil, et des cartouches de double zéro. Il chargea lentement. Quand ils entendirent le bruit du levier qui basculait, Fidèle et Poloche levèrent la tête. Leurs yeux prirent un air d’étrange douceur et de terreur résignée. Ils étaient de la campagne, ils savaient à quoi ça sert, un fusil. Mais ils n’abandonnèrent pas leur poste.
Le châtelain visa très attentivement Poloche à la tête, et fit feu. Le beau chien s’affaissa comme si on lui eût fauché les pattes; il avait le crâne broyé. Mais Fidèle se précipita. Il avait l’instinct des animaux braves, il voulait mordre avant de mourir. Le châtelain tira nerveusement et ne lui cassa qu’une patte. Fidèle lécha son moignon brisé et fit entendre une plainte horrible, déchirante, qui remplit la chambre, envahit la rue, monta jusqu’au ciel parce que les femmes du village, à leur tour, eurent des hurlements de chiennes. Et beaucoup d’hommes aussi pleuraient.
Le châtelain rechargea son arme et tua Fidèle d’un coup de fusil dans l’oreille.
Ce furent la Couterotte et la Pierre Bel qui veillèrent Jeanteaume, la nuit, quand il fut dans le cercueil. On n’avait rien allumé, qu’une petite lampe à pétrole et le feu de l’âtre, pour mettre la bouilloire et faire le café. Vers minuit, la Couterotte crut entendre comme une espèce de sifflement léger. Elle crut d’abord que c’était la bouilloire qui chantait. Mais ce n’était pas la bouilloire: c’était de la bière que venait ce bruit! La Couterotte saisit le bras de la Pierre Bel, sans rien dire: le sifflement continua. Les deux femmes tombèrent à genoux, non pas pour une prière, mais parce que la peur leur coupait les jambes. Il s’écoula une minute encore. Il y avait dans la chambre une vieille horloge, un coucou. La Couterotte eut l’idée d’en décrocher les poids pour arrêter le mouvement, et mieux entendre. Elles entendirent: le corps venait de se retourner dans le cercueil! La Pierre Bel cria:
—Au secours! au secours! au secours!
Des lumières parurent aux vitres; il y eut des bruits de pas.
—Au secours! répétaient les deux femmes; le berger n’est pas mort!
Quand on eut fait sauter le couvercle de la bière, on aperçut Jeanteaume qui reprenait son souffle, la figure encore violette, les veines du cou gonflées. Il ouvrit les yeux d’un air hébété, sans voir où il était. On le jeta sur son lit, on porta la bière dans la rue, on la brisa en morceaux, qu’on cacha dans le fournil. Des femmes sanglotaient; et le vieux Jeanteaume, parce qu’il était ressuscité, leur paraissait une espèce de dieu.
Le lendemain, on voulut lui donner à manger. Le berger secoua la tête. Non, il ne pouvait pas manger! Mais il dit:
—Faut seulement donner la soupe aux chiens.
Les autres blêmirent. Le berger continua, la langue embrouillée:
—Mes chiens... où c’est qu’ils sont?
On n’avait pas eu le temps d’enlever leurs cadavres. On les avait jetés seulement dans le petit jardin, derrière la maison. Jeanteaume se leva, prenant son bâton parce qu’il chancelait. Tout nu sous sa chemise, il ouvrit la porte en trébuchant et aperçut les deux corps jetés l’un sur l’autre, les pattes raides. Il cria:
—Mes chiots, mes deux pauvres chiots! Qui c’est qui les a tués? Comment que j’vas faire berger, maintenant?
Ses genoux étaient encore bien faibles. Il s’abattit près des deux bêtes dont le sens mystérieux avait compris ce que les hommes ne voulaient pas voir. Personne n’osait rien dire. Pendant longtemps, on n’entendit que la voix du berger qui pleurait:
—Mes chiots... mes deux bons chiots!