L’ACCIDENT
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Le docteur Roger conduisait lui-même son automobile sur la route d’Andilly. Et il allait bien doucement: un petit trente à l’heure, un train de père de famille, qui est aussi médecin de campagne.
Avant d’arriver au carrefour de la Croix-Verte, où est le «bouchon» de M. Capdebosc, aubergiste et braconnier (bosquets et salons de société; on peut apporter son manger), on traverse un petit bois. Le docteur Roger ralentit encore, par pur plaisir, à cause de l’odeur des feuilles mourantes et des branches juteuses que vient de trancher le fer des bûcherons. Car elle est toute chargée d’indéfinissables délices, amère et voluptueuse, et il n’en est pas au monde qui éveille plus de souvenirs: les promenades qu’on a faites dans les cimetières, quand on était tout enfant, la main dans celle d’une femme en deuil, qui vous appelait «mon petit»; le volet qu’on a poussé, un matin, à la campagne, en écrasant des roses que les premières gelées blanches faisaient pleurer, tandis que dans un grand lit, derrière, quelqu’un de très aimé ouvrait les yeux vaguement, et les clignait au soleil pâle; enfin tout ce qu’il y a de douloureux et de passionné dans ce que nous avons connu de beau, épouvanté de vieillir... Or, les odeurs sont précieuses surtout par les souvenirs qu’elles évoquent, et quand il y a longtemps, longtemps déjà, que notre pauvre corps humain s’en est imprégné pour la première fois.
Le docteur essayait de marcher juste assez vite pour que cet air plein d’effluves lui fouettât encore la face, juste assez lentement pour en jouir quelques instants de plus. Il se sentait exalté, léger, puissant. Ce sont des minutes où il est impossible de penser à rien de particulier. Si l’on voulait préciser, on dirait seulement: «Comme je vis, comme je vis! Est-ce qu’il y a d’autres vies au monde que la mienne?» L’univers n’a plus d’existence bien réelle: il apparaît comme une espèce de joie qu’on crée.
Voilà pourquoi, je suppose, l’univers jugea utile de protester. Il n’aime pas qu’on le mette en dépendance. Et il fit sortir du bois, à trois pas de la grosse voiture soufflante, une vieille femme avec un fagot. Vivement, le docteur Roger pressa sur la poire de sa trompe. De longs siècles d’humanité ont mis dans nos cœurs un sentiment très étrange, qui s’éveille quand on est sur le point d’être la cause involontaire d’un accident. C’est comme si on se dédoublait. On se voit soi-même à la place de l’être qu’on va tuer, on a le frisson de la mort, ce hérissement affreux qui fait, de chaque cellule de notre peau où croît un poil, le sommet d’une espèce de petit cratère souffrant. La femme ne lâcha pas son fagot, parce qu’elle se crispait. Elle courut follement sur la droite de l’auto. Le docteur pivota sur la gauche, d’un coup brusque: la femme courut sur la gauche. Elle était comme aimantée sur les terribles roues. Le docteur serra ses freins, évita d’un cheveu ce corps terrifié qui tomba contre le grès du trottoir, et resta là, étendu. Il en sortait un grand cri, qui n’arrêtait pas.
Le docteur demeura une minute sans pouvoir bouger. Il se disait: «Tout à l’heure je me sentais léger, léger. J’aurais sauté par-dessus ma voiture en marche. Et maintenant qu’il faut absolument que je descende, je ne peux pas! Je sais ce que c’est: un trouble de la circulation, le sang qui reflue au cœur. Ça va passer, il faut que j’agisse.» Mais il n’agissait pas. Il avait le cerveau vide, les artères séchées.
Enfin il se laissa tomber de son siège à terre. Il s’efforçait de penser que c’était une malade qu’il voyait là, une malade comme toutes les autres, et qu’on l’avait appelé. Il se pencha.
—Ecchymose superficielle au-dessous du mollet... fracture simple au-dessus de la cheville. Ouf!
Il souffla longuement. M. Capdebosc, aubergiste et braconnier, était sorti de chez lui. Il regarda la femme, et d’une voix tranquille:
—Tiens, fit-il, c’est Emmeline.
—Qui, Emmeline? demanda le docteur.
—Ma servante. Pas une millionnaire, bien sûr.
On porta la femme chez Capdebosc. Le docteur Roger lui fit le premier pansement, sans mettre le pied dans un appareil, à cause de la blessure. La femme ne criait plus. Avant de partir, le docteur lui mit dans la main quelques billets bleus, en présence de Capdebosc, parce qu’il faut toujours prendre ses précautions.
—Je les enverrai à mon fils, dit-elle, pour la petite.
Ce fils était une espèce d’ivrogne, garçon marchand de vin à Paris. Voilà ce que fit savoir Capdebosc.
La fracture se souda sans complications. Emmeline trouvait doux de rester dans son lit, bien qu’elle ne touchât plus ses gages, n’étant bonne à rien. Mais comme le docteur, deux fois par semaine, lui laissait une grosse pièce blanche, elle était contente de son sort. Cependant, après quelque temps, la peau devint toute noire autour de l’ecchymose. C’était un sphacèle, une espèce de gangrène locale. Le docteur alors vint tous les jours, et triompha du mal. Mais la plaie s’était creusée; elle apparaissait comme un grand trou rose, sans bourgeonnements.
—Il faudrait essayer de la greffe humaine, dit le docteur.
Capdebosc se renseigna.
—On enlève un fragment de peau à une personne bien portante, expliqua le docteur Roger, et on le dépose sur la chair vive. Il arrive que cette peau prenne racine, et la cicatrisation s’étend. Si vous voulez...
—Ah! non, dit Capdebosc, merci bien.
—Et puis, réfléchit le docteur, vous êtes alcoolique.
Il regardait Emmeline. C’était plus qu’une malade, c’était sa victime. Alors il enleva sa redingote, retroussa ses manches, plia le bras gauche pour faire saillir son biceps; et avec une pince terminée par une espèce de petite cuiller aux bords tranchants, s’arracha un morceau de peau bien vivante. Le sang jaillit. Il grinça des dents.
—Voilà, dit-il tout de même, d’un air simple.
La greffe prit. Le docteur Roger contemplait avec un grand orgueil l’élargissement de cette chair neuve, qui était la sienne. Emmeline suivait des yeux chacun de ses gestes avec attendrissement. C’était une pauvre vieille femme, soumise et bonne. Elle ne lui en voulait plus de l’accident, et les soins qu’elle avait reçus l’avaient pénétrée de reconnaissance. Au bout de quelques semaines, elle marcha et reprit son service. Le docteur Roger ne revint plus.
Un jour qu’elle allait porter des relavures à la porcherie, elle entendit derrière elle une voix qui disait:
—Hé! m’man.
Emmeline se retourna, ferme sur ses deux pieds, avec la conscience et la fierté d’être encore bien alerte et ingambe. Posant son chaudron à terre elle dit:
—Mon fieu!
Et courut l’embrasser. Il avait la mauvaise graisse, les joues blêmes, le nez pincé des hommes qui boivent. Il dit:
—Pauvre m’man! j’suis venu de Paris exprès. J’voulais pas qu’on t’fasse l’opération sans que j’sois là.
—Quelle opération? demanda Emmeline.
Elle ne comprenait pas encore, mais elle avait déjà peur.
—Ton pied, fit-il. Mais j’ai vu un médecin, à Paris, un homme qui fait ces choses-là, pour les procès. C’est rien, va. On vous endort. On te l’coupera sans que tu t’en aperçoives.
Emmeline cria:
—Me couper l’pied! Mais je vas, je viens, je cours! Me couper l’pied! Mais quand j’les croise dans mon lit, je n’sais plus lequel c’est, qui s’est cassé. Ah! ben, ah ben!
Elle ajouta:
—Le docteur Roger l’a trop bien raccommodé. Vas-y lui demander, s’il faut l’couper.
—M’man, dit le fils, ne m’parle pas de ct’homme-là. Une espèce d’assassin, voilà c’qu’il est! Ça écrase les pauv’ gens avec des voitures de millionnaire, et puis ça vous jette un billet bleu, plus quarante sous de monnaie. Et on lui dit: «Merci, monsieur.» Ah! la canaille! Non, faut qu’il lâche une somme et qu’il paye une pension à vie, voilà c’qu’il faut.
—Une pension? dit Emmeline saisie.
—Si on te coupe le pied, faut bien qu’il t’paye une pension, c’est la loi.
—Dame, fit Capdebosc, qui était présent, c’est pourtant vrai.
—De combien qu’elle serait, la pension? demanda Emmeline.
—Six cents francs, et on aurait deux mille francs tout de suite.
Mais elle se mit à pleurer.
—Je n’veux point, dit-elle, qu’on fasse des nuisances à monsieur Roger.
Son fils s’installa dans l’auberge. Il payait avec l’argent du docteur et ne parlait plus de rien. Mais il avait mis Capdebosc dans ses intérêts, et maintenant Emmeline était toujours rudoyée.
—Vous avez beau dire, répétait l’aubergiste, vous ne marchez plus comme avant; votre mal vous reprendra. Est-ce que ça peut être sain, pour une femme, d’avoir de la peau d’un homme sur le corps? Attendez deux ou trois ans. Et vous ne croyez pas que j’vas garder une infirme; c’est pas ici un hôpital.
Alors elle sanglotait, très malheureuse.
Un jour, son fils reçut une lettre de Paris. Il l’ouvrit d’un air déjà tragique.
—Bon Dieu de bon Dieu! fit-il.
Et il lut:
«Mon Émile, c’est pour te dire que la petiote est bien malade. C’est une entérite. Elle vomit tout ce qu’elle mange, et elle a perdu cinq livres en une semaine. Le médecin dit qu’il ne faut lui donner que des jaunes d’œufs, du lait stérilisé coupé avec du Vichy, et de l’émulsion Scott. Je ne sais pas comment arriver: quatre jaunes d’œufs frais à trois sous, ça fait douze sous; un demi-litre de Vichy et le lait stérilisé, c’est plus d’un franc; et l’émulsion Scott, c’est quatre francs la petite bouteille. Le médecin dit que l’entérite c’est très long, et qu’il faut continuer le traitement des mois et des mois. J’ai engagé la pendule...»
Emmeline releva la tête.
—Est-ce que c’est bien sûr, au moins, dit-elle, qu’on m’endormira?...