LE NUMÉRO 13
Reading edition
De temps en temps Élise Herminier se réveillait, parce que ses reins lui faisaient mal, par grandes ondes brusques: c’étaient les muscles qui se remettaient en place, après l’accouchement; le médecin l’avait prévenue. Les angoisses qui l’empêchaient de respirer, faisant palpiter douloureusement son cœur, lui mettaient la sueur au front et la troublaient davantage, sans trop l’inquiéter: le plus fort était fait, puisque le gosse était là, bien vivant. Il ne lui fallait qu’allonger la main pour l’atteindre, puis-qu’on l’avait couché à côté d’elle tout simplement.
Sur les journées qu’elle gagnait à faire des ménages, Élise avait pu économiser de quoi préparer la layette indispensable, non pas ce qu’eût coûté un berceau; et le petit dormait, collé à sa chair, dans l’étroite couchette dont une voisine bienfaisante venait de changer les draps à la hâte. Si elle avait eu plus de force, ça lui aurait fait plaisir de le démailloter pour voir ses bras, ses jambes, son petit corps infime, enfin, admirer ce mystère, devant lequel s’étonnait confusément son âme: qu’elle qui était une femme, elle eût fait un petit homme.
La pièce était si étroite que, pour lui donner de l’air, et parce qu’il faisait très chaud, on avait laissé grande ouverte la porte, sur laquelle le chiffre 13 se distinguait, plaqué en noir sur la peinture; et sans bouger la tête, Élise apercevait un couloir carrelé, taché à intervalles réguliers par les rectangles bruns que faisaient d’autres portes également numérotées: spectacle monotone et morne qu’offre à Paris le sixième étage des maisons bourgeoises. Élise connaissait tous ceux qui, chaque soir, se réfugiaient dans ces chambres pour y dormir quelques heures; un gardien de la paix du quartier, tous les domestiques de la maison, une couturière, une vieille femme chenue et recroquevillée qui logeait au 16, quatre numéros plus loin, et que tout le monde enviait, à l’étage, parce qu’elle terminait sa vie bien tranquillement, avec six cents francs de rente laissés par un ancien maître.
—C’est même bien étonnant qu’elle ne soit pas venue voir par ici, songea Élise, elle qui n’a rien à faire.
Et comme le médecin rentrait accompagné de la couturière, elle demanda:
—Dites donc, mademoiselle Emmeline, qu’est-ce donc qu’elle fait, madame Granchet? Elle qui est si obligeante.
La couturière se sentit tout à coup froid dans le dos. Elle détourna la tête: Madame Granchet avait justement passé dans une attaque, la nuit précédente, sans un cri, sans que personne s’en aperçût avant le matin. Ce n’était pas une chose à dire à une accouchée! Et puis, dans le peuple, on a peur de la mort, une peur naïve et sacrée. Mademoiselle Emmeline se félicitait d’avoir une bonne raison, en donnant des soins à Élise, pour ne pas veiller la morte; d’autres qu’elle s’en chargeraient.
Elle regarda le médecin.
—Madame Granchet est malade, dit-il.
—Dans son lit? fit encore Élise.
—Oui, dans son lit.
Il avait prononcé cette phrase brève d’une voix volontairement indifférente, et tout de suite, examina l’accouchée: il valait mieux détourner la conversation. Élise venait d’être saisie d’une de ses crises. Toute pâle subitement, elle ouvrait la bouche comme font les petits oiseaux qui agonisent. Mais cela ne dura qu’un moment; les couleurs lui revinrent, elle sourit. Le médecin l’ausculta, l’oreille penchée sur son cœur, et demeura grave. Élise ne pensait guère à elle: à ses côtés le petit, réveillé maintenant, vagissait comme un chat qui miaule.
—C’est un bel enfant, n’est-ce pas, dit-elle.
—Oui, dit le médecin, c’est un bel enfant.
Et il lui donna de l’eau sucrée. Les vagissements se calmèrent. On n’entendit plus que le bruit presque imperceptible de cette langue encore indécise qui tétait instinctivement la cuiller de métal. Élise écoutait, alanguie et bien heureuse. Le médecin sortit dans le couloir et la couturière le suivit.
—Elle va bien? demanda-t-elle.
—C’est une cardiaque, répondit-il, et elle a fait de l’hémorragie. Sans ça... c’est un accouchement comme tous les accouchements. Elle s’en tirera tout de même, s’il n’arrive rien. Il ne lui faut pas d’émotion, voilà tout. Ça vaut mieux qu’elle n’ait pas su la mort de la voisine...
Il s’en alla en consultant son carnet de visites. Les médecins de quartier n’ont pas beaucoup de temps à perdre, surtout auprès des accouchées de l’Assistance publique.
—Donnez-lui de l’air, laissez la porte ouverte, dit-il seulement en partant.
Mademoiselle Emmeline revint s’asseoir au chevet du lit de l’accouchée avec son ouvrage, et commença de coudre, assise près de la fenêtre, pour profiter du jour qui baissait déjà; et la vieille fille pensait en elle-même qu’il y avait de l’avantage à n’avoir pas connu les hommes. Qu’est-ce qu’elle allait devenir, cette Élise Herminier, qui faisait des ménages, avec un enfant sur les bras, qu’elle ne voulait pas abandonner? Le père était loin sans doute, à cette heure: un valet de chambre de la maison, qui s’en était allé, cherchant une autre place. Éternelle et banale aventure.
Élise, fermant les yeux essayait de dormir. Elle avait maintenant de grands frissons, à cause de la fièvre qui venait. On peut en préserver les accouchées riches et celles qui vont se faire soigner dans les hôpitaux; mais les femmes pauvres, qui ont conservé des traditions, des préjugés, des superstitions, et qui s’obstinent à mettre au monde leur enfant chez elles... ce n’est pas possible. D’invisibles et perfides nuées, laissées par d’anciens malades et d’anciens malheureux, traînent toujours dans les logis impurs. Elles se glissent dans les poitrines épuisées de misère, dans la tasse de lait du matin, dans la blessure intime de l’enfantement. On ne peut pas empêcher ça, et puisqu’elles n’en meurent pas toujours il n’y a qu’à laisser faire!
Insensiblement, un peu de délire monta au cerveau d’Élise: un délire triste qui, à sa joie de jeune mère, fit succéder les terreurs monstrueuses qui viennent du cœur palpitant et harassé, gagnent la conscience, l’affolent, la supplicient, et retournent à ce cœur d’où elles viennent, pour augmenter l’affre de ses battements. Pourquoi n’avait-elle pas tué ce germe qui maintenant était un homme, et voulait vivre? Comment le ferait-elle vivre, et comment vivrait-elle avec lui? Elle faisait et refaisait des comptes que son intelligence affaiblie n’arrivait pas à finir: deux heures à sept sous de l’heure, tous les matins, chez madame Dodu; une journée tout entière, le jeudi, chez madame Renou. Le dimanche, personne ne la demandait, malheureusement. Tout le monde sort à Paris, maintenant, le dimanche, même les plus petits ménages; non, il n’y avait pas moyen, pas moyen... Et si elle tombait malade?... Alors, quoi, c’était la faim tout de suite: pas d’économies, rien que des dettes. Et si elle mourait? Ah! elle mourrait, elle en était certaine, elle mourrait! Elle eut au cœur, à ce moment, des pincements, des torsions, avec un grand bruit intérieur, comme d’un tambour tapé sans mesure contre sa poitrine. Elle mourrait! Elle se vit roulée, toute blanche, dans un drap blanc au fond d’un cercueil, tandis que le petit devenait bleu, criant de faim, au fond du lit.
A ce moment, deux employés des pompes funèbres passaient devant la loge du concierge portant une chose longue, enveloppée d’un drap noir.
—C’est pour chez madame Granchet, dirent-ils.
—L’escalier de service, au sixième, couloir à droite, numéro 16, dit la concierge, qui comprit.
Les hommes montèrent. Il était tard. Ils étaient un peu avinés. Au sommet de l’escalier, ayant soufflé, ils tournèrent à droite. Et l’un d’eux demanda:
—Quel numéro qu’on nous a dit, en bas?
—Au 13, répondit l’autre.
—Au 13 ou au 16?
Le premier porteur hésita:
—J’sais plus, maintenant, fit-il. Le 13, le 16, ça rime, ça se confond... Mais on verra bien, si c’est ouvert. On doit la veiller, la défunte.
Il jeta un regard dans le couloir et continua:
—C’est bien au 13. La porte est ouverte, y a du monde, et la défunte y est aussi, tu peux voir.
Sous la fenêtre, la couturière s’était assoupie, l’aiguille à la main, et, dans l’ombre portée par le mur, Élise Herminier, couchée dans son lit, toute droite, suivait d’un regard intérieur les ombres farouches qui remplissaient sa tête.
Les deux croque-morts entrèrent délibérément et posèrent leur fardeau sur le carrelage.
—V’là la bière! dirent-ils en se redressant.
L’un avait tiré le drap noir et l’autre tenait des vis dans ses mains.
Élise ouvrit les yeux, vit ces deux hommes, le drap noir, le cercueil et les vis. Le cercueil? Quoi, quoi, c’était donc vraiment pour elle? Quoi! Elle voulut crier: pas un son dans sa bouche. Elle voulut bouger: pas un geste, elle était paralysée. Il n’y eut de vivant, une seconde, que son cœur atrocement douloureux. Et puis plus rien.
La couturière, réveillée, courut vers elle:
—Madame Élise! madame Élise!
Le petit seul cria.
Ce fut ainsi que mourut Élise Herminier, fille-mère.