CASTOR ET ZULMA
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Castor, c’était le chien des Masseau, et Zulma, c’était leur bonne. Ils étaient arrivés ensemble, envoyés par l’oncle Guittard, après la première visite qu’il fit au jeune ménage. Vieux campagnard, grand chasseur, les yeux accoutumés aux vastes espaces, aux éteules, aux buissons, aux rochers des vals de l’Indre, l’exiguïté des choses dans ce coin de banlieue parisienne où les Masseau étaient venus s’établir, l’avait étonné.
—Alors, vous vous trouvez bien, ici, mieux qu’à La Châtre? demanda-t-il.
Il venait d’ôter sa pipe de ses dents, arrondissant le bras comme s’il avait peur de se cogner au mur. Un tremblement du sol annonça l’arrivée d’un nouveau train à la station de Clamart. Les lourdes roues de fer, bloquées par leurs freins, patinaient sur les rails, et, sans siffler, la locomotive jeta une bouffée de vapeur dont les lambeaux attardés tombèrent dans les arbustes du jardin. Tout le long de la rue, ce n’était que de petites maisons presque toutes pareilles, faites de meulières roses ou de briques rouges, avec un seul étage, des volets généralement verts, un perron de poupée devant la porte et un terrain minuscule fermé jalousement d’un mur, comme s’il eût contenu des trésors et non pas seulement trois pieds de lilas, une plate-bande de myosotis et quatre mètres carrés de gazon.
—Mais oui, mon oncle, nous sommes très bien, dit madame Masseau.
Son mari expliqua qu’on avait l’avantage d’être à la campagne, et pourtant à sept minutes de Paris par le chemin de fer. C’était pour lui un grand avantage. Une fois à la gare Montparnasse, il n’avait plus que quelques pas à faire dans la rue de Rennes pour entrer dans la succursale du Crédit Mobilier, où il était commis aux titres.
—C’est égal, dit l’oncle, ce n’est pas moi qui louerai la chasse de Clamart! Ça doit manquer de perdreaux!
Masseau secoua les épaules. Il n’était pas chasseur, détestait, au fond, la campagne, mais l’énormité de Paris l’intimidait; et resté petit bourgeois de la petite ville berrichonne où il était né, il se sentait plus à l’aise dans cette banlieue parisienne où tout semble rapetissé. Cependant le ménage avoua deux soucis. Masseau redoutait les apaches, et sa femme déplorait de ne pouvoir garder une bonne. Elle ne les payait que trente francs par mois: c’était des jeunesses, et les garçons bouchers, le laitier, jusqu’aux ouvriers de l’usine Wallerand, les débauchaient au bout d’une quinzaine.
—C’est de leur âge, à ces petites; laisse-les faire, dit l’oncle Guittard, gaillardement.
—Quand elles le font, et elles le font toutes, répondit Masseau, je les fiche à la porte. Ça n’est pas leur vertu qui m’intéresse: la vertu d’une bonne! Mais je ne veux pas qu’elles couchent avec des gens qui ne m’ont pas été présentés. Qui me dit que l’amant d’une jeune personne, que je connais elle-même pour avoir été la chercher dans un bureau de placement, n’est pas un cambrioleur? Donc, c’est par prudence que je renvoie toutes celles de mes bonnes qui ne se conduisent pas comme des vestales. Mais il en résulte que nous n’en gardons aucune. L’expérience a fini par me démontrer que la classe des servantes se divise en deux catégories seulement: celles qui reçoivent leur bon ami dans la maison, et alors je puis être égorgé dans mon lit; et celles qui sortent pour aller rejoindre ce bon ami, et alors, en leur absence, la maison reste ouverte, ce qui n’est pas moins dangereux! Il nous faudrait un chien. Tu ne pourrais pas, de ton Berry, nous envoyer un chien?
L’oncle Guittard se mit à rire:
—Tu auras de ma main, dit-il, la bête et la bonne. La bête est de garde. Et pour la bonne, si celle-là court le guilledou, c’est que vos mâles de Paris ont du courage!
C’est ainsi que Castor et Zulma étaient entrés le même jour chez les Masseau. Castor était un chien courant un peu usé, grand dormeur le jour, grand aboyeur la nuit, bas sur pattes, long-coiffé d’oreilles, et l’œil malin, quoiqu’il fût devenu un peu trop gras, faute d’exercice. On pouvait voir l’âge du chien à ses dents, mais la femme ne marquait pas plus qu’un vieux cheval, dont elle avait la mâchoire longue, la carcasse maigre, les os secs et lourds. Madame Masseau, feuilletant dans la cuisine, un jour de désœuvrement, son livret de caisse d’épargne, s’écria stupéfaite:
—Vous n’avez que vingt-quatre ans, vous n’avez que vingt-quatre ans?
Zulma ne répondit pas un mot, parce que la question était telle qu’il lui était impossible de deviner la réponse que sa maîtresse désirait qu’elle fît. Si madame Masseau lui avait dit: «N’est-ce pas, Zulma, que vous avez bien quarante ans?» elle aurait acquiescé: «Bien sûr, comme dit Madame.» On l’avait beaucoup battue, toute sa vie. Plus souvent que le chien. Voilà pourquoi ses yeux étaient plus douloureux, plus malheureux, plus tendres et peut-être moins humains que ceux du chien. Elle était soumise, elle était domestique, elle était serve, éperdument, passionnément. Un soir que le dîner avait été à peine suffisant pour le ménage, madame Masseau dit à Zulma, avant d’aller se coucher:
—Au fait, vous avez acheté quelque chose pour vous?
—Madame, répondit Zulma, j’ai mangé les restes.
Il n’y avait pas de restes, et l’on découvrit que ce qu’elle appelait ainsi, c’était les morceaux que sa maîtresse, petite mangeuse et facilement dégoûtée, laissait dans son assiette. Avec sa face mongole, ses yeux bridés, son nez aplati, ses membres forts, mais mal attachés, elle paraissait la descendante d’une race très primitive, dominée, martyrisée, exploitée durant des siècles et des siècles par les autres races conquérantes, plus belles et plus volontaires, qui ont conquis et peuplé la France. Zulma n’était pas comme nous! Telle était peut-être la cause obscure et puissante de l’éloignement qu’elle inspirait. Elle était dévouée, patiente, fidèle, honnête, et pourtant les Masseau éprouvaient en sa présence un sentiment d’angoisse et de mécontentement contre lequel ils essayaient de lutter en vain.
—En tous cas, dit une fois madame Masseau, ce n’est pas elle qui fera monter des hommes.
—Pourquoi pas, répondit son mari. Elle est la fille de quelqu’un. Et si on n’a pas eu peur de sa mère, on pourrait bien maintenant...
—Il faudrait qu’un homme y trouvât son intérêt, observa sagement madame Masseau, et la pauvre fille n’a pas le sou.
—Mais alors... dit soudain son mari.
Ils se regardèrent, repris de la terreur maladive que leur inspiraient les rôdeurs. Si l’un de ces bandits faisait la cour à Zulma? Quelle chose inespérée que l’amour, pour une telle femme, et comme elle succomberait vite à la tentation! Ils avaient peut-être tort de se fier à elle.
—Pauvre fille, dit cependant madame Masseau, je n’ai jamais rien remarqué. Et puis... et puis non, décidément. Ce n’est pas possible! Tu ne l’as pas assez regardée.
Mais le premier soupçon venait d’entrer dans leur cœur.
Cette année-là, le printemps fut tardif. De grosses pluies lourdes et froides étaient tombées sans arrêt durant des jours, et les graminées, les tiges plates du froment, les feuilles mêmes des arbres, entraînées par l’incessante poussée de l’eau et du vent d’ouest, s’éploraient vers le soleil levant, toutes ruisselantes, pareilles aux herbes qui croissent au fond des rivières. Mais quelques jours d’ardent soleil survinrent soudainement; les fleurs, nées toutes ensemble, firent comme une explosion lumineuse dans cette campagne tachée de mesquines demeures et souillée de plâtras: tels sont les sublimes miracles de la saison divine! Au matin, ça sentait la verdure; sur le midi, la giroflée, le lilas, la sève tiède, les abeilles. Et la nuit, c’était la lune, pleine et claire, dont la lumière pâle, en nappes obliques, semblait chargée de parfums ténus.
Une fois, comme on n’avait pas pris encore l’habitude de fermer les volets, Masseau fut réveillé, dès cinq heures, par les premières clartés de l’aube. Il se leva, ouvrit la fenêtre, et, à son grand étonnement, distingua Castor, qui aurait dû être endormi paisiblement dans sa niche, assis sur le trottoir de la route. Il alla lui ouvrir, et constata que la porte était fermée à clef. Comment le chien était-il sorti? A la campagne, et pour des gens dont la vie coutumière est tout unie, le moindre incident prend une importance sans mesure. Masseau réveilla sa femme.
—Il n’y a qu’une explication, lui dit-il, tandis qu’elle réfléchissait, les yeux encore vagues: Zulma est sortie cette nuit et le chien l’a suivie. Elle ne s’en est pas aperçue, et l’a laissé dehors en rentrant.
—Ah! dit madame Masseau, quel dommage. Elle aussi se mettre à courir! Et quel monstre a voulu d’elle?
Alors, dans leur imagination pusillanime et détraquée, ils se figurèrent ce monstre, le mâle farouche et prêt à tout de cette femelle primitive, et ils eurent peur. Il firent venir Zulma.
—Vous êtes sortie cette nuit, ma fille, dit Masseau, brusquement.
—Moi? fit-elle étonnée.
—Ne niez pas. Le chien vous accompagnait et vous avez oublié de le faire rentrer. Vous n’allez pas me raconter que Castor a ouvert la porte tout seul et qu’il l’a lui-même refermée à clef. Il n’y a qu’un mot qui serve: je ne veux pas que cela se renouvelle.
Quinze jours plus tard, Castor fut retrouvé dans la rue, devant la porte. Il remuait la queue, mais d’un air un peu confus, et comme stupéfait de se trouver là. On fit venir Zulma pour lui signifier sa sentence. Dans sa cervelle obscure d’esclave soumise, il ne lui vint pas à l’idée de discuter sa condamnation. Elle disait seulement:
—Où qu’j’irai, où qu’j’irai?
Ses maîtres au moins venaient comme elle du Berry, ils connaissaient des gens qu’elle connaissait, et il lui semblait qu’en dehors d’eux il n’y avait plus dans ce nouveau pays qu’un peuple étrange, dont les mœurs inconnues l’épouvantaient.
—Vous irez retrouver votre bon ami, dit Masseau.
Alors sa douleur devint plus forte, horriblement amère, et pour la première fois, mêlée de colère et de révolte. Un amoureux, un amoureux, elle! Hélas! à son âge, avec l’ardeur du sang qui courait dans les veines de son corps disgracié, elle savait bien ce que c’était que «l’aiguillon de la chair», comme on dit au confessionnal, qu’elle continuait à fréquenter avant les quatre fêtes; elle avait trop vécu dans les rudesses campagnardes pour ne pas connaître ce que c’est que l’acte d’amour, et le bonheur de servir l’homme à qui l’on s’est donnée, elle qui n’avait jamais servi que des indifférents! Mais personne jamais n’avait voulu d’elle, personne n’en voudrait jamais. Et c’était pour ça qu’on la chassait, pour ça!... Avec sa petite malle, son mauvais petit coffre de bois noir, elle prit le premier train pour Paris. Elle mordait de désespoir ses mains déformées par les travaux serviles, et il n’y avait rien dans sa tête, rien que la fureur affreuse d’être punie pour une chose que son corps désirait et ne connaissait pas.
L’oncle Guittard revint pour les fêtes de la Pentecôte. Castor lui fit fête.
—Je vois bien le chien, fit-il gaiement, mais Zulma?
—Elle a mal tourné, dit Masseau.
—Mon garçon, dit l’oncle, c’est comme si tu me disais que tu as emporté la tour de La Châtre dans une gibecière.
—Je vous assure! confirma madame Masseau.
Et elle lui conta comment, à deux reprises, on avait trouvé Castor sur la route, et ce qu’il en fallait évidemment induire. L’oncle Guittard jura du haut de sa voix.
—Imbécile! dit-il à son neveu. Est-ce que tu ne sais pas que Castor est un chien courant? Et est-ce qu’il y a dans ton jardin quelque chose, un kiosque, une plate-forme, où il puisse monter la nuit pour voir de loin?
—Non, dit Masseau.
—Eh bien, il montait sur le mur, voilà tout, en se servant de sa niche comme de marchepied. Et comme le mur est étroit, il retombait de l’autre côté. Tous les chiens courants font ça, c’est leur instinct. Et vous avez fichu la fille à la porte? Pauvre Zulma, pauvre Zulma!
Il n’en dit pas plus long: étant un homme d’action, il n’aimait pas s’appesantir sur l’irréparable. La bonne était loin, maintenant. Où la retrouver, dans ce grand Paris? Les Masseau respectèrent son silence, soucieux de la rancune qu’il pouvait leur garder, car l’oncle Guittard n’avait pas d’enfants.
L’oncle, d’ailleurs, hâta son départ. Masseau le conduisit à la station. A son retour, il aperçut Castor, qui, attaché dans sa niche, tirait sur sa chaîne. Ses yeux quêtaient une caresse. Masseau lui allongea un grand coup de pied...
Ce fut ainsi que Castor, à son tour, connut l’amertume de l’injustice.