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La biche écrasée

LE MERLE

Reading edition

Allons enfants de la patrie Le jour de gloi...

Après avoir sifflé ces quatorze notes, le merle s’arrêta net, comme si on lui eût coupé la gorge avec des ciseaux. M. Fauche, dont la fenêtre était ouverte sur la cour, au cinquième, juste au-dessus de la cage, eut un plissement douloureux du front, entre les deux yeux. Ses rides, car il était déjà, d’apparence, un vieil homme, en augmentèrent. Les vieux ne devraient jamais avoir de chagrin, et on ne devrait jamais les ennuyer, parce que, dès qu’ils ont du chagrin ou qu’ils s’ennuient, tout de suite ils ont l’air plus vieux: et c’est très triste.

Il y avait longtemps, ah! bien trop longtemps, que le concierge avait mis ce vieux merle en prison, pour lui apprendre à chanter; et le malheureux oiseau n’avait jamais pu aller plus loin que ces quatorze premières notes de la Marseillaise. En hiver, on le gardait dans la loge, et d’ailleurs il ne chantait guère. Mais, aussitôt que le printemps bourgeonnait aux branches, aussitôt que l’air se faisait tiède, aussitôt que M. Fauche, qui aimait le ciel bleu, ouvrait sa fenêtre pour voir au moins un pan de ciel bleu, le concierge suspendait la cage à la muraille, dans la cour, et le merle commençait:

Allons enfants de la patrie Le jour de gloi...

Quatorze notes, toujours quatorze notes! M. Fauche en devenait fou. Si le merle avait chanté toute la Marseillaise, et toute la journée, M. Fauche l’eût beaucoup mieux supporté. Il aurait accepté ce bruit comme celui du roulement des voitures, ou le grondement régulier des machines de l’imprimerie Godard, adossée à sa maison. Mais le merle ne chantait que quatorze notes, toujours quatorze notes, et, toutes les fois qu’il recommençait, un espoir, un espoir douloureux et perpétuellement déçu, saisissait M. Fauche. «Cette fois, il va en siffler quinze!» Et il écoutait! Mais le merle était buté.

M. Fauche, professeur de seconde au lycée Leverrier, avait pris l’oiseau en horreur. Durant des années, il demeura convaincu que s’il n’avait pu encore terminer sa thèse, sa belle thèse de doctorat sur l’Architecture alexandrine et syrienne dans ses rapports avec l’art roman, c’est que cette bête lui rompait la cervelle. Mais après avoir travaillé trois mois loin de Paris, à Montreuil-sur-Mer, il dut s’avouer la vérité: il n’y avait pas de merle à Montreuil-sur-Mer, et la thèse n’avait pas avancé de deux pages. C’est que son auteur ne possédait ni l’esprit de construction, ni l’ingéniosité nécessaires pour la terminer. Tout ce qu’il y avait dans les textes, tout ce que contenaient sur le sujet les monographies allemandes, M. Fauche le connaissait bien. Mais quand il fallait pousser plus loin, M. Fauche perdait pied. Il était sûr qu’il devait y avoir une route: mais il ne la voyait pas.

Ce fut après son retour à Paris, aux derniers jours d’automne, que le professeur fit en lui-même cette découverte désolante. Non, il ne finirait jamais sa thèse: il n’en était pas capable. Le merle à ce moment, sifflait comme d’habitude, et M. Fauche songea tout à coup: «Pauvre oiseau, je suis comme lui!»

En même temps, le hasard fit qu’il se regarda dans une glace. Il y vit le reflet de sa pauvre figure disgracieuse, de ses joues blêmes, de son front rouge, de ses quarante-sept ans mal conservés; et il comprit quels irrésistibles motifs avaient décidé, six ans auparavant, madame Fauche à l’abandonner pour suivre un joli musicien. «Pauvre merle, répéta-t-il; vilain merle!»

Louise, sa vieille bonne, qui pénétrait à cet instant dans son cabinet de travail, crut qu’il s’agissait de l’oiseau. Elle répondit:

—Ah! oui, pour sûr!

Et sur cet assentiment, M. Fauche pencha la tête avec mélancolie: il avait parlé de lui.

Pour ne pas entendre le merle, M. Fauche, en soupirant, referma la fenêtre. A ce moment Louise fit une seconde entrée, sans frapper. Elle n’avait pas sa figure de tous les jours. Non seulement parce que, dans le fond de son cœur, elle était troublée, inquiète, toute retournée, mais parce qu’elle voulait que ce fût visible, parfaitement visible, dans toute sa personne, et que nul ne pût s’y tromper. C’est la façon des gens du peuple de rendre hommage à leurs sentiments. Elle dit:

—Monsieur, monsieur!... Cette pauvre madame!

—Quelle madame? demanda le professeur, qui en vérité était fort loin de penser à madame Fauche.

La vieille Louise ouvrit ses deux bras bien grands, et les fit retomber sur ses cuisses molles.

—Madame est morte! fit-elle, d’un cri.

Le souvenir classique évoqué par cette phrase, et sa signification contemporaine et précise, traversèrent simultanément le cerveau de M. Fauche, et il eut honte de cette déformation professionnelle. «Je ne suis plus qu’un vieux pion», songea-t-il. Comme il était mécontent de lui, il prononça rudement:

—Qu’est-ce que ça peut me faire, Louise?

—Monsieur, dit Louise, et la petite? Qu’est-ce qu’elle va devenir, la petite?

—Marie-Blanche? fit le professeur, presque malgré lui.

Il fut étonné d’avoir retrouvé ce nom aussi vite. Quand madame Fauche avait abandonné le domicile conjugal, Marie-Blanche n’avait que quelques mois. C’était une petite chose qui criait la nuit, et M. Fauche en avait gardé seulement le souvenir d’un animal aussi désagréable que le merle. Il dit, d’un air vindicatif:

—J’introduirai une action en désaveu de paternité.

—Monsieur fera comme il veut, répondit Louise.

M. Fauche avait peut-être de très bonnes raisons personnelles de ne pas croire à sa paternité. Mais ce n’étaient pas des raisons légales. Il le savait très bien. Louise répéta:

—Monsieur fera comme il veut.

Puis, elle ajouta tranquillement:

—Moi, j’vas sortir pour aller la chercher. Si on sonne, monsieur ouvrira.

Au bout de deux heures durant lesquelles les réflexions de M. Fauche furent confuses et irritées, on sonna, et M. Fauche alla ouvrir. C’était Mayonobe, le charbonnier d’en face, avec une malle sur les épaules. Mayonobe vend les bois et charbons au détail, tient une buvette, et monte les malles. Telles sont ses trois professions. M. Fauche regarda la malle d’un air indécis.

—C’est la malle de mademoiselle, dit Mayonobe tout naturellement. Mademoiselle et la bonne sont en bas. Elles paient la voiture.

Il tendait la main.

—Parfaitement, dit M. Fauche, parfaitement... C’est la malle de mademoiselle. Je sais mon ami, je sais.

Et il lui donna vingt sous. Mayonobe contemplait encore la pièce, d’un air satisfait, quand Louise arriva sur le palier. Elle donnait la main à une petite fille de six ans et demi, vêtue d’un sarrau-tablier noir, d’un grand col en guipure et d’un béret en toile cirée. Et l’on voyait que ce col blanc était la seule chose ajoutée à sa toilette, pour la faire belle, mais que, pour le reste, on l’avait amenée «comme elle était».

—Ah! bien, dit Louise, vingt sous pour une petite malle! C’est dix sous, monsieur Mayonobe!

Cette observation eut pour résultat d’amener la fuite immédiate du charbonnier. Le professeur en fut heureux. Il referma lui-même la porte. Louise et Marie-Blanche étaient déjà entrées dans le cabinet de travail, comme chez elles. M. Fauche voulut les rejoindre, et accrocha du pied droit l’angle de la malle, restée dans le vestibule obscur.

—Sapristi! jura-t-il.

Il aurait même juré autre chose, s’il n’y avait pas eu une enfant si près de lui. Mais cela ne le mit pas de bonne humeur, de penser qu’il ne pouvait plus faire comme il voulait.

La petite s’était assise sur un vieux fauteuil-crapaud, en cuir, devant la table de M. Fauche. Elle avait les yeux encore rouges, ayant pleuré parce qu’on avait pleuré autour d’elle, tout à l’heure. M. Fauche la considéra d’abord sous les espèces d’un objet encombrant, non pas d’un être. Il demanda:

—Où est-ce qu’on la mettra?

—Y a une chambre où n’y a que des livres, répliqua Louise avec décision. Y a d’la place, au débarras du sixième, pour les livres.

C’étaient les livres amassés par M. Fauche pour sa thèse: les éditions de textes grecs, les revues spéciales allemandes, les grands cartons contenant des photographies de ruines, de détails architecturaux, de vieilles pierres.

—Ah! oui, dit le professeur... Il continua, plus anxieux, en regardant du côté de Marie-Blanche:

—Qu’est-ce qu’elle mange?

Il posa cette question parce qu’il avait dans l’idée, vaguement, à cause des réclames qu’il lisait dans les journaux, que les enfants ne mangent que des choses extraordinaires, vendues chez les pharmaciens. Louise dédaigna de répondre et M. Fauche continua de regarder Marie-Blanche. Elle avait un front bombé sous des cheveux châtains, de beaux yeux noirs, un nez trop petit et la peau mate. Et il prononça tout à coup, d’un air scandalisé:

—Il lui manque deux dents de devant. En bas!

Quand on apporte un objet chez une personne, c’est bien le moins qu’il soit entier. Mais Marie-Blanche, saisissant le blâme qu’on lui adressait se mit à pleurer.

—C’est de son âge, dit Louise, puisqu’elle a six ans: ça repoussera.

M. Fauche se blâma. Il savait bien, il avait toujours su que les dents des enfants tombent et repoussent. Mais c’était une connaissance théorique. Dans la réalité, cette petite fille brèche-dents lui paraissait un phénomène insolite, hors de toute catégorie, et plutôt pénible à regarder.

—C’est l’heure de votre promenade, dit Louise. Allez donc au Luxembourg. Tout sera arrangé pour l’heure du dîner.

Perdu dans des pensées sans nombre, M. Fauche descendit l’escalier. Les fenêtres en donnaient aussi sur la cour, comme son cabinet de travail, et il fut tout étonné de ne pas entendre le merle. Il y avait du soleil, pourtant. Le merle chantait toujours, quand il y avait du soleil.

Contre la loge du concierge, il aperçut la cage. L’oiseau était bien là, mais silencieux. Tout rencogné entre sa mangeoire et les barreaux de fil de fer, l’œil extraordinairement élargi, la poitrine agitée d’une palpitation qui ne cessait pas, il regardait fixement un horrible nid en molleton vert, solidement fixé par des nœuds de laine rouge entre deux perchoirs. Une espèce de morceau de viande grisâtre, avec un long bec tout jaune et grand ouvert, s’y agitait.

—C’est un petit merle tombé d’un arbre qu’on vient de m’apporter, expliqua le concierge. Alors, je l’ai mis dans la cage de l’autre. Mais depuis qu’on le lui a donné, ce petit, il a l’air tout drôle, le vieux!

—Ah! vraiment, il a l’air tout drôle? répéta M. Fauche.

Et il franchit précipitamment le pas de la porte.

Le lendemain du jour où Marie-Blanche était entrée si brusquement dans sa vie, M. Fauche l’interrogea sur l’étendue de ses connaissances. Il fut stupéfait d’apprendre qu’elle ne savait pas lire.

—Mais, compléta Marie-Blanche fièrement, je sais le piano. Où est le piano, ici?

—C’était une phrase toute naturelle. Pourtant, elle fit au cœur de M. Fauche une petite morsure aiguë et affreusement douloureuse. Il n’osa pas demander à cette petite fille pourquoi, alors qu’on lui avait appris ses notes, on avait oublié de lui enseigner ses lettres. Il le savait bien: l’homme pour lequel sa femme l’avait abandonné était musicien. Et c’était lui sûrement qui avait pris le premier ces mains, ces frêles mains grasses, ces mains où se voyaient encore les adorables fossettes de l’enfance, et qui les avait posées sur les touches. M. Fauche crut le voir penché au-dessus de la tête de Marie-Blanche, les doigts dans les anneaux de ses cheveux couleur de marron mûr, et il fut jaloux, jaloux d’une façon horrible, bien plus qu’il ne l’avait été après le départ de sa femme. Il y a des hommes qui sont pères avec beaucoup plus d’exclusive âpreté qu’amants ou maris. M. Fauche en était un.

Le lendemain, il conduisit Marie-Blanche au cours préparatoire du lycée de filles Desbordes-Valmore.

—Belle enfant! dit mademoiselle Béchart, la directrice. Petite, comment t’appelles-tu?

La petite fille, à qui elle avait donné un bonbon, répondit sans hésiter:

—Marie-Blanche.

—Marie-Blanche qui?

—Mais, dit-elle étonnée, Marie-Blanche Estrella!

C’était le nom de l’amant. Naturellement. On disait autour d’elle monsieur et madame Estrella et, par conséquent, la petite Estrella. Mademoiselle Béchart comprit, et pinça des lèvres. Le pauvre M. Fauche se détourna, regardant quelque chose, sur la muraille. Il éprouvait cette sorte de rancune amère qui sèche subitement la bouche, et empêche de parler.

Deux heures plus tard, ayant lui-même fait son cours au lycée Leverrier, il revint chercher la petite, qui avait pris sa première leçon, et joué, surtout joué. A travers le Luxembourg, elle eut de ces bonds qui font penser aux moineaux quand ils sautent dans les allées. Et lorsqu’elle marchait tranquillement, lorsqu’elle consentait une minute à marcher tranquillement, elle portait en arrière tout le haut de son corps, qui reposait sur ses reins étroits, ravalés, bien nerveux. M. Fauche, qui n’avait de sa vie auparavant regardé comment c’est fait, une petite fille, en était tout émerveillé, comme un sauvage qui voit pour la première fois une comète, une étoile à queue, un astre insolite, inquiétant et très beau, éclaté on ne sait comment, au milieu du ciel, et qui sûrement va s’en aller, comme il est venu, d’une manière incompréhensible.

En traversant la cour de sa maison il aperçut la cage du merle, toujours accrochée au mur. Les deux pattes agrippées à un barreau, au-dessus du nid en molleton vert, l’oiseau faisait remonter, de son gésier jusqu’à son bec, la pâtée qu’il avait broyée pour le compagnon qui venait de lui tomber des nues. Des ondulations régulières faisaient frissonner les plumes de son cou; il fermait les yeux, comme ravi; et le petit merle, perpétuellement affamé, sortait du fond de son gosier grand ouvert une langue rose, pointue, cornée, toute tremblante de gourmandise.

Le concierge, d’un air impatient, sifflait au vieux la Marseillaise. Mais lui, ce merle jadis artificiel artiste, tout hagard maintenant, tout hébété et enthousiaste aussi de son rôle nouveau, n’arrivait plus à se rappeler l’ancienne chanson. Il s’y efforçait tout de même, on le voyait bien. Il baissait la tête, clignait ses yeux noirs, polis, ardents, peut-être même parfois retrouvait-il une ombre de souvenir. Mais à l’heure même il ne pouvait pas siffler, puisque sa gorge était occupée à préparer, à broyer, à faire descendre cette pâtée pour le petit. Non, décidément, il avait autre chose à faire! Une puissante injonction, celle qu’entendent tous les oiseaux nicheurs, mâles et femelles, quand la saison est venue, lui commandait d’oublier tout ce que, dans une oisive captivité, il avait appris; et sa pauvre cervelle était tout étourdie des conseils encore brouillés de l’instinct revenu.

M. Fauche fut assez troublé de cette correspondance singulière entre l’aventure de cet oiseau et la sienne. En même temps, il pensa au père Goriot, puis au Canard sauvage d’Ibsen, et s’en blâma, comme il faisait toujours quand une réminiscence littéraire venait en lui s’incorporer à un sentiment vrai, pour en gâter peut-être la force et la sincérité. C’est un des plus tristes soucis des lettrés et surtout des professeurs: ils retrouvent dans tous les coins de leur mémoire des images de leurs impressions, même les plus ingénues, et s’exagèrent alors la stérilité de leur âme, de leur sensibilité, de leur imagination. M. Fauche haussa les épaules, tout mélancolique.

—Je savais déjà, songea-t-il, que je n’étais pas assez bon pour faire un archéologue. Je comprends aujourd’hui que je ne suis qu’un vieux pédant. Mais, allons, allons, je suis comme ce merle: je peux toujours donner la pâtée!

Toutefois, il sentait bien que cette façon de rendre hommage aux lois de la nature n’était encore qu’une illusion, une duperie où lui et l’oiseau voulaient se plaire. Etait-il seulement le père de Marie-Blanche? Il l’ignorait.

C’est ainsi que le vieil homme et le vieux merle s’évertuèrent, chacun de son côté. Le merlot poussa vite. Son bec s’effila, jaune comme une fleur; il eut de belles plumes noires, si lisses et fines que son père adoptif, maintenant, prenait plaisir à se frotter contre elles; et il sifflait des phrases étonnantes, très courtes, mais toutes neuves, que personne jamais ne lui avait enseignées, et que lui dictait son instinct. L’autre, le vieux, écoutait d’un air attentif, ébouriffé depuis les ailes jusqu’à la queue, et il essayait de répéter. Mais il avait trop sifflé les airs des hommes, il n’était plus sûr de lui, il hésitait, s’arrêtait, et recommençait d’écouter, plein de tristesse et tout béant. Du reste, il avait bien d’autres soins. Il nettoyait le nid de son élève, il lui montrait à se baigner, à manger les graines sans les éparpiller, à s’épouiller le corps depuis les pattes jusqu’à la gorge. Le merlot se laissait faire, et de temps en temps, tout innocemment, sans doute pour s’amuser, il donnait un coup de bec sur la nuque du vieux, à un endroit où les plumes, se faisant rares, s’élimaient comme un tapis sur lequel on a trop marché. C’était un jeu qui intéressait beaucoup Marie-Blanche quand elle y assistait. Et quand le vieux criait un peu, parce que ça lui faisait mal, elle riait de tout son cœur. Le merlot avait l’air de rire aussi.

Elle se laissait aimer, Marie-Blanche, et voilà tout. Elle était à la fois caressante, presque voluptueusement, et très sèche, avec insouciance. Mais elle devenait belle, elle peuplait la volière, et c’était tout ce que le pauvre M. Fauche demandait. Parfois, il songeait, avec un doute horrible: «Comment est-ce que je l’aimerai plus tard? de quelle manière?» Il avait peur, étant plein d’honnête respect des lois et de la morale, que quelque chose d’ambigu et de pervers se mêlât jamais à son affection. Parfois il croyait distinguer, dans les traits, dans les gestes, la voix de l’enfant, un souvenir des traits, des gestes de la voix d’Estrella, et il se disait: «Cela vaut mieux ainsi.» Puis il était repris d’une jalousie furieuse, à quoi il voyait bien qu’il était père, vraiment père et rien que cela. D’ailleurs Marie-Blanche ressemblait surtout à madame Fauche. Elle en avait l’intelligence un peu fausse mais lucide, le manque d’imagination, la coquetterie, le désir passionné du plaisir. Un jour le professeur l’entendit qui demandait à la vieille Louise:

—Je ne resterai pas toujours ici, n’est-ce pas? On s’ennuie. Comment c’est fait, ailleurs?

Oui, bien sûr, elle s’en irait un jour. Elle s’en irait avec le même dédain, la même impatience que sa mère, et sans qu’il y eût rien à dire. Elle s’en irait parce que c’était la loi fatale. M. Fauche pensait perpétuellement au jour où elle s’en irait.

Or, un beau matin, il aperçut, en descendant son escalier, un groupe nombreux qui s’agitait autour de la cage des deux merles. Quelqu’un disait:

—Je le savais bien. J’avais prévenu! C’est mauvais de laisser un trop vieil oiseau avec un si jeune.

M. Fauche s’approcha. Alors il vit, au fond de la cage, le vieux merle roidi, les pattes renversées, les deux ailes déchiquetées. Il avait un grand trou sanglant à la nuque et ne remuait plus. Il était mort, et tout froid déjà, tout froid!

Quelqu’un dit encore:

—Oui, c’est à force de lui frapper dans le cou avec son bec, comme pour rire, qu’il a fait ça, le jeune. Une fois que le sang est venu, il s’est acharné. C’est leur habitude, à ces petits, quand le printemps vient, et qu’ils se sentent furieux d’être en cage.

Et M. Fauche s’enfuit. Il avait le cœur serré comme s’il venait d’entendre une prophétie.

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