DEVANT LA MACHINE
Reading edition
Ils étaient assez ivres tous deux, Bogaërt et Delebecque: ce dimanche-là, ç’avait été ducasse à Bareul. Aussi loin que les yeux pouvaient voir, devant eux s’étendait la plaine de Flandre, riche, humide, grasse, herbeuse, toute tachetée pourtant des cubes lourds des usines, hérissée de cheminées droites, d’ateliers aux toits en dents de scie, coupée partout de routes noires de charbon. Mais la terre est si fertile que le laboureur ne l’abandonne pas; et le flot des cultures, les blés encore verts, les betteraves sombres, les houblonnières échevelées, battaient ces îlots de briques rouges, sous le ciel d’un bleu lourd, pommelé de nues.
Une fanfare passa, sonnant de tous ses cuivres, avec un drapeau tricolore. Bogaërt régla son pas et fit le salut militaire, par habitude, comme s’il avait encore porté l’uniforme; et puis il se mit à rire, par réaction.
—Pourquoi qu’tu ris? demanda Delebecque. Il était tout hébété par les chopes qu’il avait bues, et marchait droit, mais trop raide. Bogaërt répondit:
—C’est qu’c’est moi, c’est moi, que j’suis Belge, qu’ai fait mon service pour la France, à la Légion. Et toi, mon vieux, toi qu’es Français, t’as pas tiré d’congé, t’as déserté; sans l’amnistie, tu serais encore en Belgique, au lieu d’faire rattacheur comme moi à la filature Wauters. C’est drôle, la vie, hein? C’est pas... c’est pas naturel!
—Si, c’est naturel, fit Delebecque, lentement. T’as fait comme tu voulais. J’ai fait comme je voulais. On se reproche rien.
—Bien sûr, répliqua Bogaërt, bien sûr. Mais pourquoi t’as déserté, dis, tout de même.
—J’m’avais marié, réfléchit Delebecque, rassemblant ses idées. J’pouvais pas laisser ma femme et ma p’tite. Et puis, pour qui je m’battrais? A quoi ça me servirait-il, la guerre? C’est des histoires de bourgeois. Ça ne sert qu’aux bourgeois. Si j’étais mort, si j’avais attrapé un mauvais coup, qui c’est qui les aurait nourris, dans m’maison? J’suis pas pour les choses que j’comprends pas. Voilà.
—T’avais peur de mourir, alors, interrogea Bogaërt, gravement, t’es pas brave?
Il posait ces questions sans méchanceté, dans l’idée que chacun a le droit d’arranger sa vie comme il l’entend. Delebecque, la cervelle obscurcie, médita encore; il répondit, sans songer lui-même à s’offenser:
—J’suis pas brave? J’suppose ben qu’t’as raison, on m’la déjà dit. Mais à quoi ça sert-il, j’répète, d’aller s’faire attraper du mal pour les autres?
L’ivresse développe la sensibilité des simples. Il frémit à ce moment, comme s’il avait senti une blessure dans sa chair.
—Tiens, dit-il, parlons plus de ça. Nous v’là rendus à c’maison. Viens prendre une chope, avant l’souper.
Ses grandes courses à travers le monde avaient rendu Bogaërt ivrogne. Mais il gardait toujours la tête froide, orgueilleux de bien porter la boisson.
—C’est du genièvre qu’il faut prendre, à c’t’heure, dit-il, pas d’la bière.
—J’en ai aussi, du genièvre, affirma le camarade, fièrement.
Ils entrèrent. Les quatre enfants de Céline, celle à Delebecque, jouaient sur le trottoir de briques, assez loin de la porte. A force d’attraper des coups toutes les fois qu’ils approchaient des deux marches du seuil, parce que leur mère, qui les passait au grès le samedi, voulait les conserver sans tache le plus longtemps possible, ils avaient pris une idée religieuse de la propreté et de l’obéissance. D’ailleurs, malgré leur ivresse, Bogaërt et Delebecque firent eux-mêmes attention: ils enjambèrent les degrés pour ne rien salir.
La maternité donne à beaucoup de Flamandes pauvres une beauté qui ne tient pas à leurs traits. Les yeux bleus de Céline étaient presque délirants dans sa figure maigre; son teint, fait pour être éclatant, s’était plombé, elle avait un nez, trop mince et trop long à la fois, et l’épuisement de ses forces tirait les deux coins de sa bouche. Mais quand elle avança vers les deux hommes, elle eut un geste d’une fierté singulière. C’était comme si la petite maison et la postérité sortie de ses flancs, non pas elle-même seulement, recevaient son mari et son hôte. Telle est la façon, à la fois ingénue et magnifique, des femmes de cette race d’être ménagères. Quand Bogaërt eut fait ses politesses, Céline emplit trois chopes d’une bière pâle, qui moussait très peu.
—C’est du genièvre qu’il veut, l’copain! dit Delebecque.
Et comme elle hésitait, voyant qu’ils étaient déjà très pris, une espèce de rage lui vint, un de ces désirs d’ivresse et de fatigue qui veulent être satisfaits tout de suite.
—Non de Dieu! cria-t-il, j’vas y aller, dans c’cave!
—Prends garde! dit Céline. C’est r’lavé seulement de c’t’heure. Des œufs qui s’avaient cassé.
Delebecque n’écouta pas. Il ouvrit la trappe de la cave, on entendit ses pieds chercher pesamment les marches, puis deux talons ferrés qui grinçaient sous le poids d’un corps déjà renversé, un juron, le bruit d’un corps qui glissait, enfin le tintement plat d’une cuve de zinc qui roulait sur le sol.
—La lessiveuse! dit Céline.
Elle aimait son homme, mais elle avait pensé d’abord aux choses de son administration, par instinct. Ses enfants avaient compris, au silence mortel qui se fit après ce grand éclat, qu’il venait de se passer une chose qu’il fallait savoir. Lucile, l’aînée, ôta ses souliers, prit son petit frère dans ses bras. Les autres entrèrent derrière elle, plus hardis, sans précautions. Ils virent Céline et Bogaërt qui remontaient, en criant, le corps de leur père.
—Il a rien, dit Bogaërt, essayant d’asseoir sur une chaise cette chose inanimée. Pourquoi qu’il bouge pas?
Le corps glissa et retomba sur le carrelage. Céline crut que son mari était mort; elle poussa un grand cri. Mais d’être ainsi allongé sur le sol ramena la circulation au cerveau du blessé, qui ouvrit les yeux.
—Il a rien, répéta Bogaërt. C’est la peur. Il a toujours peur... Hé, capon!
Delebecque aussitôt revenu à lui porta la main à son ventre. Sans hésiter, sa femme le dénuda et la chemise de grosse toile apparut toute pleine de sang. Les enfants s’étaient rapprochés. Céline les chassa, pour la décence.
Quand Delebecque qu’on avait porté sur son lit, dans sa chambre, revint complètement à lui quelques heures plus tard, le médecin ne s’en aperçut pas assez vite. Voilà pourquoi il ne put arrêter Bogaërt, qui disait:
—C’est vrai? C’est vrai qu’on n’y peut plus rien?
—Rien, répondit le médecin. L’urètre est brisé. Il va s’empoisonner très vite, et puis...
Il y eut un grand silence et Delebecque comprit qu’il était perdu. Alors il se fit dans son esprit un calme extraordinaire parce que, sur le moment, rien ne l’intéressa plus. C’est une bénédiction qui arrive souvent à ceux qui vont mourir. Il dit seulement:
—Si ça s’rait arrivé à l’usine, au moins, et pas ici Ah! y en a qui n’ont pas de chance!
Et Céline poussa le plus fort gémissement qui fût sorti de sa poitrine depuis l’accident, parce qu’elle avait compris ce qu’il voulait dire.
—Il n’aura rien! cria-t-elle. L’assurance ne lui donnera rien, pa’ce que c’est dans c’maison qui s’a tué!
Bogaërt la regarda un instant et comprit à son tour. Il cria:
—Bon sang d’bon Dieu, c’est tout d’même vrai qu’y en a qui n’ont pas d’chance! Mon pauv’ Delebecque, va, mon pauv’ Delebecque!
Depuis le malheur, il avait fait ce qu’il avait pu pour le camarade, mais tranquillement, gardant les yeux secs. Il en avait tant vu mourir, là-bas, en Afrique et en Chine! Mais ce guignon-là, ne pas même toucher l’assurance, parce qu’on fait la bêtise de tomber dans sa cave au lieu d’empoigner son avarie une demi-lieue plus loin, chez le patron; crever pour la peau, comme un bourgeois ou comme un soldat! C’était trop bête, trop injuste et trop triste. Il se mit à gueuler de rage:
—Lui qui avait si peur des mauvais coups! dit-il. Il n’a même pas la consolation d’attraper quéqu’ chose pour sa famille!
Céline gémissait tout doucement. Elle sentait avec confusion qu’elle aurait voulu regretter son homme pour l’amour qu’elle avait de lui, pour les nuits où elle avait senti la volupté passer sur son corps en ondes si fortes qu’elle en oubliait la fatigue du jour, pour la fierté qu’elle avait eue, après avoir été prise vierge, un soir de ducasse, pareil à celui-ci, d’être devenue par lui une femme mariée, vivant dans sa maison. Oui, elle aurait voulu le regretter pour tout ça, et elle ne pouvait plus! Elle ne pouvait plus songer qu’à une chose: que cette mort aurait dû lui rapporter, faire d’elle une veuve presque riche, donner des sous à ses enfants, jusqu’à leur majorité, et que le destin, au contraire, lui enlevait en même temps son plaisir amoureux, son orgueil domestique et son pain quotidien. Ah! misère de misère! il ne peut jamais rien arriver de bon aux pauvres gens, leurs malheurs sont toujours de plus grands malheurs que pour les autres. Elle se jeta sur le médecin:
—Y a quéqu’ chose à faire, tout de même, cria-t-elle, il doit y avoir?...
—Pour le guérir? dit-il à voix basse.
—Non, dit-elle, pour l’assurance?
Le médecin haussa les épaules. Ça ne le regardait pas.
Alors Bogaërt, à son tour, cria:
—Le monde, le bon Dieu, la société, le gouvernement, c’est des cochons!
—Laissez-moi dormir, supplia simplement Delebecque.
Il s’était retourné vers la muraille. Dehors, les enfants s’étaient remis à jouer.
Céline avait aimé son homme, elle l’aimait encore. Elle lui avait dévoué son corps comme épouse, ses mains comme ménagère; elle avait été, comme il convient, sa servante et sa femme. Pourtant elle dit, à haute voix, devant lui:
—Vaut mieux qu’il meure tout d’bon, à c’t’heure, vaut mieux qu’il meure! Quoi nous f’rons, s’il reste infirme!
—Et dire que s’il avait pris l’mal à l’usine, bon Dieu d’bon Dieu!... répéta Bogaërt.
Ils pensaient toujours à l’assurance et leur cœur s’emplissait d’amertume contre l’injustice du sort. Delebecque les entendait, mais il n’avait plus la force de parler. Il s’assoupit.
Vers neuf heures, il commença de trembler. Ses dents claquaient, il eut l’impression d’un grand froid, et cette sensation même le réveilla. Le médecin avait prévenu: «Il aura de la fièvre à cause de sa blessure, et puis, douze ou vingt-quatre heures après, son corps fabriquera des poisons, et alors...» Céline et Bogaërt se regardèrent: ça commençait comme on leur avait dit.
Mais Delebecque, bien qu’il ne dormît plus et souffrît beaucoup, demeura longtemps les yeux fermés. Il méditait de toute la force ingénue, douloureuse et maladroite de son pauvre cerveau. A la fin, il crut avoir trouvé. Il demanda, pour s’éclaircir d’un doute suprême:
—Dis donc, Bogaërt, le docteur Roger, c’est pas l’médecin d’l’assurance?
—Non, répondit Bogaërt.
—Et c’est-il vrai qu’ les médecins doivent rien dire sur les malades, rien du tout?
C’est ainsi qu’il définissait le secret professionnel. Céline et Bogaërt ignoraient le terme comme lui, mais ils avaient entendu parler de la chose; ils confirmèrent.
—Alors, dit Delebecque au camarade, tu vas aller l’trouver, l’docteur Roger, et tu diras qu’il a pas à parler, qu’il a rien vu. Tu entends: il a rien vu, il sait rien!
—Quoi c’est qu’tu veux? fit Bogaërt sans comprendre.
—T’as pas b’soin de d’mander. Faut faire... Et puis d’main, dis, tu passeras par c’maison ici, une demi-heure avant l’premier coup d’sirène à l’filature.
—Quoi c’est qu’tu veux? répéta encore Bogaërt. Pourquoi c’est qu’il faut que j’passe?
—Pour aider m’femme à m’habiller et qu’j’y aille, à c’filature.
Céline et Bogaërt crurent que la fièvre le faisait divaguer. Puisqu’il allait mourir, à quoi ça lui servirait d’aller encore une fois à sa machine? Autant finir dans son lit, ça fait une consolation, des vacances.
Mais Delebecque répéta:
—J’suis pas fou, j’sais c’que j’veux. Jure que tu viendras m’chercher?
—Je l’jure, dit Bogaërt.
Il revint le lendemain parce qu’il l’avait promis et qu’il aimait le camarade.
—Il a encore eu l’hémorragie à c’nuit, dit Céline, mais ça l’a soulagé. Est-ce qu’il vient pas de s’lever, à c’t’heure! L’idée l’tient. Possiblement qu’il va mieux et que c’médecin s’a trompé.
—Possiblement qu’il s’a trompé, confirma Bogaërt, ça s’est vu, des fois.
Il changea d’opinion quand il vit Delebecque. Ah! le pauvre bougre! Comment ça peut-il se faire qu’une seule nuit suffise à changer un homme et en faire un autre, qui lui ressemble à peine, qui est à la fois comme un enfant et comme un vieux? Jusqu’aux mains qui n’étaient plus les mêmes: plus blanches déjà, avec des doigts amincis, qui tremblotaient et griffaient dans le vide comme pour y crocher la vie! Toute la lumière, toute la tiédeur du jeune été entraient par la fenêtre ouverte; la journée serait brûlante, car, malgré l’heure matinale, pour avoir seulement marché un peu vite, Bogaërt se sentait tout en nage; et pourtant Delebecque grelottait. Il avait tenu bon, malgré tout; il faisait comme il avait dit: Céline lui passa un caleçon de grosse toile, un pantalon de velours, un tricot, parce qu’il avait froid, et lui-même entra ses pieds sans chaussettes dans les souliers lourds.
Sa femme apporta le café fumant. Il trempa ses lèvres dans le bol en secouant la tête.
—J’peux pas, dit-il, ça passe pas. C’est du vin qu’il faut, un verre de vin.
Dans les ménages des Flandres, aussitôt qu’il entre un peu d’argent dans la maison, au genièvre et à la bière on ajoute un peu de vin, breuvage de luxe considéré comme un élixir magnifique et spirituel. Céline alla en chercher une bouteille, et Delebecque, se forçant, coup sur coup, sans plaisir, but deux verres.
—De quoi qu’j’ai l’air? demanda-t-il.
Les deux qui le regardaient, n’osèrent pas répondre.
Il alla se placer devant le petit miroir de quatre sous qui lui avait servi la veille à se faire la barbe. Il s’étudiait à marcher droit, il grinçait des dents, à force de serrer les mâchoires. Et ce fut lui qui fit la réponse:
—De quoi qu’j’ai l’air? D’un qui va s’habiller d’planches. Voilà. Ça peut pas aller comme ça, faut trouver un truc.
Alors, par une inspiration subite, voyant cette couleur du vin, chaude et rouge, de ses doigts rugueux il s’en barbouilla le visage. Et c’était pour qu’on pensât en le voyant: «Ce n’est pas le mourant qui était là tout à l’heure, c’est un autre homme», et qu’on n’eût pas pitié de lui... La sirène de la filature retentit tout à coup: un long meuglement farouche, qui dura cinq minutes, passa sur les arbres, l’herbe des prés, les blés encore verts en les faisant frémir, imprima aux poitrines humaines une vibration intérieure. Et Delebecque prononça d’une voix presque naturelle, malgré la tremblote du bout de la langue qui le faisait bredouiller un peu:
—Hein, on part?
—Mais j’t’ai pas pansé, mon homme! cria Céline.
—M’panser, dit-il avec une sorte de rire, tout d’même, c’est pas ça qui s’rait à faire!
Et Bogaërt, sans savoir pourquoi, sentit les sanglots lui monter à la gorge. Il ne savait pas ce que Delebecque voulait faire avec cette mascarade, mais il trouvait ça beau, il trouvait ça fou, il trouvait ça brave.
—Mon vieux, dit-il, mon vieux!
Il lui avait passé un bras autour du cou, légèrement. Mais l’autre était si faible qu’il plia tout de suite.
—Pas comme ça, dit-il, non... Donne-moi l’bras, soutiens-moi.
Ils descendirent l’escalier ensemble. Delebecque s’appuyait d’une main à la petite rampe de frêne.
—Ça va mieux, pas? demanda Bogaërt. Ça s’en va, ton mal?
—Non, répondit-il tranquillement comme s’il s’agissait d’un autre, ça s’en va pas. J’vais mourir, vois-tu, j’suis foutu. Mais t’as-t-il vu l’médecin?
—Oui, dit Bogaërt, de la tête.
—Et il dira rien, c’est sûr?
—C’est sûr, fit-il encore.
—Eh ben, jure-moi qu’toi aussi tu diras rien, jamais rien, à personne, malgré c’qui arrivera. Tu jures?
—Oui, dit encore Bogaërt.
Ce fut tout, ils ne se parlèrent plus. Delebecque s’engagea sur la route qu’il avait faite tant de fois. Ça lui faisait un peu de bien, de la reconnaître, ça le poussait, d’être dans le torrent des autres ouvriers qui s’en allaient pesamment, comme lui, vers le même but. Le bruit de leurs pas traînants se mêlait, dans ses oreilles, au bourdonnement du sang, et il marchait, ne songeant qu’à avoir l’air de tout le monde, malgré ses entrailles déchirées, son ventre qui lui paraissait s’ouvrir par l’intérieur, et la source rouge qui, encore une fois, s’était rouverte. Il la sentait couler sur ses cuisses, elle s’y caillait en grumeaux dont les poils de sa chair étaient agacés. Heureusement, on ne le regardait guère ou on le regardait sans s’étonner. C’était un lendemain de ducasse, d’autres que lui avaient les yeux malades, la lèvre basse, le teint mâché, la démarche un peu vacillante. L’ivresse aussi est une maladie, seulement on en revient, c’est la différence. Cette idée banale occupa quelque temps son cerveau avec une force excessive, puis il devint sensible aux odeurs comme il ne l’avait jamais été. Des exhalaisons de vase mêlées à celles des drèches d’une sucrerie, lui soulevèrent le cœur, accrurent la crainte qu’il avait de s’évanouir. Les vapeurs de chlore qui sortaient des grandes pièces de toile qu’une blanchisserie avait étalées sur un pré lui piquèrent, au contraire, agréablement les narines. Il fut comme une femme à qui ont fait respirer un flacon de sel.
Comme il se plaignait à voix basse que le choc de ses souliers, sur les pavés inégaux, lui retentissait dans le corps, Bogaërt, qui le soutenait toujours, lui fit suivre les trottoirs de brique, le long des maisons. Chaque fois que Delebecque apercevait une porte ouverte, surtout celle d’un estaminet, il était obligé de détourner les yeux. Ce n’était pas qu’il eût envie de boire, mais il connaissait trop ces demeures, il y voyait trop bien la place où il aurait pu s’asseoir, et il était si fatigué! Seulement il songeait aussi: «Il ne faut pas que je m’arrête: je ne pourrais pas repartir!» C’est ainsi qu’il marchait mourant, et qu’il atteignit la porte de la filature.
Il fallait, d’après le règlement, se faire «piquer» entrant à l’heure. C’est à ce moment-là, surtout, qu’il devait songer à bien se tenir: un comptable n’est pas un camarade, c’est l’homme qui est déjà de l’autre côté, avec les patrons. Il défila bien, il défila comme un vivant ordinaire, et son œil chercha l’approbation de Bogaërt, qui dit:
—Tu as étalé!
C’était le terme militaire, celui dont l’ancien engagé à la légion avait honoré là-bas, sous d’autres cieux, les efforts héroïques des hommes, la lutte victorieuse de la volonté contre le désespoir, la faim, l’épuisement des longues routes, l’épouvante et le fer. Alors Delebecque le déserteur, celui qui n’était pas brave, eût presque un sourire.
Maintenant, ils n’avaient plus qu’à prendre leur poste à la machine. C’était une vieille compound horizontale, qui actionnait les organes de la filature. De temps en temps, les frères Wauters pensaient à la remplacer, puis ils attendaient une année meilleure. Et pour Bogaërt et Delebecque, ils ne s’en plaignaient point, parce qu’il eût fallu, pour comprendre et manœuvrer une machine neuve, une souplesse cérébrale qu’ils n’avaient plus. Les deux chauffeurs qui avaient entretenu les grilles, durant la nuit, venaient de disparaître, remplacés par une équipe fraîche. Delebecque remplit les graisseurs, et Bogaërt, après avoir examiné le serrage des éclisses et des raccords d’écrou, fit sonner le métal des pièces comme on ausculte une personne, et débraya. A travers la glissière, silencieusement, la crosse du piston s’ébranla, le gigantesque volant se mit à tourner, l’air ronfla dans la salle; et il y eût aussi, venant de partout, ces mille petits bruits qui disent que les machines sont usées, qu’il y a du jeu dans leurs membres, qu’elles fatiguent plus qu’elles ne devraient.
Delebecque était chez lui, maintenant, à son poste, Bogaërt lui dit:
—Repose-toi si tu veux, va! On suffit!
—Non, fit Delebecque. Tout à l’heure j’aurais plus la force.
La force de quoi! Bogaërt, depuis ce matin, avait peur d’avoir deviné. Mais ce n’était pas son affaire et peut-être que le camarade avait raison. Les deux chauffeurs à côté leur jetaient parfois un mot, et Delebecque avait le courage de faire celui qui entend. Avec un chiffon gras il essuyait les pièces comme d’habitude, presque avec le même soin, avec le même fini qu’en ses jours de santé. Quand il eut terminé en bas, Bogaërt lui vit gravir les coussinets, au-dessus de la fosse, pour continuer son travail dans les parties supérieures. La bielle d’acier, claire, bien huilée, tournait autour de sa manivelle comme un genou qui galope. Delebecque se baissa.
—Prends garde, vieux! gueula Bogaërt. Nom de Dieu, t’es fou!
A son cri, les chauffeurs avaient levé la tête. Ils virent Delebecque, atteint au ventre par la tête de bielle, retomber comme un sac le long des coussinets. En une seconde Bogaërt fut auprès de lui agenouillé.
—Ça y est, maintenant! dit Delebecque à voix basse. C’est plus dans m’ maison que j’l’ai eu, l’accident, c’est ici, à l’usine. T’es témoin, pas? les chauffeurs, ils sont témoins!
Sa pauvre face douloureuse avait une expression de sérénité, presque de triomphe. Il l’avait enfin, le droit à l’assurance, il l’avait, non pour lui, mais pour Céline, pour les gosses; il pouvait mourir tranquille, oui! Ça y était.
L’un des frères Wauters, prévenu, vint en courant. Bogaërt ne le laissa point parler.
—Il n’y avait pas d’balustrade du côté de la bielle, dit-il seulement.
Le patron comprit. Ce manque de précaution, de la part de l’employeur, couvrait l’imprudence de l’ouvrier. Il faudrait payer.
Delebecque avait entendu. On venait de lui arranger une civière. Il serra les mains de Bogaërt.
—Tu vois que j’ l’ai décrochée tout d’même, l’assurance, dit-il.
Et il mourut deux jours après...