LIVRE VII LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE
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CHAPITRE PREMIER L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE
Parmi les diverses conséquences de la guerre, une des plus manifestes est l’appauvrissement de l’Europe. Les réserves accumulées par les patients efforts de plusieurs générations sont épuisées et la difficulté de les renouveler grandit chaque jour.
Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays de l’Europe, y compris ceux considérés comme les plus prospères, — l’Angleterre, notamment.
La France semble dans une situation meilleure, mais sa prospérité apparente tient à ce que, depuis la guerre, elle a vécu d’emprunts successifs remboursés à leur échéance avec d’autres emprunts. Le paiement des intérêts de ces emprunts absorbe annuellement une vingtaine de milliards, soit la moitié du budget.
Si le chômage qui pèse sur une grande partie de l’Europe ne s’est pas manifesté encore en France, c’est surtout parce que la restauration des régions libérées a permis de donner du travail à une foule d’ouvriers payés avec les emprunts et l’inflation.
Mais ces opérations devaient fatalement avoir un terme. La France finit par ne plus trouver à emprunter et fut obligée de renoncer à l’inflation, qui accroissait considérablement le prix de la vie en réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie.
En résumé, comme le disait un ministre des Finances à la tribune, les Français ont perdu les quatre cinquièmes de leur fortune.
Resté inaperçu pendant la période de richesse apparente créée par les emprunts et l’inflation, l’appauvrissement finit par devenir visible à tous les yeux.
Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières n’ont pas sévi sur toutes les classes. Si quelques-unes furent ruinées, d’autres s’enrichirent. C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très appauvris tandis que les paysans et les commerçants voyaient, au contraire, leurs ressources s’élever considérablement.
En dehors des causes d’appauvrissement résultant des ravages de la guerre et qui sont spéciales à un petit nombre de pays, tels que la France, il en est d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe entière et augmentent chaque jour.
Elles sont constituées par l’indépendance industrielle croissante des pays asiatiques : colonies, pays de protectorat, etc.
Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières premières que manufacturait l’Europe.
« Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer un bas ou un clou de fer à cheval, je voudrais lui faire sentir tout le poids de la puissance de l’Angleterre. »
La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la rivale redoutée de l’Empire Britannique, et les autres colonies, telles que le Canada et l’Australie, sont, aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous l’avons vu, dans une conférence avec les représentants des Dominions récemment tenue à Londres.
La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus en plus le joug économique de l’Europe. Au lieu de se borner comme jadis à exporter des matières premières, ils fabriquent des produits expédiés à leur gré dans le monde.
L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe et, comme le travail y est exécuté à bien meilleur marché, sa concurrence devient redoutable.
Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre sur l’Inde, prédit l’apparition certaine, se manifeste avec force aujourd’hui. Les pays encore soumis à l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus à l’indépendance.
« L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes de fonte, en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit L’Illustration Économique. Le déclin du vieux continent s’accompagne de l’ascension des pays neufs. La guerre a habitué les nouveaux mondes à se passer de l’Europe. Ils ont vu tous les avantages de la nouvelle situation et se refusent à retourner sous le joug. Le XIXe siècle a vu l’Europe proclamer l’abolition de l’esclavage. Le XXe voit se libérer économiquement les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous assujettir. »
Cette concurrence de pays jadis tributaires de l’Europe, et qui travaillent à bien meilleur compte, aura de multiples conséquences.
Une des plus importantes sera l’apparition d’une loi économique nouvelle régissant la valeur des salaires et qu’on peut formuler ainsi : le taux des salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté des ouvriers ni par celle des patrons, mais uniquement par les prix de vente mondiaux des marchandises.
Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée à quatre cents millions de livres sterling, soit dix milliards de francs-or, pour incruster cette vérité économique nouvelle dans le cerveau des mineurs britanniques.
Un économiste anglais disait récemment, à ce propos :
« Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est condamnée à mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous le sens que les salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop élevés pour nous permettre de supporter la concurrence mondiale. Nous subissons une hausse absurde, injustifiée des salaires, qui risque de nous réduire à la famine… Quand des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en 1915, on est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise du voisin. »
Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe et des troubles politiques dont elle est le siège, il faut encore citer les exigences des États-Unis à l’égard des dettes contractées par les alliés pendant la guerre.
L’histoire des variations des sentiments de l’Europe pour l’Amérique est d’un grand intérêt psychologique. Au lendemain de la paix, l’Angleterre et la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse sympathie à l’égard de l’Amérique et une antipathie intense pour l’Allemagne. On a dit avec raison « qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique ».
Cette variation des sentiments serait, comme l’écrivait le Neues Wiener Tageblatt, « une conséquence naturelle du fait que l’Europe entière a souffert de la guerre et que les États-Unis ont été les seuls à en tirer un gain énorme ».
Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en plus sous l’hégémonie financière des États-Unis, qui réclament âprement l’argent prêté pour une guerre dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore maintenant que les Américains songeaient uniquement à leur propre intérêt en venant au secours des alliés. Voyant leurs navires torpillés par l’Allemagne, qui voulait empêcher la vente de marchandises aux alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre.
Les Américains ne constatent pas sans regret les sentiments qu’ils inspirent aujourd’hui. Voici comment s’exprimait, à ce sujet, La Nation, de New-York :
« Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, toujours froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus en plus en position d’autocrate du monde de la finance. Le président des États-Unis est malheureusement en présence d’une attitude presque unanime qui appuie les réclamations jusqu’au dernier sou contre nos anciens alliés. L’idée que des nations vont continuer à nous verser de l’argent pendant soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée en 1918 est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains le savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui leur permet de prêter aux États européens de l’argent à 7 et 8 p. 100 qui, autrement, dormirait improductif dans leur caisse. »
Cette opinion n’est pas isolée. La revue American Review of Review de décembre 1926, s’exprime comme il suit :
« Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où nous devrons posséder tout ce qui, en Europe, a quelque valeur. Nous détiendrons des hypothèques énormes sur les budgets nationaux de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique et de la Pologne. De toute nécessité, la vie économique de ces pays devra converger sur les versements à faire aux Américains, et grâce à ces versements nous aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise sur les diverses nations européennes. Il est clair que l’on ne laisserait pas les choses arriver à ce point. L’Europe répudierait ses dettes ou entrerait en guerre.
L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle a trop conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour songer même en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. Mais la haine d’où naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, la colère, le sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace d’exploitation pour le présent et pour l’avenir sont tous éléments nettement existants. La conviction que nous avons profité des malheurs récents de l’Europe pour nous faire donner des hypothèques et que nous profitons de sa détresse actuelle pour étendre ces hypothèques à l’infini, est une conviction déjà établie largement, et en voie de se développer sans arrêt. »
L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe pour lui arracher le peu d’or qu’elle possède encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout une fructueuse opération.
Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités de l’évolution moderne, devient de plus en plus hostile au vieux continent, ce dernier lutte péniblement pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe et aplanir les dissensions qui les séparent.
On sait que les stipulations du traité de Versailles inspirées par le président Wilson ont complètement bouleversé la structure de l’Europe. La Pologne, séparée de la Russie, a été constituée en république ; l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments : Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Hongrie, etc.
L’application du principe des nationalités a porté au paroxysme les nationalismes endormis. Les Balkaniques sont tout prêts à recommencer les luttes séculières qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche, ruinée par son isolement, demande son annexion à l’Allemagne ; l’Italie veut s’agrandir dans la Méditerranée aux dépens de ses voisins. Des causes de conflit grandissent partout.
Aveuglés par des haines séculaires, les peuples européens n’arrivent pas à s’entendre et dépensent en armements coûteux les derniers vestiges de leur ancienne richesse. Les partis politiques se disputent avec fureur pour réaliser leurs chimères ; la jalousie, l’envie et la haine dominent l’Europe d’aujourd’hui. Comment réaliser des progrès avec la persistance de tels sentiments ?
Les États européens n’échapperont pourtant à la ruine qui les menace qu’en arrivant à s’unir industriellement et commercialement pour fonder le bloc européen dont un homme d’État illustre ébaucha à Locarno les contours. Prospérer en s’unissant ou périr dans les dissensions : tel est le dilemme qui se pose aujourd’hui.
CHAPITRE II LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE
Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune époque de l’histoire ne fut plus fertile en illusions que la nôtre : illusions politiques, illusions sociales, illusions financières, pèsent sur l’âme des peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles ont aveuglé des esprits très clairvoyants. Et c’est pourquoi tant d’événements ont déjoué leurs prévisions.
L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la guerre. Les Allemands en furent les premières victimes. Persuadés qu’une nation, supérieure par le nombre de ses soldats et la force de ses armements, était invincible, ils provoquèrent le conflit mondial et succombèrent devant des coalitions qu’ils ne prévoyaient pas.
La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur tour dans un cycle d’illusions qui devait provoquer bien des ruines.
La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des causes principales de la terrible situation financière où la France est aujourd’hui plongée.
Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement que l’Allemagne ne pouvant pas payer en or les sommes immenses qui lui étaient réclamées, il fallait bien se résigner à se contenter des réparations proposées.
Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant de nombreuses années aurait eu pour résultat de rendre l’Allemagne la plus grande nation exportatrice de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, les usines françaises fabriquant des produits similaires eussent été réduites au chômage.
Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les réparations des régions dévastées constituait donc la meilleure solution, mais, dans la persuasion que les vaincus finiraient par payer ces réparations, le Gouvernement français préféra s’en charger. Soixante-quinze milliards furent ainsi engloutis et finalement il fallut bien reconnaître que cette formidable dépense, qui devait si lourdement peser sur les finances de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne, puisque les sommes annuellement obtenues d’elle suffiraient à peine à payer les dettes de la France envers ses alliés.
Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui suivit la guerre fut une ère de grandes dépenses et aussi de grandes erreurs. La formule magique : « l’Allemagne paiera », fit accepter toutes les prodigalités. Les ministres dépensaient sans compter.
Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance ils empruntèrent et quand la répétition des emprunts les rendit impossibles ils eurent recours à l’inflation.
Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante à équilibrer ses budgets, la France finit par perdre bientôt la confiance de l’étranger et sa monnaie fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia de plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger les marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher que leur cours mondial. J’ai déjà rappelé que plus de la moitié de son budget est consacrée à payer les intérêts de ses emprunts.
Les causes réelles de la chute rapide du franc sur les marchés étrangers semblent avoir été assez mal comprises des ministres qui se sont succédé. Ils l’attribuaient aux influences les plus variées : spéculation, exportation des capitaux, etc., auxquelles ils tentaient de remédier par des mesures draconiennes. Les améliorations espérées furent d’ailleurs complètement nulles.
Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres des Finances disait : « Je me heurte à des phénomènes inconnus. »
Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent tant de ministres étaient, en réalité, très simples pour des esprits que les illusions n’aveuglaient pas.
On les déduit facilement du court exposé qui précède et on peut les résumer dans un petit nombre de propositions d’une élémentaire évidence.
1o Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une façon permanente, ses dépenses sont supérieures à ses recettes.
2o Tout ce qui entrave la capacité de production d’un pays : persécution des capitaux générateurs des grandes industries, interdiction aux ouvriers d’augmenter leurs heures de travail, etc., accélère la ruine.
3o Pour restaurer les finances d’un pays, il faut accroître sa production et son commerce puis réduire ses dépenses.
Les chiffres de notre dette sont considérables, quoique différents suivant les auteurs. Dans un discours prononcé en décembre 1926, M. Poincaré les évalue à 281 milliards, répartis comme il suit : 150 milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de dettes à court terme et 94 milliards de dette flottante. Au total de cette dette on devra bientôt joindre 21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations des régions libérées.
Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres précédents 16 milliards 325 millions de francs-or dus à l’Angleterre et 23 milliards de francs-or aux États-Unis. Converties en billets de banque français, ces sommes représenteraient près de 200 milliards au cours actuel de 125 francs la livre.
Le total de toutes ces dettes atteindrait environ 500 milliards ; c’est à peu près le chiffre donné par le Journal de la Société de statistique de Paris du 19 mai 1926.
Les recettes annuelles produites par l’impôt se montent à 41 milliards, dont plus de la moitié (22 milliards 778 millions) sont consacrés à des dépenses obligatoires : service des rentes, pensions, etc. Voici, d’ailleurs, comment se répartit cette dernière somme : dette intérieure 12 milliards 906 millions, dette extérieure 4 milliards 778 millions, pensions civiles et militaires, 5 milliards 94 millions.
L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici les principales ressources utilisées pour faire face à nos formidables dépenses.
Le montant des billets de banque, qui atteignait déjà 39 milliards et demi en mai 1924, s’est élevé à 54 milliards en juillet 1926. A ce chiffre il faut ajouter 44 milliards de bons de la Défense nationale qui sont en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces 100 milliards environ de billets sont garantis seulement par une réserve d’or et d’argent ne dépassant pas 4 milliards.
A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans garantie, la chute du franc s’accélérait, et son pouvoir d’achat diminuait, phénomène observé invariablement dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation.
Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois moindre qu’avant la guerre ; ce qui veut dire, naturellement, que la vie est cinq fois plus chère.
La situation financière que nous venons de résumer a eu pour conséquence la ruine de plusieurs classes de la population française.
L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination des socialistes, s’est trouvé, en dehors de leur intervention, beaucoup plus élevé qu’ils n’auraient pu l’espérer. Un particulier possédant un capital de 100.000 francs de rentes françaises au moment de la guerre, a vu sa valeur réduite de moitié. Sans doute le revenu n’a pas diminué en apparence mais, comme le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente que le cinquième au plus de sa valeur primitive, un revenu actuel de 5.000 francs équivaut à 1.000 francs seulement d’avant guerre.
De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, agriculteurs et ouvriers n’ont, je l’ai montré plus haut, nullement souffert. Les premiers ont simplement élevé le prix de leurs marchandises ; les derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont même été accrus beaucoup plus que ne l’aurait justifié la baisse du franc.
En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise qu’avant la guerre. Paysans et commerçants se sont enrichis. Terres et fonds de commerce ont vu s’accroître de beaucoup, en effet, leur valeur.
Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à mesure que montaient vers l’aisance ou la richesse ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne bourgeoisie descendait lentement la pente conduisant à une gêne frisant la pauvreté.
Nous ne pouvons examiner en détail les moyens poursuivis pour remédier à l’appauvrissement de la France. Ceux indiqués sont généralement assez illusoires. On n’améliorera la situation actuelle, ni par les emprunts, ni par l’inflation, ni par la stabilisation artificielle des monnaies. Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa richesse qu’en améliorant son agriculture et son industrie.
Sur ces deux éléments de la richesse nous étions dépassés depuis longtemps. M. Cayeux a montré, dans L’Ingénieur Français, à quel point, faute d’entente entre les industriels et de matériel convenable, nos industries dépérissaient tour à tour, à mesure que progressaient celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques étaient tellement rapides qu’en 1913, pour ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. « Les uns après les autres, les industriels baissaient pavillon devant l’importation d’outre-Rhin. »
Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, se fussent bornés à une guerre économique, c’est nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus.
Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, mais ils sont bien insuffisants encore.
Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation supérieure aux importations. Seul cet excédent permettra un redressement financier.
C’est donc très justement que notre ministre des Finances, M. Raymond Poincaré, recommandait, dans un important discours, « d’intensifier sous toutes les formes la production métropolitaine et coloniale ».
« Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout de réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation vraie, si la balance commerciale, ou tout au moins la balance des comptes, ne présente pas un excédent permanent. »
La nécessité d’accroître notre production nationale, celle de l’agriculture notamment, est malheureusement paralysée par une de ces aberrations démocratiques, d’où dérive souvent la décadence d’un pays. La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté du travail en interdisant aux ouvriers d’augmenter leur production, a considérablement élevé les frais d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins de fer notamment.
C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants ministres ont appliqué cette loi. Dans une séance de la Chambre des Députés, le Ministre du travail s’exprimait comme il suit :
« L’industrie est totalement réglementée, nous allons maintenant entreprendre la réglementation des autres professions : hôtels, restaurants, cafés, banques, assurances, salons de coiffure, pharmacies, etc… au total, sur 7.000.000 de travailleurs français pouvant être assujettis à la loi, il n’y a pas à l’heure actuelle 500.000 personnes qui y échappent et elles n’y échapperont pas longtemps. »
M. de Dion, sénateur de la Loire-Inférieure, a eu la curiosité de rechercher ce que coûtait à la France, l’application de cette désastreuse loi, conservée en théorie, mais rejetée en pratique depuis longtemps, par les Allemands.
Voici quelques-uns de ses calculs :
« Si les 6.500.000 travailleurs français soumis à la loi de 8 heures avaient le droit de travailler 10 heures, cela ferait annuellement 4.056.000.000 d’heures de travail. »
Fixant la valeur de l’heure à 2 francs, M. de Dion fait remarquer que : « les pertes de richesse économique sont de 8 milliards 112 millions de francs par année… L’auteur ajoute que les heures de travail ainsi perdues ont été faites : par 1.625.000 ouvriers étrangers, qui sont venus combler la défaillance légale de la main-d’œuvre française. Si l’ouvrier français avait travaillé 10 heures, une telle immigration ne se serait pas produite.
D’après les calculs du même auteur, « ces ouvriers étrangers enverraient, annuellement, dans leur pays, 1 milliard 625 millions de francs, économisés par eux. C’est, depuis six ans, près de dix milliards qui ont franchi la frontière. »
Cette importante exportation des capitaux a sûrement contribué à l’élévation du change, et à l’augmentation du coût de la vie qui en a été la suite. Les exemples qui précèdent, joints malheureusement à beaucoup d’autres, montrent que la France a été victime non pas seulement de ses dépenses, mais d’une accumulation d’erreurs politiques et financières.
CHAPITRE III LE THERMOMÈTRE PSYCHOLOGIQUE DES SITUATIONS FINANCIÈRES
Le passage du qualitatif au quantitatif constitue, je l’ai rappelé ailleurs, un des plus importants progrès réalisés dans les sciences. Elles ont été transformées lorsque furent découverts les instruments de mesure tels que le thermomètre. Les progrès se sont multipliés avec la précision des mesures. C’est ainsi que la découverte du bolomètre, qui permet d’évaluer les variations de température d’un millionième de degré, a montré que le spectre solaire invisible était immensément plus long que le spectre visible. Il en résultait que l’œil humain ne perçoit qu’une infime portion de la lumière qui enveloppe les choses.
Malheureusement, la découverte d’instruments de mesure des forces qui a transformé la physique, n’a pu être réalisée jusqu’ici dans le domaine de la psychologie. Le plaisir et la douleur, l’amour et la haine, la tristesse et la joie, ne peuvent se mesurer avec précision encore. Très vagues sont les indications qui prétendent en déterminer approximativement la grandeur.
Des événements imprévus ont permis de découvrir une méthode permettant de mesurer avec la rigoureuse précision qui n’appartient qu’aux chiffres, l’opinion collective de l’univers sur la situation financière de divers pays.
Cette méthode de mesure est constituée par la cote des changes. Véritable thermomètre psychologique, elle formule nettement l’opinion générale sur la situation financière d’un pays. Devant ses chiffres, les gouvernements grandissent ou s’effondrent. Sur ses indications fut instantanément renversée toute une équipe ministérielle, et le parlement obligé d’accepter un chef de gouvernement dont, quelques jours auparavant, il n’aurait voulu à aucun prix.
Le thermomètre physique traduit les forces matérielles. Le nouveau thermomètre psychologique révèle la synthèse d’un immense réseau de forces collectives.
Et il s’agit bien ici d’une puissance nouvelle qui vient de surgir de l’infini tourbillon des causes. On pourrait feuilleter longtemps des pages d’histoire avant de découvrir, parmi les anciens maîtres du monde, papes, rois et empereurs, un pouvoir politique ayant égalé celui de la force nouvelle que les temps modernes ont vu naître.
Les centres de son rayonnement ne sont situés ni dans les parlements, ni dans les palais des rois, mais dans les édifices imposants où siègent les Bourses des grandes capitales. C’est de ces tribunaux anonymes que partent les chiffres qui domineront les volontés des parlements, des souverains et des peuples. Ils feront naître la pauvreté ou la richesse, les révolutions, l’anarchie et les dictatures.
De quelles influences la puissance nouvelle dont nous venons de montrer la grandeur est-elle formée ?
Jadis inconnue, elle ne pouvait naître qu’à la suite de découvertes permettant à certains personnages disséminés dans tout l’univers, d’associer un instant leurs volontés individuelles pour la transformer en une seule volonté collective.
Sur quels éléments se basent les jugements de cette volonté collective dont les arrêts instantanés exercent une influence si colossale ?
Dans les cas les plus simples, cette volonté collective est d’une interprétation facile, mais il n’en est pas toujours ainsi. On comprend la brusque hausse d’une cinquantaine de francs de la livre, quand arriva au pouvoir un président du Conseil soumis aux volontés socialistes. Le tribunal mondial entrevit immédiatement l’évasion des capitaux et les mesures spoliatrices des socialistes capables de provoquer la ruine de la France.
Dans des cas aussi simples, la relation des effets aux causes apparaît nettement. Elle s’aperçoit moins dans les circonstances ordinaires.
Sans prétendre résoudre entièrement le problème de l’unanimité des volontés collectives, on peut dire qu’avec la suppression des distances par le télégraphe, il se forme dans le monde, sur certaines questions essentielles, une opinion universelle moyenne que la contagion mentale propage rapidement.
Un grand nombre des mesures prises par les gouvernements de certains pays pour provoquer la confiance collective et assainir leur monnaie sont les équivalents d’une plaidoirie prononcée par un avocat habile devant un tribunal redouté dont les décisions sans appel peuvent avoir les plus lourdes conséquences sur la vie d’un peuple.
Les forces qui régirent le monde aux diverses périodes de son histoire étant inaccessibles à la mentalité populaire furent transformées en personnalités divines ou humaines douées d’imaginaires pouvoirs.
Et c’est pourquoi la mystérieuse évolution des forces qui dirigent la naissance des chiffres enregistrés par les Bourses dépend, dans la croyance populaire, des volontés d’une petite oligarchie de tout puissants banquiers que les socialistes poursuivent de leur haine et dont les chefs d’État sollicitent le concours.
Et ici, l’erreur des gouvernants ressemble fort à l’erreur populaire : ils croient, eux aussi, qu’avec le concours de quelques puissants banquiers, la situation financière d’un pays pourrait être transformée. Il dépendrait de leur concours, par exemple, que le cours d’une monnaie fût changé.
En réalité, ce pouvoir supposé est imaginaire. L’expérience suffirait à montrer que les millions, parfois prêtés par les princes de la finance, pour modifier le cours d’une monnaie, ont toujours été engloutis sans résultat durable.
Plusieurs expériences du même ordre ont prouvé à quel point les forces individuelles étaient impuissantes à lutter contre l’immense agrégat de forces économiques collectives qui, de nos jours, déterminent la marche financière du monde.
Dans la plupart des pays européens : France, Italie, Belgique, Pologne, Autriche, etc., les problèmes financiers sont aujourd’hui au premier plan. Ils conditionnent la vie politique et sociale tout entière.
Les deux points essentiels de ces problèmes sont l’équilibre du budget et la création d’une monnaie à valeur fixe, c’est-à-dire n’étant soumise à aucune oscillation.
Ces deux problèmes, le second surtout, ne semblent pas d’une solution facile, puisque les experts nommés dans divers pays pour les résoudre ont généralement abouti à d’insuffisants résultats.
Il ne faut pas s’en étonner, d’ailleurs : les experts ne font, en effet, entrer dans leurs calculs que des éléments économiques mesurables, alors que les problèmes à résoudre sont souvent dominés par des facteurs psychologiques échappant à toute mesure.
CHAPITRE IV DIFFICULTÉS PSYCHOLOGIQUES DES RÉFORMES ADMINISTRATIVES
Parmi les moyens employés par les États européens, la France notamment, pour restaurer leur situation financière, figurent les économies que pourraient produire les transformations opérées dans des administrations compliquées et coûteuses.
Le gouvernement français a débuté dans cette tâche par la phase aisée des suppressions qui précède la période plus difficile des réorganisations.
La coûteuse multiplication des fonctionnaires a des causes psychologiques lointaines que nous résumerons bientôt ; elle résulte également du régime démocratique. Chaque député réclame la création d’emplois nouveaux afin d’y caser les plus influents de ses électeurs, et les ministres ont trop besoin du vote des parlementaires pour leur refuser ces créations. C’est ainsi que les fonctionnaires ont pullulé d’une formidable façon.
Le même phénomène s’observe depuis longtemps dans la plupart des pays dotés d’un régime parlementaire, — l’Italie, notamment. Il fallut la révolution fasciste pour débarrasser ce pays d’un excédent de personnel qui le ruinait et l’opprimait.
Cette multiplication des fonctionnaires est une des causes de la coûteuse complication de l’administration française ; mais il en existe d’autres, plus profondes encore.
Malgré ses allures révolutionnaires, le Français est peut-être le plus conservateur de tous les peuples, et c’est pourquoi une administration adaptée aux besoins d’époques antérieures et qui vieillissait chaque jour, a pu se conserver sans changement, depuis la période lointaine où elle fut réorganisée par Napoléon.
Les régimes politiques ont péri tour à tour, des partis nouveaux sont nés, des révolutions ont balayé les trônes ; seule, la vieille administration française est restée immuable. Elle est l’unique pouvoir qu’aucun bouleversement n’ait effleuré. Plus puissante que les souverains, les parlements et les ministres, elle continue à gouverner despotiquement la France.
Tout en conservant des cadres invariables, les administrations publiques se sont compliquées en vieillissant et ont formé, finalement, une série de petits pouvoirs indépendants séparés par des cloisons étanches.
Ce dernier phénomène constitue une des caractéristiques de nos administrations ; il est traduit clairement dans l’histoire souvent rappelée — parce qu’elle est typique — de ces trottoirs parisiens, dépavés et repavés trois fois en un mois, en raison de l’impossibilité d’une entente entre les administrations chargées de la pose du gaz, de l’eau et du téléphone pour exécuter leur travail en même temps.
Dans toutes les administrations, les bureaux vivent séparés et persistent à ne pas se connaître. Il en résulte que la moindre affaire demande au public des dérangements énormes.
L’impuissance des administrations à se concerter dans un intérêt commun est spéciale à la France. Elle ne s’observe pas en Allemagne.
Cette différence avait beaucoup frappé un grand industriel du Nord, M. Guérin, qui, accepté par les gouvernements allemand et français comme intermédiaire pendant la guerre pour la distribution des vivres reçus d’Amérique, avait l’autorisation de se rendre alternativement à Paris et à Berlin afin de régler les difficultés relatives à cette distribution.
— A Berlin, disait-il devant moi, alors même que l’affaire en cours concernait plusieurs administrations, la décision m’était remise en vingt-quatre heures. A Paris, pour la même affaire, je passais souvent huit jours à courir de ministère en ministère, renvoyé de bureau en bureau sans pouvoir obtenir une solution.
Toute tentative de réforme administrative se heurte dans certains pays, la France notamment, à des concepts psychologiques fondamentaux auxquels l’hérédité et l’habitude ont donné une grande force.
C’est en raison de telles influences que notre histoire présente, malgré des apparences contraires, une remarquable continuité dans les régimes divers qui se sont succédé. Tous tendaient à soumettre le pays à l’autorité d’un pouvoir central chaque jour plus absorbant.
L’unité faite, les habitudes fixées dans les âmes ne pouvaient changer. Sous des noms nouveaux, nous continuons, en réalité, l’ancien régime.
Sous la pression d’une mentalité créée par des siècles d’efforts, l’État a fini par absorber la gestion d’une foule d’entreprises et a substitué de plus en plus son autorité à l’initiative des citoyens. Le développement du socialisme, c’est-à-dire de l’étatisme, ne représente, en fait, que la suprême floraison d’un long passé, la conséquence dernière d’un idéal poursuivi pendant des siècles. Les socialistes ne font que continuer une tradition historique en réclamant chaque jour davantage l’intervention de l’État. On peut tout au plus leur reprocher d’aller un peu loin dans cette voie. C’est ainsi que le maire et député du Creusot préconisait récemment la reprise par l’État non seulement des usines, mais aussi de la terre. Tout ce que récolteraient les paysans appartiendrait à la collectivité.
On ne peut dire que le socialisme nous menace puisque, en réalité, il est établi depuis longtemps. J’ai souvent répété que, malgré tant d’apparences contraires, il n’existait en France qu’un seul parti politique : l’étatisme.
Cette assertion ne serait contestable que s’il était possible de citer un seul groupe politique français qui ne réclamât pas constamment, dans les moindres actes de la vie publique ou privée, l’intervention de l’État. Les socialistes ne font qu’exagérer cette tendance.
L’influence absorbante de l’État est une conséquence des difficultés qu’éprouva en France le pouvoir central à unifier les diverses provinces dont se composait, jadis, le pays, et à faire disparaître les dernières phases de la vie locale. Cette vie étant détruite, l’initiative des citoyens, anéantie, ne pouvait renaître.
L’Allemagne a pu échapper à cette centralisation parce que son unité est toute récente, puisqu’elle remonte seulement à 1874. Si la vie provinciale, disparue en France, est restée, au contraire, très vivante en Allemagne, c’est que chacun des anciens royaumes, principautés, etc., dont se compose aujourd’hui l’Empire, avait joui d’une existence indépendante pendant des siècles. Alors qu’en France il ne reste plus guère qu’un grand centre intellectuel : Paris, l’Allemagne en compte plusieurs.
La formidable et coûteuse complication des moindres opérations administratives en France est trop connue pour qu’il soit utile d’y revenir longuement. Elle fut bien des fois signalée au Parlement et, notamment dans un rapport déjà ancien de Camille Pelletan sur le budget de la Marine. On y lisait que :
« Dans les arsenaux, pour la réception des moindres objets il faut des pièces de comptabilité demandant quinze jours de travail ; des centaines d’employés sont exclusivement occupés à calculer, à transcrire, à copier dans d’innombrables registres, à reproduire sur d’innombrables feuilles volantes, à diviser, à totaliser. »
Le même rapporteur, voulant savoir de quelle façon, dans des cas identiques, opérait l’industrie privée, visita un établissement industriel consacré, comme les arsenaux de l’État, à la construction des navires. Cet établissement avait sur chantier deux cuirassés brésiliens, un grand croiseur et plusieurs bâtiments à voile. Malgré les nombreux détails exigés par cette fabrication, un seul livre indiquant les entrées, les sorties et les existants, suffisait à la comptabilité de chaque magasin. Grâce à ces simplifications, les prix de l’industrie privée étaient de 25 à 50 p. 100 moins élevés que ceux des arsenaux de l’État.
Ces différences de prix de revient s’observent dans tous les domaines. L’ingénieur R. Carnot écrivait, récemment, que les bateaux charbonniers réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de 40 à 50 p. 100 à celui des navires dirigés par les importateurs travaillant pour leur compte.
Mêmes constatations dans toutes les gestions étatistes. Le Matin en a fourni un nouvel exemple avec l’histoire de la liquidation des stocks américains d’Aubervilliers. L’État, n’arrivant pas à terminer cette liquidation, la confia à un industriel. Ce dernier commença par remplacer les centaines d’employés officiels par huit agents de son choix. En quelques jours, la liquidation était achevée.
Les causes de la coûteuse complication de la gestion de l’État sont tout à fait indépendantes de l’intelligence des employés. Elle résulte surtout de leur terreur des responsabilités, conséquence du réseau de vérifications superposées et minutieuses dont les moindres actes de chaque agent sont enveloppés. L’omission de la plus légère formalité est sévèrement relevée.
La crainte des responsabilités et l’accumulation des règlements dans les administrations rendent extrêmement compliquées et longues des opérations qui, dans l’industrie privée, n’exigeraient que quelques minutes. On en peut juger par l’histoire que citait jadis au Parlement M. Delcassé, sur les longs rapports échangés entre une demi-douzaine de chefs de bureaux pour savoir si une dépense de 77 kilos de fer figurerait pour 3 fr. 46 ou 3 fr. 47 dans la comptabilité. L’intervention directe du ministre fut finalement nécessaire pour trancher cette grave question.
L’organisation conduisant aux complications qui viennent d’être signalées n’a pas seulement pour résultat un gaspillage énorme d’argent, mais aussi un véritable écrasement du public sous le poids de formalités accablantes dont est enveloppé, aujourd’hui, le moindre acte administratif. Le Temps faisait, à ce propos, les réflexions suivantes :
« La suppression de fonctionnaires serait bien acceptée, si elle signifiait réellement la suppression des formalités, de tant de formalités administratives dont depuis longtemps il souffre et dont il est las. Tant de démarches dans tant de bureaux, tant de paperasses à faire signer et contresigner, tant d’autorisations à solliciter, et tant de retards interminables dus à l’ingénieuse superposition de contrôles, qui, d’ailleurs, ne servent jamais de rien ; tant de déclarations échelonnées tout le long de l’année à propos de tout ; l’impossibilité de se mouvoir sans la permission en règle de qui de droit : voilà bien ce que voudraient voir disparaître ou, du moins, s’atténuer l’immense majorité des Français. »
On entrevoit déjà combien seront difficiles les réformes projetées.
Les peuples très conservateurs, et par conséquent n’ayant pas su évoluer, n’arrivent souvent à se soustraire au joug de coutumes devenues trop pesantes que par des révolutions violentes.
Ce qui précède suffit à montrer que la réduction du personnel administratif aura bien peu d’effet, si elle n’est accompagnée d’une transformation complète des méthodes. Cette transformation sera difficile, car l’aptitude à l’organisation est une des plus rares facultés de l’esprit humain.
Ce n’est pas à un comité d’experts qu’il faudra demander des réformes. Qu’il s’agisse de finances, d’industrie ou de guerre, les collectivités se sont toujours montrées insuffisantes, je le répète, aussi bien à organiser qu’à décider.
Ce n’est pas, assurément, qu’une collectivité soit inutile, mais à la condition formelle qu’elle soit consultative et non dirigeante. Quand Bonaparte rédigea le code qui devait fusionner en lois uniformes le droit coutumier régissant alors les diverses provinces de France, il laissait discuter librement devant lui les membres du Conseil d’État, mais décidait seul du texte qui serait adopté.
Les considérations qui précèdent étaient nécessaires pour montrer de quelles difficultés seront entourées les réformes projetées. Plus on avance dans l’étude de l’Histoire, plus on constate que les institutions des peuples dépendent surtout d’influences psychologiques créées par un long passé. L’âme latine est très stabilisée, aujourd’hui, et chargée d’influences ataviques fort lourdes.
Les progrès de l’industrie et de l’interdépendance des peuples nécessiteront, cependant, une violente réaction contre l’étatisme qui domine la France. Il n’est plus possible d’enfermer la vie des citoyens et leurs entreprises dans un inextricable et paralysant réseau de formalités tracassières, destructrices de toutes les initiatives.
Des réformes administratives auraient même été totalement impossibles sans les événements qui forcèrent les députés à donner au Président du Conseil le droit dictatorial d’opérer des transformations sans l’autorisation du Parlement.
En raison des origines de notre Parlement, toute économie se heurtait, en effet, à un mur d’impossibilités qu’aucune volonté n’avait réussi à briser encore.
Dès qu’un ministre essayait de réaliser des économies il constatait rapidement qu’en France, comme le disait un jour devant moi un ancien ministre de Finances, aucun personnage n’est assez puissant pour supprimer un cantonnier inutile ; le ministre qui aurait tenté un tel acte d’autorité se serait vu menacé d’interpellations et d’ennuis divers par tous les députés du département auquel aurait appartenu le cantonnier supprimé. Plus impossible encore de fermer un collège sans élèves, un tribunal sans clients, un arsenal sans travail, etc.
Non seulement les ministres restaient impuissants à réaliser la moindre économie, mais ils étaient amenés, chaque jour, par des députés que leurs électeurs harcelaient, à créer des emplois nouveaux inutiles et à multiplier les gaspillages. Parmi ces derniers on peut citer la distribution, pour de simple fêtes locales à certaines communes privilégiées, de centaines de millions prélevés sur le « fonds commun » et toutes les dépenses inutiles critiquées dans les rapports de la Cour des comptes.
Pour opérer des réformes semblables à celles de Mussolini en Italie, il fallut bien accorder au Président du Conseil la faculté de réaliser ces économies par décret sans consulter le Parlement.
Malgré le pouvoir conféré au chef du gouvernement d’imposer impérativement les réformes jugées nécessaires, on ne doit pas croire qu’il soit facile de les imposer par simple décret. Le décret est une force, mais la mentalité de ceux auxquels on va l’imposer est une autre force capable de paralyser la première.