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L'évolution actuelle du monde

LIVRE IX ROLE DE L’IDÉAL DANS LA VIE DES PEUPLES. LA RELIGION SOCIALISTE

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CHAPITRE PREMIER L’ÉVOLUTION DES IDÉALS MODERNES

Si les grands génies de la Grèce et de Rome dont la pensée éclaira tant de générations revenaient à la lumière, ils seraient éblouis par la simple énumération des merveilles réalisées depuis un siècle : des forces, jadis insoupçonnées, mises au service de l’homme, l’espace conquis, la foudre captée, la parole instantanément transmise à travers le monde et bien d’autres découvertes encore.

Ces illustres penseurs seraient étonnés sans doute, mais leur pénétrant génie découvrirait vite que, si la raison a transformé l’aspect matériel des civilisations, elle exerce sur la conduite des hommes bien peu d’action encore. Les croyances politiques et sociales modernes ont les mêmes bases sentimentales et mystiques que les croyances religieuses antérieures. Les passions qui armèrent jadis tant de peuples les uns contre les autres sont identiques à celles qui les arment aujourd’hui. Les dissensions qui ruinèrent la Grèce antique, les luttes civiles qui mirent fin à la République romaine sont nées de sentiments semblables à ceux qui bouleversent encore la vie des nations.

Devant les découvertes de la science, les philosophes espéraient que notre siècle deviendrait celui de la raison pure, que les temples et les casernes seraient remplacés par ces laboratoires d’où surgissent des forces supérieures à celles dont disposaient les dieux et qu’une concorde universelle unirait les peuples.

Il n’en a rien été et on ne saurait s’en étonner. Comment des découvertes d’origine rationnelle auraient-elles pu modifier les sentiments qui forment la trame de notre nature ?

La science a fourni aux sentiments de nouveaux moyens d’action, mais ne les a pas transformés. Et c’est pourquoi les découvertes scientifiques, loin d’introduire la paix dans le monde, n’ont fait que rendre les guerres modernes plus meurtrières et plus cruelles que celles du passé.

Les savants dont je parlais plus haut constateraient également que les illusions mystiques sont aussi puissantes aujourd’hui qu’elles l’étaient de leur temps. Faisant partie de la nature de l’homme, elles ne meurent pas plus que l’amour, l’ambition et la haine. Ils verraient très vite que les fidèles, prosternés il y a 8.000 ans devant les autels d’Isis, les socialistes transformant l’État en arbitre souverain de la destinée des hommes appartiennent, au point de vue psychologique, à la même famille. Les influences mystiques qui dominaient les premiers sont identiques à celles qui dominent les seconds.

Les peuples n’ont jamais supporté sans bouleversement la mort de leurs dieux, et c’est pourquoi, dès qu’un idéal divin se transforme, la civilisation qu’il inspirait se transforme également.

Sous l’influence des idéals issus des méditations de Bouddha, de Jésus et de Mahomet, de grands empires ont été détruits et d’autres ont été fondés.

En dehors des idéals religieux, chaque époque fut influencée par un idéal politique qui change généralement après un petit nombre de générations. C’est ainsi, par exemple, qu’en France au XVIIe siècle, l’idéal politique fut la monarchie absolue représentée par Louis XIV. Au XVIIIe siècle, la révolution réussit à détruire en partie l’ancien régime, elle aboutit finalement à la création de monarchies constitutionnelles laissant aux peuples des pouvoirs politiques dont des révolutions successives amenèrent l’extension. Le XXe siècle vit le développement des pouvoirs populaires et, en même temps, la formation de grands états nouveaux tels que l’Italie et l’Allemagne, constitués par la réunion de petits états jadis séparés.

Le développement des idées démocratiques, celles d’égalité surtout, eut pour aboutissement final l’extension des influences socialistes. Leur application dans divers pays enfanta des désordres qui ont déjà ramené plusieurs grands états de l’Europe à des formes diverses de dictature. Elles semblent destinées à s’étendre si les gouvernements socialistes continuent à prouver leur incapacité à s’adapter aux nécessités qui dirigent aujourd’hui le monde.

L’insuccès des tentatives faites en Russie et ailleurs montre combien il est difficile pour les peuples fatigués d’un idéal ancien d’en créer un nouveau capable d’unifier les âmes.

La difficulté est d’autant plus grande aujourd’hui qu’un idéal n’a d’influence durable que s’il ne se heurte pas, comme l’idéal socialiste, aux exigences économiques nouvelles que les progrès des sciences et de l’industrie ont fait surgir.

Trois grandes formes d’idéals sont en lutte, aujourd’hui, dans le monde : l’idéal religieux, l’idéal national, l’idéal international.

L’idéal religieux, très vivace encore chez beaucoup de nations, n’a cependant d’influence politique profonde que chez les peuples de l’Asie, ceux de l’Asie musulmane notamment. En Europe la religion socialiste tend à se substituer aux anciennes croyances religieuses.

L’idéal national, d’où l’idée de patrie dérive, s’est développé chez beaucoup de peuples depuis la guerre, en particulier chez ceux artificiellement créés par le traité de paix.

L’idéal international, qui repousse l’idée de patrie, est défendu par les socialistes et les communistes, qui s’imaginent que la suppression de la patrie engendrerait une paix universelle.

L’Histoire prouvant qu’une nation ne change pas d’idéal sans que sa civilisation se transforme bientôt, il en résulte que l’avenir des peuples dépendra de l’idéal qui régira leurs sentiments et leurs pensées.

Étudiés aux seules lumières de la raison, la plupart des idéals deviennent d’illusoires fantômes, mais, les observations répétées pendant de longs siècles prouvent que ces fantômes engendrèrent de vivantes réalités. Bouddha, Jésus et Mahomet ont transformé le monde, et du fond de leur tombeau, ils orientent encore la pensée de plusieurs millions d’hommes.

Les idéals religieux le plus souvent, les idéals politiques quelquefois, ont eu seuls, jusqu’ici, le pouvoir de créer l’unité de sentiments et de pensée sans laquelle aucune civilisation n’a encore pu durer.

La puissante action d’idéals mystiques échappe aux partisans de la théorie dite matérialiste de l’histoire. Ses adeptes soutiennent que les peuples sont uniquement conduits par des besoins matériels, alors qu’en réalité la plupart des grands événements formant la trame de l’histoire ont eu pour origine des idéals mystiques bien étrangers à ces besoins. La fondation de l’Empire musulman, les croisades, les guerres de religion et bien d’autres événements du même ordre, eurent des influences mystiques pour cause et non des besoins matériels. Tout autant que les besoins, les idéals dirigent l’âme des peuples.

De nos jours, l’importance des idéals religieux est devenue, chez beaucoup de peuples, bien moindre que celles des idéals politiques ou sociaux, tels que le désir d’hégémonie, les doctrines socialistes, etc.

L’idéal d’hégémonie, forme exagérée de l’idéal national, souvent qualifié d’impérialisme, faillit triompher avec les armées allemandes, mais il ne fut pas le plus fort, et c’est l’idéal socialiste qui remplace aujourd’hui les idéals mystiques divers dont l’homme n’a jamais pu se passer.

Comme tous les idéals, il inspire des convictions qu’aucun raisonnement ne saurait effleurer, mais ces convictions, qui sont une des conditions de sa force, constituent également une cause de sa faiblesse. Le monde est arrivé en effet à une époque où des nécessités économiques qui ne fléchissent pas limitent étroitement le pouvoir des illusions. Lorsque Mahomet, au nom d’une foi nouvelle, fille de ses rêves, réussissait à bouleverser le vieux monde, il ne trouvait pas devant lui l’infranchissable mur des nécessités économiques que les disciples de Karl Marx rencontrent maintenant.

Mais, si le pouvoir constructeur de l’idéal socialiste est bien faible, son action destructrice peut devenir considérable. La Russie en fit l’expérience. Il fallut l’influence d’un tout-puissant dictateur pour mettre fin en Italie aux désordres engendrés par l’application de la doctrine.

De tous les idéals légués par le passé, un des plus puissants encore est l’idéal national constitué par le culte de la patrie.

A défaut d’arguments rationnels ou affectifs, il suffit de voyager un peu pour comprendre en quoi consiste une patrie.

La patrie, ce n’est pas seulement la terre des aïeux dont les générations nouvelles continuent la vie, mais cet ensemble de traditions, de pensées, de sentiments communs, de préjugés même, qui font que tous les hommes d’un pays se sentent frères. Il suffirait de transporter les plus farouches apôtres de l’internationalisme chez des peuples étrangers pour leur faire rapidement saisir la profondeur de l’abîme psychologique qui sépare des peuples de mentalités différentes.

On constate ces divergences quand sont réunis dans un Congrès des hommes de patries différentes. Bientôt éclatent les dissemblances, non pas seulement d’intérêts, mais de sentiments et de pensées qui les empêchent de se comprendre. Leurs croyances politiques les rapprochent un instant mais leur passé les désunit et ils s’en aperçoivent bientôt.

L’histoire du monde antique montre clairement, elle aussi, la puissance de l’idée de patrie. Les Romains dominèrent et civilisèrent le monde tant que le culte de Rome gouverna leurs âmes. Lorsque, sous l’influence des guerres civiles créées par les luttes sociales, le culte de la patrie s’affaiblit dans les cœurs, la décadence commença.

On peut résumer ce qui précède dans les conclusions suivantes :

En dehors des besoins matériels nécessaires à l’entretien de sa vie, l’homme est guidé par des éléments affectifs : ambition, haine, amour, etc., par des influences mystiques : croyances religieuses, politiques ou sociales et par des influences rationnelles dont le pouvoir est encore bien faible.

Les croyances mystiques engendrent les idéals qui dominent chaque peuple et lui permettent de ne pas rester une poussière d’hommes sans résistance et sans force.

Ces idéals, jadis concrétisés dans des dieux personnels, tendent à être remplacés par des dogmes et des formules auxquels est attribuée la même puissance, mais qui se heurtent à des nécessités économiques irréductibles.

Les bouleversements et l’anarchie actuelle du monde continueront jusqu’au jour où les besoins mystiques, qui ne sauraient périr, puisqu’ils font partie de la pâture humaine, auront créé un idéal nouveau ne se heurtant pas aux réalités économiques qui transforment l’âge moderne.

CHAPITRE II LES PROGRÈS DE LA RELIGION SOCIALISTE

On ne comprend bien la force du socialisme et du communisme qu’en les considérant comme une religion nouvelle inspirant la même foi mystique que les religions antérieures.

Cette assimilation, jugée paradoxale à l’époque où je la formulais dans un de mes plus anciens livres, est généralement admise aujourd’hui, même par les socialistes. Leur chef en France l’a déclaré du haut de la tribune parlementaire dans les termes suivants :

« Quand on vient nous dire : « Vous êtes une église », on ne nous offense pas… Nous sommes une catholicité ! Nous aussi prétendons à la domination spirituelle. Nous aussi créons quelque chose qui ressemble à une foi. Nous aussi, comme l’Église catholique, avons l’orgueil d’envisager les événements et les choses sub specie æternitatis.

… Le rôle de l’arbitrage entre les nations n’est plus réalisable par l’Église ; c’est nous, le socialisme, qui le revendiquons, c’est à cette succession spirituelle que nous prétendons. »

La naissance d’une religion, phénomène assez rare dans l’histoire, est toujours accompagnée de bouleversements. Des méditations de Bouddha sous l’arbre de la sagesse, cinq siècles avant notre ère, surgit une religion qui changea l’existence de l’Extrême-Orient et dirige encore la pensée de quatre cents millions d’hommes. Le Christianisme détermina des transformations aussi profondes. Le dieu sorti des rêves de Mahomet permit à d’obscurs nomades de fonder un immense empire disparu aujourd’hui, mais dont la foi qui le fit naître est toujours vivante.

Si les religions possèdent une pareille force, c’est qu’elles donnent aux hommes ces pensées et ces sentiments communs qui créent l’unité et, par conséquent, la puissance des nations.

L’inégale expansion du socialisme chez les divers peuples tient aux différences de mentalité qui les séparent. On résumerait sommairement quelques-unes de ces différences par une classification des peuples en étatistes et individualistes.

Chez les individualistes, toutes les grandes entreprises sont dirigées par l’initiative privée. Chez les étatistes, le gouvernement se trouvant chargé du plus grand nombre de fonctions possibles, les citoyens ne conservent qu’une dose d’initiative et d’indépendance fort restreinte.

C’est précisément en raison de ces divergences de mentalité que les peuples individualistes, les Américains surtout, repoussent avec horreur le socialisme. Les Latins, au contraire, l’admettraient facilement, s’il n’était entouré d’autant de menaces de ruine et de dévastation.

Les Américains se montrent justement fiers de leur individualisme et si, par nécessité militaire, ils ont dû subir l’étatisme pendant la guerre, ils l’ont rejeté dès la signature de la paix.

Les différences de constitution mentale qui viennent d’être signalées ont des conséquences aussi importantes au point de vue économique qu’au point de vue social.

Des expériences fréquemment répétées ayant prouvé que toutes les fabrications de l’État sont beaucoup plus onéreuses que celles de l’industrie privée, les peuples définitivement socialisés se trouveraient dans un état d’infériorité manifeste à l’égard de ceux qui ne le seraient pas. Or, la plupart des pays ne pouvant vivre qu’en se procurant à l’étranger les matières premières que leur sol ne fournit pas, doivent les payer avec des marchandises dont les prix ne dépassent pas ceux de leurs concurrents sur le marché mondial.

Une nation entièrement étatisée par le socialisme serait obligée de vendre ses produits un prix plus élevé que ceux de ses rivaux. Elle deviendrait fatalement alors une nation de vie chère, de chômage et, par conséquent, comme en Russie, de misère pour les ouvriers dont le socialisme prétend améliorer le sort.

Parmi les points essentiels du socialisme se trouve la suppression du capitalisme et du salariat. Un savant économiste a très bien montré, dans les lignes suivantes, publiées par le Temps, les côtés illusoires des théories socialistes sur ces questions fondamentales.

« Le salariat étant considéré comme un mode barbare de rémunération qui laisse toujours le travailleur aux prises avec les inquiétudes de l’avenir, les socialistes voudraient transmettre à l’État la responsabilité de la création continue du travail dont le profit global serait réparti entre les travailleurs, sans perception intermédiaire. Il s’agit moins pour eux de supprimer effectivement le capital que de l’arracher à ses possesseurs actuels pour leur enlever du même coup la direction des affaires. Ainsi une révolution serait nécessaire, mais ensuite le capital subsisterait, pesant du poids de ses intérêts sur le budget de l’État comme la rente d’aujourd’hui. Du moins, les travailleurs seraient-ils les maîtres apparents de leur destinée.

Nous avons pu voir ce que donnait la mise en œuvre de cette formule en Russie : un fonctionnarisme beaucoup plus onéreux que le patronat, et surtout l’incapacité d’adapter la production à la consommation. L’ouvrier se retrouva finalement plus salarié que jamais, mais à des taux moindres et soumis tout de même au chômage. En vérité, on ne peut concevoir toute « l’économique » d’un pays centralisée entre les mains des fonctionnaires sans que s’ensuive la ruine de l’État. »

Sans doute le salariat subira la loi commune qui oblige les institutions à changer. La fusion des intérêts de l’ouvrier avec ceux du patron comme en Amérique, la possession par les travailleurs d’une partie des actions des entreprises auxquelles ils collaborent, montre que le salariat évoluera, mais dans un sens fort différent de celui rêvé par les socialistes.

Les illusions des théoriciens ne sauraient prévaloir contre cette loi psychologique irréductible que l’initiative et l’effort individuel constituent, d’après l’expérience, des stimulants qu’aucun sentiment collectif n’arrive à remplacer.

Supposons que, par miracle, le rêve socialiste ait été réalisé il y a un siècle sous l’influence d’un gouvernement international autocratique. Tous les salaires ayant été égalisés, la concurrence et tous les autres éléments de l’effort et de l’initiative personnelle, étant trouvés supprimés, aucun progrès nouveau n’aurait pu naître. Les chemins de fer, l’électricité et les diverses découvertes qui ont transformé la civilisation seraient inconnus. L’ouvrier continuerait à mener la vie de privations à laquelle il était alors condamné.

Si le miracle que nous supposons réalisé il y a cent ans se réalisait demain, le résultat serait identique, la naissance de tout progrès se verrait empêchée et tant que durerait ce régime, l’humanité resterait maintenue exactement au point où elle se trouve aujourd’hui.

Ces évidences ne touchent pas les socialistes. Ils sentent bien, cependant, que leur régime mettrait en grand état d’infériorité les peuples qui l’accepteraient. Et c’est pourquoi leur rêve tend à l’établissement d’une dictature internationale, qui réglerait pour l’univers la production, les salaires, les prix, les échanges, etc., de façon à supprimer toute concurrence industrielle et commerciale.

« Il faudra, disait au parlement M. Léon Blum, introduire dans la vie respective des nations, une sorte de légalité internationale ; il faudra admettre une sorte de limitation. »

Traduites en termes clairs, ces déclarations signifient simplement que le monde devrait être régi par un gouvernement socialiste, lequel constituerait nécessairement une dictature internationale absolue.

La force de la religion socialiste ne réside nullement dans sa doctrine, mais, je le répète, dans les sentiments qui lui servent de soutien.

Le plus caractéristique de ces sentiments est un besoin d’égalité d’où résulte la haine intense de toutes les supériorités de la fortune et de l’intelligence.

Les diverses formes de supériorités étant individuelles et jamais collectives, on conçoit aisément que l’être collectif les ait toujours mal supportées. Peu importe à la multitude que les merveilles de la science et de l’art, qui, en transformant les civilisations, transformèrent également le sort des travailleurs, soient exclusivement dues à des capacités individuelles. Elle veut régner à son tour. La formule : « Dictature du prolétariat » traduit nettement cette aspiration. Il est donc naturel que le premier acte du socialisme triomphant en Russie ait été le massacre systématique de toutes les élites.

« L’envie, disait La Rochefoucauld, est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres. »

A cet élément de force, le socialisme joint encore le besoin d’une foi mystique dont les peuples ne purent jamais se passer.

Devenu une religion, le socialisme échappe par ce seul fait à l’influence de la raison et de l’expérience. Les religions qui menèrent toujours le monde ne sont pas nées de la raison et ne craignent pas nos raisons.

Ce n’est donc ni la faiblesse des dogmes qu’elle propose, ni l’esclavage qu’elle impose qui pourraient entraver la diffusion de la religion socialiste.

Le socialisme comprend deux branches encore distinctes, mais qui tendent à se confondre. D’abord, le socialisme que l’on pourrait qualifier de bourgeois, parce qu’il a surtout des bourgeois pour adeptes ; puis, le socialisme populaire, qualifié de communisme, défendu principalement par les meneurs de la classe ouvrière.

Ces deux frères se combattent quelquefois, mais poursuivent exactement les mêmes buts : suppression de la propriété privée, expropriation des entreprises industrielles et leur gestion par l’État. Ils ne diffèrent que dans les méthodes de propagande. Le socialisme bourgeois a l’illusion de pouvoir transformer la société avec des lois, le communisme voudrait la détruire d’abord pour la rebâtir ensuite.

En attendant que la religion socialiste unisse les hommes, elle n’a fait que les diviser davantage. Ses résultats les plus clairs ont été de ramener à la barbarie la Russie, seul pays qui l’ait entièrement adoptée, et de forcer l’Italie à s’en débarrasser par un dictateur.

Il est attristant de songer que tant d’accumulations de ruines et tant de sang versé pour transformer la vie sociale des peuples, c’est-à-dire en réalité refaire leur âme, n’ait généralement réussi qu’à changer le nom des institutions détruites.

Rappelant, à propos de la Russie, les démonstrations que j’ai souvent répétées, un éminent académicien, M. Bourdeau, écrivait dans le journal des Débats :

« A quel point l’exemple de la Russie ne justifie-t-il pas les thèses du docteur Gustave Le Bon ? Celle-ci, tout d’abord, que les révolutions ne changent point le caractère des peuples et que, si elles brisent la chaîne des traditions, elles en forgent de nouvelles sur le modèle des anciennes. Le culte de Lénine n’a fait que remplacer celui du tzar. De même, la dictature militaire et policière sur le prolétariat n’a fait que renforcer celle de l’ancien régime. La classe jadis dominante a été dépossédée et massacrée, de nouvelles classes lui ont succédé. L’égalité politique n’a pas plus été réalisée que l’égalité économique et l’égalité sociale. »

Un des dangers du socialisme en France, c’est qu’il attire les partis politiques incertains qui espèrent, en s’alliant à lui, conquérir les suffrages des électeurs.

Ils oublient alors que la loi d’accélération des mouvements révolutionnaires est analogue à celle qui régit la chute des corps. En deux années, la même charrette conduisit au fatal couteau les doux Girondins qui croyaient, eux aussi, refaire le monde avec des lois et des discours, le farouche Danton, fondateur d’un tribunal destiné à faire périr sans retards inutiles les contempteurs de sa foi, enfin le sombre Robespierre, espérant régénérer la France en abattant le plus grand nombre possible de têtes.

Cette courbe des mouvements révolutionnaires a été également observée en Russie. Après la pâle Douma, puis le verbeux Kerenski, ce fut Lénine avec ses fusillades en masse et son cortège de bourreaux chinois, destinés à raffiner les supplices.

Les conséquences de l’extrémisme sont partout les mêmes. Au couperet de Robespierre, aux fusillades de Lénine, succède bientôt le sabre du dictateur, qui met généralement fin à l’anarchie. Il n’a pas encore surgi en Russie, mais sa venue est inévitable.

Nos agitateurs devraient se rappeler que si la France est parfois révolutionnaire, comme tous les pays à évolution trop lente, elle possède une âme ancestrale stabilisée depuis longtemps, qui la rend finalement très conservatrice.

Ce double caractère : révolutionnaire dans la forme, conservateur dans le fond, doit être retenu pour comprendre notre histoire et l’invariable tendance des foules à se tourner vers un César libérateur quand l’anarchie grandit. Elle explique Bonaparte au moment où la France, fatiguée du désordre révolutionnaire, cherchait un maître. Elle explique le second Empire, surgissant lorsque le peuple, inquiet des progrès socialistes, accorda sept millions de suffrages au dictateur qui promettait de rétablir l’ordre. Les événements de l’Histoire semblent issus d’imprévisibles hasards ; ils sont, en réalité, régis par des lois éternelles.

Quels que soient les arguments qu’on puisse invoquer contre les doctrines socialistes, elles continuent à se propager parce qu’elles ont pour adeptes l’immense légion des hommes mécontents de leur sort et auxquels les anciens idéals ne suffisent plus.

Parmi eux figure la foule de fonctionnaires et de petits bourgeois qui ont envoyé beaucoup d’extrémistes au Parlement parce qu’ils mettaient en eux l’espoir de voir améliorer leur situation, et renaître l’aisance que les perturbations financières avaient fait disparaître. Ils abandonneront d’ailleurs bien vite le socialisme, quand ils verront que ses défenseurs sont incapables de leur rendre l’aisance perdue.

Le passage suivant, publié en avril 1926 dans le plus influent des journaux socialistes français, donne un exposé très net des aspirations du parti, et des conséquences que leur réalisation pourrait entraîner.

A propos du 1er mai 1926, ce journal invitait les membres du parti :

« A revendiquer le prélèvement sur le grand capital et la nationalisation des banques et des grands monopoles capitalistes, seules mesures susceptibles de faire payer effectivement les riches.

… La paix immédiate au Maroc et en Syrie, en exerçant sur les gouvernants au service des banquiers « colonisateurs » une pression prolétarienne d’une telle force qu’ils soient contraints de faire la paix. »

La diffusion des théories socialistes s’observe aujourd’hui dans tous les éléments de la vie journalière jusque dans les administrations municipales, qui tendent de plus en plus à intervenir dans les industries et le commerce local. On a fait observer avec raison que le socialisme municipal est bien autrement dangereux que le socialisme d’État, étant donné l’infiltration communiste dans maintes localités urbaines ou rurales.

L’âge actuel représente une période d’incertitudes résultant des conflits qui divisent les peuples et les partis politiques de chaque peuple.

Il en sera ainsi, je le répète, tant que l’homme moderne n’aura pas trouvé un idéal nouveau possédant, comme les anciens, le pouvoir de diriger la vie, de créer les volontés fortes et les persévérants labeurs. L’idéal socialiste, n’étant que destructeur, ne saurait exercer un tel rôle.

Le socialisme est en réalité beaucoup plus dangereux, peut-être, par la mentalité révolutionnaire et envieuse qu’il propage, que par les doctrines qu’il propose. Dès que ces doctrines arrivent, en effet, à se réaliser, elles se heurtent à un mur de nécessités économiques et d’impossibilités psychologiques qui en révèlent bientôt l’impuissance ; mais la mentalité nouvellement créée subsiste.

Les théoriciens, incapables de comprendre l’infériorité de leurs doctrines, s’en prennent aux hommes et, comme en Russie, massacrent par milliers tous ceux auxquels ils attribuent leurs insuccès.

En politique, les raisonnements ont peu d’action, seules des expériences répétées finissent par agir sur l’âme des peuples. Elles n’agissent malheureusement qu’après avoir été suffisamment répétées et coûtent fort cher. Les expériences socialistes, qui ruinèrent la Russie et faillirent ruiner l’Italie, avaient été précédées d’autres expériences également fort coûteuses, En France, notamment, en 1848 et en 1871.

En 1848, elles coûtèrent une révolution, la division de la France en partis rivaux, et finalement la nomination par 7.000.000 de suffrages d’un dictateur couronné qui devait conduire plus tard la France à une dangereuse invasion. En 1871, la naissance de la commune socialiste eut pour conséquences de nombreux massacres et l’incendie des plus beaux monuments de la capitale.

Le socialisme et sa forme extrême, le communisme, sont devenus fort dangereux. On a évalué à huit cent mille le nombre des électeurs communistes en France, chiffre très supérieur aux deux cent mille Jacobins de la Terreur. C’est donc avec raison que les chefs moscovites du bolchevisme classent le parti communiste français au second rang par sa puissance.

Le parti radical, qui jouait en France un rôle considérable alors qu’il était unifié, se traîne de plus en plus à la remorque du socialisme, grand pôle d’attraction pour les esprits faibles, ne pouvant se passer d’une croyance capable d’orienter leurs pensées.

Sans doute, nous l’avons vu déjà, les forces ancestrales finissent toujours par limiter les dangereuses oscillations des foules. Mais ces forces agissent lentement et ne sauraient prévenir les ravages exercés par les influences extrémistes.

On redoute fort, aujourd’hui, les ennemis du dehors, mais il faut craindre davantage peut-être les ennemis du dedans.

Socialistes, communistes, syndicalistes, bien que représentants de théories diverses, s’unissent partout contre l’ordre social établi. Ils l’ont brisé en Russie et faillirent le détruire en Italie, en Espagne et en Grèce.

Les conséquences de l’évolution socialiste étaient depuis longtemps faciles à prévoir, car ce n’est pas d’aujourd’hui, nous l’avons vu, que sous des formes diverses cette doctrine a fait son apparition dans le monde. Rappelant, dans un ancien ouvrage, que les guerres sociales, après avoir conduit la Grèce à la servitude, contribuèrent à amener la fin de la république romaine et la venue des Césars, j’écrivais :

« Plusieurs peuples de l’Europe vont être obligés de subir la redoutable phase du socialisme. Trop oppressif pour pouvoir durer, il fera regretter l’âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet âge. On se demande, parfois, comment les Romains du temps des empereurs, supportaient si facilement les férocités furieuses de tels despotes. C’est qu’eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les guerres civiles, les proscriptions, et y avaient perdu leur caractère. Ils en étaient arrivés à considérer ces tyrans comme les derniers instruments de salut. On les toléra parce qu’on ne savait comment les remplacer. Ils ne furent pas remplacés en effet. Après eux, ce fut l’écrasement final sous le pied des barbares, la fin d’un monde. L’Histoire tourne dans le même cercle. »

CHAPITRE III LA MENTALITÉ BOLCHEVISTE

En dehors des théories qui lui servent quelquefois de support, mais dont la plupart des sectateurs de la doctrine n’ont jamais entendu parler, le bolchevisme constitue une mentalité spéciale fort répandue aujourd’hui.

En quoi consiste donc cette mentalité si répandue, alors que la doctrine politique ne s’est développée qu’en Russie et n’a envahi certains états civilisés, comme la Hongrie, que pour être bientôt repoussée par ceux-là mêmes qui l’avaient acceptée ?

La mentalité bolcheviste a, comme caractéristiques principales, un esprit de révolte permanent contre toutes les formes d’autorité, à l’exception de celle des chefs de la doctrine, la haine jalouse de toutes les supériorités, le retour aux instincts primitifs, l’ardent désir de supprimer violemment les contraintes sociales que la civilisation oppose à ces instincts.

Cette mentalité, plus répandue chaque jour, se manifestait déjà dès les débuts de la paix. J’en eus la première notion lorsque des milliers d’électeurs parisiens choisirent comme député un capitaine bolcheviste, sans avoir d’ailleurs la moindre idée de sa doctrine.

Ignorant à cette époque en quoi consistait le bolchevisme, je cherchais à me renseigner le soir même de cette élection auprès d’un vieux philosophe de mes amis.

Il était malheureusement aussi ignorant que moi, mais m’assura que, si je voulais bien dîner avec lui, les propos de sa bonne, très révoltée depuis quelque temps, pourraient me documenter.

Ils me documentèrent en effet ; bien que faiblement érudite, la servante bolcheviste me donna en réponse à mes interrogations d’assez judicieux conseils.

— Laissez vos bouquins, dit-elle, regardez le grouillement de la vie. Les livres, ça parle de choses mortes et c’est pourquoi les savants qui passent leur temps à les lire ne savent pas grand chose du monde. Regardez autour de vous et peut-être arriverez-vous à comprendre le bolchevisme.

Malgré leur forme médiocrement littéraire, ces conseils contenaient un fonds de vérité dont je m’empressai de tenir compte.

Le hasard me servit assez bien. Dès le lendemain, en effet, je rencontrai chez un ami qui faisait réparer son appartement une équipe d’ouvriers divers échangeant, à propos de l’élection récente, des réflexions révolutionnaires, d’ailleurs dépourvues d’aménité pour les patrons qui les employaient. Me mêlant à leur conversation, je déclarai d’un air entendu au plus bruyant des orateurs de la bande que le bolchevisme était sans doute, suivant les prétentions des propagateurs de la doctrine, une application des principes de Karl Marx.

— Karl Marx ? Connais pas. Ça doit être un des rois boches détrônés récemment. Les rois et les bourgeois, n’en faut plus. C’est l’ouvrier qui doit être bourgeois à son tour. Voilà le bolchevisme.

Ce jugement, bref sans doute, mais suffisamment clair, me fit continuer mes recherches.

Elles furent instructives, puisque de leur ensemble se dégageait nettement l’armature de la mentalité bolcheviste : haine de l’ouvrier contre le patron, hostilité des employés contre leurs chefs, jalousie générale des inférieurs à l’égard des supérieurs, libération des instincts que les contraintes sociales réprimaient jadis, mépris de l’autorité partout.

De ces observations et d’autres du même ordre il ressortait assez clairement que le bolchevisme désignait sous un nom nouveau un état mental extrêmement ancien, puisqu’il se manifestait déjà avant le déluge. Le Caïn de la légende biblique tuant son frère de la prospérité duquel il était jaloux est le véritable ancêtre des bolchevistes. Caïn traita Abel exactement comme Lénine devait traiter plus tard les bourgeois favorisés par la fortune ou l’intelligence.

Nous venons d’esquisser sommairement la mentalité bolcheviste. Disons, maintenant, quelques mots de la doctrine.

Rajeunie en apparence par des théories livresques, elle n’est qu’un simple retour au communisme des premiers âges.

Ces théories représentent, en réalité, le besoin des révolutions triomphantes de trouver une justification rationnelle à leurs violences. Le Contrat Social de J.-J. Rousseau, qui enseignait la bonté primitive de l’homme uniquement perverti par les sociétés, fut la bible de Robespierre et servit à rationaliser la guillotine. L’œuvre du juif Karl Marx, dont les doctrines sont souvent aussi enfantines que celles de Rousseau, devint la bible de Lénine et de ses associés. Elle permit de justifier les systématiques massacres des intellectuels et le pillage général des fortunes.

En fait, les foules révoltées ne se préoccupent guère des systèmes. Il n’existe que de bien lointains rapports entre l’idéologie marxiste et l’organisation des républiques soviétiques. Les communistes russes connaissent fort peu leur grand prêtre Karl Marx, et les communistes français ne le connaissent pas davantage. L’un d’eux avouait, au parlement français, n’avoir jamais lu une ligne de ce théoricien célèbre. Il faut l’en louer, car les livres de Karl Marx contiennent un si grand nombre d’assertions démenties plus tard par les événements, que leur lecture suffirait à guérir du communisme tout esprit impartial.

Jugeant inutile d’insister sur les théories communistes, il sera suffisant d’indiquer sommairement les formes que le bolchevisme revêt dans la pratique.

Au point de vue théorique, le bolchevisme oriental semblerait représenter la domination totale de l’être individuel par l’être collectif. En Russie, une pyramide de conseils ouvriers, dits soviets, s’étend du village au comité central directeur. En sont exclus les bourgeois, les professeurs et tous les intellectuels.

Cette dictature apparente du prolétariat n’est en réalité qu’une fiction. La machine gouvernementale reste entièrement dirigée par un petit nombre de chefs assez absolus pour avoir pu supprimer toutes les libertés, celles de la parole et de la presse notamment. Des fusillades sommaires terminent immédiatement la moindre tentative d’opposition.

Le bolchevisme russe n’est, d’ailleurs, qu’une simple continuation de l’ancien régime tsariste. Il se maintient pour des raisons identiques à celles qui soutenaient ce régime. La Russie demi-barbare, composée de races différentes, ne peut, comme tous les pays asiatiques, conserver une certaine unité que sous la main de chefs absolus.

L’essai actuel du communisme en Russie n’est pas unique en Orient. La Chine, notamment, expérimenta le communisme plusieurs fois. Au XIe siècle, sous l’empereur Tcheng-Tsong, la propriété privée fut abolie, les capitaux, les terres et les industries mis en commun.

Après une quinzaine d’années d’expérience, les ouvriers et paysans renversèrent le régime dont les graves inconvénients avaient fini par les frapper. La terre et l’industrie ne rapportaient plus rien, par suite de l’indifférence des exploitants que l’intérêt personnel n’animait plus.

Une nouvelle expérience du communisme faillit ruiner la Chine vers le milieu du dernier siècle. Elle dura également une quinzaine d’années, au bout desquelles les masses elles-mêmes virent que, loin d’être diminuée par le nouveau régime, leur misère augmentait.

Si le communisme tend à se répandre chez certaines grandes nations, c’est, comme je l’ai fait remarquer déjà, que les civilisations, à mesure qu’elles se compliquent, traînent derrière elles un nombre immense d’êtres incapables de s’y adapter et désireux par conséquent de les renverser.

Pareil phénomène fut souvent observé dans l’histoire. Lorsqu’une race inférieure arrive à dominer accidentellement par la force une civilisation trop élevée pour elle, cette dernière est détruite avec violence. On le vit, notamment, lorsque les barbares anéantirent en Gaule la civilisation romaine, trop raffinée pour eux. On le vit également, de nos jours, lorsque les nègres de Saint-Domingue et d’Haïti anéantirent, sans pouvoir la remplacer, la civilisation que les Européens leur avaient apportée.

Des phénomènes du même ordre se manifestent actuellement en Russie. Un observateur judicieux, M. Chessin, explique comment le régime communiste fit une guerre féroce aux intellectuels. Il rapporte cette profession de foi publiée par la Pravda :

« L’Orient moujik a jeté bas les théories de la science occidentale, il a obligé le savant à ployer l’échine devant l’ouvrier noir de crasse. »

Un des grands maîtres de la doctrine, Zinovief, proclame que, « dans chaque intellectuel, il voit un ennemi du pouvoir soviétique ».

C’est en raison de cette mentalité que l’enseignement de l’histoire, de la philosophie, de la morale a été exclu des écoles.

« Suivant l’auteur précédemment cité, les maîtres du pouvoir ont interdit, sous la menace de pénalités exemplaires, dans les bibliothèques publiques, des ouvrages de Platon, Aristote, Descartes, Kant, Spencer, etc. Les grands auteurs russes modernes eux-mêmes sont exclus. »

D’après le même auteur les professeurs des universités seraient choisis parmi les élèves des écoles ouvrières, n’ayant d’autres connaissances que les quatre règles de l’arithmétique et quelques rudiments de grammaire.

La Russie retourne ainsi aux formes inférieures de civilisation que rêvent tous les inadaptés.

Nous venons de résumer brièvement la mentalité bolcheviste, la doctrine bolcheviste et ses applications.

La doctrine bolcheviste est dangereuse, mais la mentalité qui l’inspire plus dangereuse encore. Si elle continuait à envahir le monde, elle saperait définitivement tous les principes servant de base aux grandes civilisations.

La doctrine bolcheviste est en train de détruire le capital matériel des peuples, mais la mentalité bolcheviste menace un capital moral plus précieux que de fugitives richesses et dont la création a demandé de longs siècles d’efforts.

CHAPITRE IV LUTTES DU SOCIALISME ET DU SYNDICALISME CONTRE LA CIVILISATION

Le socialisme et sa forme dernière le communisme peuvent être envisagés sous trois aspects différents : 1o comme religion ; 2o comme doctrine politique ; 3o comme état mental.

L’état mental a été étudié dans le précédent chapitre. La doctrine socialiste est à peu près celle jadis formulée par Karl Marx. La religion est constituée par les espérances d’un paradis terrestre promis aux prolétaires : l’usine aux ouvriers, la mine aux mineurs, la paix imposée par des réunions internationales d’ouvriers. Plus de guerres, plus de misère.

Une croyance politique ou religieuse représente un bloc dont chacun extrait ce qui est conforme à la nature de son esprit, c’est pourquoi, en passant d’un peuple à un autre, croyances politiques et croyances religieuses se transforment au point de devenir parfois méconnaissables. C’est ainsi, par exemple, que le bouddhisme, religion d’abord dépourvue de divinités, devint, en passant de l’Inde en Chine, polythéiste. Les livres sacrés, gardiens de la croyance primitive, demeurent toujours sacrés bien qu’étant devenus différents de la croyance dont ils traduisaient d’abord la doctrine. Le texte primitif n’a pas changé, mais ce texte est sans rapport avec les conceptions qu’il représentait jadis.

En appliquant ces observations au bolchevisme, on constate qu’il représente, suivant les pays, des idées assez différentes souvent sans rapport avec le marxisme théoriquement resté son évangile.

Chez la plupart des peuples, le communisme constitue simplement une tendance à la libération des instincts primitifs, le besoin intense de détruire l’ordre social établi et le désir, pour les pauvres, de s’emparer de la fortune des riches.

En France, aussi bien qu’en Russie, les communistes ne dissimulent pas leur programme. Une guerre civile générale en est pour eux le prélude nécessaire.

Le journal l’Humanité l’a très bien marqué dans les lignes suivantes, écrites en mars 1927, à propos du projet de loi sur la réorganisation de l’armée :

« Pour nous le problème de l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre est clair.

Il s’agit, et il s’agit exclusivement pour nous, d’organiser la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile et de préparer la mobilisation de l’armée au service du prolétariat. »

Le bolchevisme, dont les fondements étaient déjà connus des anciens Grecs, fut la cause principale des conflits sociaux qui se terminèrent par leur servitude.

Qu’il soit ancien ou moderne, le bolchevisme ne s’établit et ne se maintient quelque temps que par un despotisme très dur. La Russie en fournit aujourd’hui un nouvel exemple. L’autocratie des chefs y est si tyrannique qu’on a pu dire avec raison que la dictature du prolétariat était, en réalité, une dictature sur le prolétariat.

M. Jules Sauerwein a résumé dans les termes suivants l’effroyable régime soviétique.

« Ce régime, dit-il, aboutit à la destruction des énergies stimulatrices de l’effort, les individus y sont enrégimentés dans des conditions qui leur imposent une vie où tout est rabaissé à un niveau des plus médiocres. Les joies, à part quelques manifestations artistiques dans les grandes villes, sont réduites à rien. Les espoirs sont vains, les ambitions interdites. Il n’y a plus d’élite, c’est-à-dire plus personne qui, par son effort, ait le droit de conquérir du pouvoir en même temps que des capacités et du bonheur individuel. S’enrichir est un crime, s’élever au-dessus des autres une trahison.

« … Si les choses continuent de la sorte, la Russie redescendra peu à peu vers le moyen âge. Déjà, au lieu de s’adresser aux grandes organisations de l’État, bien des gens construisent de leurs mains des masures, en remplaçant les vitres par n’importe quoi et en fabriquant sur un établi de fortune les quelques objets indispensables. Les agriculteurs ne travaillent plus que pour leur propre subsistance. »

Aucun peuple civilisé ne supporterait longtemps un pareil régime. S’il a pu durer en Russie, c’est que, comme le disait déjà Michelet : « Ce grand pays asiatique, demi barbare, pratiqua toujours le communisme. » Dans beaucoup de régions, les terres appartenaient en commun depuis longtemps à tous les habitants des villages.

Le communisme ne se recrute pas seulement dans le monde ouvrier illettré, mais aussi comme je l’ai plusieurs fois rappelé, dans l’immense armée des inadaptés, c’est-à-dire des êtres vivant dans une civilisation trop compliquée pour eux, ou dont ils croient avoir à se plaindre.

Font partie de cette grande armée les individus mécontents de leur sort, et ceux victimes de tares héréditaires : hérédo-syphilitiques, fils d’alcooliques, etc. ; êtres incomplets auxquels les soins d’une puériculture compliquée permettent péniblement de végéter. Ils sont des ennemis irréductibles de tout ce qui dépasse leur mentalité inférieure. Pendant le triomphe du bolchevisme en Hongrie, on constata que les communistes atteints de tares héréditaires déployèrent une férocité impitoyable à l’égard de leurs victimes, faisant périr les plus éminents citoyens dans d’affreux supplices.

Subissant la loi rappelée plus haut, commune à toutes les croyances, le communisme s’est transformé en changeant de milieu. En Chine et dans l’Inde, il est devenu une sorte de nationalisme ayant pour devise : « La Chine aux Chinois, l’Inde aux Hindous, et le rejet des influences étrangères. »

Les idéals religieux et politiques d’un peuple peuvent vivre parallèlement, se fusionner ou entrer en conflit.

L’Histoire ancienne ou moderne fournit de nombreux exemples de ces situations diverses. Dans la Rome antique, comme dans l’Angleterre moderne, l’idéal religieux et l’idéal politique vivaient sans se heurter. Au Moyen Age, un idéal religieux très puissant dominait en Europe l’idéal politique alors assez faible. De nos jours, l’idéal religieux et l’idéal politique sont entrés en conflit chez plusieurs peuples et c’est pour eux une grande cause de faiblesse. Des idéals contraires finissent généralement par provoquer des luttes prolongées. L’Europe fut déjà ensanglantée par de tels conflits à l’époque des guerres de religion. Actuellement, le radicalisme est entré en lutte contre l’idéal religieux qualifié de cléricalisme, et toute une série de persécutions en fut la suite.

Le monde a fini par devenir assez indifférent aux questions religieuses, mais il a vu renaître, depuis un siècle, la lutte de la foule contre les élites qui a si souvent agité les peuples au cours de leur histoire. Les attaques du socialisme et du communisme contre l’ordre établi sont des manifestations indirectes de ce grand conflit.

C’est de la lutte entre l’élite dirigeante et les multitudes soumises au socialisme qu’est, depuis un siècle, tissée en partie notre histoire.

Les phases de cette lutte sont toujours les mêmes et peuvent se résumer de la façon suivante :

A la suite d’une révolution, le nombre triomphe, mais comme ce triomphe s’accompagne bientôt de désordres et de ruines, une réaction se manifeste, un pouvoir dictatorial surgit, qui met fin aux désordres. Ce pouvoir sans contrôle finit par commettre des erreurs politiques qui provoquent sa chute.

Ces phases diverses se sont succédé en France depuis un siècle, comme nous l’avons déjà rappelé.

Les hommes d’État redoutent fort le socialisme, mais le syndicalisme les préoccupe beaucoup moins. Il est cependant, je le répète, aussi dangereux que le socialisme. Ses progrès journaliers sont en effet plus rapides et plus destructeurs. Les grèves anciennes des postiers et des cheminots en France, celle des mineurs en Angleterre ont montré de quels dangers le syndicalisme pouvait menacer la vie des nations. Le socialisme est une menace lointaine, le syndicalisme un danger immédiat.

Et c’est ainsi qu’une fois encore nous retombons sur les conclusions déjà formulées, que les luttes intérieures sont devenues plus menaçantes que les luttes extérieures contre lesquelles ont été réunis tant d’inutiles congrès.

CHAPITRE V LA DÉFENSE CONTRE LE COMMUNISME

Le « Français moyen », peu initié aux mystères des intérêts généraux et privés qui font mouvoir les hommes d’État, ne doit rien comprendre à certaines oscillations de la politique contemporaine.

Un ministre anglais reconnaît à Gênes le gouvernement communiste de la Russie, et, quelques années plus tard, un autre ministre, également anglais, rompt toutes relations diplomatiques avec ce gouvernement.

Mêmes variations en France. Les bolchevistes y possèdent une ambassade, les simples communistes s’associent parfois aux radicaux dans les élections. Puis, tout change. « Le communisme, voilà l’ennemi ! » affirme un radical socialiste, devenu ministre, et la guerre est déclarée aux anciens alliés.

Que le communisme soit l’ennemi, il est difficile d’en douter. Qu’on ait mis aussi longtemps à s’en apercevoir montre à quelle limite invraisemblable certains hommes d’État peuvent pousser l’aveuglement.

Les communistes n’ont jamais dissimulé, en effet, leurs intentions destructrices. Un de leurs chefs affirmait, devant le Parlement, que l’antagonisme s’accentuait partout entre la bourgeoisie et la classe ouvrière. Cette dernière, lasse d’être exploitée, rêverait la destruction des classes dirigeantes par une guerre civile sans pitié.

Les communistes se préparent à passer de la théorie à l’action. Plusieurs journaux, notamment La Revue de Paris du 15 mai 1927, ont signalé l’organisation autour de Paris d’une véritable armée communiste de plus de douze mille hommes, ayant en réserve un important matériel de guerre. Les soldats de cette milice ont un uniforme spécial et sont commandés par des officiers que dirige un état-major.

Avec une troupe révolutionnaire aussi bien organisée, le gouvernement pourrait être, d’après l’opinion de personnages compétents, brusquement renversé par un coup de main analogue à celui qui, en 1871, substitua le pouvoir de quelques insurgés à celui de M. Thiers.

On sait de quels incendies et de quels massacres fut suivie la domination de Paris par la Commune. Il serait inutile d’insister sur ces leçons du passé ; la mémoire affective est trop courte pour que les hommes d’État ordinaires puissent être impressionnés par le souvenir d’événements datant d’un demi-siècle. Leurs futurs intérêts électoraux les aveuglent au point de les rendre impuissants à percevoir les menaces de l’heure présente.

La découverte du péril communiste, brusquement effectuée par le ministre de l’Intérieur, est bien tardive. Les poursuites proposées pour combattre le danger ont une valeur singulièrement faible.

Mais pourquoi cette faiblesse prolongée des radicaux envers les communistes ? Ce n’est pas seulement parce que les deux partis furent souvent associés dans les campagnes électorales. L’indulgence du parti radical a des causes psychologiques plus profondes.

Le communisme est le terme ultime et inévitable du radicalisme. Il se borne, en effet, à développer les conséquences du principe d’égalité.

« Le communisme, écrit Le Temps, est tout à fait dans la tradition de 1793, et qu’a-t-il fait d’autre que de copier notre Révolution en ce qu’elle eut de plus destructeur et de plus sanglant ?… La pure doctrine des révolutionnaires de 1793, c’est, théoriquement, l’affranchissement de l’individu, pratiquement son écrasement total sous le poids de la collectivité… Les actes des radicaux parlent plus clair encore que leurs paroles mêmes. Les voici, allant toujours plus à gauche, comme le firent aussi leurs ancêtres rejoignant déjà, sous prétexte de défendre l’individualisme, le collectivisme le plus dédaigneux des Droits de l’Homme, le communisme lui-même. C’est que, derrière leurs doctrines particulières il y a, pour les Jacobins du jour aussi bien que pour ceux d’hier, la doctrine fondamentale, la pensée directrice et inspiratrice, celle du Contrat Social, qui exige « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté ». « Les fruits sont à tous, dit J.-J. Rousseau, et la terre n’est à personne. Car chacun de nous met en commun ses biens, sa personne, sa vie et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale »… C’est Le Contrat Social qui est la loi et les prophètes des gauches radicales. Et si nous leur permettons d’abattre tous les organismes sociaux qui sont les meilleurs boulevards de la liberté individuelle, de la liberté de posséder, de la liberté d’agir, même de la liberté de penser, contre les agressions violentes d’un parti disposant à son gré de la puissance de l’État, c’est l’individu qui tombe en esclavage… La « pensée de Robespierre » qui n’exista d’ailleurs que pour avoir été pensée par un autre que lui, par J.-J. Rousseau, est bien celle de nos radicaux socialistes. »

Bien que le jugement qui précède sur la Révolution soit un peu sommaire on ne peut nier que le communisme dérive de l’idée d’égalité. En essayant de libérer l’homme des illusions religieuses qui avaient orienté sa vie pendant de longs siècles, la Révolution conduisit à rechercher sur la terre l’égalité qui jadis devait être réalisée dans le ciel.

Il est visible, d’ailleurs, que la conception d’égalité n’est pas compatible avec celle de la liberté. La Russie communiste n’a pu subsister qu’en supprimant toutes les libertés. Devenu dieu à son tour, l’État s’est montré aussi intolérant que les divinités du passé.

Il ne faut donc pas trop compter sur le parti radical pour combattre un frère, provisoirement ennemi, le communisme. Si les élections ne ramènent pas, comme en Angleterre, un nombre suffisant de modérés au pouvoir, la France a bien des chances de subir un régime socialiste plus ou moins voisin du communisme. Il engendrera naturellement, comme en Italie, une période de désordre à laquelle, suivant une loi séculaire vérifiée maintes fois au cours des âges, mettra fin la main pesante d’un dictateur.

C’est, qu’en effet, contrairement à une illusion encore générale, les foules les plus révolutionnaires en apparence redoutent le désordre et finissent toutes par réclamer un maître. Ce ne fut pas la peur, comme le disait Lucrèce, mais l’espérance et le besoin d’une direction mentale qui peuplèrent de divinités le monde antique.

Les progrès des sciences n’ont pas réduit dans les multitudes ce besoin d’être dirigées. Et c’est pourquoi nous voyons les troupes syndicalistes, socialistes et communistes obéir si aveuglément et si fidèlement aux ordres de leurs chefs. Ces chefs possèdent, du reste, des volontés fortes qui s’imposent alors que nos gouvernants n’ont que des volontés faibles dépourvues de prestige.

Une révolution socialiste peut très bien triompher en France comme elle a triomphé d’une façon durable en Russie et d’une façon momentanée en Italie. Mais le régime socialiste ne saurait durer, parce que la doctrine se heurte à des barrières économiques contre lesquelles toutes les théories restent impuissantes.

La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. Bien que le régime socialiste y soit théoriquement conservé, les gouvernants se voient forcés de renoncer progressivement à son application. L’expérience leur a prouvé, en effet, que sous le régime communiste, le salaire de l’ouvrier était beaucoup moins élevé que sous l’ancien régime capitaliste.

La cause de cette différence est très simple. La Russie, comme d’ailleurs la plupart des peuples de l’univers, ne peut vivre qu’en achetant au dehors les produits que son sol ne fournit pas. Elle les paie, naturellement, avec ses marchandises ; mais, pour que ces dernières puissent servir de monnaie d’échange, il faut que leur prix de vente sur les marchés étrangers ne soit pas supérieur au prix des concurrents. Or, l’expérience a toujours prouvé, et elle vient de le démontrer une fois encore, en Russie, que les produits fabriqués par l’industrie étatisée reviennent beaucoup plus cher que ceux de l’industrie privée.

Suivant la pure doctrine communiste, l’État s’est emparé, en Russie, de la fabrication de tous les produits ; mais leur prix de revient est trop élevé pour donner aucun bénéfice.

« La Russie, écrit M. Max Hoschiller, ne produit plus à bon marché : le niveau moyen de ses prix intérieurs dépasse de vingt-cinq pour cent celui du marché international. Lorsque certains produits se présentent dans des conditions de prix avantageuses, comme les céréales par exemple, les frais qu’occasionne l’appareil bureaucratique de l’État sont tellement élevés qu’elle exporte à perte. »

Nous voyons par ce nouvel exemple à quel point les nécessités économiques qui mènent le monde l’emportent sur les rêveries des illuminés qui voudraient le réformer à leur gré.

Le communisme a réalisé en Russie le rêve jacobin : « Toutes les libertés, y compris celle d’opinion, sont immédiatement supprimées. Le gouvernement seul a le droit de penser et d’agir. »

En échange d’un pareil esclavage, l’ouvrier est-il plus heureux qu’en régime capitaliste ? Aucune des personnes ayant visité la Russie n’a encore répondu par l’affirmative. Ce serait donc pour aboutir à l’esclavage complet du travailleur, et nullement à son émancipation, que serait entreprise l’effroyable guerre civile rêvée par les communistes dans l’espoir de défaire la bourgeoisie à laquelle sont dues, avec tous les progrès de la civilisation, les améliorations sociales dont la classe ouvrière profite.

Le militarisme ou le fascisme semblent les inévitables conséquences du communisme. Ces régimes ne comportent aucune liberté ; mais, alors que le communisme appartient à la série des forces destructives, le fascisme et le militarisme font partie des forces constructives.

On connaît la légende de l’apprenti sorcier qui, possédant la formule magique capable de faire jaillir l’eau du sol, mais ignorant celle pouvant l’arrêter, fut submergé par le torrent qu’il avait fait surgir.

Nos imprudents radicaux pourraient bien être victimes, eux aussi, de la force destructrice des communistes, qu’ils soutinrent souvent dans les périodes électorales. Un des grands chefs du radicalisme assurait ne pas connaître d’ennemis à gauche. C’était pourtant à gauche que grandissaient les futurs destructeurs de son parti. Suivant une loi constante de l’Histoire, les mouvements révolutionnaires non réprimés à leurs débuts s’accélèrent rapidement et finissent par acquérir une irrésistible puissance.

Nous avons souvent eu occasion de revenir sur cette notion fondamentale que les institutions, les religions, les langues et les arts ne passent jamais d’un peuple à un autre sans se transformer. Les radicaux ont mis longtemps à comprendre cette vérité, contraire d’ailleurs aux fondements mêmes de leur doctrine. Quelques-uns, cependant, deviennent plus clairvoyants. C’est ainsi que le ministre cité plus haut a très bien vu que le marxisme allemand transporté en Russie y a subi de profonds changements.

« Le communisme actuel, dit-il, a puissamment incorporé à la substance primitive du matérialisme marxiste le double alliage de ces deux éléments nouveaux : le messianisme russe et les ambitions propres de la politique russe… Le communisme actuel porte la double empreinte de la pathologie et de l’impérialisme russe. A la première, il emprunte une idée mystique de rénovation du monde par la destruction de l’esprit de l’Occident. A la seconde, il emprunte les ambitions immuables et les vieilles méthodes d’expansion de la politique russe contre les intérêts ou les influences politiques du même Occident. »

Diverses élections ont montré la puissance du communisme sur l’âme populaire. La propagande entreprise contre la société moderne par les adeptes du bolchevisme russe est, comme je l’ai rappelé dans un précédent ouvrage[5], une croisade comparable à la propagande islamique au temps de Mahomet et aux grandes croisades religieuses qui précipitèrent l’Occident sur l’Orient au moyen âge.

Il ne faudrait pas supposer, cependant, que les votes récents accordés aux candidats du parti communiste proviennent toujours de véritables convaincus. Ils sont émis surtout par l’immense armée des mécontents dont les perturbations sociales issues de la guerre accroissent chaque jour le nombre. Ces mécontents votent pour les disciples de Lénine comme ils votaient, jadis, pour Napoléon III ou le général Boulanger. Aucun argument rationnel ne guide leurs votes.

Les causes de mécontentement des électeurs ne sont pas uniquement d’ordre matériel. Sans doute, comme le disait à la Chambre le chef du parti communiste, il existe aujourd’hui, dans beaucoup de pays, une antipathie profonde entre la bourgeoisie et la classe ouvrière ; mais l’orateur aurait pu ajouter aussi que la même antipathie s’observe entre les diverses classes de la bourgeoisie.

Cette antipathie tient-elle, comme l’affirme le chef communiste, à ce que la classe ouvrière serait écrasée et exploitée par la bourgeoisie ? En réalité, le motif est plus apparent que réel. Beaucoup d’ouvriers sont assez instruits pour savoir que les gros bénéfices industriels proviennent de la longue addition de sommes infimes perçues sur chacun d’eux et dont la distribution totale aux travailleurs augmenterait d’une insignifiante façon leurs salaires. Le communisme s’est d’ailleurs répandu dans des classes, très convenablement rétribuées, comme celle des instituteurs.

Si les différences de salaires ne suffisent pas à expliquer les motifs de l’antipathie constatée entre les diverses classes de la population, quelles en sont les vraies causes ?

Ici, nous entrons dans l’immense domaine dit des « impondérables », terme fort impropre d’ailleurs, car ces impondérables possèdent un poids immense. Ils ont contribué à bouleverser le monde et continuent à le bouleverser encore.

C’est dans l’action de ces impondérables et non dans les mobiles généralement invoqués qu’il faut chercher les causes profondes des divisions qui s’accentuent entre les diverses couches de la société française.

Sans prétendre déterminer toutes les causes de ce phénomène, nous nous bornerons à constater que la France est divisée en classes nombreuses extrêmement distinctes, ne se connaissant pas, se tolérant à peine et où les individus privilégiés par leurs titres, leur fortune, leurs emplois, etc., professent pour les autres un dédaigneux mépris. Les victimes de ce sentiment en éprouvent de vives blessures d’amour-propre. Or, les blessures de cette nature jouèrent un rôle considérable dans la genèse de beaucoup de révolutions, — la Révolution française, notamment.

De nos jours, les privilèges de la naissance ont été remplacés par des privilèges résultant de concours, mais la nouvelle féodalité issue de ces concours est parfois plus orgueilleuse et plus exigeante encore que l’ancienne féodalité, issue de la naissance et moins facilement tolérée.

Le régime des castes n’a été détruit qu’en apparence par la Révolution française. Il suffit de vivre dans une petite ville de province pour y constater la persistance de ce régime avec les rivalités et les inimitiés qu’il entraîne. Son influence en politique, aux périodes électorales surtout, est considérable.

La force immense des États-Unis est de n’être pas divisés en classes. Ouvriers et patrons ont à peu près le même costume, le même genre de vie et, malgré la différence de situation, se fréquentent comme le font en France les officiers, quel que soit leur grade.

Pour obtenir, au moyen de la dictature du prolétariat, l’égalité des conditions, le communisme veut d’abord détruire tous les éléments de la civilisation : industrie, armée, colonies, etc.

C’est aux détenteurs du pouvoir qu’il appartient de se défendre. Les moyens ne sont pas, d’ailleurs, nombreux. Le plus fondamental est d’exiger le respect des lois et d’empêcher énergiquement la propagande antimilitariste répandue dans l’armée par plus de vingt journaux communistes. Aucun gouvernement ne saurait subsister sans l’appui d’une armée.

Quant à la lutte entre les classes, elle ne peut être supprimée que par des réformes analogues à celles résumées dans un autre chapitre et qui ont fait de l’ouvrier américain l’associé du patron. L’Amérique se trouve ainsi le pays de l’égalité réelle, alors que la France est le pays des inégalités profondes dissimulées sous des formules d’égalité apparente. Les révolutions déplaceront peut-être ces inégalités, mais ne les détruiront pas, car le besoin d’inégalités fait partie, chez certains peuples, d’un héritage ancestral que les révolutions n’atteignent pas.

CHAPITRE VI LES ANTINOMIES DE L’AGE MODERNE. VISIONS D’AVENIR

Les périodes de désordre et d’anarchie dont est entrecoupée l’histoire des peuples aboutissent généralement à des phases momentanées de stabilisation. Les règnes d’Auguste dans l’antiquité, de Louis XIV dans les temps modernes sont des exemples de telles phases.

Des influences diverses, guerres sociales et proscriptions avant Auguste, guerres de religion et insurbordination de la noblesse avant Louis XIV, préparèrent ces périodes de provisoire fixité.

Les États-Unis représentent aujourd’hui une des rares parties du globe ayant atteint une certaine stabilité. L’Europe reste dans une phase de crises résultant d’antinomies si nombreuses et si fortes, que la période actuelle pourrait être qualifiée d’âge des antinomies. On se bornera à en énumérer quelques-unes.

La plus dangereuse, peut-être, est celle constatée dans les relations des peuples. L’évolution industrielle du monde a créé entre les nations une si étroite interdépendance économique qu’elles ne sauraient subsister les unes sans les autres.

Mais en même temps que la communauté d’intérêts rapprochait les hommes, la divergence de leurs héréditaires sentiments les séparait. Jamais les haines entre nations ne furent aussi intenses qu’aujourd’hui.

L’antinomie entre les conceptions politiques n’est pas moins profonde. D’antiques monarchies ont été remplacées par des gouvernements démocratiques. Les derniers souverains régnant encore ne gouvernent plus.

Mais à mesure que grandissait le pouvoir des parlements, grandissait aussi leur impuissance à bien gouverner. Cette impuissance devint telle dans divers pays qu’il fallut les remplacer, soit par des dictateurs comme en Italie et en Espagne, soit par des premiers ministres munis, comme en France et en Angleterre, de pouvoirs presque dictatoriaux.

Les peuples modernes semblent donc condamnés à choisir entre les deux termes de cette antinomie : subir des gouvernements collectifs impuissants ou accepter des dictatures personnelles avec tous leurs dangers.

Les aspirations pacifiques et les menaces de conflits entre peuples différents ou entre classes d’un même peuple constituent des antinomies aussi dangereuses que les précédentes.

Très dangereuse encore l’antinomie créée par les besoins croissants d’égalité et les inégalités issues des complications scientifiques et industrielles du monde moderne. Confusément sentie par l’immense armée des inadaptés, cette antinomie les conduit à vouloir ramener violemment à des formes inférieures les civilisations trop compliquées pour des cerveaux insuffisamment évolués.

Les antinomies qui viennent d’être énumérées ont pour cause principale l’opposition entre des réalités qui ne fléchissent pas et des illusions que la poursuite d’idéals nouveaux fait naître.

Les conséquences de ces conflits ne sauraient être déterminées encore. Il n’est pas de cerveau assez vaste pour prévoir l’avenir de l’Europe et de sa civilisation.

La simple énumération des bouleversements qui se sont succédé depuis la Révolution française suffirait à montrer la difficulté de telles prévisions.

Un esprit pénétrant aurait pu, à la rigueur, entrevoir l’ombre d’un Bonaparte derrière les violences de Robespierre et les désordres du Directoire, mais comment eût-il deviné la série de révolutions et d’événements divers qui se déroulèrent jusqu’à nos jours ? L’imprévisible domine l’Histoire.

Les destinées de l’Europe dépendront de la solution donnée à certains problèmes fondamentaux dont les plus importants sont les suivants :

1o La France et l’Angleterre pourront-elles éviter une nouvelle guerre avec l’Allemagne isolée ou associée à la Russie ? 2o L’Europe est-elle menacée d’un grand conflit avec l’Asie ? 3o Le monde occidental pourra-t-il se soustraire aux destructions socialistes ? 4o L’hégémonie économique du monde, que la guerre avait transférée de l’Allemagne à l’Angleterre, passera-t-elle de l’Europe à un autre continent ? 5o Les États européens en seront-ils réduits à devenir les vassaux économiques et financiers de l’Amérique ?

La solution de ces divers problèmes dépendra surtout de la prédominance, impossible à prévoir, de certains éléments de la vie mentale des peuples.

Les influences affective, mystique et rationnelle qui mènent les peuples agissent dans le même sens aux époques brillantes des civilisations. Une révolution est inévitable lorsqu’elles entrent en conflit.

De nos jours, ce sont les éléments rationnels qui semblent dominer ; mais cette domination ne s’observe, eu réalité, que dans les laboratoires et les usines. En dehors de leur enceinte, les impulsions mystiques et affectives restent prépondérantes. Elles s’opposent souvent aux influences rationnelles, et c’est là une des grandes causes du chaos où l’Europe est plongée.

Les conflits entre les influences mystiques affectives et rationnelles qui se disputent l’orientation du monde, se manifestent journellement dans toutes les sphères de la vie sociale, y compris celles des intérêts économiques. Et c’est pourquoi on peut se demander si les haines profondes divisant les peuples pèseront plus dans la balance de leurs destinées que les intérêts économiques capables de les rapprocher.

Si la logique rationnelle dirigeait le cours de l’Histoire, les hommes admettraient sans discussion qu’ils ont plus d’intérêt à s’associer qu’à se combattre ; mais les impulsions affectives et mystiques d’où la plupart de nos actions dérivent ont une force si grande que les intérêts rationnels les plus clairs s’évanouissent souvent devant elles. On eut une nouvelle preuve de cette impuissance quand la Chine entreprit d’expulser violemment les étrangers. Malgré la communauté évidente de leurs intérêts, les diverses nations ne réussirent que très difficilement à s’unir un peu pour se défendre.

La paix de l’Europe dépendra surtout des intentions pacifiques ou guerrières de l’empire germanique, c’est-à-dire de la prédominance que pourraient prendre sur les intérêts rationnels les besoins de revanche et de grandeur.

Si les influences rationnelles ne prédominent pas, une nouvelle guerre européenne est certaine dans un délai qui ne saurait être immédiat, parce que tous les peuples, y compris l’Allemagne, ont aujourd’hui un ardent besoin de paix, mais dans un délai moins long que celui qui a séparé la guerre de 1870 du dernier conflit.

Contrairement aux dangereuses illusions des rêveurs du désarmement, plus les grandes nations seront armées plus elles auront de chances d’éviter une nouvelle agression. On n’attaque pas les peuples suffisamment forts. Réduire les armées à une sorte de milice, comme le voulaient les socialistes avant 1914 et comme ils le veulent aujourd’hui encore, serait assurer la guerre.

Quelles idées se forment de l’avenir de l’Europe les hommes d’État qui dirigent ses destinées ? Leurs opinions semblent généralement dominées par la question de savoir si la paix pourra être maintenue et si l’Europe repoussera définitivement, comme y a réussi l’Italie, les influences socialistes.

« Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe, affirmait le premier ministre de l’empire britannique, M. Chamberlain, elle aurait pour conséquence la fin dernière des civilisations de l’Occident. » Les grandes capitales modernes : Londres, Paris, Rome, etc., qui illuminèrent le monde d’un si vif éclat, auraient le sort de Ninive, Babylone et des nombreuses cités antiques dont il ne subsiste que des ruines et des souvenirs.

Le même ministre considère qu’en dehors des guerres, « la propagation du socialisme est le grand danger menaçant l’Europe ».

Les hommes d’État français un peu clairvoyants semblent aussi pessimistes :

« … L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs… Égalité dans le demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel ; égalité dans la misère, voilà pour l’ordre économique, en attendant l’excès suprême, qui serait de détruire ce que l’on ne peut pas avoir. »

Une des grandes forces des États-Unis est d’être entièrement libérés des influences socialistes qui rongent l’Europe et la menacent d’un retour à la barbarie.

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