← Table of contents
L'évolution actuelle du monde

LIVRE V NÉCESSITÉS DÉTERMINANT LES INSTITUTIONS POLITIQUES. POURQUOI L’EUROPE MARCHE VERS LA DICTATURE

Reading edition

CHAPITRE PREMIER LA DÉCADENCE DU PARLEMENTARISME ET L’ÉVOLUTION DES PEUPLES VERS LA DICTATURE

Beaucoup d’écrivains, de Platon et Aristote à Montesquieu, ont disserté sur les avantages et les inconvénients des diverses formes de gouvernement : monarchie, république, etc.

C’est dans les temps modernes seulement qu’on a bien compris que les institutions traduisent les besoins d’un peuple à une époque déterminée et ne dépendent pas du caprice des législateurs. Le césarisme ne fut pas créé par César, mais imposé à César. Si Bonaparte n’eût pas mis fin à l’anarchie révolutionnaire, un autre général eût agi comme lui. Sans la crainte inspirée par les socialistes, Napoléon III n’eût pas recueilli sept millions de suffrages.

Il semble démontré aujourd’hui, malgré des illusions très répandues encore, surtout chez les extrémistes, que les institutions politiques ne se décrètent pas. Elles naissent des besoins d’un pays, de sa situation géographique, etc. C’est ainsi, par exemple, que dans les temps antiques, la vie politique et sociale de l’Égypte fut déterminée par les crues du Nil.

De nos jours, l’importance des influences extérieures n’a fait que grandir, la possession du charbon a déterminé l’évolution économique de l’Angleterre, puis de l’Allemagne et leurs aspirations à l’hégémonie.

Les peuples changent parfois leurs institutions mais ils se bornent le plus souvent à en modifier les formes extérieures. La centralisation de la France moderne n’a fait qu’accentuer celle de l’ancien régime. L’Allemagne démocratique d’aujourd’hui est bien voisine de l’Allemagne monarchique d’hier. On a dit avec raison :

« La pensée, la philosophie, la littérature allemandes, depuis Hegel, subordonnent l’individu à l’État, l’absorbent dans l’État, alors que c’est précisément sur l’opposition de l’individu et de l’État, sur la souveraineté de l’individu contrôlant l’État, qu’est fondée la démocratie. »

Malgré ces évidences, les illusions sur la puissance réformatrice des lois restent générales. Des cohortes de législateurs prétendent, au moins chez les peuples latins, transformer la vie sociale à coups de décrets.

Sans doute des conditions exceptionnelles ont permis aux révolutionnaires russes de transformer la vie sociale de la Russie. Mais cette transformation apparente, loin d’être contraire aux conceptions qui précèdent, n’a fait que les justifier. On voit en effet, que malgré un pouvoir absolu et le massacre total des opposants, le régime communiste étatiste russe, imposé par la force, retourne graduellement au régime abhorré de l’initiative privée, du capitalisme et de la propriété individuelle.

Suivant les observations d’un diplomate publiées dans la Revue hebdomadaire :

« Les Soviets en sont réduits à admettre le retour à l’ordre normal de toutes les sociétés humaines : la propriété privée, la liberté des transactions, la monnaie, bientôt l’héritage…

Il n’y a guère que les commerces d’exportation et d’importation qui soient restés encore un monopole de l’État. »

Si le régime communiste a pu se prolonger en Russie, bien que heurtant plusieurs des conditions fondamentales d’existence des peuples, ce fut simplement parce qu’il eut pour défenseurs des paysans entre lesquels les terres avaient été partagées. J’ai déjà fait remarquer ailleurs que ce fut précisément pour une raison analogue (vente à vil prix des propriétés seigneuriales à la bourgeoisie), que la Révolution française put se maintenir quelque temps malgré ses violences. Tant que les paysans russes resteront possesseurs des terres, ils s’opposeront naturellement à tout retour de l’ancien régime.

La grande difficulté pour un peuple n’est pas de choisir les institutions les meilleures, mais d’accepter celles adaptées à sa structure mentale. Il va parfois de révolution en révolution avant de les découvrir.

Nous sommes justement à un âge où les peuples ayant perdu leur foi dans des institutions qui ne leur ont pas évité les ruines d’une guerre désastreuse, cherchent à les remplacer. Ils s’adressent naturellement aux formes politiques les plus intelligibles, c’est-à-dire les plus simples, et c’est pourquoi l’antique régime autocratique qualifié de dictature reparaît partout.

Parmi les causes prépondérantes de cette nouvelle évolution se trouve l’impuissance des collectivités constituées par les parlements, devant les complications de l’âge moderne.

Les assemblées parlementaires se sont toujours montrées impuissantes à résoudre des problèmes difficiles. Leur capacité est médiocre, comme celle de toutes les collectivités. Elles obéissent toujours à quelques meneurs, esclaves eux-mêmes d’autres meneurs : les clubs pendant la Révolution, les comités électoraux et les congrès de nos jours. On sait avec quel craintif respect les socialistes les plus autoritaires de la Chambre actuelle attendent les décisions des congrès de leur parti : autorisation ou défense d’entrer dans une combinaison ministérielle, etc.

Dans toute assemblée politique, aussi bien à l’époque révolutionnaire que de nos jours, les groupes extrêmes à volontés fortes arrivent vite à dominer les groupes modérés à volontés faibles.

Si avancé que soit un parti, il se voit lui-même bien menacé par un autre qui, pour le supplanter, renchérit sur chacune de ses propositions.

Ce phénomène de la surenchère, qui contribua à rendre les parlements si impuissants, s’observa toujours dans les grandes assemblées. Camille Desmoulins s’en plaignait déjà. Elle conduisit les Girondins à la guillotine, où les suivirent rapidement d’autres renchérisseurs : Danton, puis Robespierre.

Aujourd’hui comme autrefois, la surenchère, momentanément utile à ses auteurs, finit par leur devenir funeste. Les socialistes de notre Parlement en firent l’expérience lorsque après avoir promis aux électeurs, pour obtenir leurs suffrages, la réduction des impôts, ils se virent obligés au contraire de les augmenter.

Dans l’évolution actuelle du monde, les Parlements de plusieurs États de l’Europe se sont montrés tellement inférieurs à leur tâche qu’il fallut bien, ou les supprimer, comme en Espagne, ou les placer, comme en Italie, sous l’autorité d’un dictateur capable de gouverner le pays.

L’impuissance des Parlements à s’adapter aux conditions nouvelles de l’évolution moderne est devenue si évidente que, même en Angleterre, berceau du parlementarisme, les journaux présagent sa fin. Voici comment s’exprimait récemment, à ce sujet, un des principaux organes anglais, la Westminster Gazette :

« Le système parlementaire perd du terrain dans toute l’Europe occidentale. Les partis conservateurs n’aiment pas un système qui implique un gouvernement faible, dont l’existence précaire n’est faite que de compromis. Les socialistes se rendent compte qu’avec le système actuel, ils ne pourront jamais effectuer quelques-unes de leurs réformes sociales. C’est pourquoi ils n’en sont pas plus partisans que les conservateurs. On dirait certainement que nous allons traverser une période de gouvernements autocratiques. »

Nos députés sont entourés d’une atmosphère d’illusions que les réalités ne franchissent plus. Courbés sous la domination de socialistes menaçants, impérieux et bruyants, hantés par la crainte d’électeurs auxquels furent faites d’irréalisables promesses, ils votent les mesures les plus dangereuses, et se perdent dans de byzantines discussions, renversant les ministres sous les plus futiles prétextes. Un ancien rapporteur de la commission des finances, M. Lamoureux, a tracé dans les termes suivants cet aspect de la vie parlementaire :

« Pendant six mois j’ai eu affaire à sept ministres des finances, à quatre présidents du conseil et j’ai dû soutenir quatre projets de budget. »

Si le parlementarisme continue à se maintenir dans quelques pays il subira forcément la transformation suivante :

Pouvoir dictatorial confié à un premier ministre par le Parlement pour une période limitée de quatre ou cinq ans.

M. Lloyd George, en Angleterre, a exercé pendant quatre ans une dictature analogue, mais il fut renversé par un simple vote du Parlement, alors que les futurs premiers ministres dictateurs devront être indépendants de tels votes.

L’évolution des gouvernements européens vers des formes diverses de dictature semble inévitable mais il est impossible d’indiquer avec certitude de quels partis politiques proviendront les futurs dictateurs.

Dans une intéressante étude, le savant historien Madelin, après avoir insisté sur la marche de l’Europe vers le césarisme, ajoutait : « que les dictateurs ne sortent généralement pas des partis dits réactionnaires, mais, au contraire, des partis de gauche. » Bonaparte fut appuyé, en effet, par les Montagnards ayant échappé à la guillotine, et Mussolini appartenait, jadis, au parti socialiste avancé. Sans doute, les dictateurs peuvent sortir du parti populaire. C’est pourquoi la future dictature pourrait bien être une dictature socialiste rappelant la Commune de 1871, avec ses massacres et l’incendie des plus beaux monuments de la capitale, mais l’histoire montre aussi que les dictateurs peuvent venir de partis fort divers. Le dictateur Sylla était chef du parti aristocratique, et Marius, chef du parti populaire. De nos jours, Napoléon III qui, à ses débuts, doit être considéré comme un simple dictateur, fut poussé au pouvoir aussi bien par la droite que par la gauche, et il est difficile de dire que le dictateur espagnol Primo de Rivera ait été, en Espagne, le représentant des partis avancés.

Quoi qu’il en soit de ces interprétations, on peut dire que si l’évolution politique actuelle de l’Europe continue, les peuples en seront réduits à choisir entre une dictature fasciste, une dictature militaire ou une dictature communiste.

Ce n’est pas la force de l’idéal démocratique qui préservera les états européens des dictatures. Cet idéal s’est profondément modifié depuis la Révolution française. De la vieille devise : « Liberté, égalité, fraternité », toujours gravée sur nos murs, l’égalité seule a conservé son prestige. La fraternité a été remplacée par la lutte des classes, et de la liberté, les partis politiques n’ont nul souci.

Nous montrerons bientôt comment s’est faite, dans plusieurs grands pays européens, la transformation de monarchies constitutionnelles en dictatures.

En dehors des considérations psychologiques précédentes, le mouvement qui se dessine de plus en plus en Europe contre le parlementarisme peut être considéré comme une phase nouvelle de l’antique lutte entre les forces individuelles qui dirigèrent toujours le monde et les forces collectives qui prétendent les remplacer.

Les forces collectives restent immenses mais, privées de direction, elles sont surtout destructrices. Dès qu’un peuple s’élève à certaines formes compliquées de civilisation, les pouvoirs collectifs, comme les parlements, deviennent incapables de le gouverner.

Les forces individuelles pouvant être constructives sont nécessaires à la direction des forces collectives. La pensée individuelle est aux puissances collectives ce qu’est le gouvernail d’un cuirassé à la masse formidable du vaisseau. Ce gouvernail paraît bien faible ; sans lui pourtant, le navire se briserait vite sur les écueils.

Jamais la lutte entre les forces individuelles et les forces collectives ne fut aussi violente qu’aujourd’hui. Syndicalisme, communisme et toutes les variétés du socialisme se coalisent contre l’individualisme. La colossale et catégorique expérience de la Russie n’a encore converti personne.

Le parlementarisme, issu des votes populaires, avait établi une sorte de transaction entre la pensée individuelle et les forces collectives ; mais, avec les nécessités de l’évolution moderne, les Parlements sont devenus, en raison même des infériorités psychologiques de toutes les collectivités, totalement impuissants, quand ils n’ont pas à leur tête une personnalité suffisamment forte. C’est justement pourquoi, depuis plusieurs années, les premiers ministres des divers parlements tendent comme je le disais plus haut à se transformer en véritables dictateurs.

Ainsi, par des voies nouvelles, l’individualisme arrive à reprendre son rôle de conducteur du monde. S’il devait succomber devant la force brutale et aveugle des foules, les grandes civilisations subiraient une décadence qui précéderait de bien peu la fin de leur histoire.

CHAPITRE II LES FORMES RÉCENTES DE DICTATURE RÉALISÉES EN EUROPE

Les dictatures nouvellement nées en Europe ont revêtu des formes diverses suivant les pays : prolétarienne en Russie, militaire en Espagne, en Turquie en Pologne et en Grèce, politique en Italie.

Laissant de côté la dictature prolétarienne russe, qui ne diffère qu’en théorie de l’ancien tzarisme, la dictature grecque, qui ne représente qu’un conflit d’ambition militaire, les dictatures polonaise et turque qui restent encore un régime demi-constitutionnel, nous n’envisagerons ici que les dictatures italienne et espagnole. Nous dirons ensuite quelques mots de la demi-dictature spontanément réalisée en France à l’époque de la chute du franc.

La dictature italienne sortit de l’excès du désordre dans lequel socialistes et syndicalistes avaient plongé l’Italie. Meurtres et pillages ne se comptaient plus. L’armée restait indifférente, le roi impuissant.

On sait comment un citoyen énergique, M. Mussolini, mit fin au désordre en marchant sur Rome à la tête d’une légion d’anciens combattants et détermina le roi à l’accepter pour chef de son gouvernement.

Le peuple italien l’acclama comme un sauveur et en fait, le dictateur, dégagé de l’influence d’un parlement qu’il ne conserva que pour la forme, sut réorganiser rapidement son pays.

Résumant les doctrines du nouveau maître, le Matin écrivait :

« Mussolini parle des principes de 1789 comme de l’antithèse des siens. A l’égalité il a substitué la hiérarchie, à la liberté la discipline, à la fraternité la dévotion aux destins de la patrie. »

L’énergie et le jugement du dictateur le firent accepter par tous les partis, y compris le communisme et le syndicalisme. Les dirigeants de la Confédération du Travail demandèrent à s’associer au nouveau gouvernement. Beaucoup de socialistes renoncèrent à leurs théories.

Cette conversion des socialistes ne constituait pas, d’ailleurs, un phénomène bien nouveau. Seule, la rapidité de cette conversion pouvait étonner.

Un des plus influents socialistes déclara « mort le socialisme idéologique ». Ajoutant, très justement, que la guerre avait fourni une preuve catégorique que « le sentiment de race a toujours prévalu sur l’idéologie de l’unité internationale de classe ».

Le dictateur italien a fourni des preuves indubitables de capacité politique : Suivant lui : « les divisions entre bourgeois et prolétaires sont de vieilles méthodes de classement qui ont fait leur temps ». Il s’est très bien rendu compte que dans les temps modernes la puissance des chefs d’État, rois, ministres ou dictateurs même dépend en grande partie de conditions économiques extérieures dont les gouvernements ne sont pas maîtres. C’est ainsi, par exemple, que la vie industrielle de l’Italie dépend en grande partie de l’Angleterre et des divers pays qui lui fournissent le charbon qu’elle ne possède pas. Ces nécessités que le monde n’avait pas encore connues influencent considérablement la politique étrangère des nations qui s’y trouvent soumises.

Pour faire pénétrer dans l’âme simpliste des foules l’importance des conditions économiques qui régissent aujourd’hui la vie des peuples, le dictateur italien se propose de donner un ministère aux organisations ouvrières, « afin de les convaincre que l’administration d’un État est chose extrêmement difficile et complexe, qu’il n’y faut guère improviser, ni faire table rase, comme il est arrivé au cours de certaines révolutions ».

Le jour où ces vérités élémentaires pénétreront dans l’âme des multitudes de sérieux progrès se trouveront réalisés.

En attendant, le dictateur a pris des mesures fort sages, qu’un parlement n’aurait jamais pu imposer.

« Il a également compris que, contrairement aux théories socialistes, un gouvernement moderne doit laisser à l’initiative privée le maximum de liberté d’action et renoncer à toutes législations, interventions et entraves qui peuvent sans doute satisfaire les démagogies parlementaires, mais qui, comme l’expérience l’a démontré, n’aboutissent qu’à être absolument pernicieuses. Tous les systèmes économiques négligeant la libre initiative et les ressorts individuels seront, dans un bref délai, voués à une complète faillite.

Désireux d’appliquer ces conceptions, le dictateur s’est proposé de confier à l’industrie privée plusieurs monopoles, notamment celui des téléphones. »

Ces mesures judicieuses représentent exactement le contraire de ce que les socialistes veulent réaliser en France.

L’œuvre de Mussolini ne peut être bien appréciée qu’en prenant l’utilité comme élément de jugement. L’opinion générale en Europe a très bien été formulée par M. Churchill à l’ambassade d’Angleterre de Rome devant une réunion de journalistes, et dont le Matin du 21 janvier 1927 a donné l’extrait suivant :

« Il est parfaitement absurde de dire que le gouvernement italien ne s’appuie pas sur une base démocratique.

Si j’avais été Italien, je suis sûr que j’aurais été entièrement avec vous, depuis le commencement jusqu’à la fin, dans votre lutte victorieuse.

Votre mouvement a rendu service au monde entier.

L’Italie a démontré qu’il y a une manière pour combattre les forces subversives. Cette manière est d’appeler la masse du peuple à une coopération loyale avec l’État. L’Italie a démontré qu’en défendant l’honneur et la stabilité de la société civile, elle donne l’antidote nécessaire au poison russe. »

Laissant de côté l’Italie, — qui constitue un des rares exemples où une dictature prolongée ait été utile à un peuple — arrivons à l’Espagne.

La dictature espagnole eut pour auteurs des officiers dirigés par le général de Rivera. Elle fut comme en Italie la conséquence d’un état d’anarchie contre lequel la royauté restait impuissante.

Le dictateur a rappelé dans ses proclamations que les assassinats socialistes se multipliaient d’inquiétante façon. Depuis trois ans, des centaines de citoyens étaient tombés sous les coups extrémistes. Parmi eux figuraient un président du Conseil, un archevêque, quatre gouverneurs civils et de nombreux chefs d’industrie. Syndicalistes et communistes ne se ménageaient d’ailleurs pas entre eux. C’est ainsi que le chef du syndicat des charretiers fut assassiné par des extrémistes encore plus extrémistes que lui.

Tous ces meurtres restaient impunis. La magistrature tremblait et l’anarchie commençait à gagner l’armée. Des juntes militaires, — associations de type soviétique, — prétendaient imposer leurs volontés aux ministres, régler les conditions d’avancement, etc. L’indiscipline devenait générale : plusieurs provinces entamaient des mouvements séparatistes.

La dictature espagnole fut donc aussi nécessaire que la dictature italienne. Après avoir éliminé les ministres et le parlement, le dictateur espagnol gouverna son pays avec un directoire composé de dix généraux.

Ce Directoire, annonçait le général de Rivera, durera « jusqu’à ce que des hommes capables et d’une moralité absolue soient trouvés pour gouverner l’Espagne ». On les cherche encore.

Convaincu de l’impuissance grandissante des gouvernements constitutionnels le roi subit toutes les volontés du dictateur, y compris la confiscation des biens personnels d’anciens ministres choisis par lui. Sans doute a-t-il pensé, en signant de pareilles mesures, que les rois modernes finiront par posséder moins de liberté que les plus humbles de leurs sujets.

Au moment où j’écris ces lignes, le dictateur de l’Espagne est menacé, selon une loi commune à toutes les dictatures militaires, des rivalités de généraux ambitieux, désireux d’accéder à leur tour au pouvoir. L’histoire des républiques espagnoles de l’Amérique donne une idée assez claire du sort des pays dans lesquels la puissance des compétitions individuelles est supérieure à celle des lois.

La France n’a pas été obligée de subir un régime dictatorial aussi absolu que ceux de l’Italie et de l’Espagne ; mais, pour la sauver de l’anarchie financière dont elle était menacée, il fallut confier au Président du Conseil un pouvoir demi-dictatorial constitué par le droit de formuler des décrets sans prendre l’avis du Parlement. Les événements qui amenèrent à cette situation ont été exposés par l’importante revue anglaise New statesman du 15 janvier 1927 dans les termes suivants :

« Le franc continuait à tomber. M. Briand forma un nouveau cabinet avec M. Caillaux aux finances.

M. Caillaux ne put gagner la confiance publique. Le franc descendait sans arrêt. La Chambre était en ébullition. La populace donnait des signes de colère. Le capital s’évadait du pays. Le Trésor était vide. M. Herriot joua un peu le rôle de paratonnerre lorsque le 17 juillet il renversa le cabinet Briand-Caillaux. Son propre ministère fut renversé après une seule journée d’existence. Dans les rues, comme le franc touchait presque 250 à la livre sterling, les foules réclamaient une trêve des partis. Le bloc des gauches, ou cartel, avait jeté sa nef sur les rochers et la France se trouvait « à deux doigts » de la ruine. Et c’est alors que M. Poincaré accepta un devoir formidable. Il travailla avec célérité. Les clameurs s’apaisèrent. Le franc fut arrêté au bord de l’abîme et ramené à une position qu’il pût défendre. Une caisse d’amortissement fut créée pour venir en aide au Trésor. La Chambre, profondément alarmée, fit tout ce qui lui fut demandé, et rapidement M. Poincaré fit voter des lois et obtint l’autorisation de gouverner par décrets qui, dans la période précédente, avait été farouchement combattue par les députés. Le budget fut voté en trente-six jours. Depuis des générations, la France n’avait pas eu le spectacle que lui donnait l’action de M. Poincaré. »

Quoi qu’il en soit de l’avenir des divers régimes, il faut bien reconnaître que si les peuples sont les uns après les autres poussés vers des formes variées de dictature, c’est qu’elles correspondent à des nécessités nouvelles que l’évolution moderne du monde a fait surgir.

CHAPITRE III RAISONS PSYCHOLOGIQUES DU DANGER DES DICTATURES

Après avoir montré l’utilité des dictatures à certains moments de la vie des peuples, il importe aussi d’en mentionner les dangers.

L’autorité d’un dictateur étant, par définition, soustraite à tout contrôle, ses erreurs peuvent, comme le prouve l’histoire, entraîner un peuple vers d’irréparables désastres. Lorsque Napoléon III, aveuglé sur les plus évidents intérêts de la France, favorisa l’écrasement de l’Autriche par la Prusse, il préparait sa future défaite en 1870 et la guerre de 1914 qui en représente une lointaine conséquence.

Durant la lutte mondiale, ce fut par une série de maladresses, dont chacune constituait un acte dictatorial, que Guillaume II amena les pacifiques commerçants des États-Unis à entrer dans le conflit. Cette lourde faute lui fit perdre une guerre dont l’issue restait fort douteuse avant l’intervention américaine.

J’ai déjà rappelé que l’Angleterre commit des erreurs du même ordre, notamment quand le ministre Lloyd George usa de son pouvoir presque dictatorial pour lancer la Grèce contre la Turquie dans l’espoir de conquérir indirectement Constantinople.

La politique dictatoriale du même ministre envers la France ne fut pas plus heureuse. Elle faillit faire perdre à l’Angleterre une alliance qui lui était aussi nécessaire qu’à son ancienne alliée.

Bien d’autres exemples montrent la funeste influence que peuvent parfois exercer les dictateurs. Les plus puissants que le monde ait connus depuis longtemps furent Lénine en Russie, et, pour un instant en Europe, le Président Wilson. Lénine ramena la Russie à la barbarie et le Président Wilson fut un des principaux auteurs de la désorganisation européenne actuelle.

Dès son arrivée en Europe l’illustre homme d’État américain vit ses décisions dictatoriales acceptées comme des oracles. Oubliant que les empires naissent de nécessités historiques accumulées et ne sont pas créés par la raison pure, il prétendit refaire la carte de l’Europe en ne prenant que l’idéologique principe des nationalités pour guide. Ce principe lui inspira la rédaction d’un traité de paix où, dédaignant mille ans d’histoire, l’Europe fut découpée en petits états, sans vie économique possible et toujours prêts à s’entredéchirer.

Les dictatures prolongées présentent cet autre danger d’amener rapidement l’affaissement du caractère de ceux qui les subissent. Sans doute la dictature d’Auguste mit fin aux guerres civiles et assura pour longtemps la prospérité de l’Empire. Mais, sous l’influence despotique de ses successeurs, l’âme romaine se désagrégea et perdit les qualités de caractère qui avaient maintenu à travers les âges la grandeur de Rome.

La soumission des Romains à la puissance impériale était devenue complète. Lorsqu’un César de la décadence pénétrait au Sénat, les sénateurs tremblaient devant lui et applaudissaient avec frénésie quand, sur un simple soupçon, le maître envoyait quelques-uns d’entre eux au supplice. Les Conventionnels ne montraient pas moins de servilité lorsqu’ils applaudissaient Robespierre marquant pour l’échafaud les collègues ayant cessé de lui plaire.

Si les dictatures ont une tendance à se perpétuer, c’est que la plupart des hommes, pour s’éviter l’effort de se guider eux-mêmes, cherchent un maître capable d’orienter leurs pensées et leur conduite.

Jamais les peuples ne parlèrent plus qu’aujourd’hui de liberté et jamais pourtant ils ne se soumirent aussi facilement à toutes les servitudes. Si le besoin d’égalité ne cesse de grandir, l’idée de liberté a perdu tout prestige. Certains partis, le communisme par exemple, la rejettent complètement et attendent avec respect les ordres venus de lointains despotes. Des millions de syndicalistes se conforment aux injonctions impérieuses de leurs chefs. Sur un geste de ces maîtres, les chemins de fer d’un pays cessent de fonctionner, les mineurs d’extraire du charbon, les flottes marchandes suspendent leur commerce. Tous les éléments de la vie sociale se trouvent ainsi paralysés.

Les purs socialistes ne se soucient pas davantage de liberté. Leur rêve est un étatisme étroit gouvernant avec rigidité la vie des citoyens. Les lois votées sous leur influence n’ont fait qu’effacer de plus en plus les traces de liberté dont les hommes jouissaient encore. Dans les pays latins ils semblent s’y résigner facilement.

Ici nous touchons à un élément psychologique fondamental dont la connaissance éclaire ce qui précède. Si les universités des États-Unis considèrent comme essentielle l’éducation du caractère, si négligée des universités latines, c’est qu’elles savent bien que l’homme qui parvient à se dominer lui-même n’a pas besoin d’être gouverné par d’autres. Possédant une discipline interne qui le dispense de toute discipline externe, il est son propre dictateur. Rien ne remplace pareille dictature.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings