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L'évolution actuelle du monde

LIVRE III LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES ET LEURS CONSÉQUENCES

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CHAPITRE PREMIER CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES GUERRES

Les philosophes germaniques soutiennent sur la guerre des thèses parfois assez différentes de celles des autres savants européens. Suivant eux la force constituerait l’unique source du droit et l’issue des batailles pourrait seule montrer où est ce droit. Ils assurent aussi que les guerres détermineraient la sélection des plus capables. Elles auraient donc une grande utilité pour les pays victorieux.

Les sélections produites par les guerres pouvaient être avantageuses aux époques où les armées de métier ne comprenaient qu’une infime partie de la population et où les victimes se comptaient par milliers et non comme maintenant par millions.

Les conséquences des sélections guerrières sont bien différentes aujourd’hui. Les luttes modernes ruinent non seulement le vainqueur mais aussi le vaincu ; elles abaissent en outre la vigueur de la population. Les hécatombes militaires faisant périr les plus vigoureux, il ne reste pour la reproduction que les éléments les moins forts. Cette sélection négative est donc source de régression et non de progrès.

Les conceptions démocratiques nouvelles, que les anciens philosophes allemands ne connaissaient pas, sont l’origine principale du caractère meurtrier des guerres modernes. Les dix millions d’hommes que coûta la dernière conflagration européenne furent des victimes des nouvelles idées démocratiques sur le service universel. Pour leur obéir les petites armées de métier ont été remplacées par des millions de combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent ainsi satisfaites, mais leur succès fut terriblement onéreux pour l’humanité.

Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande guerre, de prédire les conséquences meurtrières de l’introduction démocratique du nombre dans les luttes modernes.

On se faisait pourtant, au commencement de la campagne, d’étranges illusions sur sa durée, sa nature et son caractère. Il semblait évident qu’elle serait très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup d’humanité.

Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre fut très longue, très meurtrière et la plus barbare peut-être de toutes celles enregistrées par l’histoire. Il fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et de certains diplomates pour ne pas le prévoir.

Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers temps du conflit, les lignes suivantes que j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans « ma Psychologie politique », sur les conséquences qu’entraînerait une guerre en Europe :

« N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui amènent la disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises. « Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme. »

On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé pour formuler ces prédictions. Mes raisons étaient fort simples et n’exigeaient aucune pénétration particulière. Les mêmes prévisions auraient pu être faites par le plus modeste des diplomates considérant que, dans la nouvelle guerre, des millions d’hommes seraient en présence, alors que, dans les anciennes, chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible à renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou deux batailles perdues pour contraindre le vaincu à demander la paix.

Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, forcément étendues sur un front immense, que pouvait signifier la perte de une, deux, trois ou dix batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune cinquante mille hommes ?

Impossible donc de songer à une de ces courtes campagnes réalisables seulement du temps de Napoléon. Il devenait alors évident que le vainqueur, reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité des victoires, chercherait à triompher de l’adversaire par des moyens de terreur plus efficaces que le gain des batailles.

C’est justement ce qui arriva quand les armées germaniques ravagèrent une dizaine de départements et emmenèrent en esclavage, pour la soumettre à un travail forcé, une partie valide de la population. Ces procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés par les écrivains militaires allemands les plus influents, Bernhardi, notamment.

Quant à la disparition de grands empires annoncée dans la prédiction précédente et que devait vérifier la désagrégation de l’Autriche, c’était une hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient été vaincus ce n’est pas l’Autriche qui eût politiquement disparu, mais la Belgique et plusieurs départements français.

Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le caractère féroce de la dernière guerre, on peut déduire que les prochaines luttes deviendront beaucoup plus féroces encore, destruction des villes et de leurs habitants par des explosifs lancés au moyen d’avions, gaz axphyxiants, procédés bactériologiques, etc. La population civile souffrira certainement plus de la guerre que les armées.

Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, mais au contraire proclamées bien haut afin de faire comprendre aux peuples l’immense intérêt qu’ils ont à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque pas à une collectivité que ses moyens de défense font juger invincible.

CHAPITRE II POURQUOI CERTAINES GUERRES SONT INÉVITABLES

En attendant que la Société des Nations possède l’autorité et le prestige dont elle semble encore dépourvue, il est utile de dissiper les illusions que les peuples se font sur la protection que cette grande association pourrait leur fournir en cas d’agression.

La formule arbitrage, désarmement, sécurité est fort dangereuse. La nature humaine n’ayant pas changé encore, les enseignements de l’histoire restent toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent les peuples désarmés ou insuffisamment armés.

Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps à une paix durable.

La première est que certaines guerres sont inévitables ; la seconde que si la plupart des guerres sont aussi ruineuses pour le vainqueur que pour le vaincu, il en est cependant dont le vainqueur retire des avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré la paix.

Considérons d’abord les guerres inévitables.

Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un peuple est attaqué par un autre, telle la guerre franco-allemande, telles encore les luttes soutenues par la France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois la guerre entre le Japon et la Russie et de nos jours celle de la Turquie contre la Grèce.

L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une guerre peut être à la fois inévitable et très avantageuse pour le vainqueur.

On connaît les origines de cette guerre. La lutte mondiale avait colossalement accru l’Empire britannique. La Mésopotamie, la Palestine, l’Afrique allemande, etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait chaque jour.

Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y adjoindre Constantinople, clef de l’Asie. C’est alors qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M. Lloyd George, que « la Providence a donné à la race anglaise la mission de civiliser une partie de l’univers ».

Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne restait plus qu’à refouler les Turcs hors d’Europe et à faire occuper Constantinople par un peuple que sa faiblesse eût maintenu facilement sous la main de l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission.

Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent une série de délégués à Londres. Le ministre qui devait plus tard subir pendant trois mois à Lausanne leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les recevoir.

Jamais peuple ne se vit aussi près de sa fin. Les Grecs, soutenus par les canons et l’or britanniques, occupaient Smyrne et une partie de la Turquie, en attendant l’heure de marcher sur Constantinople.

Réfugiés dans les régions montagneuses voisines d’Angora, les musulmans semblaient dans une situation désespérée.

Elle ne l’était pas, pourtant. Le talent d’un général la transforma complètement. Avec une armée bien inférieure en munitions et en hommes à celle de l’adversaire, il marcha sur Smyrne, mit les Grecs en complète déroute et les expulsa jusqu’au dernier du territoire ottoman.

Peu de victoires eurent d’aussi prodigieuses conséquences. Ce n’était pas, en réalité, les Grecs, mais bien l’Angleterre et aussi un peu l’Europe qui, aux yeux des musulmans, devenaient les vaincus.

Sachant très bien qu’aucun pays n’enverrait de troupes contre la Turquie, les délégués d’Angora venus à Lausanne signer la paix parlèrent en vainqueurs et il fallut céder à leurs plus invraisemblables exigences : évacuation complète de Constantinople par les Anglais, abandon des capitulations, etc., tout fut accepté.

Les discussions de Lausanne eurent un retentissement considérable dans le monde de l’Islam. L’ancien chef du gouvernement anglais, M. Lloyd George, écrivait avec raison :

« Cette paix est la plus humiliante que l’Angleterre ait jamais signée. Les Turcs ont regagné presque tout ce que les Britanniques leur avaient enlevé en quatre longues années de guerre. C’est une tache indélébile sur la politique étrangère du gouvernement. »

Les journaux italiens exprimèrent la même opinion sur la paix de Lausanne. L’Idea Nazionale disait :

« Toutes les puissances occidentales ont plus ou moins capitulé devant la Turquie.

L’Europe — ou plus exactement l’Angleterre, représentant l’Europe et l’Occident — avait commis l’erreur grossière d’accepter la catastrophe grecque comme sa propre défaite. Elle a effacé sa grande victoire mondiale devant la petite victoire locale des Turcs ; elle s’est laissé dicter par les kémalistes le « pacte national » d’Angora ; elle est passée directement de l’exagération manifeste du traité de Sèvres, qui reléguait la Turquie dans les montagnes d’Anatolie, à l’humiliation manifeste du traité de Lausanne. »

La victoire qui détermina cette brusque déviation de la marche du destin sera souvent invoquée contre l’opinion des économistes, soutenant que les guerres sont à notre époque inutiles, puisqu’elles ruinent le vainqueur autant que le vaincu.

Il en est souvent ainsi, mais pas toujours. Où en seraient aujourd’hui les Turcs sans la victoire de Smyrne ? Et si le Japon, petit peuple fort dédaigné de l’Europe il y a bien peu d’années encore, traite aujourd’hui d’égal à égal avec les plus grandes puissances, n’est-ce pas simplement parce qu’il anéantit en quelques heures la flotte russe à Toutshima et força le plus vaste empire du monde à signer une humiliante paix ?

Dans les temps modernes comme dans les temps antiques, la victoire reste le thermomètre décisif de la force d’un peuple.

Parmi les guerres inévitables ou à peu près inévitables, on pourrait faire figurer aussi la dernière guerre. Elle représente l’effort accompli par l’Allemagne pour la conquête de l’hégémonie que lui disputait l’Angleterre.

Certains hommes d’État anglais ont complètement oublié l’origine véritable de cette lutte lorsqu’ils assurent que l’Angleterre entra dans le conflit uniquement pour venir au secours de la France et lui reprochent son ingratitude.

M. Lloyd George traduisait nettement l’opinion anglaise sur ce point quand il disait :

« Où en serait la France si la Grande-Bretagne n’avait pas fait tant de sacrifices en hommes et en argent ? Elle serait dans l’état où se trouve actuellement l’Allemagne. »

L’auteur de cette assertion peut-il vraiment croire que si la France avait été écrasée, l’Allemagne ne se fût pas tournée immédiatement contre l’Angleterre, concurrente beaucoup plus dangereuse pour elle que la France ?

Les sentiments réels de l’Allemagne à l’égard de l’Angleterre sont fort bien marqués dans les réflexions suivantes de l’empereur Guillaume II :

« J’avais rêvé une réconciliation avec la France. J’aurais voulu former avec elle, dans l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour mettre un frein aux ambitions de l’Angleterre, qui cherche à confisquer le monde à son profit. »

M. Lloyd George sait parfaitement qu’au moment de la guerre, des hommes d’État influents, dont il fut le plus actif, voulaient que l’Angleterre restât neutre. Elle n’eût sûrement pas pris part au conflit si l’armée allemande n’avait envahi la Belgique et menacé directement les intérêts anglais en se dirigeant sur Anvers.

Ce même ministre, et beaucoup de ses compatriotes, semblent persuadés que c’est l’Angleterre qui vint au secours de la France. Lorsque, dans un nombre d’années indéterminé encore, il sera possible d’étudier avec impartialité les origines de la grande guerre, les historiens reconnaîtront, sans aucun doute, qu’en dépit des apparences, ce fut, tout au contraire, la France qui vint au secours de l’Angleterre. On considérera alors la conflagration européenne comme une Hutte pour l’hégémonie entre l’Allemagne et l’Angleterre. Si la France, la Belgique et d’autres pays y furent mêlés, ce fut simplement parce qu’ils se trouvèrent sur le chemin des deux grands rivaux qui aspiraient à la domination commerciale du monde.

A examiner seulement les résultats de la guerre, il n’est pas douteux que c’est grâce à la France que l’Angleterre triompha d’un rival dont elle sentait grandir la menace puissante. Grâce encore à la France, elle hérita de l’hégémonie allemande et réussit à se constituer un empire tellement immense que, suivant la déclaration même de lord Curzon au Parlement, il dépasse tout ce que l’Angleterre pouvait rêver.

A la liste des guerres presque inévitables, il faut ajouter la future lutte entre le Japon et les États-Unis, conséquence du refus de l’Amérique d’accepter sur son sol l’excédent de population que le Japon ne pourra bientôt plus nourrir. Nous aurons l’occasion d’y revenir en étudiant les conséquences d’un développement trop rapide de la population.

CHAPITRE III LES GUERRES RÉSULTANT D’UN EXCÉDENT DE POPULATION

Il n’existe pas de peuple plus convaincu de la puissance des lois que les Latins. Il en existe peu qui les respectent moins.

C’est justement parce qu’ils sont persuadés du pouvoir des lois que les Latins en accumulent sans cesse et c’est parce que l’expérience leur montre l’impuissance des lois, qu’ils ne les respectent pas longtemps.

Les lois reconnues inefficaces se trouvent bientôt remplacées par d’autres, chargées des mêmes espérances, et nos parlements resteront des machines à légiférer jusqu’au jour où on découvrira que les lois utiles naissent des nécessités et des coutumes, mais ne les précèdent pas.

Si les lois n’ont qu’un pouvoir constructeur bien faible et demeurent incapables de refaire les sociétés — contrairement aux convictions de certains partis politiques, — elles peuvent exercer une action destructrice très grande. C’est ainsi, par exemple, que la loi de huit heures dans la marine rendait notre commerce extérieur de plus en plus impuissant à lutter contre la concurrence étrangère, et l’eût finalement anéanti si cette loi n’avait été abrogée. C’est ainsi également que les décrets sur les loyers ont paralysé la construction d’habitations nouvelles et rendu plus aiguë une crise à laquelle ces décrets prétendaient remédier. C’est ainsi encore que les lois proposées par les socialistes contre le capital, la propriété et l’industrie, ont déterminé rapidement la fuite des capitaux à l’étranger, provoqué une baisse considérable de la valeur du franc et, par voie de conséquence, un nouvel accroissement du prix de la vie.

Le problème de la natalité, qui passionne aujourd’hui tant d’esprits en France, va nous fournir un nouvel exemple des illusions sur la puissance attribuée aux lois.

Chacun sait que le chiffre de la population française reste à peu près stationnaire. On formerait une bibliothèque avec la collection des discours, conférences et règlements destinés à augmenter ce chiffre.

Les propositions des réformateurs se ramènent le plus souvent à établir des impôts sur les célibataires au profit des familles nombreuses. Une des plus typiques de ces suggestions est celle de l’académicien Émile Picard que ses méditations prolongées conduisirent à proposer un impôt spécial aux dépens des individus n’ayant pas trois enfants et au profit des familles qui les possèdent.

Le simplisme déconcertant de telles conceptions prouve à quel point le problème de la natalité reste incompris.

Étant données les causes profondes des variations de la natalité, on peut considérer comme certain que les lois et discours formulés depuis vingt-cinq ans n’ont accru nulle part le chiffre de la population.

Il faut se féliciter de cet insuccès. En étudiant la question de plus près, les économistes ont fini par découvrir que la plupart des pays de l’Europe présentaient des excédents de population. Un des plus savants d’entre eux, M. Keynes, a très justement fait observer :

« Qu’avant la guerre, l’Europe était déjà beaucoup trop peuplée et se procurait de plus en plus difficilement les moyens de subsistance, et encore grâce aux ressources de moins en moins abondantes du nouveau monde. Aujourd’hui, la capacité de production des peuples est si réduite qu’on peut affirmer que l’Europe possède un excédent d’habitants qu’elle ne pourra bientôt plus nourrir. »

Plusieurs peuples européens sont déjà fort gênés par leur surcroît de population. L’Angleterre a quinze cent mille chômeurs ; l’Allemagne, un million sept cent mille ; l’Italie, dont la population augmente de plus d’un demi-million par an, ne saura bientôt, comme l’a fait observer M. Mussolini, où déverser l’excédent de ses habitants.

La difficulté sera d’autant plus grande que les pays étrangers se ferment chaque jour davantage. Les États-Unis ont déjà réduit à quatre mille cinq cents par an le chiffre des émigrés dont ils toléreront l’entrée. Les républiques de l’Amérique du Sud se coalisent aussi, maintenant, pour empêcher l’immigration.

Plusieurs nations considéreraient volontiers qu’un excédent de population leur constituerait un droit à s’emparer des colonies pour y verser cet excédent. Le journal anglais Observer du 12 décembre 1926 a fait à ce propos les très justes réflexions suivantes :

« Aucun pays n’est fondé, du simple fait d’une natalité très forte, à s’emparer de territoires appartenant à autrui. Du point de vue philosophique, la thèse qu’il convient de limiter une natalité trop forte est tout aussi valable que celle qui soutient que les annexions forcées sont justifiables dans le cas d’une race qui se plaît à produire un excédent biologique. Nous vivons à une époque où le nombre seul compte de moins en moins. »

La justesse de cette dernière réflexion sur le rôle moderne du nombre reste assez contestable. Il est possible que le nombre devrait compter de moins en moins mais, en réalité, il compte souvent de plus en plus.

Les Asiatiques sont également victimes d’une trop intense natalité. Le Japon, qui contenait trente-trois millions d’habitants il y a un demi-siècle, en possède aujourd’hui soixante millions et ne sachant littéralement où placer cet excédent, voudrait forcer les États-Unis, qui s’y refusent, à l’accepter.

Tous les peuples orientaux, dont aucune considération n’a modéré la fécondité, se multiplient avec la même effrayante rapidité. L’Inde est surpeuplée et le serait beaucoup plus encore si des famines qui font périr plusieurs millions d’hommes, comme la célèbre famine d’Orissa, ne ramenaient fréquemment la population à un chiffre en rapport avec ses moyens de subsistance.

La Russie a subi un accroissement analogue : de soixante-cinq millions d’habitants en 1850, elle est passée aujourd’hui à cent soixante-dix millions. Or, d’après les leçons de l’Histoire, dès qu’une population dépasse ses possibilités d’existence il lui faut émigrer ou envahir militairement ses voisins. Ce sont de telles émigrations qui détruisirent en Gaule la civilisation romaine.

L’observation et le raisonnement démontrent facilement que les législateurs sont impuissants à modifier par des décrets les nécessités économiques et psychologiques qui déterminent le mouvement d’une population. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est d’arriver, par des mesures hygiéniques convenables, à réduire la mortalité, comme y a réussi l’Allemagne. La mortalité infantile est en effet moitié plus forte en France que dans les pays germaniques.

L’Histoire fournit plusieurs exemples de l’impuissance des lois sur le mouvement de la population. Le plus frappant est celui de l’empereur Auguste, qui, devenu maître du monde, s’imagina être assez fort pour remédier par des mesures draconiennes à la diminution de la population romaine. Elle avait été fortement réduite à la suite des hécatombes engendrées par les guerres sociales qui amenèrent la destruction de la république et son remplacement par des dictateurs couronnés.

C’est en réalité sur des amoncellements de cadavres que s’était édifié l’empire. Les socialistes de l’époque, dont les doctrines ne différaient guère de celles des socialistes modernes, n’étaient pas plus tendres que ces derniers. Cinquante ans de luttes intestines avaient considérablement réduit la population romaine. A lui seul, Sylla avait fait massacrer plus de vingt-cinq mille citoyens. Marius, chef du parti populaire, avait fait égorger par milliers les plus éminents citoyens de Rome, deux cents sénateurs et trois mille chevaliers.

Comprenant très bien les dangers de la dépopulation, Auguste essaya d’accroître le nombre des citoyens par d’impératifs décrets. La loi Julia, par exemple, frappait de peines sévères les célibataires et récompensait d’avantages divers le mariage et la paternité. Les résultats obtenus furent nuls. Rome continua à rester dépeuplée de Romains et peuplée d’étrangers. Ce fut une des causes principales de sa décadence.

La tendance fondamentale de la nature est de faire naître infiniment plus d’êtres qu’elle n’en peut nourrir. Cette fécondité, qui joua un rôle prépondérant dans l’évolution des êtres aux époques géologiques, a exercé une action aussi importante dans d’histoire des peuples.

Devenus trop nombreux pour trouver sur leur sol des moyens de subsistance, ils vont les chercher au dehors. L’histoire de divers pays est surtout celle des invasions qu’ils ont entreprises ou subies.

Quand ces invasions se multiplient, les peuples envahis ne résistent pas longtemps. Malgré toute sa force, la civilisation romaine périt sous un flot d’envahisseurs ne possédant que des rudiments de culture. Les Babyloniens et les Assyriens avait déjà connu un pareil sort.

La fécondité d’un peuple est donc redoutable pour ses voisins. L’Allemagne n’était pas trop peuplée encore, au moment de la guerre, mais elle allait bientôt l’être. Cette surpopulation prochaine était invoquée par ses écrivains pour conseiller l’envahissement des nations voisines. Mais tous les peuples menacés par l’Allemagne s’unirent pour opposer le nombre au nombre. Il en sera sans doute de même dans l’avenir, et c’est pourquoi l’Allemagne hésitera probablement longtemps avant d’entreprendre une nouvelle invasion.

L’insuccès des lois d’Auguste et de ses imitateurs modernes tient à ce principe fondamental, ignoré évidemment des réformateurs, que le mouvement de la population résulte de nécessités supérieures aux volontés des législateurs.

D’une façon générale, on peut dire que les naissances diminuent quand l’enfant devient, comme dans la bourgeoisie actuelle, trop coûteux à élever. Les naissances se multiplient chez les paysans, où l’enfant constitue au contraire une utilité. Chez les ouvriers, la natalité diminue en même temps que la nuptialité augmente, parce que la femme est productive, et que l’enfant apparaît souvent comme un accident gênant et dispendieux.

En dehors des causes particulières qui font varier la natalité dans les diverses classes sociales, on peut dire que la situation économique présente du monde aura bientôt pour résultat une limitation certaine de la population. La surproduction est générale, et générale aussi son inévitable conséquence, le chômage.

On sait que l’Angleterre se procure au dehors, grâce à ses marchandises, la presque totalité de son alimentation. Ne trouvant plus depuis la guerre un sombre suffisant d’acheteurs elle limite ses fabrications et subit un lourd chômage.

Avant que la Grande-Bretagne revienne à son ancienne richesse sa population devra diminuer notablement.

Dans l’évolution actuelle du monde, les pays dont le sol ne pourra pas nourrir ses habitants deviendront fatalement les moins prospères.

Cette destinée ne menace pas la France, puisque son sol produit la presque totalité de ses moyens de subsistance et les produirait entièrement si l’on faisait subir à l’agriculture des perfectionnements analogues à ceux qu’a réalisés l’Allemagne.

La destinée des peuples dont la multiplication est trop rapide se trouve chargée de périls.

Dans un travail récent, l’amiral Rodger, ancien commandant de l’escadre asiatique des États-Unis, déclarait que, « lorsque la population américaine atteindrait deux cents millions, le pays serait forcé de se livrer à des guerres agressives pour donner des territoires nouveaux à ses habitants ». C’est là une application de la vieille loi de Malthus, dont la justesse, bien que souvent contestée, fut toujours vérifiée par l’Histoire.

Comme conclusion de ce qui précède, nous pouvons dire que malgré les lamentations des philanthropes, la France n’a pas à regretter de voir sa population rester stationnaire. Elle possède un nombre presque suffisant d’habitants ; il ne lui en faudrait qu’un peu plus pour éviter l’invasion d’ouvriers étrangers.

Voici plus de vingt-cinq ans que j’ai soutenu ces thèses. Elles paraissaient paradoxales alors, mais les événements en ont montré l’exactitude.

Plusieurs économistes ont fini par arriver aux mêmes conclusions. Je me crois donc fondé à répéter avec l’un d’eux :

« De tous les périls qui menacent l’humanité civilisée, celui de la surpopulation est le plus net, le plus sûr et non le plus lointain ; si bien que toute la question internationale, les guerres possibles de l’avenir et le désarmement tant rêvé en dépendent directement. »

CHAPITRE IV LES CONFLITS AVEC L’ISLAM

Les conflits de l’Europe avec l’Islam ont déjà joué un rôle considérable dans l’histoire. Les Musulmans dominèrent longtemps l’Espagne, le nord de l’Afrique, l’Égypte, la Perse et une partie de l’Inde. Pour lutter contre leur puissance, le monde européen entreprit plusieurs croisades.

Aujourd’hui le pouvoir politique de l’Islam se réduit à quelques îlots tels que la Turquie et le Maroc, mais son influence sur les âmes s’étend jusqu’aux confins de la Chine.

On sait le rôle néfaste joué par la Turquie dans la dernière guerre et on sait aussi que l’insurrection du Maroc a coûté bien des millions à la France et à l’Espagne.

Pour réduire un des chefs de la révolte, Abd-el-Krim, il fallut une importante armée commandée par un illustre maréchal.

Le chef musulman a été capturé, mais la pacification complète du Maroc exigera beaucoup de temps encore.

Les idées d’Abd-el-Krim sont connues puisqu’il les a exposées dans plusieurs interviews, notamment dans celle reproduite par le journal italien El Popolo.

Il attribue à cette guerre une origine religieuse et assure que les Espagnols l’avaient entreprise pour exécuter une partie du testament, vieux de cinq cents ans, d’Isabelle la Catholique, relative à la nécessité de détruire l’Islamisme.

Avec les indications publiées dans diverses interviews et la connaissance de la mentalité musulmane, on peut déterminer les pensées d’Abd-el-Krim. En voici une approximative esquisse :

« Ma situation est glorieuse ; j’ai détruit, il y a peu d’années, une armée espagnole de cent mille hommes, pris son matériel et obligé le roi d’Espagne à me payer une rançon de quatre millions de pesetas pour racheter ses prisonniers. Finalement, l’Espagne avait renoncé à l’occupation du Maroc.

« Je me suis alors tourné contre les Français, espérant que j’en triompherais aussi facilement que des Espagnols. La France m’a vaincu mais n’y a réussi qu’en envoyant contre moi une grande armée commandée par le plus habile de ses maréchaux.

« L’ennemi a montré à quel point il me redoutait, puisque son gouvernement faillit être renversé à la suite d’un refus devant le parlement de m’envoyer des émissaires solliciter la paix.

« Si je suis devenu un personnage dont les actes étaient enregistrés par tous les journaux de l’univers, c’est parce que je représentais la puissance musulmane, très redoutée depuis qu’à Smyrne un autre général musulman vainquit une armée grecque appuyée par le gouvernement britannique.

« Donc, je représente l’Islam, qui est aujourd’hui presque sans chef, puisque le commandeur des croyants a été si maladroitement expulsé de Constantinople.

« Ne suis-je pas aussi, en réalité, un des héritiers du grand empire musulman qui s’étendait jadis de l’Espagne à l’Inde ? Mes ancêtres ont occupé la plus grande partie du territoire espagnol pendant plusieurs siècles et l’ont civilisée, ainsi d’ailleurs que le reste de l’Europe. N’est-ce pas dans les grandes universités musulmanes de l’Espagne que tous les étudiants d’une Europe, alors demi-barbare, venaient s’instruire et chercher dans nos livres la connaissance de la civilisation gréco-romaine dont nous étions alors, avec Byzance, les seuls représentants ?

« Sans doute, ces temps sont passés ; mais le drapeau de la foi islamique, abandonné par les vainqueurs de Smyrne, qui oublient qu’un peuple ne renonce pas impunément à ses dieux, doit être arboré par quelqu’un. Les deux cent cinquante millions de Musulmans dispersés dans le monde ont besoin d’un chef spirituel. Pourquoi ne serais-je pas ce chef ? Je suis prisonnier mais ma destinée n’est peut-être pas terminée encore. »

Le conflit marocain acquiert une grande importance quand on le rapproche des événements récents dont la Turquie musulmane a été et est encore le siège.

Le canon ne constitue pas uniquement, comme on le dit quelquefois, l’ultima ratio regum, mais aussi la dernière raison des idéals qui cherchent à triompher.

L’Orient musulman traverse aujourd’hui une de ces rares époques où les peuples renoncent aux dieux qu’ils adoraient pour en choisir d’autres.

On connaît l’influence colossale jouée par l’Islamisme dans les annales du monde. Il sut donner à des nomades ignorés de l’histoire une communauté d’idées, de sentiments et de pensées qui leur permit, en quelques années, de conquérir une partie de l’Empire romain et de fonder un royaume étendu de l’Espagne aux rives du Gange.

A la suite d’événements divers qui amenèrent, beaucoup plus tard, la conquête de Constantinople par les Turcs, cette grande ville était devenue le centre de l’Islam. La parole sainte du commandeur des croyants restait révérée du Maroc jusqu’à l’Inde.

L’Islamisme continuait ainsi à unir la pensée de races les plus diverses. C’est au nom de cette puissante foi que les cinquante millions de Musulmans de l’Inde formaient un bloc si dangereux pour l’Angleterre, et au nom de la foi musulmane encore qu’un chef marocain put lancer ses tribus contre les chrétiens considérés comme ennemis de leur croyance.

Or voici que les héritiers du vieil empire ottoman renoncent, en Turquie, aux forces religieuses qui unissaient leurs âmes et prétendent lui substituer un nationalisme étranger à toute religion, ne tenant compte que des intérêts de chaque peuple.

Après avoir chassé le chef suprême des croyants de Constantinople, les fondateurs de la nouvelle république turque, établie à Angora, croient pouvoir remplacer l’ancien idéal musulman par des principes démocratiques européens. Une politique exclusivement localisée à la Turquie entraîna l’abandon de toute solidarité religieuse et c’est pourquoi, pendant les différends de l’Égypte avec l’Angleterre, le Parlement turc renonça à la fraternité musulmane.

Les républicains d’Angora ont-ils raison de croire la politique fondée sur le nationalisme plus forte que celle établie sur le panislamisme religieux ? L’expérience seule pourra répondre.

En changeant d’idéal, c’est-à-dire en substituant l’idée d’une patrie locale, basée sur la communauté de race, à l’idée d’une patrie générale basée sur la communauté de croyance, les Turcs sont évidemment entrés dans une voie nouvelle. L’Europe civilisée y gagnera sûrement, mais il est douteux que les pays orientaux y gagnent quelque chose, puisque si les principes d’Angora s’étendaient à tout le monde islamique chaque contrée musulmane se trouverait réduite à elle-même.

La révolte du Maroc ne s’est prolongée qu’en raison de la protection que lui accordèrent les socialistes. Si on les avait écoutés, la Tunisie et l’Algérie eussent été bientôt menacées d’une guerre d’invasion destinée à l’expulsion des chrétiens. Le fait que les socialistes n’aient pas perçu de telles évidences montre une fois encore à quel point les idées les plus claires peuvent devenir inaccessibles aux esprits hypnotisés par une croyance.

Quoi qu’il en soit de son évolution sur un point encore très localisé du monde musulman, l’Islam constitue toujours une grande force et il en coûterait cher aux Européens de la méconnaître. C’est pour l’avoir ignorée qu’un ministre anglais fit perdre à l’Angleterre l’espoir de posséder définitivement Constantinople en lançant les Grecs contre la Turquie.

Bien que fort supérieurs aux Russes et à la plupart des populations balkaniques, les Musulmans en général, ceux de Turquie en particulier, sont considérés par beaucoup d’écrivains, un peu trop ignorants de la politique et de l’histoire, comme des peuples demi-barbares dépourvus de culture. Leur opinion est assez bien résumée dans une publication : Étude Franco-Grecque, dont voici un passage :

« Quoi qu’on en puisse dire, l’Islam a été et sera toujours un grand destructeur ; il n’admet d’autre science que la connaissance du Coran. Brutal, intolérant, il est l’un des plus grands fléaux qui jamais se soient abattus sur le monde. »

Évidemment, l’auteur de pareilles diatribes n’a jamais vu un des merveilleux monuments musulmans de l’Espagne, de l’Égypte et de l’Inde. Il ignore le rôle prépondérant joué par les universités musulmanes dans la civilisation européenne.

C’est pourtant avec de telles ignorances que s’écrivent les livres servant de guides aux politiciens modernes. Le chef du gouvernement anglais n’en connaissait probablement pas d’autres quand il songeait à expulser les Musulmans de l’Europe.

Sans doute, les Turcs ont successivement perdu — le plus souvent au profit de l’Angleterre — les plus importants fragments de leur empire : Bulgarie, Syrie, Mésopotamie, Palestine, Égypte, Chypre, Malte etc., mais ils paraissent décidés, aujourd’hui, à en sauver le reste.

Le gouvernement bolcheviste, qui avait tenté d’étendre sa propagande en Turquie, n’y a obtenu aucun succès. Ses visées sur les détroits et Constantinople, conformes aux anciennes prétentions des tzars, inspirent naturellement aux Turcs une profonde méfiance.

La France pourrait en profiter pour renouer ses anciennes relations avec la Turquie, mais l’influence des socialistes entrave toute sa politique extérieure.

CHAPITRE V LES MENACES DE CONFLITS ASIATIQUES

Pondant que se multiplient en Europe congrès et conférences destinés à rendre la paix moins précaire, des dangers plus graves, peut-être, que les menaces de guerres européennes, grandissent en Orient.

Notre petite planète est habitée, on le sait, par 1700 millions d’hommes, sur lesquels 500 millions de blancs exploitent plus ou moins à leur profit, depuis des siècles, 1200 millions d’hommes de couleur : nègres, jaunes, etc., considérés comme des races inférieures.

Aujourd’hui, ces populations, si longtemps demi-asservies, prétendent repousser leurs anciens maîtres. L’Inde et d’autres colonies réclament l’indépendance. L’Égypte, qui tient la route de l’Inde par le canal de Suez, la réclame également. La Chine ne veut plus subir l’influence étrangère.

L’hégémonie de l’Europe sur l’Orient se trouve d’autant plus ébranlée que la solidarité européenne qui maintenait cette hégémonie s’est désagrégée. L’Asie sait les États européens profondément divisés et incapables d’union. Elle n’ignore pas que les blancs ne pourraient plus, comme à l’époque de la révolte des Boxers, envoyer une expédition internationale en Chine.

La défaite écrasante infligée par les Japonais aux Russes a d’ailleurs montré aux Asiatiques que l’Europe n’était plus invincible.

En Orient comme en Occident, certains mots possèdent un magique empire. Des formules telles que : « L’Inde aux Hindous, l’Afrique aux Africains », soulèvent les âmes, bien que ne correspondant à aucune possibilité. Que deviendrait, par exemple, l’Inde, sans la domination anglaise ? Ce qu’elle était à l’époque de la puissance mogole : une collection de royaumes profondément séparés par la race, la religion, la langue, sans industrie, sans commerce et constamment en guerre. On connaît également le sort misérable des républiques nègres : Haïti, Libéria, etc., que les hasards des guerres coloniales avaient fait naître.

Les illusions sur le pouvoir transformateur des institutions européennes que les Orientaux rêvent d’adopter, menacent également, nous l’avons vu, de désorganiser la Turquie, et les pays soumis à la loi du prophète.

Les soixante millions de musulmans qui prétendent ravir aux Anglais la domination de l’Inde deviendront peu dangereux le jour où ils auront perdu leur foi. Le bloc encore unifié par la communauté de croyances ne serait bientôt plus qu’une poussière d’hommes.

Les Orientaux sont, d’ailleurs, bien excusables de commettre des erreurs dont tant d’Européens sont victimes quand ils oublient que les phases politiques, comme les phases biologiques, ne peuvent être franchies que par étapes successives.

Cette évolution, ou plutôt cette révolution de l’Orient, a surtout inquiété l’Angleterre, qui espérait conserver l’hégémonie commerciale du monde définitivement conquise par la dernière guerre.

On sait que la Grande-Bretagne, pays surtout industriel, est obligée de se procurer au dehors les produits nécessaires à son alimentation, alors que la France, pays agricole, pourrait, à la rigueur, vivre des produits de son sol. Il est donc naturel que les questions coloniales, un peu négligées en France, jouent un rôle capital en Angleterre.

Sans doute, les colonies anglaises constituent pour elle, comme le disait Disraéli, un moyen de s’enrichir, mais elles sont d’abord un moyen de vivre. Isolés du reste de l’univers, les Anglais périraient bientôt de famine dans leur île.

Dans une intéressante conférence, M. Albert Sarraut, ancien ministre des Colonies, envisage comme fort menaçante une guerre que pourraient faire, sans trop de difficultés, les peuples de l’Orient à ceux l’Occident.

Les luttes guerrières dont l’Asie semble menacer l’Europe, et qui ont vivement frappé cet homme d’État, ne sont pas les plus redoutables. Les luttes économiques seraient peut-être plus meurtrières.

Ce côté essentiel de la question ne paraissant pas avoir attiré l’attention de M. Sarraut, je vais résumer quelques-unes des pages que j’écrivis, jadis, à ce sujet, dans mon livre sur l’Inde, publié à la suite d’une mission en Asie dont m’avait chargé le gouvernement français.

Les luttes militaires font périr en bloc un grand nombre d’hommes, mais les luttes économiques comme celles qui se préparent entre l’Orient et l’Occident, pour être plus pacifiques en apparence, n’accumuleraient pas moins de ruines.

Par suite de l’évolution industrielle qui transforme aujourd’hui le monde, l’Orient tend à devenir l’envahisseur commercial de l’Occident, au lieu d’être, comme jadis, envahi par lui.

Invasions d’autant plus redoutables qu’elles n’amèneraient avec elles ni hommes, ni canons, c’est-à-dire rien de ce qu’on puisse vaincre, mais seulement des forces que l’on ne peut pas vaincre.

Dans la phase actuelle du monde, les armes avec lesquelles combattaient autrefois les peuples tendent de plus en plus à se transformer. Ils lutteront probablement beaucoup plus, désormais, avec leurs produits industriels et agricoles qu’avec leurs canons.

Dans une telle lutte, l’avantage cesse de plus en plus d’appartenir à l’Occident. Le rapprochement des deux mondes sous l’influence de la vapeur et de l’électricité aura bientôt pour conséquence une égalisation générale de la valeur des produits industriels et agricoles, et, par conséquent, des salaires à la surface du globe.

Naturellement, le taux moyen de ces salaires sera déterminé par celui de la journée de travail dont se contentent les peuples ayant le moins de besoins et pouvant, par suite, produire à meilleur marché.

Dans une telle concurrence, les Orientaux, qui forment la majorité du monde et qui sont en même temps les plus sobres de tous les peuples, deviendront fatalement les régulateurs des salaires. Ces salaires s’élèveront probablement un peu, mais ceux des Européens devront s’abaisser considérablement.

Nos descendants se trouveront en face d’une lourde tâche s’ils veulent demeurer quelque temps encore à l’avant-garde de l’humanité, et ne pas sombrer trop vite dans l’abîme éternel où les lois de l’évolution conduisent fatalement les hommes, les empires et les dieux.

Le bref exposé qui précède explique comment les problèmes de l’Orient seront bientôt plus graves que les maigres questions politiques qui préoccupent tant les Européens aujourd’hui. Un des plus importants, peut-être, résultera du développement rapide de la puissance du Japon. Cette nouvelle puissance paraît devoir exercer en Orient une hégémonie analogue à celle rêvée par l’Allemagne et l’Angleterre en Occident.

Libéré, maintenant, de toutes influences étrangères, le Japon traite d’égal à égal avec les grandes puissances européennes. Sa flotte est une des premières du monde. Les États-Unis jettent des regards inquiets vers ce minuscule pays, dont il y a moins d’un siècle l’Europe connaissait à peine l’existence, et dont le rôle est devenu aujourd’hui considérable. Le petit peuple japonais resta dédaigné jusqu’au jour où, à la stupéfaction universelle, il obligea le plus vaste empire du monde à signer une humiliante paix.

Grâce à ses incessants progrès, l’Empire du Soleil Levant est capable, aujourd’hui, de tenir tête aux grandes puissances et vise à devenir maître de l’Asie.

Une de ses forces principales réside dans l’accroissement rapide de sa population. Alors que plusieurs peuples de l’Occident voient diminuer leur natalité, celle du Japon augmente annuellement de près d’un million. Nous avons rappelé déjà que les trente millions d’habitants de 1870 dépassent soixante millions aujourd’hui.

Ce surpeuplement rapide oblige impérieusement le Japon à chercher des territoires pour y verser l’excédent de sa population. Impossible de caser cet excédent en Chine, déjà trop peuplée. La place ne manquerait pas aux États-Unis et dans les Dominions anglais : Australie, Canada, etc. Mais Anglais et Américains ne veulent à aucun prix accepter l’invasion des jaunes et leurs raisons ont une grande force.

Ils soutiennent, en effet, que le jaune pouvant, grâce à sa sobriété, travailler à des prix beaucoup moins élevés que ceux des blancs, ferait aux ouvriers de race blanche une concurrence désastreuse. Ils remarquent ensuite que la race japonaise se multipliant beaucoup plus vite que la race blanche, les États-Unis et l’Australie deviendraient, en peu d’années, par ce seul fait, de véritables colonies japonaises.

On conçoit donc que les États-Unis ne soient nullement disposés à suivre le conseil humanitaire donné par M. Albert Sarraut, de se serrer un peu pour faire place aux Japonais.

Les Japonais, étant bien forcés de déverser quelque part l’excédent d’une population que, prochainement, ils ne pourront plus nourrir, entreront fatalement en lutte avec les peuples refusant de les accepter sur leurs territoires.

Dans l’état actuel du monde, et à moins de découvertes scientifiques imprévues, cette lutte semble aussi inévitable que le furent, jadis, celles de l’empire romain contre les invasions germaniques déterminées, elles aussi, par un excédent de population.

J’ai beaucoup de sympathie pour le peuple japonais, depuis que j’ai appris à le connaître. J’étais très lié avec un de ses plus éminents représentants, le baron Motono, alors ambassadeur à Paris. Cet éminent homme d’État voulut bien traduire en japonais plusieurs de mes ouvrages et publier une longue étude d’ensemble sur mes livres de psychologie politique. Nous avons souvent causé du problème qui vient d’être exposé, sans y découvrir de solution claire. Ce sont justement les remarquables qualités des Japonais, leur sobriété, leur ingéniosité et aussi leur fécondité, qui les rendent si dangereux pour des peuples ne possédant pas des aptitudes pareillement développées. Il faut donc laisser à l’avenir le soin de résoudre un problème dont aucune solution pacifique n’apparaît encore.

Dans la conférence à laquelle nous faisions allusion plus haut, M. Albert Sarraut envisage non seulement la lutte entre le Japon et les États-Unis, mais aussi celle de l’Europe contre tous les peuples de l’Orient, et il écrit :

« Si la conciliation n’intervient pas entre les forces antagonistes, éclatera le plus formidable conflit de l’Histoire, auprès duquel la guerre que nous avons subie cinq ans n’aura que la valeur d’une escarmouche. »

Il est évidemment possible que les peuples de l’Orient, ayant les armées russes à leur tête, envahissent un jour l’Occident. Un journaliste assurait que le traité russo-japonais serait le prélude d’une alliance entre le Japon, la Russie et l’Allemagne.

On peut échafauder sur de tels sujets une foule d’hypothèses effrayantes. Mais leur réalisation doit être envisagée comme appartenant à la série des événements sur lesquels nous ne pouvons rien, tels qu’un tremblement de terre ou le refroidissement inévitable de notre planète.

CHAPITRE VI LES GUERRES INTÉRIEURES ET LES VOLONTÉS POPULAIRES

Les trente congrès réunis à Londres et à Paris pendant dix ans, et les règlements de la Société des Nations, avaient pour but d’empêcher les guerres entre peuples rivaux ; mais personne ne paraît s’être préoccupé des conflits entre les partis politiques d’un même peuple.

Ces conflits intérieurs sont pourtant aussi dangereux que les guerres extérieures. Si le triomphe momentané du communisme en Hongrie, en Allemagne et en Italie, s’était prolongé, il serait devenu plus destructeur encore que des guerres d’invasion.

Un coup d’œil rapide jeté sur la situation actuelle de quelques grands pays de l’Europe montrera à quel point les guerres sociales deviennent menaçantes.

Ne pouvant faire l’historique de toutes les révolutions sociales, dont la plupart des pays de l’Europe, — Allemagne, Russie, Autriche, Hongrie, Grèce, Bulgarie, Turquie, etc. — ont été récemment victimes, nous ne considérerons que les trois grandes nations latines : l’Italie, l’Espagne et la France.

On sait dans quel désordre les succès du communisme et du syndicalisme avaient plongé l’Italie. Le pillage des propriétés et des usines ainsi que les assassinats étaient journaliers. L’armée devenait hésitante, l’action du pouvoir royal complètement nulle.

Devant l’imminence d’une catastrophe, d’anciens combattants se réunirent sous le commandement d’un chef vaillant, M. Mussolini, pour tenter de sauver leur pays de l’anarchie. A la tête d’une nombreuse milice, le futur dictateur marcha sur Rome et força le roi à l’accepter comme chef du gouvernement.

L’énergie du nouveau maître lui conquit bientôt tous les suffrages. Les socialistes eux-mêmes se déclarèrent ses partisans.

Grâce à cette intervention, l’Italie fut sauvée des guerres intérieures.

L’Espagne a été — comme l’Italie — menacée d’une guerre civile et n’en fut également préservée que par un dictateur. Le coup d’État réalisé, en septembre 1933, par le général Primo de Rivera, et le Directoire militaire qui en est sorti ont totalement supprimé les partis politiques espagnols, toujours en luttes acharnées. Constitution, ministres, Sénat, tout a été balayé et, il faut bien le constater, à la grande satisfaction du pays.

La France n’a pas encore, depuis la paix, subi de révolutions analogues à celles de l’Italie et de l’Espagne, mais elle en est menacée par l’intervention croissante de socialistes extrémistes chaque jour plus nombreux. Son avenir, comme celui de divers pays de l’Europe, dépendra des résultats de la lutte entre les partis qui préparent les guerres intérieures et ceux qui tâchent de les prévenir.

Le conflit entre les forces de destruction et celles de cohésion grandit chaque jour. Ces deux forces s’équilibrent à peu près en France ; c’est pourquoi il sera relativement facile d’y faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

On en eut la preuve lorsque, pour obéir aux théories de jacobins qui préféreraient voir périr le pays plutôt que leurs principes, un gouvernement dominé par les socialistes s’aliéna tous les catholiques en supprimant l’ambassade du Vatican, et aussi, la majorité des Alsaciens en prétendant supprimer leurs anciennes libertés. Un nouveau gouvernement, comprenant que l’art de gouverner ne consiste pas à appliquer des théories, mais à tenir compte des réalités, réussit, en quelques jours, à pacifier l’Alsace en lui laissant ses libertés et à calmer les catholiques en rétablissant l’ambassade auprès du pape. C’était fort simple ; mais, à un certain moment, le fanatisme des extrémistes inspirait une telle crainte que les ministres timorés n’osaient pas résister à des suggestions devenues bientôt des ordres.

L’action des foules est aujourd’hui prépondérante dans tous les états modernes, et c’est en partie pour cette raison que les gouvernements européens deviennent si instables. Leur existence dépend de votes populaires toujours incertains.

Un des grands dangers de l’âge actuel résulte de l’influence des masses dans la conduite des nations. Leurs sentiments sont violents, leur raison faible et leur aptitude à prévoir complètement nulle.

L’incapacité des foules à prévoir les conséquences de leurs actes et surtout de leurs votes, fut toujours un péril pour les gouvernements populaires. Elles obéissent aux impulsions du moment comme jadis Ésaü vendant son droit d’aînesse futur pour un plat de lentilles présent. Cette mentalité est celle du barbare, et l’homme le plus intelligent mêlé à une foule agissante redevient un barbare.

On s’illusionnerait fort sur l’importance des votes populaires en oubliant que le vote d’un électeur traduit beaucoup plus son mécontentement que ses opinions. C’est surtout en s’appuyant sur ce mécontentement que les meneurs conduisent les hommes.

Les électeurs qui donnèrent jadis leurs votes à un capitaine condamné à mort pour trahison, puis à un autre officier ayant voulu livrer un bâtiment à l’ennemi professaient-ils vraiment les opinions subversives que de pareils votes sembleraient supposer ? En aucune façon. Ces électeurs révolutionnaires étaient simplement des mécontents.

Les votes qui en 1924 amenèrent un grand nombre de socialistes au parlement eurent pour origine de tels mécontentements exploités par les meneurs.

Du groupe des mécontents faisaient partie des fonctionnaires irrités de ne pas obtenir les salaires réclamés, des universitaires sourdement indignés de ne pas voir reconnaître les qualités qu’ils se supposaient, de petits bourgeois exaspérés de l’élévation constante du prix de la vie, qu’ils attribuaient au gouvernement, etc.

Les candidats députés utilisèrent ces mécontentements, et firent de si brillantes promesses de réformes que les électeurs se laissèrent facilement séduire.

Les sentiments populaires sont généralement perturbés par les flatteries des politiciens. « Le peuple ne se trompe jamais », disait déjà Robespierre. Les politiciens modernes répètent cette assertion, et enseignent aux foules qu’étant les vrais souverains, elles doivent tout obtenir. Le résultat de cette propagande est d’avoir fait naître des espérances et des haines aveugles dans l’âme des multitudes.

Le mécontentement, la défiance, la jalousie et la haine sont ainsi devenus les véritables mobiles d’action des gouvernants obligés de suivre les impulsions populaires.

L’extension dans tous les pays de l’Europe, y compris les plus rationalisés, tels que l’Angleterre et le Danemark, des sentiments que je viens d’énumérer, explique l’orientation universelle vers des partis extrémistes riches en promesses.

Il est donc naturel que la religion socialiste, avec ses mystiques espérances de bonheur, se généralise. Le communisme, qui promet aux âmes simples le retour à ces temps primitifs où le sol et les femmes étaient en commun fait également des progrès dans les couches inférieures des populations.

Comme il est impossible de faire entrer beaucoup d’idées à la fois dans les cervelles primitives, et qu’il s’agit surtout pour les meneurs d’exciter des sentiments d’hostilité, quelques formules suffisent : lutte des classes, dictature du prolétariat, suppression du capitalisme, socialisation des richesses, etc. Sur dix mille électeurs, on n’en trouverait peut-être pas un capable d’expliquer nettement le sens de ces formules, et surtout de pressentir les conséquences de leur application, mais elles impressionnent les auditeurs et cela suffit au but poursuivi par les meneurs.

Le pouvoir magique de ces formules est à l’abri de tout argument rationnel. La plupart des ouvriers restent persuadés qu’ils travaillent uniquement pour enrichir quelques patrons, que des conseils d’ouvriers remplaceraient facilement.

Comment expliquer que tous les pays ne voient pas leur civilisation périr sous l’influence des forces révolutionnaires destructives, qui continuent à grandir, et les menaces de guerre civiles redoutables ? Pourquoi, dans certaines nations, les votes populaires ne sont-ils que transitoirement extrémistes et généralement suivis de votes très conservateurs ?

Simplement parce que le mécontentement et l’irritation dont nous parlions plus haut, sont des sentiments momentanés, recouvrant un substratum rigide constitué par l’âme des aïeux. C’est en s’appuyant sur cette âme ancestrale que les dictateurs italien et espagnol purent sauver leur pays de l’anarchie.

On ne comprend bien l’histoire qu’en recherchant derrière des agitations violentes, mais fugitives comme les vagues de l’Océan, l’âme profonde de la race. Elle intervient toujours dans les grandes circonstances où les intérêts de cette race sont menacés. L’âme collective des foules est très mobile, l’âme de la race très fixe quand elle a été stabilisée par un long passé.

L’accroissement de la puissance des foules a été considérablement favorisé par l’évolution profonde de l’industrie. La multiplication immense d’ouvriers sur un même point a déterminé la création de forces collectives telles que le syndicalisme dont le rôle grandit constamment.

Guidé jadis par ses élites, le monde moderne tend de plus en plus à obéir aux volontés oscillantes des multitudes. Et comme les civilisations sont arrivées à un degré de complication auquel les cerveaux suffisamment développés peuvent seuls s’adapter, il en résulte une tendance générale des foules à ramener violemment les sociétés à des phases d’évolution inférieures mieux en rapport avec leur mentalité. Les progrès du communisme traduisent cette aspiration.

Ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, les foules sont aujourd’hui en conflit avec les élites, bien qu’elles ne puissent se passer d’elles.

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