LIVRE VI LES ILLUSIONS SUR L’ORIGINE ET LA RÉPARTITION DES RICHESSES
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CHAPITRE PREMIER LES ILLUSIONS SUR LA NATURE DU CAPITAL
La haine du régime dit capitaliste est devenue un des éléments fondamentaux du socialisme et du communisme. Leur but principal est de détruire ce régime soit violemment, soit au moyen d’amputations répétées imposées au capital.
Bien que les illusions ne se réfutent guère avec des mots, il ne sera pas inutile de résumer brièvement les idées qu’on peut se faire aujourd’hui sur la nature du capital.
Ce résumé montrera, une fois encore, que l’incompréhension des mots, beaucoup plus peut-être que celle des idées, se trouve à l’origine de bien des mouvements révolutionnaires.
Examinons donc le sens réel du terme capital, l’un des plus chargés d’illusions de l’âge moderne.
Pour les socialistes, le capital résulterait uniquement d’un prélèvement sur le salaire des ouvriers. Son principal rôle serait de constituer des rentes à une catégorie d’exploiteurs qualifiés de capitalistes.
Certaines idées très répandues encore sur le capital correspondent à une phase ancienne d’évolution que les progrès de l’industrie ont fait disparaître depuis longtemps.
Sous sa forme primitive, le capital était représenté par des trésors, l’or notamment, accumulés dans des coffres d’où ils sortaient rarement ; sa valeur restait par conséquent invariable.
Aujourd’hui, le capital est sorti des coffres, et sa grandeur, loin d’être invariable, varie sans cesse. Elle dépend en effet de divers facteurs : l’intelligence entre autres.
J’ai déjà montré dans un précédent ouvrage que la richesse d’un individu ou d’un peuple dépend de la rapidité de circulation du capital dont il dispose. Peu importe que le capital soit minime si, grâce à l’influence des facteurs capacité et travail, sa vitesse de circulation devient considérable.
Cette loi est analogue à celle qui régit en mécanique la grandeur de la force vive. Elle est égale, on le sait, au demi-produit de la masse par le carré de la vitesse. Une balle de masse petite, mais animée d’une grande vitesse, est beaucoup plus pénétrante qu’une balle cent fois plus lourde, mais de faible vitesse.
Cette analogie mécanique doit être introduite dans les définitions de la richesse. L’or enfermé dans un coffre représente une balle de fusil immobilisée. La vitesse seule rend actifs l’or et la balle.
Il faut donc toujours, dans les définitions de la richesse, considérer ces deux facteurs : grandeur du capital et rapidité de sa circulation.
Dans la richesse le facteur vitesse dépend surtout de la capacité : capacité technique de l’ouvrier et surtout capacité de la direction.
Ces notions fondamentales se répandent de plus en plus. Résumant mes explications à ce sujet, M. l’ingénieur en chef Marcel Bloch rappelait, dans un remarquable rapport sur l’organisation des chemins de fer, ma démonstration que l’importance du capital dépend de la vitesse de sa circulation. Un capital relativement modeste, mais à circulation rapide, aura bientôt une grandeur très supérieure à celle d’un capital important mais à faible vitesse de circulation. La vitesse c’est de la richesse. Travailler vite c’est s’enrichir, travailler lentement c’est s’appauvrir.
Dans les trois facteurs dont se compose le capital moderne : l’or, l’intelligence et le travail, l’intelligence est généralement le plus important. On a constaté depuis longtemps, en Amérique surtout, que dans beaucoup d’usines le rendement était au moins doublé en y introduisant le facteur capacité.
Contrairement aux croyances communistes, la capacité intellectuelle, qui dépassait à peine jadis en valeur la capacité manuelle, lui est, aujourd’hui, si supérieure que la seconde ne peut plus rien sans la première.
C’est la capacité intellectuelle qui permet de réaliser les découvertes dont profite l’humanité, alors que la capacité manuelle ne profite guère qu’à chaque travailleur. On a évalué à un tiers du revenu actuel de l’Angleterre la part imputable à la capacité d’une petite élite.
Le capital est devenu aujourd’hui l’élément essentiel de la vie industrielle ; vouloir le réduire par toute une série de mesures vexatoires comme le rêvent les socialistes, c’est méconnaître son rôle prépondérant dans la vie des peuples. Un impôt sur le capital n’a d’autre résultat que d’augmenter le prix des objets et de rendre l’existence plus chère.
Ces notions, un peu abstraites pour des ouvriers latins, sont bien comprises de leurs confrères américains. Plusieurs journaux ont mentionné la pétition signée par des ouvriers pour obtenir qu’un grand constructeur d’automobiles fût exempté des impôts capables de réduire son capital. Les signataires comprenaient parfaitement que ces impôts auraient pour résultat final d’augmenter le prix de vente des automobiles dont un grand nombre d’entre eux étaient acquéreurs.
L’impôt sur le capital n’est qu’une illusion. Création de l’envie et de la haine, il ne ferait qu’appauvrir davantage les classes dont il prétend améliorer le sort.
Les théories socialistes ont été réfutées tant de fois et ont reçu un si clair démenti des expériences tentées dans divers pays, qu’il serait inutile d’y revenir.
Le régime dit capitaliste se modifie, d’ailleurs, chaque jour. Le capital, qui soutient les industries, se diffuse actuellement de plus en plus en un tel nombre de mains qu’il n’y aura bientôt plus d’individus pouvant être qualifiés de grands capitalistes.
A quelques-unes des considérations qui précèdent sur le régime capitaliste, les socialistes répondent que, s’ils veulent supprimer les capitalistes, leur intention n’est nullement de détruire le capital, mais bien de le remettre aux mains de l’État, qui serait alors chargé de la gestion de toutes les industries.
Malheureusement pour cette conception, des expériences cent fois répétées ont prouvé que les produits des industries gérées par l’État, c’est-à-dire par un personnel non intéressé au succès des entreprises, reviennent beaucoup plus cher que ceux dus à l’industrie privée. Le prix de revient des marchandises fabriquées dans les pays étatisés serait tel qu’elles ne pourraient concurrencer à l’étranger les produits dus à l’industrie des pays ayant échappé au régime socialiste. La Russie soviétique en fournit un frappant exemple.
Ne pouvant entrer ici dans l’étude détaillée des questions concernant le capital et la monnaie qui le représente, je me bornerai à résumer en propositions brèves quelques points fondamentaux :
— La valeur d’un capital dépend surtout de la rapidité de sa circulation.
— La richesse d’un peuple ne réside pas dans l’or qu’il possède, moins encore dans des monnaies artificielles sans garantie, fabriquées à volonté. Un peuple est pauvre ou riche, suivant que les produits de son sol, de ses usines, de son commerce, sont inférieurs ou supérieurs à ses besoins.
— Un peuple s’appauvrit lorsqu’il consomme plus qu’il ne produit ; c’est ce qui arrive lorsque les marchandises qu’il fabrique deviennent, par suite de la réduction des heures de travail ou d’autres motifs, trop chères pour être exportées.
— Quand un peuple exporte une quantité de marchandises d’une valeur exactement égale à celle qu’il importe, sa monnaie, fût-elle entièrement fiduciaire, garde le même pouvoir d’achat.
— Lorsqu’un peuple importe plus de marchandises qu’il n’en exporte, et si faute de ressources il est obligé d’effectuer ses paiements en monnaie fiduciaire, cette monnaie subit une perte dépendant du degré de confiance que l’acheteur lui accorde. Les marchandises achetées au dehors augmentant forcément de prix, l’élévation du coût de la vie en sera la conséquence.
— Dans les échanges de marchandises de valeur équivalente, l’or n’intervient que comme unité de compte, sans qu’il soit besoin de le déplacer des caisses où il est conservé.
— Lorsque le débiteur d’un capital de grandeur quelconque dispose d’un temps suffisant, il peut, par le mécanisme de l’amortissement, réduire cette dette, si grande qu’on la suppose, à un chiffre aussi faible qu’on le désire.
CHAPITRE II LES CONFLITS ENTRE L’INTELLIGENCE, LE CAPITAL ET LE TRAVAIL
Le mécontentement général, dont les effets ont été étudiés plusieurs fois au cours de cet ouvrage, s’observe surtout dans la masse ouvrière bien que sa situation matérielle n’ait jamais été aussi satisfaisante qu’aujourd’hui. Les salaires, même en les ramenant à l’ancien étalon-or, ont considérablement augmenté.
Mais, à mesure que ces salaires s’élevaient, naissaient de nouvelles aspirations et de nouveaux besoins qui dépassèrent bientôt les moyens de les satisfaire. Par un phénomène déjà observé à la veille de la Révolution, la haine des classes inférieures à l’égard des classes supérieures s’est accrue en même temps que par leurs ressources, les premières se rapprochaient des secondes. On pourrait énoncer, comme une loi de philosophie politique que, dans la vie des peuples les grandes inégalités de situation sociale se tolèrent facilement alors que les inégalités légères ne se supportent pas.
Le besoin d’égalité et la haine de l’autorité sont devenus des caractéristiques de la mentalité populaire moderne. Le rêve de nombreux travailleurs est de s’emparer violemment des mines, des usines, des chemins de fer, etc., pour les administrer à leur profit. Les formules : la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., synthétisent parfaitement ces aspirations.
L’illusion des classes ouvrières est de croire qu’elles gagneraient quelque chose à cette transformation alors qu’elles y perdraient beaucoup.
Les productions industrielles modernes exigent, en effet, non seulement des capitaux mais surtout des capacités. Sans elles les industries les plus brillantes péricliteraient rapidement.
Le public entier profite des concentrations industrielles actuelles, dues à la combinaison des grands capitaux et des grandes capacités. Il est évident, par exemple, qu’un petit patron n’occupant qu’une dizaine d’ouvriers aura fatalement des prix de revient plus élevés que celui dont l’usine comprend un millier de travailleurs. Le petit patron est en effet obligé, pour vivre et payer ses frais généraux, de prélever une part importante sur le travail de chaque ouvrier, alors qu’un chef d’usine employant, je suppose, mille ouvriers, gagnerait soixante-quinze mille francs par an en se bornant à prélever journellement vingt-cinq centimes de bénéfice sur le travail de l’ouvrier payé cinquante francs par jour.
Réduire les prix de revient, comme le fait la grande industrie, dite capitaliste, c’est, en réalité, accroître l’aisance des ouvriers puisque, avec la même somme, ils peuvent acheter plus d’objets.
L’observation démontre que si le rôle du capital est important dans l’industrie moderne, celui de l’intelligence l’est plus encore. Seul, en effet, le capital intellectuel peut faire fructifier le capital matériel.
Aucune comparaison n’est possible entre la psychologie d’un chef d’entreprise et celle des ouvriers qu’il dirige. Travaillant à ses risques et périls, engageant de gros capitaux et oscillant sans cesse entre la richesse et la ruine, c’est-à-dire entre des sanctions personnelles très rigoureuses, le grand industriel exerce nécessairement, dans la civilisation moderne une action considérable.
« Si la petite île anglaise arrive à nourrir quarante-sept millions d’habitants dans un pays où ne pouvaient vivre, au temps de la reine Elisabeth, que cinq millions de personnes, elle ne le doit pas, comme, le fait observer l’Économiste Lysis, à ses travailleurs manuels, mais à ses chefs d’entreprise, à ses techniciens. »
Les socialistes essaient de persuader aux classes ouvrières qu’elles gagneraient beaucoup plus qu’aujourd’hui en s’emparant des mines, des usines et de tous les moyens de production pour en confier la gestion à l’État.
L’expérience a cependant prouvé, ainsi qu’on l’a souvent rappelé, que les usines administrées par des chefs non intéressés au succès des entreprises donnaient de pauvres résultats. Celles gérées par l’État — tabacs, allumettes, par exemple — fournissent des produits extrêmement coûteux. Celles administrées par des ouvriers — la verrerie de Carmaux, entre autres — donnent des résultats plus médiocres encore, même avec des ingénieurs intelligents mis à leur tête.
La faible valeur des gestions ouvrières est encore démontrée par l’histoire des coopératives de production, qui ont échoué presque partout, alors que les coopératives de consommation, qui vendent, mais ne produisent pas, réussissent généralement.
Des raisons psychologiques très simples expliquent ces échecs. Un directeur à traitement fixe, élu par les travailleurs, n’a ni l’indépendance d’action, ni le pouvoir, ni l’initiative, ni même l’intérêt nécessaire à la bonne marche d’une entreprise.
Un des grands problèmes modernes est la répartition équitable des bénéfices de la production entre les trois sources de cette production : intelligence, capital et travail.
Nombreux furent les essais effectués pour modifier cette répartition.
La solution du problème serait très simple, si les producteurs, participant aux bénéfices, participaient également aux pertes, comme les actionnaires de toutes les entreprises industrielles.
Mais ce que les ouvriers réclament, c’est de participer aux bénéfices et non aux pertes.
Les socialistes soutiennent que les bénéfices devraient revenir en totalité aux ouvriers ; or, comme nous le disions plus haut, il est évident que sans le capital, qui supporte seul l’installation des entreprises et les risques à courir, et sans l’intelligence, qui dirige, aucune production économique n’est possible.
Il est évident aussi que les grands industriels ont tout intérêt à faire participer l’ouvrier aux bénéfices, afin de l’intéresser à la bonne marche de l’entreprise et stimuler son activité. C’est ce qui se fait à peu près partout maintenant.
De nombreuses statistiques démontrent qu’aujourd’hui la part de l’ouvrier grandit constamment alors que celle du capital et de l’intelligence se restreint de plus en plus.
D’après les renseignements fournis par L’Illustration Économique, les bénéfices des entreprises minières se répartiraient de la façon suivante :
« 49 p. 100 à la main d’œuvre, 48,10 p. 100 à l’entretien et à la réfection de l’outillage, 2,90 p. 100 seulement au capital.
Supposons que ces 2,90 p. 100, versés comme rémunération du capital, soient répartis entre les ouvriers, le salaire de chacun s’en trouverait accru de bien peu. »
Examinant les bénéfices d’une des plus prospères usines du monde, celle d’Essen, qui occupait avant la guerre 439.000 ouvriers, recevant par an 870 millions de marks de salaires, le même auteur fait remarquer que la répartition entre les ouvriers de la totalité des sommes distribuées en dividende aux actionnaires n’eût procuré à chacun d’eux que 240 marks par an. L’abandon total des bénéfices aux ouvriers n’ajouterait donc qu’une somme infime à leur salaire.
Non seulement la répartition totale des bénéfices entre les ouvriers n’augmenterait que d’une façon insignifiante leurs salaires, mais en outre cette augmentation provisoire serait rapidement suivie d’une réduction considérable. Bientôt, en effet, la disparition de l’intelligence directrice entraînerait une diminution importante de la production des usines.
Les ouvriers et leurs meneurs se font donc de grandes illusions en supposant qu’une entreprise dirigée par eux, ou simplement sur la gestion de laquelle ils exerceraient un contrôle prépondérant, leur rapporterait plus de bénéfices qu’ils n’en touchent actuellement.
L’expérience et le raisonnement étant sans influence sur les convaincus, les illusions ouvrières restent indestructibles. Malgré toutes les démonstrations, les socialistes continuent à professer à l’égard du capital une haine intense qui, dans les pays où leur influence peut s’exercer, se manifeste par des lois vexatoires, désastreuses pour l’industrie.
Au cours d’une conversation relatée par Le Temps, un observateur autrichien faisait remarquer qu’à Vienne, la municipalité socialiste s’est appliquée par tous les moyens à supprimer peu à peu le capital, à tarir l’une après l’autre toutes les sources de l’énergie et de l’activité humaines : impôts extravagants sur les automobiles, dont le seul résultat a été d’anéantir cette industrie et de priver de travail de nombreux ouvriers ; impôts non moins extravagants sur la fabrication des objets de luxe qui faisait vivre Vienne et dont le prix, démesurément majoré par les taxes, les a rendus invendables à l’étranger, etc.
« Il faut, disait le même observateur, venir à Vienne pour se rendre compte des conséquences lamentables qu’entraîne l’application des doctrines socialistes. »
Un Américain, qui venait de visiter l’Europe, ajoute à ce propos :
« J’ai l’impression que, presque partout, les gouvernements font leur possible pour que ceux qui sont riches cessent bientôt de l’être et que ceux qui ne le sont pas n’aient aucune envie de le devenir. C’est ce dernier point surtout qui est grave. On s’efforce d’imposer à tous la même médiocrité paresseuse. »
« En Amérique, nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’il y ait beaucoup de riches, et le nombre de ceux qui le deviennent s’accroît de jour en jour. Et, cependant, il n’y a pas de pays au monde où les ouvriers touchent d’aussi gros salaires et soient aussi contents. »
Les socialistes se soucient peu de telles considérations. Leurs mesures vexatoires dérivent d’un idéal de basse envie qui ne peut se satisfaire qu’en appauvrissant les riches pour établir l’égalité dans la misère.
La lutte que nous voyons grandir, entre les classes, n’est pas nouvelle. Elle se manifesta bien des fois au cours des siècles et occasionna la chute de puissants empires. La Grèce antique, notamment, en fut victime. De la guerre du Péloponèse à la conquête romaine, l’histoire grecque n’est que le récit des luttes entre les classes fortunées et celles qui ne l’étaient pas. Aveuglés par les mêmes illusions que les socialistes modernes, les Grecs crurent, après avoir acquis l’égalité des droits politiques, pouvoir imposer au moyen de lois l’égalité des conditions. Le seul résultat obtenu fut une série de guerres civiles et de dévastations.
Avant ces dissensions intestines, les Grecs possédaient une civilisation que les peuples mirent bien des siècles à égaler. Des philosophes comme Socrate, Platon et Aristote, des artistes comme Praxitèle, des organisateurs comme Alexandre, illuminaient le monde de leur génie. Un siècle et demi après cette période, unique dans l’Histoire, les luttes sociales avaient conduit la Grèce à une si complète décadence que les Romains n’eurent aucune peine à la réduire en servitude. Les descendants des grands hommes, dont la gloire demeure si vivante encore, furent vendus comme esclaves sur les marchés de Rome. L’évolution des peuples change souvent, mais les lois psychologiques qui en orientent le cours restent invariables.
CHAPITRE III COMMENT L’AMÉRIQUE A RÉSOLU LE PROBLÈME DE LA LUTTE DES CLASSES
L’Histoire se compose surtout du récit des conflits entre peuples et des luttes entre les diverses classes d’un même peuple.
Les conflits entre peuples eurent, parfois, des résultats utiles. C’est par les armes que Rome établit sa civilisation dans le monde et finit par imposer une paix universelle.
Mais si les guerres entre peuples eurent parfois des résultats heureux, celles entre les classes d’un même peuple n’engendrèrent que des désastres et la fin de plusieurs civilisations. Ce sont les dissensions entre classes, nous venons de le voir à l’instant, qui conduisirent la Grèce à la servitude et condamnèrent la république romaine à subir le joug des empereurs.
De nos jours, les guerres entre classes furent également l’origine de lourds désastres. Les luttes sociales de 1848 amenèrent la dictature impériale qui se termina par Sedan.
Des événements plus récents encore ont montré les conséquences des luttes de classes. Elles provoquèrent la décadence de la Russie et le massacre des intellectuels auxquels ce vaste empire devait quelque apparence de civilisation.
L’Italie faillit subir un sort analogue. Elle n’échappa aux massacres et aux ruines qu’enfantent toujours les luttes de classes que par l’énergique intervention d’un dictateur. On sait aussi que ce fut seulement l’influence d’un chef de gouvernement provisoirement doué de pouvoirs dictatoriaux qui sauva la France d’une faillite financière résultant des menaces de luttes de classes dues au pouvoir croissant des socialistes.
Donc, à tous les âges, chez tous les peuples, sous toutes les latitudes, hier comme aujourd’hui, des luttes de classes déterminent fatalement la ruine des peuples qui en sont victimes. Il faut donc considérer comme grands bienfaiteurs de l’humanité les hommes découvrant les moyens sûrs d’éviter de telles luttes.
Une des premières tentatives réalisées pour établir l’union entre les classes sociales est due au Christianisme. Ne pouvant supprimer les différences résultant d’inégalités héréditaires, il promit aux fidèles son paradis futur où tous les hommes seraient égaux.
Cette bienfaisante chimère donna, pendant des siècles, des espérances empêchant les hommes de trop souffrir des inégalités dont ils étaient victimes. Alors même que le Dieu des chrétiens irait rejoindre des divinités du monde antique dans le vaste panthéon où reposent les dieux morts, il faudrait toujours saluer avec respect la grande ombre qui voila aux hommes, pendant de longs siècles, les duretés du sort.
Mais l’heure a sonné où les croyances religieuses ont perdu leur pouvoir pacificateur sur les âmes. Il fallait donc découvrir d’autres moyens pour effacer les inégalités que les peuples modernes ne supportaient plus.
L’union des classes de situations diverses semblant impossible aux socialistes, ils proclamaient la nécessité d’une lutte entre ces classes. Leur but final n’était pas, d’ailleurs, d’établir une égalité générale mais de soumettre, comme ils y réussirent en Russie, les classes supérieures aux classes inférieures. La formule « dictature du prolétariat » résume bien cette conception. Contre de telles menaces l’Europe civilisée cherche à se défendre aujourd’hui.
Ce grand problème de l’union des classes, considéré comme insoluble par des moyens pacifiques, a cependant été résolu de la plus brillante façon aux États-Unis, grâce à l’application de certains principes économiques et psychologiques.
Sous leur influence, l’ouvrier est devenu l’associé et l’ami du patron, et se trouve, on ne saurait trop le rappeler, dans une situation supérieure à celle de la plupart des bourgeois européens.
Le succès obtenu par les Américains est d’autant plus remarquable qu’eux aussi ont dû, comme en Europe, subir des conflits de classes. Sans doute, le socialisme étatiste n’a jamais pu influencer les ouvriers américains, qui le considèrent comme une forme d’esclavage acceptable seulement par des mentalités inférieures ; mais le syndicalisme, très puissant pendant longtemps aux États-Unis, y fut l’origine de sérieux conflits entre ouvriers et patrons avant l’union établie aujourd’hui.
L’association de classes que la mentalité et les intérêts semblaient devoir toujours séparer, a eu pour auteurs des industriels éminents, doués d’une sagacité économique et psychologique fort remarquable.
La fusion des classes obtenue par eux a été constatée dans beaucoup de publications, et tout récemment encore, par une délégation d’ouvriers anglais envoyée en Amérique par le Daily Mail.
Les rapports de ces délégués ont été traduits par la Société d’Encouragement pour l’Industrie ; ils sont précédés d’un résumé de M. de Fréminville où est montré à quel point sont devenues cordiales les relations entre ouvriers et patrons.
« La prospérité actuelle de l’industrie des États-Unis, écrit cet auteur, résulte, dans une grande mesure, de relations entre patrons et ouvriers absolument différentes de celles qui existent dans les usines de la Grande-Bretagne. Ces relations reposent, du reste, sur une conception entièrement nouvelle des intérêts du patron et de l’ouvrier. »
En Amérique, patrons et employés sont des associés ; en Angleterre et en France, des ennemis. Cette brève formule condense leur histoire.
La principale cause de la situation actuelle de l’industrie américaine tient, en grande partie, à l’application de divers principes fondamentaux dus au grand industriel Taylor.
« Avant lui, on se trouvait en présence de conceptions économiques contradictoires. Les uns croyaient que le chômage, et par conséquent la misère que l’ouvrier avait dû subir périodiquement, ne pouvait être évité qu’en limitant la production. A ces assertions, Taylor et son école opposaient que le plus bas prix de revient est parfaitement compatible avec le salaire le plus élevé ; le haut salaire de l’ouvrier, augmentant sa puissance d’achat, crée pour l’industrie un marché énorme, en face duquel la surproduction n’est pas à craindre.
« Un état de choses nouveau succéda bientôt à celui que Taylor rencontrait en prenant contact avec l’industrie. Les patrons comprirent très vite qu’une production infiniment supérieure à celle d’autrefois était possible, mais qu’il fallait, pour l’obtenir, organiser le travail dans ses moindres détails, éviter à l’ouvrier toute fatigue inutile, le payer largement afin de l’intéresser à l’application de toutes les mesures de nature à augmenter sa production. L’ouvrier devait être traité en collaborateur, en associé ; il fallait tout faire pour améliorer ses conditions d’existence.
« L’ouvrier s’est facilement prêté à l’emploi des nouvelles méthodes. Les syndicats eux-mêmes, renonçant aux luttes antérieures, se sont laissé entraîner dans le mouvement général.
« Suivant la nouvelle école, l’ensemble des ouvriers constituerait l’énorme majorité des consommateurs, le marché même de l’industrie. Ce marché est d’autant meilleur que la puissance d’achat de l’ouvrier est plus grande, c’est-à-dire que les salaires sont plus élevés, et que les produits de l’industrie peuvent être offerts à des prix plus bas. »
Tous les délégués anglais qui ont constaté les résultats des méthodes américaines venaient d’un pays en proie à une crise industrielle d’une gravité exceptionnelle, dont les anciennes formules de la lutte des classes, du contrat collectif, des démarcations jalouses entre ouvriers et patrons, de la restriction de la production, n’avaient pu donner la solution.
Ce qui précède montre nettement que la mentalité des ouvriers américains est devenue fort différente de celle des travailleurs anglais et français, en lutte constante avec le patronat. M. A. de Tarlé a très bien montré dans les lignes suivantes les formes de ce conflit en Angleterre :
« Même lorsque les meneurs des Trade’s unions permettent aux ouvriers de travailler, ils restreignent leur travail de telle sorte qu’il en résulte les plus graves inconvénients. Par exemple, un navire est retenu au port 24 heures de plus qu’il ne faudrait, parce que à la fin de la journée il reste quelques rivets à poser, et que les ouvriers refusent de travailler les quelques minutes nécessaires pour achever la réparation. « Les mécaniciens travaillant aux pièces ne doivent fixer que 300 à 360 rivets dans la même journée. Aux États-Unis, ils en fixent 700. Un ouvrier anglais ne peut pas travailler aux pièces sans y être autorisé par son syndicat. La plupart des usines sont fermées aux ouvriers non syndiqués. Les Américains estiment que ce système est un crime économique dont pâtit le consommateur, car il empêche l’industrie britannique de soutenir la concurrence étrangère. »
Le rapporteur qui résume les dépositions des ouvriers anglais pose les questions suivantes :
« Les salaires élevés, aujourd’hui de règle aux États-Unis, sont-ils la cause de la prospérité actuelle ou son effet ? La production élevée a-t-elle succédé aux salaires élevés, ou vice versa ? »
Ces questions ont été posées à toutes les personnes compétentes. L’opinion générale était nettement que la politique des hauts salaires a précédé la production plus importante et plus économique et, par conséquent, la consommation et la prospérité plus grandes.
D’après les dernières statistiques le marché national consommerait 92 p. 100 des marchandises produites aux États-Unis. L’Amérique peut donc se passer aisément de l’Europe et n’a pas à craindre de surproduction, puisqu’elle consomme presque tout ce qu’elle produit.
Ne pouvant rapporter ici toutes les intéressantes observations consignées dans les rapports des ouvriers anglais, j’en citerai seulement quelques-unes.
Suivant les enquêteurs, plus de 87 p. 100 de l’industrie des États-Unis sont entre les mains des grandes Compagnies. Le capitalisme, si redouté des socialistes européens, est un des principaux éléments de succès de l’industrie américaine. Les enquêteurs ont constaté que les grosses usines, exigeant naturellement d’importants capitaux, sont bien plus avantageuses pour les ouvriers que les petites.
Le problème de la participation aux bénéfices a été résolu de la plus simple façon, en Amérique. Les chefs d’entreprise facilitent aux ouvriers l’achat d’actions de leurs usines.
C’est une méthode dont j’avais signalé l’importance il y a fort longtemps.
Le système du travail aux pièces est peu pratiqué aux États-Unis. Les salaires sont rarement au-dessous de dix livres par semaine (environ douze cents francs de notre monnaie actuelle ou soixante mille francs par an).
L’ouvrier américain touche, généralement, une pension quand il est trop âgé pour travailler. Des assurances mettent sa famille à l’abri, en cas d’accident.
L’amélioration du confort de l’ouvrier américain est l’objet de méticuleuses recherches. L’expérience a prouvé que de telles améliorations sont aussi profitables au patron qu’à l’ouvrier. C’est ainsi qu’il a été constaté qu’en munissant les tabourets de dossiers, l’ouvrier était moins fatigué et son rendement sensiblement accru.
Association entre patrons et employés, hauts salaires, soins constants donnés aux ouvriers, perfectionnements de l’outillage : telles sont les causes principales de la prospérité industrielle des États-Unis. Elle devient chaque jour supérieure à l’industrie européenne, rongée par la lutte des classes et les illusions socialistes.
L’association amicale entre patrons et ouvriers est l’application d’un principe psychologique que connaissaient sûrement les hommes de la préhistoire, mais si fréquemment oublié qu’il faut le redécouvrir constamment.
Cet antique principe peut être formulé dans les termes suivants : l’intérêt individuel étant très supérieur à l’intérêt collectif, c’est toujours au premier qu’il faut s’adresser pour agir sur les hommes.
La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants bien faibles auprès de l’intérêt personnel. Quand un chef d’usine américain donne à ses ouvriers des salaires leur permettant de se procurer les commodités les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant l’exemple rapporté plus haut, il se préoccupe de leur bien-être au point de faire mettre des dossiers aux anciens tabourets traditionnellement utilisés dans les ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces besoins de philanthropie humanitaire que nos chefs d’usine aiment à manifester quelquefois. En améliorant le sort de l’ouvrier, le patron américain cherche simplement à améliorer son propre sort. Il sait que ces deux ordres d’amélioration sont solidaires. Cette élémentaire constatation a permis de mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont les effets deviennent chaque jour plus menaçants en Europe.
Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, l’ouvrier américain, avec un nombre d’heures de travail inférieur à celui de ses confrères français, fournit un rendement trois ou quatre fois supérieur, comme plusieurs ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est donc naturel qu’à un rendement plus grand corresponde un salaire plus élevé.
En résolvant le problème de la lutte des classes, posé depuis des siècles, les industriels américains se sont révélés économistes habiles et psychologues plus habiles encore.
Les croyances à forme religieuse n’étant influençables ni par l’observation ni par l’expérience, un adepte de la religion socialiste ne saurait être impressionné par la comparaison entre l’état misérable des ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation heureuse des ouvriers américains, collaborateurs du capitalisme. Égalité dans la misère d’un côté, égalité dans l’aisance de l’autre.
Mais si les faits que résume la précédente étude ne peuvent influencer les socialistes, ils montreront aux chefs de nos grandes entreprises que la prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises dépend beaucoup du bien-être des ouvriers. Privé de confortable à l’usine, et souvent aussi à son propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au cabaret les moments heureux dont chaque être a besoin. Il s’y laisse facilement influencer par les promesses de paradis que lui font entrevoir les adeptes de la foi socialiste. A défaut de réalités fuyantes, elles donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur.