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L'évolution actuelle du monde

LIVRE PREMIER LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE

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CHAPITRE PREMIER LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES DANS L’HISTOIRE

Les sentiments et les passions qui mènent les hommes ont peu varié, mais les peuples furent successivement soumis à des influences qui les orientèrent de façons différentes.

Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours guidé l’homme au cours de son histoire, sont venues s’ajouter les forces nouvelles, issues des laboratoires. Elles ont transformé les civilisations. En moins d’un siècle, quelques-unes de ces forces : la vapeur, et l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des peuples des influences beaucoup plus profondes que toutes celles subies pendant la succession des âges antérieurs.

Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop connu pour qu’il soit utile de l’étudier longuement, il suffira de rappeler à quel point une seule des découvertes modernes, celle des forces motrices extraites de la houille, a changé la vie sociale des nations et conditionne les volontés des gouvernements.

La vie politique du monde est en partie soumise, aujourd’hui, au prodigieux pouvoir que la science a fait surgir de l’inerte houille, considérée, il y a un siècle à peine, comme une insignifiante matière. C’est, d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous les éléments de la civilisation moderne, mais aussi des moyens de destruction d’une puissance telle que dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir instantanément les plus brillantes capitales.

Les peuples possédant des mines importantes de houille — ou de son succédané, le pétrole — détiennent, par ce seul fait, une supériorité économique et politique immense.

C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer les mers et, par conséquent, le commerce du monde. Ce ne furent pas du tout, comme on l’a répété parfois, les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien la découverte de mines nouvelles de houille sur son territoire, qui la conduisit à son haut degré de prospérité. La houille fut l’origine de la puissance industrielle de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale sur tous les points du globe. De cette prétention une guerre mondiale devait fatalement sortir. Les autres causes invoquées pour expliquer les origines du conflit sont accessoires.

Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme au point de vue commodité, mais sa production reste limitée. C’est pourquoi nous voyons tous les peuples rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les sources d’un si précieux liquide.

Le pétrole et la houille ont déterminé la politique mondiale de l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture, elle est obligée d’importer ses vivres. Ils sont payés avec des marchandises fabriquées dans ses usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt le chômage.

Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle des forces motrices grandit chaque jour dans la vie politique des peuples. Leur influence ne se fait pas sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités de l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant de charbon et n’étant pas très sûr que l’Amérique lui en fournira toujours, négocie d’importants traités avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir exploiter à son profit les mines de Sibérie.

Le rôle considérable joué dans l’histoire politique des peuples par les découvertes scientifiques permet de pressentir les transformations que d’autres découvertes feront surgir.

Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique qui changerait entièrement les conditions d’existence des hommes, on peut dire que la nature contient des forces inutilisées encore, telles que la chaleur solaire, qui seront sûrement captées.

Dans un travail déjà ancien je faisais observer que la machine à vapeur qui utilise à peine la dixième partie du charbon qu’elle consomme était un instrument barbare destiné à figurer comme curiosité dans les musées de l’avenir.

Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite du charbon, sous forme d’électricité, au fond des mines, pourra être expédiée au loin par de simples fils.

A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est si grand se trouvent des forces immatérielles dont l’action fut toujours considérable et même prépondérante à certaines périodes de la vie des peuples.

Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des laboratoires et qui ne se contestent pas, le monde continue à être régi par une série de forces mystiques extériorisées sous forme de croyances religieuses ou politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles gouvernent les peuples depuis les origines de l’Histoire et leur forme seule a changé.

Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de Mahomet servirent de base à de grandes civilisations ont vu leur prestige pâlir ou disparaître. Mais elles ont été remplacées par des illusions politiques ou sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique analogue à celui des anciens dieux.

Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples, et aussi celle de leurs maîtres, est, comme je l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une définition facile. Il se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir surnaturel à des dieux, des dogmes ou des formules. L’homme soumis à une croyance religieuse est un mystique. Robespierre, faisant couper hâtivement des têtes pour établir le règne de la vertu, était un mystique. Mystique au même degré, le communiste persuadé que la réalisation de l’évangile judéo-germanique de Karl Marx ferait surgir le paradis ici-bas.

La force de l’homme dominé par une croyance mystique devient considérable. Rien ne lui semblant au-dessus du triomphe de sa foi, il sacrifiera sa fortune et sa vie pour l’imposer.

Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement, aucun argument ne pourrait l’influencer. L’amour maternel lui-même cède devant elle. A l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait en Perse, les femmes, plutôt que de renoncer à leur foi, amenaient elles-mêmes leurs enfants aux bourreaux et les voyaient déchiqueter sous leurs yeux avec une délirante joie. En Russie, il existe encore des sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les hommes et les femmes s’imposent les plus atroces mutilations, et nous ne sommes pas très loin du temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient à des centaines d’hommes de périr avec eux sur des bûchers.

La force du bolchevisme est justement de posséder un certain nombre de convaincus disposés à ravager le monde pour faire triompher leur croyance.

Comment naît, grandit et meurt une foi mystique ? J’ai trop souvent traité ce sujet dans mes livres pour y revenir encore. D’une très sommaire façon, on peut dire que la persistance du mysticisme dans l’Histoire tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs tenus pour infaillibles.

Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd ses dieux, il cherche aussitôt à les remplacer. La doctrine socialiste possède, aujourd’hui, le pouvoir mystique attribué aux anciennes divinités.

Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant longtemps méconnu, et le mot mysticisme lui-même, de plus en plus usité en politique aujourd’hui, était, il y a une quinzaine d’années à peine, employé presque exclusivement dans un sens religieux. Me trouvant un jour avec Bergson chez Émile Ollivier, nous eûmes une longue discussion sur le vrai sens du mot mystique. Bergson m’opposait les dictionnaires accumulés sur une table pour me prouver que ce terme ne pouvait avoir qu’une signification religieuse. Cet avis n’était pas le mien, puisque je venais d’écrire un livre sur La Révolution Française, où je montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme dans cette grande tragédie.

Je ne convertis naturellement personne, mais je suis certain qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs, j’aurais plus de succès. Une preuve m’en fut récemment fournie par un petit livre publié sous ce titre : Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire, écrit par un ancien Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué universitaire, la connaissance du rôle du mysticisme dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable à celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas.

Les idées ne triomphant en France qu’après avoir passé par l’Université, l’action du mysticisme dans la politique ancienne et moderne deviendra bientôt une vérité classique et se substituera à des interprétations dites rationnelles qui n’expliquaient rien[1].

En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives du Nil à celles du Gange, il a peuplé le monde d’êtres divins, imaginaires sans doute, mais assez puissants cependant pour avoir orienté de grandes civilisations.

De nos jours, les dieux personnels ont fait place à des formules mystiques douées de magiques pouvoirs et capables, elles aussi, d’asservir les âmes.

Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale possible qu’une autre foi mystique. Il n’en est plus de même maintenant. Des nécessités économiques impérieuses, ignorées de nos pères, se dressent contre les formes diverses du mysticisme.

Mais quelle que soit la puissance des forces économiques nouvelles, aujourd’hui, comme hier et probablement comme demain, les peuples auront besoin d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se tournent vers le socialisme, le communisme et les pires formes de l’illusion, c’est surtout parce que, ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs âmes, ils cherchent à en découvrir d’autres, capables d’orienter leurs pensées et leurs volontés.

A côté des influences mystiques qui mènent les peuples, il faut placer les influences affectives, c’est-à-dire cette gamme immense des sentiments et des passions qui dirigent la conduite. Comme les forces mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles qu’on pourrait croire irrésistibles.

Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous aurons à montrer combien est faible le rôle de la raison devant les influences mystiques et affectives qui jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront longtemps sans doute à le gouverner encore.

CHAPITRE II COMMENT NAISSENT LES OPINIONS ET LES CROYANCES. ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE

Des âges les plus reculés aux temps modernes, la crédulité a joué un rôle fondamental dans l’histoire. Elle a créé des divinités puissantes qui ont orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations. Elle a fait surgir du néant les pyramides, les pagodes, les cathédrales et toutes les merveilles de l’art qui ont embelli la vie. Sans la crédulité, l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes, disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre pâture.

La crédulité antique peupla le monde d’une légion de divinités de l’existence desquelles on ne doutait jamais.

Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes ou nuisibles, redoutables toujours, se mêlèrent constamment aux actions des hommes. Quelques rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini par douter de leur existence, mais son scepticisme n’avait pas d’écho.

L’histoire des dieux de tous les âges constitue un des plus merveilleux et des plus instructifs phénomènes de la psychologie. Que des peuples arrivés aux phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer comme indubitablement prouvée l’existence de divinités purement chimériques, montre clairement que l’imagination est capable de créer des phénomènes illusoires tenus ensuite pour d’incontestables vérités. En dehors des phénomènes scientifiques expérimentalement démontrés, on peut toujours se demander où finit la vérité et où commence l’erreur.

Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se croyait libéré de toutes les illusions du passé, la raison pure devenait son seul guide.

L’observation plus attentive des faits a prouvé cependant la persistance de l’antique crédulité. En dehors des laboratoires, cette crédulité — crédulité religieuse, crédulité politique, crédulité pour toutes les formes du merveilleux, — continue à dominer les esprits.

Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité n’est pas du tout un simple résultat de l’ignorance puisqu’elle s’observe, ainsi que le démontrent les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus illustres savants. Les vieilles croyances religieuses, la magie et le spiritisme, trouvent chez eux de fervents adeptes.

Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque où je cherchais à déterminer les sources psychologiques des opinions et des croyances qui ont le plus influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la foi d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit le Créateur des mondes innombrables qui peuplent l’espace laisser périr son fils dans un affreux supplice, pour racheter la faute de lointains ancêtres. De telles énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres de la raison comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne leur a pas semblé prodigieux de voir un Dieu assez féroce pour condamner au feu éternel de faibles créatures ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides décrets.

Des croyances du même ordre observées dans toutes les religions, chez tous les peuples, démontrent d’une péremptoire façon que l’absurdité d’un dogme ne saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la plus haute n’empêche pas la croyance dans des dogmes qu’aucun argument rationnel ne saurait défendre.

Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène en constatant que la genèse des connaissances scientifiques et celle des croyances obéissent à des formes de logique différentes superposées quelquefois, mais ne s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée maintenant.

En dehors des besoins organiques à la satisfaction desquels est consacrée la plus grande partie de son existence, l’homme est orienté dans la vie par des opinions plus ou moins provisoires et des croyances généralement durables.

Croyances et connaissances sont des opérations mentales fort différentes.

Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires contrairement à l’opinion de plusieurs philosophes.

Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui fait admettre en bloc une doctrine et accepter ses prescriptions.

Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion mentale et rarement la raison sont les facteurs habituels des opinions et des croyances.

La connaissance diffère beaucoup de la croyance, c’est une opération consciente lentement édifiée par l’observation et l’expérience. L’humanité eut pendant longtemps des croyances avant de posséder des connaissances.

Croyances et connaissances appartenant à des cycles différents de la vie mentale, ne s’influençant pas, on comprend que des hommes éminents puissent professer d’enfantines croyances. Admettre par exemple, comme d’indiscutables certitudes les plus chimériques réminiscences de la sorcellerie du moyen âge.

Ce serait donc une illusion de croire que la compétence sur certains sujets scientifiques doive s’accompagner d’une compétence égale sur des sujets religieux ou politiques.

Les croyances politiques et religieuses ont des raisons que la logique rationnelle ignore et n’influence guère.

On verra par les exemples qui vont suivre que la crédulité continue à jouer un rôle essentiel dans l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous avons consacré un chapitre spécial à son étude.

Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des morts, le sabbat, le diable, les maléfices, etc., exercèrent une grande influence. De leur pouvoir, nul ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient leurs relations avec le diable et confessaient, malgré la crainte des supplices, s’être rendus au sabbat.

Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si nombreux que les bûchers destinés à brûler vifs les sorciers ne s’éteignaient guère. De savants ouvrages rédigés par des magistrats éminents indiquaient la marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons.

Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous Louis XIII. Convaincu d’avoir envoyé une légion de diables dans le corps des Ursulines de Loudun, Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan.

Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de diables, de larves, de fantômes, fils des ténèbres, avait fini par s’évanouir. On croyait les sorciers relégués dans des villages éloignés de toute civilisation.

La crédulité étant indestructible, les illusions ont changé de forme, mais sans disparaître. C’est ainsi que de nos jours on a vu renaître et grandir, sous des aspects à peine différents de ceux du passé, toute l’antique magie : évocation des morts au moyen de tables tournantes, lévitation, matérialisation des esprits, etc.

Des savants célèbres furent victimes de ces illusions. Le grand chimiste William Crookes assure avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme qui se matérialisait journellement devant lui. Le distingué physicien anglais Lodge a publié un livre où il relate, avec force détails, l’existence que mène dans un autre monde son fils Raymond, tué à la guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir vu et examiné longuement un guerrier casqué sorti du corps d’un médium.

De telles croyances, appartenant au domaine de l’irrationnel, ne peuvent être discutées. Les millions d’hommes persuadés que l’archange Gabriel fut envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les fondements d’une religion nouvelle ne sauraient être influencés par aucun raisonnement. La foi du croyant, ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu constater moi-même, par diverses expériences, avec quelle facilité les savants se laissent illusionner dès qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique.

La crédulité est infinie même sur des sujets de science pure. Il suffit que les opinions soient suggérées par des hommes auxquels leur situation confère un grand prestige. Les lettres de personnages illustres, fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, et insérées dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, la polarisation des rayons uraniques affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire des fameux rayons N en sont de mémorables exemples.

L’histoire des faux autographes est trop connue pour qu’il soit utile de la rappeler. On sait que cette prodigieuse aventure fournit à Daudet les éléments de son roman : L’Immortel.

L’histoire de la polarisation supposée des rayons uraniques est aussi caractéristique. Lorsque Becquerel découvrit, en 1895, après Paul de Saint-Victor, les émanations spontanées de l’uranium, il crut se trouver en présence d’une sorte de phosphorescence et il institua des expériences « prouvant catégoriquement suivant lui que les rayons émis se réfractent, se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la lumière ».

Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au moyen d’expériences relatées dans mon livre L’Évolution de la matière, fut acceptée pendant trois ans par tous les savants de l’Europe et retarda considérablement la découverte des phénomènes radio-actifs. On reconnut finalement, comme je n’avais cessé de le répéter, être en présence d’une force jusqu’alors inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique.

Le cas des rayons N, que tous les physiciens français crurent voir pendant deux ans et n’aperçurent plus une seule fois quand fut dissipée la suggestion dont ils étaient victimes, est plus instructif encore.

Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je me bornerai à rappeler que la découverte illusoire des rayons N fut faite par un professeur auquel ses titres académiques conféraient un grand prestige. Ce professeur, de tempérament très nerveux, possédait à un haut degré le pouvoir de suggestion particulier plusieurs fois observé en Europe et dans l’Inde surtout, qui fait admettre comme réalités toutes les affirmations du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien Mascart, que délégua l’Académie des Sciences pour aller constater au laboratoire de l’inventeur l’exactitude de ses assertions, fut victime de cette prodigieuse hallucination : mesurer la déviation et la longueur d’onde de rayons qui n’existaient que dans la cervelle du suggestionneur.

Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie pour récompenser l’auteur de cette grande découverte et pendant deux ans les Comptes rendus de l’Académie des sciences fourmillèrent de notes où étaient décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses de ces rayons. M. Jean Becquerel annonçait les avoir chloroformés ; M. d’Arsonval faisait à leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent ami, Émile Picard, en perdait le sommeil.

L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs que par de légères variations d’éclat d’une plaque phosphorescente sur laquelle ils étaient projetés. Ce qui explique un peu la suggestibilité des savants croyant les observer.

L’illusion collective fut brusquement dissipée par la célèbre expérience d’un physicien étranger auquel l’inventeur des rayons N montrait la déviation supposée de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant été subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur des rayons N continua néanmoins à mesurer la prétendue déviation des imaginaires rayons.

L’expérience était catégorique. Elle fut définitive puisqu’aucun des physiciens qui avaient vu tant de fois les rayons N ne parvinrent jamais à les revoir. L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des sciences cessa brusquement.

Il serait facile de multiplier des exemples analogues du rôle de la crédulité, surtout dans les sciences demi-exactes comme la médecine.

Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes les lois générales de la naissance et de la propagation des croyances :

1o Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel sont complètement indépendants et ne s’influencent pas.

2o Des savants éminents peuvent perdre tout esprit critique dès qu’ils pénètrent dans le cycle de la croyance.

3o L’absurdité des dogmes — dogmes religieux et politiques, — ne saurait nuire à leur propagation.

4o Les croyances mystiques s’établissent et se propagent par l’influence du prestige, de la suggestion et de la contagion. Le raisonnement ne joue aucun rôle dans leur propagation.

5o La conversion à une croyance mystique se fait souvent instantanément comme celle de Pauline dans Polyeucte adoptant brusquement une religion dont elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant : « Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée ! »

6o Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination qui fait admettre comme des réalités toutes leurs suggestions.

7o La caractéristique d’une croyance mystique quelconque est de n’être influençable ni par l’observation, ni par l’expérience, ni par le raisonnement.

8o La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que par une suggestion plus forte. Le croyant ne renonce alors à sa croyance que pour en adopter une autre du même ordre.

9o Certaines croyances politiques, telles que le socialisme et le communisme, se répandent surtout parce que, possédant tous les caractères des croyances religieuses, elles créent rapidement la foi.

10o Le croyant éprouve toujours un besoin intense de propager sa foi et sacrifie volontiers sa vie et celle des autres pour la faire triompher.

11o La vision d’un phénomène d’ordre mystique par de nombreux témoins ne prouve rien en faveur de sa réalité. Les témoignages des milliers d’hommes ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais constitué une preuve de l’existence du diable et du sabbat.

12o L’origine mystique des croyances les différencie des simples opinions. Ces dernières sont constituées par l’adhésion momentanée à une proposition. C’est pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance, réussit à modifier les opinions.

13o Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit mystique reste indestructible.

CHAPITRE III LES CONFLITS ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS

Parmi les éléments divers qui orientent la vie des peuples il faut encore citer, à côté des besoins matériels et des influences mystiques, l’impérieuse volonté des morts.

La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme des vivants, commence à étudier celle des morts dont l’invisible armée domine le monde et gouverne l’Histoire.

Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que reposent les morts. Continuant à vivre en nous-mêmes, ils sont les vrais maîtres de la plupart de nos actions. Quand nous croyons agir librement, nous obéissons, le plus souvent, à leurs volontés.

Cette armée des morts représente ce qu’on appelle très justement l’âme d’une race, âme d’autant plus forte que la collectivité constituée par les morts est plus homogène.

Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser une race au moyen de morts possédant des volontés communes et agissant, par conséquent, d’identique façon dans les circonstances importantes, demande généralement des siècles.

Comment se forme l’âme d’une race ?

Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions ou des conquêtes représente une simple poussière d’individus, momentanément agrégée par la volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que le chef disparaît ou que sa puissance faiblit.

Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut qu’elle ait subi, comme en Prusse, une discipline militaire rigoureuse, ou qu’elle ait accepté pendant des siècles, comme en Angleterre, un réseau de traditions, de coutumes et de croyances identiques.

Lorsque les caractères psychologiques d’une race sont suffisamment fixés, ils se transmettent par l’hérédité avec autant de régularité que les caractères anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui donne une même orientation de conduite.

A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant l’armature mentale de la race, se superpose l’âme individuelle consciente sans cesse modifiée par le milieu, les événements, l’éducation, etc.

Cette âme individuelle présente souvent la mobilité des vagues de la mer, mais, chez les races stabilisées, ses oscillations sont limitées par l’influence de l’âme ancestrale.

Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de celle des vivants par certains caractères, — notamment la fixité.

Toujours conservateurs, les morts possèdent des volontés impérieuses qui ne fléchissent pas.

Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts de la race, c’est-à-dire la vie des morts, est aussi menacée que celle des vivants. Ce furent les morts qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par une mobilisation imprévue à renoncer instantanément à ses intérêts journaliers pour marcher à la frontière.

Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en cas de guerre ne recula. Pourquoi ? Leur obéissance spontanée fut-elle le fruit de réflexions rationnelles ? En aucune façon. Elle eut pour unique source l’irrésistible volonté des morts.

Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent pas les vivants qui ne sentent pas comme eux. C’est l’armée des morts qui força l’Angleterre à donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de l’Autriche à se diviser en États distincts. Le rôle des morts dans les origines de la dernière guerre fut considérable.

La puissance des morts est si forte qu’elle ne peut être détruite que par celle d’autres morts. C’est justement ce qui arrive lorsqu’on croise des individus de races diverses. Les morts d’origines différentes ne s’accordant pas impriment à l’âme consciente des impulsions contradictoires. C’est pourquoi les croisements sur une grande échelle dissocient rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des influences contraires, un peuple de métis est comparable au vaisseau voguant sans gouvernail au gré des vents.

C’est pour avoir méconnu ces principes que les Espagnols perdirent toutes leurs colonies alors que les Anglais, qui ne se mélangent pas aux indigènes, ont conservé les leurs.

Les observations précédentes, vérifiées par des expériences séculaires, conduisent à une loi fondamentale de la politique moderne que beaucoup d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler de la façon suivante :

Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle très faible dans la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, et non les institutions qu’on voudrait lui imposer, oriente sa destinée.

Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier cette assertion. Il suffit de considérer des pays voisins soumis à des institutions identiques, mais formés de races différentes. Tel est, précisément, le cas de l’Amérique.

Elle forme deux grands continents presque entièrement séparés : les États-Unis d’Amérique du Nord, habités par des Anglo-Saxons, et les États de l’Amérique du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins mélangés d’éléments indigènes.

Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique aient adopté les institutions politiques des États-Unis : séparation des pouvoirs, ministres, parlement, liberté de la presse, c’est-à-dire toute la façade des institutions démocratiques, elles n’ont pu arriver à aucune stabilité. Des dictatures absolues sont restées, jusqu’à présent, leur seul régime réel.

De ce qui précède, on déduit facilement qu’une grande différence existe entre les peuples dont l’âme a été fixée par un long passé et ceux dont l’âme ne l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les seconds, subir des révolutions violentes ; mais le passé, c’est-à-dire l’action des morts, reprend bientôt son empire. Ce fut justement le cas de l’Angleterre lorsque le hasard des élections amena les socialistes au pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de celui des conservateurs.

La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte de ses morts lui confère une grande force, mais cette stabilisation peut devenir, si les morts sont par trop influents, une cause d’arrêt et même de décadence. Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme stable, sont à la merci de tous les hasards et sans lendemain assuré, les nations trop stabilisées, c’est-à-dire dont l’élément conservateur est trop actif, ont souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. Fréquemment en retard, elles n’arrivent parfois à s’adapter aux nécessités nouvelles qu’au prix de révolutions violentes.

Les morts étant très conservateurs entrent parfois en lutte avec les vivants, condamnés au changement par les variations de milieu. Les peuples oscillent alors entre des combinaisons politiques extrêmes, suivant que les vivants ou les morts ont momentanément triomphé.

Ces conflits entre les vivants et les morts furent observés en France comme en Angleterre, mais beaucoup plus fréquemment dans le premier de ces pays, dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les unes des autres que par un petit nombre d’années. A la grande révolution qui prétendait établir l’égalité et la liberté, succède un dictateur militaire qui supprime toutes les libertés et rétablit, par la noblesse qu’il institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé par des souverains prétendant ramener plus ou moins l’ancien régime, puis par un roi constitutionnel que renversent les révolutionnaires socialistes. Ces derniers finissent par effrayer tellement la nation que l’immense majorité du peuple acclame un dictateur dont les erreurs psychologiques conduisirent la France à la ruine après une prospérité passagère.

La République qui le remplaça dure depuis plus de cinquante ans ; mais si elle évita les révolutions dynastiques, elle n’empêcha nullement les changements de régime. Sur une dizaine de présidents de la République, la moitié furent forcés de quitter le pouvoir et les formes du gouvernement oscillèrent entre le conservatisme excessif, sous la présidence d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins excessif durant la longue période des persécutions religieuses.

La grande guerre mit momentanément fin à ces dissensions. Elles reprirent bientôt et la France est retombée encore dans ses perpétuelles oscillations entre l’anarchie et la réaction.

Elle se trouve actuellement dans une période où dominent les influences extrémistes : menaces contre le capital et l’industrie, luttes de classes, persécutions religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions résultent des conflits entre les vivants et les morts.

CHAPITRE IV LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE

Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la philosophie universitaire, cherche toujours à expliquer par la logique rationnelle des événements auxquels, en réalité, cette logique fut toujours étrangère.

Le savant, dans son laboratoire, a comme base de ses raisonnements l’expérience et l’observation. Les multitudes raisonnant fort peu n’ont que des opinions suggérées.

En dehors des sujets purement scientifiques, les hommes les plus instruits n’ont pas souvent des opinions mieux fondées que celle des foules. C’est pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée d’erreurs.

A ne considérer même que quelques-uns des événements accomplis depuis cent cinquante ans, on pourrait dire que notre histoire est, en grande partie, créée par des erreurs de psychologie.

Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent Napoléon à entreprendre les campagnes d’Espagne et de Russie, qui préparèrent sa chute. Une autre erreur de psychologie détermina Charles X à faire afficher les ordonnances qui le renversèrent.

Une erreur de psychologie plus importante encore conduisit Napoléon III à favoriser l’entreprise de la Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de lui pouvait facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa devait bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin de l’Empire.

Cette erreur si chargée de conséquences ne fut pas seulement une erreur impériale, mais une erreur collective, car la majorité des Français, y compris les journalistes influents et les universitaires, accueillirent avec enthousiasme la victoire de la Prusse.

La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la conséquence d’une lourde erreur de psychologie commise par l’empereur Guillaume. Il croyait raisonner très juste en supposant qu’un peuple de marchands sans armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, n’aurait jamais l’idée d’entrer dans une guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait nullement. On pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux dépassant les limites fixées.

Rationnellement assez juste, cette argumentation était très fausse au point de vue de la logique collective. Plus familier avec les lois de cette logique spéciale, le Kaiser eût compris que l’amour-propre blessé d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. Il fut vaincu, en réalité, pour avoir ignoré que les lois de la logique rationnelle et celles de la logique collective n’ont pas de commune mesure.

Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation de la conduite des peuples conduit, le plus souvent, à de graves erreurs. On le vit une fois encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes, appuyés par plusieurs professeurs éminents de la Sorbonne, affirmaient qu’une guerre avec l’Allemagne étant rationnellement impossible, il fallait réduire les armements.

La psychologie enseigne l’art difficile de manier les foules et de transformer au besoin leurs sentiments. Shakespeare en donne un exemple frappant dans le discours attribué par lui à Antoine haranguant la foule devant le cadavre de César. Bismarck en fournit un exemple probablement plus réel lorsque, utilisant l’irritabilité du peuple français, il falsifia quelques mots d’une dépêche inoffensive dans le but de provoquer une explosion de fureur nationale assez forte pour déclencher la guerre dont ne voulaient ni le roi de Prusse, ni l’empereur des Français.

L’art de gouverner est, en grande partie, formé de la connaissance des réactions collectives sous l’influence d’excitations diverses.

Ces réactions sont soumises à des lois générales qu’il serait facile de déterminer, si elles étaient identiques d’un peuple à un autre. Mais elles varient suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc., réagissent différemment sous des excitations identiques. Bismarck n’eût probablement pas obtenu en Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les mêmes résultats qu’en France.

Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie individuelle n’ont que de lointains rapports avec celles de la psychologie collective que le gouvernement des hommes est si difficile.

Cette difficulté est accrue par le phénomène des transformations de personnalités, qui se manifeste à certains moments de la vie des peuples, notamment pendant les grandes périodes révolutionnaires.

Contrairement aux idées généralement admises, la personnalité de chaque être n’est qu’une synthèse, ou même qu’une simple addition de personnalités multiples superposées. Ces diverses personnalités se manifestent quand les circonstances de la vie viennent à changer.

La constance apparente de notre individualité résulte simplement de la constance du milieu où nous vivons. Encadré par le groupe social dont il fait partie et ses occupations journalières, l’homme ne change guère. Si, au contraire, les circonstances viennent à se modifier, il sera transformé ; l’homme doux pourra devenir violent ; le pacifiste, belliqueux ; le vertueux verra se désagréger ses vertus.

J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation de la conduite des grandes assemblées de la révolution française. Elle seule permettait d’expliquer comment des bourgeois pacifiques : notaires, magistrats, médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires faisant couper des têtes par milliers, arracher les restes des rois de leurs tombeaux, briser des monuments précieux, etc. La tourmente passée, les mêmes hommes, devenus les serviteurs dociles de Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur conduite antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de l’époque, ils ne pouvaient la comprendre.

Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent avec la disparition des événements qui les avaient fait surgir, la persistance des mêmes événements peut maintenir ces personnalités nouvellement formées pendant un temps très long.

Les illusions religieuses et politiques semblent avoir le privilège de créer et de maintenir les personnalités artificielles durables.

La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les fondements de l’Empire Britannique, montre les changements possibles que les mentalités même très stables peuvent subir, malgré la puissance des influences ancestrales. Des changements plus profonds encore furent jadis créés dans l’âme britannique sous l’influence religieuse de la Réforme.

L’histoire de la révolution russe fournit d’autres exemples de telles transformations, exemples moins probants, d’ailleurs, parce que l’âme slave est restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une stabilisation durable.

Si les grandes variations de personnalités observées pendant les révolutions sont généralement sans durée, c’est que l’âme de la race agit bientôt pour ramener à l’état normal les personnalités momentanément formées.

Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme celui de la dernière guerre, l’âme de la race étant atteinte, sa reconstitution demande parfois la durée d’une génération.

Nous sommes justement à une de ces périodes d’altération prolongée des personnalités. La jeunesse conçue à l’époque des combats, aussi bien que celle influencée par ces combats diffèrent notablement des générations précédentes.

L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, puisqu’il est identique à celui que pratiquaient les jeunes Romains au temps d’Horace et que résumait la maxime : Carpe diem. Elle est misérable et ambitieuse. Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, elle se tourne vers les chefs capables de servir ses aspirations.

Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en est encore à une période aussi rudimentaire que l’était l’alchimie avant de devenir la chimie. Le jour où elle constituera une science, les hommes d’État sauront éviter les formidables erreurs politiques dont est tissée l’Histoire.

Notes in this chapter

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