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L'évolution actuelle du monde

LIVRE IV LES FORCES POLITIQUES NOUVELLES

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CHAPITRE PREMIER LE CONFLIT ENTRE LES NÉCESSITÉS ÉCONOMIQUES ET LES ANCIENS PRINCIPES

« Ce n’est pas la fortune, dit Montesquieu, qui domine le monde. Les Romains eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. »

Il est évidemment utile de posséder des principes directeurs et dangereux de les perdre. Malheureusement, ces principes ne se choisissent pas toujours, et la nécessité peut forcer à renoncer aux meilleurs. Ce n’est pas volontairement que les Romains subirent les guerres civiles qui transformèrent leur république en empire, et ce n’est pas volontairement non plus que le Sénat romain finit par laisser les légionnaires renverser et élire les empereurs, ce qui fut une des causes de la décadence de Rome.

Les conflits entre d’anciens principes politiques et des nécessités nouvelles constituent une phase critique de la vie des peuples. Il en résulte généralement une orientation différente de leurs destinées.

L’Angleterre peut être citée comme exemple de conflits entre d’anciens principes et des nécessités imprévues obligeant à les modifier.

Un de ses principes essentiels était le libre-échange. Il avait assuré la prospérité commerciale de la Grande-Bretagne et semblait inviolable.

Mais l’Angleterre ne constitue plus un empire régissant autocratiquement des colonies lointaines. Plusieurs de ces colonies sont devenues des Dominions, possédant des parlements, presque indépendants. Ils consentirent à envoyer des troupes au secours de la métropole pendant la grande guerre, mais les y obliger eût été impossible. On en eut la preuve lorsque après la défaite des Grecs à Smyrne, le premier ministre de l’Empire britannique ayant demandé des soldats aux Dominions vit sa requête rejetée par tous.

Ces dominions se montrent de plus en plus exigeants. On le constata notamment lorsque leurs représentants réunis à Londres demandèrent que l’Angleterre, au moyen de taxes douanières sur les marchandises des autres pays, réservât principalement sa clientèle à ses anciennes colonies.

L’Australie ayant besoin de capitaux pour étendre ses chemins de fer, ses canaux, etc., affirma ne pouvoir les obtenir qu’en exportant les produits de son agriculture et de son élevage. Il fallait donc que l’Angleterre entravât, par des droits protecteurs, l’entrée sur son territoire des marchandises d’autres pays et, par conséquent, adoptât des principes contraires à la liberté d’échange qui avait créé la prospérité de l’Empire. Le premier ministre d’Australie alla jusqu’à déclarer que son pays n’accepterait la venue d’ouvriers anglais sur le territoire australien qu’autant que l’Angleterre lui assurerait ses marchés. Il fit remarquer que la Grande-Bretagne, en réservant spécialement sa clientèle aux Dominions, y trouverait les débouchés que le reste du globe ne lui fournit plus. L’Empire britannique, quoique dispersé dans les cinq parties du monde, pourrait ainsi vivre sur lui-même.

Une des difficultés du problème est que tous les dominions, le Canada notamment, n’ayant pas les mêmes intérêts ne professent pas les mêmes principes. Ceux qui possèdent, par exemple, une industrie développée, n’ont nullement l’intention de la sacrifier aux besoins des manufacturiers anglais.

Parmi les causes de la campagne protectionniste figure encore le désir de fermer en grande partie le marché britannique à la concurrence allemande et américaine. Les Anglais voudraient bien, naturellement, vendre leurs produits aux Allemands, mais acheter le moins possible les marchandises de ces derniers.

Les perturbations économiques dont l’Angleterre est aujourd’hui victime sont considérables. En 1926 elle était obligée de nourrir 1.500 mille chômeurs, charge fort lourde pour son budget.

Leur accroissement, cauchemar de la Grande-Bretagne, résulte de ce que, ayant perdu ses plus importants clients : Russie, Allemagne, Autriche, et aussi un peu l’Extrême-Orient, elle voit se réduire le chiffre de ses exportations et, par conséquent, celui de sa production.

La lutte entre les anciens principes et les nécessités nouvelles s’accompagne souvent d’illusions politiques capables d’aveugler les peuples sur leurs véritables intérêts.

Certains pays, comme la France et la Belgique, sont difficilement gouvernables par suite des principes contradictoires des partis politiques qui se succèdent au pouvoir. Les difficultés créées par les rivalités politiques dans divers pays, Italie, Grèce, Espagne, etc, sont devenues telles que pour les surmonter il a fallu recourir à des dictatures.

L’Orient lui-même, malgré sa stabilité séculaire, n’a pas échappé au désordre engendré par les conflits entre les principes anciens et les nécessités nouvelles. J’ai rappelé comment la Turquie, dont la force était surtout d’origine religieuse, avait supprimé le chef suprême des croyants pour le remplacer par un président de république et un parlement. Les auteurs de cette transformation s’imaginaient sans doute que des siècles d’hérédité peuvent s’effacer en un jour.

Si les luttes entre les nécessités et les principes résultaient seulement de l’apparition d’exigences économiques dues aux progrès de l’évolution scientifique et industrielle, il serait relativement facile d’en triompher. Elles sont malheureusement aussi les conséquences d’exigences populaires n’ayant que des illusions sentimentales ou mystiques pour soutien.

Nous venons de voir que des peuples fort traditionalistes comme l’Angleterre, étaient obligés de renoncer à certains principes fondamentaux de leur politique. Elle en est même arrivée à placer momentanément à la tête de son gouvernement le chef du parti socialiste. Il est vrai qu’en Angleterre le poids de la tradition est si fort que ce ministre socialiste gouverna exactement comme l’eût fait un ministre conservateur. Loin de réduire les armements il en accrut l’importance.

Ces conflits entre les principes anciens et les nécessités économiques nouvelles ont plongé l’Europe dans une série de bouleversements dont la fin ne s’entrevoit pas encore.

Les observations qui précèdent suffiraient à montrer que le gouvernement des peuples modernes est entouré de difficultés formidables que les âges antérieurs n’avaient pas connues.

Presque isolés de leurs voisins, les anciens souverains n’avaient pas à se préoccuper des répercussions infinies que l’interdépendance des nations engendre aujourd’hui. Ils gouvernaient avec quelques principes universellement admis et rarement contestés.

La situation des conducteurs d’hommes est actuellement bien différente. Une simple erreur de jugement engendre parfois de terribles catastrophes. Pour s’être trompés dans leurs prévisions les souverains de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Russie ont plongé leurs peuples dans un abîme de désolation.

Ayant perdu leurs vieux principes directeurs, entourés de forces dont la puissance dépasse souvent celle des volontés, beaucoup d’hommes d’État modernes gouvernent au jour le jour, dominés par la crainte des conséquences de leurs actes.

A l’exception de quelques illuminés poursuivant des chimères, les gouvernants actuels vivent dans l’incertitude et doivent souvent entendre, à l’heure du repos, la menace qui poursuivait Macbeth, devenu roi :

« Tu as tué le sommeil, Macbeth, le doux sommeil qui, de l’écheveau emmêlé de la vie, fait une pelote de soie unie… Macbeth a tué le sommeil. Macbeth ne dormira plus. »

Ces complications de la politique grandissent sans cesse. La vie matérielle et morale des peuples est bouleversée. Les idéals qui orientaient la conduite ont perdu leur prestige.

La désagrégation des anciens concepts est générale. Les vieux rêves de fraternité se voient remplacés par des haines violentes entre les divers peuples, et aussi entre les classes de chaque peuple.

L’universel mécontentement a eu, je l’ai montré, pour conséquence, dans tous les pays, l’avènement de partis extrêmes proposant des formules pour assurer le bonheur.

Cette période d’anarchie ne saurait durer ; l’équilibre détruit finit toujours par renaître. Nous savons ce qu’était la société d’hier, nous voyons celle d’aujourd’hui. Que sera celle de demain ?

CHAPITRE II ROLE MODERNE DES FORCES COLLECTIVES. DIVISION DES SOCIÉTÉS EN GROUPEMENTS CORPORATIFS

En dehors du socialisme qui n’est encore qu’une menace et dont l’expérience russe a montré l’impuissance et les dangers, deux éléments politiques nouveaux jouent un rôle essentiel dans les sociétés modernes.

Le premier est la substitution des forces collectives aux forces individuelles, le second la division des grandes sociétés homogènes en petits groupes hétérogènes ou syndicats.

Les gouvernements modernes sont de plus en plus dominés par les forces collectives. Jadis, un chef d’État se préoccupait fort peu des exigences populaires. L’opinion ne pouvait guère l’influencer puisqu’elle arrivait rarement jusqu’à lui.

Il en est tout autrement aujourd’hui. Les volontés populaires agissent profondément sur les volonté conscientes et surtout inconscientes des gouvernants.

Les plus grands événements de l’histoire contemporaine, les guerres de 1870 et 1914, peuvent être donnés comme exemples d’actes attribués aux volontés de souverains supposés tout puissants, alors que ces actes sont issus en réalité de volontés collectives.

En ce qui concerne la guerre de 1870, j’ai déjà rappelé qu’elle naquit d’une explosion soudaine d’indignation populaire provoquée par une dépêche inoffensive falsifiée par Bismarck, persuadé qu’une guerre avec la France était nécessaire pour fonder l’unité allemande. Utilisant l’irritabilité collective du peuple français, il obligea Napoléon III, qui déjà malade souhaitait vivement la paix, à déclarer la guerre.

Le conflit de 1914 fut également imposé à l’empereur Guillaume par la volonté de son entourage, conforme d’ailleurs aux conclusions de tous les écrivains germaniques. En réalité, le but de sa politique était de posséder une armée et une flotte assez fortes pour imposer ses volontés sans jamais avoir besoin de déclarer la guerre.

Une des caractéristiques des volontés collectives est qu’avant d’agir sur les volontés conscientes individuelles, elles agissent d’abord sur les volontés inconscientes. La mode opère justement de cette façon : arts, toilettes, etc., pensées même, obéissent à ses lois. Son despotisme est tel que toutes les classes sociales, des plus humbles aux plus élevées, le subissent sans discussion. L’homme moderne devient de plus en plus un être collectif et l’originalité est de moins en moins tolérée.

Les opinions collectives, issues d’événements du moment, sont généralement très instables. Celles fondées sur les croyances religieuses et politiques sont au contraire assez fixes, comme l’histoire des religions et des partis politiques le prouve.

La force de ces croyances collectives est de donner à tous les hommes des volontés identiques, c’est-à-dire une unité de pensée et de sentiment qui les font agir d’une même façon dans des conditions semblables. C’est pourquoi le rôle des croyances est si considérable.

Parmi les conséquences des influences collectives qui dominent le monde moderne il faut citer la transformation progressive des sociétés en petits groupes corporatifs, dits syndicats. Uniquement préoccupés des intérêts de leurs groupes, ces syndicats restent indifférents à l’intérêt général.

Le syndicalisme et le socialisme s’associent quelquefois contre un ennemi politique commun, mais ces deux doctrines sont fort différentes.

Le socialisme veut confier à un État omnipotent la gestion de toutes les entreprises ; le syndicalisme prétend établir dans l’État une série de petits états indépendants. Les formules syndicalistes : la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, etc., représentent bien les tendances de la doctrine.

Le socialisme, surtout sous sa forme communiste, constitue, au moins en théorie, une forme parfaite d’altruisme social. Le syndicalisme représente au contraire un égoïsme de groupes complètement indifférents à l’intérêt général.

Ces syndicats se soucient fort peu, d’ailleurs, des théories politiques, le seul but les intéressant est l’augmentation de leurs salaires. Pour l’obtenir ils ne reculent pas, comme l’ont montré en France et en Angleterre les cheminots, les mineurs et les postiers, devant l’arrêt total de la vie d’un pays.

Dans sa dernière menace de grève, le syndicat anglais des cheminots annonçait qu’il arrêterait brusquement tous les trains de chemin de fer quand cela lui plairait, sans prévenir le public.

Peu importe, d’ailleurs, à ces syndicats que les chefs d’entreprise aient l’argent nécessaire pour satisfaire leurs demandes. Ils exigent qu’on impose à leur profit le reste de la nation.

C’est justement ce que fit d’abord le gouvernement anglais en accordant aux mineurs des suppléments de salaire aux frais du trésor pour empêcher la fermeture des mines. Cette maladroite concession ne pouvant durer, les subsides furent supprimés et il en résulta une grève de six mois qui menaça l’existence industrielle de l’Angleterre.

Le syndicalisme, qui divise chaque pays en groupes, animés d’intérêts corporatifs souvent contraires à l’intérêt commun, n’a conquis sa puissance actuelle qu’à la suite de l’évolution industrielle moderne chiffrant par millions les ouvriers de certaines professions, mines, chemins de fer, etc. ; mais son apparition n’est pas nouvelle dans l’Histoire. Il fit périr dans les dissensions plusieurs républiques italiennes du moyen âge, Florence notamment. Pour échapper à l’anarchie syndicaliste, l’illustre république en fut réduite à subir le joug des Médicis.

Syndicalisme et socialisme constituent aujourd’hui deux grandes forces contre lesquelles les sociétés auront souvent à lutter.

CHAPITRE III LA LUTTE DU NOMBRE CONTRE LES ÉLITES

Toutes les civilisations furent toujours guidées par les élites, c’est-à-dire par un petit nombre d’individus possédant une intelligence supérieure à celle des multitudes.

Ces élites ont varié suivant les besoins de chaque époque, mais elles eurent toujours pour caractéristique extérieure le prestige. Dès que ce prestige s’affaiblit, l’influence de l’élite sur la foule tend à disparaître.

C’est à ce dernier phénomène que nous assistons aujourd’hui. Pour des raisons diverses, les élites perdent de plus en plus leur influence. L’aveugle multitude se dresse contre elles et prétend les remplacer.

Comment se crée et se perd le prestige ? Ayant déjà étudié cette question ailleurs il serait inutile d’y revenir. Remarquons seulement que le mécontentement général créé par l’incapacité de divers Parlements suffirait à expliquer pourquoi le prestige politique exercé jadis par certaines classes dirigeantes est si affaibli aujourd’hui.

Tant que les élites conservent leur prestige, les gouvernements restent assez forts pour se faire obéir ; lorsque ces élites sont divisées en groupes politiques rivaux toujours en lutte, leur autorité s’évanouit et le pays tombe dans l’anarchie.

En Russie, l’élite ayant fini par devenir impuissante, la victoire du nombre a été complète. En France, les anciennes élites semblent conserver encore quelque autorité ; mais cette autorité s’affaiblit chaque jour et le torrent populaire avance. Des députés craintifs ne cherchent plus qu’à plaire aux volontés mobiles des électeurs et oublient de plus en plus les intérêts généraux de leur patrie.

Un seul pays en Europe, l’Angleterre, semblait soustrait à la révolte du nombre. Le peuple anglais était le plus traditionaliste de l’univers. Une politique immuable le guidait depuis des siècles. Les volontés des morts orientaient impérieusement les actions des vivants. Comment un tel peuple eût-il pu se révolter contre des élites dont l’influence séculaire avait déterminé sa grandeur ?

Et voici qu’une importante fraction d’une nation qui semblait un bloc immuable, solidifié pour toujours, a récemment tenté une des plus profondes révolutions dont les chroniques du monde aient gardé la mémoire.

Brusquement, sur l’ordre bref d’un comité de meneurs, et sans aucun signe précurseur de l’orage, postes, usines, chemins de fer, bateaux, en un mot, tout ce qui constitue la vie journalière d’un pays, cessa de fonctionner.

Si le gouvernement n’avait pas immédiatement trouvé assez de volontaires pour remplacer sommairement les millions d’ouvriers ayant cessé le travail, l’Angleterre se fût trouvée condamnée par cette grève générale ou à périr de famine, ou à prendre comme maîtres de l’empire les chefs du mouvement révolutionnaire : roi, ministres, parlement eussent disparu comme, jadis, les dirigeants de la Russie, pour faire place à la petite oligarchie de meneurs représentant la puissance du nombre.

Si cette révolution fut évitée, c’est que le gouvernement anglais conserva un prestige assez fort pour opposer une barrière au nombre ; mais combien de temps encore pourra-t-il dominer une immense armée fort dangereuse parce qu’elle met une puissance considérable au service d’exigences d’une réalisation impossible ?

Il est intéressant de remarquer que, malgré l’insistance des chefs de l’Internationale, la foule anglaise des grévistes ne trouva, en dehors de quelques platoniques adhésions de fonctionnaires français et de révolutionnaires russes, aucune aide dans les autres pays. Une fois encore, le nationalisme fut plus fort que l’internationalisme.

L’envoi de la dépêche d’adhésion de fonctionnaires français aux grévistes anglais mérite d’être noté, parce qu’il révèle à quel point le principe d’autorité se désagrège en France. Une telle adhésion eût constitué un phénomène invraisemblable, il y a quelques années.

Si les agents de l’administration anglaise, au lieu d’aider leur gouvernement à se défendre, se fussent joints aux fonctionnaires français pour se mettre du côté des révoltés, toute la puissance de l’Angleterre se fût écroulée rapidement.

Parmi les enseignements de la grève anglaise, un des plus typiques est l’obéissance aveugle des syndiqués aux ordres impératifs de leurs chefs. Jamais despote asiatique ne fut plus servilement obéi.

La même obéissance s’observa en Italie et en Espagne, lorsque l’énergique action des dictateurs supprima les violences exercées par le syndicalisme. Elle constitue une caractéristique de l’âme populaire. Les foules sont trop incapables de penser et de raisonner pour se passer d’un chef.

Dans les révolutions analogues à celle dont la nation anglaise faillit être victime, l’influence des meneurs est rendue facile parce qu’elle a pour soutien des intérêts aussi visibles qu’une promesse d’augmentation de salaires ; mais l’Histoire prouve que les multitudes ne sont pas toujours conduites par des motifs aussi intéressés. Des mobiles très immatériels, comme une croyance politique ou religieuse, suffisent parfois à les entraîner. J’en ai donné de frappants exemples dans un livre jadis publié sous ce titre : Les Opinions et les Croyances.

La lutte du nombre contre l’élite s’est répétée plus d’une fois au cours de l’Histoire. De l’antiquité grecque à nos jours, elle a coûté à divers peuples leur indépendance.

Les moyens permettant de dominer l’anarchie créée par la révolte du nombre ne sont pas nombreux. La dictature d’un chef est un des plus efficaces. Nous avons déjà dit et y reviendrons encore, que c’est à cette méthode qu’eurent recours, récemment, l’Italie et l’Espagne pour échapper aux désordres causés par les socialistes.

Les formes nouvelles des aspirations populaires ont été nettement marquées par lord Grey, dans les lignes suivantes relatives à la grève anglaise :

« La grève générale a posé un problème dans lequel la question des salaires des mineurs disparaît entièrement. Il ne s’agit pas, maintenant, de savoir ce que seront ces salaires, mais si le gouvernement démocratique parlementaire doit être renversé. C’est par ce gouvernement démocratique que la liberté a été conquise et c’est par lui seul qu’elle peut être maintenue. Les autres solutions sont le fascisme ou le communisme. L’un et l’autre sont contraires à la liberté et lui sont funestes. Ni l’un ni l’autre ne permettent la liberté de la presse, de la parole, la liberté d’agir et la liberté même de se mettre en grève. »

C’est justement parce que l’idéal démocratique dont vivaient les nations modernes a perdu son empire sur les âmes que plusieurs peuples sont entrés dans une période de bouleversements qui ne prendra fin que le jour où naîtra un idéal assez fort pour unifier les pensées et pacifier les cœurs.

CHAPITRE IV LES POLES POLITIQUES NOUVEAUX ET LES FUTURS MAITRES DU MONDE

Les pôles politiques du monde se sont souvent déplacés, au cours de l’Histoire. Ninive, Babylone, Thèbes et Memphis ont disparu dans la nuit éternelle après avoir soumis de nombreux peuples à leurs lois.

Sans remonter à ces époques lointaines, voisines de la préhistoire, que de changements depuis moins de cent cinquante ans ! Paris, momentanément devenu la vraie capitale de l’Europe sous l’égide d’un grand capitaine ; la Prusse, presque rayée de la carte du monde par le même conquérant, arrivant à fonder un empire assez puissant pour disputer à l’Angleterre son hégémonie commerciale et rêver l’asservissement de l’Europe.

A l’autre extrémité de l’univers, une petite colonie anglaise, jadis perdue au sein de tribus sauvages qui semblaient devoir bientôt l’anéantir, devenue si grande et si forte, sous le nom d’États-Unis, qu’elle rivalise aujourd’hui avec la formidable puissance britannique.

Parmi ces nouveaux venus sur la scène du monde, il faut encore citer une petite île, jadis ignorée, peuplée d’hommes jaunes alors sans prestige, devenue assez puissante pour imposer un traité de paix au gigantesque empire des tzars et rêver la domination de l’Asie.

L’Histoire enseigne que tout pouvoir politique qui grandit aspire à l’hégémonie et tente de conquérir ses voisins jusqu’à ce qu’il soit conquis à son tour.

L’Allemagne n’a pas échappé à cette antique loi. Peu de temps avant la guerre, l’empereur Guillaume assurait que la divine Providence, dont il connaissait les décrets par de mystérieuses voix, avait confié à l’Allemagne le gouvernement des peuples. Cette constatation ne faisait que préciser, d’ailleurs, les enseignements des philosophes et des savants germaniques sur la supériorité supposée du peuple allemand.

La guerre terminée, ce fut l’Angleterre qui prétendit exercer son hégémonie sur le monde. Dans un de ses discours, le premier ministre de l’empire britannique, M. Lloyd George, homme pieux connaissant les volontés du ciel, déclarait à son tour, je l’ai rappelé déjà, « que la Providence avait visiblement désigné l’Angleterre pour gouverner les peuples ».

Ses compatriotes acceptèrent sans peine cette révélation, mais les Américains ne l’admirent pas du tout. Après être venus au secours de l’Europe, ils rêvaient de la dominer financièrement d’abord, industriellement ensuite, en raison des supériorités diverses dont leur race les rendait, suivant eux, détenteurs.

Il n’est pas de regard assez pénétrant pour lire les pages de la future Histoire. Bornant les observations à l’heure présente, on doit bien constater que les États-Unis tendent à réduire une partie de l’Europe à un de ces vasselages financiers d’où le vasselage politique découle bientôt. Un créancier suffisamment fort impose toujours ses lois à son débiteur.

L’Angleterre a très bien compris cette situation et, pour éviter de tomber sous la tutelle financière de l’Amérique, s’est empressée de régler sa dette avec elle espérant, d’ailleurs, se faire rembourser par la France.

Si cette double opération avait pu complètement réussir, l’empire britannique eût évité d’être le vassal financier des États-Unis, alors que la France tombait à la fois sous le vasselage de l’Angleterre et sous celui de l’Amérique.

On sait que, d’après certains arrangements, la France devrait payer sa dette envers les États-Unis en soixante-deux annuités, dont les premières seraient de trente millions de dollars (soit neuf cents millions de francs par an au cours du change) et les dernières de cent vingt-cinq millions (soit, en monnaie française, environ trois milliards). Cette dette extérieure de la France sera doublée quand viendra s’y ajouter celle de l’Angleterre.

Les journaux français ont accueilli avec une résignation un peu irritée ces conventions. Les lignes suivantes du Gaulois résument assez bien l’opinion générale :

« … Nous ne pensons pas qu’aucun homme en possession de son bon sens, des deux côtés de l’Atlantique, puisse croire qu’un règlement aussi draconien soit supportable par six générations de Français. »

Le chiffre des dettes françaises est en voie de devenir tellement invraisemblable que leur paiement semblera bientôt impossible.

Un grand journal anglais, le Morning Post, faisait, à propos de la situation financière actuelle de la France, les réflexions suivantes :

« … Les pays alliés sont appelés à supporter les charges qui résultent de la défaite, alors que les Allemands jouissent d’une prospérité qui reviendrait de droit aux vainqueurs. La réalité de la guerre est qu’elle s’est déroulée exclusivement sur les territoires alliés ; la réalité de la paix, que ce sont les Alliés qui ont à supporter tous les frais. »

Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la prodigieuse série de maladresses économiques et diplomatiques qui amenèrent nos gouvernants à consentir d’aussi écrasants paiements à l’Angleterre et à l’Amérique, alors que l’Allemagne était de plus en plus dégrevée dans des conférences successives.

Le « Français moyen », étranger à toutes ces erreurs, voit seulement que l’Angleterre et l’Amérique, qui ont immensément profité de la guerre, prétendent faire payer à la France les frais d’une opération jugée si lucrative que lord Curzon reconnaissait, en plein Parlement, que « les bénéfices de la guerre avaient dépassé pour l’Angleterre tout ce qu’elle aurait pu rêver ».

Si les diplomates français acceptèrent, au début de la paix, les combinaisons dont les résultats heurtent violemment le bon sens populaire aujourd’hui, c’est qu’à cette époque, si rapprochée par le nombre des années mais si lointaine par le changement des idées, ils professaient à l’égard des interventions de l’Angleterre et de l’Amérique des opinions bien erronées.

La France, suivant eux, devait à l’Angleterre et à l’Amérique une reconnaissance éternelle. N’était-ce pas simplement pour défendre le bon droit outragé que ces deux puissances étaient généreusement venues à son secours ?

Tous les documents publiés depuis cette époque, — parmi lesquels les aveux des intéressés eux-mêmes — ont montré que les interventions en faveur de la France n’eurent aucune trace de générosité pour mobile. Ce fut uniquement dans leur propre intérêt que l’Angleterre et l’Amérique participèrent au conflit. Elles n’y entrèrent, d’ailleurs, qu’à la dernière extrémité, et alors qu’il leur était vraiment impossible d’agir autrement.

En ce qui concerne l’Angleterre, si sa première intention avait été de se joindre à la France, elle l’eût déclaré avant les hostilités, et l’empereur d’Allemagne n’eût vraisemblablement pas entrepris la guerre. Elle ne se décida à y participer que lorsque la marche des Allemands sur Anvers et Calais lui montra de quel danger sa puissance maritime était menacée.

La France est, en réalité, une alliée indispensable pour l’Angleterre. Comme l’écrivait justement le Morning Post :

« C’est sur la France que nous devons compter pour nous venir en aide dans les dangers à venir. La sécurité de la France est une condition de la sécurité de l’Angleterre. »

Supposons que l’Angleterre eût laissé vaincre la France en ne se mettant pas à ses côtés ; combien de temps se serait-il écoulé avant que l’empire britannique subît le même sort ? Si la Grande-Bretagne put rester neutre en 1870, c’est qu’alors l’Allemagne ne possédait pas une flotte suffisante pour résister à celle de l’Angleterre.

La dernière guerre fut, en réalité, une lutte entre les aspirations hégémoniques commerciales de l’Allemagne et celles de l’Angleterre. On pourrait donc dire, sans paradoxe, que l’Angleterre vint au secours de l’Angleterre avec le concours de la France. Les incidents de la Serbie et de la Russie constituèrent simplement des causes occasionnelles d’un conflit que diverses circonstances rendirent mondial, mais qui n’était, au fond qu’une guerre anglo-germanique.

Des observations analogues pourraient être formulées pour l’Amérique, qui n’entra dans le conflit qu’après y avoir été forcée par le torpillage de ses vaisseaux de commerce. Malgré ses hésitations, elle finit par comprendre de quel poids aurait pesé sur elle le triomphe de l’Allemagne.

Alors que la France a été ruinée par la guerre, l’Angleterre et les États-Unis ont largement bénéficié du conflit.

« La guerre, écrivait un grand journal anglais, a valu aux États-Unis une prospérité illimitée et en a fait l’arbitre financier du monde. »

La prospérité actuelle de l’Amérique est indubitable. Elle a pu, sans se gêner, prêter plus de cent milliards à l’Europe, équiper une importante armée et créer de toutes pièces une immense flotte. Grâce à une technique supérieure, résultat de son système d’éducation, elle tend à dépasser, au point de vue industriel, tous les peuples du monde. Ses ouvriers sont les mieux payés de l’univers, et leur aisance est supérieure à celle d’un grand nombre de bourgeois européens.

C’est aussi au développement du régime capitaliste, si honni des doctrinaires socialistes européens, que les États-Unis doivent en grande partie leur prospérité industrielle et la richesse de leurs citoyens. On conçoit aisément, dès lors, le mépris avec lequel ils rejettent les utopies socialistes.

C’est justement parce que l’Europe tend de plus en plus à se courber sous l’étatisme, phase ultime du socialisme, qu’elle devient impuissante à lutter industriellement et commercialement contre les pays repoussant, comme les États-Unis, cet oppressif régime.

Laissant de côté les causes et tenant compte seulement des effets, on peut dire que les États-Unis d’Amérique s’apprêtent à priver l’Europe de son antique prépondérance et à devenir les grands pôles politiques du monde.

Comme le faisait remarquer un journal espagnol, Sol du 8 septembre 1926, l’Europe doit tâcher de s’unir pour contrebalancer la puissance commerciale et financière de l’Amérique et se relever économiquement.

« Elle possédait avant la guerre des crédits immenses sur l’Amérique. Bien que politiquement indépendant, le nouveau monde devait de grandes sommes à l’Europe. Avec les intérêts l’Europe payait les matières premières et les aliments qu’elle recevait d’Amérique.

Tout cela a changé. Aujourd’hui c’est l’Amérique qui est créancière. »

Les lignes suivantes, extraites d’un rapport des experts de la commission des réparations, publiées par le Temps du 4 février 1927, montrent à propos de l’Allemagne à quel point devient étroite la domination financière exercée par les États-Unis sur l’Europe :

« L’Allemagne, disent-ils, est entièrement entre les mains des États-Unis, qui, par les sommes énormes qu’ils lui ont prêtée, la tiennent complètement sous leur domination. Elle fera ce qu’ils voudront. Si les États-Unis tiennent la main à ce que l’Allemagne paie, et ils feront tous leurs efforts pour cela, elle s’exécutera. »

Si l’on considère que l’Angleterre et la France doivent probablement aux États-Unis des sommes aussi importantes que l’Allemagne, on entrevoit combien pourrait être lourde dans l’avenir la tyrannie financière de l’Amérique. C’est une forme d’hégémonie que le passé n’avait pas connue.

Si l’Europe continuait à s’endetter à l’égard de l’Amérique, on pourrait considérer comme une forme nouvelle d’esclavage l’obligation où elle se trouverait d’être assujettie à de durs labeurs pour payer un lourd tribut annuel à une nation devenant infiniment riche pendant que l’Europe deviendrait infiniment pauvre.

Cet avenir est, d’ailleurs, peu probable pour diverses raisons, notamment celle-ci, qu’avec l’évolution mentale actuelle du monde, les peuples préféreront toujours la guerre à une forme quelconque de servitude.

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