LIVRE II LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
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CHAPITRE PREMIER LES RIVALITÉS DES PEUPLES ET LES ILLUSIONS PACIFISTES
Tous les peuples sont avides de paix et cependant ils ne réussissent pas à s’unir pour la maintenir, même au sein de leur propre pays. De grandes nations restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à sacrifier le sort de leur patrie, aussi bien que celui du monde, au triomphe de vains principes. De nouveaux petits États, formés aux dépens de l’antique monarchie autrichienne et dont l’existence économique est chaque jour plus difficile, ne songent qu’à conquérir des lambeaux de territoires sur leurs voisins. Aux limites orientales de l’Europe, un immense empire, retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore la fourmilière asiatique est prête à se dresser contre une Europe que des rivalités intestines empêchent d’apercevoir le danger.
Nous avons souvent rappelé que les nécessités industrielles de l’âge actuel ont créé une interdépendance des peuples qui devrait les rendre solidaires les uns des autres et, par conséquent, les conduire à s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles luttes. Mais ces nécessités, étant d’ordre purement rationnel, restent encore sans action sur les sentiments et les passions régissant la conduite des foules.
Cette interdépendance est cependant telle qu’un gouvernement ne peut plus prendre la moindre mesure sans qu’elle entraîne des répercussions dans le monde entier.
Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements que nous traversons la solidarité des peuples deviendra une loi universelle. Mais, avant qu’elle puisse régner, il faut vivre avec les réalités de l’heure présente et tâcher de se protéger contre les menaces que nous voyons grandir.
Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont redoutables. Le souvenir de ce que coûtèrent à la France les illusions pacifistes qui précédèrent la catastrophe de 1914 devrait servir de leçon.
Pour résoudre le formidable problème du maintien de la paix, il semblerait suffisant d’amener plusieurs nations à déclarer qu’elles s’associeraient contre un futur agresseur.
Cette conception primitive de garantie est due, on le sait, au président Wilson. D’après son projet, les États-Unis et l’Angleterre devaient s’engager à se ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique n’aurait pu songer à une guerre de revanche et la paix se fût trouvée ainsi garantie au moins pour quelque temps.
Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence seulement. Malgré les conseils humanitaires du président Wilson, le Parlement des États-Unis refusa énergiquement d’accepter son projet.
Les différences de mentalité des divers peuples constituent les principaux motifs qui empêchèrent les grandes nations de s’unir pour fonder la paix alors même que la raison leur en prouvait la nécessité.
Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité pour des peuples de mentalité et d’intérêts dissemblables de s’associer dans un but commun.
Que les conceptions des anciens alliés de la France soient justes ou injustes, force est bien d’en tenir compte. Les idées de droit et de justice varient entièrement, d’ailleurs, suivant les peuples qui les invoquent.
Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer les idées d’un peuple à un autre lorsque la mentalité de ces deux peuples est différente.
N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité surgit, les formules établies en temps de paix deviennent généralement dépourvues d’efficacité. On sait combien furent vaines, quoique universellement acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de La Haye, prétendant raréfier les guerres et rendre plus humaines celles qui pourraient naître. Elles n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement féroce de toutes celles enregistrées par l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout pour ceux qui voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye devant un ennemi ne les respectant pas.
Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant comme lointain, irréalisable actuellement et sans efficacité possible contre les passions et les haines qui animent encore les peuples.
La grande difficulté pour les nations est de rester unies au dedans pour n’être pas vaincues au dehors.
Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle fondée sur la fraternité supposée des nations, croient volontiers les mentalités de tous les peuples identiques et ces peuples séparés seulement par des différences d’intérêts.
Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, mais celles des mentalités plus profondes encore.
Les nombreuses conférences réunies depuis la paix suffiraient à montrer, je le disais plus haut, combien les incompatibilités de sentiments et de pensées entre peuples sont irréductibles. Des mots semblables n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers esprits, une incompréhension totale domine leurs relations.
Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé à quel point les forces rationnelles restent impuissantes à diriger la conduite des peuples. L’humanité a vu naître des cerveaux capables de calculer le poids des astres et de capter la foudre, mais dans le domaine de la vie sociale, elle a compté bien peu d’esprits sachant orienter utilement la destinée des nations.
Ce n’est pas dans les trente conférences réunies depuis la paix qu’il faudrait chercher de tels cerveaux. Sans doute les collectivités sont intellectuellement très médiocres, mais lorsqu’elles se composent d’hommes appartenant à des races différentes, leur infériorité mentale est plus manifeste encore.
C’est seulement à la lumière de ces notions, et en n’oubliant pas que la France et l’Angleterre ont été en lutte pendant des siècles, — sans même parler des vingt ans de guerre contre Napoléon — qu’on peut expliquer l’insuccès des conférences destinées à concilier les peuples.
On remarquera, du reste, que ces conférences ont révélé une grande continuité dans la politique de certains peuples. Quels qu’aient été, en Angleterre, les partis au pouvoir : conservateurs, libéraux, socialistes même, ils ont tous pensé et agi d’une façon identique. Grâce à cette continuité l’Angleterre obtint dans ces conférences tout ce qu’elle pouvait souhaiter.
Après une des conférences internationales tenues à Londres sous la présidence d’un gouvernement socialiste, les délégués furent invités à voir évoluer cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent alors sans d’inutiles discours que l’Angleterre entendait conserver sur l’Europe l’hégémonie conquise par la guerre et qu’exerçait jadis l’Allemagne.
On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité mentale entre peuples, dont les politiciens tiennent parfois si peu compte et qui, cependant, domine leurs relations. Elle se manifeste dès que des hommes de races différentes sont réunis dans un congrès pour discuter leurs intérêts ou leurs doctrines.
Quelle que soit l’incompréhension réciproque des peuples, les guerres sont devenues si meurtrières et si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement pendant quelque temps encore avant de se jeter les uns contre les autres.
Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, par leurs conséquences, de toutes les guerres antérieures, notamment celles du premier Empire, qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent parfois en violence.
Les longues luttes de la période napoléonienne n’appauvrirent pas l’Europe parce que leur fin coïncida avec des découvertes capitales, telles que la force mécanique du charbon, qui permit d’accroître immensément la puissance et la richesse des peuples.
J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande guerre, la puissance motrice de la houille annuellement extraite en Allemagne représentait le travail qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions d’ouvriers[2].
Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des nations, et les guerres résultaient surtout du désir de conquérir des provinces ou de propager des croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent pas plus rares : ils sont simplement plus meurtriers, non pas seulement en raison de la découverte d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès des idées démocratiques ont conduit à remplacer les petites armées de jadis par des effectifs de plusieurs millions d’hommes, comprenant toute la partie valide d’une population.
L’interdépendance économique des peuples les aidera-t-elle sinon à s’aimer, au moins à se supporter ?
Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, communiste ou théocratique, il n’importe. Sa conduite se trouve aujourd’hui, directement ou indirectement, réglée par des volontés étrangères sur lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un peuple de souhaiter la paix si ses voisins veulent la guerre.
Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps encore les relations internationales. Malgré de prodigieuses découvertes l’âge moderne reste toujours soumis aux influences de l’antique barbarie.
CHAPITRE II LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT ET LES ALLIANCES
Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont l’Histoire ait gardé la mémoire, fut signé le traité de Versailles, les peuples restèrent convaincus que, grâce aux combinaisons savantes imaginées par le président Wilson et son escorte de professeurs, une ère de paix profonde allait s’ouvrir pour le monde.
Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. Les conflits à coups de conférences entre les anciens alliés ont remplacé les luttes à coups de canons contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir au passé, reparaît à l’horizon.
De ces désillusions est né un mécontentement universel qui réagit sur tous les éléments de la vie politique et sociale. Les peuples se tournent vers les rhéteurs faisant luire à leurs yeux de nouvelles espérances.
Les causes d’inquiétude sont tellement connues qu’il suffira de les rappeler brièvement. Cette énumération montrera surtout le rôle des illusions dans la vie des peuples.
La question du désarmement, qui a provoqué tant de congrès, est une de celles qui met le mieux en évidence le pouvoir des illusions dont je viens de parler.
Tous les projets de désarmement visent, naturellement, l’Allemagne, mais les solutions proposées restent bien enfantines.
Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses canons et de ses fusils ? Elle n’aurait alors qu’à en fabriquer dans le voisinage des frontières qui séparent la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher de fabriquer des explosifs ? C’est complètement impossible, puisque les plus dangereux de ces explosifs — la nitro-glycérine, par exemple — s’obtiennent avec un simple mélange de produits absolument inoffensifs quand ils sont séparés et d’un usage courant dans l’industrie. Songerait-on à interdire la fabrication d’avions de guerre ? Mais un avion de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce dont les marchandises ont été remplacées par des explosifs ou des canons.
Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait espérer désarmer l’Allemagne et, en fait, toutes les commissions de surveillance n’ont absolument rien obtenu.
Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs un peuple quelconque, sont donc entièrement illusoires.
L’espoir d’une paix obtenue par des alliances semble aussi chimérique. J’ai plusieurs fois montré combien était faible leur utilité et rappelé notamment une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de Russie, me conseillant de supprimer comme trop évident, dans mon petit livre d’aphorismes qu’il traduisait en russe, un passage où je montrais que les alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts qui les firent naître.
Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à celui de l’Italie qui, dans la dernière guerre, se tourna, je le rappelais plus haut, contre l’Allemagne, malgré son traité d’alliance avec cette puissance, dès que ses intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp.
En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, on ne saurait trop le redire, leur seul guide.
Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on voit de la plus indubitable façon qu’avec ou sans traité de garantie, la Grande-Bretagne serait obligée, sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de s’allier à la France en cas d’agression germanique. Les concessions faites pour obtenir une alliance britannique étaient donc parfaitement inutiles.
Nos gouvernants ont eu certainement raison de donner satisfaction aux aspirations populaires en réclamant avec énergie, dans d’innombrables congrès, le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais ces congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat pratique, étant données les divergences d’intérêts et de mentalité en présence. Leur seul effet utile fut de créer les espérances illusoires dont les foules semblent ne pouvoir se passer.
Il serait fort dangereux de prendre ces espérances pour des certitudes. Si, grâce au pacte de garantie tant de fois réclamé, les peuples se croyaient assurés de la paix, leurs représentants au Parlement demanderaient aussitôt de telles réductions du service militaire que nos effectifs deviendraient vite des milices impuissantes, comme toutes les milices, devant une armée disciplinée.
La croyance aveugle dans une paix assurée aurait d’autres conséquences encore. La France est, actuellement, divisée en partis politiques que séparent d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. Le seul facteur maintenant encore un peu d’union entre ces partis est la crainte d’un ennemi qui profiterait de leur désunion.
Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer qu’une paix assurée serait un bienfait. Les lignes suivantes d’une grande revue étrangère n’ont rien de trop paradoxal :
« Des philosophes soutiendront sans peine que partout où il y a vie, il y a guerre, et qu’on ne peut concevoir la paix universelle que sous la forme d’un despotisme universel courbant tous les hommes sous le même joug. »
Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que l’Empire romain réussit, pendant plusieurs siècles, à faire régner la paix. Elle ne devint générale que le jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître.
Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes d’État éminents et de savants professeurs sur les questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau a justement publié les opinions de quelques-uns d’entre eux dans un livre fort intéressant : La guerre et la paix. Nous reproduisons ici plusieurs extraits de son enquête. On y verra qu’une grande incertitude règne dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, les idées chimériques restent prédominantes.
C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, que débute la série des réponses.
Suivant lui, « la France ne peut avoir de sécurité que dans une fédération européenne faisant partie de la Société des Nations ».
L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer cette problématique fédération, et c’est pourquoi, comme il le reconnaît lui-même, sa réponse « est vague et insuffisante ».
M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, est moins précis encore. Il fait remarquer que les questions qui lui sont posées portent sur l’avenir.
« Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y a pas de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet de son étude, ne s’est produite qu’une seule fois. » Il espère que « la guerre pourra disparaître comme a disparu l’esclavage » et considère comme possible la formation « d’une morale internationale qui rende tous les peuples incapables de désirer la guerre ».
Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, « à empêcher les gouvernements de faire la guerre aux peuples » ; pour y arriver, « il suffirait : 1o De désarmer tous les grands États, les seuls capables de vouloir la guerre ; 2o De supprimer toute fabrication d’armes ».
Rien, on le voit, de plus simple !
M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est moins chimérique et considère comme illusoires les moyens proposés pour assurer la sécurité.
« La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal de tous les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité supérieure, nous devrons nous contenter de trêves et chercher par tous les moyens matériels et moraux à assurer une sécurité sans cesse menacée. Comment s’attendre aux progrès de la fraternité générale quand on assiste chaque jour, dans son propre pays, au développement rapide de la haine entre concitoyens ?… Je reste partisan des ententes économiques et coloniales avec l’Allemagne…
L’auteur conclut en disant :
« Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur la défensive armée. »
M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également une faible confiance dans le Tribunal de La Haye et la Société des Nations.
« Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas la sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a jamais fait… Malheur au peuple qui désarmerait en comptant uniquement sur un acte diplomatique pour sauvegarder son indépendance. La sécurité est un problème des plus terre à terre qui ne relève pas de la métaphysique. Il n’a jamais pu, jusqu’ici, être résolu abstractivement, et les peuples qui ne lui ont pas donné la solution simple et pratique qui s’impose encore aujourd’hui ont disparu de la surface du globe sous les coups de nations, plus barbares peut-être, mais, en tout cas, plus énergiques. »
M. Painlevé[3], membre de l’Académie des Sciences, et ministre de la guerre, arrive à des conclusions presque identiques. Tout en se refusant à croire que :
« Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne résolvent rien, n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement général de l’humanité ».
Il ajoute :
« Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais à s’en servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est obligée de maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour retrempée. »
Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les idéologies pacifistes qui ne feraient que faciliter les projets de revanche germanique, on constate que des hommes éminents, de partis forts divers, s’accordent pour affirmer que la seule possibilité de sécurité actuelle réside dans un armement suffisant pour ôter à d’autres peuples l’idée d’attaquer leurs voisins.
La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les partis politiques qui divisent la France arrivent à s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus sûrs enseignements de l’Histoire est que les peuples désunis disparaissent bientôt de la scène du monde. La Grèce dans les temps antiques, les Républiques italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les temps modernes, furent réduites en servitude par suite de leurs dissensions intestines.
La grande force politique d’un peuple réside dans son unité de sentiments et de pensées. Quand cette unité est perdue, il a tout perdu.
CHAPITRE III LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES
Les opinions collectives formulées dans les diverses réunions de la Société des Nations sont encore trop vagues pour justifier les espoirs qui accompagnèrent la naissance de cette société. Ses comptes rendus sont cependant très intéressants car ils révèlent la pensée réelle des représentants de chaque pays.
Des discours prononcés à Genève, un des plus caractéristiques fut celui du chef du gouvernement anglais de cette époque, le socialiste Mac Donald. Il suffirait à montrer combien sont grandes parfois les illusions des gouvernants.
La thèse fondamentale du premier ministre britannique était que l’arbitrage suffirait à établir une paix certaine dans le monde.
Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage peut assurer la paix apprendraient dans un livre d’histoire quelconque avec quelle facilité un gouvernement qui souhaite une guerre trouve des prétextes pour la provoquer ou se la faire déclarer.
Inutile de remonter, pour trouver des exemples, jusqu’au roi de Prusse Frédéric II qui, lorsqu’il envahissait brusquement une province, — la Silésie, notamment, — laissait aux juristes à sa solde le soin de trouver ensuite des arguments justificatifs. Rappelons qu’en 1870, Bismarck n’eut qu’à changer quelques mots dans une dépêche anodine pour provoquer en France une explosion d’indignation tellement violente qu’elle obligea un gouvernement pacifique à déclarer la guerre. Cet unique mobile : une France assez armée pour se faire craindre, eût alors empêché Bismarck de risquer son aventure.
Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché les Japonais de fonder leur puissance par une lutte avec la Russie ou les Turcs d’essayer de sauver leur empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire ?
Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré dans le précédent chapitre, que pendant longtemps la force armée restera le seul soutien efficace du droit et des ambitions transformées en droit.
Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement jamais douté puisqu’ils consacrent des sommes énormes à augmenter les flottes aérienne et maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres peuples — la France notamment — qui suivant eux devraient se contenter, comme arme défensive, d’arbitrages. Protégés de cette façon ils devraient désarmer !
Le discours du ministre anglais auquel je faisais allusion plus haut contenait d’ailleurs, à côté de conseils dangereux, des réflexions assez justes. En voici quelques-unes :
« Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent qu’en mettant certaines phrases sur le papier, ils assureront des obligations et pourront dormir tranquilles. Il est insensé de s’en remettre à des apparences de sécurité et de se reposer sur le droit des nations à l’existence, de croire qu’il sera assuré par des papiers et par des pactes. Croyez-moi, jamais un papier ni un seul traité ne vous donneront la sécurité. Vous êtes les victimes d’une éternelle et dangereuse illusion. »
Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement par un système d’arbitrages, M. Mac Donald formulait les prédictions suivantes :
« Je dis aux petites nations :
« Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, si vous vous en remettez de votre sécurité à des apparences trompeuses qui n’existeront que sur le papier. Le seul moyen d’échapper à la catastrophe, c’est l’arbitrage. »
Le même ministre nous dit, ensuite, comment fonctionnerait suivant lui le tribunal d’arbitrage :
« La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de leur demander :
« — Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage ?
« Et la deuxième sera de leur dire :
« — Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien êtes-vous toujours les enfants des ténèbres ? »
Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais ait été, comme son prédécesseur Lloyd George, un homme de grande piété, il doit lui être difficile de croire que les représentants des puissances prêtes à entrer en lutte puissent reculer devant la perspective d’être qualifiés d’« enfants des ténèbres ». L’intervention d’une flotte de cuirassés serait probablement beaucoup plus efficace.
Pendant que les orateurs de Genève prononçaient de philanthropiques harangues dans l’espoir d’élever des barrières devant les haines qui animent les peuples et les précipitent si souvent les uns contre les autres, l’évolution industrielle du monde continuait et tendait à créer cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien des fois, montré la supériorité sur les alliances.
Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des conséquences de la dernière guerre, on entrevoit le moment où, malgré les incompréhensions qui les divisent, Français et Allemands seront condamnés, par la force même des choses, à l’association de leurs intérêts. On en voit déjà de nombreux exemples. C’est ainsi que les métallurgistes lorrains ayant besoin du coke allemand, et les Allemands du minerai de fer français, ont été conduits à s’unir.
Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin mystérieux qui, suivant la sagesse antique, dominait les volontés des dieux et des hommes, la France soit, finalement, obligée d’associer ses intérêts à ceux de son héréditaire ennemie. C’est même cette association, comme l’a si bien compris M. Briand à Locarno, qui pourrait devenir une source de paix prolongée.
La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée seulement par une association d’intérêts entre des peuples, mais surtout parce que le grand homme d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments de la logique rationnelle d’influences mystiques si puissantes sur l’âme des hommes.
Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé à Locarno, et c’est pourquoi on y parla fort peu des grands projets de désarmement.
Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont vu se dresser devant les réalités le mur de leur incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur ne fut si épais qu’aujourd’hui.
La cause de l’incompréhension actuelle et de l’anarchie qui en résulte tient surtout à ce que les maîtres des peuples prétendent résoudre par la logique rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives et mystiques, obéissant aux enchaînements de logiques spéciales que ne connaît pas la raison.
Et c’est justement pourquoi tous les arguments rationnels invoqués à Genève en faveur de la paix universelle eurent si peu d’action alors que ceux d’ordre mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants résultats. En réalité, l’action utile de la société de Genève ne pourrait être que d’ordre mystique. Elle deviendrait alors un de ces grands conciles religieux où se fondent des croyances nouvelles capables, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme jadis, le socialisme et le communisme aujourd’hui, de se transformer en mobiles d’action dès qu’elles ont conquis les âmes[4].
C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la science, les illusions mystiques ont, je le répète encore, conservé le pouvoir dominateur qu’elles exercèrent toujours. Sous leur magique influence, le monde a plusieurs fois changé. Elles firent surgir le possible de l’impossible, édifièrent ou détruisirent des empires et transformèrent de grandes civilisations.