ÉPOPÉE PERSANE
Reading edition
NOTICE
Kourroglou est toujours, à mes yeux, une oeuvre très-belle et très-curieuse. Elle n'eut pourtant pas de succès dans la Revue indépendante, où j'en publiai la traduction abrégée. Des raisons d'amitié me firent suspendre ce petit travail que l'on me disait préjudiciable aux intérêts de la Revue. Mais je protestai et proteste encore contre l'intelligence des abonnés qui préférèrent les romans nouveaux à ces chants originaux d'une littérature étrangère. C'était une initiation à la manière des rapsodes et des improvisateurs de l'Orient, et l'on sait qu'en fait d'art, connue en toutes choses, le public veut être poussé par les épaules vers les découvertes, si faciles qu'elles soient.
La suite du poème, dont j'ai été forcée de résumer en deux pages les derniers chants et le dénouement superbe, a été publiée en abrégé sur le texte anglais de M. Chodzko, par M. C.-G. Simon, à Nantes. Cela fait partie d'une suite de travaux intéressants et agréablement présentés, qui ont paru dans les Annales de la Société académique de la Loire-Inférieure, sous le titre de Recherches sur la littérature orientale, Nantes, 1847.
Il est à regretter que M. C.-G. Simon, par des raisons analogues à celles que j'ai subies, n'ait pas continué son exploration dans cette littérature persane, une des plus riches et une des plus belles du monde, assurément, puisqu'on y trouve la manière d'Homère et celle de Cervantes se coudoyant avec franchise, grandeur et naïveté dans les mêmes récits. On me dira que tout cela est exploré déjà. J'objecterai que peu de gens lisent ces poëmes dans le texte, et qu'on ne les lit guère plus dans les traductions, puisque la mienne et celles de M. Simon, allégées autant que possible des redites et longueurs inévitables de la manière orientale, n'ont été goûtées et comprises que des littérateurs.
Et malgré ceci, j'insiste, et je dis: Lisez Kourroglou; c'est amusant, quoique ce soit beau.
GEORGE SAND Nohant, 24 juin 1833.
PRÉFACE.
Avez-vous lu Baruch? Peut-être! Mais vous n'avez pas lu Kourroglou. Lecteur, que lisez-vous donc! Quoi, vous n'avez pas lu Kourroglou! Kourroglou a été traduit du persan (car vous n'êtes pas obligé, ni moi non plus, de savoir le persan), et vous ne vous en doutez pas plus que je ne m'en doutais la semaine dernière? Ah! si j'étais lecteur de mon état, je ne voudrais pas avouer que je ne connais pas Kourroglou! En vain vous m'alléguerez que Kourroglou a été traduit du perso-turc en anglais, et que peut-être vous ne savez pas l'anglais: c'est une mauvaise défaite. Vous devriez le savoir, et moi aussi; mais je ne le sais pas, ni vous non plus, je suppose. Pourtant je le comprends, assez pour essayer de vous faire connaître Kourroglou, et je commence, renvoyant ceux de vous qui lisent l'anglais couramment à la traduction première, qui est toujours la meilleure, ayant été faite par un homme versé dans les langues orientales et dans les dialectes tuka-turkman, perso-turc, zendo-persan et autres, que nous connaissons aussi... de réputation.
Mais avant d'entendre cette merveilleuse et curieuse histoire, il est bon que vous sachiez que le fond en est véritable, et que le célèbre Kourroglou, dont vous n'aviez jamais entendu parler, eut un personnage historique. Le nord de la Perse et les rives de la mer Caspienne sont pleins de sa gloire, et la récit de ses exploits est aussi populaire que celui de la guerre de Troie au temps d'Homère. Il est vrai qu'un Homère a manqué à notre héros jusqu'à ce jour, et qu'il a fallu la patience, la curiosité et le génie investigateur d'un Européen pour rassembler, résumer et coordonner les interminables fragments que les rapsodes orientaux débitent aux oreilles ravies et enflammées de leurs auditeurs. Honneur et grâces soient donc rendus à M. Alexandre Chodzko, l'Homère de Kourroglou. L'épopée de sa vie n'avait jamais été écrite, et il n'est pas bien prouvé que Kourroglou lui-même ait su écrire; il avait tant d'autres choses à faire, le vaillant diable à quatre! boire, battre, être un vert galant; mais ce n'est pas tout. Il avait encore le talent de chanter en improvisant; sa poésie et sa voix résonnaient de la Perse à la Turquie, de Khoï à Erzeroum, et sa guitare faisait presque autant de miracles que son cimeterre.
Mais qu'était-ce donc que Kourroglou? C'était bien plus qu'un poëte, bien plus qu'un barde, bien plus qu'un lettré, bien plus qu'un pontife, bien plus qu'un roi, bien plus qu'un philosophe. Il était ce qu'il y a de plus grand... en Perse: il était bandit. Quand vous aurez fait connaissance avec lui, vous verrez que ce n'est pas peu de chose; mais vous conviendrez qu'à moins d'être Kourroglou, il ne faut pas s'en mêler.
Kourroglou était (c'est M. Alexandre Chodzko qui parle) «un Turkman-Tuka, natif du Khorassan septentrional. Il a vécu dans la seconde moitié du XVIIe siècle; il a rendu son nom illustre en pillant les caravanes sur la grande route; mais ses improvisations poétiques l'ont fait plus grand encore. Les Turcs Iliotes, tribus errantes transplantées à différentes époques du centre de l'Asie aux vastes pâturages qui s'étendent de l'Euphrate à la Méroë, ont religieusement conservé ses chants et la mémoire de ses actions. Il est leur guerrier modèle et leur barde national dans toute l'étendue du terme. On montre encore aujourd'hui les ruines de la forteresse de Chamly-Bill, bâtie par Kourroglou dans la délicieuse vallée de Salmas, un district de la province d'Aderbaïdjan. Encore aujourd'hui on manque rarement de réciter dans une fête les chants d'amour de Kourroglou. Durant les querelles intestines et les combats que livrent les Iliotes, pour leur indépendance, aux Persans, leurs maîtres, quand les deux armées ennemies sont au moment d'engager la bataille, ils s'animent les uns les autres, et défient l'ennemi: les Perses en chantant des passages du schah-nama de leur Ferdausy, les Iliotes en hurlant les chants de guerre de leur Kourroglou. Sous les fenêtres du palais du schah, lorsque les trompettes et les tambours du nekhara-khana (la garde d'honneur) saluent le soleil levant, les musiciens ont coutume du jouer l'air guerrier de Kourroglou, celui qui a servi de thème à ses poésies lyriques, et sur lequel il improvisait ordinairement.»
M, Chodzko établit un parallèle entre Ferdausy et Kourroglou. Il ne met point en balance la valeur littéraire de ces deux poëtes; l'un écrivant une magnifique épopée en langue arabe, achevant son oeuvre avec soin au milieu des délices d'une cour; l'autre improvisant au milieu des déserts, et dans un dialecte sauvage, des strophes énergiques, mais décousues et farouches comme sa vie, son caractère et ses compagnons d'armes. Cependant M. Chodzko s'étonne avec raison que le plus renommé et le plus populaire des deux (dans une plus vaste étendue de pays, ou du moins chez des admirateurs plus passionnés et plus nombreux), le bandit-ménestrel Kourroglou, soit resté jusqu'à ce jour inconnu aux Européens. C'est après un séjour de onze ans dans ces contrées, après avoir interrogé et écouté attentivement les rapsodes et les bardes qui passent leur vie à raconter et à chanter au peuple les exploits et les poésies de Kourroglou, qu'il est parvenu à écrire la vie épique, et à transcrire fidèlement les hymnes de ce héros barbare. Les versions les plus exactes, les récits les plus poétiques et les plus complets, il les a trouvés, dit-il, dans la dernière classe du peuple; la où le souvenir fanatique et l'amour enthousiaste de cette nature de faits et de ce genre de poésie avaient dû nécessairement pénétrer et se graver davantage. La nouveauté d'un tel personnage, l'intérêt de ses aventures, et surtout la peinture énergique dos moeurs et du caractère des tribus nomades dont Kourroglou est le type, et aux yeux desquelles il est un type idéal, ont paru assez importants aux orientalistes de Londres pour que le comité de l'Oriental translation fund de la Grande-Bretagne et de l'Irlande ait fait imprimer et publier, à ses frais, les aventures de Kourroglou. Cette épopée, jointe aux chants des peuples qui habitent les rives de la mer Caspienne (chants populaires des Kalmouks, des Tatars d'Astrakan, des Perso-Turks, des Turckmans, des Ghilanis, des Highlanders Rudbars, des Taulishs et des Mazenderams), forment un beau volume sous ce titre: Specimens of the popular poetry of Persia. «As found in the adventures and improvisations of Kourroglou the bandit menestrel of northern Persia: and in the songs of the people inhabiting the shores of the Caspian sea. Orally collected and translated with philological and historical notes, by Alexander Chodzko, esq.»
Cette publication n'est pas, en effet, importante au seul point de vue de l'amusement et de l'intérêt épique; ce n'est pas seulement un héros de l'Arioste que la Perse nous révèle, c'est toute une histoire de moeurs, c'est tout un génie national que Kourroglou. C'est le nomade dans toute sa poésie plaisante et terrible, c'est le guerrier asiatique dans toute son exagération fanfaronne, c'est le brigand de la Perse dans toute sa ruse, dans toute sa férocité et dans toute son audace. Kourroglou est cruel, ivrogne, glouton, libertin; c'est le plus grand pillard et le plus grand vantard que nous ayons jamais rencontré, même chez nous, où ces qualités sont si fort répandues par le temps qui court. Il est entreprenant, vindicatif, insatiable de richesses et de plaisirs, fourbe, brutal et impitoyable dans la colère. Il n'en est pas moins l'idole de ses compagnons et de leur nombreuse postérité. Ces peccadilles ne le rendent que plus aimable. Les femmes en sont folles, et les enfants rêvent de lui, non comme d'un croquemitaine, mais comme d'un Tancrède ou d'un Roland. Tandis que le Rustem de Ferdausy est un vrai chevalier, fidèle à son prince ou prosterné devant son Dieu, Kourroglou ne connaît guère d'autre dieu que lui-même et n'est fidèle qu'à son propre serment. A cet égard, il affiche une loyauté et une générosité qui ne sont point sans grandeur et sans danger, vu la mauvaise foi des ennemis qui le poursuivent. Une seule trahison déshonore sa vie; mais il la pleure amèrement, et le remords lui inspire le plus beau de ses chants de douleur. Un seul amour pénètre jusqu'au fond de son âme, et fait de lui un être sympathique par quelque endroit, c'est sa tendresse exaltée pour son fils adoptif, Ayvaz, le Benjamin, le Renaud du poëme. Mais le véritable héros de la vie de Kourroglou, ce n'est point Kourroglou, ce n'est pas le bel Ayvaz, ce n'est pas même le spirituel marmiton Hamza-Beg; ce n'est pas un homme, ce n'est pas une femme: c'est un cheval, c'est la divin Kyrat, près duquel les coursiers d'Achille et tous les palefrois renommés de la chevalerie ne sont que de pauvres poneys. Le poëme s'ouvre par la formation céleste de Kyrat, comme vous allez le voir, lecteur; car j'entreprends de vous raconter tout le poëme. Mais comme M. Chodzko l'a oralement transcrit, je me permettrai d'abréger et de résumer la traduction de M. Chodzko. Quand je la citerai textuellement, j'aurai soin de l'indiquer.
Le poëme est divisé par chants, que M. Chodzko intitule: Entrevues; meetings en anglais, mejjliss en perso-turk que nous traduirons par rencontres. Ce sont les rapsodies que l'haleine d'un Kourroglou-Khan peut fournir en une séance à l'attention d'un auditoire. Les Kourroglou-Khans sont comme les Schah-Namah-Khans de Ferdausy, comme les Koran-Khans du Prophète, des bardes de profession qui, en s'accompagnant de la guitare, récitent au peuple et aux amateurs les faits, gestes, maximes et improvisations de leur héros. La mémoire de ces chanteurs, dit M. Chodzko, est vraiment incroyable; à toute sommation, ils récitent d'une seule haleine, et durant des heures entières, sans la moindre hésitation, à partir du vers qui leur est désigné par les auditeurs.
PREMIÈRE RENCONTRE1
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Kourroglou était un Turkoman de la tribu de Tuka; son véritable nom était Roushan, et celui de son père Mirza-Serraf. Ce dernier était au service du sultan Murad, gouverneur d'une des provinces du Turkestan, en qualité de chef des haras de ce prince.
Un jour que les cavales paissaient dans les prairies qui s'étendent le long du Jaïhoun (l'Oxus), un étalon sortit de la surface des eaux, gagna la rive, courut vers la troupe des cavales, et après s'être accouplé à deux d'entre elles, il se replongea dans le fleuve, où il disparut pour jamais. Cette étrange nouvelle ne fut pas plus tôt rapportée à Mirza-Serraf, qu'il se rendit à la prairie, et ayant fait des marques distinctes aux deux juments désignées, il recommanda aux gardiens d'en avoir un soin particulier; puis, de retour chez lui, il consigna sur ses livres les détails de l'apparition de l'étalon, et enregistra la date précise de cet événement.
On sait qu'une jument donne toujours naissance à son poulain étant debout; quand le terme fut arrivé, Mirza-Serraf, qui était présent à leur naissance, reçut les jeunes poulains dans le pan de sa robe, afin qu'ils ne fussent point blessés par leur contact avec la terre.
Il dirigea lui-même avec le plus grand soin leur première éducation pendant les deux années suivantes, et surveilla les progrès de leur croissance. Malheureusement leur mauvaise mine n'était pas propre à inspirer beaucoup d'espoir pour l'avenir. Ils paraissaient laids à la première vue, et leur robe épaisse semblait être de crin plus que de poil.
Un des devoirs de la charge de Mirza-Serraf était de visiter, à tour de rôle, tous les haras confiés à ses soins, afin de mettre à part les meilleurs poulains pour les écuries du prince. Dans cette occasion, les deux poulains merveilleux furent au nombre de ceux qu'il choisit. Quand le prince vint en personne visiter ses écuries, il examina attentivement les chevaux amenés par Mirza-Serraf, et approuva tous ses choix, à l'exception des deux poulains en question.
Plus il les regardait, plus ils lui semblaient hideux. Il fit amener en sa présence le chef de ses haras, et s'adressant à lui d'une voix courroucée: «Vassal, lui dit-il qu'est-ce que cela signifie? me crois-tu donc dépourvu d'instruction ou d'intelligence, ou bien es-tu devenu si vieux que tu ne puisses plus distinguer un bon cheval d'un mauvais? Que prétends-tu en m'amenant ces deux misérables haquenées?»
Alors, transporté de rage, le prince ordonna que Mirza-Serraf eût les yeux crevés. Cette sentence fut immédiatement exécutée. Un fer rouge fut appliqué sur le globe des yeux de l'infortuné Mirza, qui fut ainsi privé pour jamais de la lumière. Aveugle et désolé, il fut reconduit dans sa maison. Son fils unique Roushan, jeune homme de dix-neuf ans, étudiait alors à l'une dés écoles de la ville. Aussitôt qu'il eut appris le châtiment infligé à son père, baigné de larmes, il accourut vers lui. «Ne pleure pas, mon fils, lui dit le vieillard, qui était un des plus habiles astrologues de son siècle; j'ai examiné ton horoscope, et ma science infaillible ma découvert que tu deviendrais un héros célèbre. Tu vengeras mes souffrances sur la personne de l'injuste tyran qui me les a infligées. Va à l'instant voir le prince, et parle-lui ainsi: «Seigneur, tu as fait crever les yeux de mon père à cause d'un poulain. Sois miséricordieux, et fais-lui présent de l'animal; sans cela mon pauvre père, qui est vieux et aveugle, n'aura pas de cheval à monter pour se rendre à la distribution des aumônes qui se font dans ton palais.» Roushan fit ainsi qu'il lui avait été dit.
Le prince, dont la colère avait eu le temps de se calmer, accorda au jeune homme la permission d'entrer dans ses écuries et de prendre celui des deux poulains condamnés qui lui plairait le mieux.
Roushan choisit celui qui était gris, parce que son père lui avait dit que la jument qui l'avait porté était d'une plus noble race que l'autre. De retour à la maison avec le don du prince, Roushan reçut de son père l'ordre de creuser un souterrain. «Il nous servira d'écurie, lui dit celui-ci. Fais-y quarante stalles, et entre chaque stalle tu feras un réservoir pour l'eau. Par la combinaison d'un certain nombre de ressorts, dont je t'enseignerai l'usage, l'orge et la paille seront distribuées en temps convenable à notre poulain, qui mangera sa ration sans l'assistance d'un palefrenier. L'eau lui arrivera de la même manière en temps convenable. Tu maçonneras soigneusement la porte et jusqu'aux moindres fentes de l'écurie; car il est indispensable que notre cheval demeure seul durant quarante jours, et que ni l'oeil de l'homme ni les rayons du soleil ne viennent le troubler dans sa solitude.»
Les instructions du père furent exécutées par le fils avec la plus scrupuleuse fidélité. Le poulain fut introduit et enfermé dans sa nouvelle demeure. Il y avait déjà trente-huit jours qu'il y demeurait, caché à tous les regards, lorsqu'au trente-neuvième la patience de Roushan fut épuisée. Il s'approcha de l'écurie, et ayant fait un trou de la grandeur de l'oeil, il commença à regarder dans l'intérieur.
Le corps entier du poulain lui apparut brillant et resplendissant comme une lampe; mais la lumière qui en jaillissait s'affaiblit instantanément, et puis s'éteignit comme par l'effet du simple regard de Roushan. Il eut peur, et, refermant précipitamment la petite ouverture, il retourna vers son père, auquel il ne dit rien de ce qui était arrivé. Le lendemain, juste à l'heure où venait d'expirer le quarantième jour de la claustration du poulain, Mirza dit à son fils: «Le temps est accompli, allons chercher notre cheval et commençons à le dresser.» Ils furent ensemble à l'écurie. L'aveugle commença à tâter. la robe de l'animal: il promena sa main sur la tête et sur le cou, sur les jambes de devant et sur celles de derrière, comme s'il eût cherché quelque chose, et tout à coup il s'écria: «Qu'as-tu fait, malheureux enfant? Il eût mieux valu pour moi que tu fusses mort dans ton berceau! Pas plus tard qu'hier tu as laissé la lumière tomber sur le poulain.—-Tu as deviné juste, mon père; mais comment as-tu fait pour découvrir cela?—Comment j'ai fait? Ce cheval avait des plumes et des ailes qui ont été brisées par suite de ton imprudence.» A ces mois le coeur de Roushan fut rempli d'amertume, et il tomba dans une profonde tristesse. Mirza lui dit alors: «Ne perds pas courage; nul cheval vivant ne pourra jamais approcher de la poussière que soulèveront les pieds de ce coursier.»
Ayant dit ainsi, l'aveugle enseigna à son fils à seller le poulain avec une selle de feutre, et lui prescrivit de le dresser de la manière suivante: «Tu le feras trotter pendant les quarante premières nuits sur les rochers et dans les plaines pierreuses, et pendant les quarante nuits suivantes dans l'eau et les marécages.» Quand ceci fut accompli, Mirza-Serraf mit son cheval au galop, qu'il soutint admirablement, soit en avant, soit a reculons. L'éducation du noble animal ayant été ainsi complétée, il commença à s'occuper de celle de son fils. «Monte ton cheval, lui dit-il, fais-moi place derrière toi, et traversons l'Oxus.» Pendant qu'ils s'amusaient ainsi, le vieillard expérimenté initiait son fils à tous les stratagèmes de l'art de l'équitation et du métier des armes.
«C'est bien, dit-il un jour à Roushan, je suis content de toi. Mais il nous reste encore une chose à faire. Notre prince vient quelquefois chasser sur les bords de l'Oxus; c'est là que tu l'attendras. La première fois que tu le verras venir de ton côté, revêts toutes les pièces de ton armure, et, monté sur ton cheval, va hardiment à la rencontre du tyran. Alors tu lui diras ces mots: «Prince injuste et cruel, contemple le cheval à cause duquel tu as fait crever les yeux de mon père, regarde bien ce qu'il est devenu, et meurs d'envie.»
Roushan obéit fidèlement à l'ordre de son père; la première fois qu'il aperçut le prince prenant le plaisir de la chasse sur les bords de l'Oxus, il revêtit son armure et courut droit à lui. Le prince, émerveillé de la beauté peu commune du cheval, aussi bien que de la noble apparence du cavalier, dit à son vizir: «Quel est ce jeune homme?» Roushan, invité à s'approcher du prince, ne manqua pas de lui répéter d'une voix ferme et menaçante le discours que son père lui avait enseigné, et il ajouta: «Prince stupide, tu le crois un bon connaisseur de chevaux. Écoute, ignorant, et apprends de moi quels sont les signes auxquels on reconnaît un cheval de noble race.» Cela dit, il improvisa le chant suivant:
Improvisation.—«Je viens, et je te dis: Écoute, ô prince! et apprends à quoi se fait reconnaître un noble cheval. Actif et alerte, vois si ses naseaux s'enflent et se distendent alternativement; si ses jambes, sèches et déliées, sont comme les jambes de la gazelle prête à commencer sa course. Ses hanches doivent ressembler a celles du chamois; sa bouche délicate cède à la plus légère pression de la bride, comme la bouche d'un jeune chameau. Quand il mange, ses dents broient le grain comme la meule d'un moulin en mouvement, et il l'avale comme un loup affamé. Son dos rappelle celui du lièvre; sa crinière est douce et soyeuse; son cou est élevé et majestueux comme celui du paon. Le meilleur temps pour le monter est entre sa quatrième et sa cinquième année. Sa tête est fine et petite comme celle du grand serpent chahmaur; ses yeux sont saillants comme deux pommes; ses dents semblent autant de diamants. La forme de sa bouche doit approcher de celle du chameau mâle; ses membres sont finement dessinés, et plutôt arrondis qu'allongés. Quand on le sort de l'écurie, il est joyeux et il se cabre. Ses yeux ressemblent à ceux de l'aigle, et il marche avec l'inquiète impatience d'un loup affamé. Son ventre et ses côtes remplissent exactement la sangle. Un jeune homme de bonne famille prête une oreille obéissante aux leçons de ses parents; il aime son cheval et en prend le plus grand soin Il sait par coeur la généalogie et la pureté de son sang. Il essaie souvent la vigueur des articulations de son genou; en un mot, il doit être ce qu'était Mirza-Serraf dans sa jeunesse.»
Dès que le prince eut entendu cette improvisation, il dit aux gens de sa suite: «C'est là le fils de Mirza-Serraf? Holà! qu'il soit arrêté!»
Roushan fut immédiatement entouré de tous côtés; mais, sans paraître s'en apercevoir, il parla ainsi au sultan Murad:
Improvisation.—«Écoutez, mon prince; il me revient en mémoire quelques stances de vers agréables; permettez-moi de vous les réciter.» Le prince y consentit, et ordonna à ses gardes, de ne pas toucher à Roushan qu'il n'eût dit ses vers. Alors ce dernier commença l'improvisation suivante: «Mon prince a donné l'ordre de me punir; mais, par Allah! je sais comment me défendre; je m'échapperai de ses mains. En vain m'offrirais-tu tes richesses et tes faveurs comme on jette la pâture à l'aigle vorace et affamé, je les rejetterais toutes.»
Le prince l'interrompit et lui dit: «Cesse tes vaines bravades; viens, et sers-moi fidèlement, autrement je te ferai mourir.»
Roushan chanta alors ainsi:
Improvisation.—«Je suis appelé Dieu dans ma maison: oui, je suis un dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lâche comme toi. La cruche a porté l'eau assez longtemps pour toi; mais, à la fin, la cruche s'est brisée.»
Le prince lui dit: «Ton père a été mon serviteur pendant cinquante ans. Dans un moment de colère, j'ai ordonné qu'on lui crevât les yeux. Mais qui déniera au maître le droit de punir son esclave, afin de pouvoir ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras à m'être agréable, et je te récompenserai.» Roushan répliqua: «Tu as éteint les yeux de mon père, et, à ce prix, tu veux me faire riche. Si Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais écoute!»
Improvisation.—«C'est toi-même qui as construit l'édifice de la ruine quand tu as prêté l'oreille à des calomniateurs. Je prendrai ta vie et je renverserai ton trône.»
Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement: «Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour détruire mes villes et pour renverser mon trône?» Roushan improvisa le chant suivant:
Improvisation.—«Écoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un fardeau. De ce jour j'abandonne ma tête aux hasards de la fortune, comme la feuille d'automne s'abandonne à l'âpre souille des vents. Avec l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y rétablir la religion d'Ali, qui est vénéré dans ce pays.»
Il finissait à peine ces mots, que, se précipitant au milieu de la suite du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, à la fin convaincu que toutes les armées de la terre ne pourraient venir à bout de le vaincre, ordonna à son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et inutile.
Roushan traversa l'Oxus à la nage et se hâta de rejoindre son père sur la rive opposée. «Tu m'as vengé, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu t'en récompense! Quittons maintenant cette contrée: non loin d'Hérat, je connais une oasis où tu vas me conduire.
Roushan obéit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais, et dit: «O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite de l'apparition de deux étoiles, l'une à l'orient et l'autre à l'occident.—Père, je l'ai trouvé!
—Bien! L'oasis où nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit qui précède le vendredi sera arrivée, tu veilleras avec ce livre dans la main, en répétant continuellement la prière qui se trouve a ce passage du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux étoiles jusqu'au moment où elles se rencontreront. Alors tu verras la surface de l'eau se couvrir d'une écume blanche. Prends ce vase que j'ai apporté tout exprès, tu y recueilleras soigneusement l'écume et me l'apporteras sans délai.»
Quand la nuit désignée fut venue, Roushan remplit toutes les instructions de Mirza-Serraf, et déjà il revenait avec le vase plein de l'écume mystérieuse; mais elle était si blanche, si légère et si fraîche, que le jeune homme inexpérimenté ne put résister à la tentation: il avala l'écume. «J'ai accompli toutes tes prescriptions, dit-il à son père; l'écume cependant ne s'est pas montrée sur l'eau de la source.» Mirza-Serraf répondit: «L'écume a paru sur l'eau de la source; j'en suis certain. Confesse la vérité, qu'en as-tu fait?»
Kourroglou plaça son vieux père derrière lui, et marcha vers la ville sacrée de Mushad, où ils arrivèrent en peu de temps, grâce à la vigueur surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrassèrent la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils étaient, devinrent sheahs et vrais croyants. Ce fut là aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici quelles furent ses dernières paroles: «Aussitôt que je serai mort, rends-toi dans la province d'Aderbaïdjan, dont le schah de Perse est souverain. Il voudra t'attirer à sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne te révolte pas non plus contre lui.»
Il dit et il expira.
DEUXIÈME RENCONTRE.
Nous avons traduit textuellement la première rencontre pour donner au lecteur une idée juste de la forme de ce récit. M. Chodzko déclare dans sa préface, en qualité d'étranger, qu'il n'a point prétendu faire de sa transcription une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne possédons pas assez cette langue pour adresser des critiques à M. Chodzko; mais nous la lisons assez pour espérer n'avoir point fait de contre-sens, et pour nous être assuré que les rapsodies des Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous être transmises avec plus de concision, de franchise et de simplicité. Nous ne savons pas non plus si le style de M. Chodzko a la véritable couleur orientale; mais on a pu voir par ce qui précède (rendu mot à mot autant que possible) que c'est une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune coquetterie déplacée pour chercher à flatter le goût européen. C'était, je crois, la vraie manière et la seule bonne.
La seconde rencontre est consacrée à faire rencontrer en effet, Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier prétend avoir le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitié en voyant un ennemi si jeune venir tout seul pour le défier, au milieu de quarante de ses meilleurs garnements. «Le monde entier retentit de ma gloire, s'écrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie.
«Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?—Misérable! lui répond Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas encore ce que c'est qu'un bélier.»
Le bélier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se compare de préférence à cet animal dans ses fréquentes vanteries, et quand il a dit: «Je suis Kourroglou le bélier,» il a tout dit.
Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les stances qui lui viennent à l'esprit, comme dit Kourroglou en semblable occasion. Ces stances sont toujours belles d'énergie sauvage, et le refrain de celles-ci est un cri d'impatience, «Ne combattrons-nous donc pas aujourd'hui?» En voici une qui ne manque pas de caractère:
«Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui, comme un bélier, vienne frapper sa tête contre mon bouclier! Je puis broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne combattrons-nous donc pas aujourd'hui?»
Pendant que Kourroglou chante ses trophées, Daly-Hassan examine Kyrat, l'incomparable Kyrat, le fils de l'étalon-spectre, le coursier fidèle, l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et il en devient épris. «Fais-moi présent de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser ton sang.» Kourroglou répond par de nouvelles provocations, et le combat s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont expédiés aux enfers, les vingt autres prennent la fuite à travers le désert. Daly-Hassan reste seul; dévoré de rage, il se précipite sur son ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussière, pousse un cri comme celui d'un aigle, descend de cheval, et s'asseyant sur sa poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tête. Daly-Hassan se prend à pleurer. «Misérable bâtard! lui dit Kourroglou, es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contrées? Tu n'es qu'une femme pusillanime. Lâche! tu verses des larmes pour une cuillerée de sang!»
«Guerrier invincible, lui répond Daly-Hassan, j'ai juré à Dieu et à moi-même de servir fidèlement l'homme qui pourrait me renverser sur le dos. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maître.»
Kourroglou est ému de pitié. Il se lève, rengaine son poignard, et suit Daly-Hassan dans une caverne où celui-ci le rend maître des richesses immenses qu'il a amassées durant les sept années de son brigandage. A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que pour augmenter leur trésor en détroussant les voyageurs, et pour enrôler des bandits sous leurs ordres.
Quand ils ont réussi à se composer une bande de 77 hommes, ils chargent leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur voyage vers la province d'Aberdaïdjan, ils atteignent bientôt les montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux à la découverte pour s'assurer d'une retraite sûre. Ils trouvent dans le district de Karadag une magnifique prairie où ils s'installent avec leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits répandent bientôt la terreur dans le pays, et tout homme courageux vient s'enrôler sous leur bannière.
«Il traitait ses gens comme un père, et la paie qu'il leur faisait était si libérale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun d'eux.»
En peu de temps, Kourroglou se voit à la tête de 777 hommes, nombre sacré qu'il n'eût dépassé vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il lui eût été possible dès lors d'y atteindre.
Cependant le gouverneur de la province commence à s'alarmer du voisinage de Kourroglou. Il lui dépêche un envoyé qui, sans fleur de rhétorique, lui parle ainsi:
«Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu désires parler au souverain d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as quelque chose à me dire, je t'écouterai afin de savoir ce que c'est.»
Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il se ressouvient de la défense que son père lui a faite, en mourant, de se révolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoyé fort honnêtement, et lui promet d'évacuer le pays sous peu de jours.
Il rassemble ses hommes et leur chante ceci:
«L'heure du départ est arrivée. Que quiconque veut me suivre dans le Kurdistan se tienne prêt! Qu'il me suive, celui dont les lèvres veulent boire dans la coupe de la valeur!—Qu'il me suive, celui qui veut mettre en pièces le linceul de la mort!»
Les 777 brigands répondirent: «O Kourroglou, nous ne craignons pas la mort; là où tu iras, nous irons.» Ils partent; ils arrivent dans la vallée de Gazly-Gull, située dans le voisinage de Khoï, et débutent par l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan, Hussein-Ali-Khan, se met en route à la tête de quinze cents cavaliers pour aller réprimer ces brigandages. «Ne craignez rien, ô mes âmes! ô mes fous (Dalcelar)!» C'est le nom d'amitié que Kourroglou donne à ses compagnons, c'est le titre glorieux que le postérité leur conserve: «Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure.» Kourroglou dit, et revêtu de sa cotte de mailles, armé de toutes pièces, il attend, appuyé tranquillement sur sa lance, l'envoyé d'Hussein. Aux interrogations et aux menaces de l'envoyé, Kourroglou répond comme de coutume par une chanson: «Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter quelques vers avant de combattre.—Chante, si tu y es disposé, répond le serdar, amateur de poésie comme tous les Orientaux.» Kourroglou chante ici une fort belle strophe:
«Voici la vérité des vérités! Écoute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange de la mort. Regarde; je suis Azraïl. Mes yeux aiment la couleur du sang. Oui, je suis venu pour arracher les âmes des corps; je suis le véritable Azraïl. Nous verrons bientôt quelles entrailles, quels crânes seront fouillée les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour même, tu quitteras ce mondé; me voici. Comme un véritable Azraïl, je viens arracher les âmes.»
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«Maintenant, j'enseignerai à rire à tes ennemis, et à tes amis à se lamenter. Contemple en moi Azraïl, l'exterminateur des âmes».»
Kourroglou s'élance au plus épais de la mêlée. Il tue tout ce qui est digne d'être tué, il pille tout ce qui vaut la peine d'être pris.
«Kourroglou cependant ne resta pas davantage à Gazly-Gull, il vint se fixer définitivement à Chamly-Bill; sa gloire se répandit bientôt dans les contrées environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or et des présents.»
TROISIÈME RENCONTRE.
Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour à la ville d'Orfah, vit une grande foule rassemblée sur la place du marché. Il s'avança et vit un jeune garçon, tel que le dépeint le poète:
«Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqués. Sa ceinture est étroite; ses lèvres ressemblent à un bouton, à une rose souriantes. Jeune homme, sacrifie ton âme à la beauté! contemple en moi son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant de plus belle espérance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du huitième ciel! Son père est boucher de son état; le fils est une mine de pierres précieuses.»
Khoya-Yakub demanda: «De quel jardin est cette rose? de quelle prairie est cette plante?» Quelqu'un répondit: «Son père est boucher du pacha de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom.» Le marchand pensa lors en lui-même: «Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un si beau garçon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, à mon retour à Chamly-Bill, j'essaie de lui dépeindre ce que j'ai vu, il ne me croira pas.» Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix pour faire le portrait d'Ayvaz.
Après un voyage de quelques jours, il revint à la forteresse de Chamly-Bill. Il fut dit à Kourroglou que son frère Khoya-Yakub était revenu. Il ordonna aussitôt à ses hommes d'aller à sa rencontre, et de l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui étaient dus. Dès qu'il fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit asseoir à ses côtés, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains, comme à son supérieur. «Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou; buvons en l'honneur de l'arrivée de notre frère.» Et ils s'assirent, et ils burent au point que Khoya-Yakub commença à devenir gris, et sentit sa tête s'allumer. Kourroglou lui demanda d'où il venait. Il répondit: «D'Orfah!—Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que mon Kyrat?—Je n'en ai pas vu.—Dis, as-tu vu là, des hommes plus beaux et plus braves que mes compagnons?—Je n'en ai pas vu.—As-tu vu, dis moi, une fête plus joyeuse que la mienne?—Je n'en ai pas vu.—As-tu vu des échansons plus beaux et plus richement vêtus que les miens?—Frère guerrier, j'ai vu là un jeune garçon que les mains de tous vos jeunes gens ne sont pas dignes de laver. Voilà que tu deviens vieux, et que tu n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te servir et de te succéder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui et un fils tant que tu vivras?» Il commença alors à vanter la beauté d'Ayvaz et sa mâle physionomie. Kourroglou dit: «Eh quoi! marchand qui n'es bon à rien! ne pouvais-tu dépenser quelques tumans pour payer un peintre et m'apporter sa ressemblance?» Le marchand sortit une miniature de son habit et la tendit à Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il l'eut examinée, les rênes de sa volonté échappèrent des mains de sa patience, et il s'écria: «Daly-Hassan, qu'on apprête une chaîne et des fers.» Le marchand, étonné, demanda ce que signifiait un ordre semblable. «Je vais te faire enchaîner, misérable!» Pour quelle raison, et quel est mon crime? Est-ce donc la récompense que tu me donnes pour t'avoir trouvé un fils?—C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme, écoute-moi; je vais partir pour Orfah à l'instant même; et tu attendras mon retour, enchaîné dans un cachot. Si le jeune garçon justifie réellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne couvre pas ta tête d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la voûte des cieux. Mais malheur à toi, si Ayvaz est indigne de tes éloges; car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton châtiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois pas mentir à tes supérieurs.»
Cela dit, il donna ordre d'enchaîner le marchand par le cou et par une jambe, et de le jeter ensuite en prison.
«Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat.» Daly-Hassan mit lui-même la selle et le coussin sur le cheval de son maître, et les attacha sept fois avec la sangle. «Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous ne se hasarde de boire de façon à s'enivrer jusqu'à ce que je sois de retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique ou du tambourin. Souvenez-vous de cette défense, ou je vous arracherai de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je mourrai ou je reviendrai avec lui. Écoutez ma chanson.
Improvisation.—«J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally. Attendez le jour d'adoption jusqu'à mon retour. Demandez-le en Turquie et en Syrie jusqu'à mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux pieds légers. Tuez des veaux, égorgez des moutons, et nourrissez-vous de mes troupeaux jusqu'à mon retour. Kourroglou dit: le diable emporte l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez jusqu'à mon retour.»
Le berger répondit: «Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en paix; tu peux te fier à moi.» Et il disait en lui-même: «Dieu veuille que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvreté; le cheval et les vêtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai.»
Kourroglou prit congé du berger, et continua son voyage à pied; le manteau du berger était sur ses épaules, la massue dans sa main, Il aperçut bientôt là ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant prononcé le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait avec amour, priant et soupirant en même temps. Kourroglou lui demanda en langue turque: «Quelle viande portes-tu là, que tu la convoites ainsi, et sembles soupirer après?» Le Turc répondit: «Es-tu donc étranger, seigneur, ou viens-tu de quelque contrée éloignée?» Kourroglou dit: «Oui, je viens de loin.» Le Turc lui dit alors: «Ne sais-tu pas que dans les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la viande qui est chère? J'ai une personne malade chez moi, à laquelle le médecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouvé de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai été obligé de payer un okha deux piastres, et c'est là ce qui me fait soupirer.» Kourroglou demanda: «Se peut-il que la viande soit aussi chère?—Oui, en vérité, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est énormément cher.» Kourroglou dit en lui-même: «Bonnes nouvelles pour mon berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui même je vendrai tes moutons.» De là Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant laquelle il aperçut une foule de gens, mêlés ensemble comme les plis d'un manteau froissé: les hommes venaient là pour acheter de la viande, les femmes pour admirer la beauté d'Ayvaz. Kourroglou désireux de le voir aussi, regardait par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant lui. Les Turcs, le jugeant d'après son costume, le prirent pour un berger et commencèrent à le frapper sur la tête. Alors Kourroglou se baissa dans l'intention de regarder à travers leurs jambes, mais il s'exposa ainsi à de plus graves insultes. «Je ne puis dompter ces Turcs grossiers, dit-il; comment puis-je espérer d'enlever Ayvaz?» Il se mit à coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tête frappée eut le crâne brisé; celui qui reçut le coup sur la jambe eut la jambe cassée; celui qui le reçut sur les épaules resta sur la place.


Kourroglou fit l'improvisation suivante:
Improvisation.—«Tu frapperas l'ennemi armé, fût-il enveloppé dans un feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumière de mes yeux! je ne me fâche pas de semblables bagatelles.» Ayvaz dit alors:—«Pour l'amour de Dieu! mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amené neuf cents moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persécuter, et tu seras obligé de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon père. Nous achèterons à nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls te donnerons l'argent.» Kourroglou répondit: «Va donc, je t'attendrai ici.—Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-même.» Kourroglou répliqua: «Va, et repose-toi sur moi; j'ai été boucher dix-sept ans, et je connais mon état; je vendrai bien à ta place.» Ayvaz laissa la boutique à la garde de Kourroglou, et courut chercher son père. Bientôt après, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit Kourroglou, et pensa en lui-même: «Comment acheter d'un pareil monstre! Je suis vraiment effrayé de lui.» Ainsi ruminant, il allait de long en large.
Kourroglou réitéra sa demande, jusqu'à ce qu'enfin Ayvaz, touché de pitié, consentit à lui en donner un verre. «O Dieu! s'écria-t-il, maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert à boire de ses propres mains!» Il vida le verre, et, comme il n'avait mouillé qu'une de ses moustaches, il dit: «Donne-m'en un autre verre, pour l'autre moustache.» Il continua ainsi de boire et eut bientôt vidé la bouteille jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritée: «N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientôt ta tête s'appesantir.» Kourroglou dit: «Mon petit oiseau de paradis! tu ne penses à personne qu'à toi! regarde-moi aussi.» Cela dit, il se leva, et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans la niche, il les prit l'une après l'autre, et les vida jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz s'écriait: «Ceci n'est pas du vin, mais de l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!» Kourroglou dit: «O perroquet du paradis! elles se mêleront dans mon ventre.» Ayvaz était fâché et se disait: «Il est ivre, il va bientôt tomber endormi; alors, comment achèterons-nous ses moutons?» Kourroglou prit un siége, et, regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et commençant à jouer, dit: «Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi tirer quelques sons de la guitare!—Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?» Kourroglou dit: «Quand j'étais un enfant, un simple petit berger, mon père fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cèdre; il y mit des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai appris dessus à jouer un peu.» Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou l'accorda, et elle résonnait sous ses doigts comme un rossignol. L'enfant émerveillé écoutait avec ravissement. A la fin, reprenant son sang-froid, il demanda: «Oncle, peux-tu chanter aussi bien que tu joues?—Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je ne chante pas ici, où chanterais-je donc?» Cela dit, il chanta l'improvisation suivante:
Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda:
«Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!»
Kourroglou fit l'improvisation suivante:
Ici Kourroglou s'arrêta et se dit: «Si je terminais cette chanson par le nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore berger un peu de temps.» Il chanta l'improvisation suivante:
Improvisation.—«Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie des êtres créés doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma flèche traverse le roc, ô fils du boucher!»
Comme il disait ces mots, le père d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la chambre avec l'argent destiné à l'achat des moutons et dit: «Lève-toi, Roushan-Beg, et allons où est le troupeau, afin de terminer notre marché.»
Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: «Mir-Ibrahim, l'enfant ne viendra-t-il pas avec nous?—Il faut qu'il reste à la maison; le pacha lui a défendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai dit.—N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous pas? Je te répète que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois. Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu as peur que je te force à être reconnaissant, quand j'aurai fait don à Ayvaz de trente moutons.»
Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un présent de trente moutons, il perdit la tête. Il donna à Ayvaz un vigoureux soufflet sur la face, et s'écria: «Lève-toi, niais, et fais un grand salut à Roushan-Beg! c'est un homme libéral, c'est un grand homme, et sa parole est une parole.» Ayvaz, qui était excité par le vin qu'il avait bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: «Cet homme doit être Kourroglou lui-même ou quelqu'un de sa bande.» Il prit sa guitare et dit: «Père, laisse-moi chanter une chanson et je vous accompagnerai ensuite.»
Improvisation.—«Père, ne confonds pas mon entendement! un homme comme lui ne peut être un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmène pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-là. J'ai comparé ses paroles avec ses actions; c'est un fou étrange. Son amitié et sa haine ne durent qu'un moment. Ce doit être Kourroglou lui-même ou Daly-Hassen: cet homme ne ressemble certainement pas à ton berger.»
Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: «Cet enfant est pénétrant; c'est le fils qu'il me fallait.» Ayvaz continuait ainsi:
Improvisation—Père, ses marchands trafiquent dans les quatre parties du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent à ses dépens. Il n'aime aucun compte, mais distribue libéralement ses dons par cinq et par quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-là.»
Mir-Ibrahim dit: «Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les neuf cents moutons?» Ayvaz continua et chanta:
Improvisation.—«Renvoyez-le; envoyez-le où nul oeil ne pourra le voir. Que pas un hôte, pas un voisin ne s'aperçoive de sa venue. Qu'on ne le voie pas même dans le sommeil! un homme de cette apparence ne peut être, croyez-moi, ne peut être un berger. Le nom d'Ayvaz est attaché à cette chanson. Un signe, en forme de croix, a déjà été brûlé sur ma poitrine. Je sais, entendez bien, ce qui va tomber sur ma tête.
«Père, Ayvaz ne sera pas ton fils plus longtemps!»
Kourroglou, voyant qu'Ayvaz avait deviné ce qu'il était, se pencha doucement vers lui, et lui dit à l'oreille:
«Méchant enfant! pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi voir le troupeau? Je te montrerai quatre belles cages attachées au dos d'un jeune âne; chacune d'elles contient quantité d'alouettes, de cailles, de perdrix aux jambes rouges, de rossignols, et une foule d'oiseaux chanteurs. Aussitôt que nous serons arrivés, je t'en ferai présent, ainsi que des quatre cages. Tu les pendras dans ta boutique, où ils chanteront et gazouilleront sans fin, et tandis que tu écouteras leur ramage, tu seras réjoui.»
Ayvaz alors pleura et dit: «Je ne puis m'en défendre, viens, père, allons.—Oui, allons, mon enfant, nôtre ami Roushan-Beg empêchera bien que tu sois arrêté aux portes de la ville. Nous allons aussi prendre un esclave avec nous.»
Ainsi, après avoir pris l'argent pour payer les moutons, Ayvaz, Kourroglou, Mir-Ibrahim et l'esclave se mirent en route. A un fersakh de distance d'Orfah, ils arrivèrent à la montagne dont il à été parlé, sur laquelle le berger faisait paître ses moutons. Quand le boucher aperçut de loin le troupeau, il fut réjoui dans son coeur et dit: «Est-ce là ton troupeau, Roushan-Beg?—Ce l'est.—Commençons donc nôtre marché. Nous conviendrons d'abord de prix et nous examinerons ensuite combien il y a de moutons gras et en bon état; combien de maigres et d'estropiés.—Qu'il en soit ainsi! Fais comme il te plaira.—Combien as-tu de moutons?—Je t'ai dit ce matin que j'en avais neuf cents!—Combien de maigres et combien de gras?—Je n'ai jamais de bétail maigre, mâle ou femelle; tous mes moutons sont gras et en bon état. Aucun d'eux n'a plus de deux ans, et les brebis n'ont pas encore agnelé.—Bien, as-tu acheté ces moutons ou les as-tu élevés?—Un menteur est pire qu'un chien, et je te dirai la vérité: j'en ai acheté la moitié, et j'ai élevé moi-même l'autre moitié.—Combien veux-tu les vendre la pièce?—Je veux les vendre en bloc.—A quel prix?—Maudit soit celui qui ment. Je te dirai la simple vérité. Je les ai achetés cinq piastres chacun, et tu les auras pour six. Il faut bien que j'aie au moins une piastre de profit dans le marché. Je ne désire pas en avoir davantage avec toi.»
Pendant qu'ils marchandaient ainsi, l'oreille d'Ayvaz suivait chaque parole qu'ils prononçaient. Il dit tout bas, à son père: «Je lui ai fait boire du vin, il ne sait pas ce qu'il dit. On ne peut pas acheter un mouton moins de cinq tumans. Comptez l'argent sans délai, père, et lorsqu'il l'aura reçu, il ne pourra plus se rétracter, quand même il recouvrerait la raison.»
Ayvaz eut rejoint Kourroglou en un moment, et, le prenant par les mains, il le supplia, en disant: «Je t'en conjure, mon oncle, ne sois pas fâché, et reviens.» Kourroglou, faisant semblant de s'adoucir, revint, et s'assit à sa première place. Quand l'argent fut tout compté, on s'aperçut qu'il manquait encore trente tumans. Le boucher dit: «Roushan-Beg, laisse le berger amener ici les moutons, nous les conduirons à la ville, où je lui paierai le reste de la somme. Tu dormiras dans ma maison, et tu partiras demain matin.» Kourroglou répliqua: «Je n'irai pas à Orfah, car j'ai entendu dire que ceux qui y passent la nuit avec de l'argent sont assassinés. Il faut que tu me payes ici même.—Je ne suis pas un voleur, Roushan-Beg; cependant je ferai comme tu l'ordonnes. Reste ici avec Ayvaz; et toi, mon enfant, sois gai et amuse notre oncle par ta conversation, pendant que je courrai à la ville chercher le reste de l'argent.»
Ainsi le boucher sans cervelle laissa son fils entre les mains de Kourroglou, et, enfourchant sa maigre rosse il partit pour Orfah.
Kourroglou, sous prétexte d'aller chercher les quatre cages qu'il avait promises à Ayvaz, laissa ce dernier avec l'esclave, tandis qu'il retournait vers le berger. Il reprit son armure, ainsi que ses dix-sept armes. Alors il demanda au berger: «Où est mon cheval?—Oh! puisse ta maison tomber en ruine! Ton cheval est aussi fou que toi-même. Je l'ai attaché par les quatre jambes dans ce ravin, et ne puis te dire s'il est mort ou vivant.» Kourroglou lui dit: «Misérable! je souillerai le tombeau de ton père! Tu as fait du mal à mon cheval, fils de chien!» Et il courut sans délai vers le ravin, où il vit son Kyrat attaché d'une telle façon, qu'il ne pouvait bouger. Il détacha les liens de son cheval, le sella, serra la sangle, puis, l'ayant embrassé sur les deux yeux, il monta dessus et galopa vers Ayvaz. Il prit d'abord le sac de piastres, qu'il attacha derrière la selle avec des courroies. «Allons maintenant, mon Ayvaz, monte avec moi sur ce cheval et partons!—Guerrier, tu te moques de moi; mon oncle Roushan sera bientôt ici, et tu seras démonté par un seul coup de sa massue.—Frotte les yeux, Ayvaz, et regarde; ne reconnais tu pas ton oncle?» Ayvaz l'examina attentivement. «Oui, c'est lui, dit-il, c'est Roushan-Beg lui-même; seulement son habit n'est pas le même.»
Il commença à pleurer, et s'écria: O ma mère! ô mon père! où êtes-vous?» Ses larmes et ses prières lui servirent peu. Kourroglou l'enleva sur sa selle, le plaça derrière lui, et ayant lié un shawl autour de son corps et de celui d'Ayvaz, il assujettit ce dernier à sa ceinture. Ensuite il donna un coup d'éperon à son cheval, le fouetta, et emporta sa proie. Le crédule esclave du boucher pensait que tout cela n'était qu'un jeu. Cependant il courut après lui et cria: «Trêve à ce jeu, trêve à cette plaisanterie.» A la fin il se fâcha, sortit un poignard du fourreau, et l'élevant devant Kourroglou, il dit: «Laissez l'enfant, ou je vous passe ce fer à travers le corps.» Kourroglou dit: «Voyez ce reptile! Il faut que je montre quelque merci envers lui.» Alors il lança sa massue après lui, et le crâne de l'esclave fut écrasé comme la tête d'un pavot.
Improvisation.—«Je te dis, Ayvaz, il ne faut pas pleurer. Ne tourmente pas mon coeur de tes regrets, ne te lamente point, Ayvaz!»
Ce dernier, en réponse, fit l'improvisation suivante:
Improvisation—«Tu dis qu'il ne faut pas pleurer! Comment puis-je retenir mes larmes, ô Kourroglou? Tu me dis de ne pas te tourmenter de mes chagrins; comment puis-je m'empêcher d'être triste?»
Alors Kourroglou chanta:
Improvisation.—«Je revenais des champs, je revenais des déserts, et je demandais aux bergers s'ils ne t'avaient pas vu. Je t'ai séparé de ton vieux père; Ayvaz, ne pleure pas.»
Ayvaz chanta ainsi:
Improvisation.—«Tu as rempli les sacs avec l'argent; tu as déchiré le fond de mon coeur; tu as courbé sous le chagrin le dos de mon père. Comment puis-je m'empêcher de pleurer, ô Kourroglou?
Kourroglou chanta:
Improvisation.—«Ne suis-je pas Beg, ne suis-je pas Khan? Ne serai-je pas pour toi un père, un tendre parent? Ne crie pas, ne pleure pas, Ayvaz.»
Ayvaz chanta alors:
Improvisation.—«Mes fleurs, je vous ai laissées dans le jardin! J'ai laissé derrière moi des beautés dont la ceinture mérite d'être embrassée, j'ai laissé derrière moi mon nom et ma famille! Comment puis-je retenir mes larmes, ô Kourroglou?»
Kourroglou chanta:
Improvisation.—«Plus de larmes, je t'en conjure, ou tu me feras pleurer moi-même comme un enfant ou une vieille femme. Tu deviendras un guerrier, tu seras la gloire et l'orgueil de Kourroglou. Ne pleure plus.»
Ayvaz dit: «J'ai ouï dire que tu étais un guerrier; tu dois alors me traiter comme il convient à un guerrier. Je ne puis dire si tu es un homme brave ou un vilain. Comment puis-je donc m'empêcher de pleurer?»
Kourroglou lui promit d'en faire son fils, de le faire vivre dans l'abondance et de faire de lui un guerrier, et ils continuèrent leur voyage à Chamly-Bill.
Pendant ce temps, Mir-Ibrahim le boucher arrive chez lui pour chercher l'argent, et dit à sa femme: «J'ai rencontré aujourd'hui un berger qui est un grand niais. J'étais à court de quelques tumans pour payer les moutons, et je lui ai laissé Ayvaz en otage. Va, et tâche de trouver l'argent promptement.» Sa femme court chez quelques parents et amis; et, ayant obtenu la somme nécessaire, elle l'apporta au boucher. Celui-ci remonta à la hâte sur sa chétive rosse, et retourna vite au troupeau. Mais à peine avait-il passé la porte, qu'il vit le berger entrant dans la ville avec ce même troupeau. «Berger, tu es un fripon, un voleur! De quel droit amènes-tu mes moutons à la ville? Je les ai achetés, je les ai payés.» Le berger dit: «Je ne te comprends pas.» Mir-Ibrahim demanda: «Quoi! n'es-tu pas le berger de Roushan-Beg?—Tu rêves comme si tu avais la fièvre. Je ne sais pas qui tu es, et ne puis dire non plus quel est celui que tu nommes Roushan-Beg.—Misérable! ne m'avez-vous pas vendu ces moutons, il n'y a qu'un instant? n'avez-vous pas pris l'argent?—Arrière, avec ton mensonge! Les brebis sont la propriété de Reyhan l'Arabe, et je les amène en ville pour les traire. Les brebis que l'on trait dans la place du marché se vendent un meilleur prix.»
A ces mots, le boucher sentit une sueur froide lui venir à la peau. Il descendit pour tâter les mamelles des brebis, et s'aperçut qu'elles avaient toutes du lait. Il dit: «Ce hâbleur, Roushan-Beg, me disait, en me vendant son troupeau, qu'il ne s'y trouvait que des mâles ou des brebis qui n'avaient jamais porté. Sans aucun doute, c'était Kourroglou, qui, après m'avoir trompé, doit avoir emmené Ayvaz avec lui. N'as-tu pas vu deux jeunes garçons sur la montagne?» Le berger dit: «Oui, j'ai vu deux jeunes garçons jouant et luttant ensemble sur la montagne.»
Mir-Ibrahim remonta sur sa rosse en grande hâte, et courut au galop. Il ne trouva sur la montagne que le cadavre de son esclave. Sa langue resta clouée à son palais; il commença à frapper ses tempes si violemment qu'il tomba de cheval. Dans son désespoir, il se jeta sur la terre; et, répandant de la poussière sur sa tête, s'écria: «Malheur à moi! il m'a enlevé mon fils.»
Reyhan l'Arabe était monté sur une jument. Kourroglou continuait de marcher, sans être averti de rien, quand il vit Kyrat secouer ses oreilles. C'était un signe certain de la présence de la jument, à environ un mille de distance. Kourroglou dit, dans son coeur: «Mon Kyrat doit sentir la jument de Reyhan l'Arabe. Celui-ci a sans doute tout appris, et me poursuit maintenant.» Il regarda le ciel, et vit quelques oies sauvages passer au-dessus de sa tête. Kourroglou pensa: «Je vais décocher une flèche au guide de la bande: si l'oiseau tombe, je serai vainqueur; mais si la flèche revient seule, Ayvaz ne sera pas à moi.» Il prit une flèche de son carquois; et, après l'avoir placée sur son arc, il l'envoya dans l'air. En très-peu de temps, l'oie descendit, et vint tomber aux pieds de son cheval.
Kourroglou se sentit très-heureux; il arracha une couple des plus belles plumes de l'oie, et, ôtant le bonnet d'Ayvaz, les attacha, en guise de plumet, à sa calotte. Ayvaz dit: «Tu as fait des trous, avec ces plumes, dans ma calotte; j'ai une belle nièce qui m'en fera une neuve.—O mon fils! répliqua Kourroglou, aussi longtemps que tu demeureras dans ma maison, tes habits seront d'or et de soie.» En entendant cela, Ayvaz pleura amèrement. Kourroglou, pour le consoler, improvisa la chanson suivante:
Improvisation.—«Je te vis, et mon coeur fut heureux. Tu trouveras en moi un franc Turcoman-Tuka. Mon nom est Kourroglou le bélier. Je suis bien connu dans toute la Turquie. Ayvaz, à la tête de grue, ne pleure plus.»
Retournons maintenant à Reyhan l'Arabe. Il connaissait parfaitement tous les chemins et sentiers des environs d'Orfah; il savait aussi que Kourroglou y venait pour la première fois, et par conséquent ne connaissait pas les localités. Il y avait une passe étroite au-dessus d'un précipice qu'il fallait traverser au moyen de quelque chose ressemblant à un pont jeté dessus. Avant que Kourroglou pût avoir passé ce pont, Reyhan l'Arabe y était arrivé en faisant un détour, et il se posta à l'entrée même. Kourroglou, voyant que sa route était interceptée, se détermina à gravir la montagne rapide qui surplombait le pont. Il aiguillonna Kyrat avec ses éperons et le fouetta; Kyrat grimpa comme une chèvre sauvage, et fut bientôt debout sur le sommet. Kourroglou, regardant alors de tous côtés, ne vit rien que les murs perpendiculaires des précipices horribles. On ne voyait aucun passage; seulement, au pied d'un des flancs de la montagne, il y avait un ravin large de douze mètres et de cent mètres de long. Kourroglou demeura à méditer sur ce qu'il y avait à faire.
Reyhan l'Arabe alors dit à ses gens: «Mes enfants, mes âmes, pas un pas de plus. Restez où vous êtes: pas un de vous ne pourrait monter au lieu où est maintenant Kourroglou; il faudra qu'il y meure ou qu'il descende.»
A tout événement, Kourroglou demeura trois jours sur le sommet de la montagne; mais, ce qu'il eut de pire, c'est que Kyrat y tomba malade, Kourroglou tourna sa face vers la Mecque, et pria: «O Dieu! si le jour de ma mort est arrivé, ne me laisse pas mourir parmi les Sunnites.» Il regarda alors Kyrat, et son coeur fut réjoui quand il vit que son cheval paissait et mangeait l'herbe avec appétit, signe évident que sa santé s'améliorait, grâce à l'intercession de la sainte âme d'Ali. Il alla examiner le ravin, large de douze mètres, et pensa: «Quel que puisse être le résultat, je veux l'essayer. Si Kyrat franchit le ravin, nous sommes sauvés; s'il ne le peut, alors nous périrons tous trois misérablement, moi, Kyrat et Ayvaz, brisés en mille pièces au fond du précipice. Je ne puis attendre plus longtemps.» Il sauta sur son cheval, lia Ayvaz à sa ceinture avec un châle, et improvisa à son cheval le chant suivant:
Improvisation.—«O mon coursier! ton père était bedou, ta mère kholan. Sus! sus! mon digne Kyrat, porte-moi à Chamly-Bill! Ne me laisse pas ici, parmi les mécréants et les ennemis, au milieu du noir brouillard. Sus! sus! mon âme, Kyrat, emporte-moi à Chamly-Bill!»
Aussitôt que Reyhan l'Arabe entendit la voix de Kourroglou, il se mit à rire et cria d'en bas: «Bien, maudit! tu as dit tes dernières paroles; mais que tu chantes ou non, il faut que tu descendes et tombes entre nos mains.» Alors Kourroglou improvisa pour Kyrat:
Ayant fini ce chant, Kourroglou commença à promener Kyrat. Reyhan l'Arabe le vit d'en bas, et, devinant que Kourroglou préparait son cheval à franchir le ravin, il dit à ses hommes: «Voulez-vous parier que Kourroglou sera assez hardi pour sauter ce précipice? Son grand courage me plaît. Je vous prends à témoin que s'il franchit le ravin, je me garderai de persécuter un homme si brave. Je lui pardonnerai et lui laisserai emmener Ayvaz; s'il succombe, je rassemblerai leurs membres dispersés et les ensevelirai avec honneur.» Il dit ces mots, et il regarda la montagne tout le temps à travers un télescope. Kourroglou continuait à promener Kyrat jusqu'à ce que l'écume parût dans ses naseaux. Enfin, il choisit une place où il avait assez d'espace pour sauter; et alors, fouettant son cheval, il le poussa en avant.
Le brave Kyrat s'élança et s'arrêta sur le bord même du précipice; ses quatre jambes étaient rassemblées entre elles comme les feuilles d'un bouton de rose. Il hésita un instant, prit de l'élan, et sauta de l'autre côté du ravin; il retomba même deux métres plus loin qu'il n'était nécessaire.
Reyhan l'Arabe s'écria: «Bravo! bénis soient la mère qui a sevré et le père qui a élevé un tel homme.»
Pour Kourroglou, son bonnet ne remua pas de dessus sa tête; il ne regarda pas même en arrière, comme s'il ne fût rien arrivé d'extraordinaire, et il s'en alla tranquillement avec Ayvaz.
Reyhan l'Arabe dit à ses hommes: «Mes amis, mes enfants! un loup à qui l'on n'ôte pas sa première proie s'enhardit et revient plus rapace que jamais. Kourroglou a enlevé aujourd'hui le fils de mon beau-frère; demain, il viendra saisir ma femme jusque dans mon lit. Il faut lui montrer que notre orteil est aussi assez fort pour tendre un arc.»
Sur cela, ils s'élancèrent à sa poursuite. Aussitôt que Reyhan l'Arabe aperçut Kourroglou, il cria: «Roi, parviendrais-tu à t'échapper jusqu'à Chamly-Bill, je t'y atteindrais encore.» Kourroglou pensa: «Ce brigand ne veut pas me laisser en paix.» Il fit descendre Ayvaz de cheval, examina la selle, les étriers, resserra la sangle, et retourna au-devant de Reyhan l'Arabe, auquel il demanda: «Que veux-tu de moi, mécréant?—Écoutez cette belle question, ce que je veux? Tu as passé ta main crasseuse sur ma tète.» Kourroglou demanda: «Veux-tu combattre avec moi comme un homme ou comme une femme?—Qu'entends-tu par combattre comme un homme ou comme une femme?—Si tu ordonnes à tes cavaliers de sauter sur moi, alors tu combattras comme une femme; si, au contraire, tu consens à te battre seul avec moi, ce sera un combat comme il convient à des hommes.
—Soit, battons-nous donc comme des hommes.» Kourroglou, qui voyait que les cavaliers de Reyhan l'Arabe attendaient tranquillement, rangés en ligne, dit dans son coeur: «Malgré ses promesses, je ne puis me fier à la parole des Sunnites; commençons donc par éloigner d'ici au moins une partie de ses cavaliers. Écoutez-moi, Reyhan l'Arabe, j'ai coutume de chanter avant le combat. Voici mon chant:
Improvisation.—«Guerrier Reyhan! tu es venu avec une armée contre moi seul. Où est ton honneur, où est ta valeur si vantée? Pourquoi cherches-tu à détruire mon âme? Guerrier Reyhan, tu es fou!»
Le son de sa voix, aussi bien que le chant, étaient si terribles, que les cavalières de Reyhan furent frappés de peur. Kourroglou continua:
Improvisation.—«Montrez-moi un homme qui puisse tendre mon arc. Trouvez-moi un guerrier qui vienne frapper sa tête comme un bélier contre mon bouclier. Je puis broyer l'acier entre mes dents, et je le crache alors avec mépris contre le ciel. Oh! pourquoi ne pas combattre aujourd'hui?»
Les cavaliers de Reyhan l'Arabe, saisis d'horreur, murmurèrent l'un à l'autre: «Pour la gloire de la race d'Osman, pas un de nous n'échappera au tranchant du sabre de Kourroglou.» Plusieurs d'eux prirent la fuite. Kourroglou dit dans son coeur: «Est-ce ainsi? Fuyez donc.» Et il improvisa.
Improvisation.—«Donne ordre à ton armée de se diviser par bataillons. Ah! ont-ils tant de confiance dans leur nombre? Je suis seul, que cinq cent, que six cents de vous s'avancent! Reyhan est venu, il est fou, en vérité.»
Ce chant mit en fuite le reste des cavaliers de Reyhan. Ce dernier seul resta et ne quitta pas la place. Kourroglou improvisa.
Improvisation.—«Un guerrier ne chasse pas ses frères guerriers dans le couvert. Il menace avec son épée égyptienne bien affilée, élevée en l'air. Pense à toi, Reyhan, avant qu'il soit trop tard. Es-tu fou? Tu n'as jamais éprouvé la force du bélier, le front de Kourroglou; tu n'as jamais eu devant toi un bras si puissant. Tu es encore la, Reyhan, es-tu fou?»
Reyhan l'Arabe était un seigneur d'un grand courage; on parlait de sa gloire et de ses hauts faits dans toute la Turquie. Kourroglou s'écria: «Retourne dans ta maison, Reyhan; regarde la fuite de tes cavaliers.» Sa réponse fut: «Ce sont tous des corbeaux, ils ne peuvent résister à un hibou comme toi.» Cela dit, Reyhan lança sa jument arabe sur le railleur. Kourroglou, de son côté, donna de l'éperon à Kyrat. Le choc fut terrible.
Les dix-sept armes qu'il portait avec lui furent employées tour a tour, et cependant aucun avantage ne fut remporté de part et d'autre. Kourroglou vit que Reyhan l'Arabe était un homme d'un courage et d'une habileté supérieurs.
Ils s'approchèrent plusieurs fois à cheval poitrine contre poitrine et dos contre dos. Ils se prirent l'un l'autre par la ceinture. Reyhan tirait Kourroglou afin de le désarçonner, et criait: «Tu n'emmèneras pas Ayvaz.» Kourroglou le tirait aussi de dessus sa selle et criait: «J'emmènerai Ayvaz.»
Il regarda son visage, mais il était rouge, tranquille, et ne laissait voir aucun changement. Alors il détacha la courroie qui était derrière sa selle, et s'en servit pour lier les jambes et les mains de Reyhan. Ce dernier dit: «Au moment où tu lançais ton cheval pour franchir le précipice, je te faisais présent d'Ayvaz. J'ai été infidèle à ma parole, et pour un péché si énorme, le malheur tombe sur ma tête coupable.» Kourroglou répliqua: «En vérité, nul autre homme que moi n'osera te poursuivre, J'ai pitié de toi, et n'ai pas envie de te tuer. J'ai seulement lié tes mains et tes jambes. Si une armée me poursuivait, elle ne serait pas assez hardie pour continuer après t'avoir vu ainsi garrotté.»
Kourroglou lia donc Reyhan avec une corde sur sa jument, et, ayant remonté sur Kyrat, il conduisit la jument avec une corde. Il plaça Ayvaz derrière lui, et ils arrivèrent ainsi à Chamly-Bill. Les sentinelles de Kourroglou le virent venir de loin et informèrent les bandits de l'arrivée de leur maître. Sept cent soixante-dix-sept hommes allèrent à sa rencontre. Kourroglou commanda qu'on fût chercher une robe d'honneur pour Ayvaz. Ayvaz la mit: Kourroglou ordonna que Khoya-Yakub, qui, tout le temps de l'absence de Kourroglou, avait été enchaîné et confiné dans une sombre prison, fût amené devant lui. Il le reçut tendrement, lui ôta ses fers, et le fit conduire au bain. Aussitôt que Khoya-Yakub fut revenu, il le revêtit d'un superbe habillement, et l'invita à s'asseoir près de lui, à la place d'honneur.
Les bandits s'enquirent avec empressement des détails de la capture d'Ayvaz, et Kourroglou les leur dit du commencement à la fin, n'épargnant pas les louanges à Reyhan sur sa force et son courage. Il dit son conte en vers et en prose, fidèle à sa coutume de dire la vérité à la face des gens, disant à un poltron qu'il était un poltron, à un brave qu'il était un brave. Voici une des improvisations faites en l'honneur de Reyhan:
Kourroglou ordonna qu'on servit un repas. Ayvaz fut nommé chef des échansons; le vin coula, les mets tombèrent comme la pluie, et toute la bande festoya ensemble.
QUATRIÈME RENCONTRE.
Le chapitre qui précède nous a paru si coloré et si original, que nous n'avons pas eu le courage de l'abréger beaucoup. Au ton héroïque se mêle dans le récit la gaieté rabelaisienne, et l'ensemble est, comme dans toutes les oeuvres naïves, un composé de terrible et de bouffon. Le déjeuner de Kourroglou sur la montagne ne rappelle-t-il pas, en effet, une scène de Grangousier? N'y a-t-il pas aussi un peu du frère Jean des Entommeures et de Panurge en même temps, dans les niaiseries malicieuses qu'emploie Kourroglou pour obtenir d'Ayvaz la permission de boire de son vin? Mais bientôt viennent les touchantes lamentations d'Ayvaz enlevé, et là, il y a la simplicité élevée de la forme biblique. Enfin, l'admiration de Reyhan l'Arabe pour Kourroglou franchissant le précipice finira dans la chevalerie merveilleuse de l'Arioste.
La rencontre suivante pénètre plus avant dans les moeurs et usages de l'Orient. La princesse Nighara est toute une révélation de l'idéal de la femme dans ces contrées. Idéal bizarre et qui, pour le coup, n'est pas le nôtre. L'examen en sera d'autant plus curieux; et ce serait peut-être ici le lieu de donner comme préface à ce chapitre un travail que M. Chodzko nous a communiqué sur les pratiques, usages, superstitions, idées religieuses et sociales qui défraient la vie mystérieuse des harems. Mais nous craignons de nuire à l'intérêt que peut inspirer Kourroglou, par cette longue interruption, et nous remettons à la fin de notre analyse la publication des curieux documents qui viennent à l'appui.
La quatrième rencontre traite donc de la princesse Nighara; mais comme elle en traite fort longuement, nous abrégerons le plus possible, ayant regret, toutefois, à tout ce que nous passerons sous silence.
Et d'abord, nous voudrions omettre Demurchi-Oglou comme ne se rattachant pas à l'action de cette aventure; mais nous devons le retrouver dans la suite de la vie de Kourroglou, et nous ne pouvons nous dispenser de le faire connaître au lecteur, d'autant plus qu'il y a là un trait d'affinité avec l'aventure de Guillaume Tell, et raffiné dans tous ses détails par l'ingénieuse exagération des Orientaux. On a dû remarquer aussi dans le chapitre précédent la supériorité de l'invention persane, à propos de Kourroglou effaçant, par la seule pression de ses doigts, l'effigie d'une monnaie d'or. Les héros de chez nous se contentent de briser la pièce en deux, et croient avoir fait l'impossible. Mais le véritable impossible ne se trouve que dans l'Orient.
Voilà donc Demurchi-Oglou, le fils du forgeron, qui, du fond de sa ville du Nakchevan, entend parler de la gloire et de la magnificence du bandit. Mon coeur éclate ici faute d'action, dit Demurchi-Oglou, et le voilà parti avec son cheval pour Chamly-Bill. Kourroglou, qui chassait aux alentours de sa forteresse, le rencontre et dit d'abord: «Voilà un beau garçon!» Demurchi lui présente sa requête. «Mon âme, lui répond le maître, tu dois savoir que je donne du pain aux braves et rien aux lâches.—Amis, dit-il à ses chasseurs, j'ai trouvé ici mon gibier .» Il fait asseoir Demurchi sur les genoux, à la manière des chameaux mâles, et lui fait ôter son bonnet. Puis il demande une pomme, tire son anneau de son doigt, le fixe sur la pomme qu'il pose sur la tête de Demurchi, se place à distance, tend son arc, et fait passer les soixante flèches de son carquois à travers l'anneau.
Content de voir que Demurchi n'a pas sourcillé, il dit à ses compagnons: «Mes âmes, mes enfants, que celui qui m'aime contribue à équiper Demurchi-Oglou.» A l'instant même, nos bandits, sans aucune crainte de passer pour communistes, se dépouillent chacun de son habillement, de son armure ou du harnachement de son cheval, «et il lui fut donné tant de choses, qu'en un instant l'étranger se trouva riche.»
On l'emmène à Chamly-Bill, on fêta sa venue; Kourroglou improvise pour lui au dessert, et, dans une de ses strophes, il lui dit:
«Personne sur la terre ne connaîtrait mes hauts faits sans mes jolies chansons. Oui, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour mes amis, et la passion d'un gain égoïste ne s'est jamais élevée dans mon âme.»

«Mais écoutez maintenant, s'écrie le rapsode, l'histoire de la princesse Nighara, fille du sultan de Constantinople.»
La belle princesse a entendu parler de Kourroglou, et elle s'est éprise de lui sur sa brillante réputation. Un jour qu'elle était sortie pour se promener dans les bazars de la ville, et qu'au son des tambours, tous les promeneurs et tous les marchands s'enfuyaient pour ne pas payer de leur tête le bonheur de l'apercevoir, un certain Belly-Ahmed (c'est-à-dire le fameux Ahmed), qui se trouvait là, se dit en lui-même: «Ton nom est Belly-Ahmed, et tu ne verrais pas cette belle princesse?» Il la vit, en effet, et faillit le payer cher; car la princesse, qui n'entendait pas raillerie, le foula aux pieds, et l'eût fait étrangler par ses eunuques, s'il n'eût eu l'heureuse inspiration de lui dire, tout en la suppliant, qu'il était natif d'Erzeroum. Aussitôt la princesse lui demande s'il n'a point vu dans ces contrées un certain Kourroglou, et Belly-Ahmed, qui n'est point sot, se hâte de se donner pour un de ses serviteurs. Alors la princesse lui jette de l'or à poignées, et lui remet, pour son maître, son propre portrait avec une lettre ainsi conçue:
«O toi qui es appelé Kourroglou! la gloire de ton nom a jeté un charme sur nos contrées. Je me nomme Nighara, fille du sultan Murad. Je te dis, afin que tu l'apprennes, si tu ne le sais pas encore, que j'éprouve un ardent désir de te voir. Si tu as du courage, viens à Istambul, et enlève-moi.»
Belly-Ahmed part pour Chamly-Bill, et se présente aux sentinelles qui s'emparent de lui et le conduisent à Kourroglou. Celui-ci lui trouve bonne mine, le fait asseoir, et envoie son bel échanson Ayvaz lui chercher du vin. Alors recommence avec Ahmed un dialogue dans la forme de celui qu'on a vu au chapitre précédent, entre Kourroglou et Khoya-Yakub. «As-tu vu un plus beau cheval que mon Kyrat?—-Je n'en ai pas vu.—As-tu vu un plus beau guerrier que mon Ayvaz?—Je n'en ai pas vu.—As-tu vu une plus belle fête, etc.—Mais, ô Kourroglou! j'ai vu, à Istambul, la princesse Nighara!» Kourroglou dresse l'oreille, lit le billet, regarde la miniature, fait seller Kyrat; et part en laissant Belly-Ahmed enchaîné dans un cachot, comme il avait fait pour Khoya-Yakub; en pareille circonstance, c'est sa façon d'agir.

Ayant passé les portes de la ville (Constantinople), il descendit de cheval, et Kyrat le suivit par les rues. Ce merveilleux cheval (descendant à coup sur de celui qui portait les quatre fils Aymon), sachant bien qu'il pourrait éveiller, par sa beauté, la convoitise des étrangers, ou craignant qu'on ne jetât sur lui quelque charme, «avait l'esprit de laisser tomber ses oreilles comme un âne, de rebrousser son poil, d'emmêler sa crinière, enfin de se donner l'apparence et la démarche d'une rosse.»
Kourroglou vit une femme décrépite dont le dos avait la forme courbée de la nouvelle lune, et connut à son air que c'était une sorcière. Il lui demande l'hospitalité. Elle s'excuse sur sa pauvreté. Il lui donne de l'or, elle s'attendrit. Mais arrivés à la maison de la vieille, Kourroglou, qui veut y faire entrer Kyrat, trouve la porte si basse, qu'il est obligé de partager la muraille en deux d'un coup de sabre. La dame pleure, le bandit l'apaise en lui promettant de lui faire rebâtir une belle grande porte. L'écurie était confortable; mais il n'y avait dans les mangeoires qu'un peu de paille et de ronces sèches. Heureusement Kyrat n'était pas dégoûté, et, comme son maître, mangeait ce qui se trouvait, pourvu que ce fût un peu moins dur que la pierre.
Kourroglou trouva la maison propre et bien aérée, mais dépourvue de tapis. Or, un Persan se passera de tout volontiers plutôt que de tapis. Une chambre honorable doit en avoir un en laine étendu au milieu, deux étroits en drap feutré, placés de chaque côté du premier, dans le sens de la longueur, et un quatrième en pur feutre, appelé le serendaz, placé en travers sur le tout. C'est là qu'un gentleman persan boit, mange, cause, et digère convenablement. «Mère, dit Kourroglou à la vieille, va m'acheter au bazar un assortiment de tapis; que le feutre soit de la manufacture de Jam, et que celui du milieu soit des fabriques du Khorassan. Voici encore une poignée d'argent.»
Il s'installe bientôt sur ses beaux tapis, ôte son armure, dont la vieille suspend une à une les diverses pièces à la muraille, et lui donne encore une poignée d'argent pour qu'elle aille acheter une robe neuve; car la sienne est si vieille et si malpropre, que le sybarite Kourroglou ne peut la regarder. «Voici un vrai fils pour moi! dit la sorcière. Puissé-je rencontrer une douzaine de tels enfants!» Elle s'en va chercher des habits neufs tout faits dans la boutique d'un tailleur, et enveloppe sa bouche d'un mouchoir blanc pour cacher à son hôte délicat sa bouche édentée. Sous prétexte de l'arrivée prochaine de douze prétendus amis qu'il doit régaler, Kourroglou lui commande un énorme souper, riz, beurre, épices et viandes en abondance, le tout dans un grand bassin, que la vieille n'eut pas la force d'apporter quand il fut rempli et prêt à servir. Kourroglou venait de frotter, de brosser et de laver Kyrat; il s'était lavé aussi les pieds et les mains, avait récité dévotement son Namaz, ni plus ni moins qu'un bon père de famille, et se sentait grand appétit. Il alla chercher lui-même à la cuisine la montagne de riz et de viande, et après que son hôtesse eut étendu sur lui une grande nappe, et sur la nappe une serviette de peau, il ouvrit sa main comme la patte d'un lion, et se mit à jeter des poignées de viande dans sa bouche comme dans une caverne.
Au milieu de ce repas pantagruélesque, dont le récit détaillé et répété doit, je m'imagine, faire une vive impression quand les rapsodes le déclament à un auditoire de pauvres diables maigres et affamés, Kourroglou ne laisse pas que de plaisanter agréablement. «Ma vieille, je veux dire ma jeune beauté (car la sorcière trouve la première épithète grossière et ne peut la souffrir), mange aussi, au nom de Dieu, de peur que le souffle de la destruction ne vienne à s'élever dans ton estomac, et que je n'aie à rendre compte de toi au jour du jugement.» La vieille se flattait que les restes de ce terrible souper lui suffiraient pour vivre une semaine et régaler encore ses voisines. Elle disait s'être rassasiée à la seule odeur des mets en les faisant cuire; mais quand elle vit la dévastation que son hôte portait dans l'édifice, elle craignit d'aller se coucher à jeun, et plongea sa main décharnée dans le bassin. Malheureusement un grain de riz lui causa un accès de toux durant lequel Kourroglou mit à sec le fond du plat; et quand elle voulut ramasser ses nappes, elle s'aperçut avec effroi que la nappe de cuir avait disparu, «Qu'en as-tu fait, mon fils?—Était-ce donc la nappe? dit Kourroglou; j'ai trouvé le dernier morceau un peu dur et amer. J'ai eu quelque peine à l'avaler. Pourquoi ne m'as pas tu averti?—Hélas! pensa la vieille, mon hôte n'est autre que la famine personnifiée. Si sa faim recommence, il avalera mon pauvre corps.»
Kourroglou fit faire son lit en travers de la porte, ce qui effraya beaucoup la vieille. «De quoi t'inquiètes-tu? lui dit-il; si tu veux sortir la nuit, je te permets de passer par-dessus mon lit et de me marcher sur le corps; je ne m'en apercevrai point.»
Couchée dans la même chambre, la vieille, pensant que son hôte avait de mauvais desseins, parce qu'il avait beaucoup mangé, ne put fermer l'oeil. «Veilles-tu, mère?
—Hélas! oui; je me demande si tu n'es pas Nazar-Djellaly.
—Non.—Tu es donc Guriz-Oglou—Erreur.
—En ce cas, tu es Reyhan l'Arabe?—Encore moins.
—Alors, tu es le chef des sept cent soixante-dix-sept, tu es Kourroglou!—Tu l'as dit. Je viens ici pour enlever la princesse Nighara.»
La langue de la vieille se raidit dont sa bouche. «Allons, n'aie pas peur, vieille carcasse.—Comment serais-je rassurée? Quand un enfant crie, sa mère lui dit pour le faire taire: «Tais-toi, ou le loup viendra te manger;» et l'enfant crie encore. La mère dit: «Voici le léopard;» l'enfant crie plus fort. La mère dit alors: «Voici Kourroglou qui va t'emporter;» l'enfant se tait et cache sa figure dans l'oreiller.
Kourroglou jure par le plus pur esprit du Créateur du ciel et de la terre qu'il la traitera comme sa propre mère si elle ne le trahit pas; mais que, dans le cas contraire, fût-elle assise dans le septième ciel, il lui jetterait un noeud coulant pour l'en arracher; et quand même elle se changerait en Djinn pour se cacher aux entrailles de la terre, il l'en retirerait avec des pinces pour la mettre en pièces.
Dès le matin, Kourroglou va au bazar et y achète un habit blanc pareil à celui que portent les mollahs, puis une cornaline sur laquelle il fait graver le chiffre du sultan. Enfin, il fait l'emplette d'une excellente guitare dont le manche se dévisse et se retire à volonté. Il met le cachet et l'instrument ainsi démonté dans sa poche, et, muni de ses moyens de séduction, il aborde un fakir et le prie de venir réciter à sa mère mourante quelques versets du Koran. Quand il l'a amené chez la vieille, il lui ordonne d'écrire sous sa dictée une lettre de passe moyennant laquelle il se présentera comme un mollah, un chavush, c'est-à-dire un pèlerin de la Mecque, un saint homme envoyé par le sultan à sa fille, et franchira les portes du palais. Le fakir, qui croit Kourroglou incapable de lire l'écriture, le trompe, et écrit à la princesse, au nom du sultan, que ce faux chavush est le plus grand coquin de la terre, et qu'il lui recommande de lui faire donner le fouet. Kourroglou, qui lit par-dessus l'épaule du secrétaire infidèle, l'étrangle à demi, le réduit à l'obéissance, scelle la lettre avec le cachet contrefait du sultan, et pour mieux s'assurer de la discrétion du fakir, lui donne un tel coup sur la tête, qu'elle s'aplatit comme un livre qui se ferme. Il le pousse ensuite dans un coin de la chambre, donne un coup de pied au mur qui s'écroule et ensevelit le cadavre sous ses ruines. On ne peut pas mieux expédier une affaire; mais le récit en est fort long et fort curieux, à cause des sentences et des formes du dialogue, mêlé toujours de plaisanteries et de férocité.
La vieille criait et se frappait la poitrine, «Jamais le sang innocent n'avait été répandu dans ma maison, et tu l'as souillée!—Veux-tu donc que je te tue aussi, infidèle sunnite? lui répond Kourroglou, et que je fasse tomber le reste de ce mur sur ton corps flétri?»
Kourroglou se revêt du costume blanc des mollahs, entoure sa tête de plusieurs aunes de linge blanc, cache sa guitare dans sa poche, son poignard dans son sein, et, le rosaire dans une main, le bâton de voyage dans l'autre, il franchit, grâce à la feinte lettre et au sceau apocryphe du sultan, les portes sacrées du palais. «De cette manière, dit le rapsode avec un mélange de sympathie et d'indignation, il fut permis à ce larron des larrons d'entrer dans le harem... à cet homme capable de couper le sein d'une mère nourrissant son enfant!»
Ayant franchi les portes des sept murailles, il arrive aux jardins fleuris de la princesse. Il y avait quatre bassins d'eau courante et des fontaines qui s'élançaient en jets. Kourroglou plia son manteau en quatre, et s'assit dessus au bord d'une des pièces d'eau, le rosaire à la main, les yeux à demi fermés, comme un vrai Raminagrobis, ce qui ne l'empêchait pas de voir distinctement, dans un kiosque ouvert, la belle Nighara buvant du vin avec plusieurs belles filles de sa suite.
Une d'elles vint au bord du bassin pour chercher de l'eau, quoiqu'il ne paraisse pas que Nighara ait eu l'habitude d'en mettre beaucoup dans son vin. «Homme, qui es-tu? dit la suivante effrayée.—Homme! s'écrie Kourroglou, quel nom est-ce là? ne peux-tu, fille impure, me saluer du nom de Hadji? et la princesse Nighara ne peut-elle se donner la peine de chausser sa pantoufle à demi pour venir au devant du royal chavush Roushan, envoyé ici de la Mecque par le sultan Murad?»
Toute personne qui apporte une bonne nouvelle a droit à une récompense immédiate. Un khan, en pareille circonstance, détache ordinairement sa riche ceinture, et la présente au messager. La suivante de Nighara court au kiosque, et commence par s'emparer du châle et des bijoux de la princesse qui étaient posés sur le tapis. «Es-tu ivre? dit la princesse étonnée d'une semblable audace.—C'est toi-même qui es ivre, répond l'autre sans se déconcerter. Ce que je prends m'appartient; j'apporte la nouvelle qu'un saint homme est arrivé de la Mecque avec un message pour toi. Un feu divin brille dans ses yeux, et son visage en renvoie les rayons vers le soleil.»
«Levons-nous, mes filles, dit la princesse. J'ai lu dans les traditions sacrées que ceux qui vont au devant d'un pèlerin de la Mecque sont préservés d'être brûlés par la flamme de l'enfer, si la poussière des sabots de son cheval tombe seulement sur eux.»
Pendant ce temps, Kourroglou avait ôté sa robe et son turban de pèlerin; il avait mis son bonnet sur l'oreille, à la façon des dandys kajjares, rajusté les plis de son bel habit vert-olive, et noué gracieusement le cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit le saint homme transformé en un superbe brigand à grandes moustaches, elle commença, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la suivante qui s'était ainsi trompée, et sous prétexte qu'elle avait dû recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou, qui essayait de justifier la suivante en se déclarant un amoureux sans argent, incapable de séduire personne par des présents, elle lui donna un grand coup de pied dans la poitrine. «Princesse, dirent les suivantes, c'est une pitié de te voir ainsi profaner ton joli pied contre la poitrine non lavée de ce misérable.—Taisez-vous, sottes filles, dit le bandit sans se déconcerter; vous ne savez pas que mon sein est plus précieux que le talon de votre maîtresse.»
Alors il prit sa guitare et improvisa:
«Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette. Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une flèche au fond de mon coeur.»
Nighara était indignée. Kourroglou chanta encore:
«Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le coing embaumé et la grenade vermeille, etc.»
Au lieu de s'adoucir à de tels compliments, la farouche Nighara fait un signe à ses femmes, et aussitôt une grêle de coups tombe sur l'audacieux. «Dieu vous préserve, s'écrie en cet endroit le rapsode, de tomber sous les ongles d'une femme irritée!»
En un instant les vêtements de Kourroglou volèrent en pièces: «Princesse, dit-il, si tu n'as pitié de moi, montre au moins quelque merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses à force de me battre.» La princesse dit à ses suivantes: «Allons prendre un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions battre encore cet imposteur.» Mais en retournant vers son kiosque, elle regarda en arrière, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva beau. Aussitôt il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de verges, reprit sa guitare et chanta:
«O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre? Tu m'as renversé sur le visage. Puissent tes yeux être remplis de larmes!»
Nighara, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce mâle visage, se fait apporter du vin.
«Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le,» lui chante encore Kourroglou.
En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goûté depuis son départ de Chamly-Bill, oubliait toutefois son désespoir amoureux «pour se lécher les lèvres.» Nighara, émue de pitié, lui fit apporter un bassin de baume mumiah, en disant: «Je ne désire pas ta mort; bois et va-t'en.»
Kourroglou goûta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. «Ah! saint homme, tu bois la liqueur défendue par le Prophète, dit la princesse irritée de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras pour nous divertir; après quoi nous te battrons encore et te jetterons dehors.» Nighara disparaît, et revient avec ses femmes, qui apportent des tapis, des vins et des mets divers. On étend les tapis sur le gazon, on sert le festin au bord de la fontaine. La démarche de la princesse était pleine d'agréments et de grâces, et, malgré sa fureur, elle avait arrangé ou plutôt dérangé sa toilette pour être plus séduisante. Kourroglou chanta:
«O aghas, mes frères! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de mes yeux. L'Arménien aime sa croix, bien que son prophète ait souffert sur la croix! Voyez comme elle a orné ses cheveux noirs, auxquels elle a permis de tomber sur son cou délicat! Elle est venue!»
«Elle est venue pour m'apprendre la beauté. Nighara est venue pour tuer Kourroglou; elle est venue!»
La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous, elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage; seulement, ses façons d'agir étaient un peu plus énergiques. Elle le fit battre de nouveau, et cette fois si sérieusement, que Kourroglou, vaincu par la souffrance, se roulait par terre. Ne faut-il pas s'étonner ici de voir ce héros, dont la force fabuleuse détruisait des légions et se frayait un passage au milieu des armées, pousser la douceur et la soumission envers le beau sexe jusqu'à se laisser mettre en lambeaux, ni plus ni moins que n'eût fait Don Quichotte, le modèle de la chevalerie? Cet ensemble de force et de tendresse caractérise Kourroglou d'un bout à l'autre du poème. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pièce d'eau, la traverse à la nage, en élevant sa guitare au-dessus de sa tête, et gagnant le milieu, où l'eau jaillissait d'un pilier de marbre, il s'assit en cet endroit.
Les femmes commencèrent à lui jeter des pierres, «O Belli-Ahmed! tu m'as trompé, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aimé.»
Alors il se mit à chanter, et là, vraiment, il lui dit de si belles choses, que son sein commence à palpiter, et qu'elle l'écoute «avec un plaisir toujours croissant.
«Le soleil est levé sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel.»
CINQUIÈME RENCONTRE.
Le soir approchait. La fraîcheur de l'eau calmait les souffrances de Kourroglou. La princesse se dit: «Il répète sans cesse le nom de Kourroglou. Ah! si c'était lui-même! Parle, avoue la vérité, lui dit-elle, es-tu Kourroglou?» Et comme il l'assurait, elle reprit: «Kourroglou est, dit-on, de la même taille que mon père le sultan. Je vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi, je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de paille pour te grossir.»
Kourroglou dit: «Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe, j'essaierai la robe.»