ÉPOPÉE PERSANE (continued 2)
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Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe. Elle semblait avoir été faite pour lui. Alors ils jetèrent leur main autour du cou l'un de l'autre, et entrèrent dans le pavillon, où, suivant la coutume turque, ils burent dans la même coupe. Alors la princesse dit: «As-tu amené ici ton fameux cheval Kyrat?—Oui, je l'ai amené.—Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon que Kyrat.»
Kourroglou voyant les progrès qu'il faisait dans le coeur de la princesse se mit à chanter:
«Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraîcheur sur mon coeur embrasé! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est tout entière d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que l'azur du ciel. Ses yeux sont enivrés d'amour et de vin.
«Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces bosquets? Je ne puis marcher en liberté dans le monde, car le monde est trop étroit pour moi.»
Kourroglou ayant combiné son plan avec la princesse, reprit ses habits de mollah et sortit du harem comme il y était entré. Il fut arrêté à la porte par les gardes, qui lui dirent: «Saint homme, puisque tu as accès auprès de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire toucher notre paie; car, depuis le départ du sultan son père, nous n'avons pas reçu une obole.
—Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en attendant, pour lui marquer votre mécontentement, vous devez abandonner vos postes, et vous refuser à escorter la princesse.»
Ayant donné cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille hôtesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le ramène à l'étable, prépare lui-même la selle, et, au lever du soleil, en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui conseille de se cacher afin de n'être point persécutée à cause de lui, et monté sur Kyrat, suivi par le poulain attaché à son étrier, il s'en va sur la route attendre Nighara, qui bientôt arrive dans son chariot. Il l'enlève des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec elle dans le désert. Là, tombant de fatigue, il s'étend sur le gazon et cède au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps. «Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois journées, le plus long est de sept journées. Mais écoute, ma bien-aimée. Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est à moitié chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand l'ennemi est tout près de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'écume lui vient à la bouche.» La princesse se plaint vainement du long somme dont son amant la menace en plein désert et au milieu des dangers. Il faut que Kourroglou dorme ou qu'il périsse; à cette robuste organisation il faut un repos semblable à celui de la mort. Elle examine Kyrat avec inquiétude, et quand elle a vu signaler le départ et la marche de l'ennemi, quand elle a remarqué ses sabots grattant la terre et sa bouche couverte d'écume, elle éveille Kourroglou, ainsi qu'elle a été avertie par lui de le faire. Aussitôt il se lève, rattache les sangles de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied ferme le jeune sultan Burji, qui accourt à la délivrance de sa soeur Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'épouvante dans le coeur des guerriers du prince, et bientôt, s'élançant au milieu d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan, résolu à reconquérir sa soeur, s'élance seul contre lui. «Que faire? dit Kourroglou dans son coeur; si je tue le frère de ma bien-aimée, elle ne me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume.» Nighara se prend à pleurer. «O Kourroglou! je n'ai qu'un frère, ne le tue pas.—Mon amie, ne crains rien,» dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: «Le chef de tes écuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serré les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle. Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi.»
Le Turc crédule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps, Kourroglou s'approche avec précaution, le renverse, s'assied sur lui et feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: «Le sultan mon père n'avait qu'une fille et un fils; tu enlèves l'une, tu vas tuer l'autre. Toute la famille va être éteinte.—Je t'accorde la vie à condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le Koran; je sais par coeur toutes les formules usitées dans les mariages.» Le prince prononce avec lui la prière nuptiale consacrée par le Koran, et lui accorde sa soeur. Kourroglou le relève, l'embrasse au front, et lui dit: «Désormais, au nom et par l'autorité du sultan Murad ton père, je gouverne et règne à Chamly-Bill. Où aurait-il trouvé un meilleur parti pour sa fille?»
En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara traversent encore quelques aventures. Ils pénètrent dans le camp d'un jeune Européen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever à son époux. Kourroglou est forcé de détruire sa suite et de piller ses trésors; il est même au moment de le tuer pour lui apprendre à vivre, lorsque Nighara, touchée de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver, et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel caché dans l'anneau qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait à cheval aussi bien que lui-même, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une riche redevance, et là, encore, Nighara obtint grâce de la vie pour le marchand.
Elle blâmait beaucoup son époux de commettre toutes ces violences. Il lui répondit avec la franchise d'un honnête Turcoman: Je ne laboure ni ne trafique; il faut donc que je vole. L'argument était sans réplique. Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent à leur rencontre avec des acclamations, des chants et des décharges de mousqueterie. «Guerrier, dit la princesse à Kourroglou, lequel d'entre eux est Ayvaz? Montre-le-moi.
Improvisation de Kourroglou:
«Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et préserve mon âme du lit de feu de la jalousie. Regarde, voilà Ayvaz; mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main étincelle un bouclier hezzare. Le miel de l'éloquence est sur sa langue; et la ligne du pinceau de la main du Tout-Puissant est sur l'arc de ses sourcils. Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garçon de quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tête. Ce cavalier est Ayvaz, oui, Ayvaz lui-même.»
Il présenta alors son épouse à ses compagnons en leur disant: «Nous devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;» et Nighara s'étant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacrée de Kourroglou se prosternèrent devant elle, «O Dieu! s'écria Kourroglou, sois béni et ton nom glorifié! Je dois à ta seule bonté d'avoir réalisé mes plus chères espérances!» Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi:
«Les nuages de l'adversité ont été dissipés par la foi de Kourroglou. Ils se sont évanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz.»
Nighara fit son entrée couchée sur les riches coussins d'un palanquin d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou vinrent à sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le harem. Belly-Ahmed fut tiré de sa prison et récompensé par un des premiers grades dans la troupe. Ce même jour, on célébra le mariage de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maître donna une femme. Les musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par torrents, et il coule encore à cette heure, dit ordinairement le khan pour clore cette rapsodie.
SIXIÈME RENCONTRE.
Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades connus sous le nom de Haniss. Elle est composée de trente mille familles qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de ces chefs consacre sa vie à quelque objet favori. L'un aime les beaux vêlements, un autre préfère les femmes, et un troisième est passionné pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha, aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau cheval, il n'épargnait ni argent ni peine pour se le procurer.
Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses écuries, et, après avoir examiné plusieurs de ses chevaux, il dit à son vizir: «Certainement, aucun roi, dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une écurie comme celle-ci.» Le vizir répliqua: «Aucun roi, il est vrai, n'a d'écurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval à Chamly-Bill, du nom de Kyrat, et Keyvan lui-même, celui qui gouverne les sept cieux, ne possède pas son pareil.—O mon vizir! je suis prêt à donner tout ce que j'ai pour acquérir ce joyau.—Pacha, ce n'est pas chose facile. Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilité de lui prendre son cheval de force.—Vizir, à l'homme qui m'amènera ce cheval je donnerai la moitié de mon pouvoir; s'il dit: «Ce n'est pas assez,» je lui donnerai la moitié de mes richesses; et si cela même ne le contente pas, j'ai sept filles, il aura la liberté de choisir la plus belle pour sa femme. Va, et fais proclamer à son de trompe, dans la direction des quatre vents, à tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: «Qu'il soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui m'amènera Kyrat.»
Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nommé Hamza, dont la tête et les sourcils étaient chauves, et qui était marqué de petite vérole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut auprès du vizir nu-pieds et à peine vêtu. «Que proclame-t-on ainsi, vizir?—Qu'est-ce que cela te fait, à toi, vilaine tête chauve?—Je demande seulement de quoi il s'agit?» Le vizir le mit au fait, et ajouta: «L'homme qui réussira sera riche.—Qu'ai-je besoin d'argent? dit Hamza; douze livres d'écorce de melon d'eau que l'on me donne à manger chaque jour dans les cuisines suffisent à mon appétit.» Le pacha promet de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept filles pour femme à celui qui lui amènera Kyrat. Aussitôt Hamza dressa les oreilles. «Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il consentait à me donner la plus jeune...—Celui qui amènera le cheval aura le droit de choisir.» Hamza se frappa la poitrine avec ses deux mains, et dit: «Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui choisira.—En vérité? dis-moi comment, par exemple.—Le pacha aura Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa présence.» Le vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette proclamation, il ne s'est encore trouvé personne qui voulût en profiter. Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha.
Hamza fut introduit devant le pacha. «Est-ce toi, pauvre tête fêlée, qui as promis de m'amener Kyrat?—Moi-même; mais que me donneras-tu pour cela, pacha?—Je te donnerai la moitié de mes richesses.—Je n'ai pas besoin de richesses,—Je te donnerai la moitié de mon pouvoir.—Je n'ai pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?—Tu choisiras celle de mes filles que tu voudras.—Pacha, je ne puis croire à tes paroles.—Que puis-je faire de plus pour te convaincre?—Jure, en baisant le Koran, que, dans le cas où tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune de tes sept femmes.» Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: «Je suis depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la vie dans cette expédition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire, je ramène le cheval, j'aurai ta fille.» Le pacha dit: «Tu l'auras;» et il baisa le Koran.
Toutes ces circonstances furent bientôt connues de Hamza, qui commença à désespérer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un jour à l'écurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un misérable en guenilles et à tête pelée, qui étrillait Kyrat avec une brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'étaient jamais vus auparavant. Kyrat était tendu comme un arc, sous la pression de la puissante main de Hamza; et sa robe était toute luisante, par le fait de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et pensa dans son coeur: «L'homme sous le bras duquel Kyrat est plié ainsi ne peut pas être un homme ordinaire.» Il cria: «Chien pelé, tu vas emporter la peau du cheval: est-ce là la manière de l'étriller?» Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur Kourroglou, il cria: «Que viens-tu faire dans cette écurie? Va-t'en, vagabond.» Car, il lui avait été enjoint par Daly-Mehter de ne permettre à personne d'entrer dans l'écurie. Kourroglou dit: «Fou, comment oses-tu lever ta main sur moi?» Daly-Mehter fut tiré de son sommeil par ce bruit. Il se releva, et salua son maître: «Quel est cet homme que tu as engagé à mon service?—Puissé-je devenir ta victime! Des milliers de gens vivent de ton pain. Cette tête chauve est très-habile et très-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes largesses.—Je ne refuse mon pain à personne; qu'il en mange autant qu'il voudra; mais, à juger de ses jambes et de toute son allure, je n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.—Oh! non, seigneur; s'il était de fer, on ne pourrait faire plus de cinq aiguilles de ce pauvre diable!»
Hamza comprit alors que c'était là Kourroglou, il jeta son marteau à terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule. Kourroglou, avant de quitter l'écurie, dit à Daly-Mehter: «Attache toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance à personne.» Il ne poussa pas plus loin cette enquête.
Plus Hamza restait attaché à l'écurie, plus il reconnaissait l'impossibilité de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: «Si ce n'est Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est père du second, et sa mère était une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais à connaître la vérité, il ne me l'ôtera pas, après que je l'aurai épousée.»
Pendant la nuit il apprêta la selle de Durrat et tous les harnais qui en dépendaient. Daly-Mehter était ivre quand il revint du palais de Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amèrement, le visage appuyé sur ses mains, comme s'il était devenu veuf, il demanda: «Qu'as-tu, Hamza?—Seigneur, comment puis-je m'empêcher de pleurer? Chaque nuit tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit: Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Hélas! qu'est-ce que cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?»
Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'écurie, et s'en fut au cellier de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant Hamza et lui dit: «Bois, tête chauve.» Hamza remplit un vase jusqu'au bord, et le tendit à Daly-Mehter. «Seigneur, essaie le premier; que je voie comment tu bois.» Daly-Mehter vida le vase jusqu'à la dernière goutte, et dit: «Voici la manière de boire.» Hamza remplit le vase à son tour, et l'ayant approché de ses lèvres, il donna une secousse si adroite, qu'il répandit tout le breuvage par-dessus son épaule, sans que Daly-Mehter s'en aperçût. De cette manière, il grisa si bien l'écuyer, que ce dernier à la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans son coeur: «Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons.» Il ôta donc ses vieux habits, et ayant dépouillé Daly-Mehter, il changea de vêtements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la clé de la chaîne de Durrat, conduisit le cheval hors de l'écurie, lui mit la selle sur le dos, et s'en fut comme une étoile Filante sur la route qui conduisait au camp de la tribu de Haniss.
Kourroglou vint de bonne heure à l'écurie; il n'avait point de ceinture, car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat à sa place ordinaire, mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tête chauve l'avait volé. Il appela l'écuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les yeux, et salua. «Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur toi? Quel est ce tour de jongleur?»
Le pauvre écuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux. «Où est Durrat?—Seigneur, Hamza doit l'avoir emmené pour le promener ou le faire boire.—Ne le disais-je pas, que c'était un voleur de chevaux? Vite, que l'on selle Kyrat!»
Kourroglou, armé, monta au sommet de la plus proche montagne, sur laquelle ses sentinelles avancées étaient postées; il examina le pays, à l'aide d'un télescope, jusqu'à ce qu'il découvrit enfin le fuyard. Il le vit volant comme une flèche vers ses tentes.
Il fut transporté de rage et rugit sur la montagne: «Misérable voleur, où fuis-tu, où fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y suivrai, et je m'emparerai de toi.»
La voix de Kourroglou, quand il était en colère, pouvait s'entendre à un mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: «O père céleste, la vie est douce: Malheur, malheur à moi!» Il regarda devant lui, et vit un village à peu de distance. Il dit dans son coeur: «Si je pouvais gagner ce village, mon âme pourrait encore être sauvée.» On voyait un profond ravin à l'entrée du village. «Qui peut dire, pensa Hamza, si, avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas brûlé mon père!»
Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier était absent, et les roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat à la porte, et entra dans le bâtiment désert. Là, il trouva la robe du meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tète aux pieds.
On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas très-claire pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda: «Meunier, où est le cavalier qui monte le cheval attaché à ta porte?
—O mon agha! le cavalier s'est précipité ici, saisi d'une telle crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue.»
Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: «Tiens mon cheval.» Il tira alors son poignard, et courut à la recherche du voleur. Kyrat avait cette qualité, qu'il obéissait en toute chose à quiconque le recevait en dépôt de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un enfant. Hamza, qui n'était pas sot, jeta la robe de meunier à bas, et sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourné sens dessus dessous tout ce qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une âme, sortit et vit Durrat à la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre forme, monté sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: «J'ai fait là un marché capital! plaise à Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop tard!» Et il s'écria: «Hamza-Beg!—Quel est ton plaisir, noble guerrier?—Nous allons revenir à la maison, mais nous irons au pas, les chevaux sont fatigués.—Où dis-tu que tu veux aller?—A Chamly-Bill. Tu m'as offensé sans raison; et je suis venu le chercher en personne.—Ne plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherché le cheval dans le ciel, mais, Dieu soit loué, je l'ai trouvé sur la terre. Tu as daigné me faire présent de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.—Je t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis, sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier, je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout ce que je possède t'appartient.—Je ne serai pas la dupe de ta ruse. Ce que je désire ne t'appartient pas: je te ferai connaître la vérité. J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la donner pour femme, en échange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je languissais de désespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmène Kyrat, et tu es toi-même la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.—Hamza-Beg! rends-moi seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tête de Hassan-Pacha.—Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de courage montrerais-je aux yeux de ma fiancée?»
Les prières et les promesses de Kourroglou ne servirent à rien. Hamza jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval. Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit: «Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient à la mémoire.»
Improvisation.—«Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitté tes mains, tu dois te frapper la tête de douleur, Kourroglou!»
Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter ainsi:
Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: «Sans Kyrat je ne mérite pas d'être un guerrier.»
Cela dit, il tourna la tête de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aimé cheval jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'éloignement. Triste, et les yeux baissés, il retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits étaient sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramené par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monté sur Durrat, ils se dirent entre eux: «Kourroglou aura été attrapé par cette adroite tête pelée.» Ils eurent peur de la colère de Kourroglou, et se dispersèrent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et dit: «Agha, tu as fait un bon marché; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le voleur?—Va-t'en, sot enfant!» Le jeune homme effrayé s'éloigna.
Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce temps, il dit: «Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que j'aille là-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat.»
Il se leva, revêtit l'habit d'un Aushik, et, après avoir pris congé de sa femme, il partit.
En s'approchant du camp des Haniss, il se préparait à passer une large rivière, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval qui l'avait franchie en un saut, d'une rive à l'autre. Il dit dans son coeur: «Nul cheval au monde, excepté mon Kyrat, ne pourrait accomplir une chose semblable. Hamza a dû venir ici avec lui.»
Étant entré dans le camp, il mit un temps considérable à faire le tour des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les limites. Fidèle à son rôle, il chantait tout le temps de sa plus belle voix, charmant et égayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses chansons étaient à l'éloge du cheval.
Cette nouvelle parvint bientôt aux oreilles du pacha; ce seigneur était de mauvaise humeur, parce que depuis le jour où Kyrat lui avait été amené par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui était attaché dans l'écurie et ne souffrait que personne s'approchât de lui, si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fût amené en sa présence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir dans sa tente. «On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux: tu arrives justement dans un lieu où tu peux voir une écurie qui n'a pas sa pareille dans tout l'univers.» Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier était absent, il chanta l'éloge suivant:
Improvisation.—«Laissez-moi chanter l'éloge d'un cheval arabe. Sa crinière doit être comme si elle était de fils de soie; ses pieds ne doivent pas être charnus. Ils sont exactement entourés de peau; ses sabots ont l'air d'avoir été tournés; ses fers ne doivent pas peser plus d'un okha d'argent; il doit être robuste et d'une taille moyenne; son cou doit être long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de l'écurie, il bondit et se joue de mille manières.»—Bravo, Aushik! cria le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de méthode. Le célèbre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amené possède toutes les qualités que tu as énumérées; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si méchant et si fou, que je ne puis pas le monter.
Kourroglou dit: «Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur à monter.—Pour quelle raison?»
Kourroglou chanta ainsi:
Improvisation.—«Un noble cheval marche hardiment, comme s'il cherchait à renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si fort les rênes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun repos à ses mains. Le cheval d'un guerrier-bélier doit être fou comme son maître.»
Le pacha appela ses serviteurs: «Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je désire qu'il écoute ces belles louanges du cheval.»
Hamza-Beg avait épousé la plus jeune fille du pacha, et il avait été élevé au rang de grand vizir.
Il vint, vêtu d'un riche habit de fourrure; son turban était du plus beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.
Il entra, et, saluant à peine de la tête le pacha, il s'assit sans qu'on le lui dit et s'étendit sur son siége.
Le pacha dit: «Nul doute que l'Aushik ne soit lui-même un bon cavalier.» Il se tourna vers Kourroglou et dit: «Aushik, serais-tu dans le cas de monter mon cheval?» Kourroglou se mit à pleurer et à se plaindre de ce qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: «N'aie pas peur. Tu auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait remis à ta veuve et à tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme récompense.» Kourroglou dit: «Puisse le pacha nager dans le bonheur, et puisse son règne être long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu vivre de longs jours, seigneur!» Le pacha donna ordre au vizir d'aller chercher Kyrat.
Le rusé Hamza-Beg pourvut à tout: voyant que Kourroglou n'avait point d'armes avec lui, il réussit, en sellant Kyrat, à cacher une massue sous les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient à peine pour conduire Kyrat hors de l'écurie, tant il était devenu gras et sauvage, après six mois de repos. L'écume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou vit tout et chanta:
Improvisation.—«O toi que j'ai eu pour la première fois entre mes mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es tombé entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chère de toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec quinze livres de fer. Quand tu es courroucé, tu ne touches pas à ta nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chère des choses de ma vie, viens!»
Le pacha dit: «Aushik, ma patience est épuisée; je t'ordonne de monter ce cheval à l'instant même.»
Kourroglou dit: «Je suis sûr que le cheval me tuera. Béni soit le sel que tu m'as donné; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...—Tu peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande à la protection des quatre premiers khalifes.» En disant ces mots, le pacha mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents tumans. Ce dernier dit: «Longue vie au pacha!» et il alla vers Kyrat. Hamza-Beg lui tendit les rênes de ses propres mains, et lui dit tout bas: «Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse que je t'ai faite il y a six mois est remplie.» Kourroglou lui dit à l'oreille: «Pour cette conduite généreuse, je te jure, aussi longtemps que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi.» Hamza-Beg dit: «Prends le sabre suspendu à la selle, attache-le à ta ceinture, tu trouveras aussi une massue sous les housses.» Kourroglou monta sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner au-dessus de sa tête. Hamza-Beg recula, comme s'il était effrayé, et se cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa présence d'esprit. Il faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le rappela: «Aushik, donne-moi le cheval; il me paraît très-doux, ce matin: laisse-moi essayer de le monter.» Kourroglou dit dans son coeur: «Je te laisserais plutôt monter sur mon propre cou;» et il ajouta tout haut: «Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je descendrai.».
Improvisation.—«Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil à Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas à celui qui est monté sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrête que tous les trente fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore à moi.
«Il a franchi une grande rivière; j'ai reconnu l'empreinte de ses pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux brûlants. Je remercie Dieu de te revoir, ô mon Kyrat, bonheur de ma vie; tu es encore à moi.»

Le pacha dit: «Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde comme un habile cavalier.» Kourroglou passa deux fois au galop près de l'endroit où était le pacha. «Bien, maintenant donne-le-moi, je veux l'essayer moi-même.—Pacha, tu ne le monteras pas.»
Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: «Ce fou ne veut pas me rendre le cheval. Si c'était Kourroglou lui-même?» Hamza-Beg répondit: «Comment puis-je le dire?—N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton séjour à Chamly-Bill?—Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont été occupés tout le temps à trouver quelque moyen de dérober Kyrat. Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui pourrait jamais tous les connaître?» Le pacha, tournant son visage vers Kourroglou, dit: «Allons, amène ici le cheval, je veux le monter maintenant.» Kourroglou dit: «Santé au pacha! un air me vient dans la tête; écoute-moi:
Le pacha dit: «Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai déjà dit que nous en avions assez; descends. Je désire monter Kyrat moi-même.» Kourroglou sourit avec mépris, et dit:
«Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu penser à monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi.» Le pacha dit: «Hamza-Beg, dis-lui de descendre.—Je le lui ai dit, mais il refuse d'obéir. J'ai peur, en vérité, que cet homme ne soit Kourroglou. Pourquoi lui as-tu donné le cheval?» Le pacha dit: «Allons, vite, descends, Aushik, es-tu sourd?» Kourroglou dit: «Pacha, je me rappelle un air; écoute-moi:
Improvisation.—«Le cheval est à moi. Je ferai couvrir son précieux dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une rivière de vin rouge. C'est l'élu de Kourroglou, l'élu entre cinq cents chevaux. Le coeur met en lui ses délices. Quand le chef des palefreniers, Daly-Mehter, s'approche de lui, il se lève sur ses jambes de derrière, et le palefrenier, pour le panser, est obligé de le frapper sur la bouche avec un bâton.»

«Alors tu es Kourroglou, s'écria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé sur la terre. Je vais te faire mettre en pièces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi sur la terre.»
Hamza-Beg, voyant que la querelle s'échauffait et que les choses, selon toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir à quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: «Hamza-Beg, viens là, voici Kourroglou!» Hamza-Beg répliqua: «Oui, tu l'as dit; mais que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseillé de ne pas lui mettre le cheval entre les mains?» Le pacha fut épouvanté, mais il continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou chanta ainsi:
Le pacha commanda alors à ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur cela, s'écria: «O Ali!» Et tirant l'épée du fourreau, il fondit sur les nomades, comme un loup affamé sur un troupeau. Des monceaux de cadavres s'élevèrent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit dans son coeur: «Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je lui montre ma gratitude d'une manière sensible. Je tuerai son beau-père, afin qu'il règne désormais sur la tribu de Haniss.» Alors, donnant de l'éperon à Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il lui aplatit le crâne comme la tête d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de son maître, et, ôtant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat, ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers. Kourroglou dit: «Hamza-Beg, si j'ai tué le pacha, c'était seulement pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre désir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir.»
Kourroglou, ayant établi solidement l'autorité de son ami sur les tribus de Haniss, le quitta pour retourner à Chamly-Bill. En passant à travers les camps les plus éloignés, il jeta un regard dans l'intérieur de quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitôt, et lui reprochèrent la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'intérieur des tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la femme de Hamza-Beg était là. «Elle y est,» fut la réponse. «Combien de filles avait Hassan-Pacha?—Sept; l'une d'elles est mariée à Hamza; les six autres ne sont pas mariées.—Amenez-les ici, et faites-les placer en rang; je désire les voir.» Quand ses ordres eurent été exécutés, il dit: «Celle-là seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est pour moi une fille, une soeur.»
Il fit choix de la plus jolie des sept soeurs, et la plaça derrière lui sur sa selle. Il dit à l'eunuque: «Si Hamza-Beg demande ce qu'est devenue la fille du pacha, tu lui diras que Kourroglou l'a emmenée à Chamly-Bill pour son ancien maître, Daly-Mehter.»
Et il s'en alla ainsi de bourgade en bourgade jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez lui. Tous les bandits vinrent à sa rencontre. Kourroglou dit à Ayvaz de faire venir Daly-Mehter devant lui, et d'envoyer la fille du pacha dans son propre harem. Aussitôt que Daly-Mehter parut, Kourroglou dit: «Écoute-moi, écuyer, j'ai été irrité contre toi à cause de Kyrat. Faisons la paix. J'ai amené la fille de Hassan-Pacha pour toi.» Alors, se tournant vers Ayvaz, il dit: «Qu'aucune dépense ne soit épargnée. Il faut que tu prépares des noces splendides; car c'est la fille d'un homme d'un rang élevé; elle doit être honorée.»
Les cérémonies et les illuminations durèrent pendant sept jours à Chamly-Bill. A la fin du septième jour, la nouvelle femme de Daly-Mehter fut conduite dans sa demeure.
SEPTIÈME RENCONTRE.
L'histoire d'Hamza-Beg a été un peu longue; mais il nous semble que si la sultane Scheherazade l'eût racontée au sultan Schaariar, il ne s'en serait pas plaint plus que des autres, et n'eût pas fait couper la tête féconde de la belle rapsode, avant d'avoir vu au moins ce qui était advenu de la tête chauve d'Hamza. Maintenant Kourroglou arrive à un épisode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brièveté et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce héros, et à partir de ce moment on voit le signe de la colère divine se lever à son horizon et envahir peu à peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n'en fait pas la remarque, il ne dogmatise pas; on voit même qu'il raconte sans figure et sans complaisantes métaphores, comme à regret et pénétré d'effroi, le crime de son héros. Mais l'admirable instinct philosophique qui est dans la conscience des poëtes populaires se révèle dans l'enchaînement des aventures de Kourroglou. Qu'on ne croie donc pas que ce sont des épisodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie errante. Non; la mémoire populaire est un artiste ingénieux, un poëte qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d'oeil, nous avions pensé que la vie de Kourroglou n'était qu'un conte héroïque et comique; mais arrivés à là septième rencontre, et voyant ensuite se dérouler la suite de ses derniers succès, puis de ses imprudences, puis de ses revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu'à sa mort déplorable, nous avons reconnu que c'était là un véritable poëme, avec son sens philosophique, sa moralité et sa personnification de l'être humain (d'une race peut-être en particulier), dans un individu poétique. Nul doute que Kourroglou a existé, et que le fond de son histoire est authentique: c'est le Napoléon de la race nomade; et s'il est déjà devenu fabuleux, c'est que, pour les esprits illettrés, deux siècles équivalent peut-être à deux mille ans. Mais la tradition fait l'histoire d'après les mêmes règles morales qu'observent les hommes de génie pour l'écrire. Elle comprend qu'un héros n'est qu'une incarnation plus riche de l'esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera donc ni vertus, ni vices, ni facultés qui ne soient en rapport avec ceux de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les précipices et les fleuves à la course de son cheval, massacrant à lui seul une armée, mangeant et buvant comme les héros de Rabelais, est au fond de ce milieu fantastique un homme très-réel, un caractère très-sainement développé. C'est ainsi qu'a procédé Hoffmann dans ses bons jours; c'est pour cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a créé plusieurs chefs-d'oeuvre.
Kourroglou était marqué en naissant d'un signe de grandeur. Il avait de grandes choses à faire, pour lui-même et pour sa race: venger le supplice de son père et affranchir les vaillants hommes de son temps du joug des sunnites impies. Mais comme les vaillants hommes de son temps, il est né téméraire et orgueilleux. Une ardente curiosité, une vanité secrète l'ont déjà privé d'une partie des avantages que son père le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce père, ce magicien (qui, entre nous, me paraît être une personnification du Destin, tout puissant et aveugle comme lui), lui avait préparé, par ses savantes incantations, un cheval qui l'eût porté jusqu'au ciel; car il avait des ailes, et c'est un regard d'irrésistible curiosité de Kourroglou qui les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier cheval du monde, a dit le père; mais ce ne sera plus Pégase, et ses pieds rapides sont pour jamais enchaînés à la terre.
Une seconde imprudence de Kourroglou cause l'éternelle douleur et la mort de son père. On se rappelle qu'il devait lui rapporter dans un vase l'écume d'une source mystérieuse; mais l'écume le tente, il la boit, et le père ne reverra plus la lumière des cieux. «A partir de ce jour, tu n'es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de l'aveugle,» c'est-à-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et ta condamnation. Tu as vengé ton père, mais tu l'as laissé périr; tu seras le plus grand guerrier de ton siècle, mais tu seras maudit; tu porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prospérités, et, comme ton père, tu finiras misérablement.
Jusqu'ici nous avons vu réussir, comme par miracle, toutes les audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemblé mille hommes de chaque tribu, il s'est bâti une forteresse que nul souverain n'ose plus attaquer. Il a enlevé Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse; mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaître la joie et l'orgueil de la paternité. Chacune de ses entreprises sera couronnée de succès en apparence, et sera expiée dans l'ensemble mystérieux de sa vie par de poignantes douleurs. On verra bientôt (et on l'a vu déjà par ce cri de l'âme qui lui échappe au milieu de ses plus menaçantes improvisations: la vie est un fardeau pour moi!), qu'il pressent la fatalité attachée à tous ses pas. L'orgueil est son mauvais ange, l'orgueil doit le perdre, l'orgueil le rend criminel; cet orgueil sera châtié. Ses grandes facultés, je ne sais pas s'il ne faut pas dire pour entrer dans l'esprit de la race qui le chante, ses grandes vertus, l'ambition, la cupidité, la ruse, la volupté, l'intempérance, la soif du sang, tout ce qui l'a fait grand et heureux parmi les héros de sa race, va l'abandonner peu à peu, parce qu'il a abusé de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode turcoman, faites-moi le plaisir de m'écouter en bons Turcomans; oui, c'étaient là des dons du ciel! Il était le plus grand des fourbes. Honte à lui! il va devenir confiant et sincère, parce qu'une fois il a fait un mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embûches, et l'ennemi ne manquait jamais d'y tomber: gloire à lui! mais une fois il a tendu le piége à celui qu'il devait respecter, et désormais il sera pris dans ses propres filets: malheur à lui! Il était bandit et meurtrier, rien de mieux! Une fois il est devenu assassin: désormais le poignard sera toujours levé sur lui. Malheur au fils de l'aveugle!
Voilà, je crois, le raisonnement qu'il faut mettre dans la bouche du rapsode, pour comprendre la septième rencontre et la suite des jours de Kourroglou. Appelons maintenant l'exemple à notre aide.
Kourroglou avait, comme on sait, l'innocente habitude de détrousser les marchands qui poussaient la folie ou l'insolence jusqu'à lui refuser un modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il n'avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant appris à le connaître, allaient désormais au-devant de ses désirs, et ne se faisaient plus tirer l'oreille pour s'exécuter. Kourroglou était si sûr de son fait, qu'il s'en allait tout seul, déguisé, le plus souvent en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane; et quand il s'était un peu diverti aux dépens de ses hôtes, quand il leur avait bien fait peur de l'ogre Kourroglou; quand il leur avait dit: «Seigneurs, prenez garde! Kourroglou est toujours là où on l'attend le moins; peut-être est-il déjà parmi vous; mais, pour sûr, il y sera bientôt.» Alors le sycophante, en les voyant pâlir, renfonçait sa guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor: «Voilà Kourroglou!» Aussitôt les marchands de se prosterner, de se frapper la poitrine, de s'arracher la barbe et de crier merci! «Guerrier, disaient-ils, nous savons que tu as porté le tribut à cinq cents tumans; mais si tu exiges le double, nous te le donnerons à condition que nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan.» On se rappelle que ce Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par Kourroglou, s'est attaché à lui par reconnaissance, a grossi son armée par de nombreux enrôlements, et qu'il se distingue dans toutes les entreprises. Mais il paraît que sa cruauté est excessive. Lorsque Kourroglou, toujours fidèle aux lois qu'il a instituées, a répondu aux marchands: «Oh non! c'est bien assez!» il revient vers ses compagnons, et Daly-Hassan, qui l'attend au pied de la montagne en léchant ses moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission d'essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur arracher quelques barils de vin par-dessus le marché. Mais Kourroglou lui répond: «Vous connaissez le proverbe arabe: la justice constitue la moitié de la religion!» Et il rentre à Chamly-Bill les poches pleines d'or et le coeur de bons sentiments.
Mais, hélas! il est arrivé ce jour néfaste où le héros doit être mis à la plus rude épreuve, et où sa vanité doit déchaîner les malédictions suspendues sur sa tête. Il faut suivre ce récit dans l'original.
«Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurèrent à Chamly-Bill, buvant et festoyant, jusqu'à ce que les celliers et les cuisines de Kourroglou fussent complètement vides. Le sommelier et le cuisinier vinrent ensemble l'annoncer à Kourroglou, et dirent: «Tes hôtes ont mangé et bu tout ce qu'il y avait ici; ils n'ont pas même laissé les croûtes ou la lie.»
Kourroglou envoya ses gardes rôder dans le voisinage, et bientôt après, on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat; et, armé de pied en cap, il se dirigea vers la prairie.
Il regarda et vit une immense caravane campée sur ses pâturages. Tout annonçait que le marchand était un homme puissamment riche. Et dans une tente dressée pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant au trictrac. Kourroglou arriva jusqu'à eux, et dit: «Salam!» Un des Turcs l'aperçut, et dit: «Homme, descends de cheval!—Non, je ne veux pas descendre.—D'où viens-tu?—Eh quoi! n'avez-vous pu déjà reconnaître Kourroglou?—Bien, cela est tout à fait différent. Kourroglou est un grand homme; nous lui paierons un tribut pour le séjour que nous avons fait sur ses terres.» Kourroglou crut que le marchand voulait se débarrasser de lui par une plaisanterie; car il ne s'était pas levé pour lui témoigner son respect quand le nom de Kourroglou était sorti de ses lèvres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors froidement: «Retiens ton bras, Kourroglou.» La pointe de la lance avait déjà effleuré la poitrine du Turc; mais Kourroglou retint son cheval et s'arrêta. Le Turc dit: «Tu devrais jeter un voile de femme sur ton visage. Il ne convient pas à des hommes d'agir ainsi. J'ai entendu raconter beaucoup de choses de toi; mais je t'ai vu maintenant, et tu ne mérites pas ta renommée. Un homme brave donne à son ennemi le temps de se mettre en garde. C'est le rôle d'une femme de combattre sans avertir et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval. Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je délivre le collier du monde de tes étreintes rapaces, des prières seront dites pour ton âme. Si, au contraire, tu réussis à me tuer, tu prendras toutes les richesses et les marchandises rassemblées en ce lieu.»
Kourroglou écouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il attendit donc qu'il plût au marchand de s'armer et de monter à cheval. Quand cela fut fait, le Turc dit: «Kourroglou, tu dois commencer; tu es libre de m'attaquer de telle manière et avec telle arme qu'il te plaira.»
Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d'attaques différentes; mais elles furent toutes parées ou repoussées.
Le Turc s'écria: «Viens plus près, prends-moi par la ceinture, et vois si tu peux me faire descendre de cheval. J'aimerais à éprouver ta force.» Kourroglou saisit le marchand à la ceinture et tâcha de le désarçonner; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s'il y eût été cousu.
Le Turc dit: «C'est maintenant à mon tour; laisse-moi te faire éprouver ma force.» Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d'une telle façon, que ce dernier fut sur le point de tomber; et même un de ses pieds avait déjà perdu l'étrier.
Le Turc, comme s'il dédaignait de profiter de sa victoire, lâcha la ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il invita Kourroglou à entrer sous sa tente et à devenir son hôte.
Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans la tente comme un rat, et prit humblement un siége. Il se sentait si honteux, qu'il osait à peine respirer. Le Turc baissa la tête comme auparavant, et se remit à jouer au trictrac avec son compagnon. Kourroglou vit que le Turc était un homme plein de courage et de noblesse. Fidèle à son habitude de dire en face à l'homme brave qu'il était brave, et au poltron qu'il était poltron, il accorda sa guitare, et chanta au marchand l'air suivant:
Improvisation.—«J'ai demandé à ses esclaves et à ses serviteurs qui il était. Ils ont tous répondu: C'est le seigneur des seigneurs, un marchand guerrier. Il possède plus d'or qu'on n'en peut trouver dans Alep ou dans Damas. C'est le lion du désert. Son coursier est couvert de la dépouille du léopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi ou sur un ami. J'ai lancé mon cheval contre lui, j'ai levé ma massue au-dessus de sa tête. Le marchand alors a poussé un cri, et s'est élancé de sa place.»
Le Turc sourit, et regarda l'autre joueur d'une manière significative (car il était évident que le chanteur mentait par habitude de se vanter). Kourroglou dit dans son coeur: «Le maudit se raille de moi.» Il reprit ainsi:
Improvisation.—«O mon Dieu, tu l'as créé sans défaut. Il n'est le serviteur que de toi seul; mais envers tout le reste du monde, il est impérieux et superbe. Il a amassé des montagnes de marchandises, et il s'est reposé. Il a jeté un regard à son compagnon, et il a souri. Il a baissé la tête, et il a joué au trictrac.»
Le Turc dit: «Guerrier Kourroglou, pour ta poésie, je te paierai un tribut de cinq cents tumans.» Kourroglou pensait qu'il n'aurait rien de cet homme qui l'avait vaincu. Aussitôt qu'il entendit parler de cinq cents tumans, son cerveau recouvra la santé; il fut transporté de joie, et improvisa ainsi:
Improvisation.—«Il a mis sur ses oreilles le bonnet d'un derviche, sur ses épaules est un manteau d'hermine. Je lui ai chanté un air. Le marchand m'a donné cinq cents tumans pour récompense.»
Le Turc ayant versé l'argent devant le chanteur, il dit: «Voici mon tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes d'aliments préparés. Si tu ne veux pas venir, et que tu préfères t'en aller, tu es le maître.» Kourroglou dit: «J'aimerais mieux partir, si tu daignais me le permettre.»
Kourroglou, ayant mis l'argent dans sa poche, prit congé de son hôte, et retourna à Chamly-Bill. Quand les bandits virent l'argent, ils le félicitèrent de sa victoire. Kourroglou dit: «Ne m'insultez pas, chiens que vous êtes! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de mon propre sang. Cet homme m'a vaincu; mais il n'a pas voulu me tuer, et, de plus, il m'a payé mon sang avec cet argent.»
Il ordonna à ses gardes de veiller le moment du départ du marchand et de le lui annoncer.
A partir de ce moment, Kourroglou sent décroître la conscience de sa force; il n'ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire: «Ne veux-tu pas faire une sortie, seigneur? Nous sommes à la fin de l'automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient interceptées, et nous ne trouverions plus de voyageurs à rançonner. Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J'aperçois une caravane: allons!» Kourroglou répond: «Retire-toi! le premier marchand était un homme sage, et il n'a pas voulu me tuer; mais un autre peut être fou.»
Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu'il était continuellement tourmenté par l'idée de la supériorité du Turc qui l'avait vaincu. Il résolut de voir encore une fois son heureux adversaire. Après bien des perquisitions, il sut le jour où le marchand devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe de montagnes, de l'autre côté du la ville où passait la route. Le Turc était seul, à cheval, ayant laissé sa caravane derrière lui, à quelque distance. Kourroglou se sentit transporté de fureur; il poussa son cheval sur le marchand, le jeta à bas de sa selle, et coupa la tête de l'homme renversé. Il sentit bientôt sa rage se calmer, et, fâché de ce qu'il avait fait, il chanta ainsi:
Improvisation.—«Begs, écoutez-moi! Sur le chemin d'Alep, je rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affamé. Je soufflais comme la brise du matin. Je me suis placé en embuscade sur sa route, non loin d'Erzeroum; j'ai coupé sa tête à Erzengan. J'ai rencontré un marchand.»
L'ayant dépouillé de ses vêtements, Kourroglou vit que ce n'était pas un Turc, mais un Arménien, et il chanta:
Cette dernière strophe, si courte et si bizarre, nous paraît la plus belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la concision mystérieuse du style biblique. L'âme coupable s'y dévoile en voulant cacher sa honte et son effroi sous des métaphores. L'orgueil blessé, la colère, la vengeance toujours vivantes dans le coeur du meurtrier, entonnent le chant du triomphe; les méchantes passions acceptent la mort de l'homme juste et généreux comme un bouquet de roses. Puis aussitôt le désespoir du maudit étouffe l'hymne impie. Oh! que tes montagnes se couvrent de brouillards! la nuit descend sur les yeux de Caïn. Kourroglou, que ton bras soit desséché! Et le bon refrain si bête et si sombre: «J'ai rencontré un marchand!» en dit plus qu'il n'est gros. Nous connaissons certains refrains romantiques des ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naïf, à l'imitation de ces formes populaires. Aucun ne m'a fait l'impression de ce: j'ai rencontré un marchand, qui vient si à point, qui résume si bien le souvenir d'une action qu'on ne veut pas s'avouer à soi-même, et qui, ne cherchant ni le naïf, ni le terrible, rencontre l'un et l'autre à la grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait être un grand poëte. Il ne pensait qu'à la rime et trouvait l'effet. M'est avis qu'aujourd'hui nous faisons le contraire.
A partir de ce moment, la fatalité s'appesantit sur Kourroglou. Après quelques exploits où ses imprudences le mettent à deux doigts de sa perte et où il succomberait sans l'héroïque secours d'Ayvaz et de ses compagnons, il est fait prisonnier, traîné à la queue d'un cheval, nourri des os qu'on lui jette comme à un chien, enfin attaché à un poteau pour mourir sous le fouet et le bâton. Il échappe pourtant à cette épreuve terrible, mais c'est pour retrouver Chamly-Bill en révolution; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs amis le trahissent et l'abandonnent. Le combat qu'il est forcé de leur livrer est d'une haute poésie épique; sa douleur, son amour pour Ayvaz, son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu vieux, s'éprend encore d'une princesse étrangère et veut l'enlever. Surpris et jeté dans un puits, il y devient si gras, ce qui, pour un homme tel que lui, est le comble de l'abjection et de la honte, qu'il est retiré de l'abîme et délivré à grand' peine. Mais l'esprit du grand homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle comme Samson, après avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et dès lors la mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d'agonie ont encore de la grandeur et le montrent puissant et résigné. Il y a de l'analogie entre la fin de ce poëme et celle de la légende des quatre fils Aymon.
Nous n'avons traduit qu'une faible partie de cette curieuse épopée de Kourroglou. La fin est surtout frappante; mais nous ne voulons pas priver l'amie qui nous a aidé à traduire du plaisir de la donner elle-même au lecteur dans une publication complète.
FIN DE KOURROGLOU.