LIVRE III ALLEMAGNE
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CHAPITRE PREMIER ALLEMAGNE POLITIQUE
Le mot célèbre de Sieyès sur la prétendue universalité de Bonaparte : — un maître qui sait tout, qui peut tout, veut tout faire, — ne fut sans doute qu’ironie, sauf le dernier mot sur l’aveugle et imprudente volonté qui lui faisait multiplier de plus en plus ses embarras.
Au moment où la paix d’Amiens, si imparfaite, était difficile à entretenir, on a vu comment il se créa mille ennemis non seulement en affichant par l’affaire de Saint-Domingue ses prétentions coloniales et maritimes, mais en irritant tous les souverains par la mort du duc d’Enghien, par la réunion du Piémont, ce qui, avec sa violente médiation suisse, avait l’effet réel d’une vraie main mise sur les Alpes, c’est-à-dire sur le cœur du continent européen.
En même temps, il commençait inconsidérément à remuer une chose énorme : l’Allemagne. Ce gros corps, indigeste, faible par sa dispersion, lui paraissait paralytique. Il avait vu pourtant avec quelle vigueur rapide la petite Prusse sous Frédéric avait agité l’Allemagne du Nord. Et il savait mieux que personne que la lenteur des Autrichiens dans ses campagnes d’Italie tenait aux routines du conseil aulique, aux directions des Anglais, qui souvent firent avorter les plans des généraux de l’Autriche.
Dans l’impatience d’un homme du Midi, il n’appliquait à ces populations qu’une grossière arithmétique. Avec Talleyrand à Saint-Cloud, ou sur le Rhin avec Dalberg, il n’examinait rien que le calcul, ajoutait tant d’âmes à la Prusse, et tant à la Bavière, au Wurtemberg, etc.
Ces populations allemandes peu mobiles, en effet, si on les laissait dans leurs anciennes divisions et dans les habitudes inertes des vieux gouvernements, il les remua étourdiment, comme une poussière humaine, et leur donna une mobilité qui n’était pas l’activité encore, mais qui devait la préparer.
Il faut le dire, dans ce grand corps, beaucoup de choses habituées ensemble par une longue cohésion, quoiqu’en réalité hétérogènes, paraissaient faire unité.
Si Bonaparte eût mieux su l’histoire, celle du passé de l’Allemagne, il aurait vu que, malgré sa roideur apparente, c’est une race variable et très flexible. L’Allemand, justement parce qu’il est fort disciplinable, a été plusieurs fois, par exemple sous Frédéric, le premier soldat de l’Europe. Pourquoi ? C’est qu’avec la rudesse extérieure de l’individu, il est né pour être camarade et pour agir d’ensemble.
Voilà pourquoi des hommes, du reste pacifiques, casaniers d’instinct, et par moments très enfermés dans la famille, se sont trouvés si aptes à la discipline militaire, propres à marcher en corps d’armée.
Cette faculté d’association est une grande force, si une nécessité, une émotion la réveille. Chose souvent assez lente chez cette race bien moins impressionnable que d’autres. Mais si cette émotion arrive enfin, elle est susceptible de prendre un crescendo prodigieux, une force redoutable.
Cette force a plusieurs fois apparu en ce que la littérature a de plus clair, dans les hautes formules qui résument tout. En présence de la fatalité visible, de la tyrannie de Louis XIV, et de ses atteintes à la conscience, Leibnitz (reprenant dans Aristote l’antique philosophie de l’énergie), dit : L’homme est une force active.
A quoi la basse Allemagne, Spinosa, oppose la substance comme notion universelle et fondamentale. Voilà les deux écoles, qui feront tour à tour le développement de l’Allemagne. Leibnitz avec raison objecte à Spinosa : « L’idée de cause est la première en nous, et ce n’est même que par elle que nous avons idée de la substance. »
Les deux philosophies l’emportent tour à tour. Si, dans ses moments de langueur, l’Allemagne en paraissant grandir, s’étend dans le brouillard, dans l’inertie de Spinosa, elle ne tarde pas à s’éveiller, par le retour à la doctrine et au sens de la force vive.
On pouvait deviner que, par ces ricorsi naturels de la logique et de l’histoire, l’Allemagne aurait un retour héroïque sur elle-même, qu’après son critique Lessing, et l’auteur de Werther, inspiré de Spinosa, la thèse de la cause morale et de la force vive reprendrait sa faveur, que le stoïcisme prévaudrait, et qu’alors l’Allemagne, les quarante millions d’Allemands, comme un seul homme, se lèveraient contre la France.
Pour obtenir cet effet violent, que fallait-il ? Endurcir l’Allemagne, et par une pression tyrannique et cruelle faire cesser l’état somnolent qu’une vie plus douce eût prolongé. Le faux lien fédératif de l’empire sous le césar allemand avait continué ce sommeil. L’association religieuse opérée par Luther n’avait agi que sur une moitié de l’Allemagne. Frédéric II, par l’association militaire qui réunit à ses armées tant d’étrangers de toute nation, ne fut pas non plus pour elle un suffisant unificateur. Napoléon eut cet effet, cette force par des moyens barbares, moins encore par la guerre que par une pesante oppression qui n’est ni guerre ni paix.
Avec ce cruel chirurgien, plus le patient criait de douleur, plus il était serré ; plus, contre sa nature et contre ses habitudes, il était obligé de se durcir, de ramasser ses forces, de concentrer ses nerfs, ses muscles. C’est en ce sens que Bonaparte a été le bienfaiteur de l’Allemagne par des opérations qui réveillent et donnent envie à l’opéré de poignarder l’opérateur.
Mais au moins, en détruisant la révolution en France, la propagea-t-il en Europe ?
En tout pays la tradition du XVIIIe siècle, la libération de l’idée qui fait l’affranchissement de tout le reste, fut violemment outragée par lui comme idéologie. L’Italie, qui, au dernier siècle, suivait de si près la France, fut cruellement découragée quand il défendit aux municipalités la vente des biens ecclésiastiques, et par cela même maintint les couvents, toute la vieille crasse monastique ; deuxièmement, quand il expulsa notre clergé républicain, et que le pape, consentant à marcher dans le sang d’un Bourbon, vint le sacrer et absoudre le meurtre.
Le code Napoléon, énervant, détruisant la puissance paternelle, établissant l’égalité des partages, fut d’abord reçu avec joie, et l’on crut que l’activité augmenterait. Ce fut le contraire, tous les frères, dans leur petite égalité, demandèrent des emplois et se firent des commis, oisifs et serviles. La bureaucratie pullula.
Ces commis de l’empire, rogues et durs, avec une tenue demi-militaire, et se croyant tous colonels, firent partout exécrer la France. L’empereur, dans les consulats, mettait des hommes à lui pour observer, surveiller le pays, faire outrageusement la police en pays neutre. Souvent, même comme ambassadeurs, il envoyait de ses sabreurs farouches, non pas méchants, mais violents, colères, terribles d’attitude, comme était Lannes.
Les Français perdirent le renom d’urbanité et de douceur qu’ils avaient eu toujours.
Même les pires de l’ancienne monarchie avaient cela du moins, qu’ils changeaient peu les habitudes, suivaient volontiers les routines. Les nouveaux commis, issus de la révolution, variables comme elle, et absolus comme l’empire, étaient l’effroi, l’horreur de leurs administrés.
Ce résultat éclata violemment quand Bonaparte entra vainqueur en Allemagne. Mais, même avant, lorsqu’en 1803, sous le prétexte d’exécuter le traité de Lunéville, il se chargea de régler les indemnités dues aux princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin, ne consultant que rarement et pour la forme la diète de l’empire, et la Russie, nommée aussi médiatrice. L’empereur Alexandre, malgré son amitié pour le roi de Prusse, en plusieurs choses, favorisait l’Autriche, la grande puissance militaire qui avait été, pouvait être encore son alliée dans un conflit européen. En le voyant ainsi flotter, les princes allemands s’adressèrent à la France, qui ne flottait pas. Et tout se traita à Paris.
La Bavière se détacha la première du grand corps germanique et se fit notre cliente, comme elle avait été sous Louis XV ; elle fut accueillie de Bonaparte comme ennemie de l’Autriche, n’est-elle pas la voie qui conduit à Vienne ? L’idée de Napoléon, bizarre pour un ami du pape, était de détruire les électorats catholiques, dont les cinq voix assuraient à l’Autriche la prépondérance sur les quatre voix protestantes. De sorte qu’il n’y eut plus dans l’Empire d’autre État ecclésiastique que l’électorat de Mayence, qu’on transféra de Mayence à Ratisbonne et qu’on laissa aux mains du coadjuteur Dalberg, le Talleyrand de l’Allemagne ; il flattait Bonaparte de l’idée d’un empire intermédiaire (la Confédération du Rhin).
Ce fut un grand changement dans les habitudes allemandes, européennes, que de voir ces antiques évêchés disparus. Les prélats souverains, jadis despotes absolus et cruels[63], s’étaient fort adoucis ; ils donnaient refuge à ceux que la tyrannie militaire avait chassés d’ailleurs.
Bonaparte supprima cette zone pacifique du Rhin, et poussa les populations peu satisfaites sous le joug des États militaires. Il favorisait fort ceux-ci, spécialement la Prusse, que dans sa courte vue et son imprévoyance, il voulait faire la protectrice de l’Allemagne du Nord. Grâce à lui, celle qui, la première, nous avait attaqués, fut récompensée de la neutralité servile[64] où elle s’était tenue depuis la paix de Bâle. Évitant de mécontenter l’Angleterre, sans être tenue de suivre franchement la France, elle avait étonnamment augmenté sa population, de sept millions d’âmes l’avait portée à neuf. Attrapant encore le crédule Napoléon, elle lui escroqua un demi-million d’âmes, lui donnant pour ses arrangements italiens une garantie fort inutile. Alexandre approuva, en considération de la belle reine de Prusse et de la jeune aristocratie qui commençait à dominer dans cette cour.
Sous un ministère avili, sous un roi médiocre, peu estimé des siens, la Prusse n’avait pas moins poursuivi une carrière d’améliorations qui lui donnèrent d’abord trop de confiance, mais après ses malheurs, contribuèrent à la relever. Elle entra particulièrement dans la voie de cette éducation forte, mais strictement automatique, qui semble avoir pour but de rendre tout homme semblable à tout homme, éducation qui a fortifié l’État, mais qui a paralysé le talent, glacé le libre genius.
Les officiers devinrent une caste, ne pouvant se marier qu’avec un certain revenu et des femmes d’une certaine naissance.
Enfin le gouvernement pénétra dans les arrangements même de la propriété privée, de manière à en empêcher l’extrême morcellement.
Cette tendance aristocratique étonne d’autant plus que partout, en Allemagne comme en Italie, c’étaient bien moins les nobles que les paysans qui se déclaraient pour leurs rois et leurs anciennes dynasties contre la France. Même sous Bonaparte, elle leur semblait identique à la révolution.
Ces pauvres peuples de Souabe, du Palatinat, sans avoir l’idée nette de la patrie allemande, y tenaient par leurs habitudes, leurs lieds et la musique, les airs nationaux, les légendes, ils en avaient un culte instinctif et le pressentiment.
Leurs nobles maîtres au contraire se roulaient devant Bonaparte, s’étouffaient rue Saint-Florentin chez Talleyrand, et demandaient l’aumône à ce Méphistophélès au pied boiteux, mendiants insatiables, qui disaient toujours : « Excellence, encore tant d’âmes, s’il vous plaît ! »
CHAPITRE II RENAISSANCE LITTÉRAIRE ET MORALE DE L’ALLEMAGNE. L’ÉCOLE CRITIQUE ET FANTAISISTE. — L’ÉCOLE DE L’ÉNERGIE (AVANT 1806)
Une chose fait grand honneur à l’Allemagne. C’est que chez elle, la renaissance sociale et politique est partie surtout de l’Idée.
Belle méthode et profondément naturelle.
Sous des formes très différentes, la France a procédé de même. Et la philosophie y a précédé tout.
Descartes et Leibnitz inaugurent, chez les deux nations, le mouvement qui, plus tard, étendu par nos encyclopédistes et les écoles issues de Kant, arrivera enfin aux résultats pratiques. Je voudrais dans ce court chapitre faire, selon mes forces, une chose difficile, expliquer comment la pensée pure, échappée au brouillard théologique qui, au XVIIe siècle, avait fait rétrograder l’Allemagne et la langue allemande, s’élança et donna à l’âme nationale des forces tout à fait imprévues[65].
L’Allemagne, après Frédéric, revient à elle-même, à sa langue. Mais celle-ci a-t-elle retrouvé, même chez ses plus grands écrivains, cet accent simple et fort qui m’émouvait tant dans Luther ?
Le pesant militarisme, issu de la guerre de Trente ans, devait fort l’alourdir. L’homme, enrégimenté, noyé dans ces grandes masses, perdait la vigueur du sens individuel. Et, d’autre part, les derniers luthériens, piétistes, chloroformaient, tant qu’ils pouvaient, le Moi.
Klopstock, en se croyant esclave de la mythologie chrétienne, commença à l’humaniser malgré lui par les embellissements fantastiques de l’art, la rapprocha de nous. Chose curieuse, l’année où paraît la Messiade (1748) est celle aussi des débuts dramatiques du grand douteur et critique Lessing.
Lessing, né dans un pays slave, la Lusace, était-il de souche allemande ? Cet esprit vigoureux et tout d’abord indépendant (ayant passé par les mathématiques, les écoles de médecine), se trouve être à Berlin le secrétaire de Voltaire. Ces deux hommes de tant d’esprit n’arrivent pas à se comprendre, mais plutôt se haïssent. Lessing fait trop d’efforts pour éviter la France. Il écrit volontiers contre nos philosophes, dont il a les opinions. C’est avant tout un douteur, un chercheur. « Je ne voudrais pas, dit-il, de la possession du Bien suprême ; c’est sa recherche que je veux. » Au prix de lui, Voltaire est un apôtre. Ses disciples, ses missionnaires ont établi, prouvé l’identité morale du genre humain[66].
Lessing, dans son Nathan le Sage, pose l’égalité des trois religions musulmane, juive, chrétienne. Dans ses manuscrits de Wolfenbüttel, il critique à la fois et les chrétiens et leur adversaire Bayle.
Ayant donné l’essor au doute illimité, il voit avec chagrin que rien n’est plus facile. C’est cet esprit flottant qui tout naturellement règne aux grands passages du monde, je veux dire, aux villes impériales du Rhin, de tout temps satiriques, vouées à l’ironie. Ce que veut et travaille Lessing, c’est tout simplement la nature chez Gœthe.
Son grand-père, ouvrier tailleur, sa grand-mère, aubergiste, lui ont inoculé l’esprit moqueur du compagnonnage allemand. Son père, riche et honorable magistrat, sa mère, aimable et fantaisiste, lui donnent, sous un extérieur magnifique, imposant, les dons brillants d’une imagination qui se prendra à tout, embrassera le monde.
C’est une chose merveilleuse de voir comment les Allemagnes, — pour parler comme Commines, — ou, si l’on veut, l’Allemagne, s’est répandue de toutes parts. Lierre immense, qui, s’infiltrant, a dominé et transformé des races souvent d’énergie supérieure, celte, slave, italique. L’Allemagne du Rhin, vinicole et celto-wallonne, a produit en Gœthe la plus vive clarté, en Beethoven la plus haute énergie où cette race pouvait parvenir.
Que de choses, dans Gœthe, sont plus françaises qu’allemandes, une surtout, bien caractéristique, qui le rapproche des nôtres, si féconds en mémoires personnels ! Parmi ses pensées d’art, de philosophie, c’est lui-même (il l’avoue) qui se raconte presque toujours. Mille choses, qu’on croirait d’invention, sont des événements, légèrement modifiés, de sa vie, souvent de simples souvenirs.
Deux sujets tout allemands, et propres au Rhin antique, le préoccupent d’abord. Un hasard l’avait initié à l’alchimie mystique, à ses légendes ténébreuses. Comme Lessing, il regarda d’abord le sujet de Faust, qu’il traita, mais plus tard, dans un tout autre esprit.
Puis, étudiant à Strasbourg, il mit la main encore à un sujet tout allemand et cher à la jeunesse des universités ; la légende des derniers chevaliers du Rhin, la grande épée, le gantelet du fameux Gœtz de Berlichingen. Mais les parades chevaleresques d’étudiants, ce monde resserré, ce n’était pas le grand public.
Le succès européen, universel, de la Nouvelle Héloïse l’avertissait assez que, pour avoir un succès populaire, rien ne vaut un roman de passion. Étudiant diplomate à Wetzlar, il en eut une, et l’arrêta à temps. Il n’en prit juste que ce qu’il fallait pour s’inspirer. S’il alla plus avant par écrit, et mena Werther au suicide, ce fut par complaisance pour l’exagération sentimentale des étudiants allemands.
Il lisait Spinosa, mais n’entrait pas encore dans la doctrine de l’indifférence absolue. La page où le jeune homme couché dans l’herbe, voyant les combats des insectes qui bruissent, s’élève à l’idée du grand Tout qui se dévore lui-même, cette page, dis-je, est tout ce qu’il donne au système, de peur de refroidir son livre.
Quoique Werther, par sa Charlotte, semble bien appartenir à la bourgeoisie allemande, l’auteur participait foncièrement à l’esprit français. C’est par là qu’il plut à Weimar et à d’autres petites cours d’Allemagne. En 92, le duc de Weimar l’emmène, comme en partie de plaisir, à cette campagne de France qui devait être courte, n’ayant pour but, disait-on, que de rétablir Louis XVI[67].
Gœthe raconte tout, très bien, mais avec impassibilité. Dans la retraite et par des boues immenses, enfoncé par moments dans un fourgon, il étudie un traité de physique, esquisse des scènes du Faust. On voit qu’alors ce grand esprit tournait déjà vers la Nature et loin des préoccupations morales.
Cet état très flottant de Gœthe était celui de l’Allemagne, prête à le suivre dans la fantaisie, à applaudir son grand drame satirique et panthéistique. A l’exemple de ses princes, elle était alors détournée des réformes sociales qui, au temps de Rousseau, l’avaient préoccupée. Au moment du succès de l’Émile, les Allemands avaient jugé mieux que Rousseau lui-même que l’éducation de l’enfant supposait celle de l’homme qui doit l’élever, qu’il fallait former à la fois et l’élève et le précepteur. Ce fut la grande vue de Basedow ; par son éducation philanthropique, il entreprit d’élever non seulement l’enfant, mais le citoyen en tous ses âges. Dans ses institutions et dans ses livres étonnants pour l’époque comme prédications hardies de la liberté, il tendit à ce double but[68].
Comment ces livres courageux, qui n’eussent pu paraître en France, parurent-ils en Allemagne ? C’est qu’entre ses princes, si absolus, il y avait émulation, rivalité en plusieurs choses. Tandis que la Prusse, le Wurtemberg primaient brutalement par l’éducation militaire, d’autres, tels que Weimar, éclataient par l’encouragement donné aux arts, et même quelquefois par certain esprit de liberté. Basedow et ses beaux ouvrages d’histoire, de politique, eussent eu en Allemagne une grande influence pour réveiller le sens pratique, si par malheur ils n’avaient apparu au moment du triomphe de la fantaisie.
Il voulut voir Gœthe, le rencontra dans un bal entre deux contredanses, n’en fut pas bien reçu. L’élégant jeune homme craignit que la connaissance d’un tel libre penseur, aux habitudes populaires, ne déteignît sur lui.
Les Allemands, qu’on croit moins serfs de la mode que les Français, la suivaient en bien des choses avec une grande timidité. Ils tournèrent également le dos à Basedow.
Kant même, malgré sa gloire, son énorme réputation, fut retenu par ses formules et son langage abstrait fort loin du grand public. La séparation de la Raison pure et de la Raison pratique semblait commode à l’esprit allemand, qui volontiers s’éloignait de celle-ci. D’ailleurs Kant recommandait tellement l’obéissance aux lois bonnes ou mauvaises, qu’il semblait dire : « Mon système n’est pas de ce monde. »
Le génie allemand à qui Lessing avait donné l’audace critique, et Gœthe beaucoup d’éclat, s’étendit par une littérature nouvelle, et surtout par Herder ; plus mobile que n’étaient les Allemands d’alors, par ses voyages de Russie, il avait entrevu l’Asie, le monde ; il avait inspiré le goût de la philosophie de l’histoire.
L’étude de la géographie, née en Suisse aux écoles de Pestalozzi, fut portée par Ritter et autres géographes en Allemagne. Mais non pas le génie, les méthodes indépendantes, qui étaient le fond de l’éducation chez Pestalozzi.
Le théâtre allemand, par Schiller, prit un élan de sensibilité où s’éveillait le cœur, la fibre humaine. Cette âme noble et charmante avait de grandes pensées, de grands projets, et il avait écrit que « le théâtre doit faire l’éducation du genre humain ». Mais savait-il sa route ?
On est porté à en douter quand on le voit indécis et faible, protestant, dans sa Guerre de Trente ans ; et dans sa Marie Stuart, adoptant les traditions catholiques[69].
Son amitié pour le sceptique Gœthe fit honneur à son cœur, mais put bien augmenter les fluctuations de son esprit.
Par bonheur, en dessous, dans la jeunesse des universités, à la noble école d’Iéna, un ferme noyau stoïcien s’était déjà formé, et depuis plusieurs années réagissait contre l’influence de Gœthe et l’école de la fantaisie.
Nous, amis de la liberté, et point du tout séduits par la gloire militaire, nous n’avons pas l’âme indécise, et quand la France d’alors fatiguée en vient à se délaisser elle-même, à suivre la malheureuse fascination de Bonaparte, nous sommes ravis de voir la liberté se faire un refuge dans les écoles allemandes. C’est pour nous un bonheur que l’indépendance se crée un petit nid, tout intérieur, dans les doctrines métaphysiques et dans le cœur de quelques jeunes gens.
Il n’y eut jamais plus beau spectacle et rien qui montre mieux la force expansive de l’Idée pure.
C’est, comme je l’ai dit, un grand avantage pour l’Allemagne de toucher par les bords à des races étrangères fort énergiques. Ainsi, au treizième siècle, elle emprunta aux récits scandinaves le sujet des Nibelungen, et le traita avec génie. En 1800, le grand professeur Fichte, né en haute Lusace, un pays jadis slave, s’empara avec hardiesse de la philosophie de Kant, et lui donna un caractère sublime d’indépendance.
Il avait en Suisse et en Pologne vécu au milieu des orages. Il entreprit une apologie de la Révolution française. Enfin, quand elle s’assombrit, devint méconnaissable à ses amis, Fichte, alors même, ne recula pas, nous fut fidèle, publia son Apologie (d’après les théories du Contrat social) du droit d’insurrection contre la tyrannie.
Combien l’Allemagne d’alors avait un libre esprit ! A ce moment même, le gouvernement de Weimar lui offrit la chaire de philosophie à Iéna (1794). Là il trouva une noble jeunesse, qui de plus en plus s’affligeait des tergiversations de la Prusse et de l’attitude honteuse qu’elle donnait à l’Allemagne. Ce fut le germe primitif de la résurrection.
Fichte trouvait la spéculation embarrassée par la dualité qu’admettait Kant entre la Raison pure et la Raison pratique. Il supprima cette distinction qui paralysait tout, et ne reconnut qu’un principe, tout pratique, l’action, l’action personnelle, la personne, ou le Moi.
« Mais, lui dit-on, cet univers, ce mouvement immense et varié, cette scène du monde dont nous sommes environnés, qu’en faites-vous ? »
Ici, il faut voir l’homme. Fichte avait l’extérieur d’un héros des Nibelungen. Peu grand, il est vrai, mais fort, sanguin, et doué d’une puissance invincible d’affirmation qui subjuguait l’esprit.
« Si l’univers, lui disait-on, devient problématique, que deviendra la Patrie, l’Allemagne ? »
Fichte ne dit pas : « Périsse l’univers ! » Il fut clément pour la réalité, dit froidement : « Je ne lui défends pas d’exister, mais comme une simple conception de mon esprit. »
Dans cet idéalisme si haut tout disparut, la bassesse actuelle des gouvernements allemands, et ce qui allait venir, la défaite d’Iéna, l’insolence de Bonaparte. Ce n’était plus que de simples êtres de raison et la tyrannie du néant.
Parmi les étudiants d’Iéna, et probablement les auditeurs de Fichte, se trouvait un gaillard de la sauvage Poméranie, le célèbre Jahn, un gymnaste admirable dans tous les exercices du corps, qui enseigna et répandit son art. Plus tard, nous verrons l’époque des teutomanes chevelus, un peu ridicules parfois, mais d’une vraie grandeur patriotique. On commença à dire, à croire que les anciens Allemands étaient les plus forts des hommes. Et on mêla les vieilles légendes scandinaves de Siegfrid, etc., avec les Nibelungen allemands du treizième siècle. Mais n’anticipons pas sur tout cela.
Les étudiants, très nombreux, et qui formaient comme une jeune nation, n’eussent pas répandu leur esprit, sans la langue qu’ils avaient commune avec le peuple. Je parle de la langue musicale.
On le remarque très bien dans tous les arts qu’on pourrait dire allemands, spécialement dans l’harmonie musicale, le grand art où plusieurs instruments font chacun leur partie. On le voit même aux populations rurales, assez grossières pour tout le reste. Les paysans, l’hiver s’associent à merveille pour ce qu’on appelle la musique de chambre. L’été, les concerts en plein vent permettent de faire agir d’ensemble plusieurs groupes d’exécutants. Et quand l’exécution est plus parfaite et mieux disciplinée, elle permet aux foules même d’y prendre part.
Langue propre à l’Allemagne, et dont les Français, trop épris de leurs airs nationaux ou de musique italienne, comprenaient rarement le sens. Les symphonies de Beethoven, en présence même des tyrans, prêchaient, haranguaient l’Allemagne, l’imprégnaient de leur mâle harmonie.
Beethoven, fils d’un chanteur, d’un ténor de la chapelle de l’électeur de Cologne, mélodiste jusqu’à vingt ans, n’apprit l’harmonie qu’à Vienne, lorsque son maître l’électeur, dépossédé par Bonaparte, vint en Autriche. Le jeune homme fit alors sa première symphonie (en ut majeur), puis les autres aux années suivantes.
Ces symphonies, qui furent, on peut dire, la musique par légion, par tribus, retentirent au loin. Leurs échos créèrent à l’Allemagne une âme commune, et furent pour elle ce que nos fédérations avaient été pour la France de 90.
Il faut que je m’arrête ici ; sinon, j’enjamberais deux années, et je me retrouverais au lendemain d’Iéna.
CHAPITRE III NI LA FRANCE, NI L’ALLEMAGNE, NI L’ANGLETERRE NE VOULAIENT FORTEMENT LA GUERRE. RETOUR ET DÉCLIN DE PITT (1805)
L’incendie couvait dans l’Allemagne, mais il était encore loin d’éclater. On y était fort partagé. Plusieurs regardaient Bonaparte comme le restaurateur de l’ordre, le continuateur de la révolution en ce qu’elle avait de meilleur. La grande ruine qu’il faisait sur le Rhin, la brusque sécularisation des États ecclésiastiques, était loin de déplaire aux ennemis nombreux du moyen âge.
Si les Allemands s’irritaient, c’était de voir leurs princes tendre la main à l’étranger pour recevoir de lui des débris de l’Empire. On s’indignait contre la Prusse qui, sans se compromettre avec l’Angleterre, s’enrichissait par la faveur de Bonaparte.
Celui-ci, au contraire, avait bien du monde pour lui. Beaucoup en étaient éblouis. On l’admirait d’autant plus, qu’en ses commencements il était une énigme. Tant qu’il resta consul, les uns voulaient y voir un autre Washington qui se dévoilerait un matin. Les autres, en sa figure problématique, voyaient un génie d’Orient, tout au moins un glorieux tyran militaire qui allait mieux ordonner ce monde. Beaucoup d’ardents esprits en étaient fanatiques.
Le grand artiste Beethoven, chassé de son pays, le Rhin, par les nouveaux arrangements qui dépossédaient son maître l’électeur de Cologne, n’en célébra pas moins le héros dans son premier essai d’harmonie qu’il fit à Vienne. Jusque-là mélodiste, il s’essayait à faire marcher d’ensemble des armées d’instruments.
C’était encore le consulat, la république. Mais dès qu’il vit le héros se démentir, devenir empereur, Beethoven, détrompé, le confondit dans la foule des intrigants ambitieux, raya son nom. Il effaça le chant qui, sans doute, chanté aux deux rives du Rhin leur eût servi de pacte d’alliance.
Telles étaient les dispositions des artistes de l’Allemagne. Schiller venait de faire sa Jeanne d’Arc. Gœthe, quoique très peu partisan de Voltaire, n’en acceptait pas moins Tancrède et telle autre de ses tragédies pour le théâtre de Weimar. Les grands succès étaient ceux de Kotzebue, de ses drames imités de Diderot.
On ne prévoyait pas que la France, par les ambitions de Bonaparte, allait se trouver brouillée avec toute la terre, non seulement avec l’Angleterre (mai 1804), mais bientôt avec la Russie par ses arrangements d’Allemagne, d’Italie, et surtout par une chose vaine, d’ostentation. Il tenait l’Italie par un gouvernement qui semblait italien. Il n’avait nulle raison de provoquer l’Europe en se créant roi d’Italie et prenant à Milan le vieux joujou lombard, la couronne de fer ? Nulle raison que d’éblouir la France. Il avait pris déjà à Aix l’épée de Charlemagne, à Bruxelles la couronne de Charles-Quint. Il est vrai qu’avec ce bric-à-brac il avait Gênes et les marins génois pour son vain projet d’Angleterre.
M. Lanfrey a parfaitement conté ses tergiversations dans cette folie. D’abord, il avait eu l’idée hasardeuse, inhumaine, qu’on lancerait des petits bateaux qui périraient en foule, mais plusieurs pourraient arriver. Les hommes du métier lui firent comprendre que rien ne serait possible sans la protection d’une flotte, et que d’ailleurs les vaisseaux qu’on rassemblait de points très différents ne pourraient passer en une seule marée. Cela le refroidit. Il dit alors que tout ce grand effort n’était qu’une feinte, un prétexte pour se préparer à une guerre continentale.
Nos soldats ne s’en doutaient pas, ils n’auraient jamais compris que ces parades d’embarquement étaient un moyen de faire la guerre en Allemagne. On s’était trop joué, en conscience, des grands élans du cœur qu’on provoquait, ajournait, détournait. Que de fois ces hommes héroïques avaient accepté la mort en esprit, et, de volonté, s’étaient dévoués !
Pour quoi ? Pour la grande cause qui avait déjà fanatisé Paul, pour arracher aux Anglais la liberté des mers. Le monde des rivages, toutes nos côtes étaient captives. Grande, tentante chose, d’affranchir l’Océan (de l’Angleterre à l’Inde) par un passage si court. Cela semblait valoir le sacrifice de la vie.
C’est la disposition où il trouva cette armée, la première, certes, qui fut jamais au monde, lorsque dans son orgueil, d’un tertre de Boulogne, il s’en vit entouré, et lui distribua les aigles.
Le célèbre tableau de David, où Gros aussi et toute l’école ont dû travailler, ce tableau, qui est à Versailles, haut en couleur, un peu grossier, est d’autant plus un très vrai portrait de l’armée et des soldats d’alors. Ceux-ci n’ayant plus la maigreur nerveuse, la figure hâve du soldat jacobin, sont sanguins, avec des figures joviales. On les sent bons enfants, moins capables d’excès que ceux qui vinrent plus tard, mais fiers et très jaloux de la grande armée qui naquit d’eux, et qui dura jusqu’au démembrement barbare qu’y fit Napoléon (1808).
Ces scènes de Boulogne semblaient bien une comédie. Car les bois des vaisseaux, coupés dans nos forêts (ceux d’Anvers, par exemple, dans la forêt de Soignes), voulaient pour la plupart, deux ans encore avant de pouvoir tenir la mer.
Le 17 septembre 1805, Napoléon enfin déposa cette feinte, prolongée tant d’années, sans avoir pu lasser l’ardeur crédule de nos soldats. Il dit au conseil d’État qu’il partait pour l’Allemagne ; qu’il serait prêt avant l’Autriche, ayant rassemblé l’armée à Boulogne ; qu’il lui fallait, en janvier 1806, les conscrits qui auraient vingt ans en janvier 1807 ; et de plus la réorganisation de la garde nationale. — Sorte d’appel tardif qu’il faisait à la nation.
L’armée partit de Boulogne, et traversa la France en parfaite discipline, sans qu’il y eût un seul déserteur. J’ai dit combien ces vrais soldats furent fiers, sévères pour les conscrits qui, en traversant l’Allemagne, avaient un peu pillé. Les vieux leur dirent : « Avant de combattre avec nous, videz vos sacs d’abord. »
Miot affirme que la guerre n’était nullement souhaitée en France. Tout était revenu dans les voies du travail.
On aurait pu en dire autant de l’Angleterre, sans les alarmes que lui donnait Bonaparte par sa fantasia et ses simulacres d’embarquement. Le tout vain, mais très provocant, nos voisins, à ce moment même, étaient, comme la France, entraînés au travail, non pas agricole, mais manufacturier. La révolution des machines, commençait à s’opérer, et la partie la plus active de la population tournait sa passion, ses capitaux, de ce côté.
Ce n’était pas l’affaire du sacre français ou italien, ni celle des indemnités allemandes, qui auraient décidé l’Angleterre à se battre et à se détourner de la grande nouveauté, l’affaire industrielle, qui lui apparaissait dans un charme magique d’infinie perspective.
La grande affaire récente de l’Inde, la conquête du Carnatic, avait même été à peine aperçue. Ces grandes choses lointaines, l’acquisition du Cap, et bientôt celle de Java, touchaient surtout une certaine Angleterre qui y trouvait des places pour ses fils. Mais la majorité, les classes qui recrutaient le plus le parlement, étaient bien moins sensibles à ces fruits de la guerre lointaine.
De là la solitude, l’abandon progressif de Pitt. Il croyait en 1805 retrouver l’Angleterre où il l’avait laissée.
En mars 1803, au moment de la rupture avec la France, il se croyait si sûr de son succès, qu’il refusait le pouvoir à moins que tout le ministère ne fût refait par lui, uniquement composé des siens. Et quelques mois après, ayant voulu en vain se faire centre d’un groupe et repoussé de Fox, qu’il appelait à lui, il eut le chagrin d’accepter six ministres d’Addington, puis Addington lui-même. De sorte qu’il se trouva devenu le chef du ministère qu’il avait remplacé. (Voy. Cornwal-Lewis.)
Conduite étrange, cruellement caractérisée par Sheridan, qui nota l’insidieux appui que Pitt avait donné d’abord au rival qu’il voulait détruire.
Cette accusation d’excès de finesse et de perfidie ne l’humilia pas trop, ce semble. Il fut bien autrement touché d’une affaire qui lui montra sa décadence, son affaiblissement, son peu de crédit parlementaire. On accusa un de ses intimes d’une malversation, il essaya en vain de le couvrir. La chambre passa outre, et, sans faire attention à lui, censura l’accusé. Pitt sentit cela, comme un coup de stylet au cœur. Il eut beau rabattre sa coiffure sur ses yeux. On vit pleurer cet homme si fier.
Pour comble de chagrin, son rival Addington voulait se retirer, ce qui aurait perdu Pitt auprès du roi. Il eut le dégoût et la nausée terrible d’être forcé de le prier de rester, d’avouer que cet Addington, tant méprisé de lui, lui était nécessaire.
Dans ces misères qui abrégèrent sa vie, il avait un soutien qui l’aidait fort : l’insolence croissante de Bonaparte, ses outrages, ses provocations, son mépris de tout droit des gens. Sous la couronne de fer qu’il venait de prendre à Milan, il insultait l’Europe d’une manière extravagante. Son Moniteur était plein d’articles injurieux aux autres peuples, aux têtes couronnées, articles qu’il dictait lui-même.
Il se chargeait de faire en pays neutre une police révoltante. Il eut même l’idée d’enlever le roi de Suède en pleine Allemagne.
Il menaçait, cherchait à surprendre partout des négociants anglais. On prétendait qu’il avait dit qu’à Berlin même, et sous les yeux du roi, il pourrait enlever le ministre d’Angleterre.
Pitt, peu aimé, avait un allié plus sûr que la faveur publique : la haine contre Bonaparte. A ceux qui se plaignaient de ce qu’avaient coûté les dernières guerres, il disait froidement que celle qu’il préparait coûterait plus encore.
Il tint parole, et profitant du miracle imprévu d’un tel accroissement de richesse, il conçut le plan gigantesque, improbable, qu’il réalisa cependant, de soudoyer l’Europe, la nouvelle coalition augmentée par les masses innombrables du Nord, d’amener contre Bonaparte des armées de cinq cent mille hommes.
CHAPITRE IV TRIOMPHE D’ULM. — DÉSASTRE DE TRAFALGAR. — OCTOBRE 1805
Ce qui frappe dans Bonaparte, c’est l’identité de ses procédés : des effets de surprise, qui, toujours répétés, toujours les mêmes, semblaient ne pouvoir tromper personne.
Et chez ses adversaires on eût dit toujours la même complaisance à attendre, arriver trop tard en tout, à se laisser surprendre.
Ces succès immenses et faciles eurent le très grave inconvénient que Napoléon et les siens se méconnurent en quelque sorte, crurent n’avoir plus besoin des moyens de persuasion, de propagande, qui avaient fait la force des armées révolutionnaires, leur ferme foi. Nous avons tout à l’heure, d’après Gœthe, cité la conduite des Français de 92, qui, après Valmy, donnèrent aux Prussiens en retraite, affamés, non seulement des vivres, mais des journaux républicains. En 97, on a vu, après fructidor, combien de républiques germèrent tout à coup de la terre. Effets magiques, d’une électricité subite, et comme d’une épée flamboyante, que l’épée d’Austerlitz, l’épée d’acier, quoique victorieuse, ne remplaçait nullement. Il y a ici une terrible différence, c’est que celle-ci n’agit point à distance, comme faisait l’épée de la Révolution.
Autre malheur. Napoléon, par des succès souvent faciles, peu achetés, créa dans son armée une méprise profonde sur les vrais caractères de l’esprit allemand, une ignorance mutuelle des deux nations. L’armée française, cette rouge armée, gonflée de sang, telle que nous l’avons vue tout à l’heure à Boulogne et dans le tableau de David, crut trop facilement à la débonnaireté allemande, surtout après le singulier événement d’Ulm, où trente mille hommes se rendirent prisonniers.
Le procédé de Napoléon, pour produire ce miracle, avait été fort simple et peu mystérieux. Il avait son armée toute prête à Boulogne, et déjà il avait acheté vingt mille chevaux. Dans l’espace d’un mois, tout fut transporté sur le Rhin. Quantité de voitures, mises en réquisition, furent chargées de soldats. Il resta à Strasbourg jusqu’au dernier moment, et en même temps pour amuser les Autrichiens que Mack et un des archiducs avaient groupés en Souabe, à Ulm, il faisait apparaître sa cavalerie aux divers débouchés de la Forêt-Noire.
Que faisaient les Autrichiens de la leur, l’une des premières du monde ? Personne alors, pas même Napoléon, n’avait l’idée bien nette de l’usage qu’on peut faire de cette arme pour éclairer, observer tout autour. Les Américains les premiers, et, après eux, les Prussiens l’ont bien compris, aux temps les plus récents.
Le malheureux Mack, que l’injustice de l’histoire a rendu ridicule, n’était pas le vrai chef de son armée. Officier de naissance obscure et de rang inférieur, il avait pour supérieurs réels les princes et hauts seigneurs qui se trouvaient dans cette armée. Ils le dirigeaient, lui inspiraient leur folle confiance. On lui montrait au Tyrol et aux Alpes de grandes forces autrichiennes. Au nord, il y avait des Français ; mais la Prusse était là pour les retenir et les empêcher de passer. A l’est, les Bavarois n’étaient pas trop sûrs, il est vrai. Mais ils étaient entre Mack et l’Autriche, qui pouvait leur tomber dessus, s’ils faisaient un faux mouvement. Enfin, à l’horizon, au loin, on croyait voir les masses russes, qui avaient promis d’arriver vers le 1er octobre. Quoi de plus rassurant que ce tableau ? Au moindre mot, ces fiers seigneurs lui auraient rappelé ses malheurs d’Italie, qui lui laissaient sans doute un excès de timidité.
Un matin, il est investi, les Français occupent tout autour les hauteurs. L’empereur lui envoie M. de Ségur. Tout est conté parfaitement dans les Mémoires de Rapp, et avec une bonhomie alsacienne que Ségur n’y aurait pas mise. Le pauvre Mack ignorait tout, et, à chaque révélation, s’exclamait, s’écriait. Il avait vécu là comme Robinson dans son île et ne savait rien du reste du monde.
Il croyait sa gauche gardée par la Prusse, qui sans doute empêcherait l’armée française du Hanovre de passer, l’obligerait de faire un grand détour ; on lui apprit que cette armée, sous Bernadotte, sans tenir compte des Prussiens, avait passé, soi-disant pour rentrer en France, mais que, tournant à l’est, elle avait été à Munich, que les Bavarois lui livraient. Ce corps et quelques autres, réunis, faisaient cent mille hommes que Mack avait à l’est, entre lui et l’Autriche, tandis que l’armée de Boulogne, arrivée de l’ouest l’enfermait, le serrait de près.
Désespéré, il s’en prenait aux Russes, qui, dit-il, arrivaient. On lui prouva que les Russes étaient loin. Il croyait avoir des vivres pour huit jours, mais cela était faux. Sa perte était certaine : il se rendit.
Spectacle étonnant et nouveau : une armée prisonnière sans avoir pu combattre. Trente mille hommes rendus d’un coup.
Événement lamentable pour l’Autriche, mais, selon nous, funeste au bon sens de notre armée, qui se fit une idée très fausse du grand pays où elle entrait.
Ce prodigieux succès porta terriblement à la tête de l’empereur, qui, en ce moment, perdit terre, se crut vainqueur, non seulement de l’Allemagne, mais de l’Angleterre même.
Il semblait moins en Allemagne qu’en mer : il y avait envoyé ses flottes, pour frapper un grand coup sur l’Angleterre, pendant qu’il envahirait l’Allemagne. Afin de détourner l’attention des Anglais, l’amiral Villeneuve en rade à Toulon, avait ordre de cingler vers les Antilles. Nelson qui avait mission de garder la Méditerranée, ne manquerait pas de le poursuivre. Le coup du génie, c’était de se dérober à temps, de se porter sur Brest et de se rendre maître de la Manche. Bonaparte gourmandait rudement Villeneuve, accusait sa lenteur. Il écrivait incessamment à Decrès, ministre de la marine, des choses violentes, furieuses.
Napoléon, destiné d’abord à la marine, le corps le plus en faveur à Versailles, et dont un membre gouverna longtemps la reine, avait conservé une grande partialité pour ce qui restait en France de ce corps aristocratique. Son principal secrétaire, Champagny, était un officier de marine. Quelques officiers bleus, c’est-à-dire roturiers, s’étaient peu à peu élevés, mais avec une lenteur qui n’allait pas à l’impatience de Napoléon. L’armée de terre, si rapide dans ses succès, lui voilait la situation, lui faisait oublier les difficultés techniques de la guerre de mer. Qui croirait même que, lui, officier d’artillerie, il entassait au hasard des masses inexpérimentées sur ses vaisseaux, sans les exercer au tir maritime, c’est-à-dire les dépêchait, on peut dire désarmées, à une mort certaine.
On parle toujours de la Terreur de 93, mais fort peu de cette Terreur maritime de Napoléon, si cruelle, si sauvage, et qui n’enveloppait pas seulement les riverains de la mer. Dans plus d’un département éloigné de la mer, les préfets, aiguillonnés par des ordres impérieux, lançaient de tous côtés une active gendarmerie qui ramassait les jeunes paysans et les traînait par les routes, vers les ports, où, sans exercice préalable, on les entassait aux vaisseaux. La presse anglaise, si dure, avait pour consolation des succès certains, l’attente de la victoire. La presse française était d’autant plus désespérante que tous ceux qu’elle enchaînait, traînait, savaient parfaitement que, par ces chemins de misère, on ne les menait qu’à la mort.
Notre défaite de Trafalgar en est la preuve lamentable. Villeneuve poursuivi par Nelson, jusqu’au Mexique lui échappa, mais pour venir se heurter à la pointe du Finistère, contre l’escadre de l’amiral Calder. Ce combat, s’il ne fut pas pour nous une déroute, avaria tellement notre flotte, que Villeneuve dut se rendre à Cadix pour la réparer. C’est là que vint le rejoindre Nelson.
Nous avons plusieurs récits de l’horrible catastrophe, mais peu de détails sur ces rigueurs, cette chasse aux hommes qui avait précédé. M. Forgues, dans son bel abrégé de la vie de Nelson, nous donne ses bravades, ses fières et colériques paroles. M. Thiers excuse de son mieux Bonaparte. M. Lanfrey, dans son récit, excellent du reste, s’occupe fort de l’amiral Villeneuve, le plaint comme une victime de la fatalité, des exigences tyranniques de l’empereur.
Villeneuve, d’une bonne noblesse de Provence, et qui sans doute par là plaisait à Napoléon, au parti rétrograde, si puissant par Hortense et Joséphine, avait du courage, de l’instruction. De quinze ans à quarante et un, il avait rapidement parcouru toute la carrière maritime jusqu’aux plus hauts grades. Parmi mainte action d’éclat, il avait eu un malheur, celui d’être arrivé tard au désastre d’Aboukir, et celui de partir tôt, croyant, non sans vraisemblance, qu’il ne remédierait à rien, ne ferait qu’augmenter le malheur, au lieu qu’il le diminua en emmenant et en sauvant quatre vaisseaux.
Ce souvenir d’Aboukir eût pu arrêter un esprit crédule aux présages comme était Napoléon. Mais Villeneuve était ami du ministre Decrès, alors aimé de l’empereur, parce qu’il faisait sur la marine certaines économies au profit des troupes de terre.
C’est là qu’on peut admirer l’homo duplex. L’empereur, si passionné pour les succès de sa flotte, dans le détail trouvait très bon qu’on économisât sur elle pour l’armée, dont en lui-même il jugeait les victoires beaucoup plus certaines. De sa main droite il volait sa main gauche.
L’aimable caractère de Villeneuve devait le pousser aussi. Il était brave, mais doux, un peu hésitant. Quand Napoléon entraîna l’Espagne dans son alliance et se vit à la tête de deux nombreuses marines, son impatience ne connut plus de bornes. Les lenteurs de Villeneuve le désespérèrent ; il l’accusa de pusillanimité ; il lui nomma un successeur, l’amiral Rosily, qui devait le renvoyer en France. Plutôt que d’attendre cet affront, le malheureux sortit de Cadix, se battit, perdit tout.
Tous les officiers français et espagnols furent consultés et dirent qu’on était mal armé, mal équipé, qu’on périrait. On envoya cet avis à Decrès, qui le garda pour lui.
Des matelots paysans qui ne savaient point manœuvrer, point tirer, et que, selon l’ancienne méthode, on faisait viser au mât, au lieu de tirer en plein bois dans la coque des vaisseaux, comme faisaient les Anglais ; — ces malheureux furent amenés en présence du furieux Nelson, certain de sa victoire. Le capitaine Lucas et autres de nos Français montrèrent un grand courage. En vain.
Nelson avait dit : « la pairie ou Westminster ! »
Il fut tué. Mais sa mort n’affaiblit en rien cet affreux désastre. Nos vaisseaux étaient si lents, qu’ils ne se sauvèrent pas, attendirent leur destin.
Un peuple fut noyé.
L’empereur écrivait toujours des choses furibondes à cette flotte qui n’existait plus.
Il était d’autant plus irrité et cruel qu’il devait en dessous trop bien sentir : Tout était de sa faute, et sans remède. — Réparable ? jamais !
Villeneuve, épouvanté, se réfugia dans la mort. Il se coupa la gorge. (20 octobre 1805.)
CHAPITRE V AUSTERLITZ. — 2 DÉCEMBRE 1805
Ce grand revers avait pourtant ceci d’heureux qu’il empêchait définitivement Bonaparte de pousser plus loin la folie de mettre une armée en mer avec le risque d’un échec vingt fois plus grand que celui de Trafalgar.
Les Anglais calculant d’après les habitudes de publicité de leur gouvernement, croyaient la France fort abattue. Elle savait à peine l’événement. Le Moniteur n’en dit rien, encore moins les autres journaux. Il courut à peine un bruit vague de certains revers maritimes.
La nouvelle, au contraire, éclata chez nos ennemis. A la joie des Anglais, les Russes, les Autrichiens, crurent, au moins, que l’armée française était découragée, démoralisée. L’armée ignorait tout. Elle en était encore à son triomphe d’Ulm, et n’avait rien dans l’esprit que ce spectacle inouï d’une grande armée prisonnière ; elle croyait marcher à la victoire.
Bonaparte savait seul qu’il était dans ce grand péril. Plusieurs armées, encore à distance, approchaient, pouvaient le cerner. C’est longtemps après, en 1809, à Wagram, qu’il a dit le vrai motif de l’extraordinaire confiance qu’il témoigna alors. On disait après Wagram : « Vous auriez eu plus de succès si vous aviez laissé l’ennemi vous entourer. — Oh ! mais, dit-il, cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz ! »
La route de Vienne étant libre et la ville abandonnée, il y entra avec le plus grand calme. Non seulement il recommanda de bien traiter les habitants, du reste, nullement hostiles, mais, usurpant gracieusement le rôle affable et bienveillant du véritable souverain, il recommandait aux siens de ménager et protéger tout ce qui tenait aux lettres et aux arts.
Parole toute pacifique et prudente, au milieu des périls dont l’ennemi le voyait entouré. On le croyait déjà perdu. Les Russes, sous Kutuzow, évidemment ne reculaient que pour attendre les renforts qui leur arrivaient et de derrière et de côté ; ils reculaient, mais en livrant des combats souvent heureux. D’autres Russes venaient de Silésie. La Prusse, malgré ses tergiversations, accomplissant la promesse faite à Alexandre, venait aussi, il est vrai, lentement.
Voilà pour le nord. Au midi, l’archiduc Charles avançait. Masséna, avec une armée trop faible, n’avait pu le retenir. L’archiduc l’avait devancé de plusieurs journées et déjà était passé d’Italie en Moravie.
L’empereur était ainsi au centre d’un cercle d’ennemis qui peu à peu l’enserraient. Toutefois il se voyait si fort avec son armée invincible, qu’il ne rougit pas de négocier, et ne désespéra pas de détourner le torrent russe dans un lit nouveau, la conquête de l’empire ottoman.
On a cru que cette négociation de Napoléon était une ruse de guerre, un moyen de gagner du temps. J’en doute. Comme il ne jugeait jamais que sur les intérêts, il croyait, non sans apparence, qu’Alexandre avait plus à gagner en se jetant dans la Turquie que dans cette stérile campagne d’Allemagne.
Il écrivit à Alexandre dans des termes plus que polis, flatteurs et un peu ridicules.
A quoi le jeune czar, lui-même doux et poli, mais dont les émigrés conduisaient la main, répondit par une lettre altière, inconvenante, où il l’appelait monsieur et l’assurait de sa parfaite considération.
Napoléon avala le déboire, et pendant qu’il proposait un armistice, il fut violemment attaqué par les Russes.
N’importe, il n’en demanda pas moins une entrevue à Alexandre, qui ne daigna y aller, lui envoya seulement son aide de camp, le jeune Dolgorouki. Sur la proposition de Bonaparte de faire des conquêtes ailleurs, il dit fièrement : « La Russie est assez grande. »
C’était le 13 novembre. Les Français, encore dispersés, n’ayant pas l’armée de Bernadotte, n’avaient que cinquante-huit mille hommes ; les Russes en avaient déjà quatre-vingt-deux mille. C’était pour eux le moment d’attaquer. Le 20 novembre, les deux armées furent à peu près en équilibre ; Napoléon eut cent mille hommes.
Mais les Russes-Autrichiens attendaient d’autres troupes, faisaient venir des vivres qui leur manquaient, ils allaient être bientôt de beaucoup les plus forts.
Pourquoi furent-ils si pressés de combattre ? On ne le sait pas, disent plusieurs historiens.
C’est parce que leurs jeunes chefs, qui, dès le commencement, avaient intrigué contre le prince Charles, et croyaient qu’il resterait en Italie, le voyaient avec peine revenir, et voulaient vaincre avant son arrivée.
Autre motif très vraisemblable, dont on doit tenir compte. Alexandre, chevalier de la reine de Prusse, espérait par sa victoire délivrer seul la belle princesse de l’ogre Bonaparte, et n’en aurait pas eu l’honneur si, pour le faire, il eût attendu l’assistance des Prussiens, l’arrivée du bouillant prince Louis et de tant d’autres, voués au culte de la reine.
Voilà qui est bien romanesque, dira-t-on. Mais le serment au tombeau de Frédéric, qu’imposa la reine à Alexandre, le constituait gardien et défenseur de la Prusse[70]. Chose plus forte, les conditions que le czar mit d’abord, le 3 novembre, aux secours russes, conditions dont, en décembre, il dispense le roi de Prusse, indiquent assez qu’entre eux il y avait plus qu’un lien politique, mais un lien bien autrement fort, une amitié resserrée par leur admiration commune pour la beauté héroïque qui prêchait la guerre et la gloire.
Les historiens militaires, et, d’après eux, MM. Thiers et Lanfrey, ont marqué lumineusement, autant que le permettait un si immense tableau, la position des deux armées, et celle même des corps différents qui combattirent à Austerlitz. Nous ne reproduirons pas après eux ce détail, si difficile à comprendre pour qui n’a pas la carte sous les yeux.
Nous remarquerons seulement ce que déjà nous avons observé pour d’autres affaires non moins importantes, c’est que plusieurs des dispositions du grand capitaine, dispositions justifiées par un succès si magnifique, étaient scabreuses en elles-mêmes. Il fallait qu’il eût dans ses mains comme il l’a dit lui-même un instrument infaillible ; je veux dire une armée telle qu’avec elle on pouvait tout risquer.
Par exemple, l’abandon des hauteurs de Pratzen, laissées à l’ennemi, la concentration de l’armée française sur un terrain bas et étroit, et comme dans une espèce d’entonnoir, observant un grand silence, et regardant comme une proie le cercle d’ennemis qui l’environnait, n’était habile qu’avec une armée exceptionnelle qui ne s’étonnait de rien. Avec d’autres soldats, rien n’eût été plus chanceux.
A une heure de l’après-midi, Bonaparte était maître de Pratzen, le centre des alliés était anéanti ; leurs deux ailes combattaient encore, mais sans communication, sans moyen de se rejoindre. La garde russe s’avança pour reprendre le plateau de Pratzen, et mit un instant en désordre un de nos bataillons. La garde française s’élance alors, et Rapp fait prisonnier Repnine à la tête des chevaliers gardes.
Une action plus décisive se passait aux étangs, si nombreux dans cette plaine humide. L’artillerie, en passant sur un des ponts qui les traversent, s’enfonça, et les troupes qui l’accompagnaient furent rejetées sur un autre étang alors gelé. Napoléon, qui vit ce désastre, fit tirer dessus les canons qu’il avait sur les hauteurs. Toute la glace s’effondra. Des milliers d’hommes disparurent, mais plusieurs ne purent se noyer dans ces eaux peu profondes, ils luttèrent, et le lendemain, on entendait encore les cris, les gémissements de ceux qui ne pouvaient mourir.
On dit que les alliés couvrirent de vingt-sept mille morts cette vaste plaine d’Austerlitz ; huit mille Français avaient aussi péri.
Cette scène affreuse m’a été contée dans les moindres détails par un témoin, alors bien jeune, et qui, avec la vive et forte mémoire qu’ont les enfants, n’en avait perdu aucune circonstance.
Cet enfant, l’un des fils du général ministre Pétiet, était alors page de l’empereur, et se tenait derrière lui, lorsqu’il vit l’ennemi aller d’abord aux marais, puis sombrer tout à coup, s’engouffrer dans les glaces. C’est ce que Bonaparte avait prévu. Et, comme il arrive au chasseur qui voit le gibier lui venir, il eut un accès de sauvage hilarité. Dans ces moments, Napoléon avait un tic désagréable : il chantonnait. Cette fois, il lui revint certain air d’opéra-comique, où un sot tombe de lui-même au piège préparé ; les acteurs lui chantent : « Ah ! comme il y viendra ! larira. » Le désaccord si choquant de cette chanson vulgaire, chantée par une voix fausse, à cette heure suprême, frappa l’enfant de manière à ne l’oublier jamais.
Voyant le succès établi dans toute la plaine, Bonaparte avisa qu’il était tard, l’heure de dîner. Selon ses habitudes sobres, on lui donna sur une petite table son poulet et du chambertin.
Le jeune Pétiet versait à boire. On amena des prisonniers, et l’enfant, derrière l’empereur, put observer à l’aise l’accueil qu’il leur faisait.
Repnine, l’un des premiers, était sans doute le fils de ce cruel ambassadeur qui fut l’horreur de Varsovie, et dont Rulhières nous a laissé un si terrible portrait. Napoléon, sans souci des Polonais, toujours nombreux dans nos armées, lui fit un accueil aimable et ne le retint pas.
Puis s’avança une figure dont Pétiet fut bien frappé, un émigré devenu général russe, qui croyait toucher à sa dernière heure. L’enfant tremblait pour lui. Il fut bien surpris de voir l’empereur verser un coup dans son propre verre d’argent, et dire : « Buvez, monsieur le comte. Cela remet toujours le cœur ! »
Il y parut. Le prisonnier, jusque-là fort pâle, reprit couleur à l’instant[71].
Instructive anecdote qui montre que, d’Austerlitz, le vainqueur voyait Paris, le faubourg Saint-Germain.
Avec ces dispositions si tendres au parti rétrograde, cette communion avec l’émigré, il était bien disposé à recevoir le conseil que lui apportait Talleyrand : « Ménagez l’Autriche. »
Le boiteux ne disait rien au maître qu’il n’eût dans l’esprit, ou qu’il n’eût fait déjà à Léoben, à Campo-Formio.
Il exigea de l’Autriche de l’argent, mais ne toucha en rien à ses provinces intérieures et vitales. Le Tyrol, qu’il lui prit pour le donner à la Bavière, était un beau champ pour l’insurrection, mais il contribuait pour peu dans les armées régulières. Venise aussi, qu’il lui retira, le Frioul, la Dalmatie, étaient d’un faible secours militaire. L’Autriche resta ce qu’elle était, prête à se rétablir peu à peu et à nous faire la guerre de 1809.
Austerlitz fort admiré renouvela pour l’Europe l’effet tout fantastique de Marengo. Cependant les Mémoires de Ney, qui partout révèlent la main habile de Jomini, montrent combien le plan de cette campagne était peu arrêté et changea sur la route.
La rapidité, tant vantée, de la marche de Bonaparte faillit lui être fatale, puisque par les maladies et la dissémination de ses forces, il fut un moment réduit à cinquante mille hommes. « Nous ne fûmes sauvés, dit Ney, que par l’ignorance de l’ennemi. »
Qu’attendaient ses admirateurs sérieux, après cette victoire qui abattit l’Autriche, découragea les Russes, décida les Prussiens à subir la condition qu’ils avaient toujours repoussée ?
Ils attendaient de lui une chose. C’était qu’il en tirât parti.
Son armée était intacte encore, tout au moins de cent mille soldats invincibles, les premiers du monde, elle n’avait perdu que huit mille hommes.
Les Russes se retiraient en ordre, mais en hâte, par la traverse et non par le chemin où on eût pu les suivre. Pourquoi cela ?
C’est que, de Napoléon, ils attendaient de l’audace, non pas une prudence timide.
Ils pensaient que les Français se dirigeraient au nord pour insurger la Pologne autrichienne, qui depuis dix ans les appelait. L’incendie partant de là, nul doute qu’il n’eût gagné la Pologne russe et prussienne.
Magnifique aventure qui eût enlevé l’Europe de frayeur, d’admiration, eût tenté un héros, mais non un politique. Ce grand incendie lui fit peur. Il n’osa s’en approcher. Il prit l’inspiration au plus bas, chez celui qui lui disait : « Ménagez l’Autriche c’est-à-dire le parti rétrograde dans toute l’Europe. »
CHAPITRE VI INDÉCISION D’ALEXANDRE. — MÉCONTENTEMENT DE LA RUSSIE ET DE L’ARMÉE RUSSE CONTRE ALEXANDRE
Je m’arrête ici, un moment pour regarder Alexandre. Son caractère, loin d’être exceptionnel, est l’un des plus ordinaires en ce siècle. Il s’exprime d’un mot. C’est l’indécision.
Est-ce le caractère russe, la mobilité slave ? Je ne le nie pas. Mais beaucoup plus la vague sentimentalité qui fait la grâce, souvent le fond fuyant et incertain des femmes allemandes du Midi. Un livre unique, admirable, rend cela très sensible : c’est la Correspondance, ce sont les Conversations d’Alexandre et du prince Adam Czartoryski (Paris, 1865).
Beau livre, plein de pleurs. En le lisant, je me crus à Florence, à Sancta Croce, où la Czartoryska, morte, sur sa tombe, elle aussi, pleure encore.
Vous commencez, c’est la nature, son incertain sourire qui va se nuancer. Deux jeunes gens de dix-huit ans se promènent dans un jardin, au court été du Nord, et se confient, quoi ? des amours ? Non. Mais des romans héroïques, le projet, l’espérance, d’être vertueux et parfaits. Cela en grand secret. Catherine règne encore. Et si Catherine le savait ? Le jeune czar ne met nulle borne à l’utopie. Il dit au Polonais : « Pourquoi l’hérédité ? Le droit, c’est l’élection populaire. »
Puis un grand blanc arrive, une lacune qui semble plutôt une tache noire. C’est le règne et la mort de Paul. Le fils qui succède, éploré, n’en garde pas moins avec lui le cortège des meurtriers. Alexandre, triste pour la vie, se hâte de rappeler Adam Czartoryski, c’est-à-dire sa jeunesse, rêveuse et vertueuse, autrement dit : sa conscience.
Que dit le prince Adam ? Nullement un roman, mais une chose politique et pratique. « Réunissez les membres épars de la Pologne, sous une royauté constitutionnelle. Que la Prusse rende Posen et Varsovie. » La Galicie viendra plus tard.
La Prusse eût été indemnisée en Allemagne par la sécularisation du Rhin, ou en Hanovre. Point de guerre avec Bonaparte, dans ce projet. Mais le mot, l’idée du Hanovre soulevait le parti anglais, tout-puissant à Berlin.
Les Anglais de Russie avaient tué Paul. Les Anglais de Berlin réussirent mieux par une machine moins funèbre, mais tragique par les résultats, l’amitié du roi de Prusse, l’impression de sa belle reine sur un jeune czar de vingt-cinq ans. J’ai dit l’audacieuse adresse de la reine, qui, agenouillant son mari et son hôte au tombeau de Frédéric, leur fit jurer amitié, éternelle alliance au profit de la Prusse, autrement dit : la mort de la Pologne.
On accusait le plan de Czartoryski d’être français. A tort. S’il arrangeait Napoléon, en brouillant la Prusse et l’Angleterre pour le Hanovre, d’autre part, la Russie n’ayant plus d’inquiétude du côté polonais pouvait se tourner vers l’Orient, et le disputer à Napoléon.
Ce plan avait un grand défaut. Il était trop prudent. Les Polonais en rêvaient un, sublime et impossible. N’ayant plus les Cosaques ni les membres extérieurs de la Pologne qui l’avaient tant aidée au moyen âge, ils voulaient, réduits à eux-mêmes, dominer l’immense Russie, c’est-à-dire que le petit absorbât le grand, l’immense.
Ajoutez que l’accord des trois puissances du Nord rendait leur effort impuissant, leurs tentatives chimériques. Si, au contraire, les Russes avaient pu regarder vers les conquêtes d’Asie, ils auraient eu besoin à coup sûr de la Pologne, d’un grand peuple civilisé, qui réuni eût pesé d’un grand poids dans leurs affaires, même eût pris l’ascendant d’une civilisation supérieure.
Les lettres du prince Adam, en 1806, sont très belles. La liberté respectueuse qu’elles respirent partout, indiquent et son parfait bon sens, et le cœur d’un ami. C’est l’éloge d’Alexandre d’avoir eu un tel conseiller quoique sa versatilité, la faiblesse de son caractère lui aient rendu de bonne heure ces sages conseils intolérables. Adam ne craint pas de lui rappeler les avertissements qu’il lui donna avant Austerlitz, lui prédisant que si, par sa présence, l’armée devenait la cour même, il serait enveloppé par une foule d’intrigues qui gêneraient les généraux. Il parle avec une hardiesse admirable de la Prusse, et de la faiblesse d’Alexandre qui, après quelques jours d’entrevue, ne considéra plus dans la Prusse un État politique, mais « une personne qui lui était chère et envers laquelle il croyait avoir des obligations particulières à remplir ». (Page 31.)
« Les opinions et sentiments de Votre Majesté pour les personnes qui avaient eu sa confiance éprouvèrent un grand changement, lequel fut noté à Berlin… La prédilection sans borne que Votre Majesté montra pour la Prusse, donna à votre gouvernement une attitude vacillante. »
Même courage en parlant d’Austerlitz, où la jeune cour d’Alexandre ne faisait qu’injurier les Autrichiens, et, dans une matinée passait d’un excès d’abattement à un excès d’assurance. Les uns voulaient quitter la partie sans coup férir, et les autres se battre au plus tôt pour revenir vite (p. 39). Il blâme aussi l’empressement d’Alexandre à s’exposer comme un soldat, puis à emmener l’armée tout de suite après la bataille. « Comment eût-on supposé qu’une seule bataille perdue mettrait la Russie hors de jeu ? » (P. 53.)
Dans un petit billet, écrit au crayon, par lequel Alexandre répond, ou plutôt, ne répond à rien, on voit bien son obstination et sa frivolité, qui ne s’appuient sur nulle bonne raison. On y voit que les longues et belles lettres, si sévères et si courageuses, ne sont pas l’œuvre du prince Adam tout seul, mais du comité russo-polonais qui avait conseillé Alexandre, jusqu’au moment de sa passion pour la Prusse. Le czar regrette seulement que cette lettre confidentielle lui arrive mise au net par un copiste.
Il ne dit rien d’un article bien grave où l’on entrevoit le mécontentement de la Russie (p. 10) : « Dans le cas où la guerre arriverait dans l’empire, je ne répondrais ni des Polonais, ni même des Russes. Déjà ceux-ci endurent avec peine que la gloire de l’État soit diminuée, et que l’amour-propre national reste humilié. Si les frontières sont entamées, on en accusera Votre Majesté, et les propos divers qui circulent à Moscou et à Pétersbourg ne sont pas propres à tranquilliser sur ce sujet[72]. »
CHAPITRE VII L’AME DE LA GRANDE ARMÉE (1806)
Voilà la première fois depuis des siècles qu’on la voit, cette grande Russie, lever un peu la tête, mettre son mot dans le débat, mot menaçant, la leçon du czarisme.
La grande armée dura de 1805 à 1808. Bonaparte, pour la dénaturer et en abaisser le niveau, eut besoin de la démembrer. Il lui ôte son âme.
Entre Boulogne et Austerlitz, candide encore et soulevée d’un grand cœur, elle gardait en majorité cette foi, cette illusion : « Qu’il avait fallu un génie, un invincible capitaine pour mettre à la raison l’Europe, et que sous lui la grande armée était le bras de la Révolution. »
L’affaire d’Ulm lui avait donné un injuste mépris pour l’Allemagne, mais toutefois avec cette croyance bienveillante : « Elle se délivrera par nous. »
C’étaient là de grandes pensées. On peut juger la hauteur où se tenait le moral des Français, lorsque après cette marche meurtrière de cinq cents lieues en trois mois, nos soldats, si loin de la France et n’en recevant rien, l’armée s’enfonçant en Allemagne, et traversant une grande forêt, par un mouvement de gaieté héroïque, se para de branches de chênes[73].
Elle savait bien pourtant que trois armées, autrichienne, prussienne et russe, s’avançaient pour l’envelopper.
Elle avait vu sur le Rhin, elle voyait sur le Danube, ces monuments de servitude, ces lourdes ruines féodales, sous lesquelles ces grands fleuves, l’âme même de la contrée, passent esclaves humiliés.
Le pire de cet esclavage était dans la foule des seigneurs qui prétendaient ne relever que de l’Empire, et qui pesaient sur l’Allemagne par leurs justices capricieuses, vexatoires, vénales. Mille tragédies énigmatiques se passaient dans ces antres de la féodalité. L’histoire, si connue, de Gaspar Haüser, l’enfant élevé dans la nuit, puis assassiné, montre assez que, dans un tel ordre de choses, il n’y avait pas plus à attendre de sûreté, que d’ordre et de justice.
Les Allemands, dans mille écrits, avaient déploré cet état confus, tyrannique, quand Napoléon, en 1804, parcourut les bords du Rhin, la chaussée dont il devait faire la plus belle route du monde. Dalberg et autres lui montrèrent, et dans les îles et au plus haut des corniches des monts, ces châteaux, faits pour le peintre, et maudits du voyageur, du marchand, qu’ils regardent passer d’un œil louche. Bonaparte, jugeant par Richelieu, Cromwell, ces grands destructeurs de châteaux, crut qu’en nettoyant l’Allemagne de ces seigneurs immédiats, il remplissait le vœu de la grande majorité du peuple allemand lui-même.
C’était une opération délicate et compliquée que l’étranger ne pouvait accomplir que très mal, en faisant des exceptions ou des justices aveugles et brutales. Ce qui pourtant justifie la mesure en masse, c’est qu’en 1815, bien loin de revenir sur elle, ceux qui s’en plaignaient le plus la continuèrent, la complétèrent, en médiatisant encore plusieurs petits princes.
Il faut dire aussi que les nôtres, hier soldats jacobins, et maintenant devenus les soldats du grand empire, d’après ce double préjugé, traitaient souvent peu révérencieusement ces petites souverainetés, vénérables aux Allemands par l’antiquité. Une anecdote que je tiens de première source me fera comprendre. Un jeune chirurgien français, nommé Mouton, étant en logement chez la vieille princesse de ***, trouva que la dame et ses gens manquaient d’égards pour sa qualité de Français, de membre de la grande armée. Alors l’insolent étourdi écrit une lettre violente, injurieuse, à son hôtesse ; la lettre commençait ainsi : « Princilione de… » Le reste en style de Vadé. La grande dame fit une chose terrible : elle envoya la lettre à Napoléon. Celui-ci, un jour de grande revue, debout sur un tertre qui dominait tout, fait une scène dramatique : « Où est-il, ce misérable ? Qu’on l’amène ! qu’on le fusille ! Je n’ai pas gagné la victoire pour outrager les vaincus ! » On l’amène, on le soutient, pâle, chancelant, et plus mort que vif.
Chacun frémit. L’empereur regarde d’un autre côté, n’y pense plus.
Ces hommes étourdis, souvent violents, comme ce jeune chirurgien, étaient enfants de caractère et se gouvernaient eux-mêmes fort mal dans leurs continuelles alternatives entre les privations et les excès. Les officiers étaient plus misérables encore que le soldat, parce qu’ils s’interdisaient le pillage des vivres.
Un régime si inconstant, tantôt nul, tantôt abondant, produisit des maladies, ou plutôt une maladie, toujours la même (la gastro-entérite). C’est ce que Broussais le premier devina. Ce vaillant Breton, né à Saint-Malo, avait été deux ans soldat. A vingt et un ans, en 1803, il rentra comme médecin dans l’armée. Sa méthode s’appliquant à une maladie qui variait peu et qu’on aurait pu appeler la maladie de la grande armée, dut peu varier. Elle eut, ainsi que son livre des Phlegmasies, achevé et imprimé en 1808, des succès admirables[74].
Même après Napoléon, les générations qui avaient tant souffert sous lui, et dont le sang, par les alternatives du jeûne, du chaud et du froid s’était allumé, eurent recours à l’eau comme le plus puissant des calmants. L’hydrothérapie devint la panacée universelle. De là la vogue de Priessnitz, — créateur du traitement, vers 1825. La foule des malades reconnaissants qu’il avait guéris, lui élevèrent un arc de triomphe.
L’armée était assez lettrée si j’en juge par plusieurs militaires que j’ai connus et qui auraient mérité une grande notoriété, mais qui sont morts dans le silence.
Foy, avec ses quatorze blessures, et son refus aux adresses et au vote de l’empire, fut fort retardé, laissé de côté jusqu’à Waterloo. Mais d’autant plus dans les repos que lui laissait son artillerie à cheval, il lisait insatiablement Virgile et Tacite.
On peut en dire autant de Courier, si absorbé dans l’étude qu’il ne s’était pas aperçu de l’insurrection de Rome et faillit y périr. En Calabre, dépouillé de tout par les brigands, ayant perdu ses chevaux et son argent, il n’eut regret qu’à son Homère.
Outre ces noms si connus, j’en pourrais citer d’autres qui le furent à peine, et dont l’esprit ne montrait pas moins combien le vrai caractère français brillait dans la grande armée. J’ai déjà parlé de M. de Fourcy, esprit aimable, un peu changeant, qui se prêtait à beaucoup de choses. En parlant de Saint-Simon, au premier volume, j’ai dit que jeune officier il le suivait partout. A l’âge de trente ans, capitaine dans l’artillerie de la garde, il employait volontiers ses loisirs en essais poétiques dont plusieurs furent de très beaux vers[75]. Ce qui l’attristait le plus, c’était ce singulier métier de tuer par un boulet, à distance, des inconnus dont plus rapproché peut-être on aurait été l’ami. L’habitude et la routine, l’ignorance d’une autre carrière, le fixèrent dans celle-ci qu’il détestait (jusqu’à Wagram, 1809).
Dans cette cruelle bataille, gagnée comme on sait, par l’artillerie, deux choses le révoltèrent. D’une part, l’état d’ivresse où la jeune armée se plongea après la victoire. Mais, pendant la bataille même, un spectacle affreux l’avertit. Les Français et les Hongrois, qui s’étaient vus dans tant d’affaires, n’en avaient les uns pour les autres que plus d’admiration et de sympathie. Dans le champ brûlé du soleil, presque en feu, où nos batteries volantes étaient arrivées, un grenadier hongrois, homme magnifique, se mourait. L’officier français avait disposé des manteaux sur des fusils pour lui faire un peu d’ombre. Le mourant, dans son délire, implorant en vain la mort, se souleva et d’une main frénétique il cherchait un pistolet pour tirer sur ses bienfaiteurs.
Cette scène sauvage frappa le Français au cœur. Il refusa les grades, les récompenses auxquels il avait droit, et quitta son triste métier.
J’ai connu aussi des soldats, des hommes sans aucune culture, qui pour la douceur des mœurs, la bonté, les qualités morales, valaient peut-être autant que les hommes supérieurs.
Michel, soldat des charrois, aujourd’hui aux Invalides, fut un véritable saint. Je n’ai jamais vu une douceur si inaltérable. Son seul défaut était la crédulité, qui le rendait martyr de sa charité infinie. Retiré après la guerre dans une petite boutique, il donnait tout ce qu’il gagnait. Les intrigants affluaient, n’étaient jamais refusés. C’était un faux Polonais. C’était un faux général. Michel donnait toujours.
Dans la vie prodigieusement agitée, variable, que menait la grande armée, le mal, c’était surtout l’impossibilité pour toute nature, même d’élite, de se créer les habitudes qui mènent au perfectionnement.
Si, Bonaparte avait laissé au soldat, au défaut de toute vertu, au moins une grande passion, nul doute qu’il n’y eût entretenu une flamme profitable à ses succès mêmes.
Si, en quittant Austerlitz, il eût conduit l’armée victorieuse dans la Pologne autrichienne, certainement l’incendie qui aurait gagné les Polognes russe et prussienne eût paralysé pour longtemps les puissances du Nord, mais surtout créé dans l’armée un immense Sursum corda !
CHAPITRE VIII LA BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE. — OUVRARD FAIT AGIR ENSEMBLE BONAPARTE ET PITT (1805)
Bonaparte avait horreur de la banque et du crédit.
D’après le Palais-Royal, le Perron et les scènes de l’agiotage, il supposait que banquier et voleur étaient synonymes.
Le crédit lui était suspect, comme force libre, qu’on ne peut emprisonner, qui franchit les lieux, les temps.
Pour suppléer à l’insuffisance des six cents millions qu’il tirait de France, contre le milliard annuel de l’Angleterre, il ne rêvait d’autre ressource que les contributions noires qu’il extorquait aux États faibles, sous prétexte de les protéger, d’après le procédé connu de Rob-Roy et autres voleurs, qui vendaient aux voyageurs leur protection contre le vol.
Le fait, certes, le plus curieux de l’époque, c’est qu’aux années 1804-1805, il se trouva néanmoins l’instrument des banquiers qu’il détestait.
Dans le long intervalle de dix-huit mois qui s’écoula entre la rupture de la paix (mars 1804), et la guerre (octobre 1805), la Banque ne perdit pas son temps, elle profita de cette époque douteuse, et trouva l’ingénieux moyen de se servir de Bonaparte même.
Les rois de la finance à Paris étaient principalement :
Le célèbre inventeur Séguin, chimiste, membre de l’Institut, connu surtout par les chaussures perméables au moyen desquelles le million de soldats de la république pataugèrent avec tant de gloire ;
Collot, fournisseur de l’armée d’Italie, et fournisseur de brumaire, qui prêta les fonds du grand jour, et fonda proprement l’empire ;
Ouvrard, enfin, l’ingénieux spéculateur, dont la fortune variable réussit, tomba, souvent se releva heureusement. Homme de ressources infinies, et d’audace incomparable.
Barras, son intime ami, lui avait fait l’honneur ruineux de lui céder sa Tallien. Ouvrard s’y refusa d’abord, disant : « Je ne suis pas assez riche. » Mais ensuite il réfléchit qu’après tout rien n’étendrait plus son crédit que de le voir acquérir une beauté si coûteuse. La cession se fit publiquement à l’Opéra. L’effet désiré fut produit. Les actions d’Ouvrard montèrent.
Napoléon ne l’aimait pas, sentait en lui une puissance cynique, indépendante, sur laquelle il ne pouvait rien.
Les Anglais, même avant la guerre, croyaient Napoléon à bout de ressources, disaient : « Comme extraordinaire, qu’a-t-il, sauf la Banque de Gênes et ce que lui paye l’Espagne ? Ce sera bientôt fini. »
L’Espagne, si misérable, comme un os séché, ne rendait rien.
Là-dessus se présente avec grâce cet adroit et hardi Ouvrard, prêt à tout, répondant de tout, même de magnétiser, de remettre sur pied un mort.
Dans ses promesses bizarres de ressusciter l’Espagne, il avait une chose sérieuse, un talisman dans la manche qui lui répondait de tout.
La formule d’évocation, que ses Mémoires[76] déguisent un peu, lui fut probablement fournie par les sorciers d’Amsterdam, les grands banquiers de Hollande, qui jugèrent très froidement que les Anglais, malgré leur patriotique colère, n’en seraient pas moins charmés de faire une bonne affaire avec l’ennemi, et qu’ils en auraient le temps. Ils eurent en effet près de deux années.
Bonaparte était si peu intelligent de ces choses, que, même pour le servir, il fallait le tromper d’abord, lui, et le ministre qu’il avait pris pour guider son ignorance, le dévot Barbé-Marbois.
Le plan d’Ouvrard et sans doute de la Banque de Hollande, était comme la lune, qui toujours montre un côté, cache l’autre.
Le côté que l’on montra, à Bonaparte, ce fut Le grand ascendant que la France avait alors sur le vrai roi d’Espagne, le prince de la Paix, favori de la reine et du roi ; il espérait que Napoléon lui créerait une position indépendante et solide en Portugal.
Ce favori avait quelques bons sentiments, peu de génie, point d’énergie, d’activité. On était si misérable, que la cour ne bougeait pas, n’ayant pas même de quoi suffire à ses petits voyages. Ajoutez que la famine, une grande cherté des vivres désolait le pays. Ouvrard, le grand empirique, dit qu’il allait remédier à tout.
La reine, parfaitement d’accord avec le roi, prenait plaisir à montrer qu’elle favorisait le prince de la Paix, et combien il était puissant. Voilà Ouvrard, l’agioteur, qui se trouve admis dans l’intérieur, la familiarité du roi des Espagnes et des Indes.
C’est le bienfaiteur du pays. Du premier coup il fait cesser la famine, obtient de Bonaparte et des Anglais la sortie des blés de France. Avec sa facilité brillante, il étonne le prince des ressources qu’on va trouver et de la renaissance qu’il prépare au pays. Miracle ! à l’instant l’argent coule. La prudente Banque d’Amsterdam ne fait nulle difficulté de prêter à cette monarchie qui semblait ruinée. L’enthousiasme monte au comble.
Au point que le successeur de Charles-Quint et de Philippe II signe avec l’agioteur un traité de société :
« Société entre le Roi et Ouvrard, qui assure à celui-ci, pour toute la durée de la guerre, le commerce exclusif des deux Amériques ; l’extraction, la disposition de toutes matières d’or et d’argent ; la faculté de faire dans ces Amériques des emprunts garantis par leurs trésoreries, et remboursables par elles. »
La mer même, hostile et sauvage, s’aplanit. Lingots, piastres arrivent du nouveau monde. L’Espagne, par la Hollande, qui garde un gros bénéfice, paye à Napoléon les subsides promis.
Mais Ouvrard, ce grand poète, entrevoit, découvre un bien autre horizon : la mine immense et sans fond de l’Église espagnole, en Espagne, en Amérique.
Au premier mot qu’il en dit, on pâlit et on craint tout. « Que va dire l’Espagne ? que dira le pape ? » Le prince de la Paix recule ; Ouvrard ne recule pas.
Justement le pape arrivait à Fontainebleau (décembre 1804). Cette chose horrible, impie, ne l’étonne pas. Le clergé sera indemnisé en rentes solides de ces biens douteux, qu’il perdrait tôt ou tard.
Aussitôt dit, aussitôt fait. L’audacieux Ouvrard réalise la chose à l’instant. Il établit ses agents dans toute l’Amérique. La piété, la répugnance des peuples n’y font nul obstacle. L’opération commence avec succès.
Il reste une difficulté : la mer, couverte de flottes anglaises. Comment convaincre M. Pitt ?
On lui dit que la Compagnie des Indes a besoin de ce numéraire, qui peut venir par la Hollande.
On lui dit que les États-Unis, au défaut de l’Angleterre, se chargeraient de ce transport lucratif.
Londres s’accorde avec Amsterdam pour fournir à Bonaparte des ressources contre les Anglais. M. Pitt se rappelle sans doute qu’en l’autre siècle, au siège de Gênes, les Anglais vendaient eux-mêmes aux assiégés les boulets qu’on tirait sur eux.
Victoire ! Ouvrard voit les deux ennemis, Pitt et Bonaparte, dociles à faire arriver ses piastres américaines.
Le commerce, comme une loi supérieure, domine la guerre elle-même, et la religion ; le pape lui a cédé.
Ici, on est tenté de croire (comme le spirituel et clairvoyant M. de Pradt) que Bonaparte était fou par moments, au moins prodigieusement étourdi. Comme je l’ai dit, souvent de sa main droite il luttait contre sa main gauche.
Au moment où il lança ses flottes avec une si furieuse impatience à Trafalgar, comment ne réfléchit-il pas que vainqueur il allait décourager les Hollandais, qui avaient la complaisance de lui apporter les piastres, les lingots d’Amérique ? S’il était vaincu, comme il advint, ce terrible désastre les avertirait que la spéculation du transport était scabreuse pour ne pas dire impossible et que leurs capitaux, ballottés sur la mer risquaient à chaque voyage de couler au fond de l’eau.
Ceci était déjà passablement fou. Mais voici qui l’est davantage. Les associés d’Ouvrard à Paris, surtout un certain Desprès tentèrent Napoléon en se chargeant de fournir des vivres à sa flotte, c’est-à-dire de le mettre à même d’accomplir sa grande folie.
Sur le gage incertain de ces piastres qui flottent en mer, et peut-être n’arriveront pas, ils obtiennent du ministre Barbé-Marbois d’être associés à la Banque de France, et, concurremment avec elle, de toucher, escompter de solides valeurs du Trésor. Barbé-Marbois, tout en reconnaissant le danger, y cède. Pourquoi ? Le principal auteur de la mesure est un homme sûr, de la clique dévote, un homme de Dieu, qui est assidu tous les jours à la messe de Saint-Roch[77].
Là-dessus la défaite de Trafalgar arrive, arrête les piastres d’Amérique, et noie tout à la fois nos flottes et l’aventureuse Compagnie. Elle semble entraîner le Trésor avec elle. On s’étouffe aux bureaux, mais on n’est plus payé. Bonaparte, qui toujours a peur de Paris plus que du monde entier, entend d’Austerlitz ce petit tumulte et les ricanements de Londres. Après avoir bâclé la paix avec l’Autriche, et un semblant de paix avec la Prusse, il se hâte de revenir.
Il revient dans une grande colère. A l’instar des petits enfants qui crient plus que personne quand ils ont fait une sottise, il s’en prend de la sienne à tout le monde. Il chasse Barbé-Marbois et son homme de Dieu. Il rappelle Ouvrard d’Espagne, et prend aux associés de la Compagnie tout ce qu’ils ont. Pour n’être pas volé, il vole ; il les ruine. Cependant le nouveau ministre reconnaît que, sans eux, l’État aurait fait banqueroute, et qu’ils ont eu au moins le mérite d’avoir réduit d’un quart les traités usuraires que les receveurs généraux avaient obtenus de Bonaparte.
Celui-ci, au reste, après avoir donné un grand spectacle de fureur et fait craindre qu’Ouvrard ne fût fusillé, le voyant si calme, lui-même se calma ; il se contenta d’exiler quelques dames du noble faubourg qui, dit-on, avaient propagé la panique. Madame de Luynes, qui échappa par son immense fortune, fut punie davantage, humiliée, devint dame de Joséphine.
Bonaparte menaça la Banque d’Amsterdam et les Hope, qui sourirent. Tous leurs trésors sont volatiles.
Enfin, outré, il dit à Ouvrard : « Vous avez abaissé la royauté au niveau du commerce. »
On le déclare garant pour quatre-vingt-sept millions, et il ne sourcille pas.
« Eh bien, dit Bonaparte, j’irai compter avec l’Espagne. On peut tout avec cinq cent mille hommes. » — On peut tuer la poule aux œufs d’or.
Après ce grand combat, qui reste debout ? Le capital, qui vaincra à la longue. Mobile, et ne pouvant être atteint, par cela même il est une forme de la liberté.
L’attitude d’Ouvrard, après sa débâcle, me semble magnifique, celle du sage d’Épictète.
Il se laissa enfermer à Sainte-Pélagie, qui fut son Louvre, où tout lui obéit.
Il se vengea en donnant à Bonaparte, partant pour sa grande folie de Moscou, un très sage conseil dont il ne sut pas profiter[78].
CHAPITRE IX IÉNA
Napoléon, suivant d’abord la politique de Sieyès et du Directoire, avait cru la Prusse une alliée sûre, l’avait agrandie, enrichie étourdiment des dépouilles de l’Allemagne. Il avait cru que cet État, si peu aimé des Allemands, les contiendrait, lui répondrait de ceux du Nord.
Puis, quand il vit la Prusse tergiverser, il l’accusa de perfidie. A tort. Si, en réalité, elle était double, elle l’était bien moins de politique que d’incertitude entre les deux partis du roi, et de la reine, qui la faisaient agir en des sens différents.
La Prusse n’est pas simple[79], mais très variée d’origines. Son petit noyau slave, mêlé d’Allemands, a été de bonne heure un asile contre deux tyrans, l’Autriche et Louis XIV, qui, par leurs ineptes persécutions, ont doté ce pays stérile de populations patientes, résignées, énergiques, courageuses à supporter tout. Ces populations abjurèrent la France, mais n’acquirent pas les qualités allemandes, la douceur imaginative, rêveuse et poétique, qui nous touche dans l’Allemagne.
Frédéric le Grand, élevé par nos réfugiés qui lui donnèrent une trempe extraordinaire, aidé par les subsides anglais et attirant par son génie les éléments les plus militaires de l’Europe, mordit les Slaves, et prit d’abord la Silésie, puis proposa le partage de la Pologne.
La Prusse, composée ainsi d’éléments hétérogènes, s’unit par la pression d’une éducation dure, qui, commencée de bonne heure, continuée imperturbablement, et sans souci des diverses natures, pliant Cologne, et écrasant Posen, fait des êtres qui semblent analogues. Mais, Dieu ! si vous ouvrez le cœur, quelle étrange diversité !
Cette opération contre nature laisse-t-elle à ces races leur fécondité intérieure ? J’en doute. On peut acquérir du dehors de grands savants, même un grand général, un machiniste éminent de la guerre. Tout cela ne vient pas du sol. Ce sont de pures importations.
Quant à la force totale, la solidité de cohésion, toutes les fois qu’elle existe dans une création quelconque, cette belle qualité se montre par la grâce dont cette création est douée. L’assimilation des provinces de France a bien ce caractère. Et même aux îles Britanniques, la basse Écosse s’est très bien assimilée à l’Angleterre, que ses grands Écossais (Watt, Adam Smith, Walter Scott, etc.) ont tant glorifiée.
En Prusse, les éléments sont réfractaires et s’assimilent moins. Tout y semble de fer. Mais est-ce en solide fer forgé, ou en fer creux de fonte, qui est si casuel ?
Pour revenir, Napoléon à Austerlitz avait été ému d’orgueil et de colère contre ses ennemis. L’Autriche et la Russie, jusqu’à la veille de la guerre, avaient cherché à l’amuser. La Prusse avait reçu et abrité tout ce qui avait pu se sauver d’Ulm. Son armée s’avançait : était-ce contre ou pour Napoléon ? Les Français en doutaient, étaient fort indignés de cette incertitude.
Pour lui, blessé de Trafalgar, il ne pensait qu’à la mer, à l’Angleterre. Voilà pourquoi il fit trois choses. Il voulut s’assurer de Naples, de la Hollande, ces deux grands postes maritimes ; il les confia à ses frères Joseph et Louis, fort incapables. De plus, il obligea la Prusse de prendre aux Anglais leur possession continentale du Hanovre. Acte très tyrannique qui lui faisait grand’peur et non moins aux Hanovriens, qui ne l’ont jamais aimée.
La Prusse n’eut pas une heure pour se décider. Elle signa après Austerlitz. Elle était jusque-là divisée entre deux partis.
Celui du roi, qui avec son ministre Haugwitz, avait longtemps suivi la France, et docilement avait subi ses dons, son amitié dominatrice.
L’autre parti était celui de la reine, de la jeune cour. Parti encouragé par la Russie et l’Angleterre. La reine, belle et audacieuse, entreprenante, rêvait d’être un grand homme, une Marie-Thérèse, une Catherine de Russie, ou comme la mère d’Alexandre si puissante sous son fils. Les Allemandes, en ce siècle, affectaient les rôles virils, montaient à cheval, passaient la revue des troupes. Et celle-ci posait, adorée comme la blonde Germania, l’idéal de la patrie allemande.
L’originalité de la situation, c’est que ce parti qui devint à la longue le parti patriote, ne soutenait alors que les vieilles idées.
Au contraire, le ministre tant détesté, Haugwitz, avec le roi, très honnête homme, penchait pour les idées nouvelles contre les rétrogrades Allemands. La sécularisation des évêchés du Rhin, la suppression de tant de justices féodales, se firent sous lui. La bonté du roi s’étendit jusqu’aux Polonais. Il élargit leurs prisonniers, et même leur témoigna sa bienveillance en prenant l’uniforme polonais pour recevoir Dombrowski, le célèbre général, et surtout en permettant le mariage d’une princesse de son sang avec le prince Radziwill, réfugié à Berlin.
Sous ces rapports, le roi et son ministre Haugwitz représentaient le parti libéral. La guerre de la France à l’Autriche, l’abaissement de celle-ci parut à bien des gens la mort du moyen âge.
Telle fut l’opinion du célèbre Jean de Müller, le grand historien suisse. La guerre d’Austerlitz dut lui apparaître comme la glorieuse continuation des anciennes victoires de son pays sur les Autrichiens. Si savant dans le moyen âge, dont il connaissait tant les mœurs, il s’applaudit (disait-il) « de voir que tout ce qui était vieux, rouillé, insoutenable, pérît, et pérît par la France ».
Jean de Müller n’était pas traître, comme disaient les Allemands. Et d’abord il n’était pas Allemand, mais Suisse. Et, comme le roi de Prusse, il clignotait, ne voyait pas bien clair dans un temps si obscur.
Le roi eût voulu pouvoir fermer l’Allemagne aux deux partis. Mais la reine comptant toujours sur Alexandre et son serment, poussa son mari en avant et le mit en danger, sans réfléchir que peut-être Alexandre arriverait trop tard.
Le roi était perdu s’il n’eût cédé à Bonaparte. Il lui fallut, sous peine de guerre immédiate, accepter le Hanovre, au risque d’irriter les Anglais.
On croit que le ministre prussien à qui Napoléon ingérait cette médecine se flattait sourdement d’en avaler une autre, plus agréable. Il espérait Hambourg, les villes hanséatiques, cette belle fenêtre sur les fleuves et la mer, que le tyran le forcerait d’accepter.
Vain leurre. Napoléon n’en était plus à se fier à la Prusse, non seulement il avait mis un de ses frères en Hollande, mais entre les Pays-Bas et l’Allemagne, il avait posté Murat et son duché de Berg, un petit État militaire qui semblait une avant-garde de la grande armée, et qui, en effet, sur le territoire allemand, s’assura de maintes places fortes.
Ce n’est pas tout. La Prusse avait aussi espéré que, s’il démembrait l’empire, en séparant l’Allemagne occidentale, il la mettrait sous le patronage de la Prusse. Pour le démembrement, il eut lieu en effet, mais non à son profit. La Confédération du Rhin qui, outre le Wurtemberg, Hesse, Nassau, Berg, etc. comprenait de plus le grand royaume méridional, la Bavière, ne pouvait guère être mise sous la direction d’une puissance si contraire aux Bavarois. Napoléon lui-même se fit chef de la Confédération (juillet 1806), et se montra peu favorable à une fédération des États du Nord, que la Prusse essayait de former à part. Ses variations lui faisaient toujours douter si elle serait amie ou ennemie.
Napoléon, à cette époque, se félicitait à tort d’un événement. Pitt venait de mourir. Austerlitz et le chagrin, dit-on, l’enlevèrent à quarante-neuf ans. Bonaparte, qui connaissait mal l’Angleterre, ne savait pas qu’en elle il avait un Pitt éternel.
Elle dépensait beaucoup d’argent, peu d’hommes. De sorte que la guerre, toute ruineuse et irritante qu’elle fût, la lassait peu, l’effrayait peu. A la mort de Pitt, on essaya de le remplacer en créant un ministère mixte qui eut en tête le grand orateur Fox, nom glorieux, faible direction. Fox malade était près de sa fin.
Bonaparte imaginait, d’après les bons rapports qu’ils avaient eus à Paris, que Fox faiblirait pour lui. Mais à tout ce qu’il proposait, offrait, le ministre faisait même réponse : « L’Angleterre ne peut traiter que de concert avec la Russie. »
Bonaparte, trop finement, imagina que, sous cette obstination, il y avait une chose que l’on ne disait pas : « l’affaire du Hanovre, donné à la Prusse ». Il crut que Fox, en traitant, craignait de mécontenter le roi, toujours épris de son duché. — « Qu’à cela ne tienne, dit-il, nous l’ôterons à la Prusse, le rendrons au roi d’Angleterre. »
Cela dit tout bas ; mais dans un pays de publicité, tout transpire, tout est su. Au parlement, le parti contraire à la paix ne manqua de révéler la chose et de la répandre à grand bruit.
Ce fut un tonnerre dans l’Europe. Bonaparte voulait pourtant si, pour la paix du monde, il ôtait le Hanovre à la Prusse, l’indemniser ailleurs. Mais ce don, naguère tant refusé, et infligé de force, maintenant était cher à la Prusse, et elle y attachait l’orgueil national.
Elle fit ressortir la sauvage autocratie que Bonaparte s’arrogeait sur l’Europe, prenant dans ses combinaisons nouvelles les indemnités nécessaires chez des puissances amies.
Rien n’aboutit. L’Angleterre refusa le Hanovre, heureuse d’avoir créé à la France, dans la Prusse, un ennemi éternel. Et la Prusse, qui n’avait d’abord pris le Hanovre que malgré elle, n’en fut pas moins trahie, délaissée des Anglais.
Alexandre, de même, se conduisit mal avec elle. Peut-être que ses parents, petits princes d’Allemagne, qui aimaient peu la Prusse et la reine, ralentirent son zèle. L’armée russe n’arriva pas. « La Russie, dit-on, est si loin ! » — Loin par terre, mais fort près par mer. La mer était libre et facile. On eût pu envoyer au secours l’élite de l’armée.
Quoi qu’il en soit, la guerre devenait inévitable. L’irritation nationale était montée à un degré étonnant de violence, et la jeune noblesse prussienne se précipitait à l’aveugle.
Bonaparte, y contribuait de son mieux, provoquant, par sa tyrannie, ses violences, une lutte si inégale. Il était, comme on a vu, infiniment sensible aux piqûres des journaux, brochures, pamphlets de toute sorte. La ville de Nuremberg, occupée par la Prusse, était le guêpier de ces mouches irritantes. Elle s’était fort compromise elle-même avec Bonaparte, ayant servi de refuge à tout ce qui parvint à s’échapper d’Ulm. La cavalerie de Murat, ardente et rapide, ne le fut pas assez. Elle les atteignit presque, parvenue aux portes de la ville elle les vit avec fureur s’ouvrir aux fuyards Autrichiens, se fermer au nez des Français.
Les pamphlétaires qui écrivaient ailleurs, à Berlin, à Vienne, comme Gentz, dans sa véhémente brochure l’Asservissement de l’Allemagne, s’imprimaient, se vendaient à Nuremberg, qui les expédiait partout. Le libraire Palm et quelques autres faisaient ce dangereux commerce. Napoléon, furieux, imita Louis XIV, qui, pour des attaques bien moindres, avait fait enlever des gazetiers sur les places d’Amsterdam. Le roi de Bavière intercéda pour un de ces libraires, le sauva. Mais Palm fut condamné, jugé par une commission, fusillé.
Cet acte d’une tyrannie féroce mit le feu aux poudres. Et plus encore les articles injurieux du Moniteur contre la reine de Prusse. Le prince Louis, cousin du roi, jeune homme ardent, fougueux, plein de qualités héroïques, dit, hors de lui : « Cela, c’est la mort même. » Et il courut se faire tuer dans un des combats qui se livrèrent avant la bataille d’Iéna.
Il le fut un des premiers. A la tête de l’armée, dont les officiers inexpérimentés étaient la plupart fort jeunes, on avait mis un septuagénaire, le duc de Brunswick, homme éminent, qui avait pourtant contre lui et le fameux manifeste qui irrita tant la France, et la retraite de Valmy. Envoyé près d’Alexandre, il en avait obtenu la promesse d’un secours de soixante-dix mille hommes qui n’arrivèrent pas.
La Prusse, réduite à elle-même, livra la bataille à l’armée infiniment plus forte et plus aguerrie de Napoléon[80]. Le duc de Brunswick, tout d’abord blessé à la tête, perdit les yeux, mourut bientôt avec d’atroces douleurs. Il y eut proprement deux batailles. L’une gagnée à Auerstaedt par Davout, quoique mal secondé du jaloux Bernadotte. L’autre bataille, celle proprement d’Iéna, fut gagnée par l’empereur même[81].
Ce qui est moins connu, mais certain, confirmé par le témoignage du Prussien Hardenberg, c’est que la grande majorité de l’armée vaincue, composée de bourgeois, s’en prit à ses officiers mêmes, accusant ces jeunes nobles de lâcheté, quoiqu’ils ne fussent réellement coupables que d’inexpérience et de forfanterie. Ils avaient dit qu’ils dédaignaient les attaques partielles, qu’ils ne voulaient que de grandes batailles rangées. Ce qui fit dire à Bonaparte : « Je les servirai à souhait[82]. »
Il voulut faire une entrée en règle à Berlin, ce qu’il n’avait pas fait à Vienne.
A Potsdam, il visita avec respect l’appartement du grand Frédéric, et vit qu’en sa dernière lecture, il s’était arrêté sur le livre de Montesquieu : Grandeur et décadence des Romains.
Ce qui le frappa fort et dut l’irriter, ce fut de voir que la reine de Prusse, au moment d’Iéna, lisait les Mémoires de Dumouriez, ses plans d’invasion de la France.
Il descendit au caveau de Frédéric. Sur le tombeau était toujours son épée. Il la prit, dit : « Ceci est à moi. »
Ainsi, des deux côtés, la haine fut mêlée à la guerre, et la victoire avait l’air d’une vengeance. Toutefois, l’armée victorieuse ne fut point logée dans Berlin. La garde impériale eut seule cet honneur, et peut-être même seulement les officiers de la garde.
Un d’eux se trouva par hasard adressé à une maison française de nos anciens réfugiés. Il eut l’agréable surprise d’y être reçu par deux demoiselles parlant très bien le français, mais peut-être trop bien, dans une sévère correction. Il crut plaire et obtenir grâce en disant qu’il remerciait le sort qui justement l’avait adressé à une famille française. « Française ? non, dirent-elles sèchement, mais Prussienne… Nous sommes, nous restons Prussiennes. »
Cet officier lui-même m’a conté la chose, avec douceur, et sans rancune.
CHAPITRE X LE DÉCRET DE BERLIN. — SERVITUDE DU CONTINENT
Les grands projets du consulat, qui prétendait, avec l’empereur Paul, défendre la liberté des mers, furent cruellement retournés par Napoléon ; pour arriver à ce but, il n’imagina d’autre moyen qu’une servitude de la terre, très vexatoire, et mit tout le monde contre lui.
La juste horreur qu’a laissée son système ne doit pas nous faire oublier l’odieuse tyrannie qu’exerçaient alors les Anglais sur toutes les marines du globe. Non seulement, par le droit de visite, ils s’arrogeaient la police des mers, un droit d’inquisition sur tout le commerce du monde, mais, en exerçant ces visites, ils enlevaient, s’adjugeaient les meilleurs matelots, les prétendant Anglais et échappés de leur marine.
Bonaparte s’était ligué avec la Russie, l’Espagne, la Hollande, le Danemark pour protéger les faibles (1802). Projets évanouis par la mort du Czar et par les désastres de Copenhague, de Trafalgar qui rivèrent les chaînes du monde maritime. Les vains préparatifs de Boulogne donnèrent à la France l’attitude d’un assaillant contre le monde du travail, l’Angleterre. Celle-ci se présentait à toute nation sous l’aspect le plus favorable, donnant presque pour rien les vêtements que des machines livraient à si bas prix, de l’autre main elle apportait les denrées tropicales si nécessaires à nos tristes contrées.