LIVRE III ALLEMAGNE (continued 2)
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Il y avait un grand danger à se mettre contre ce cours si naturel des choses. Paul l’avait payé de sa vie. Alexandre vécut prudemment entouré d’une cour favorable au parti anglais. L’influence de Czartoryski avait fait place au faible d’Alexandre pour la reine de Prusse plus Anglaise que les Anglais.
Si Bonaparte eût été plus prévoyant, il fût resté fidèle à son rôle de 1802, où il n’attestait rien que le principe de la liberté des mers. Ainsi firent les Américains, qui, malgré la faiblesse de leur marine d’alors, ne craignirent pas de braver l’Angleterre. Le président Jefferson proposa et fit décréter que tout matelot américain pressé par un Anglais pour la marine anglaise avait le droit de le tuer. L’Angleterre, alors si forte, recula devant cette déclaration.
Tout au contraire, Napoléon, oubliant son rôle de médiateur, exerça, comme un insensé, une tyrannie pire que la leur. Il se chargea d’interdire à toute la terre les précieuses denrées coloniales et les vêtements chauds à vil prix que partout débitaient les vaisseaux anglais.
Arrivé à Berlin et si près de Hambourg, il vit avec indignation la grande porte par où l’Angleterre, chassée du continent, faisait entrer ses marchandises par les fleuves d’Allemagne.
Il ordonna de brûler partout les marchandises anglaises. Et par là, il donna lieu à une contrebande immense.
Spectacle odieux dont jouirent nos ennemis ; des femmes du peuple, avec leurs enfants demi-nus, s’agenouillaient autour des bûchers où brûlaient des étoffes anglaises : « Pour Dieu ! donnez-les-nous plutôt ! »
A Paris, la transformation des boutiques, qui, au lieu de café, ne servirent plus que de la limonade et d’écœurantes bavaroises[83], ne fut pas populaire. Napoléon ne venait guère de Saint-Cloud à Paris, mais s’il y fût venu, au marché des Innocents il aurait pu entendre les dames des halles, sous leurs parapluies et toujours en plein air, l’accabler de malédictions.
Ces habitudes, vieilles déjà d’un siècle qui dataient de la Régence, étaient-elles celles du caprice, de la simple sensualité ? Nullement.
Le cerveau, comme tout autre organe, a besoin d’une nourriture spéciale et qui s’adresse à lui. Dans nos climats blafards, si ennuyeux, de l’Occident, qui parfois, comme la Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne, ont, dans le jour, une pleine nuit de brouillard, les excitants nerveux équivalent à la lumière et la remplacent. Le sucre, par exemple, dont la privation fut si sensible alors, procure les réveils de la force que donne l’eau-de-vie.
Au moyen âge, les ivresses mystiques, leurs illuminations purent les remplacer quelque temps. Mais dès 1300, 1400, les foules ne sentent plus le goût de l’hostie, réclament le vin, disent avec les Hussites : « La coupe au peuple ! » La sorcellerie y supplée et invente pendant trois, quatre siècles, d’étranges breuvages. Enfin, vers 1700, le café règne et les denrées coloniales. C’est le paradis du cerveau, un paradis non monastique et nullement oisif, mais très actif, plein de fécondité.
C’est l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, qui viennent au secours de l’Europe. Et bien à temps. Aux grands moments de trouble moral, il faut que la nature, n’importe comment, nous secoure. Au matin de Jemmapes, dans une froide matinée de brouillard, la Marseillaise tint lieu d’eau-de-vie, dit Dumouriez. En 98, à la veille de brumaire, cela ne suffit plus. Quelle tristesse ! Malthus et Grainville écrivent en Angleterre, en France, les évangiles du désespoir.
De Marengo à Austerlitz, en cinq années d’inaction, il y eut non seulement torpeur, mais un extrême affaissement, une défaillance du système nerveux ; on éprouvait un grand besoin de tout ce qui le remonte.
Et ce besoin ne se faisait pas sentir seulement en France ; l’historien Karamsine, écrit à Alexandre, avant 1811, combien la Russie est changée, et surtout la métamorphose qu’a opérée l’extrême développement du commerce de l’eau-de-vie[84], etc.
Ainsi, partout en Europe, le besoin des excitants nerveux et cérébraux était général. Le sucre, le café, l’eau-de-vie donnent à l’homme qui a besoin d’effort, au soldat et au travailleur, un renfort d’énergie, une force surprenante. On peut juger de l’irritation avec laquelle fut reçu le tyran maladroit qui voulut arracher cette coupe à toute l’Europe défaillante !
CHAPITRE XI NAPOLÉON DEVANT LA POLOGNE (1807)
Deux choses poursuivaient Napoléon, malgré toutes ses victoires :
Sa folie, que je viens de caractériser, c’était de se constituer le geôlier de toute la terre, de contrarier toutes les nations en ce qui change le moins, les habitudes de chaque jour ;
Son péché, qui devait le mener à Sainte-Hélène, c’était d’avoir été le grand traître, non seulement en brumaire, mais antérieurement à Léoben, à Campo-Formio. Toujours il ménagea le despotisme, et l’Autriche, qui en était comme la forteresse en Europe ; à Léoben, à Austerlitz, où elle était par terre, il la releva. A son grand coup de foudre, Austerlitz, lorsque l’Europe reculait de stupeur, lorsque le czar ému prenait les routes de traverse, disparaissait à l’horizon, le grand moment était venu de tirer l’Aigle blanc de son tombeau, de le déployer derrière l’Europe pâlissante, de montrer à la Prusse, à l’Autriche et à la Russie, que leurs armées avaient pour arrière-garde un spectre.
« Même moment après Iéna ? » Pas tout à fait le même. Victoire moins éclatante. Puis, l’imprudence insigne d’enfermer le monde, l’orgueil insensé de croire pouvoir enserrer dans ses bras le globe tout entier, pour mieux en exclure les Anglais.
Il était tout à l’idée fixe qui lui cachait la route, et il ne vit pas même la Pologne soulevée pour lui. Et non seulement la Pologne prussienne, qu’il traversait, mais la plus lointaine Pologne. Il vint de la Lithuanie, de Vilna, malgré la distance et les obstacles de tous genres, l’horreur des boues profondes, si terribles en automne, il vint douze mille hommes qui voulaient combattre sous Napoléon.
Et cela ne s’arrêta pas. Ce fut le commencement d’une religion. J’en ai vu avec émotion la sublime et dernière extase dans Towianski, le prophète, dans Mickiewicz, le grand poète. Mais il faut reprendre de haut.
Jamais cœurs d’hommes ne battirent autant pour la France.
Ils prirent ses qualités, ses vertus, ses défauts, Versailles et le grand roi leur firent un mal immense. Mais dans leur naufrage même, l’espoir d’être secourus par nous les soutenait toujours, surtout lorsque le Directoire, La Réveillère-Lepeaux, offrit héroïquement alliance à tous les peuples qui s’émanciperaient (1796).
Alors à Paris même, deux Polonais, Trèmo, Laroche, eurent l’idée de créer une Pologne errante, associée aux armées de la France, qui les suivrait, combattrait avec elles. On n’avait pu démembrer que le sol. Mais l’âme de la Pologne, l’Aigle blanc, allait voler, mobile et affranchi.
La belle idée, si vraie, du Polonais Copernic, qui lança la terre dans l’espace, pour rouler à jamais, fut imitée ici.
L’idée plut à Kléber, à Jourdan, à Championnet, Le politique Bonaparte n’admit pas d’abord les Polonais dans l’armée française, mais dans les troupes italiennes.
Ils le servirent fort en Égypte. Puis, ce qui restait d’eux, il eut la barbarie de l’envoyer à Saint-Domingue, qui les dévora.
D’autres se présentaient, mais il les fondait dans ses troupes, les laissait rarement combattre à part, pour ne pas voir leurs services, se dispenser d’être reconnaissant.
Tout cela devait bien refroidir la Pologne ? Nullement[85]. Notre arrivée à Posen eut tout l’effet d’un cataclysme. Non seulement la population se précipite, mais s’aligne pour marcher avec nous. En sortant de Posen, ce sont quatre régiments de plus.
Bonaparte avait annoncé que Kosciuszko, allait venir de France. Mais ce héros, qui le jugeait parfaitement, non seulement ne bougea pas, mais démentit expressément le mensonge officiel.
N’importe. L’élan était donné. Le crédule Dombrowski était en avant. Bonaparte ne craignait qu’une chose, l’enthousiasme qui le forcerait de se prononcer. Il arrive à Varsovie, comme un coupable, dans l’ombre d’une soirée d’octobre. Vu aux flambeaux, il était, non plus le Bonaparte jauni et travaillé de flammes, des grandes batailles d’Italie, mais blême et qui déjà tournait à la graisse pâle.
Tous pleuraient. Lui, il passe, sombre, silencieux. Descendu à l’hôtel de ville, pour réponse aux harangues émues, il parle du climat : « Qu’il y a de la boue dans ce pays ! » Puis brusquement : « Messieurs, il me faut pour demain tant de blé, tant de riz. »
A quoi il ajouta une parole terrible, qu’on a rapportée diversement, mais qui serra le cœur : « Point d’excuses. Sinon je vous laisse au bâton russe. Je mets le feu, et je m’en vais ! »
D’autres assurent qu’il dit ce mot sauvage : « Il me faut votre sang ! » On frémit, et il répéta : « Ce qu’il me faut, c’est votre sang. »
Mot digne des barbares idoles du Mexique ou de Carthage. Alors une belle Polonaise, épouvantée pour la Pologne, crut adoucir son cœur, se donna au vampire.
Elle revint encore en 1814 à Fontainebleau quand il s’empoisonnait. Il lui ferma sa porte. Et même à Sainte-Hélène, il a fermé son cœur aux Polonais, ne reconnaît pas leurs services.
Mais que pensait l’armée ? Les boues et l’aspect pauvre du pays lui déplaisaient.
Et cependant plusieurs parlaient pour la Pologne. Non seulement Murat, toujours à l’affût d’une royauté. Mais Davout, tête froide, esprit pratique, qui voyait ce qu’on pourrait tirer d’un tel enthousiasme en présence de l’armée russe qui s’avançait. Bonaparte alléguait qu’il ne fallait pas s’attirer l’Autriche sur les bras en encourageant la Pologne.
Dans la réalité, ce qu’il craignait, c’était en secouant la flamme de laisser tomber une étincelle sur l’armée française elle-même.
Il croyait comme le czar, que la Pologne, était un foyer révolutionnaire, mais ne négligeait rien pour persuader aux Français que c’était un pays tout aristocratique : une noblesse, des serfs, point de peuple.
Chose fausse, ou fortement exagérée. D’abord, il y avait un peuple industriel dans les villes. Nous avons les Mémoires de Kilinski, le héros cordonnier de Varsovie. Et de nos jours, madame de Choiseul a peint l’effervescence patriotique des ouvriers de Vilna.
Pour la noblesse, c’était moins une caste qu’un grand peuple. Dans les guerres turques, la masse des innombrables cavaliers polonais, tout ce qui portait la lance avec sa petite flamme, était noble, sans difficulté. Aujourd’hui la noblesse se trouve même aux moindres conditions. Un de mes amis qui fit ce voyage, il y a dix ans, demanda combien il y avait de nobles dans la province. Il y en avait douze cent mille. Le valet d’écurie qui lui tirait les bottes était un noble.
Les gens même qui n’en sont pas là, qui ont un peu de terre, sont souvent très pauvres, n’ont qu’un seul paysan, et s’ils l’affranchissaient, mourraient de faim.
Les grands seigneurs ont toujours été fort généreux pour les affranchissements. J’ai lu[86] un beau livre in-4o avec de belles gravures (imprimé en Italie) à la gloire d’un Czartoryski du dernier siècle qui avait affranchi 500 000 serfs.
D’autres, moins riches, ont voulu quelquefois suivre ce bel exemple. Mais les nouveaux maîtres de la Pologne ne le permettaient pas, prétendaient qu’ils s’adressaient aux masses pour les soulever. Voilà ce qui a retardé l’affranchissement chez la plus généreuse nation du monde.
Il ne faut pas être dupe des mots. La Pologne, avec des millions de nobles, était une démocratie. C’est ce que montre à merveille l’antipathie de Bonaparte pour elle. Il y sentait la liberté.
CHAPITRE XII BATAILLE D’EYLAU (8 FÉVRIER 1807)
Napoléon dit une chose très juste qui explique les difficultés de cette campagne : « On ne compte que quatre éléments ; ces contrées m’en ont fait connaître un de plus, la boue. » Il est vrai que la Russie et toutes les contrées voisines vers l’ouest sont, aux saisons intermédiaires, printemps, automne, presque impossibles à traverser.
C’est là ce qui arrêta le plus la grande armée. Ajoutez-y le siège important de Dantzig, où il employait trente mille hommes. Ajoutez-y les propositions fallacieuses de l’Autriche, que le Corse Pozzo poussait fort à la guerre, mais qu’une insurrection des Polonais de Galicie eût bien embarrassée.
Alexandre, en guerre avec la Perse et la Turquie, demandait en vain aux Anglais un emprunt de cent vingt millions. Faute d’argent, les forces russes étaient paralysées. Le czar tenta en vain de donner à la guerre un effet religieux, un aspect de croisade, disant que Bonaparte avait prêché le Coran au Caire.
Comment le croire, lorsque parmi les généraux on voyait Benigsen, le célèbre assassin qui fit achever Paul. C’était un Hanovrien fort doux, dit madame de Choiseul. Fézensac, qui, prisonnier, mangeait à sa table, cite de lui un mot qui prouve et sa dévotion, et son attachement à la reine de Prusse dont le parti alors puissant à Pétersbourg le soutenait. Sans doute c’est par sa faveur qu’un Allemand, ainsi noté, fut nommé général en chef.
Comment Alexandre, cœur tendre, religieux, et qui croyait à l’intervention de Dieu dans les affaires humaines, risqua-t-il de confier son armée, la responsabilité d’une si grande guerre, à cette main sanglante qui depuis si peu de temps (cinq années seulement) avait commis ce crime ? On ne peut le comprendre.
Quoi qu’il en soit, Bénigsen, se retirant toujours jusqu’au 7 février, se trouva le 8 devant les nôtres, entre Kœnigsberg et Eylau, fut forcé de combattre. Il avait détaché ce qu’il avait de Prussiens sous le général Lestocq pour couvrir une petite place. Ce qui étonne, c’est que Napoléon, pour la première fois infidèle aux principes qu’il avait jusque-là si magnifiquement démontrés, au lieu de se concentrer et de faire des masses, se divisa, détacha Ney pour courir après Lestocq et le petit corps prussien. Cela faillit lui être fatal. Car les Russes, avec un élan et une persistance admirables, ayant pris, repris plusieurs fois le village d’Eylau, anéantirent le centre de Bonaparte. De la division Augereau qui le formait, il resta à peine mille hommes. Les Russes, d’une ardeur héroïque, arrivèrent même au pied de l’éminence (le cimetière d’Eylau) où se tenait l’empereur. Il en fut étonné, s’écria : « Quelle audace ! »
Il avait avec lui l’artillerie de la garde, qui vomit tous ses feux. Et comme Bénigsen avait placé ses Russes en longues colonnes, chaque coup en emportait des files. Napoléon dut regretter alors d’avoir éloigné Ney.
Ici se place le curieux récit de M. de Fézensac, tout jeune aide de camp, à qui Napoléon confia la mission si urgente et si importante d’aller chercher au plus tôt Ney.
Cet enfant seul pour messager dans une nécessité pareille ! Le soir sur cette plaine neigeuse, et pleine de verglas, ne sachant le chemin, il n’ose dire à l’empereur (si redouté et toujours en colère) son embarras. Heureusement il a vingt-cinq louis ; il achète un cheval pour remplacer le sien, qui est fourbu. Heureusement il rencontre un officier qui sait la route. Heureusement il ne rencontre point de Cosaques.
Voilà la prévoyance de l’empereur, qui veut que la fortune le serve, sans qu’il y soit pour rien.
C’est déjà l’histoire de Waterloo, son peu de soin pour avertir Grouchy.
Mais Ney fut plus heureux. Le messager, à la longue arrive, le trouve et l’avertit. Il était temps. Déjà les Prussiens de Lestocq étaient arrivés au champ de bataille, en ligne avec Bénigsen, depuis quatre heures du soir.
La cavalerie française avait tourné la gauche russe. Ney, avec son élan ordinaire, décida la retraite de Bénigsen, qui, en bon ordre, se dirigea vers Kœnigsberg.
Grande leçon pour Bonaparte. Pendant qu’il attendait Ney, il ne fut sauvé que par les décharges rapides de l’artillerie de la garde, qui démolissait l’armée russe.
Il n’y eut jamais un plus funèbre champ de bataille. Tant de sang sur la neige ! Ney haussa les épaules, dit : « Tout cela pour rien ! »
Et Napoléon même, voyant les siens fort sombres, s’associa à leur émotion, disant : « Quel fléau que la guerre ! » (Mot que le peintre Gros a traduit dans son beau tableau).
On pourrait dire que tous étaient hors de combat, de froid, d’horreur, incapables de bouger. Lepic, grenadier à cheval, homme de fer et gigantesque, cherchant encore le lendemain des ennemis à combattre, ne trouva guère que des Cosaques attardés. Donc on se déclara vainqueur, on resta maître de ce champ de cadavres.
Le soir, Napoléon invita à sa table les officiers de l’artillerie, qui l’avaient sauvé. « Quel lugubre repas ! » m’a dit l’un des convives. « Pour aller souper chez l’empereur, nous passions entre deux montagnes de corps, de membres mis en pièces, des bras, des têtes, hélas ! celles de nos amis. Personne n’avait faim, comme on peut croire. Mais ce qui dégoûta encore plus et mit le comble à la nausée, c’est que chacun, en ouvrant sa serviette, y trouva un billet de banque. »
« Telle était la délicatesse de l’empereur. Il nous payait comptant la mort de nos amis. On répandait que pour la prise de Dantzig, Lefebvre aurait eu un paquet de vingt-cinq millions. Et le soldat disait en voyant ces petits rouleaux : « C’est du chocolat de Dantzig. »
CHAPITRE XIII FRIEDLAND (JUIN 1807). — DÉCOURAGEMENT D’ALEXANDRE
L’empereur Alexandre disait qu’il était né pour une condition privée. Et, en effet, les grands événements de son règne s’expliquent par sa vie intérieure, les fluctuations de son âme, qui toujours a nagé entre l’amour, le mysticisme.
Ce qui étonne dans cette âme allemande, où tout semblait devoir être nuancé, autant que nuageux, c’est la brusque finale que prennent parfois ses passions. Par exemple cette poésie romanesque, qui, de 1802 à 1807, l’asservit aux intérêts de la Prusse, et que ses jeunes amis (Polonais, Russes) lui reprochent courageusement dans la lettre (déjà citée) de Czartoryski, cette poésie finit tout à coup. On verra que dans son grand accord de Tilsitt avec Napoléon, il accepta, chose choquante, une dépouille de la Prusse.
Et cela, immédiatement après la bataille de Friedland. Étonnant changement moral qui aide à expliquer les événements militaires, étranges, précipités, obscurs.
Le Hanovrien Bénigsen, jalousé et haï des généraux russes, avait certes besoin que le crédit de la reine de Prusse durât encore[87]. Son crédit finissait. C’est ce qui le fit sortir du sage système de temporisation où il comptait d’abord « user, limer Napoléon ». Ajoutez que les Russes, dans leur orgueil, leur grand courage qu’ils avaient montré à Eylau, étaient indignés d’être réduits par cet Allemand à une position défensive.
Et même d’une défense assez malheureuse : ils venaient de perdre Dantzig, et la fin de ce siège donnait trente mille hommes de plus à l’armée de Napoléon. Les soldats russes, ennuyés, découragés et mal nourris, se voyant près de leur frontière, désertaient[88], chose rare, s’abritaient chez les paysans.
Bénigsen, n’ayant plus Dantzig, au défaut de places fortifiées, s’était fait un camp retranché, très fort, à Heilsberg ; mais n’avait pu le garnir suffisamment de vivres. Alors, cet homme si prudent, adoptant une méthode tout opposée, fit un coup à la Souvarow, mit les Russes à même de montrer de l’audace.
Les deux armées suivaient en face les bords de deux rivières. Et Napoléon, contre son usage, et sans doute se conformant aux localités difficiles, faisait défiler les différents corps d’armée à d’assez grandes distances. Les Russes en voient défiler un, à peu près seul. Cela leur donne envie ; ils croient le prendre, se précipitent. C’était celui de Ney. Cet homme, si bouillant, montra un sang-froid extraordinaire, reçut fermement l’avalanche, fut secouru bientôt. Les Français à leur tour suivirent les Russes, mais furent repoussés avec perte du camp retranché d’Heilsberg.
Le lendemain, c’est Lannes que les Russes entreprennent d’enlever, assez étourdiment, ayant séparé leur armée, dont une moitié avait la rivière dans le dos. L’empereur ne pouvait croire à une telle témérité, nulle retraite que par les ponts de Friedland. Ney est lancé, et quoique la garde russe résiste et l’ébranle un moment, Ney et Dupont s’emparent de Friedland en flammes. Là un sauve qui peut général, un affreux pêle-mêle où nos ennemis s’écrasent en fuyant vers l’unique issue.
En tout vingt mille Russes hors de combat, avec dix mille Français.
Grand revers. Mais je crois qu’Alexandre s’en exagéra la portée. Il fit border maladroitement la rive de son Niémen par ses Tartares, ce qui aurait fait croire que la grande Russie était désarmée, puisqu’on avait recours aux faibles armes, arcs et flèches, de ces barbares.
Il avait montré à Austerlitz la même promptitude à se décourager. Ici, il était plus atteint. Les Anglais refusaient l’argent, et les six cent mille hommes de la milice russe n’avaient pu se lever.
Tous ces malheurs lui venaient de la source indiquée par Czartoryski. Appelé par la Prusse et invoqué par elle comme défenseur et comme arbitre de l’Europe, il s’était laissé entraîner par une influence personnelle, mais toujours avec peu d’efficacité. A Austerlitz, il était venu tard, et avait combattu avant d’être au complet. De même à Iéna, il n’était arrivé au secours de son alliée que fort tard, quand tout était perdu. Et ses deux grandes batailles d’Eylau et de Friedland n’avaient rien réparé ; au contraire, elles ouvraient la Pologne.
Irrité contre lui-même et de sa maladresse, il en voulait aussi à l’Angleterre, et même quelque peu à la Prusse, dont les malheurs avaient causé les siens. Enfin, il en était à cet état bizarre où l’on rejette violemment tout ce qui plut jadis, et où l’on aime moins ses amis que ses ennemis.
CHAPITRE XIV TILSITT. — LE PARTAGE DU MONDE EUROPÉEN (1807)
Les triumvirs de Rome, assemblés dans une île, firent, dit-on, le partage du monde romain. Ce fut chose insensée. Cependant, elle avait ceci de spécieux qu’au moins ils partageaient un monde très connu, fort lumineux alors, qu’ils avaient sous la main.
Au partage de Tilsitt, ce fut tout autre chose : Bonaparte partageait un monde qu’il ne connaissait pas.
Il ne connaissait guère les grosses masses de Russie contre lesquelles bientôt il alla se heurter.
Fort peu la Pologne dont il aurait pu se servir.
Pas davantage la grande Allemagne qu’il écrasait, pressait, jusqu’à la revanche de Leipsick.
Ce qu’il connaissait moins encore, quoi qu’on ait dit, c’était la France même. Il y avait en elle une forte dualité. Pendant qu’une certaine France, toute active qu’il précipitait aux armées, le suivait avec une furie qu’on pouvait croire encore enthousiaste, la grande majorité, la France du travail, le regardait faisant ses grands tours d’acrobate, croyait à chaque année le voir tomber de la corde tendue, et chaque fois disait lassée : « Quoi ! ce n’est pas encore fini ? »
Que voulait-il au juste ? Toute sa vie son rêve avait été la conquête de l’Orient. Il semblait croire que, maître de la Turquie, par la Perse, on arrivait tout droit à l’Inde anglaise. Il ne tenait pas compte de ces espaces énormes. Cependant, à Tilsitt, appréciant mieux la puissance russe, il en fit moins abstraction et proposa un partage de la Turquie. Mais quand il vit le czar y consentir sans peine il comprit qu’il ferait un marché de dupe, et que le partage ne se ferait qu’en apparence, lui si loin et la Russie si près, elle prendrait tout.
Alors, il tourna tout à coup, et avec la facilité de sa grande imagination, il prit l’Espagne en rêve, avec le Portugal, l’Amérique espagnole, les mines du Potose, comme Napoléon III a pris le Mexique.
Alexandre avait demandé un armistice. Napoléon négocia une entrevue.
Il espérait capter le czar, l’amener à tout prix au grand but qui faisait son rêve, sa passion : l’abandon de l’alliance anglaise, la fermeture du monde russe au commerce anglais.
Il comptait, à la lettre, envelopper, fasciner Alexandre, exercer sur lui ce prestige qui ne lui avait jamais manqué.
Il avait plusieurs choses qui eussent dû lui faire tort. Il était peu harmonique, dissonant, intempérant en gestes et en paroles, souvent emphatique, souvent trivial, comme l’a dit l’auteur de son meilleur portrait, M. de Pradt qui l’appelle : Jupiter Scapin[89].
Et en effet, celui qui eût eu le sang-froid de l’examiner bien, sans penser à sa renommée, eût surpris par moments des tons faux, criards et vulgaires, qu’on ne trouve que dans les piètres comédiens.
Néanmoins, il avait conservé encore en 1807 ce caractère, ce don qui avait tant fait pour sa fortune, le mordant méridional.
Mais cette faculté lui était-elle propre plus qu’à d’autres méridionaux ?
Masséna, son égal pour les dons militaires, s’était de bonne heure assimilé à la France jacobine, et paraissait un rustre. Le béarnais, Bernadotte, était et paraissait trop un homme fin. Bonaparte eut une chose qui d’abord l’embarrassa fort ; il parlait au plus mal le Français, même l’Italien[90]. C’est ce qui fit croire d’abord à Barras, à Carnot, qu’il pourrait aller bien loin, et engagea à le favoriser. Il garda très longtemps ce bégayage.
En 1807 il avait conservé peu de signes de son origine italienne. Guéri de la maladie de peau qu’il avait eue longtemps, il devenait gras, un peu blanc, prenait un visage plus français. Mais il avait déjà perdu de sa flamme primitive, « de l’âcreté du sang qui, disait-il, fait gagner les batailles ». Il commençait, à vrai dire, « sa descente ».
A juger ses batailles d’Eylau et de Friedland, quoique la dernière fût une grande victoire, on peut dire qu’il baissait.
Soit négligence, soit orgueil, il n’y montra pas beaucoup de prévoyance. Et, s’il finit par vaincre ce fut en se corrigeant, et après coup.
Il le disait lui-même : « Je suis âgé. Alexandre qui est plus jeune profitera. »
Ce qui restait très fort en lui malheureusement, ce n’était plus son positif admirable, l’attention sérieuse à tout détail, dont il avait fait preuve dans ses guerres d’Italie. C’était une imagination de plus en plus exagérée et fausse, qui devait à la fin l’entraîner, le précipiter.
Cette imagination lui fit prendre pour l’entrevue des précautions qu’on trouva excessives. Il ne s’y hasarda que sur un radeau parfaitement découvert, au milieu du fleuve, entre les deux armées.
Il n’osa pas manger chez Alexandre ; une fois, il demanda du thé seulement, mais n’en but pas. Alexandre ne se fâcha point de cette prudence, et mangea plusieurs fois chez Napoléon.
Celui-ci se souvenait de la mort de Paul, voyant à côté d’Alexandre, Bénigsen, celui qui selon le récit prussien, les engagea à persévérer et à achever leur victime.
Certainement Alexandre n’eût pas ordonné un crime. Mais si quelqu’un de ces serviteurs si zélés, eût immolé Napoléon, comme Paul, Alexandre eût été indigné, eût pleuré sans doute, mais reconnu le doigt de Dieu, la vengeance du duc d’Enghien.
Tels sont en effet les mystiques. Sa mère et lui se résignèrent en pleurant à un fait, regrettable sans doute, mais qui les mettait sur le trône.
Revenons à Tilsitt :
Napoléon fit crier aux nôtres : « Vive le Czar ! » Et frappé de l’extérieur charmant d’Alexandre, s’écria : « Apollon ! »
Il croyait d’autant plus que cette belle et féminine figure serait aisément fascinée, opposerait peu de résistances à ses projets.
Alexandre débuta par le mot qu’il savait être le plus agréable : « Je hais les Anglais tout autant que vous. »
« Si cela est, la paix est faite », répliqua Napoléon.
Dès lors, l’effusion d’une si nouvelle amitié, n’a plus de bornes. — Et c’est le vainqueur qui offre tout.
D’abord, plus de Pologne, sauf le tout petit duché de Varsovie, enlevé à la Prusse, pour le donner à un Allemand, le roi de Saxe.
Alexandre se laisse donner par cet ami nouveau, si généreux, la plus précieuse dépouille de son alliée la Suède : la Finlande, tant convoitée de la Russie, depuis Pierre le Grand, comme la possession la plus désirable et nécessaire même, pour abriter Saint-Pétersbourg. La Finlande, ce roc, ce granit qui vaut un diamant, Alexandre la laisse enlever à son ami, et la prend pour lui-même, de la main de son ennemi.
Napoléon, de plus, lui abandonne ses amis d’Orient. Il ne défendra pas la Perse qu’il vient de soulever, ni la Turquie, notre plus ancien allié, qu’hier encore il a promis de soutenir. La Russie lui prendra les deux Principautés, Moldavie, Valachie, c’est-à-dire le Danube.
« Si la Turquie refuse ?… Eh bien, on prendra la Turquie elle-même »
Tout ce riche butin pour une promesse difficile à tenir : qu’Alexandre fermera la Russie aux marchandises anglaises.
Et la France, que prendra-t-elle ? On ne lui reconnaît guère que ce qu’elle a déjà dans les mains, la Hollande, Naples, et le petit royaume de Westphalie, composé des provinces prussiennes de l’ouest au profit de Jérôme, enfin Rome que Bonaparte prend au Pape, de plus le Portugal, qu’il va envahir, tient déjà.
On croit que Napoléon ne cacha pas ces projets sur l’Espagne, ce qui rassura d’autant plus Alexandre et lui permit de donner carrière à ses espérances en Orient.
Comme on l’a dit, Napoléon donna, Alexandre promit. Napoléon s’était joué lui-même.
CHAPITRE XV L’ARRIÈRE-SCÈNE DE TILSITT. — COMMENT LA RÉSISTANCE NAISSANTE PROFITE DE L’AVEUGLEMENT DE NAPOLÉON
Alexandre qui était venu à Tilsitt inquiet, hésitant, vit bientôt qu’avec la passion qui possédait Napoléon et l’aveuglait, c’était lui, Alexandre, qui était maître de la situation.
Bonaparte les yeux toujours fixés sur l’Angleterre, son irréconciliable ennemie, n’avait qu’une pensée, l’exclure de plus en plus du continent, lui fermer tous les ports, l’affamer dans son île, lui faire crier merci ! Cette unique préoccupation le rendit coulant pour tout ce qui regardait l’Allemagne. Il eût pu en finir avec la Prusse. Bonaparte le devait dans son intérêt personnel. Il était dangereux de laisser à l’Angleterre cette prise sérieuse qu’elle avait pour soulever l’Allemagne.
Cependant Alexandre obtint un adoucissement à la sentence de mort qui semblait prête à tomber sur la Prusse. Le désir de Bonaparte de gagner la Russie, d’empêcher le czar d’entrer dans la coalition qu’il redoutait, l’amena à lui complaire. Alexandre fin, doux et rusé, pour persuader Napoléon qu’il ne s’intéressait à la Prusse mutilée, réduite à son vrai nom prussien que par un souvenir de cœur, accepta une part de la Pologne que Bonaparte arrachait à la Prusse. On put croire d’autant plus qu’Alexandre n’entendait recevoir qu’un dépôt, qu’on vit arriver à Tilsitt après ces arrangements le roi et la reine de Prusse. Celle-ci, courageuse, n’hésita pas, pour son pays, pour son mari, à venir en personne dans cette réunion qu’eût fuie une autre femme. Avec la confiance, l’audace que donne la beauté, elle soupa près de Napoléon. La fierté de son attitude qui disait trop bien ses pensées, eût bien pu gâter tout. Napoléon lui offrant une rose, elle dit hardiment : « Est-ce avec Magdebourg ? » En demandant cette grande place de guerre, l’arsenal de la Prusse, elle avait l’air de préparer une revanche d’Iéna, de dire : « Avec la rose, donnez-moi une lame pour vous percer le cœur. »
Déjà on signalait à Napoléon les changements étranges que la Prusse depuis sa défaite, s’imposait dans les provinces qu’elle avait pu garder. Le parti noble des jeunes officiers, violemment accusé par la bourgeoisie de la défaite d’Iéna, se trouva si faible qu’il ne put empêcher une révolution fort sagement bourgeoise qui se fit en hâte, furtivement, si l’on peut dire, sous les yeux de l’ennemi.
En deux mois, un seul homme, Stein, ex-employé de Frédéric qui avait voyagé en Angleterre, fit ces grands changements. On lui avait donné un pouvoir tel qu’aucun homme n’avait eu encore ; il fut chargé tout à la fois de l’intérieur, de l’extérieur.
Le voisinage de Varsovie, la contagion des réformes françaises, obligeaient à faire quelque chose[91]. Le peuple n’était nullement révolutionnaire. Il aimait le roi, comme une personne bienveillante et inoffensive.
Donc, on put faire sans danger toute réforme et municipale et civile, toujours au nom du roi.
Dans ces réformes, il est dit que les bourgeois peuvent acquérir du bien noble, et morceler les grands domaines. A partir de 1810, le servage sera aboli.
Aux vieilles corporations municipales, intéressées et immuables, qui s’éternisaient dans leur privilège lucratif, on substitue des municipalités gratuites, éligibles tous les ans sous la présidence d’un inspecteur royal, et qui auront à leur tête deux bourgmestres dont le roi nommera l’un.
Ainsi, pour rassurer le peuple contre la noblesse, on met partout le roi, comme tuteur des libertés publiques[92].
En même temps, un nouveau ministre de la guerre, le Hanovrien Sharnhorst, ouvre à la bourgeoisie les grades supérieurs de l’armée, supprime toute exemption de service.
A ce mot-là l’armée, les agents de Napoléon (Davout, Daru) ouvrent pourtant l’oreille. Pourquoi ? C’est que la Prusse, par le traité, ne peut entretenir que 42 000 hommes. Alors elle imagine ce roulement rapide qui remplace sans cesse les recrues exercées par des recrues nouvelles, et qui en peu d’années va former deux cent mille soldats pour la bataille de Leipsick.
Comment Napoléon ne voit-il pas cela ? « Il faut, se dit-il, bien du temps pour former des Allemands et en faire des soldats. »
Toute la prévoyance de ses agents se réduit à demander l’expulsion de Stein qui se réfugie en Russie, où il trouvera un champ plus vaste, plus ténébreux, à exploiter.
Transporté sur ce théâtre, en vrai politique, il alterna ses moyens.
Avec Arndt et les rationalistes allemands, il organisa le Tugendbund que répandit le Poméranien Jahn, association désavouée par le roi, mais qui travaillait pour lui.
D’autre part, Stein trouvant dans le Nord les illuminés, se lia avec eux et se mit sous la protection de l’impératrice mère[93].
Pendant qu’en Prusse, l’éducation du jeune homme devient pour l’avenir une puissante machine de guerre, dans la ténébreuse Russie, la réaction prépare une machine non moins redoutable.
L’impératrice mère qui tous les ans s’enfermait au tombeau de Paul et restait toujours fort troublée de ce souvenir, imagina comme bonne œuvre et pour tranquilliser sa conscience de créer un institut de cinq cents jeunes filles, qui, élevées pieusement et bientôt femmes et mères, répandraient les bons principes anti-français dans la société. Ceux qui savent combien la femme est puissante en Russie, comprendront bien la portée de ce grand instrument de réaction[94].