LIVRE VI RESTAURATION. — LES BOURBONS
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CHAPITRE PREMIER LA CHARTE. — LOUIS XVIII (1814)
Si les Bourbons, inférieurs à Bonaparte en tant de choses, avaient montré qu’ils ressemblaient tant soit peu à leur Henri IV par le cœur, on les eût tenus quittes du reste.
Leur rôle était plus facile qu’on ne l’a cru. La France, après ce règne terrible, avait faim et soif de bonté, était crédule aux moindres signes qui auraient pu l’indiquer. Des occasions solennelles se présentèrent, et froidement, maladroitement, les Bourbons les manquèrent toutes. La condamnation à mort de Ney, les fureurs royalistes du Midi, donnèrent ces occasions dont on ne profita pas. Mais surtout l’occasion si naturelle d’intervenir, de faire ménager le sang dans les affaires italiennes, espagnoles, où ces peuples nous tendaient les bras, espéraient dans l’intervention compatissante de nos rois.
Les Bourbons ne firent rien pour eux.
La branche cadette, qui avait tant de vertus personnelles, ne montra pas plus de bonté. En Italie, en Pologne, quel essai d’intervention ? La répression sanglante de Saint-Merri et son durable succès indiquèrent longtemps d’avance comment une autre dynastie gagnerait, le 4 décembre 1852, sa victoire, non moins durable, et qui n’a fini que par les infamies de Metz et de Sedan.
Ainsi pendant soixante ans, sous trois royautés différentes, ce siècle fit lentement une grande œuvre qui restera : « L’effacement de la légende qui, si longtemps, fit croire au cœur royal, à la prétendue bonté que recèle, disait-on, le cœur des rois. »
Ce que la logique ne faisait pas, l’expérience le fit. Et ce siècle marcha définitivement, non pour la France seulement, mais pour l’Europe et le monde, « vers la République, vers le self-government, le gouvernement où l’homme, devenu majeur, fera désormais ses affaires lui-même ».
C’est l’histoire du siècle en deux mots. Il sera nommé le siècle où commença pour le monde, la majorité de l’homme.
Les historiens royalistes de la Restauration, dans leurs récits prolixes, abrègent et obscurcissent, tant qu’ils peuvent, le fait principal. Louis XVIII fit-il la Charte de son propre mouvement, comme le disent Capefigue et autres ? Ou bien, comme le dit Lamartine avec plus de vraisemblance, la fit-il malgré lui, pour obéir au plus puissant des alliés qui, sans cette concession, ne croyait pas que ce pays si agité pût accepter tout à coup le repos ? L’empereur Alexandre disait que, sans cela, il n’oserait évacuer la France, ou que, du moins il laisserait trente mille hommes à Paris.
Louis XVIII qui venait d’Angleterre, avait remercié le prince régent comme l’auteur unique de sa restauration. Les Anglais sont sujets à croire que le gouvernement représentatif, fruit naturel du sol anglais, est trop au-dessus de la France.
D’autre part, les émigrés, leur prince, le comte d’Artois, ne rêvaient rien que le rétablissement de l’ancienne monarchie. Ils se figuraient que la France était heureuse de venir à eux, de se livrer sans conditions.
Je me rappelle encore ce 18 avril 1814, un jour de printemps admirable, où le comte d’Artois entra à Paris. Sa figure aimable, béate, usée et niaise, était parfaitement inconnue à cette foule. Mais on ouvrait fort les oreilles aux mots qu’il prononçait avec ses royalistes : « Plus de conscription ! Plus de droits réunis ! »
Le roi podagre qui le jalousait fort, l’avait envoyé en avant, dans l’espoir bien fondé qu’il ferait tout d’abord quelque sottise, des promesses impossibles à réaliser. De plus, qu’il aurait l’odieux de certaines mesures auxquelles nous condamnait notre situation, par exemple, la remise de tant de places fortes, de garnisons que nous avions encore dans toute l’Europe, avec un immense matériel. C’est ce qu’il fit, en effet, sans même réclamer ce qui provenait de l’ancienne France, des dépôts de la Fère, Valence, etc.
Mais ceux de son parti, les émigrés, charmés de rentrer à tout prix, ne lui en surent pas mauvais gré, et il resta toujours leur Henri IV, au grand chagrin de Louis XVIII. Jadis, pour se rendre populaire, il avait simulé des tendances constitutionnelles, mais en 1814 voyant d’Artois d’autant plus accepté des royalistes qu’il ne promettait rien que la royauté absolue, il se garda bien d’offrir des libertés qu’on ne lui demandait pas. Il lui semblait plus beau de dire qu’il ne faisait que continuer son règne à de nouvelles conditions.
Les historiens royalistes admirent fort la hauteur, la grandeur de courage avec lesquelles il résista à son bienfaiteur Alexandre.
Il faut le dire, à l’honneur de la nature humaine, le czar ayant eu le bonheur immense de renverser Napoléon et d’entrer à Paris, tenait à faire à Dieu l’hommage de son succès par une conduite admirablement magnanime. Il semblait demander pardon d’avoir vaincu. Non seulement il respecta nos monuments, mais il nous laissa même le fruit de nos victoires. Dans sa visite aux Invalides, voyant ces vieux soldats tout tristes, il eut l’idée chevaleresque et délicate de leur restituer les canons russes qu’ils avaient pris jadis à Austerlitz.
La seule chose où Alexandre se montra russe, et qu’il fut sans doute obligé d’accorder aux siens comme l’expiation de l’incendie de Moscou, ce fut de faire célébrer une messe russe sous les fenêtres de la place de la Révolution. Du reste, il se montrait attendri, respectueux pour Paris, comme capitale de la civilisation occidentale[121].
Il marchait entouré d’une élite des hommes supérieurs de l’Europe, les Humboldt, les Capo d’Istria et Pozzo qui, comme Corse, réclama sa qualité de Français. En venant et passant par Sceaux, il y avait retrouvé son ancien précepteur, le grand patriote Suisse, César de Laharpe.
Alexandre revenait aux jours de sa jeunesse, aux rêves dont Czartoryski l’avait jadis entretenu. Au reste, l’acte incohérent qu’on appela la Charte et que Louis XVIII fit écrire par Beugnot et l’abbé de Montesquiou, ne ressemble pas mal à celle que les deux amis avaient autrefois préparée pour la Pologne.
Mais en donnant ces libertés, le roi y joignait un mot qui semblait les retirer toutes. Il disait qu’il les « octroyait ».
Ainsi la souveraineté du peuple, le mot que Bonaparte employait si souvent, le nouveau roi n’ayant pour lui nul prestige et nulle gloire, croyait arrogamment pouvoir le supprimer.
Tout Parisien a le vif souvenir de cette génération qui escortait le czar. M. Alexandre de Humboldt, après tant de voyages, demeura de longues années au quai du Louvre, comme au lieu le plus habitable de la terre.
C’était une génération non seulement plus éclairée, mais même plus humaine et plus bienveillante au total, que toutes celles qui ont suivi.
Capo d’Istria travailla bientôt à faire en Grèce ce que Laharpe douze ans auparavant avait fait en Suisse, au moins dans son pays natal, le canton de Vaud.
Il semblait qu’un vieillard exilé si longtemps et propre frère du martyr du parti, dût inspirer respect, surtout aux royalistes.
Mais la mine fleurie de Louis XVIII, son brillant embonpoint annonçaient trop qu’il avait pris peu d’intérêt aux malheurs de Louis XVI. On savait même qu’il avait eu grande part à ceux de la reine, étant l’instigateur, sinon l’auteur des terribles pamphlets anonymes qui avaient tant contribué à la déshonorer, à déconsidérer le trône. Il avait la réputation d’un parfait égoïste.
Des légendes gastronomiques couraient sur lui, sur les pyramides de côtelettes qu’on lui échafaudait et dont il ne mangeait que la dernière, celle d’en bas, qui recevait tout le jus.
La pléthore, effet naturel d’une vie gourmande et immobile, l’aurait rendu malade si on n’y eût pourvu par des cautères. Ces dérivatifs lui gardèrent un fort beau teint et d’étranges regains de jeunesse.
Louis XVIII en arrivant avait fait une grosse sottise, une maladresse qui sembla une déclaration de guerre à l’armée, un mépris singulier de l’honneur national. Bonaparte tenait en prison le général Dupont, qui avait fait la capitulation de Baylen. On fait sortir ce prisonnier, on le nomme ministre de la guerre.
Les Bourbons s’isolèrent eux-mêmes, ils éloignèrent de Paris ce qui restait de la garde impériale, composèrent les gardes du corps uniquement de jeune noblesse. De là des duels, des disputes avec les officiers qu’on mettait à la demi-solde. Ces jeunes gens et la garde nationale à cheval constituaient pour le roi une assez pauvre défense. Braves comme individus, ils valaient peu comme corps militaire. Et le jour du danger, on les vit disparaître presque tous.
Si les Bourbons avaient conspiré pour Bonaparte, ils n’auraient pas mieux fait. Cependant les bonapartistes n’osèrent se montrer tout d’abord. Le grand mouvement de la presse commença par les patriotes, Carnot, et les rédacteurs du Censeur, MM. Comte et Dunoyer. Le premier lança un pamphlet où il lavait les régicides. Le Censeur entreprit sérieusement de mettre le gouvernement sur la ligne de la constitution. Enfin parut le Nain jaune, petit journal où le bonapartisme se dévoila, essaya des traits satiriques contre ce gouvernement ridicule, incapable.
CHAPITRE II LES CENT JOURS
Chacun sentait très bien que Louis XVIII ne durerait guère, qu’un vieillard fort peu sobre pouvait avoir tel accident subit qui transmettrait le trône au comte d’Artois, jouet du parti rétrograde. Celui-ci, malgré sa douceur naturelle, ses qualités aimables, devait certainement être entraîné, par la meute insatiable de l’émigration, dans les voies espagnoles, le système de confiscation pratiqué par Ferdinand VII.
Perspective effrayante, qui explique parfaitement la facilité avec laquelle tant d’honnêtes gens qui venaient de vouer leur foi aux Bourbons, accueillirent Bonaparte quand il revint de l’île d’Elbe. L’Histoire a tenu trop peu de compte de tout cela, et a durement reproché à la France, à ses héroïques soldats, à Ney, par exemple, une versatilité qu’expliquait très bien le changement des Bourbons, et disons mieux, leur perfidie à fausser, à trahir la Charte qu’ils venaient de donner.
La Russie et l’Autriche avaient risqué beaucoup en laissant Bonaparte en Europe, en le mettant à l’île d’Elbe, près de la France et près de l’Italie. Les Anglais, au contraire, voulaient plutôt le reléguer au sein des mers australes, et de bonne heure leurs journaux regrettaient qu’on ne l’eût pas mis à Sainte-Hélène.
Telle était aussi la pensée des intrigants qui songeaient à associer la France avec l’Espagne ; ils n’auraient pas osé suivre ce mouvement si la Russie, l’Autriche, fussent restées à même d’évoquer l’ombre terrible du rivage de fer de l’île d’Elbe. Une chose toutefois faisait croire aux Bourbons, aux alliés en général, le retour de Bonaparte impossible, c’était le récit des commissaires qui l’avaient conduit et sauvé des populations provençales, si irritées. Il avait donné des signes d’une peur si naïve, qu’on ne pouvait pas croire qu’il bravât encore ce danger.
Mon beau-père, homme plein d’imagination et de cœur, s’était épris du héros malheureux, et s’était fait à l’île d’Elbe l’un de ses secrétaires, lui lisant et lui traduisant les journaux anglais et autres[122]. Il lui atténuait les injures, insistait plutôt sur les renseignements utiles qu’on en pouvait tirer. Mais ce qui, je crois, le lança dans son entreprise téméraire, ce fut moins les renseignements vagues qu’il eut par Dumoulin, Chaboulon, d’après Bassano ou la reine Hortense, que l’itinéraire très précis que Lavalette et autres dévoués purent lui tracer, lui marquant que, derrière le Rhône si menaçant, on pouvait remonter par les Alpes-Maritimes, Grenoble, enfin Dijon, parmi des populations tout opposées, où les bonapartistes se trouvaient prépondérants.
Tout fut mené habilement. Il passa derrière le rideau des montagnes jusqu’à Grenoble, toucha Lyon, passa rapidement au Nord, en évitant le Centre, le Midi, l’Ouest, de manière à dire ou à croire que la France était pour lui. On le mena toujours en face des soldats, de manière à faciliter les pourparlers, au lieu qu’on aurait dû le laisser à distance, ne s’expliquer qu’avec le canon.
Quant à l’audace tant admirée de se présenter seul à Grenoble, d’offrir sa poitrine aux fusils, la scène était d’un effet si certain, si prévu, qu’on s’étonne de l’importance que tous, même les historiens royalistes, ont attachée à ce fait. Son instinct lui faisait assez deviner que des soldats français seraient frappés, s’arrêteraient devant ce geste dramatique, ne tireraient pas sur un homme qui apparaissait seul, quand même cet homme n’eût pas eu le prestige de son nom.
Tout le servit, au point qu’on ne coupa pas même les ponts de Lyon, sous le prétexte frivole que ce serait gâter ces beaux monuments.
Louis XVIII, qui avait dit aux Chambres qu’il resterait, s’enterrerait sous les ruines de la monarchie, lui fit la partie belle en s’en allant à Gand la veille de son arrivée (19 mars). Napoléon n’osa entrer à Paris que le soir. Paris le haïssait. Mais, d’autre part, le doute était immense. L’émigration, maîtresse sous les Bourbons, faisait entrevoir à la France une révolution territoriale, analogue à celle des confiscations de Ferdinand VII, dont nous allons parler. De là, le trouble, l’embarras de Ney, et la fluctuation de Benjamin Constant ; après avoir écrit violemment contre Bonaparte, il fut crédule à ses promesses et se rendit à son appel aux Tuileries.
M. de Sismondi, un des hommes les plus honnêtes de l’Europe, et qui fit tout exprès le voyage de Paris, m’avoua plus tard que lui-même avait été alors dans une grande perplexité, voyant bien que, sans Bonaparte la contre-révolution allait arriver. Cependant, il ne lui avait jamais été favorable ; il le trouva changé, au-dessous de lui-même, gras, ventru et bavard. Sa figure était autre. « Je trouvai, dit Sismondi, que dans sa pâleur elle ressemblait à une tête de veau bouillie. »
Bonaparte mentait visiblement en disant que l’impératrice allait revenir. L’Autriche, il est vrai, en repoussant Napoléon, comme les autres puissances, n’ôtait pas tout espoir, se réservant pour le cas d’une régence. Napoléon dut à son mariage autrichien l’une des principales causes de sa ruine ; il lui dut sa folle confiance.
D’une part, il ne donna pas l’essor au parti franchement national ; et il perdit en paroles le temps qu’il pouvait déjà employer en opérations militaires, par exemple à prendre la Belgique, qui lui eût donné cinquante mille hommes de plus.
Ceci m’a rappelé l’histoire des condottieri et celle des tyrans d’Italie, qui, par des mariages princiers, attirèrent et perdirent trois de ces aventuriers si fins, et prouvèrent que pour perdre un homme le meilleur piège est une femme.
Au reste, la guerre avait changé d’aspect. Elle avait pris pour Alexandre, alors de plus en plus mystique, l’aspect d’une croisade contre l’ennemi de la paix commune, le représentant du principe anti-chrétien.
S’il y avait pour Bonaparte une chance de salut, c’était d’évoquer franchement le principe contraire, celui de la Révolution. Mais il en avait peur. La France était moins endormie qu’on ne l’a dit. Son Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire, donnant les libertés nouvelles comme une continuation d’un despotisme de douze ans, ne trompa pas les électeurs qu’il avait appelés à le jurer. Ils dirent sévèrement qu’il devait rapporter de l’exil le repentir de son passé.
Le jour de ce serment, la cérémonie du Champ de Mai fut ridicule en bien des sens. D’abord, pourquoi ce nom carlovingien de Champ de Mai ? Et pourquoi cette messe et ces cardinaux en bas rouges ? Champollion aîné, un homme assez équivoque, lut le chiffre douteux et incomplet des votes (qu’on dit celui de la presque unanimité).
Mais ce qui fut étrange, faillit ôter toute gravité à la cérémonie, ce fut le costume de l’empereur. Quelle fut la surprise de voir celui qui paraissait toujours en habit militaire, botté, éperonné, en robe blanche, immaculée, sous l’innocent costume du jeune Éliacin dans Athalie ! Ajoutez que sur cette blancheur virginale apparaissait la figure jaune et sombre du Corse[123].
Le tout sembla (ce qui était vrai) un mensonge théâtral. Le pis, c’est qu’on se demandait si ce serait là tout ; car on attendait autre chose. Les uns croyaient que Marie-Louise et l’enfant allaient revenir avec la paix ; d’autres que Bonaparte, abdiquant la couronne, rétablirait la République sous un consul élu.
A la suite de cette comédie, dans ce moment où l’Europe tout entière s’avançait contre lui, il s’occupait à composer sa Chambre des pairs. Dans celle des députés, il n’avait pas pour lui plus de soixante membres.
C’est-à-dire qu’il était repoussé de la France autant que de l’Europe. Dès le 13 mars, non seulement les rois, les diplomates, mais les peuples même, avaient condamné ce démon de la guerre. Sa déportation aux terres australes, à Sainte-Hélène, était prononcée, applaudie surtout par les masses armées qui, retournant chez elles en 1814, étaient ramenées en 1815 pour exécuter la sentence prononcée contre ce convict odieux.
Le grand événement de la restauration de l’Espagne faisait espérer aux Bourbons de fausser celle de la France, d’éluder les promesses de la Charte, octroyées (comme on a vu) malgré eux.
La folle obstination de Bonaparte dans son affaire d’Espagne lui avait fait traîner jusqu’au dernier moment son projet de rendre la liberté à Ferdinand et de le renvoyer en lui imposant des conditions. Il en voulait aux Espagnols de leur vaillante résistance et ne stipula rien pour eux. D’autre part, les Anglais, que les Cortès empêchaient de prendre Cadix et les colonies d’Amérique, s’en vengèrent en n’exigeant rien pour l’Espagne auprès de Ferdinand.
Ainsi, des deux côtés, cette héroïque nation fut remise sans condition à son tyran altéré de vengeance.
Le 24 mars, à peu près au moment où les alliés entraient à Paris, Ferdinand entrait en Espagne, n’ayant reçu des Cortès nulle obligation que celle d’un serment illusoire. Il l’éluda par une lettre ambiguë qu’il envoya devant lui. Et enfin le 24 mai, à Valence, il déclara nuls tous les décrets des Cortès et se refusa à jurer la Constitution.
Le ministère anglais qui le connaissait bien et craignait que l’Angleterre ne s’indignât d’avoir tant fait pour rétablir un monstre, avait tiré de lui cette seule promesse : qu’il n’y aurait pas de sang versé. Mais cela n’empêcha pas qu’on ne fît mourir les patriotes dans la lente agonie des présides (les bagnes africains). Cela n’empêcha pas que douze mille personnes à la fois furent bannies, leurs biens confisqués. Tout le midi de la France fut peuplé de ces squelettes vivants qui expiraient de faim. L’Inquisition, rétablie, ajoutait aux rigueurs d’une police terrible, suivant les directions de Gravina, le nonce de Pie VII, et du confesseur de don Carlos, qu’il fallut arracher à la direction d’un couvent de jeunes religieuses qu’il avait souillées toutes.
Cette tyrannie de l’Espagne et ces vastes confiscations inspiraient à nos émigrés une vive rivalité. Et l’on cherchait les moyens de parvenir à les imiter, en s’unissant avec l’Espagne, avec Naples (rendue aux Bourbons), et ressuscitant ainsi entre ces trois puissances parentes le Pacte de famille, selon l’idée de Choiseul et de Louis XV. Pour replonger ainsi tout l’Occident au parti rétrograde on s’adjoignit l’Autriche, de manière à isoler l’empereur Alexandre, qui n’eût plus eu pour lui que l’alliance prussienne.
Projet bigot du pavillon Marsan, des amis du comte d’Artois, et que Louis XVIII, par son instinct naturel de fausseté, acceptait contre Alexandre qui l’avait amené à Paris et forcé de donner la Charte à la France.
Louis XVIII eut le plaisir de confier cette œuvre d’ingratitude à l’homme qui avait le plus à se louer d’Alexandre, à Talleyrand, auquel le czar avait accordé cet honneur de loger chez lui à Paris. Talleyrand fut charmé de machiner cette intrigue au Congrès de Vienne, et par là de se réconcilier avec le parti rétrograde.
Alexandre, indigné, par représailles, accueillit bien Eugène et tous les Beauharnais, qui en conçurent des espérances folles.
Il faut dire qu’il se montra étonnamment imprudent, en donnant à Bonaparte une résidence en son propre climat, en lui assignant la Corse, puis l’île d’Elbe, si voisine de la France et de l’Italie.
Talleyrand répétait malignement le propos anglais, que l’on aurait mieux fait de le mettre au bout de l’Océan, à Sainte-Hélène, lieu seul facile à surveiller, où il serait dans une demi-prison, sur un pic basaltique, comme ceux où les Anglais ont gardé tant de princes indiens.
CHAPITRE III WATERLOO (18 JUIN 1815)
Le grand historien qui a réduit à leur juste valeur les mensonges de Sainte-Hélène, M. Charras, et M. Quinet dans un petit livre admirable, n’ont pas assez, peut-être, insisté sur ce point : Que la France l’avait condamné, rejeté, et je ne parle pas de la France royaliste, de la Vendée, du Rhône, mais de la grande France impartiale qui faisait la majorité immense du pays. Il n’en put tirer que 16 000 conscrits. Le peu de voix qu’il avait à la Chambre des députés exprime parfaitement la faible minorité qui le suivait encore, et qui prit part à cette guerre.
« Il avait trop peu de monde à Waterloo. » Pourquoi ? C’est que la France le connaissait, et qu’elle hésitait fort à combattre pour ramener la tyrannie et la guerre éternelle.
L’armée de Waterloo était proprement militaire, n’étant pas composée de jeunes gens comme la majorité de celle de Leipsick, mais de soldats la plupart bronzés et durcis par la guerre. Il y avait des prisonniers revenus d’Espagne, de Russie, ou des pontons anglais, tout cela fort irrité, sauvage.
Un narrateur anglais, qui était dans la cavalerie anglaise, raconte avec quelle haineuse animation les cuirassiers français poursuivaient, piquaient par derrière les Anglais mieux montés et qui les devançaient toujours. « Je n’avais jamais vu, dit-il, de figures si hostiles, ni si âprement militaires. »
Les nôtres étaient pleins, non seulement de colère, mais de défiance, rapportant à la trahison tous les revers récents, ne tenant jamais compte ni des fautes de Napoléon, ni de cette circonstance, d’avoir mis contre soi l’humanité entière.
Plusieurs passaient à l’ennemi, non comme Marmont, in extremis, ayant bien combattu, mais d’avance et au moment critique, comme le Vendéen Bourmont.
Chose pire encore, Clarke, ancien ministre de la guerre en 1814 (et en 1815, ministre de Louis XVIII à Gand), donna aux alliés les renseignements les plus utiles. Un officier, envoyé par lui, fit de mémoire aux alliés le calcul, l’énumération des forces qu’avait Napoléon (120 000 hommes). Wellington sut tout dans la nuit, et n’accepta la bataille qu’étant certain que les Prussiens viendraient le seconder à quatre heures de l’après-midi.
Ceux-ci d’abord, fort effrayés par les succès de Bonaparte à Fleurus, à Ligny, se débandèrent, dit Marmont, en grand nombre. Car Marmont qui, pour ses blessures, était aux eaux d’Aix-la-Chapelle, vit arriver 3000 fuyards prussiens dans ce lieu si éloigné de la bataille.
Marmont, juge compétent, et fort d’accord avec l’exact Charras, dit que Napoléon, par son indécision, perdit les avantages qu’il avait eus d’abord, que le 16, il affaiblit Ney, l’empêcha d’emporter les Quatre-Bras et d’écraser l’avant-garde ennemie. Cette indécision promena d’Erlon en marches et contre-marches, de sorte qu’il ne fut utile ni contre les Anglais ni contre les Prussiens, qui par l’arrivée de Bulow, eurent trente mille hommes de plus.
Le 18 juin, à Waterloo, Bonaparte sut par une lettre de Blücher, interceptée, que Blücher arriverait à quatre heures de l’après-midi. Donc, il devait attaquer de bonne heure. Le temps était mauvais ; une grande pluie était tombée la nuit ; et la moisson mouillée rendait la plaine peu traversable à la cavalerie et à l’artillerie. « Ajoutez, dit Marmont, qu’on calculait que, pour une longue bataille on avait peu de munitions. »
Napoléon déjeuna à huit heures, bien tard pour juin où le jour vient si tôt. M. Pétiet, général de cavalerie qui, de son cheval, le regardait déjeuner à une petite table, dit que tous furent frappés de sa pâleur, d’un effet fantasmagorique ; « en voyant, disait-il, ce visage de suif, nous conçûmes un mauvais augure ».
Donc, il ne commença le combat qu’à onze heures, selon le vœu de Wellington qui, montre en main, devait attendre quatre heures et l’arrivée des Prussiens avec grande impatience.
Heureusement pour lui, Napoléon perdit des heures encore à forcer le château d’Hougoumont qu’il pouvait écraser d’artillerie, s’il n’eût économisé la poudre. Et pourquoi n’avait-il pas eu la prévoyance d’en faire venir assez ?
La cavalerie française ayant refoulé, écrasé l’anglaise, dominait, conduite par Ney, le plateau qu’occupait Wellington, lorsque l’infanterie anglaise par sa fermeté, ses décharges rapides, ses armes excellentes, sa poudre supérieure, arrêta court les nôtres. Là était le moment de faire agir la garde impériale. Mais Napoléon ne s’y décidait jamais qu’ayant employé tout. Ici, elle partit trop tard, et agit peu. Son artillerie, fort lourde, s’embourba. Et Wellington la voyant embarrassée, paralysée, pour prolonger cet embarras, fit un sacrifice effroyable. Il grisa un de ses plus beaux régiments de dragons, et, sans bride ni mors, les lança d’en haut sur les nôtres, bien sûr que ces dragons seraient tous massacrés, mais que, par ce massacre, il obtiendrait encore quelques minutes pour l’arrivée des Prussiens. Bulow était déjà venu avec trente mille hommes, Blücher venait avec quatre-vingt mille.
Là se place la grande dispute. Napoléon accuse le retard de Grouchy. Mais, quand même Grouchy eût mieux marché, dit Charras, avec trente mille hommes, aurait-il pu en arrêter cent mille[124] ? Grouchy de toute façon, n’arrivant qu’à dix heures du soir, n’eût fait qu’augmenter le désastre.
La fin de la bataille et la confusion qui suivit, sont très favorables aux tableaux d’imagination. Là, les rhéteurs triomphent. Même les royalistes (par culte du pouvoir, quel qu’il soit) s’efforcent de couvrir Napoléon. « Il s’élançait ; on le retint, et il ne fut pas libre de mourir. »
Son aide de camp (le général Bernard) dit tout le contraire. Il partit de bonne heure, et son cheval persan le porta d’un trait à dix lieues, à Philippeville. Il fut le premier des fuyards. Comme aux retours d’Égypte, de Moscou, de Leipsick, il devança tout le monde, mérita le prix de la course.
On a vu en Provence à quel point il était nerveux. Ici, il y eut, dans cet empressement de se mettre en sûreté avant toute chose, une bien grande insensibilité et un oubli de tout honneur. Car enfin cette armée n’était nullement détruite, et on dit que les Anglais et Hollandais avaient perdu autant de monde. Les masses noires des Prussiens, arrivant tout à coup au nombre de cent mille, avaient produit la grande alarme, et fait dire : « Ils sont trop[125] ! »
Sur la route, des hommes énergiques (comme Mouton-Lobau) essayèrent plusieurs fois de reformer les nôtres. Mais ils étaient atteints au cœur, découragés. Qui osera dire que la présence de l’empereur (s’obstinant à rester) n’eût pas arrêté, fixé au sol beaucoup de ceux que Lobau alignait, de ceux que Cambronne blessé, sanglant, garda, et qui crurent mourir avec lui ?
A Charleroi, Bonaparte dit : « Je resterai à Laon. » A Laon, il fit son bulletin mensonger sur Waterloo, regrettant seulement de n’avoir pas osé accuser Ney de la perte de la bataille. Enfin, il se décida pour affronter Paris, disant que s’il tenait Paris, il tenait tout. Mais comme à son retour de l’île d’Elbe il n’osa y entrer que le soir, et piteusement, alla à l’Élysée, n’aborda pas les Tuileries.
Ici, encore, les royalistes et Lamartine en tête, sont pour Napoléon ; ils attribuent tout ce qui va suivre aux intrigues de Fouché, qui d’une part s’entend avec Wellington, de l’autre pousse Lafayette.
Très vaines finasseries, qu’on substitue à une chose que la nécessité faisait d’elle-même et qui est plus claire que le soleil.
L’empereur avait dit des représentants dans son bavardage indiscret : « Une victoire, et je les fais taire. Deux victoires, je les chasse. » Il avait dit cela, le jour de son départ pour Waterloo[126].
Il revenait vaincu, pour la troisième fois, ayant perdu la France, et demandait qu’elle lui confiât encore son salut.
Chose imprudente, absurde, lorsque les alliés avaient déclaré, dès le 14 mars, qu’il était l’obstacle unique à la paix, qu’on ne faisait la guerre qu’à lui, non à la France.
La conduite d’Alexandre en 1814 avait été véritablement magnanime et de nature à inspirer confiance. Il avait soutenu contre les ennemis acharnés de la France qu’elle devait rester grande en Europe, et insisté, contre les émigrés, pour qu’elle eût une Charte qui lui garantît le repos intérieur.
De Bonaparte, en remontant jusqu’au 18 brumaire, on n’avait rien que des parjures, et les entreprises hasardées du plus imprudent des joueurs.
Il offrait à la France, quoi ? de lui faire partager l’anathème prononcé sur lui et confirmé par sa défaite.
Ce vaincu et ce condamné venait dire : « Croyez-moi encore, et je vous sauverai. »
Il semble qu’à ce moment tous les débris de Waterloo qui arrivaient par miracle, délaissés de lui, sans qu’il eût pris le moindre souci de leur sort, eussent dû protester contre lui. Mais ces soldats restaient bonapartistes, chose bizarre, et il se trouva avoir bientôt une masse militaire contre l’Assemblée.
Oui, il y eut courage à Lafayette de proposer le décret suivant qui fut adopté : « La Chambre reste en permanence. Qui tentera de la dissoudre, sera jugé pour trahison. On convoquera la garde nationale. Les ministres sont mandés dans l’Assemblée. »
Par ce décret, la Chambre allait prendre le gouvernement, l’ôtait à Bonaparte ; elle lui défaisait son 18 brumaire.
Que ferait-il ? Déjà cerné des armées de l’Europe, ruiné et par Waterloo et par les proclamations des alliés qui promettaient la paix, il lui restait un seul genre, non de salut, mais de suicide : d’employer ces soldats qui revenaient toujours obéissants, à une entreprise exécrable qu’il avait rêvée l’année précédente, et qui n’eût abouti qu’à faire brûler Paris.
Se révolter contre la Chambre, autrement dit contre la France ! Heureusement il n’eut pas alors le courage de ce grand crime, qu’il eût essayé en 1814 sans le refus de ses généraux, Ney, Oudinot, Lefebvre, etc.
En 1815, il n’avait plus l’audace d’une entreprise aussi désespérée. Sa poltronnerie de Provence, sa fuite précipitée de Waterloo l’avaient fort amolli, et malgré la minute de courage qu’il eut à Grenoble, il commençait à se juger lui-même, comme le jugera l’avenir.
Lucien, qui était un fou, lui proposait de refaire un 18 brumaire. Napoléon n’osa, et lâchement s’en tint à l’expédient de prier que cinq commissaires avisassent avec les ministres à sauver sa dynastie.
Un flot de vomissement, ici, vient à la bouche, avec ce mot de la Convention au 9 thermidor : « Qu’un tyran est dur à abattre ! »
Mais combien Robespierre, farouche, mais désintéressé, méritait moins cet anathème !
Bonaparte, avec une obstination insensée, répugnante, insistait pour sa dynastie, voulant que la France en danger appelât à la défendre, à la sauver, un enfant autrichien de race épileptique, dont les portraits sont ceux d’un demi-fou.
Lucien, ayant eu l’audace d’insister dans ce sens, s’attira un mot terrible de Lafayette ; véritable sentence, dont cette famille funeste reste à jamais marquée, et qui répondait violemment à l’apostrophe du tyran en brumaire : « Qu’avez-vous fait de la France ? »
A la Chambre des pairs, où il colporta sa proposition effrontée d’appeler la petite marionnette, c’est-à-dire Napoléon même, il fut bafoué.
Sylla disait qu’avec une chemise pleine de poux, il n’y a de ressources que de la brûler.
Juste comparaison. De tous les parasites, le plus tenace est le tyran. Voilà pourquoi les Italiens, pour décider le sort des races tyranniques, ne se réglèrent jamais que par l’axiome de Sylla.
Napoléon abdiqua… pour son fils.
Telle fut sa ténacité, que, quand on lui parla de la renonciation que devaient faire ses frères à la couronne, il s’irrita, il s’exclama.
Enfin, ayant connu que les pairs mêmes repoussaient la Régence, il dit : « Je n’abdiquerai point. »
Il fallut à la lettre le mettre par les épaules hors de la France.
Et là-dessus, nouvelle comédie.
Tout le long du chemin jusqu’à Rochefort, il eût voulu faire croire que sa sentence prononcée le 5 mars par toute l’Europe, pouvait être réformée par l’Angleterre seule.
On ne lui promit rien, on ne répondit pas.
Mais, par une maladresse insigne, on le logea à Sainte-Hélène ; de manière que, de ses tréteaux si haut placés, le fourbe put faire un Caucase, abusant la pitié publique, et préparant, à force de mensonges, une seconde répétition sanglante de tous les malheurs de l’Empire.