LIVRE IV OCCUPATION DE ROME, DE LISBONNE, DE MADRID (1808)
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CHAPITRE PREMIER OCCUPATION DE ROME. — MARS (1808)
Revenons à Napoléon.
L’entrevue de Tilsitt semblait lui mettre le monde sous les pieds. Dans un accès d’orgueil, il fit deux choses absolument contradictoires : D’une part, d’en venir avec le Pape aux dernières extrémités, et d’autre part, de se lancer dans une guerre terrible pour conquérir les deux nations les plus papistes de l’Europe. Le plus simple bon sens disait que, pour cette dernière entreprise, il fallait ajourner la crise des affaires de Rome, et n’avoir pas contre soi le Saint-Siège.
Dans les entretiens de Tilsitt, Napoléon parlant à Alexandre de ses querelles avec le Pape, le czar lui aurait dit : « Je suis pape ; c’est bien plus commode. »
Ce mot frappa d’autant plus Napoléon qu’il répondait à ses propres instincts. Élevé par les prêtres, grand admirateur de Louis XIV, il avait senti de bonne heure qu’il n’y a de tyrannie forte que celle qui s’appuie sur une base religieuse, sur la racine profonde d’une éducation de servitude.
Dès qu’il fut empereur, il s’occupa du catéchisme impérial, du livre où les enfants apprendraient, comme article de foi, la légitimité de son pouvoir illimité.
Portalis lui disait de prendre le catéchisme de Bossuet. Mais ce qui avait suffi à Louis XIV (La recommandation d’obéir aux autorités en général) ne suffisait point à Napoléon. Ce fut lui-même qui dicta au légat Caprara le chapitre où l’enfant doit apprendre cet article de foi impie ! idolâtrique ! la religion d’un homme[95] !
Le pape n’apprit la chose que le 5 mai 1806 par un article du Journal de l’Empire[96].
Ce qui achève de peindre tous ces honnêtes gens, c’est que les évêques ne reprochèrent au catéchisme nouveau que l’omission d’un article que Napoléon ajouta : Hors de l’Église, point de salut.
Nous avons dit plus haut, et personne ne le conteste, que le pape, allant à Paris, avait l’espoir de se faire rendre Bologne, les Légations. Si glissant sur l’affaire spirituelle du Catéchisme, il fut admirablement persévérant pour l’affaire temporelle des biens d’Église. Il voulait, quand on reprit les États vénitiens après Austerlitz, qu’on lui donnât une indemnité. Il réclama toujours son prétendu droit sur Naples et sur les principautés du Midi, Bénévent, etc. Pie VII, peu avide personnellement, était entouré d’une indigne cour, d’Antonelli, dont M. d’Haussonville, lui-même, ne dissimule point le caractère.
Ces intrigues enfoncèrent le pape dans son ingratitude envers son bienfaiteur qui l’avait réellement remis à Rome par la victoire de Marengo, et qui depuis avait tant relevé le catholicisme par son ascendant dans toute l’Europe.
La cour de Rome, toute anglaise, espérait avant Iéna. Depuis, désespérée, elle fit à Bonaparte une très mauvaise guerre, en refusant de consacrer les évêques nommés par l’empereur et le menaçant lui-même d’excommunication, ce qui mit Napoléon en grande fureur. Dans une lettre peu sensée qu’il écrivit au prince Eugène pour le Pape, il dit : « Que veut-on donc ? Me couper les cheveux ? Mais qu’on le sache bien, je serai Charlemagne, et non Louis le Débonnaire. »
Voilà donc la guerre déclarée entre ces deux puissances qui agissent avec des armes, des moyens différents. Bonaparte prend au Pape Ancône, dont les Anglais se seraient emparés, et de plus la grande route militaire qui mène de Lombardie à Naples. De son côté, le Pape refuse de reconnaître Joseph roi de Naples et d’envoyer la bulle aux évêques nommés par Napoléon comme s’il eût voulu venger ses injures temporelles aux dépens des âmes chrétiennes.
Bonaparte en plusieurs choses, touchait à l’encensoir. Il avait sécularisé les évêques Électeurs du Rhin. En Italie, il créait des chapitres nouveaux, des séminaires, réunissait plusieurs couvents en un. Il avait affecté d’annoncer l’Université impériale comme une sorte de pouvoir spirituel destiné à indiquer le bien et signaler le mal. Haute fonction qui la constituait une sorte de sacerdoce, dont le chef (le mondain Fontanes) eut le titre antique et vénérable de grand maître. Du reste, le pouvoir moral, attribué à l’Université, lui est donné précisément au moment où Napoléon croit que la papauté va bientôt finir (25 janvier et 17 mars 1808).
Pour juger équitablement les rapports de Bonaparte envers le Pape, il faut se rappeler que, depuis un siècle que le cardinal d’York et les Stuarts s’étaient réfugiés à Rome, c’était une ville jacobite et anglaise. La petite cour du Prétendant, augmentée des brigands de Naples, et des furieux émissaires de Caroline, serrait de près le Pape et le faisait agir.
Au moment de Tilsitt, dans la stupeur d’un événement si grand, si imprévu, il avait écrit à Bonaparte une lettre d’une douceur angélique où il l’invitait à venir à Rome loger chez lui au Vatican.
Mais aucun moyen de s’entendre. On rompit pour deux articles que Bonaparte ne demandait plus.
Il y eut dans tout cela d’infinies variations. Pie VII avait dit lui-même d’après ses conseillers : « Une persécution est nécessaire à l’Église. S’il prend Rome, nous nous réfugierons aux catacombes. »
La fin de cette année, 1807, est prodigieusement trouble, pleine d’embûches et de coups fourrés. Les Anglais inquiets de Tilsitt dont on leur cachait les secrètes conditions, en prirent occasion pour tomber encore une fois sur Copenhague, que Bonaparte, disaient-ils, voulait prendre. Ils la prirent eux-mêmes (7 septembre), enlevèrent ses vaisseaux et toute l’artillerie de sa côte, 3 500 canons.
Par représailles, Bonaparte s’empara des deux villes qu’il considérait, non sans cause, comme villes anglaises : Lisbonne et Rome.
Lisbonne et le Portugal depuis 1701 étaient un entrepôt du commerce des Anglais, et Rome un des grands centres de leur diplomatie européenne.
Au mois de janvier 1808, Napoléon écrit : « Si les Français qui entrent à Rome, s’entendent tout doucement avec les Romains, la papauté aura cessé d’exister sans qu’on s’en aperçoive. »
Mais n’était-il pas vraisemblable que les nations fortement catholiques, l’Espagne, le Portugal prendraient parti.
Malgré les ménagements de l’empereur, l’occupation de Rome retentit à grand bruit. La nuit même on cassa les Madones en disant que c’était l’œuvre des Français. Le pape annonça à tous les ministres qui étaient à Rome, ce qu’il appelait sa captivité, disant : « Je suis comme prisonnier. » Bientôt, en effet, le temporel lui sera enlevé, les États romains formeront deux départements de la France ; Pie VII sera interné, et le vrai pape sera l’empereur.
CHAPITRE II LA TRAHISON D’ESPAGNE (1808)
Il faut le redire, le procédé invariable de Napoléon fut la surprise. On l’a remarqué pour la politique. Et dans son art propre, la guerre, il se répéta constamment sous ce rapport. Des écrivains militaires, le colonel Lecomte (de Lausanne), et autres, l’ont remarqué dans leurs ouvrages fort utiles à consulter.
D’où vint cette tendance ? Était-ce le sang corse, la prédisposition de cette race, ou l’exemple des fameux condottieri Italiens qu’il avait certainement étudiés, dans sa jeunesse avec l’histoire de Gênes ?
Quoiqu’il en soit, Napoléon se répéta, avec une uniformité intolérable. Après la surprise de Lisbonne (novembre 1807), vint celle de Rome (mars, avril), enfin celle d’Espagne (avril-mai 1808).
Quelque habitués que les nôtres fussent à l’obéissance militaire, Lannes trouva ignoble l’affaire du Portugal, et sut s’en dispenser. Junot qu’on en chargea, n’arriva juste à temps que pour avoir l’aspect ridicule du chien qui happe l’air, lorsque le lièvre échappe. Il tira le canon sur la flotte déjà loin qui portait au Brésil tous les trésors et toute l’élite du pays. Cela fit une légende. On mit devant l’Europe le tableau héroïque d’un peuple qui préférait à tout la liberté, qui pour fuir le tyran, laissait là ses tombeaux, ses temples, tous ses souvenirs.
Légende digne du Camoëns. On respirait à peine, que le maladroit Bonaparte en suscita une plus forte, plus odieuse encore. Celle de la surprise de Rome, du pontife vénérable, captif, sans refuge que les catacombes, comme il le dit lui-même. Toutes les femmes en pleurèrent en Europe, et tout homme s’en indigna. Le sang coula bientôt.
En troisième lieu, éclata la surprise d’Espagne, si laide et d’apparence si hideuse. Lui-même en détourna les yeux, laissa la chose à Savary, habitué depuis la mort d’Enghien aux hautes œuvres. Pendant deux mois, Napoléon à Milan fit le sourd et l’aveugle, ne reçut point de lettre, ou n’y répondit pas, voulant ne rien savoir qu’après la chose faite.
Détestable comédie italienne, mauvais imbroglio où il faisait servir la petite affaire du Portugal à l’entreprise gigantesque d’escamoter et d’avaler les douze royaumes de l’Espagne et son empire américain. Junot, en allant à Lisbonne, d’après le traité conclu avec l’Espagne, devait préparer la voie à l’invasion de l’Espagne, à la surprise de ses places fortes.
M. de Talleyrand n’avait pas déconseillé cette perfidie. Mais avant l’exécution, il se mit à l’écart, se retira à temps. Napoléon, à force d’être approuvé sur tout, avait perdu le sens de ce qu’on peut oser sans choquer trop le grand public.
Il est juste de dire que depuis dix ans on voyait l’Espagne si peu gouvernée, disons le mot, abandonnée sous le prince de la Paix, Godoï, triste favori, du roi et de la reine, que des deux côtés on cherchait des moyens de la prendre. M. Pitt rêvait ses colonies, et vers 1802, les Anglais à qui la mort de Paul semblait ouvrir si bien la Russie, par un moyen plus doux, un mariage, crurent mettre la main sur l’Espagne.
Caroline de Naples, conseillée par Emma Nelson, maria sa fille à Ferdinand, l’héritier de l’empire espagnol. Cette Antonia, possédée du génie de sa mère, mourut bientôt. Mais en quatre ans, elle fit de Ferdinand un monstre d’ambition, ennemi de son père et surtout de sa mère, à cause du favori, le prince de la Paix.
Elle avait travaillé contre Napoléon. A sa mort, les conseillers de Ferdinand le tournèrent pour Napoléon. Godoï était fort incertain lui-même. A la veille d’Iéna, croyant l’empereur déjà vaincu, il avait fait un manifeste pour l’Angleterre et la Russie ; puis, après la bataille, un traité pour l’envahissement du Portugal que l’Espagne et Bonaparte auraient partagé.
Ce fut dans ce mois même (octobre 1807) que Ferdinand dans sa haine contre le favori et contre sa mère qui le soutenait, semble avoir conspiré pour renouveler à Madrid la tragédie de Pétersbourg et remplacer son père, comme Alexandre remplaça Paul. On a nié sans aucune preuve ; beaucoup de vraisemblances portent à croire à ce projet parricide. Jamais d’ailleurs la nature n’exprima le crime plus atrocement que sur la figure de Ferdinand. Jeune, il avait déjà les traits d’un vieux damné.
Donc, ce bon fils, craignant d’être gagné de vitesse près de Napoléon par le prince de la Paix, fait le pas décisif de dénoncer son père à l’empereur. L’ambassadeur de France l’encourageait à accuser, à écrire qu’on l’opprimait, à implorer la protection de l’étranger et l’honneur de s’allier à la famille impériale.
Ce n’est pas tout. En surprenant cette lettre (28 octobre 1807), on trouve une chose plus sinistre encore ; un décret du futur roi d’Espagne, avec la date en blanc, qui donnait à un de ses favoris le commandement de la province de Madrid, après la mort du roi son père.
Le roi fut consterné de cette découverte. Dans son effroi, il sollicita l’appui de Napoléon qui, en retour de cette confiance, hâta, précipita l’envoi des troupes sur la frontière d’Espagne.
Napoléon voyait tout lui sourire. Non seulement il était pris pour arbitre dans cette querelle de famille, mais la nation elle-même était pour lui. A ce peuple imaginatif et fort épris de ses grands coups d’épée, il apparaissait comme un Cid. Ses soldats étaient admirés, bien reçus. L’Église même, ne sachant pas encore sa guerre avec le pape, qui n’éclata qu’en avril, l’Église le voyait comme restaurateur de la religion en France, et elle venait à lui.
Que voulait-il ? Le savait-il lui-même ? Plus tard, il s’est vanté de n’avoir eu qu’une seule idée : Régénérer l’Espagne. Mais comment ? Par vingt projets qui se croisaient les uns les autres.
La situation qui devint bientôt sanglante, funèbre, était dans son principe, étrangement folle, un véritable carnaval.
Napoléon avait dans la main je ne sais combien de rois d’Espagne.
D’abord le vieux Charles IV qui se serait sauvé en Amérique s’il l’avait pu. Il abdiqua par peur, puis révoqua son abdication, se sauva chez Napoléon, c’est-à-dire dans le danger même.
2o Ferdinand que l’Espagne adorait, malgré sa figure atroce, se laissa mener aussi dans les pattes de l’araignée.
Enfin, Murat, qui sur quelques paroles obscures de Napoléon, avait conçu l’espoir d’avoir ce grand empire.
Pendant ce temps, Bonaparte offrait secrètement l’Espagne à son frère Louis, qui eut le bon sens de refuser. Joseph en aurait fait autant, s’il avait pu. Mais il ne lui en laissa pas le temps. On le fit venir, et on le fit roi d’Espagne, bon gré, mal gré.
On verra la longue souffrance de Joseph, martyr d’une couronne qu’il n’eut vraiment jamais. Un jour, les Anglais, sous le nom de Ferdinand, prenaient l’Ouest ou le Midi. Un autre jour, l’intrigant Soult se constituait à peu près roi de l’Andalousie. Mais le plus fort c’est que Napoléon regrettait d’avoir donné l’Espagne et de toute manière voulait la reprendre.
Le plus horrible de la comédie, fut la manière dont Savary, le menteur effronté, moitié par espoir et promesse, moitié par peur, force et nécessité, enlevant Ferdinand, le pousse à la frontière, malgré le peuple qui voudrait l’arrêter ; puis, le tour joué, et le gibier rendu jusqu’à Bayonne, il lève le masque impudemment, et dit à Ferdinand le lendemain : « La maison de Bourbon a cessé de régner en Espagne. »
L’Europe entière frissonna de la scène qui suivit. Rien au théâtre antique, rien depuis les Atrides, n’avait eu un aspect plus maudit et plus exécrable que cette mère qui voyant le misérable Ferdinand tout pâle, lui dit pour l’accabler : « Tu naquis d’une faute, tu n’es que le fils de ma honte, non l’héritier d’Espagne. » Tout cela devant son mari, Charles IV, qui, brandissant sa canne, couvrant le bâtard d’anathèmes, lui fait restituer le royaume pour le céder à l’empereur[97].
Celui-ci n’était pas content de Ferdinand qu’il appelait un sournois. Il avait pour lui le souvenir d’Enghien, des fossés de Vincennes. Bonaparte lui dit et redit qu’il le ferait fusiller comme émigré.
L’ayant ainsi aplati par la peur, il le confia à la garde de Talleyrand, le chargea de l’amuser par quelque jolie femme. Et enfin il le fit descendre dans la boue, au point que Ferdinand, de sa captivité de Valençay écrivit une lettre de félicitations à Joseph, le nouveau roi d’Espagne.
Ces tragédies atroces s’étaient passées, sans témoins, croyait-on, au château de Marrac, près Bayonne.
Mais l’Espagne était là, avait tout entendu.
Je m’explique. Une Junte s’était faite pour gouverner dans l’absence de Ferdinand. Mais prévoyant qu’elle ne serait pas en sûreté à Madrid, elle avait réglé que l’Assemblée pourrait se réunir à Saragosse, au centre de l’Aragon, province renommée pour ses résistances. Napoléon convoquant à Bayonne une prétendue représentation de l’Espagne, Saragosse saisit ce prétexte pour s’entendre avec les amis de Ferdinand, et pour députer dans cette ville un gentilhomme aragonais fort énergique, le jeune Palafox, qui s’informa, et sut l’affreux détail. Il le rapporta en Espagne, avec l’exécration de Napoléon.
L’avis de Palafox était que si Ferdinand restait prisonnier, il faudrait appeler à la couronne le grand général de l’Autriche, l’archiduc Charles qui était un peu parent de la maison d’Espagne. Ce prince, depuis 1806, travaillait à reconstituer l’armée autrichienne. L’appeler, c’était associer contre Napoléon les résistances allemande et espagnole.
CHAPITRE III LE SOULÈVEMENT DE L’ESPAGNE (MAI 1808)
Ce fut Napoléon même qui libéra l’Espagne, donna le signal à son affranchissement par le soulèvement et le massacre de Madrid.
Il a dit et souvent répété dans ses lettres que pour fonder une domination nouvelle, il n’y avait rien de meilleur qu’une émeute fortement réprimée. Le 13 vendémiaire, la révolte du Caire l’avaient ancré dans cette opinion.
Le départ de deux princes de la maison royale qui étaient restés fut l’occasion du soulèvement de Madrid. Mais, même sans cette cause, il eût pu avoir lieu. Outre l’irritation, la surprise de l’étonnante perfidie de Napoléon, le peuple de Madrid devait regarder comme la dernière insulte qu’on lui eût donné pour chef un baladin. Tel paraissait Murat avec tous ses costumes de fantaisie ; ses habits rose ou vert-pomme, ses riches fourrures en plein été, tout en lui paraissait absurde. Alexandre avait été choqué de voir près de l’empereur ce comédien. Au milieu du peuple espagnol, toujours en noir, cela paraissait davantage. Ajoutez la variété singulière des costumes de son escorte, des lanciers, des mameluks, figures étranges, et si nouvelles dans les rues de Madrid.
Au moment où les princes espagnols quittaient le palais malgré eux, l’un d’eux pleura, refusa de partir. Cela émut le peuple amassé sur la place ; il faillit tuer un aide de camp qui pressait le départ. On s’attendait à cette explosion. Murat avait pris ses mesures, il disposait d’une armée. La petite garnison espagnole ne parut pas, sauf une compagnie d’artillerie, dont les officiers se firent tuer. Cependant la cavalerie, les lanciers, les mameluks poursuivaient les fuyards jusque dans leurs maisons. 800 Espagnols, 400 Français, tel paraît avoir été le chiffre des morts.
Le pis, c’est que Murat après avoir accordé amnistie à ceux qui rentreraient chez eux, s’en repentit le lendemain, crut que la chose était insuffisante, et fit prendre et fusiller encore une centaine de ceux qui s’étaient retirés paisiblement.
Murat, de sa nature, n’était pas sanguinaire. Mais ce trône d’Espagne, qu’il croyait toucher de la main, le changea, l’endurcit, et, comme le dit très bien M. Lanfrey, « il se montra là vraiment Roi ».
Le jour même de ces fusillades, Napoléon lui mandait de Bayonne : « Qu’il ne serait point roi d’Espagne, mais Joseph. »
N’importe. Ses exécutions furent fort appréciées de Napoléon, qui écrivait : « Le plus gros de la besogne est fait. La leçon de Madrid va décider les choses, tout sera bientôt terminé. »
Ceci dans le courant de mai. Mais dès le 9, l’insurrection de l’Espagne avait commencé. Les Asturies, la plus petite des provinces, cet antique berceau de Pélage, se révolta, et le 24, déclara magnanimement la guerre au maître de l’Europe.
Même grandeur à Londres, où ils dirent qu’ils se suffiraient à eux-mêmes, qu’ils ne demandaient à l’Angleterre qu’un appui moral.
Il faut lire dans Torreno (et non ailleurs) le superbe tableau de ce grand phénomène, l’étonnante unanimité de tant d’insurrections si parfaitement concordantes entre des provinces si dissemblables de race et de génie. Tout prit feu en un seul moment. La première explosion avait eu lieu aux montagnes de l’Ouest. La seconde eut lieu, sur-le-champ, à l’Est, au port de Carthagène. Elle retint la flotte espagnole, qu’on eût envoyée à Toulon.
Seulement je remarque que dans son beau récit, très long, Torreno ne nous peint que l’explosion patriotique, non celle du fanatisme religieux, avouant lui-même expressément qu’il a tenu à démentir Napoléon, selon lequel le soulèvement n’aurait été qu’une révolution religieuse attisée par les moines.
Cependant, même sans être de l’avis de Bonaparte, il est bien difficile de croire que la nouvelle de la captivité du Pape à Rome, nouvelle répandue alors par toute l’Europe depuis le mois d’avril 1808, n’ait pas eu quelque influence en Espagne, et qu’un massacre fait en partie par nos mameluks n’ait pas confirmé le peuple dans l’idée que nous étions des païens et des Sarrasins.
Je sais bien que d’abord Napoléon et Joseph eurent grand soin de tranquilliser l’Église, de flatter l’inquisition, le haut clergé, qui venaient à eux.
Mais dans Torreno même, la terrible histoire de Valence montre assez les fermentations diverses qui s’agitaient dans le clergé.
Cette ville, renommée par son climat si doux et par ses aimables cultures, fut le théâtre d’un massacre populaire ecclésiastique qu’on put appeler le 2 Septembre d’Espagne.
Ce récit confond nos idées, en ce qu’on voit que le prêtre patriote était un moine, un Franciscain nommé Ricci. Et le prêtre papiste et massacreur était un honorable chanoine de la grande église de Madrid ; il s’appelait Calvo.
Le Franciscain avait fait la révolution à Valence et l’avait maintenue pure, lorsqu’arriva de Madrid le chanoine papiste qui trouve la place prise par le Franciscain. Le haut dignitaire de Madrid avait longtemps fait effort pour amener au parti romain et jésuitique ce moine éloquent, populaire ; il n’y était pas parvenu, et il lui en voulait à mort.
Les commerçants français en vins, en soie, étaient fort nombreux à Valence. Calvo imagina que si on pouvait amener le peuple à les massacrer, on pourrait par la même occasion assassiner Ricci.
Cela semblait assez facile. La populace de Valence n’y voyait qu’une juste représaille du grand massacre de Murat à Madrid. Un peu plus de 300 Français s’étaient réfugiés dans la citadelle. Calvo va les trouver, les voit épouvantés des cris du peuple, et leur promet de les protéger. Cette promesse les tire de leur asile, et aux portes ils sont massacrés.
Il y eut là une scène qui dépasse la Saint-Barthélemy elle-même. Des gens humains, pour les sauver, avaient apporté des reliques révérées à Valence. Les dévots massacreurs furent émus, et dès lors ne tuèrent plus sans avoir vu leurs victimes confessées. On devine la scène, l’exécrable mélange des admonitions charitables et des absolutions à des gens qui râlaient sous le poignard. Calvo espérait bien que Ricci, réclamant pour les victimes, périrait lui-même. En effet, le lendemain, comme Ricci dénonçait aux magistrats les forfaits de la nuit, voilà les gens de Calvo qui amènent encore huit Français dans la salle, et les tuent aux pieds même des juges.
Ceux-ci, exaspérés, parvinrent à arrêter enfin ce terrible chanoine, et le 3 juillet, à minuit, ils l’étranglèrent dans la prison. Superbe coup d’audace qui glaça de peur les meurtriers. On profita de leur effroi, dit Torreno, et en deux mois, 200 (?) furent étranglés.
On entrevoit par ce récit que les passions ultra-montaines se mêlaient fort aux passions politiques, quelque soin que le narrateur mette à les séparer[98].
Nombre de Valençais coururent à Saragosse, comme on faisait alors de toutes les villes d’Espagne. Ainsi se créa un centre de résistance qui, par deux fois, arrêta l’ennemi.
L’Europe regarda, admira, prit courage. La double résistance quelque hétérogène qu’elle fût, libérale et papiste, soufflée des moines, assistée des Anglais, fut d’un encouragement universel. L’Autriche s’éveilla et obligea Napoléon à diviser ses forces, à partager son effort.
CHAPITRE IV L’EXPIATION. — REVERS DE NAPOLÉON A BAYLEN ET CINTRA (1808)
L’illustre général Foy, orateur et historien, a lui-même jugé sévèrement son Histoire si brillante, en ne l’achevant pas. Défenseur de l’armée devant le parti qui était revenu triomphant avec l’ennemi, il lui fallait un grand courage, une ferme vertu pour ne pas tomber dans l’excès d’indulgence envers ses camarades.
Généralement il ne cache rien. Il met dans tout son jour la trahison d’Espagne, n’essaye point de la justifier. Mais s’il avoue l’odieux, l’impudeur des moyens, il relève fort Napoléon par la singulière prévoyance qu’il lui attribue. Il croit à l’étrange lettre qu’il écrivit plus tard pour montrer que d’avance il avait tout vu ; pièce bizarre et arrangée longtemps après, comme l’a très bien démontré M. Lanfrey[99].
Foy insiste de même sur la grandeur des vues de l’empereur et l’utilité de cette conquête pour la France. Conquête d’autant plus désirable, que l’Espagne, étant presque une île défendue par la mer, il pouvait un jour exercer sur le Nord une pression terrible. D’ailleurs, ajoute-t-il, Bonaparte ayant échoué en Égypte, avait conçu le projet gigantesque de prendre la Méditerranée à revers par l’Espagne, les pays barbaresques. Donc, il fallait avoir l’Espagne avant tout.
Mais, en même temps, Foy avoue que les moyens employés étaient loin de répondre à la grandeur de tels projets. Les corps envoyés d’abord n’étaient que le rebut de l’armée, ou bien des enfants, de jeunes conscrits. L’entreprise paraissait facile. Le peu d’obstacles qu’avait trouvés Ouvrard dans ses projets hardis sur les biens ecclésiastiques donnait l’idée d’un peuple indifférent à tout, refroidi, aplati.
Napoléon écrit à Sainte-Hélène que son projet n’était que de régénérer l’Espagne. Mais ses actes et ses lettres de 1808 disent parfaitement le contraire.
Joseph, sans qualités brillantes, ne déplut pas aux Espagnols. Ses ministres étaient la plupart gens de mérite. Mais la Constitution qu’on bâcla à Bayonne n’était qu’un jeu, qu’une dérision, comme le montre Torreno.
On voit très bien d’ailleurs, par les lettres que Napoléon écrivait à son ministre de la marine et à ses généraux, qu’il ne voulait qu’abuser de l’Espagne, en faire un instrument de guerre.
Rien n’éclaira mieux ce malheureux pays, que le sort misérable des corps espagnols envoyés par Napoléon aux bords de la Baltique. Aux récits légendaires de cet enfer du Nord s’ajoutaient les histoires de la conscription qui emmènerait, disait-on, les jeunes gens garrottés. Bonaparte était si peu informé, qu’il nomma vice-roi du Mexique un général qui déjà était à la tête d’une armée de l’insurrection.
Il n’avait jamais vu l’Espagne que de Bayonne, et n’avait pu se rendre bien compte de la topographie du pays qu’il voulait conquérir. Il savait les distances, mais bien peu les routes âpres, souvent fort difficiles, qui séparaient les provinces. Pendant qu’il regardait Madrid, Saragosse et Burgos, où nous remportions la victoire de Rio-Socco (14 juillet) qui ouvrit Madrid au nouveau roi, nos armées recevaient aux confins de l’Andalousie le coup décisif (on peut dire mortel) qui, changeant tout à coup l’opinion de l’Europe, commença la grande débâcle.
Il avait envoyé Dupont, qui s’était fort distingué dans la guerre d’Allemagne, au secours de sa flotte, enfermée dans Cadix. Le général n’y parvint pas, et, dans le retour que des ordres lui prescrivaient vers Madrid, il dut s’engager au sombre et âpre défilé décrit par Cervantès (sierra Morena, montagne Noire). C’est un mur qui sépare les Castilles et la Manche de l’Espagne mauresque du Midi.
Lieu bizarre, fantastique et d’étranges surprises que rien n’a préparées. Il n’a point les traits arrêtés et souvent grandioses des contrées granitiques. C’est une chaîne de hauteur médiocre, qui partout offre des schistes gris et de couleur de cendre, à demi calcinés, masses parfois changeantes avec un caprice lugubre, qui peuvent provoquer ou la peur ou le rire de la surprise. Le tout d’une sécheresse incroyable. L’eau y est si rare que, parfois, pour construire, les maçons ont dû employer du vin. La chaleur réfléchie par ces schistes et concentrée dans ces chemins étroits et étouffés, est plus insupportable qu’aux déserts africains.
Par suite des ordres absolus donnés par Napoléon, malgré ses lieutenants, il arriva que Dupont, retournant de Cordoue à Madrid, fut intercepté, arrêté dans ce lieu sinistre.
Dupont, dit Torreno, était un caractère artistique, un esprit littéraire ; il avait brillé par des succès d’Académie. L’éclat qu’il avait eu dans la campagne d’Austerlitz l’avait fort exalté, rendu altier et exigeant. A sa première entrée en Espagne, étant reçu en logement dans le palais d’un grand d’Espagne, il mit dehors son hôte et prit le palais pour lui seul.
A son retour d’Andalousie, il se montra fort dur. Cordoue, grande et riche ville, tout ouverte, avait pourtant fait mine de vouloir résister. Dupont se crut autorisé par là à la livrer au pillage. Cette armée, jeune, fort mal disciplinée, irritée de ses privations et de ce climat africain, s’y livra à tous les excès, pour son malheur. Plus elle enfla ses sacs par le pillage, plus elle devint peu capable de mouvement et d’action. Énervée par cette halte de débauche, elle vit avec terreur, en sortant, les corps de ses camarades assassinés et mutilés. Elle comprit ce qui l’attendait dans cette guerre sans quartier.
Je me rappelle moi-même avec horreur les scènes épouvantables d’embûches, de carnage et d’exécrable barbarie qu’on étala à l’Exposition du Louvre en 1808, pour faire maudire les Espagnols.
Napoléon n’avait pas idée de leur haine. Joseph l’avertissait en vain, lui disait qu’il n’avait personne pour lui. Savary, son homme de confiance, l’avertissait aussi, et avait pris sur lui d’envoyer un petit renfort à Dupont. Napoléon l’en blâme, veut ne voir que Madrid et certain avantage qu’on a remporté au nord. Enfin il est tellement rassuré, qu’à ce dernier moment où l’on peut encore franchir le fatal défilé, il empêche et maintient l’armée dehors.
L’orage approche cependant. Et l’armée espagnole d’Andalousie, sous Castaños et sous un émigré français, fortifiée de troupes régulières, de transfuges suisses et autres, a atteint 45 000 hommes, presque le double de l’armée de Dupont. Celle-ci est obligée de marcher, d’occuper une foule de postes sur cette route étroite, longue, étouffante. Une soif plus qu’arabique la dévore, la décime ; elle marche courbée sous ses sacs pesants de pillage. Ces hommes, jeunes pour la plupart, et mis, faute de vivres, à la demi-ration, sont bien loin du courage endurci de notre armée d’Égypte. On leur propose de se rendre. Et Dupont a la faiblesse de demander là-dessus l’avis d’un conseil ; bref, il se livre à l’ennemi. (Capitulation de Baylen, 20 juillet.)
Là deux choses se passent, bien tristes. L’une, c’est qu’ils mettent à leur reddition cette condition honteuse : que les sacs ne seront pas visités (donc, qu’ils garderont le pillage) ; l’autre, c’est qu’un corps de Dupont, déjà loin, hors d’atteinte, se rendra avec eux.
Tout cela exécuté. Le pis pour nos soldats, c’est que leurs sacs pressés s’accusent eux-mêmes. Ils sont pleins des saints ciboires et autres objets sacrés pris aux églises de Cordoue. Cette violation porte au comble la fureur des fanatiques Espagnols. Dix-huit mille Français sont embarqués et jetés, pour mourir de faim et de soif, sur le rocher de Cabrera, l’une des Antilles. — Ce malheur était grand, mais non irréparable pour le maître du monde. L’ennemi se l’exagéra. La joie le rendit crédule. Il crut Napoléon perdu. En réalité, cette capitulation eut de graves conséquences, elle n’influa pas peu sur la perte du Portugal qui suivit bientôt.
La folie de l’empereur, là aussi, avait porté ses fruits. La contribution de cent millions qu’il entendait lever sur ce petit pays, chose impossible, le tenait en révolte plus ou moins avouée. Junot, qui avait 29 000 hommes, ne pouvait les concentrer, ni quitter aucun point militaire. Donc, son armée, dispersée, était faible. Les Anglais, avec 14 000 hommes qu’ils débarquèrent, étaient de beaucoup les plus forts. Junot avait, il est vrai, la capitale, et, dans le port de Lisbonne la flotte russe, alliée de la France, laquelle flotte tenait la ville sous son canon. Mais ces Russes étaient-ils bien sûrs ? L’amiral refusa même de mettre à terre ses équipages pour contenir le peuple.
Donc Junot dut sortir, aller jusqu’à Cintra à la rencontre de l’ennemi. L’armée anglaise, supérieure par le nombre, la qualité de la poudre[100] et des armes, était, comme à l’ordinaire, composée d’Irlandais qui, venant des Indes et de Malte, craignaient peu le soleil d’Espagne. Wellington, qui les commandait, les mit et les tint tout le jour sur une corniche brûlante et escarpée adossée à la mer.
Foy, qui y fut blessé, dans son très beau récit, explique les efforts héroïques que l’on fit pour gravir ces pentes glissantes de cailloux. L’artillerie eut ses chevaux tués, ne put monter. Wellington déjà, par les mêmes moyens, eut le succès de Waterloo. Il ne perdit que 800 hommes, un seul officier supérieur. Junot, qui en avait perdu 1 800, se montra imposant et terrible dans sa retraite. Quoique les Anglais attendissent une autre armée qui devait les porter au double, sans compter les troupes portugaises, ils n’essayèrent pas de poursuivre[101].
Junot eût tenu dans Lisbonne, si l’amiral russe n’eût refusé de l’aider. Bien plus, il livra ses vaisseaux aux Anglais qui les gardèrent à Londres (pour les rendre à la paix générale, disaient-ils). Les équipages retournèrent en Russie.
Cette défection livrait Junot et lui ôtait toute chance de résistance. Il accepta l’offre que faisaient les Anglais de transporter à leurs frais son armée dans quelque port de France, sans rien exiger d’elle, la laissant libre de continuer la guerre et même de servir en Espagne.
Bonaparte, en cela, reçut un coup terrible bien moins de Wellington que de la Russie. Il comprit la vanité de l’alliance russe, dont le prestige, depuis l’entrevue de Tilsitt, terrifiait l’Europe.
CHAPITRE V LA COMÉDIE D’ERFURTH (SEPTEMBRE-OCTOBRE 1808)
On ne voit pas que l’amiral russe ait été blâmé de son maître. Alexandre n’osa. Il aurait déplu à sa mère, à sa cour et à tout le monde. Même parmi les ministres, un seul osait être, comme l’empereur, pour l’alliance française.
Les émigrés français et prussiens dominaient à la cour, avec l’impératrice mère. La mort de Paul, accomplie par Palhen et ceux qui avaient des confiscations de Pologne, pesait toujours à Pétersbourg, avertissait le czar. M. de Maistre et autres émigrés dont les mots insolents, spirituels, se répétaient partout, parlaient en plaisantant du grand remède asiatique qui, sous Pierre III et Paul, avait si bien servi.
Alexandre alléguait aux Russes que l’alliance française lui avait servi à prendre la Finlande, et bientôt les Principautés, cette porte de l’Empire ottoman. D’autre part, aux hommes de Napoléon, à Savary, à Caulaincourt, il disait qu’on devait se souvenir de Paul, et ne pas risquer de mécontenter la Russie. Mais si l’on osait dire un mot de la Pologne, à ce nom qui rappelait tant de confiscations, Alexandre ne continuait pas l’entretien, gardait un silence prudent.
Dans la réalité, le czar incertain, était condamné à un rôle double, à vouloir ou à simuler l’alliance française, et souvent à servir en dessous la coalition.
Un grand nuage d’hypocrisie flottait sur toute l’Europe. Les Anglais eux-mêmes, que madame de Staël appelle « les chevaliers des libertés du monde », pourquoi ne favorisèrent-ils pas le projet de Palafox pour appeler le prince Charles en Espagne, pour liguer à temps l’Espagne et l’Autriche ? C’est qu’ils avaient leurs visées sur l’Espagne, voulaient surtout Cadix, ce grand port, ou plutôt ce pont vers l’Amérique. Ils manquèrent le moment, attendirent que l’Autriche eût été écrasée à Wagram.
Napoléon ne pouvait croire que ses maladroits ennemis lui accordassent ces délais. Il savait que l’Autriche avait déjà des agents militaires à Séville et croyait qu’il y aurait entente pour une grande et universelle explosion.
Entre tant d’ennemis, il en voyait encore de flottants, d’incertains, surtout en Allemagne ; il jugea que, pour les faire retarder, hésiter davantage, il fallait leur faire apparaître une grande fantasmagorie, l’alliance russe, la montrer à Erfurth, à deux pas de la Prusse.
Il n’y avait pas un moment à perdre. La saison avançait. Et la reine de Prusse, fort animée par nos malheurs d’Espagne, voulait se rendre à Pétersbourg avec le roi, voir si le czar avait de la mémoire et, selon son serment, la protégerait encore, s’associerait au réveil prochain de l’Allemagne. Alexandre allait se trouver entre deux sirènes, la reine et Napoléon, qui, au contraire, le tournait au Midi, vers les grands projets d’Orient. L’Occident, avec les souvenirs d’Austerlitz, de Friedland était triste pour le czar. La guerre de Turquie tentait plutôt sa paresse. Il n’avait qu’à y assister de loin. Il était naturellement conduit par les femmes, et sans doute c’est à ce moment que la princesse *** commença sur lui son règne de trois années, règne fort paresseux : « Étrangère à la politique, disait-elle, elle ne voulait être qu’une simple La Vallière. »
Cette belle Russe prévint l’Allemande. De bonne heure, en septembre, Alexandre alla à Erfurth. Et la reine de Prusse fit son voyage trop tard, lorsque tout était arrangé.
Napoléon, grand comédien, se surpassa lui-même mais chargea trop son jeu. Devant un homme aussi fin qu’Alexandre, il montrait trop combien il était inquiet, avait besoin de lui. M. Lanfrey dit très bien : « Maître à Tilsitt de la situation, à Erfurth il est dépendant. »
Il s’était fait suivre de nos grands acteurs. Il voulut voir les hommes illustres de l’Allemagne, se fit présenter Gœthe, et lui dit un mot simple et beau : « Vous, vous êtes un homme ! » Avec les rois de la pensée, il avait fait venir aussi tous les souverains d’Allemagne et je ne sais combien de princes.
Pour éblouir ce haut public, il traînait après lui, à grands frais tout le luxe d’alors, porcelaines de Sèvres, tentures des Gobelins, et les raretés du garde-meuble.
Alexandre, qui était arrivé tout simplement avec quelques seigneurs, brilla par les manières, la grâce et l’à-propos. Il saisit celui-ci dans une tragédie : « L’amitié d’un grand homme est un bienfait des Dieux. »
Jusqu’où irait cette amitié ? Elle valut à la Russie deux choses inestimables : la Finlande, les Principautés, l’abandon de nos plus anciens alliés, la Suède et la Turquie. D’autre part, Napoléon eut ce qu’il voulait pour le moment, une fausse coopération dans sa guerre à l’Autriche, laquelle, toute vaine qu’elle était, trompa l’Europe pourtant, produisit l’effet désiré.
Quelque semblant que pût faire la Russie, Bonaparte eût dû mieux savoir qu’Alexandre vivait dans un milieu hostile et implacable. L’Impératrice-mère et l’épouse d’Alexandre, deux Allemandes, étaient si Anglaises de cœur et si haineuses de la France que, pour nuire à Napoléon, elles étaient prêtes à tout sacrifier.
En 1809, il fit à l’étourdie la tentative de donner à Alexandre une maîtresse française, il lui envoya la beauté en renom, mademoiselle Georges. Ce superbe morceau de chair fut accepté pour un moment à peine. Elle n’avait nullement l’adresse qui eût pris un homme si fin. Les deux impératrices, la mère, l’épouse, se mirent contre, la firent renvoyer, préférant de beaucoup la maîtresse russe qui était en possession, ne se mêlait de rien, disait-elle, mais qui était du parti des honnêtes gens[102].
Combien les Anglais, en tout cela, étaient plus habiles, plus heureux que Napoléon ! A ce moment même où Alexandre semblait le plus éloigné d’eux, ils l’entouraient, ou par eux-mêmes, ou par les seigneurs russes, qui attendaient l’heure de reprendre le commerce avec l’Angleterre, ou enfin par nos émigrés, qui composaient la cour intime des deux impératrices.
CHAPITRE VI LE DÉMEMBREMENT DE LA GRANDE ARMÉE. LES ARRABIATI (1808)
Les fêtes politiques d’Erfurth et ses faux-semblants d’amitié coïncidèrent avec un événement qui plongea dans le deuil toute notre France militaire.
Qu’était la grande armée, sinon une France guerrière d’hommes qui, sans famille, ayant de plus perdu la république, cette patrie morale, promenaient une vie errante en Europe ?
Que restait-il des vaillants de 92, de ceux qui répondirent au cri : La patrie en danger ? Ceux d’Italie, d’Égypte avaient péri au noir tombeau de Saint-Domingue. Ceux de Sambre-et-Meuse et du Rhin, les vainqueurs de Zurich, d’Austerlitz étaient fort éclaircis. Mais l’âme subsistait identique. Et ceux qui survenaient, par je ne sais quel mystère, représentaient à s’y tromper leurs prédécesseurs. Par la fatigue et l’habitude des souffrances, ils acquéraient une trempe singulière. Marcheurs terribles, ils ne daignaient se reposer. Mickiewicz enfant, qui les vit, au collège de Wilna, passer la nuit autour des feux, demanda à ces barbes grises : « Pourquoi ils ne se couchaient pas ? » Ils répondirent : « Ce n’est pas la peine ! » Voulant dire que bientôt ils se reposeraient tout à fait.
Ce que raconte Sismondi des Français du XVIe siècle en Italie est bien plus vrai de ceux de la grande armée en Allemagne. Malgré leur légèreté et leurs pillages, on les regrettait[103]. Au second jour, ils réparaient ce qu’ils avaient cassé la veille. Napoléon ne les nourrissant pas, ils étaient obligés d’exploiter le pays. Turbulents, mais non pas avares, comme les bisogni espagnols, moins ivrognes et désordonnés que les Irlandais de Wellington, enfin songeant bien peu à rapporter, comme font les Allemands, qui récemment emballaient montres, pendules et bijoux pour leurs femmes et pour leurs enfants.
Les nôtres partageaient volontiers avec leurs camarades, et Gœthe, en 92, nous les montre faisant de même avec l’ennemi, les Prussiens en retraite.
Tant qu’ils pouvaient, ils vivaient en chambrée. Et celui qui avait payait pour tous les autres.
Cette chambrée faisait une seconde patrie, au défaut de la France, qu’on ne revoyait guère. Souvent l’hôte allemand devenait un ami. Beaucoup des nôtres souffrirent à quitter l’Allemagne.
Mais combien plus le corps, le régiment, dans cette cruelle dispersion, qui rompit tout à coup les vieilles habitudes et tant de souvenirs ! Si la rapacité, l’ambition occupaient l’esprit des généraux, il n’en pouvait être de même du soldat, qui, sans autre perspective que la vie de chaque jour, n’avait nul autre lien qu’avec ses camarades ou avec la famille de son hôte.
La camaraderie militaire, regardée et par l’ancienne monarchie et par la république comme un excellent principe de cohésion, mettait aux mêmes régiments les Flamands avec les Flamands, Bretons avec Bretons, et Basques avec Basques, etc. Hoche, Ney et autres généraux tenaient fort à ce système, mais non pas Bonaparte, élevé aux écoles aristocratiques, et qui, loin de favoriser les amitiés militaires, trouvait plaisir, au contraire, et un profit politique à attiser les jalousies, les rivalités de ses principaux lieutenants.
Habitué à voir les hommes comme de purs instruments, il oublia que les armées d’Italie, d’Égypte avaient dû leurs grands succès à leur forte cohésion. La grande armée, déjà moins identique, était dans les crises, comme un vaste instrument où, avec des sons différents, règne même harmonie.
Le jour où, avant Austerlitz, traversant une forêt, elle se couronna elle-même de branchages, et d’un même mouvement, se prophétisa la victoire, ce jour dut revenir au souvenir de Napoléon au milieu de ses revers, quand l’armée, toujours vaillante, mais scindée, brisée, se trouva en face de peuples qui apportaient au combat une même âme.
En repassant le Rhin, se faisait le divorce. Ceux qu’on envoyait en Espagne étaient désespérés. Les jeunes qui restaient en Allemagne se sentaient orphelins lorsqu’on les séparait de ces vieilles moustaches qui les avaient conduits et instruits jusque-là. Bonaparte prit cent mille hommes pour recommencer la guerre en Espagne.
Les fêtes que l’Empereur fit donner sur la route à ceux qui allaient aux Pyrénées, les dîners, les spectacles les firent rire et pleurer. C’était comme un appareil des joies des funérailles. Il avait ordonné que l’on fît des chansons, « trois sortes de chansons ». Mais pas une ne fut chantée.
La porte de l’Espagne, et la lisière du pays basque, n’attriste pas les yeux. Ces sommets fantastiques promettent mille surprises, mille aventures bizarres. Napoléon, amenant là des masses énormes de troupes, les avait d’abord largement approvisionnées. Cela cessa tout d’un coup. Il voulait pressurer l’Espagne. Mais l’Espagne fondit devant lui, et il ne pressura que le désert.
Il écarta sans peine les masses qui, dans leur sot orgueil de Baylen, osaient s’avancer contre lui. Cette confiance l’irrita fort, et il ne songea qu’à faire des exemples, lança cruellement et ensauvagea le soldat. Il y parut au sac de Burgos. Le roi Joseph, qui y était, fut indigné de voir, la nuit, les feux de bivouacs entretenus par des meubles précieux, des instruments de musique, etc. Il en avertit en vain l’empereur[104].
Ce qui assombrissait fort celui-ci, c’est que l’armée était triste visiblement, s’avançait à regret. Les vastes plaines sèches de la Vieille-Castille, leur sable salé remplirent de mélancolie les plus fermes cœurs, et du plus triste augure.
Entre la Vieille et la Nouvelle-Castille règne une chaîne assez élevée qu’on appelle Guadarrama. Rien de plus morne que ce paysage et les lieux peu éloignés où les rois ont bâti leur fastueuse sépulture, leur palais funèbre de l’Escurial. Au sommet de la montagne, un pas étroit sépare les deux versants du Duero, du Tage. Les Espagnols avaient garni ce défilé, qu’on nomme Somo-Sierra, d’une batterie qui gardait les étages de la montagne. Napoléon arriva au pied avec sa garde, et fut frappé de l’aspect morne que présentaient ses vieux soldats, d’une bravoure si éprouvée.
Il jugea parfaitement qu’une attaque régulière, un assaut pourrait être assez sanglant, et pensa à emporter la position par une charge vive de cavalerie. Quelqu’un lui dit que la veille étaient arrivés des jeunes gens de Varsovie. Ces enfants étaient si novices qu’on ne leur avait pas encore confié de chevaux ni de fusils. Ils faisaient leurs exercices à pied, avec des fusils de bois. Napoléon les vit, les trouva pleins d’ardeur, d’impatience, et leur dit un mot qui les ravit : « Qu’ils auraient l’honneur de passer le défilé, avant la garde impériale. »
Elle venait pour les soutenir, conduits par le vaillant Montbrun. J’ai vu (vers 1850) le lieutenant qui, bien jeune alors, en 1808, les avait conduits et avait passé le premier. « Ce fut comme une féerie, dit-il. Après quelques décharges, les Espagnols laissèrent tout. La montagne fut déserte. Parvenu en haut, je me retournai, je dis au seul de mes camarades qui me suivait : « Et les autres ? — Ils sont restés sur le chemin. »
Le pis, c’est que Napoléon, qui arrivait d’Erfurth, et craignait de mécontenter Alexandre, n’avoua pas le rôle qu’avaient eu les Polonais dans cette affaire. Il en fit honneur à un nom agréable en Russie (dès le temps de Catherine), au jeune Ségur. C’est celui qui épousa plus tard la fille de Rostopchine.
Nulle réclamation de ceux qui avaient réellement franchi le passage n’influa sur lui. Ségur resta dans le bulletin[105].
Une fort belle gravure polonaise montre sous la redingote grise cet homme ou ce fantôme qui, sans donner un regard aux corps sanglants des jeunes vainqueurs de Somo-Sierra, franchit le défilé, va tomber sur Madrid. Dans quel état d’orgueil, de fureur insensée ? C’est aux aliénistes à le décrire.
Ce qu’ils appellent la monomanie lucide dépasse quelquefois la folie. Car elle ne présente pas simplement de vains rêves, comme la belle et noble folie de don Quichotte, mais une disposition où le malade, comme enragé envers lui-même, triomphe outrageusement à se blesser, se déchirer, et faire tout ce qui peut le perdre.
Dès qu’il entre en Espagne, devant les premiers Espagnols qu’il rencontre, il se livre à un furieux bavardage[106]. Il les injurie, les provoque, c’est-à-dire les excite à se défendre : « J’arrive avec les soldats d’Austerlitz. Qui les arrêtera ? Ce ne sont pas vos mauvaises troupes qui ne savent pas se battre. J’ai sur l’Espagne les droits du conquérant. Comme je ne puis plus me fier à la nation, je prendrai mes sûretés, je l’assujettirai à un gouvernement militaire. »
Plus il entre, plus il gâte tout. Sans lui, les circonstances favorisaient Joseph : la défiance des Espagnols pour les Anglais, la crainte qu’ils ne prissent Cadix et ne voulussent enlever à l’Espagne son grand empire américain. L’Anglais Moore, délaissé par eux, et suivi de très près par Soult, périt dans sa retraite, et ses troupes furent heureuses de se rembarquer à la Corogne. Un parti peu nombreux, mais composé de gens fort éclairés, comme l’ancien ministre Urquijo, avait parfaitement deviné que Ferdinand serait un monstre, et restait fidèle à Joseph. Les grandes villes commerçantes de l’Andalousie lui étaient favorables et l’accueillirent. A toute place, il nommait des Espagnols, tâchait de leur faire croire qu’il leur appartenait entièrement[107].
Napoléon arrive à Madrid, et, sottement, décourage les josephinos. Il dit tout ce qui peut nuire à son frère. Il en parle comme d’un souverain déjà détrôné, qu’il pourrait bien replacer sur le trône, si les Espagnols étaient sages. « Convention et constitution, tout est aboli. Il ne reste que le droit de conquête. »
Il ne punira que dix hommes, épargnera les ordres religieux. Il n’abolira que l’inquisition.
L’inquisition, dès ce moment, est popularisée. L’Espagne ne peut s’en passer. Si bien que la junte révolutionnaire la rétablit pour plaire au peuple.
Pendant que Napoléon et l’Espagne s’injurient, voici une petite nouvelle. Bonaparte, à Valladolid, apprend que l’Allemagne est en feu, et lui échappe. Une lettre du roi de Bavière lui apporte ce terrible coup.
Un dogue à qui on applique un charbon rouge pour lui faire lâcher prise n’est pas plus furieux. Le voilà donc, ce coup préparé depuis 1806 ! La voilà, cette sourde trahison allemande ! Combien on eut raison de lui dire alors (contre l’avis du traître Talleyrand) : « Exterminez l’Autriche ! »
Cette fureur de Napoléon fut très contagieuse. Les deux armées d’Allemagne et d’Espagne la partagèrent. Celle du Nord, plus jeune et nouvelle à la guerre, était bouffie de sang, fort indisciplinée. La vieille, celle d’Espagne, dont les chefs furent tirés un moment pour Wagram, puis rentrèrent en Espagne pour aller à Moscou, était excédée, irritée de ces tiraillements.
Nos soldats, si gais, si résignés pendant la république, changèrent de caractère, restèrent obéissants, mais devinrent des grognards. L’Espagne y fit beaucoup, les transforma cruellement. Ce climat africain, si froid l’hiver, brûlant l’été, ces longues plaines d’un sable salé, les séchèrent, les aigrirent. La fuite, l’éloignement, l’horreur visible des populations ensauvagèrent les nôtres et souvent les rendirent impitoyables. Les résistances atrocement héroïques de Saragosse et autres villes n’imposèrent point l’admiration. Le carnaval de moines qui y était mêlé rendait tout cela burlesque pour un Français. Et non sans apparence. Quoi ! ces efforts désespérés pour rétablir un Ferdinand et restaurer l’inquisition !
La fureur, cette maladie qui si facilement fait bouillonner l’Espagne, on l’a vu dans les persécutions des juifs, des Maures, est fort contagieuse et se gagne aisément. Il y parut dans les sièges obstinés de 1808. Des assiégés, des assaillants, quels étaient les plus furieux ? Au second siège de Saragosse, où Lannes à la fin réussit, son caractère se révéla avec un nouveau degré de violence et d’irritation. Ce héros des guerres d’Italie, qui fut blessé quatre fois à Arcole sans se retirer, s’acharnait par ses blessures même, s’enivrait par son propre sang. Il dit aux chefs de Saragosse : « Je garantis les femmes et les enfants ! Que voulez-vous de plus ? » Ils ne furent pas contents, et il laissa piller la ville.
Tel fut le sauvage héros de la campagne de Wagram. Il y alla, ce semble, atrocement irrité. On eût dit qu’il ne pouvait plus dominer le bouillonnement de guerre et l’amour du péril, qui semblait l’emporter. Cherchait-il la mort ? On ne sait. Le démembrement de la grande armée, qui avait en lui son âme fougueuse, semblait l’avoir déraciné, lui montrait l’avenir sous un funeste augure.
CHAPITRE VII ESSLING ET WAGRAM (1809)
J’ai dit qu’après Wagram, lorsqu’on demandait à Bonaparte pourquoi il n’avait pas attendu, comme à Austerlitz, que l’ennemi essayât de l’entourer, il dit : « Cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz. »
On le supposait bien. Même on s’exagérait les résultats de la transformation. Sans doute, l’armée, par son démembrement, avait beaucoup perdu de ses hautes qualités morales, mais elle avait toujours ses grandes qualités militaires, qui se reproduisaient en partie dans la jeune armée des conscrits de 1808. On calculait fort mal le temps nécessaire pour refaire, rajuster cette énorme machine. On croyait qu’il faudrait six mois.
On ne devinait pas que, pour entraîner cette jeunesse, il suffisait de mettre au milieu d’elle les grands drapeaux vivants dont la flamme électrique pouvait emporter tout, un Lannes par exemple, encore bouillant de Saragosse. Jamais Napoléon ne fit autant appel à la fureur guerrière de ce grand soldat, qui semblait chercher la mort qu’enfin il trouva à Essling.
Contre cette vaillance colérique, emportée, qui avait à Baylen fait triompher les bandes espagnoles des fameux soldats de la France ? Toute l’Europe en savait le secret ; le nom seul de la liberté avait fait ce miracle.
La liberté contre Napoléon, c’est l’universel mot d’ordre. On l’attestait, même à Saint-Pétersbourg, contre l’alliance française. L’Autriche, jusque-là le fort du despotisme, le centre du parti rétrograde, pourrait-elle changer de rôle et de langage, prendre pour ralliement un mot si odieux, emprunté à la France, à la Révolution ? On l’essaya avec succès dans le Tyrol contre les Bavarois. On osa même l’employer en Italie, on crut organiser certains foyers d’insurrection. Tout cela de mauvaise grâce, avec peu de succès, dans une peur visible de trop bien réussir.
Que serait-ce, se disaient entre eux les archiducs, si tous nos barbares du Danube allaient comprendre et répéter ce fatal Shiboleth ! L’Autriche, en prononçant ce mot, le craignait elle-même, comme le magicien, qui frémit de ses propres incantations, de ses appels aux puissances infernales.
Tous les récits qu’on fait de la guerre de Wagram ne me satisfont guère, et même impliquent bien des choses contradictoires.
On raconte les paroles menaçantes de Napoléon à l’ambassadeur d’Autriche, disant qu’il voyait bien qu’elle préparait la guerre. Et en effet, il savait que le parti de la guerre était maître de Vienne, que l’empereur d’Autriche (remarié) était poussé par sa jeune femme à s’armer, ainsi que par la haute société, et même par l’ambassadeur de Russie, qui tenait peu de compte de l’alliance d’Alexandre avec Napoléon, enfin que l’Angleterre offrait des millions. Cela était patent. Et les discours des cortès espagnoles se vendaient publiquement dans Vienne.
Napoléon très informé, ne put être aucunement surpris. Il organisa en quinze jours ce passage rapide de ses officiers généraux, d’Espagne en Allemagne. Des Pyrénées au Rhin, ils traversèrent la France en poste, et trouvèrent déjà rendue en Allemagne la jeune armée qu’on opposait aux Autrichiens.
Cette campagne de Wagram, tant admirée, offre cependant maintes taches qui porteraient à croire que, non seulement l’armée avait baissé, comme le dit Napoléon, mais que lui-même n’était plus le même Bonaparte qu’il avait été autrefois.
Il eut d’abord le tort de se reposer sur Berthier pour les premières opérations d’une guerre si dangereuse, où il devait avoir devant lui l’Allemagne, pendant que, derrière, continuait la lutte espagnole. Le maladroit Berthier débuta par séparer à trente lieues de distance, Davout et Masséna, que l’empereur avait intérêt à garder tout près, suivant des deux côtés les rives du Danube. L’un était à Augsbourg, l’autre à Ratisbonne.
Napoléon enfin arriva, vit, corrigea cette bévue. L’archiduc Charles croyait occuper cet espace vide. Mais l’empereur y met 40 000 hommes Allemands et Bavarois, il se place au milieu d’eux, les charme par cette confiance. A leur droite, étaient Lannes et deux divisions françaises, qui leur ouvrent le chemin de la victoire, et font plusieurs mille prisonniers autrichiens.
Trois batailles sont livrées et gagnées par nos soldats (Abensberg, Landshut, Eckmühl), l’ennemi acculé au Danube. En quelques jours la campagne, par cette suite de brillants faits d’armes est terminée. Les deux ailes de l’armée ennemie sont rejetées l’une en Bohême, l’autre sur l’Inn. La route de Vienne est libre. Napoléon y entre sans trouver de résistance. La ville semble plutôt abandonnée.
Regardons ici un moment cette jeune armée qui, malgré son inexpérience a eu de tels succès. C’est à Napoléon lui-même qu’il appartient de la qualifier.
Après Erfurth, il avait fait des dons immenses aux généraux, des duchés, des principautés. Ici, à Ratisbonne, passant la revue, il distingue à merveille les sordides pensées qui les occupent et qu’ils n’osent dire encore : « Que nous importent ces fiefs donnés aux généraux ? Nous serons morts avant d’avoir de pareilles récompenses. »
L’empereur a compris. Ce savant corrupteur sent bien que des récompenses si haut placées, si rares, ne tentent pas suffisamment. Il constitue les baronnies. Ces baronnies sont données au concours, pour ainsi dire, sur la présentation des chefs, des corps eux-mêmes, qui les ratifient par acclamation.
C’est la démocratie militaire instituée dans le pillage même, un monde d’espérances offert à tous.
Il était bien certain qu’il fallait se hâter. Les succès de l’Espagne avaient encouragé les patriotes du Nord de l’Allemagne ; et au Midi, le Tyrol prenait feu. Son nouveau maître, le Bavarois, avait vendu les biens des monastères, irrité, déchaîné les moines. La croisade monastique contre les Français prit un terrible essor lorsque Rome, occupée, donna au pape occasion de se représenter comme captif de Napoléon. Ses manifestes, répandus dans le Tyrol comme en Espagne, eurent des deux côtés grand effet. Bonaparte en sentit la portée, et n’envoya pas moins de quarante mille hommes au Tyrol avec Lefebvre, un rude soldat, et Rusca, l’ancien chef des sapeurs de l’armée d’Italie, un montagnard tout fait à une telle guerre.
L’empereur sentait la nécessité de frapper au centre un coup décisif. Ayant pris Vienne, il s’apprêta à passer le Danube avant que l’archiduc Charles campé en face de Varsovie, de l’autre côté du Danube eût pu recevoir le renfort qu’il attendait, les cinquante mille hommes que l’archiduc Jean ramenait d’Italie.
Le moment était peu favorable. Car, vers la fin de mai, le Danube, grossi par la fonte des neiges, roule immense, trouble et menaçant ; l’île Lobau placée au milieu du fleuve, semblait faciliter et encourager le passage. L’archiduc l’encouragea, en se retirant un peu, et ne voulant attaquer les Français que lorsqu’ils se seraient divisés et qu’un tiers de leur armée aurait déjà passé. C’est ce qui arriva. Lorsque déjà trente mille hommes, sous Masséna et Lannes, eurent franchi le fleuve, vers Aspern et Essling, il les attaqua avec soixante-quinze mille hommes, et rompit les ponts derrière eux, avec des brûlots, des arbres, des bateaux, et tout ce que traînait le fleuve, tout cela à la vue de l’armée de Napoléon, restée impuissante dans l’île et sur l’autre rive.
Situation terrible. Les deux abandonnés, Masséna, Lannes, firent des prodiges. Masséna, qui défendait le village d’Aspern, le reprit quatre fois ; Lannes, huit fois son village d’Essling. Le prince Charles, pour ramener encore les siens, marchait en tête un drapeau à la main. Lannes de même, malgré son petit nombre essaya de sa personne de percer le centre de l’ennemi. Il périt dans cette entreprise. Les boulets entre lesquels il passait brisèrent ses deux genoux.
Voilà Masséna seul. La nuit se passe. Mais le matin, quel dénûment ! Plus de vivres ! plus de munitions ! Il faut résister, sans tirer un coup de fusil, tout le jour, à la baïonnette. Enfin, dans la seconde nuit, par des ponts volants, des bateaux, il fut possible de les secourir. Masséna ramena son monde dans Lobau, et fut justement nommé prince d’Essling.
Lannes, si cruellement fracassé, condamné à l’amputation des deux cuisses, c’est-à-dire à la mort, fut ramené aussi. Napoléon pleura, dit-on, pensant sans doute que la fin de ce grand soldat était la fin de sa fortune. On suppose, je crois, à tort qu’il accusa Napoléon. Je croirais bien plutôt ceux qui assurent qu’il ne dit qu’un mot : « Sauvez l’armée ! »
Elle était tout entière dans l’île gardée par Masséna. Sur la rive droite méridionale, on voyait le corps de Davout, bientôt celui d’Eugène, qui ramenait les siens d’Italie.
Napoléon se dit vainqueur et attribua le terrible accident à une crue subite du Danube. Cependant il fut six semaines sans rentrer en action (du 22 mai au 6 juillet 1809).
Ce retard que l’Europe interpréta fort mal, eût perdu Napoléon si le roi de Prusse eût eu le courage de bouger et de fournir un centre aux insurrections partielles du duc de Brunswick, de Schill et autres patriotes. Son ministre Sharnhorst lui assurait qu’il pouvait avoir sur-le-champ cent vingt mille hommes, et qu’alors il serait assisté non seulement de l’Autriche, mais peut-être de la Russie.
Le roi de Prusse, par ses exigences infinies, semblait l’éloigner de lui. Il ne voulait donner de secours, s’il n’avait partie de la Saxe, et même la Pologne autrichienne. Dernier point qui eût entièrement déplu à Alexandre. Enfin, il ne voulait bouger avant, disait-il, que l’Autriche eût frappé son grand coup.
Ainsi les six semaines se passèrent au profit de Napoléon. Ces six semaines, si critiques, furent comme une remise de grand procès, du jugement de Dieu.
Elles illuminèrent la honteuse tartuferie de l’Autriche, qui avait mis la liberté sur ses drapeaux, la détestait du cœur. Cette hypocrite cour, ces femmes altières qui suivaient l’impératrice nouvelle, ne purent mentir jusqu’au bout, craignirent l’assistance du peuple, n’acceptèrent que celle des rois.
Ceux-ci flottaient étrangement. Le roi de Prusse punissait ses propres partisans. Pendant la bataille d’Essling, un de ses officiers regardait, et il resta une semaine sans savoir si son maître tournerait pour ou contre.
Le czar, qui n’avait pas, comme la Prusse, l’excuse de la crainte et de la faiblesse, ne se montrait guère moins douteux. Napoléon disait lui-même qu’il ne pouvait plus croire à l’alliance russe. Et, en effet, toute la crainte d’Alexandre était qu’en soulevant les Polonais contre l’Autriche, on n’excitât le réveil de la Pologne toute entière. A Cracovie, les Russes essayèrent (mais en vain) d’empêcher les Français d’entrer dans cette ville. Et partout, ils rétablissaient l’administration autrichienne.
Napoléon était à Schœnbrun, ne voulant pas agir tant que son armée d’Italie faisait le siège de Raab. Il lui revint, dans ce repos, qu’une flotte anglo-sicilienne croisait le long des côtes d’Italie, à la hauteur de Rome. Il comprit parfaitement qu’on voulait lui enlever le pape, pour se servir, en Espagne ou ailleurs, de cette machine sacrée. Il déclara Rome ville impériale, et sans donner d’ordre exprès ni précis, fit enlever le pape, que l’on conduisit en Toscane. Il lui donnait deux millions de revenu, mais finissait son autorité temporelle et réunissait ses États à l’empire français.
Cet acte, peu attendu au milieu de si grands événements militaires, frappa l’Europe d’étonnement, pétrifia le monde catholique, et fut comme la préface de la bataille où l’Autriche allait recevoir un si terrible coup. On jugea que rien n’échappait aux regards de cet aigle, qui, de Schœnbrun, avait si bien vu l’Italie, et si rapidement avait tranché le nœud que tant de siècles n’avaient pu dénouer.
Tout au contraire, la cour d’Autriche n’était qu’indécision, lenteur, sottise. Bien loin de reconnaître l’habileté et l’héroïsme que le prince Charles venait de montrer à Essling, la cabale opposée et ses frères même travaillaient contre lui, lui suscitaient de telles difficultés dans son état-major que plusieurs fois il voulut donner sa démission.
L’archiduc Jean, qui n’avait pas été heureux en Italie, était jaloux, prétendait que, suivi, surveillé par l’armée d’Eugène, il ne pouvait arriver, selon les conventions, avant la grande bataille décisive.
Charles eut beau l’appeler. Jean manqua à Wagram et les cinquante mille hommes qu’il venait de recruter en Hongrie.
Enfin, le 5 juillet, Napoléon avait complété ses immenses préparatifs, avait fortifié Lobau, complété ses ponts, ses redoutes, mis sous sa main Eugène, Davout et Bernadotte. Il avait cent cinquante mille hommes, Charles, cent soixante-quinze mille.
Un orage épouvantable eut lieu la nuit. N’importe, toute l’armée passa les ponts. Le jour, il fit une chaleur étouffante, doublée par la moisson mûre, les épis jaunissants, couchés par terre. Les Autrichiens, les Hongrois, mouraient de soif, n’ayant point d’eau de leur côté, et regardaient toujours si l’archiduc Jean leur amenait ses cinquante mille hommes.
Cependant l’armée française, jeune en grande partie, au commencement prit une panique, que Macdonald et Oudinot arrêtèrent difficilement.
La nouvelle, déjà partie du champ de bataille, alla se répandre dans le Nord, et Berlin en trépigna de joie.
L’artillerie française rétablit la bataille, en luttant de vitesse et de mobilité avec la cavalerie. L’artillerie de la garde fit merveille, et les grosses pièces, laissées dans l’île Lobau, mais couvrant de leurs boulets l’autre rivage, arrêtèrent court les Autrichiens qui venaient de sabrer, détruire entièrement les quatre divisions de Masséna. Celui-ci, dans ce grand massacre, portant le poids de la bataille, faillit périr comme Lannes.
Les anciens, dans de grands dangers, faisaient des sacrifices humains à la Mort où à Mars (Marti, Morti). On peut dire que, dans cette crise, Napoléon se racheta en immolant les deux âmes de l’armée, son grand soldat Lannes, son grand général Masséna.
Davout et Oudinot le rendirent maître du plateau de Wagram, mais ils ne purent empêcher que vingt-deux mille Français y périssent et autant d’Autrichiens. Mais les autres, si jeunes, et étonnés de leur victoire, se jetèrent, après la bataille, sur les provisions du camp de l’archiduc, et s’enivrèrent tellement pendant trois jours que si l’ennemi était revenu, il les eût hachés à plaisir. (6 juillet 1809.)
Le traité de Vienne (14 oct.) enleva à l’Autriche la Bavière, la Saxe, le grand duché de Varsovie.
CHAPITRE VIII MARIAGE D’AUTRICHE (1810)
Les royalistes disaient que Bonaparte était « un être accidentel, un de ces champignons, nés d’hier, qui doivent disparaître demain ». En attendant, ils tiraient, de leur mieux, parti du champignon. Par Joséphine, ils se faisaient rendre leurs biens. M. de Maistre, leur coryphée, avait obtenu de la cour de Russie, sa protectrice, la permission de demander une entrevue à Bonaparte. Celui-ci ne répondit pas, et ne voulut pas voir ce présomptueux intrigant.
Lui qui avait tant fait pour le parti rétrograde, épargné par deux fois l’Autriche, relevé le papisme en 1802, il savait bien que ce parti attendait, souhaitait toujours sa mort, sa chute[108], le voyait volontiers enchaîné à la stérile Joséphine. Elle suivait partout Bonaparte, qui ne cachait point son dégoût.
Chacun prévoyait le divorce. Les sœurs y poussaient fort, mais craignaient l’arrivée d’une princesse étrangère, voulaient lui faire épouser une Française. C’était aussi l’idée des meilleurs courtisans, entre autres de M. de Narbonne, qui croyait que Bonaparte ne pouvait s’appuyer que sur la France. Les sœurs ménageaient cette affaire, bien peu délicatement, menant sans cesse l’empereur à la maison de Saint-Denis, le tentant par la vue de belles jeunes filles. On le faisait arriver surtout au moment où la plus belle (déjà impératrice par sa grâce majestueuse) distribuait aux pauvres les aumônes de la maison[109].
Cependant, à l’entrevue d’Erfurth, il eut l’idée d’un mariage avec une sœur du czar. Mais la mère d’Alexandre, qui en eut horreur, se hâta de marier sa petite fille à un prince d’Allemagne.
En décembre 1809, après Wagram, Bonaparte, qui avait si bien payé la douteuse amitié du czar, par la Finlande et les Principautés, se crut en droit cette fois de lui demander une autre de ses sœurs. Mais avant de se lier à Napoléon, Alexandre eût voulu lui faire signer ce mot : « Que la Pologne ne serait jamais rétablie », c’est-à-dire ôter aux Polonais leur espoir dans la France, et enlever à Napoléon cette épée de Pologne, que peut-être quelque matin ce dangereux ami pourrait lui porter à la gorge. C’était lui dire : « Marions-nous, d’accord ; mais, d’abord, quittez cette épée. »
Napoléon y répugnait, sous prétexte de l’honneur de la France. Pour avoir une princesse russe, il fallait donc qu’il mît dans la corbeille la mort de la Pologne et sa propre humiliation. D’autre part, il craignait que cette cour curieuse ne vît trop à travers les murs de Saint-Cloud ; il savait que l’impératrice mère exigeait que ses filles lui écrivissent heure par heure tout ce qu’elles auraient vu.
Sans attendre le délai de dix jours, qui était convenu, il rompit, et demanda une fille de l’empereur d’Autriche.
Grand éclat. C’était épouser décidément le parti rétrograde, dont l’Autriche avait été jusque-là le principal représentant.
Tout était en lui contradiction. Il venait d’enlever le pape, et, pour fortifier son ascendant sur l’Église, il pensionnait le clergé, créait cinq mille cures de plus et des bourses dans les séminaires.
Mais, en même temps qu’il se décidait pour le vieux parti, pour l’Autriche, il n’en traitait pas mieux la famille où il entrait. Il n’avait qu’un but, se relever au moment où il sentait pâlir sa fortune. Si l’on veut voir la disposition de l’Autriche pour ce mariage, qu’on regarde à Versailles le médiocre mais très fidèle tableau, où le triste François marche à sa première entrevue avec Napoléon. Marche ? Non, est traîné d’un mouvement mécanique, étranger à sa volonté. Ce spectre blond et rose est quelque chose d’étrange et fait horreur. Automate lugubre, où déjà on pressent le geôlier du Spielberg.
Ce fut un sacrifice humain. Marie-Louise, sous son éclat sanguin, et sous sa fraîcheur de vingt ans, était comme une morte. On la livrait au Minotaure, au grand ennemi de sa famille, à l’assassin du duc d’Enghien. N’allait-il pas la dévorer ?… Sa peau jaune de Corse, par la graisse était devenue d’un ton blanchâtre, tout fantasmagorique. La fille du Nord, une rose (un peu vulgaire, telle que Prudhon l’a peinte), était effrayée du contact.
Tout fut noué avec une précipitation extraordinaire. La demande fut faite le 7 mars. Le 8, le contrat fut signé. Le 11, le mariage eut lieu à Vienne ; ce fut le prince Charles, qui, avec la procuration de Napoléon, épousa, c’est-à-dire eut le chagrin de livrer la victime, comme une dépouille de sa dernière défaite.
Le 13 mars, éplorée, elle quitta son père et Vienne. Sur la route, une sœur de l’Empereur la reçut et lui ôta sa dame autrichienne. Enfin, après tant de fatigue, sur la route de Compiègne, elle rencontra Napoléon, qui, sans respect des convenances, sans délai, s’empara d’elle comme d’une proie.
Précipitation sauvage, et de nature à créer moins un lien qu’une blessure dans la famille qui, malgré elle, sacrifiait un de ses enfants.
Blessure empoisonnée ; il avait fait d’avance ce qui eût pu semer la discorde, la défiance entre ses membres, proposant de donner la paix sans condition si l’empire autrichien était partagé entre ses trois royaumes, ou si tout entier il passait à l’un des archiducs. Cette proposition insidieuse, dans une autre famille, eût pu créer une méchante tentation.
Il n’avait guère idée de la nature humaine, s’il crut que ce mariage forcé apaiserait l’Autriche pour celui qui s’était montré si ennemi. François le prit comme une humiliation nouvelle et ne le notifia aux puissances qu’après deux ans, lorsque (par sa défection) il crut avoir poignardé l’Empereur.
Napoléon de même, maladroitement poussa à bout, ulcéra le roi de Prusse, qui ne put rentrer à Berlin qu’en condamnant à mort ses propres partisans.
Ainsi s’accumulait la haine contre lui, contre nous, par toute la terre. Et le pis, c’est qu’on ne prévoyait pas la fin de cette sauvage tyrannie. On croyait beaucoup plus à ses succès nouveaux qui auraient rivé les fers du monde.
Un envoyé prussien écrivit (sans doute à Hardenberg) : « Napoléon va soumettre l’Espagne, et peut-être vaincre la Russie, employant le dernier moyen, l’insurrection des serfs. »
CHAPITRE IX NAPOLÉON SE BROUILLE AVEC SES FRÈRES, S’ÉTEND DE TOUS CÔTÉS, MENACE LA RUSSIE (1810)
Je me rappelle parfaitement certaines choses de 1810. J’avais douze ans, et, quoique enfant, je sentais vivement les inquiétudes et les misères d’alors. Deux ou trois mois après le mariage de l’empereur, un événement tragique saisit Paris et sembla un grand présage d’avenir. On n’avait pas oublié la lugubre et funèbre fête du mariage de Louis XVI, tant de gens étouffés. Le bal, le terrible incendie de l’ambassade d’Autriche au printemps de 1810, eurent d’autant plus d’effet, que les victimes étaient les dignitaires, la cour même de l’empereur que le fléau frappa.
L’impression fut d’abord celle de la nature ; on parla fort de l’ambassadrice, une mère qui périt en cherchant ses enfants.
Puis, vinrent divers jugements en sens contraire. Mon oncle maternel, employé à la trésorerie, n’y voyait rien qu’un malheur fortuit. Mais beaucoup en auguraient la fin du bonheur de Bonaparte, la chute prochaine de l’empire. C’était la pensée de mon père, persécuté comme imprimeur, celle de mon oncle paternel, ouvrier chez mon père.
Espérance sans joie, car on devinait bien que la chute désirée du colosse ne s’accomplirait pas sans entraîner de grands malheurs.
Nous étions misérables, l’Europe, écrasée en notre nom, croyait que nous nagions dans l’or. Mais tout passait à la fortune de quelques généraux, au gaspillage des armées.
Bonaparte imaginatif s’exagérait certaines choses. La découverte du sucre de raisin allait nous dispenser d’avoir besoin des denrées coloniales. Richard Lenoir et Oberkampf, avec leur filature, leurs toiles de Jouy, allaient remplacer Londres. Cependant, que pouvaient ces hommes actifs, ingénieux ? La matière première, le coton, faisait défaut, à moins que l’empereur, violant son propre système, n’accordât des licences d’importation (à tel privilégié, qui sous-vendait ce droit honteusement). Cela faisait crier l’Europe. Les faibles en gémissaient, mais les forts, la Russie, ne pouvaient manquer, à la longue, de perdre patience.
Cette oppression douanière n’était guère moins pesante que l’oppression militaire, qui forçait les Allemands, envoyés en Espagne avec les nôtres, d’être massacreurs ou massacrés.
Pour résister à tant de barbarie, les Portugais, sous leurs libérateurs anglais, étaient condamnés à un remède atroce : dévaster leur pays, en faire un désert, comme les Russes firent de leur Russie en 1812.
Rien encore jusqu’ici ne donne l’idée du sanglant capharnaüm de la guerre d’Espagne en 1810, de ce mélange d’opinions les plus opposées, et de races contraires, qu’on eût crues inconciliables. Une assez bonne narration, peu consultée, celle de lord Londonderry, peint parfaitement la confiance des Portugais, la défiance des Espagnols pour l’Angleterre. Il avoue les excès horribles des Anglo-Irlandais aux prises des villes ou dans les batailles gagnées, le découragement général. Les officiers anglais cherchaient déjà des places en Angleterre.
L’armée française resta près de six mois en Portugal sans avoir de nouvelles de France. Toutes les places fortes d’Espagne étaient au pouvoir de Napoléon. Mais dans toute la campagne, dans les montagnes et défilés, la guerre continuait avec une extrême barbarie. La junte centrale avait condamné notre armée tout entière à mort. On tuait tout Français. Ney et Lannes s’étaient montrés impitoyables. Et, par contre, les Espagnols noyèrent en une fois huit cents Français inoffensifs. Le maréchal Victor conte que les soldats de Cuesta, à leur défaite, se jugèrent morts, criaient : Pas de quartier ! Douze mille hommes, dit-il, se firent massacrer. Horrible exécution où les Français furent énergiquement aidés par leurs alliés allemands. Il nomme et remercie le corps allemand qui prit part à cette boucherie[110].
Nos Allemands, nos Suisses, souvent poursuivaient et tuaient les Suisses et Allemands de l’ennemi. Les représailles atroces et les ordres cruels changeaient tout homme en bête féroce. Tous tuaient, et, forcés de tuer, ils maudissaient d’autant plus le tyran.
Quoique rien ne bougeât encore, des choses tellement contre nature n’avaient guère chance de durer. Plusieurs jugeaient l’échéance à court terme. Bernadotte, beau-frère de Joseph, machinait déjà de deux façons pour surnager dans la débâcle de l’Empire. Avant Wagram, enfermé un moment dans l’île Lobau, il faisait sa cour à l’armée, aux officiers, qui me l’ont redit. Puis, ayant les Saxons à commander, il osa lancer un bulletin où il leur donnait une part exagérée dans la victoire, à quoi répondit Bonaparte par un soufflet donné à tour de bras, je veux dire par un démenti violent, injurieux, qui dut envenimer la haine de Bernadotte, et le rendre attentif à saisir l’occasion de fuir et de s’affranchir, s’il pouvait.
Autres n’étaient les pensées de Murat, qui, humilié par l’empereur, se demandait avec audace : « S’il meurt, qui lui succédera ? » Ses amis, à Paris, discutaient cette chance.
Joseph, tyrannisé en Espagne, par les généraux de son frère, était devenu Espagnol de cœur, et le bon accueil qu’il avait eu en Andalousie lui donnait de grandes espérances, lorsque Bonaparte lui apprend qu’il veut tout le nord de l’Espagne jusqu’à l’Èbre. Puis il prend le Midi en outre, en constituant Soult comme une sorte de vice-roi de l’Andalousie.
Ceci pouvait s’appeler un envahissement général, une conquête sur Joseph même, et il avait encore moins d’égards pour l’infortuné roi de Hollande. Louis, sans doute, méritait peu d’égards. Dans un pays très obéré, il singeait l’état dispendieux de la France, faisait des maréchaux, etc. Cependant, la rudesse tyrannique de Napoléon rendait Louis un objet de pitié. Bonaparte, ayant fait le fils d’Hortense grand-duc de Berg, ne daigna pas même en prévenir son frère, confirmant ainsi ce qu’avaient dit les journaux anglais de la naissance de l’enfant et des infortunes conjugales du roi de Hollande. La mélancolie de celui-ci, son mysticisme, était un sujet de plaisanteries barbares pour Napoléon. Il lui reprochait d’être malade, « d’avoir une lymphe viciée ». Pourquoi cette persécution et ces basses injures ? il devait dire nettement qu’il voulait ses dépouilles. La Hollande était nécessaire à son système ; il l’enveloppait déjà de douanes françaises, disant qu’elle n’était qu’une alluvion des fleuves de France, du Rhin et de la Meuse. Il prit d’abord ses provinces vitales de Zélande et Brabant. Mais la conquête lui eût paru sans charme s’il l’avait faite ouvertement, sans perfidie. Il somma Louis de venir, d’assister à son mariage, et pendant ce temps il lui prit tout. Louis était si furieux qu’il eût voulu que la Hollande essayât du moyen qui réussit si bien contre Louis XIV, l’inondation générale du pays. A grand’peine, du moins, il sauva sa personne et se réfugia en Autriche sans vouloir jamais revenir.
A ce moment de mariage et de fêtes, Napoléon instituait dix prisons d’État, « pour des gens, disait-il, qui méritaient la mort, mais qu’on ne pouvait mettre en jugement ». Ils devaient rester là, sans information ni procès, dans une captivité illimitée. Et pour qu’on n’y prît pas d’intérêt, il ajoutait que « plusieurs étaient des voleurs de diligences ou des gens qui avaient été employés pour la police en pays étranger ». Ainsi, un vaste filet était tendu, d’autant plus redoutable, qu’on ne spécifiait pas avec précision ceux qu’il devait atteindre et garder indéfiniment.
Des prisons ? et pourquoi ? L’Europe entière, dit madame de Staël, devenait une prison. On avait pu croire que la réunion de la Hollande avait un but particulier, comme celui d’acquérir sa flotte, de confisquer les marchandises anglaises qu’elle abritait. Mais point. On apprit, vers la fin de 1810, que cette réunion n’était qu’un cas d’un grand système d’empiètement général qui embrassait le Nord, les villes hanséatiques, c’est-à-dire l’embouchure des fleuves allemands qui donnent accès dans la Baltique.
Et ce grand événement ne fut annoncé que par deux lignes du duc de Cadore : « La réunion de la Hollande a entraîné celle des villes hanséatiques. »
Concision sublime, mais prodigieusement insolente, menaçante même. Pour mieux l’accentuer, Napoléon lève cent vingt mille soldats, quarante mille matelots. Et il annonçait sans détour que chaque année il appellerait la conscription (sauf à renvoyer autant d’anciens soldats).
Son ambassadeur devait faire, sans détour, cette notification à l’empereur de Russie. Le mariage d’Autriche et la conquête des places d’Espagne lui donnaient tant de confiance, qu’il ne craignit pas, dans une affaire personnelle, de mécontenter le czar, jusque-là si sagement ménagé. Dans cette réunion générale du Nord, faite par un décret, il ne daigna s’apercevoir qu’il avait englobé le duc d’Oldenbourg, beau-frère de l’empereur Alexandre (Oldenbourg, le berceau de la dynastie de Russie). Acte fort impolitique que ses petites nécessités douanières n’excusaient nullement.
Ce manque d’égards et ces grandes réunions d’États du nord, faites si brusquement, avertissaient assez. Alexandre, alarmé, fit des fortifications sur ses frontières, et enfin franchit le fossé, par un tarif de douanes qui excluait les denrées et marchandises françaises, tandis que les anglaises entraient toujours abritées sous le pavillon neutre.
C’était déjà une rupture. Si la Russie croyait devoir briser sitôt, Napoléon en était cause ; il n’avait pas craint de marquer le but de ces réunions en déclarant son projet de creuser un grand canal, qui allant droit au Rhin, à l’Elbe, à la Baltique, ôterait à celle-ci son caractère de mer fermée, pourrait à chaque instant l’ouvrir à nos embarcations, et peut-être à nos entreprises.
Bien loin d’atténuer la portée d’un projet si inquiétant en lui-même, il l’avait annoncé en des termes plus alarmants encore, avec une emphase effrayante. Dans l’acte qui réunissait le Valais à la France, comme département du Simplon, il disait : « Les Anglais ont déchiré le droit public de l’Europe. La nature est changée. J’ai dressé le plan du canal qui, avant cinq ans, réunira la Baltique à la Seine. De nouvelles garanties m’étaient nécessaires. Les premières, les plus importantes, m’ont paru celles de la réunion à l’empire des bouches de l’Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l’Elbe, et l’établissement d’une navigation intérieure avec la Baltique. »
Étonnant et bizarre décret, qui, en perçant les Alpes d’une part, de l’autre menaçait l’Océan du nord d’être supprimé.
CHAPITRE X EXPÉDITIONS DE PORTUGAL, DE RUSSIE (1811-1812). — LES GUERRES DE L’INCENDIE
Les historiens qui font le lugubre récit de la campagne de Russie oublient tous une chose essentielle, c’est que ce grand désastre n’arriva qu’après l’échec bien moindre essuyé dans le Portugal et par la même cause, les mêmes fautes de Napoléon.
Ce fut pour le balancer qu’il se montra terrible dans le Nord, réunit la Hollande et saisit les grands fleuves par où respire l’Allemagne, enfin brava tant la Russie, déclarant qu’il voulait se faire une fenêtre dans la Baltique même. A ces menaces l’Angleterre opposa un positif sérieux, cruel, mais efficace. Les deux Wellesley-Wellington, qui y avaient la principale influence, l’un dans le cabinet, l’autre à l’armée, appliquèrent en Europe leur méthode indienne de dévastation absolue.
Ils obligèrent, sous peine de mort, le paysan à raser le pays, à brûler tout. Toute autre armée qu’une armée irlandaise, tenue très bas et d’une main de fer, se fût indignée de cette méthode très cruelle qui brûlait les amis au lieu de les défendre.
Elle créait à Masséna de terribles difficultés, lui imposait une extrême lenteur, l’isolait tellement de la France que, pour aller chercher quelques nouvelles, le général Foy eut peine à passer avec une escorte de deux mille hommes. L’empereur évidemment avait les yeux ailleurs. Peu bienveillant pour Masséna, il n’insistait pas pour que Soult, roi de l’Andalousie, et gardant les Cortès dans Cadix, l’île de Léon, combinât avec lui ses mouvements. Masséna, manifestement négligé et comme abandonné de l’empereur, par cela même ne trouvait que désobéissance chez ses subordonnés. Ney lui désobéit, n’ouvrit pas sa communication avec le roi Joseph, avec l’Espagne. Pendant ce temps, Wellington s’établissait près de Lisbonne, près de la mer, dans l’imprenable position de Torres Vedras, sur une suite de monticules défendus par des batteries. Masséna, mourant de faim, demanda en vain des vivres à Bessières, qui ne l’écouta pas non plus. Enfin, se voyant désobéi par tous, même par la garde impériale, qui refusa de charger l’ennemi, il ne put que se retirer.
Napoléon, humilié par ces échecs, dont il était lui-même cause en partie, en était venu au triste expédient de penser à détrôner Joseph, et de renvoyer Ferdinand en Espagne, à condition qu’il lui cédât les provinces au nord de l’Èbre.
Cette chute, au moment où son mariage autrichien le plaçait si haut, lui faisait désirer d’étonner l’Europe par quelque grand coup. De là ses imprudentes provocations à la Russie.
Il croyait bien connaître l’empereur Alexandre. Et l’ayant vu déjà par l’affaire des douanes dans une demi-révolte, il pensa que, sans perdre de temps, il fallait lui montrer l’épée.
Non qu’il crût à la guerre. Mais en la préparant dans la proportion d’un appareil immense, il ne doutait pas de faire reculer le czar. Qui ne l’eût cru aussi ? et qui saura jamais par quels degrés de pression la cour amena à une résistance énergique un homme si indécis[111] ?
La gravité des circonstances le ramenait aux tendances religieuses et mystiques qui étaient naturelles à son âme allemande. Cette âme variable, mêlée d’influences diverses, resta toute sa vie sous le nuage noir de deux événements tragiques, de deux affreuses énigmes qui lui firent douter toujours lui-même s’il était coupable ou ne l’était pas. L’un fut la mort de son père, et l’autre l’incendie de Moscou.
Ces événements furent si complexes qu’Alexandre, qui en profita malgré lui, fut obligé d’en souffrir les auteurs, de les garder comme un reproche vivant, un cruel doute sur la part faible ou forte qu’il pouvait s’attribuer dans ces catastrophes.
En voyant s’approcher les masses armées que poussait sur lui Bonaparte, il ne pouvait sortir encore de l’expectative mystique qui était devenue son état naturel. Dans les trois années précédentes, malgré ses guerres de Finlande, de Moldavie, il remua bien peu ; sous sa somnolente maîtresse il avait eu la vie d’un marécage, et il en gardait l’engourdissement.
Les émigrés (politiques ou illuminés) qui chaque jour l’entouraient de plus près montraient le bras de Dieu descendant sur Napoléon, l’Espagne non réduite encore, et déjà l’Allemagne frémissante, prête à se soulever. Point de vue parfaitement faux en 1812. On verra, au contraire, combien, dans notre retraite horrible de Moscou, les Allemands nous furent longtemps fidèles et combattirent pour nous.
N’importe. Ces fausses prophéties donnaient crédit à M. de Maistre, à l’Ézéchiel savoyard, longtemps moqué et écarté, mais qui, se relevant sous la protection de l’impératrice mère et de la favorite, fut dans les derniers temps attaché à Alexandre comme secrétaire.
On a vu l’ascendant qu’exerçait l’impératrice mère par son couvent de cinq cents jeunes filles nobles, l’appât des dots, des places que ces mariages favorisés procuraient aisément. Le mysticisme régnait là, mais contenu dans la mesure gouvernementale. Grande austérité extérieure. Ces élèves étaient une propagande vivante contre Napoléon, la France et ses doctrines.
La famille impériale était fort piquée et pour le mariage autrichien, et aussi (fort justement) par l’affaire d’Oldenbourg, menée avec une précipitation si brutale.
On sentait là que l’oppression, sous laquelle haletait le monde, avait, sans respect d’amitié, touché même la Russie, même la famille impériale. Cette brutalité semblait un augure menaçant. On commença à élever des fortifications sur certaines frontières et à songer à rappeler les armées de Turquie, de Finlande.
De plan de guerre, il n’y en eut pas, ou, si l’on veut, il y eut trois plans entre lesquels on hésita :
Le plan allemand de Barclay, un Courlandais habile : fuir, reculer toujours, se fier à l’espace, à l’hiver et au défaut de subsistances. C’est le plan qu’Alexandre lui-même exposa à M. de Narbonne, l’envoyé de Napoléon.
Le plan russe, que l’on fit exécuter par Kutuzow : hasarder une grande bataille ; et le plan qu’on peut dire anglais, puisque les Anglais l’avaient si largement appliqué en Portugal : brûler, dévaster le pays.
Mais ce plan était bien plus cruel que dans un climat doux. En Russie, il n’allait pas moins qu’à faire mourir, par l’inclémence de l’hiver, non seulement les Français, mais les Russes mêmes.
Il faut partir d’une idée juste et vraie. Napoléon, Franco-Italien du reste, ne savait rien du monde. Dans sa grande ignorance et sa parfaite indifférence des nations diverses chez lesquelles il faisait voyager ses canons, il semble n’avoir eu d’elles d’autre notion que celle de Falstaff, qui croit avoir assez caractérisé ses recrues en les définissant : « des hommes mortels ».
Il entra en Russie, sachant très vaguement que c’était un pays de serfs, et croyant que la situation était la même qu’en Pologne, n’ayant aucune idée des circonstances compliquées qui, même aujourd’hui dans cet empire, rendent la libération difficile. En Russie, le paysan ne veut la liberté qu’avec la terre elle-même, avec la propriété qui lui appartenait (il y a deux siècles à peine). De là des difficultés immenses qu’on n’aurait pu vaincre, d’un coup, qu’au prix d’un grand bouleversement social dont ne voulait nullement Napoléon.
Le paysan n’a guère conservé que sa commune serve, son église, ses saints qui l’ont jadis défendu des Tartares. C’est le lien unique de la petite société de villages. C’est là ce qu’il faut respecter à tout prix. Grande difficulté de conduire une armée française à travers un pays, non pas bigot comme l’Espagne, mais grossièrement asservi à son culte local.
L’armée française, on l’a vu à Wagram, n’avait plus la discipline du temps passé. Et par delà la frontière polonaise, ne recevant plus de distribution régulière de vivres, il lui fallut piller. Donc elle devint l’horreur du paysan, qui s’insurgea contre elle. Napoléon lui-même était si indécis, qu’il réprima les premiers essais de jacquerie sociale qui lui furent dénoncés par la noblesse. Celle-ci resta seule maîtresse du paysan, et, profitant de son zèle religieux, fit de la guerre une croisade contre Bonaparte.
Au reste, s’il n’eut pas la prévoyance sociale et politique, il n’eut pas davantage la prudence d’administration militaire, la plus indispensable. Sa campagne de 1807 sur les confins mêmes de la Russie, ses difficultés d’Eylau et de Friedland pouvaient lui faire prévoir celles qu’il trouverait en s’enfonçant dans ce pays immense qui, indépendamment des rigueurs des hivers du Nord, vous oppose alternativement des abîmes de boue, de sable. C’est ce qu’on éprouva dès la première entrée. Les voitures hautes et lourdes de l’administration furent obligées de partager leur charge en un grand nombre de ces petites voitures de nos rouliers de Franche-Comté, qui enfoncent peu. Ce changement ralentit beaucoup.
Napoléon, par égard pour l’Autriche et pour la Russie même, n’osa armer les Polonais en masse. Il les dispersa dans l’armée. Il les laissa seulement à Varsovie proclamer la résurrection de la Pologne, sans les encourager en rien. Tout au contraire il ruina, épuisa la Lithuanie, la fit russe, autant qu’il le pouvait.
N’importe. L’émotion des Polonais fut grande. On en peut juger par le sublime tableau que font leurs poètes quand il voient nos beaux régiments entrer dans les antiques murailles de Smolensk, ville si longtemps polonaise, et aujourd’hui frontière, défense de la Russie.
Ils la trouvèrent en flammes. Pour la première fois, on appliqua le système nouveau qui avait si bien réussi aux Anglais en Portugal. Napoléon, irrité, n’en fut pas mieux averti. L’audacieux Murat disait lui-même qu’il fallait s’arrêter. Davout se déclara pour l’avis de l’empereur, contre celui de Murat et de presque toute l’armée. On poursuivit.
L’empereur, dans sa colère, empêcha moins dès lors les désordres et les incendies, donnant par là à l’ennemi une arme terrible, et faisant croire aux Russes que c’était notre armée, et non la leur, qui brûlait tout.
C’est ce qui explique leur furieuse haine contre les Français « incendiaires et ennemis de Dieu », et la vaillance colérique qu’ils montrèrent à la Moskowa. Napoléon, qui avait tant désiré une grande bataille, et croyait qu’elle mettrait la Russie à ses pieds, s’y montra flottant, indécis, selon tous les historiens. Il y était un peu malade ; depuis son mariage, il avait vieilli avant l’âge. Il vainquit imparfaitement, profita peu de la victoire, ne poussa pas les Russes si affaiblis, comme le voulaient Murat et d’autres. Ils échappèrent, allèrent se recruter et se refaire.
Pour lui, selon son système routinier, il croyait tout gagné si l’on prenait la capitale.
L’Histoire de M. de Ségur, œuvre d’une rhétorique souvent inspirée, toujours un peu déclamatoire, est elle-même un fait historique par sa date (1824). Elle vint au milieu du torrent des publications bonapartistes que Sainte-Hélène popularisait tellement.
Son succès fut marqué par la fureur du général Gourgaud et des autres séides de Napoléon[112].
Que le jeune Ségur, si bien traité par lui, s’écartât du parti, et publiât un livre en apparence impartial qui relevât ses fautes, et la vaillance, le patriotisme de ses ennemis, cela fut agréable non seulement au parti rétrograde, mais à nous tous impartiaux. En y regardant de plus près, on peut apercevoir que l’auteur, en tenant compte des mérites des deux partis, en s’éloignant de la manière dénigrante des Anglais, de Kerporter, Rob, Wilson, critiques sévères de la Russie, en donnant aux nôtres ce qu’on leur doit, ne relève pourtant (jusqu’au sublime) qu’une chose, le dévouement patriotique de celui qui brûla Moscou.
Acte prodigieusement audacieux, s’il était vrai, comme le dit M. de Ségur, qu’on le fît à l’insu du czar[113] !
M. de Ségur, gendre de Rostopchine, alors réfugié en France, et comme exilé par la haine des Russes, a certainement pour but principal la réhabilitation, l’exaltation de son beau-père. Rostopchine, que nous avons tous vu à Paris, ainsi que sa dévote épouse, tâchait de s’étourdir et prenait grande part aux amusements de la vie parisienne, mais n’osait pas rentrer en Russie. Le livre de Ségur et son succès étaient certes très propres à aplanir les voies, à faciliter son retour, à laver sa mémoire.
Ce fut le but principal de l’auteur, dans ce brillant écrit.
Les grandes villes centrales appartiennent-elles uniquement au pays dont on les dit les capitales ? Non, et moins encore en Orient, à Kasan, à Damas, entrepôts pour les caravanes et tout le commerce d’Asie. Ce sont les grands asiles communs des nations. L’immense et riche Moscou avait ce caractère. Les Persans, les Tartares se croyaient là chez eux. Sa forteresse, le solide Kremlin, et ses murailles colossales donnaient aux commerçants nomades beaucoup de confiance, une idée rassurante de solidité.
On disait proverbialement : « Se sentir sûr comme au Kremlin. »
Moscou était une ville double ou triple. Outre ce Kremlin immobile, plein d’églises, d’édifices publics, il y avait une Moscou de cent mille âmes (les seigneurs et leurs serfs) qui s’en allait l’été ; puis, la Moscou marchande (de deux, trois cent mille âmes), qui restait toujours pour recevoir les caravanes, les acheteurs. Cela était ainsi depuis des siècles, depuis que les invasions tartares avaient cessé.
La Moscou fixe, orientale, des gros marchands, et la petite plèbe des jardiniers qui cultivaient dans l’enceinte même à l’abri des remparts et qui n’en bougeaient pas, c’était, on peut le dire, la ville. Les seigneurs et leurs domestiques ne faisaient qu’y paraître, se voir l’hiver, et faire leur sourde opposition à Pétersbourg ; ils retournaient l’été à leur véritable demeure, leurs splendides châteaux.
M. de Maistre, dans sa Correspondance, examine cette question bizarre : « Que ferait-on si le czar ordonnait de brûler la capitale ? » comme les Anglo-Portugais viennent de brûler chez eux tant de bourgades, pour arrêter l’armée de Masséna. Il ne répond pas à la question.
Un Hollandais, nommé Schmidt, vint proposer un ballon incendiaire pour foudroyer et brûler les Français. Après la bataille de la Moskowa, Rostopchine, nommé récemment gouverneur de Moscou, accueillit Schmidt, et pour lui faciliter ses opérations, l’établit au château de Repnine, ennemi violent des Français, et leur prisonnier d’Austerlitz.
A la Moscou marchande, fort effrayée, et si encombrée, qu’elle ne pouvait pas fuir, mais mourir là, on faisait croire qu’on livrerait encore une bataille pour la sauver.
D’ailleurs la ville entière avait foi au czar. Tout récemment, il y était venu, et il avait reçu de ce bon peuple des preuves d’amour inconcevables. C’étaient de vrais enfants, et ils avaient le cœur tendre et naïf de l’enfant pour un père chéri. Non seulement ils donnèrent pour la guerre tout ce qu’ils purent, et même au delà, mais ils voulurent toucher, embrasser les pieds de leur czar. Il avait été reçu dans un vaste jardin. Ils ébranlaient les grilles pour approcher. Il fallut les jeter par terre. On se précipita. Le souverain, le peuple, se confondirent comme dans un immense embrassement.