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France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

VIII

Reading edition

CHEZ SITAFA.

De Sapiasé à Bondoukou, on franchit la chaîne de hauteurs qui sépare le bassin du Comoé de celui de la Volta.

Le 29 avril, à dix heures du matin, après une traite de cinq heures assez fatigante, nous faisions notre entrée dans Bondoukou.

Le premier aspect est des plus inattendus. Adieu les abris de palmes des villages forestiers, les cases rondes de Matta et de Sapiasé ! Toits en terrasse, murailles de brique séchée au soleil ; le tout formant une masse compacte couleur d’ocre jaune au centre d’une immense clairière où des centaines de bestiaux pâturent.

Vue ainsi de loin, dans la lumière éblouissante, avec sa mosquée au minaret pyramidal, ses crêtes de murailles agrémentées d’ornements en pointes, la ville se montre à son avantage. On dirait vraiment d’une capitale.

En y regardant de plus près, le tableau change, la belle ordonnance disparaît. C’est la cité saharienne, avec son dédale de ruelles, ses maisons massives prenant jour sur des cours. Le vieux Biskra moins les dattiers ; mais un vieux Biskra croulant, vermoulu, fétide, émergeant à peine de la couche d’immondices accumulée par les siècles. La perfection dans le délabrement. Tout ce que l’islam si riche en guenilles, en vermine éparse dans la poussière dorée, nous fait entrevoir ailleurs, semble atteindre ici son apothéose. L’incurie poussée à ce point touche au sublime. L’ordure ainsi mise en valeur tient du génie.

La population ne doit pas être inférieure à trois ou quatre mille âmes. Travailleuse et active, elle donne par son va-et-vient continuel l’illusion d’une communauté beaucoup plus nombreuse.

La fraction de la race Mandé-Dioula qui s’est implantée ici depuis deux ou trois siècles, sinon davantage, n’a cessé d’y prospérer. La position, commercialement parlant, était du reste fort bien choisie. Placés sur la ligne de partage des bassins de la Volta et du Comoé, les nouveaux venus n’ont pas tardé à monopoliser le trafic entre cette partie de la boucle du Niger et le littoral. Industriels, commissionnaires, prêteurs sur gages, ils font tous les métiers, prêts à spéculer sur tout, sur l’or et sur les cauris, sur les kolas, sur les captifs.

La race est belle, de carrure forte, d’allure plus décidée, plus virile que la population du Sanwi et de l’Indénié. Les femmes ont la démarche légère, une grâce inconnue dans les villages de la forêt, où la compagne de l’homme est, le plus souvent, ravalée à l’état de bête de somme. Nombre des jeunes vendeuses circulant à travers le marché, la corbeille ou la calebasse sur la tête, posée un peu de côté comme un bonnet de police par un prodige d’équilibre, sont autant de bronzes florentins qui raviraient un statuaire.

Au demeurant, tous, du petit au grand, importuns, loquaces et sans gêne, à l’égal de leurs congénères des pays voisins, avec un air de supériorité prétentieuse, un parler onctueux, des gestes bénisseurs dont on se lasse vite.

Tout le monde ici est « Karamokho » (homme illustre), s’il n’est déjà « Allahmokho » (homme de Dieu). « Karamokho » l’individu qui vient vous vendre un mouton, des ignames, des bananes ; « Allahmokho » le négociant exhibant à sa clientèle des pagnes à ramages et des amulettes, le mendiant qui, la nuit tombée, psalmodie sa prière de maison en maison sur un rythme d’enterrement. Cette profusion de titres honorifiques a je ne sais quoi d’agaçant. C’est comme si chez nous chacun, du porteur d’eau au ministre, se donnait de l’altesse et du monseigneur.

La maison de Sitafa, notre hôte, est un spécimen accompli d’une installation d’homme riche à Bondoukou.

Sitafa est l’un des notables de l’endroit, le plus cossu peut-être. Il a de la monnaie plein ses coffres, guinées anglaises et sachets de poudre d’or : il possède des pépites grosses comme le poing, je ne sais combien de mètres cubes de cauris. Quinze femmes se disputent les honneurs de sa couche ; une légion de captifs vaquent à son service.

« Captif » est, par parenthèse, l’euphémisme pour désigner ici l’esclave. Il existe, au reste, une différence marquée entre la situation du « captif » et l’esclavage tel qu’il est pratiqué sur d’autres points du continent noir. Le captif est, presque toujours, acheté tout enfant sur les marchés de l’intérieur, à la suite de guerres. Une fois chez son maître, il fait en quelque sorte partie de la famille, y prend femme, et n’est point exposé à passer de main en main comme un article d’échange, sinon en punition d’une faute grave. Souvent il est chargé de missions de confiance. C’est lui qui, pour le compte de son maître, colportera des marchandises, conduira une caravane de l’intérieur à la côte et recevra en retour une prime modique qui peu à peu lui constitue un pécule. Le maître, en plus d’un cas, lui donnera des marques d’attachement, lui fera en mourant un legs parfois important. Si le captif n’obtient pas sa liberté, sa descendance a chance de s’affranchir. J’ai vu un homme de position indépendante, ayant gagné dans le commerce une certaine fortune, dont le père était captif dans la famille de notre hôte. Les relations étaient demeurées, de part et d’autre, affectueuses. Ce descendant de serfs, parlant de lui-même, disait non sans fierté : « Je suis un homme de Sitafa », du ton dont un laird des vieux clans d’Écosse se serait écrié : « Je suis un homme de Douglas ! »

La position du captif, au moins dans cette partie du Soudan, n’est pas sans offrir quelque analogie avec celle du famulus antique.

Sitafa a autour de lui bon nombre de ces familiers, une cinquantaine environ. Le principe de la division du travail est strictement appliqué. Chacun a sa besogne déterminée, qui n’est jamais bien lourde et dont il s’acquitte à sa guise avec un sans-façon remarquable. Il y a le captif du cheval, le captif de la vache, celui des moutons et de la volaille, chacun spécialement préposé à la garde et aux soins de ces divers animaux ; le captif chargé de balayer la cour — une sinécure ! — le porte-clefs ; l’homme qui prépare le repas et le lit du maître, etc., etc.

Les métiers de notre hôte sont multiples. Sitafa est un vrai Protée, tour à tour marchand, entrepositaire, courtier, changeur, entrepreneur de transport. « Homme illustre », cela va sans dire. « Homme de Dieu », pas pour un sou, pratiquant la manœuvre des faux poids ou le jeu des deux balances, une pour la vente, l’autre pour les achats, avec une effronterie qu’eût enviée Robert Macaire. Ce qui n’empêche pas le drôle de faire ses salâms à grands gestes, pour la galerie, en suppliant Allah de bénir son petit commerce. Bon diable au demeurant, et grossier comme pain d’orge. Mais son industrie maîtresse est celle de diatiké ou logeur. C’est lui qui héberge les voyageurs et les caravanes. Il est le Grand-Hôtel de l’endroit.

La maison occupe un espace très vaste. C’est une façon de caravansérail, une suite de cours encadrées de bâtisses en terre très basses, crevassées, fleurant la crasse et la moisissure séculaires. Une entrée unique pour les gens et pour le bétail. On y accède par les ruelles les plus étranglées de la ville, parmi des monceaux d’ordures et de déjections où il est difficile de ne pas piétiner.

L’habitation principale, située dans la première cour, ce qui lui vaut le privilège de servir de passage à la valetaille et aux animaux domestiques, rappelle en petit le préau d’une maison centrale : quatre murs percés d’une demi-douzaine de cellules sans jour, sans air, où l’on ne pénètre qu’en se courbant. Les murailles ont trois pieds d’épaisseur, le plafond de perches entrecroisées qui supporte la terrasse est à peine élevé de deux mètres. L’intérieur de ces antres est égayé par un badigeon de bouse de vache.

La vermine pullule : punaises, cancrelats, araignées grosses comme des crabes. La température, nuit et jour, ne descend jamais au-dessous de trente degrés. Impossible de fermer l’œil. Le soir venu, nous traînons nos couchettes dans la cour, préférable à tous égards, en dépit de la promiscuité qui y règne et des senteurs qu’elle exhale. Et la nuit se passe tant bien que mal, tandis qu’autour de nous les gens jacassent, vont, viennent, procèdent avec la candeur des premiers âges à la satisfaction de leurs exigences les plus intimes, se soulagent ici ou là, au petit bonheur.

* * *

Bondoukou présente ce caractère, peut-être unique, d’une cité musulmane capitale d’un pays fétichiste.

Mahométisme des plus accommodants d’ailleurs, qui ne rêve, à l’ombre de la mosquée de terre battue, ni conquêtes, ni guerre sainte. Il s’agit moins ici de ferveur religieuse que d’une question de décorum, d’une loi morale dont on observe les préceptes, de même que l’on porte un vêtement pour se distinguer des peuples voisins, de condition inférieure, adonnés à des jongleries, et qui vont tout nus. Les musulmans de Bondoukou et de Kong ne professent aucune prévention contre l’infidèle, blanc ou noir. Tout entier aux affaires, leur esprit très positif n’entend rien aux abstractions. Cultiver, trafiquer, colporter sur les marchés soudaniens tout ce qui peut faire l’objet d’une vente ou d’un échange, tel est leur rôle. Ils constitueront, avant qu’il soit longtemps, la meilleure clientèle de nos factoreries du littoral. En attendant, ce sont, pour la plupart, de braves gens, hospitaliers, serviables, observateurs des traités librement consentis, des amis sûrs. Ils représentent déjà la civilisation, une civilisation noire, bien imparfaite encore, mais qui étonne au sortir des ténèbres de la forêt.

RUELLE DEVANT LA MAISON DE SITAFA (BONDOUKOU)

Illustration from France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

Le Mandé-Dioula vit dans les meilleurs termes avec l’autochtone et reconnaît la souveraineté d’un païen, le vieil Ardjima, roi de l’Abron.

Il ne déclare pas la guerre aux superstitions indigènes, mais se borne à en tirer un bénéfice honnête, se fait marchand de gri-gris, de sachets mystérieux, dont le noir porte sur lui un assortiment complet. Dans cette colonie de marchands, tout, y compris la religion, est prétexte à négoce.

Les Abrons ne sont représentés ici que par un groupe de cent à cent cinquante individus qui occupent un hameau aux cases de chaume, à une portée de fusil de la ville. Leur chef est le délégué officiel de l’autorité royale, autorité plus nominale que réelle, mais à laquelle, en certains cas, le Bondoukou musulman ne dédaigne pas de recourir.

Lors de notre arrivée, la population était en liesse à l’occasion de la clôture du Ramadan. Réjouissance musulmane célébrée avec un tumulte et un luxe d’accessoires qui révèlent le voisinage immédiat du pays des fétiches. Les deux quartiers, ville haute et ville basse, chantaient et processionnaient, faisant assaut de vacarme. Sur les peaux luisantes, frottées de beurre de Cé, chatoyait le bric-à-brac des grands jours : amulettes de tout genre, oripeaux de nuances criardes. Détail à noter, dans cette foule mahométane : les hommes sont les plus vêtus ; l’ample boubou en cotonnade de Kong, à ramages bleus et rouges, les drape majestueusement à la romaine. Les femmes vont le torse nu, le pagne roulé autour des reins. La partie essentielle de leur toilette est la coiffure, édifice compliqué, la haute perruque en cimier agrémentée de pendeloques. Elles brandissent une sorte de crécelle composée d’une calebasse recouverte d’un filet très lâche, dans les mailles duquel sont enfilées des cauris — la monnaie du pays, monnaie encombrante (trois cents de ces coquillages représentent la valeur de cinquante centimes).

Tout ce monde marchait en bataillon serré, scandant le pas par une mélopée chantée à tue-tête où les mêmes paroles sur le même dessin mélodique reviennent à l’infini. En tête de la procession, les griots, armés de fouets, bondissaient et vociféraient, élargissant la haie des curieux à grands coups de lanières.

La fête, comme il arrive souvent, a dégénéré en bagarre. Au moment où nous regagnions nos cases, des gerbes de flammes s’élevaient dans la direction du marché. Croyant d’abord à un simple accident, à une flambée causée dans les auvents de paille par les tisons de quelque marchande de friture, nous allions rebrousser chemin pour aider à circonscrire le sinistre en faisant la part du feu. Les noirs affolés ne songent jamais à ce procédé élémentaire. Vint à passer un des fils de notre hôte. L’enfant, par une pantomime expressive, nous enjoignit de rentrer. Là-bas, il n’y avait rien de bon à gagner ; les horions pleuvaient : déjà un homme avait péri. Réflexion faite, qui pouvait répondre que, dans cette foule superstitieuse et surexcitée, quelque imbécile ne s’aviserait pas d’attribuer à l’arrivée des blancs, à un maléfice lancé par eux, les malheurs de la journée ? Cette voix trouverait certainement de l’écho, et la position pouvait devenir critique. Mieux valait s’abstenir.

Renseignements pris, personne n’avait eu garde de nous mettre en cause. Le hasard ou les sortilèges n’étaient pour rien dans l’événement. Les griots, par une distribution de coups de fouet trop libérale, avaient provoqué le conflit. Des invectives on en était venu aux coups, puis aux mesures incendiaires. Le feu, en l’absence de toute brise, s’éteignait de lui-même au bout de trois heures. Mais toute la nuit le village fut sur pied. Notre hôte avait réuni chez lui tous ses fidèles : dans ces conciliabules on agitait les résolutions à prendre pour le lendemain. Les esprits paraissaient très montés. De part et d’autre on ne parlait de rien moins que de recommencer la lutte au petit jour. On allait expédier des émissaires dans les villages des environs, rassembler des troupes, élire un chef de guerre, que sais-je ?... Le jour est venu, le soleil s’est levé sur un horizon immaculé ; pas une clameur guerrière n’a retenti dans la ville ou dans les campagnes. Le bilan de la journée se chiffre par un mort, une demi-douzaine d’éclopés, quantité de vermine livrée aux flammes et un marché réduit en cendres. Telle fut cette bataille dont les moindres incidents, perpétués et magnifiés par la tradition, seront discutés en plein midi sous les arbres des carrefours, la nuit, dans la tiédeur des cours empestées, par les générations futures.

Les conseils pacifiques qui avaient prévalu émanaient précisément du chef de la religion, l’Almamy. On s’était, d’après ses avis, décidé à laisser au vieux roi le soin de régler le différend. Une délégation devait se rendre auprès de lui à Amenvi et solliciter ses bons offices.

Ardjima accueillit favorablement la requête, envoya à Bondoukou un de ses fils qui s’aboucha avec les notables des deux quartiers en hostilité, distribua aux uns et aux autres de bonnes paroles et se tira de l’arbitrage à la satisfaction générale.

Faute d’autre abri, les marchés se tiennent provisoirement au pied des arbres, à l’ombre d’un pan de mur, un peu partout. La caractéristique de ces marchés est l’absence presque absolue de denrées européennes. Sur les éventaires s’étalent les pains de beurre végétal (beurre de Cé), les chenilles séchées que l’on pulvérise pour en assaisonner les aliments, condiment fort apprécié des gourmets, les noix de kola blanches et rouges. Campées derrière un écran de paille, les marchandes de niomis (galettes de mil au beurre végétal) surveillent leur friture que des fillettes vont ensuite offrir à domicile.

La vente des tissus n’a pas lieu en plein vent. Les principaux articles sont les cotonnades de Kong et les couvertures en belle laine du Macina. Ici même on fabrique des étoffes analogues à celles de Kong, mais moins fines. Le tisserand dresse son métier primitif dans un coin d’ombre quelconque, sous un parasol de nattes. Le travail s’opère par bandelettes larges de 10 centimètres sur 5 à 6 mètres de long, rayées de bleu et de blanc. Ces bandes sont ensuite assemblées par des coutures en gros fil de coton. Il y a plusieurs teinturiers disposant d’une cinquantaine de puits. La nuance universellement adoptée est le bleu foncé tirant sur le noir.

La véritable influence, l’homme le plus considéré, dont on invoque à tout propos l’arbitrage et dont les décisions font loi, c’est l’almamy ou chef religieux.

L’almamy de Bondoukou, Ibrahima Kitaté, est un grand vieillard, encore droit malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés. La tête est fine, la physionomie bienveillante, la parole douce sans emphase, le geste sobre. L’ensemble du personnage est vénérable : on rencontre trop rarement chez les noirs, même avancés en âge, cette dignité d’allures qui commande le respect.

Quand nous lui avons fait notre première visite, le jour de notre arrivée, il était étendu sur une natte, devant sa porte, entouré de quelques serviteurs, un manuscrit du Coran à portée de la main, égrenant son chapelet. Le salâm de quatre heures était proche. Sur la place encore inondée de lumière, les fidèles se dirigeaient vers la petite mosquée coiffée de trois minarets en forme de pyramides. Du plus loin qu’ils apercevaient le vieillard, les passants s’inclinaient, les mains jointes sur la poitrine. L’entrevue fut on ne peut plus cordiale, bien que nous nous soyons soustraits le plus vite possible aux compliments de bienvenue afin de ne pas gêner l’almamy dans ses dévotions.

Depuis, le digne homme est venu plusieurs fois nous voir. Pas un jour ne s’est passé sans qu’il dépêchât un de ses gens pour prendre de nos nouvelles et répéter au capitaine Binger combien il remerciait Dieu de lui avoir permis, à lui si vieux, de revoir une fois encore le chef blanc dont il avait conservé si bon souvenir. Il nous a envoyé un mouton d’une blancheur d’hermine et un pot de miel. La mission, de son côté, lui a fait quelques cadeaux, boubous brodés, bournous, chechias, du papier, des plumes, des couleurs, articles si recherchés des marabouts. L’envoi a provoqué chez le destinataire une effusion de gratitude. Le jour même il arrivait présenter ses remerciements. La scène n’a pas été sans grandeur.

UN COIN DU MARCHÉ (BONDOUKOU)

Illustration from France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

— Ce que vous m’avez donné — à moi, pauvre serviteur de Dieu — c’est comme si vous l’aviez donné à Dieu même.

Puis, sans autre préambule, il appelait sur nous les bienfaits du Très-Haut :

— Que Dieu vous accorde le bonheur, la santé, la force, la richesse, la gloire d’une postérité nombreuse, etc., etc.

Les trois disciples assis en face du Maître répétaient en chœur chacune des formules comme les répons d’une litanie.

La visite s’est terminée sur une prière improvisée à notre intention :

— Daigne le Tout-Puissant écouter la voix du vieillard son serviteur. Qu’il prenne ces hommes blancs sous sa garde, leur donne un heureux voyage, écarte de leur sentier les obstacles et les périls ; qu’il les conduise par la main jusque dans leur pays et les ramène sains et saufs dans leurs villages, à l’ombre de leurs cases.

Les assistants — la cour est pleine de monde — la tête courbée, les mains appuyées sur le front, répondent :

— Amina ! (Ainsi soit-il !)

* * *

La chaleur croissante et l’infection de l’air nous éprouvent. La dysenterie a fait son apparition. Heureusement le bon Crozat veillait et a triomphé du mal en quelques heures.

Nos hommes ne sont guère en meilleur état. Accoutumés à l’ombre, à la fraîcheur relative de leur pays boisé, aux ablutions fréquentes, ils supportent avec peine la sécheresse, cet emprisonnement dans des cours fétides, au milieu de ce peuple dont les coutumes et la langue leur sont inconnues. Deux ou trois cas de variole se sont déclarés. L’épidémie sévit en ce moment à Bondoukou, où elle cause d’assez sérieux ravages. Quant à se laisser vacciner, le noir n’y consentirait à aucun prix. C’est là un fétiche « bon pour blancs ».

Notre bagage, il est vrai, s’allège. Nous pourrons laisser ici les moins valides, qui regagneront aisément le Sanwi dès qu’ils seront en état d’entreprendre le voyage. D’ici là l’hospitalité de Sitafa leur est acquise — il est payé pour cela — et l’Almamy s’assurera que notre hôte tient ses promesses.

Parmi ceux que nous congédions figure Anoman, notre cuisinier, devenu impossible. Il sera remplacé par un simple porteur, Kassi, que ses antécédents ne semblaient pas destiner à la dignité de maître queux. Sa ratatouille n’en sera pas pire. Au moins consentira-t-il à allumer le feu, ce que nous ne pouvions même plus obtenir de son prédécesseur. Une heure après l’arrivée à l’étape, lorsque, les dents longues, quelqu’un de nous partait en reconnaissance du côté de la cuisine, il trouvait le foyer mort. Sans doute le chef était allé aux provisions ? Erreur. Vautré sur le ventre, Anoman dormait du sommeil du juste. Nous voici débarrassés de cet oiseau. — C’est ce que veut dire le mot en agni — et jamais nom ne fut moins volé.

La plus grande souffrance provient du manque d’eau. Pas une source, pas un rivulet : un simple marigot qui ne coule qu’à la saison des pluies. Le reste de l’année, on s’abreuve dans des puisards, autant de dépotoirs où les averses drainent les ignominies d’alentour. L’eau, filtrée avec le plus grand soin et bouillie, n’en garde pas moins une apparence savonneuse et une saveur ammoniacale qui soulèvent le cœur.

Et cependant, malgré la saleté repoussante, la vermine, la clientèle d’importuns suspendus à vos grègues dès le petit jour, les rassemblements de deux ou trois cents curieux que suscite la moindre tentative pour prendre une photographie, un croquis ; malgré les nuits plus fatigantes que les jours, malgré ses eaux empoisonnées, Bondoukou n’est pas sans attraits, à certaines heures. Lorsque le soir descend sur cette ville étrange ; quand les collines lointaines s’estompent de bleu sur l’horizon des forêts ; au moment où le bétail, éveillé de la torpeur du jour, s’ébroue dans les pâturages, où les fidèles, après la prière, viennent prendre le frais, assis sur les racines des ficus, un grand calme, une paix souveraine semble envelopper cette petite cité marchande isolée à la lisière des bois.

6 mai.

Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu’on insiste pour nous retenir jusqu’à la fin de la lune. Trois semaines, ce serait un peu long. La lune est toute neuve, et son retour récent a même été prétexte à réjouissance. La cour de Sitafa n’a pas désempli de la journée. En général les visites commencent après la prière de quatre heures et se suivent jusqu’à huit ou neuf. Les arrivants s’assoient sur leurs talons autour de notre diatiké allongé sur sa natte, et l’on cause tout en égrenant son chapelet. L’affluence est grande les jours de nouvelle lune. De même que chez certaines nations d’Europe, — chez les Grecs orthodoxes, notamment, — les gens s’abordent, le matin de Pâques, par ces mots : « Christ est ressuscité », il est d’usage de venir ces jours-là voir ses amis, uniquement afin de leur annoncer cette bonne nouvelle : « La lune est revenue ! »

Lorsque notre hôte, entre neuf et dix, rentre dans ses appartements, il a vu défiler de soixante à quatre-vingts figures de connaissance qui lui ont débité la même phrase. Et Sitafa, en se mettant au lit, doit, à n’en pas douter, savoir à quoi s’en tenir sur le cours de la lune !

Nous procédons, non sans plaisir, à nos préparatifs de départ. De Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par places, est praticable aux bêtes de somme ; aussi ferons-nous le trajet partie à pied, partie à âne. Après nos trois mois de marche en forêt ; nous échangerons volontiers la canne du piéton pour le bât de la bourrique.

Sitafa s’est chargé de nous maquignonner des ânes. Il eût désiré nous vendre, par la même occasion, son cheval, un animal jaune filasse, un peu plus haut qu’une chèvre et d’une maigreur diaphane. Sitafa l’enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en grande pompe. L’animal employait le reste du temps à s’ébrouer dans la cour, sur l’herbe fraîche que lui apportait, matin et soir, son captif attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais de lui suspendre au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, — attention délicate qui, dans l’état d’énervement où nous étions, nous condamnait à de fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir, j’enlevai à la bête son carillon et le dissimulai dans ma poche. Mais le silence inusité réveilla maître et valets, qui, très agités, se mirent incontinent en quête de l’objet perdu. Je consentis à calmer leurs alarmes à la condition que, jusqu’à la fin de notre séjour, le cheval-orchestre donnerait ses auditions pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa voulut bien consentir avec une petite moue. Car ce bruit lui était nécessaire pour s’endormir ; cette musique berçait agréablement ses rêves et ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d’une étape ; nous donnons la préférence à maître Aliboron.

UNE VISITE CHEZ SITAFA

Illustration from France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous ont été amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte de cent à cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur réelle. Nous avons fait emplette d’un animal supplémentaire qui portera la provision de mil ; on ne pourrait en effet s’en procurer avant d’avoir atteint le Comoé, c’est-à-dire avant une dizaine de jours.

Nos arrangements complétés, après une visite d’adieu à l’almamy, qui appelle une dernière fois sur la caravane la protection d’Allah, le 11 mai, au soleil levant, nous sortions de la capitale de l’Abron par le sentier de Kong.

Notre hôte et l’un de ses fils nous escortèrent jusqu’à une lieue de la ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les protestations d’amitié et les baisements de main, en nous suppliant de revenir les voir..... avec d’autres, beaucoup d’autres marchandises, ils demeurèrent longtemps sans faire demi-tour, les regards fixés sur la caravane qui s’éloignait lentement vers le nord-ouest. Ma dernière impression de Bondoukou, c’est, dans les hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du diatiké planté sur son cheval jaune.

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