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France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

XIV

Reading edition

SUR LE COMOÉ.

Du moment qu’il s’est allongé dans la pirogue et s’abandonne au fil de l’eau, le voyageur n’a plus d’histoire. Le paysage et les êtres ne changent point. C’est toujours le même décor : le double rempart de forêts, les grands arbres aux troncs blancs tranchant sur les verdures, le silence profond troublé seulement par la cadence des pagaies, la fuite d’un hippopotame ou d’un caïman, le cri d’un singe ; et, sous le soleil qui darde, la pirogue glissant dans la lumière réverbérée.

Le mardi 12 juillet, à quatre heures du matin, nous quittions Attakrou. Navigation morne, entre ces berges hautes où rien ne révèle le voisinage de l’homme. Les villages, très espacés, sont en général situés à quelque distance de la rive, dissimulés dans la brousse. Souvent il n’y a même point de pirogue amarrée au débarcadère, de sorte que l’on ne sait trop s’il s’agit d’un sentier frayé ou d’une passée de bêtes sauvages.

Le courant est lent, imperceptible parfois, sauf dans le voisinage des bancs de roches qui, de loin en loin, coupent le chenal. Mais ce ne sont point encore là des rapides ; un frisson à la surface, une légère intumescence, rien de plus. Pas un bruit sur l’eau, pas un cri dans l’air. Et cela a je ne sais quoi d’anormal et de troublant, ce grand silence dans la clarté.

Au total, la séance est aussi fatigante qu’une journée de marche. Un long voyage dans une pirogue contenant une douzaine de passagers, sans compter les bagages, n’est rien moins qu’une partie de plaisir. On est assis, en équilibre, sur quelque ballot sans pouvoir s’accouder ni s’appuyer. Il serait imprudent de changer de position ; le moindre mouvement risquerait de compromettre l’équilibre très instable de l’esquif. Il faut subir stoïquement les coups de soleil et les morsures cuisantes des mouches dont les innombrables essaims nous harcèlent.

Passé la nuit à Kabrankrou. De ce point, un sentier conduit, en trois heures, à Aniasué, important village situé à plus de 40 kilomètres en aval, par la rivière.

En 1889, Binger n’avait pu, les eaux étant trop basses, explorer cette partie très accidentée du Comoé. La saison présente est plus favorable, et nous ferons le trajet par eau.

Cinq heures de canot, au milieu des rapides. Le fleuve, brusquement infléchi dans l’ouest, se divise en plusieurs bras, serpente parmi les îlots, les affleurements granitiques, les blocs épars. Les passes, sans présenter de dangers sérieux, sont parfois très étranglées. Le courant s’y précipite avec une vitesse de torrent ; mais peu ou point de tourbillons. La matinée est superbe ; ce bruit des eaux sur les rochers, le lit élargi, quelques collines chauves qui surgissent à l’horizon, la rencontre de plusieurs équipes, halant leurs pirogues péniblement, à la cordelle, tout cela met dans le paysage une animation qui lui manquait hier. Les hommes interpellent nos piroguiers et demandent qui nous sommes, d’où nous venons. Ils ouvrent de grands yeux, et leur inquiétude est manifeste : c’est la première fois que des Européens se montrent dans ces parages. A plusieurs reprises, sur les rives, nous apercevons, guettant le passage de la flottille, des indigènes nus, l’air effaré, à demi cachés dans les herbes ou accrochés aux branches, comme des singes.

Puis le courant s’apaise ; le lendemain et les jours suivants, c’est de nouveau la nappe rougeâtre, fuyant à perte de vue, en ligne droite, entre la double muraille verte. Il est certain que, prises dans leurs détails, ces futaies riveraines sont incomparables : les végétations grimpantes ébauchent autour des arbres morts restés debout des architectures féeriques, bastions, portiques, arceaux, lourdes draperies balancées dans le vent. Transporté en Europe, un morceau de cette forêt ferait crier au miracle. Mais la répétition de l’effet finit par lasser l’attention. Le lent déroulement de cette toile de fond exaspère à la longue. Ces masses verdoyantes ont quelque chose de lugubre, d’inaccessible à l’homme ; il y a dans cette nature puissante moins de séductions que de menaces.

A Aniasué, puis à Abradine, nous avons été contraints de faire escale une journée entière afin de ne point déplaire aux chefs et d’écouter leurs doléances. Tous deux se plaignent du mauvais vouloir et de la rapacité des collègues établis en aval. On ne peut, disent-ils, envoyer de pirogues à la côte sans s’exposer à voir les embarcations et les marchandises pillées ou, tout au moins, confisquées jusqu’au payement d’une rançon exorbitante. Notre protégé Bénié-Couamié, roi de Bettié, serait, à les entendre, le plus intraitable, interceptant les communications, se réservant le monopole de la traite avec les factoreries du littoral et forçant les gens à venir chez lui s’approvisionner de sel, de poudre et de gin.

Ce qui se passe sur les voies commerciales de l’intérieur africain, où les caravanes sont arrêtées chaque jour et obligées de satisfaire aux exigences d’un fantoche décoré du titre de roi ou de chef, nous reporte en plein moyen âge, aux époques où margraves et hauts barons faisaient payer à beaux deniers comptants le droit de passage à travers le défilé, sur la rivière que dominaient leurs châteaux. Avec une différence toutefois : le féodal pouvait alléguer que ledit impôt était perçu pour subvenir à l’entretien des chemins, ponts, bacs, etc. ; le même prétexte ne saurait être invoqué par les tyranneaux noirs qui n’entretiennent quoi que ce soit.

Bourbé, chef d’Abradine, se déclare en outre blessé de ce que, depuis le traité que la France a, dit-il, conclu avec lui, il n’a touché aucune des annuités stipulées. Or le traité de protectorat a été consenti par le roi de l’Indénié duquel relève le chef d’Abradine. Ce dernier a simplement assisté au palabre, comme beaucoup d’autres seigneurs sans importance. La France traitant avec un particulier dont l’autorité s’étend sur vingt paillotes ; quelle singulière idée se font ces gens-là d’une puissance européenne !

Du 17 au 20, séjour à Bettié. La capitale de Bénié-Couamié est plantée sur la rive droite, au sommet d’une berge escarpée. Elle commande complètement le fleuve dont le chenal est, en cet endroit, resserré entre d’énormes bancs de roches. La position est très forte : il est clair que pas une embarcation ne pourrait franchir la passe sans la permission royale.

Le village est peu de chose. Le principal édifice est la maison, soi-disant à l’européenne, construite par le roi à l’intention des blancs qui lui rendraient visite. La baraque est beaucoup plus vaste que celle élevée, dans un but identique, par Akassimadou de Krinjabo ; mais elle commence à se disloquer. Bâtie depuis deux ans à peine, elle menace déjà ruine : les rampes donnant accès à la véranda fléchissent de façon alarmante, les planchers sont à jour. Telle quelle, elle nous fait l’effet d’un palais ; il y a si longtemps que nous n’avons eu de demeure où l’on pût se tenir debout. Le roi n’habite point cette maison : seul le rez-de-chaussée lui sert d’entrepôt et de magasin.

Bénié-Couamié, roi de Bettié, est un homme d’une quarantaine d’années, à la mine futée, très remuant et d’une loquacité rare. Il est le principal, on pourrait dire l’unique traitant du fleuve, en ce sens qu’il centralise tout le trafic et que les marchands de l’intérieur doivent, bon gré, mal gré, passer par son intermédiaire. Il nous a accueillis avec l’air ravi d’un châtelain recevant ses invités, et a aussitôt exprimé le désir de nous garder de longs jours sous son toit. Sa Majesté devra se contenter de quarante-huit heures. Elle se propose, il est vrai, de jouir deux ou trois jours de plus de notre société en nous accompagnant jusqu’à Malamalasso, dernier village de ses domaines, sur la frontière du Sanwi.

LE COMOÉ A KABRANKROU

Illustration from France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

Déjà maints détails nous révèlent le voisinage de la côte. Les cadeaux que nous offre Bénié-Couamié sentent la factorerie : ils consistent en deux fioles d’un vin blanc d’origine suspecte, une boîte de thon et un pot de moutarde. Nous eussions échangé de bon cœur ces produits de la civilisation pour un fruit. Mais les cultures sont situées à une assez grande distance dans la brousse. Ici, rien de frais à se mettre sous la dent.

De notre côté, nous avons bien fait les choses ; le roi a été comblé. Il est venu remercier, en grand costume : chemise de soie verte, souliers vernis, gibus drapé d’une écharpe rouge. Les remerciements finis, le commerçant s’est démasqué ; il a demandé à faire quelques achats. Le reste de notre pacotille y a passé. Notre royal client s’est offert pour un millier de francs (dix onces d’or) de soieries et de lainages. Très amusante séance, où le rusé monarque employait toute sa rhétorique à seule fin d’obtenir de-ci de-là un rabais de 50 centimes. Il a conclu du reste une excellente affaire ; le jour même il rétrocédait la majeure partie de son stock à des traitants apolloniens de la Côte d’Or, de passage dans le village.

La nuit tombée, nouvelle visite. Le roi cette fois procède avec mystère : il a congédié ses serviteurs et se glisse vers notre case inaperçu, vêtu d’un pagne couleur muraille. Conversation politique : notre interlocuteur, comme il fallait s’y attendre, nous confie les ennuis dont il est abreuvé par les chefs du voisinage, en particulier par celui de l’Alangoua qui lui a capturé sept hommes. Il nous demande la permission de s’emparer du coupable par surprise et de l’expédier sous escorte à Grand-Bassam. L’histoire est, comme toutes les histoires nègres, extrêmement compliquée ; nous laissons dire, en renonçant à comprendre. Il y est question d’un individu qui se serait constitué captif jusqu’au payement d’une dette par lui contractée ; le compte apuré, non seulement le créancier de mauvaise foi aurait refusé de le remettre en liberté, mais il aurait par surcroît empoigné et gardé prisonnière l’ambassade dépêchée pour lui présenter de justes remontrances.

Sur le tout se greffe une histoire de femme, de réparation pécuniaire demandée par un mari trompé. Enfin notre hôte nous assure que le chef d’un village situé en aval de Malamalasso aurait arrêté au passage une de ses pirogues se rendant à la côte et pillé la cargaison, dont la valeur n’est pas inférieure à sept onces d’or ; que les gens de Yacassé, des brigands finis, retiennent depuis plus de six mois en otage un jeune garçon de Bettié, au mépris de tout droit. On compte sur nous pour exiger le prix des marchandises volées et la mise en liberté du captif. Cela ne sera peut-être pas très commode. Toujours est-il qu’il faut promettre. Ce roi n’est-il pas notre protégé ?

Si hospitalier que se montre Bénié-Couamié, l’existence chez lui manque d’agréments. Bettié offre peu de ressources, et nous avons de la peine à alimenter notre petite troupe. Dieu sait si nous repartirons avec joie. Nous avons, depuis Attakrou, parcouru sur le Comoé une distance d’environ 300 kilomètres. Une centaine de kilomètres, trois ou quatre jours encore, et nous respirerons la brise du large, nous reverrons des faces blanches. La fièvre de l’arrivée nous saisit, la hâte d’échapper à la vermine, à la boue, aux puanteurs au milieu desquelles nous avons vécu six mois. Oh ! jeter enfin nos guenilles, retrouver du linge, manger du pain !

Mais le départ, décidé pour le mardi 19, a été reculé d’un jour. Le roi tient, en effet, à nous faire les honneurs de sa plus belle pirogue, laquelle ne se trouve point actuellement à Bettié : il a commandé qu’on allât querir à Diaboisué cette embarcation immense, monstre, comme nul autre que lui n’en possède. Dix hommes s’occupent à remorquer ici ce chef-d’œuvre.

Le retard nous réjouit faiblement. C’est chose pénible que l’hospitalité d’un prince noir. Quand il vous a gratifié d’une chèvre ou d’un mouton, il s’imagine de bonne foi que vous n’avez rien à désirer de plus. Et les heures paraissent terriblement longues. Qu’inventer pour tuer le temps ? Ces villages sont des geôles : d’une part, la forêt impénétrable ; de l’autre, la rivière. Les distractions manquent, à moins d’être passionné pour la pêche à la ligne : encore y a-t-il dans le Comoé plus de caïmans que de barbillons. Quelques notes, quelques croquis, si toutefois la curiosité encombrante des indigènes vous en laisse le loisir : c’est l’affaire d’une matinée. Après quoi, la journée se traîne démesurée, morne dans le brouhaha énervant du village : bêlements de brebis, cris d’enfants, disputes interminables au sujet d’un rien ; un concert de voix aigres, de glapissements, de coups de pilon. Et les visites des fâcheux, le roi en tête ! A chaque instant il apparaît, généralement pour réclamer notre aide contre un débiteur récalcitrant. A écouter ce monarque-marchand, nous ne serions ici que pour exercer la contrainte par corps vis-à-vis de ceux de ses clients peu pressés de régler leur compte.

La nuit arrive sans nous apporter le calme. Le tumulte semble redoubler avec l’ombre. La valetaille installée au rez-de-chaussée de notre case est particulièrement bruyante. Nous sommes obligés, plus d’une fois, de faire une sortie pour obtenir le silence, un silence très relatif. Avec les enfants hurleurs le remède est simple : une grosse voix de croquemitaine en impose au marmot, tremblant que l’homme blanc vienne le dévorer.

Le village, qui plus est, en dépit de sa position très saine, est un foyer d’infection. Des charognes, des ventrailles d’animaux y pourrissent à l’air libre. Les alentours des cases, surtout de la maison royale, sont des cloaques. Le Comoé, près de l’embarcadère, sert de water-closet. A quelques mètres en aval, les gens vont puiser l’eau.

Le roi laisse à d’autres que lui le soin de salir les approches de sa demeure. La majesté royale exigeant plus de mystère, c’est en pleine eau qu’il se retire. Dans les vapeurs de l’aube ou lorsque tombe le crépuscule rapide, on peut voir une pirogue conduite par un seul pagayeur fendre la nappe assombrie du fleuve. C’est le roi de Bettié se rendant à la garde-robe.

Benié-Couamié a l’instinct de la mise en scène et n’ignore pas qu’un souverain doit, aux jours de cérémonie, dominer la multitude. Faute de monture, il s’est fait fabriquer une selle de bois fixée sur un brancard que portent quatre serviteurs. Mais ce cheval de bataille est vermoulu, et le roi désirerait qu’on lui en confectionnât un neuf en France, sur le même modèle. A cet effet il a insisté pour que je prisse un croquis de l’appareil. « Avec tous les clous ! » répétait-il. (Le cheval de bois est constellé de clous en cuivre.) — « Avec tous les clous, Sire. »

Il n’eût pas été fâché non plus de posséder un écrit, un certificat louangeur, attestant sa puissance et sa large hospitalité. Le coup de l’album et de l’autographe ! Je lui ai fait observer qu’il serait préférable que la chose fût peinte sur sa grande maison ; un papier, cela se perd.

— Mais si je reblanchis la case ?...

— Oh ! je suis tranquille. Tu ne la reblanchiras pas.

Et l’enseigne suivante illustre à cette heure la muraille de terre battue :

AU RETOUR DE KONG BÉNIÉ-COUAMIÉ, loge à pied PIROGUES A VOLONTÉ Recommandé aux touristes et aux familles.

« Cela, lui a expliqué l’interprète, signifie que tu es généreux, hospitalier, que tu possèdes beaucoup de pirogues et que les blancs se trouvent très bien chez toi ! »

Pauvre enfantillage, dira-t-on. Que voulez-vous ? Cela nous a toujours fait passer une heure !

Enfin la grande pirogue est arrivée. Toute une nuit les trompes d’ivoire ont résonné, annonçant aux populations la prochaine absence du roi, et le 20 au matin, nous flottions ; pas pour longtemps. Au bout de deux heures, après avoir franchi le furieux rapide d’Amenvo, nous prenions terre à Diaboisué. Au delà, sur une distance d’une dizaine de lieues, le Comoé semé de roches, resserré dans des couloirs où le courant se précipite en cataracte, est impraticable.

Deux étapes de brousse, les dernières, mais par un sentier affreux, dans la fange et dans l’eau. Nous passons quinze fois à gué la sinueuse rivière Zanda, puis escaladons plusieurs chaînes de collines parallèles entre lesquelles coulent de petits ruisseaux descendant au Comoé. Le prolongement de ces reliefs doit constituer, dans le lit du fleuve, les grands barrages qui rendent toute navigation impossible entre Diaboisué et Malamalasso.

La position de ce dernier hameau planté à mi-côte dans les rochers, au-dessus de la rivière très encaissée encore, est pittoresque à l’extrême. Mais le gîte est misérable, surtout quand il pleut. Je n’ai pour abri qu’un chaume troué comme une écumoire. Sous des hangars où sont empilés des barils de poudre et des caisses de gin, les noirs insouciants ont allumé leur feu. Ces marchandises appartiennent à Bénié-Couamié : le marquis de Carabas, décidément. La traite doit, bon an, mal an, lui rendre de grosses sommes, une vingtaine de mille francs au bas mot. Seulement, le plus clair des bénéfices s’en va à vau-l’eau. Le désordre est inouï, le vol aisé chez des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire, ne possèdent aucun semblant de comptabilité. Cet homme, malgré son activité et sa rouerie, arrive tout juste à vivre comme un noir, sans autre luxe que les cadeaux de viande distribués de temps à autre à son entourage. Et lorsqu’il abat un bœuf, après avoir gorgé ses familiers et ses femmes, c’est tout au plus s’il lui restera pour lui-même un beefs-teak. Mais l’effet désiré sera produit. On se répétera, de proche en proche, sur la rivière, avec une admiration mêlée de respect : « Bénié-Couamié a tué un bœuf ! »

LES FILLES DE BÉNIÉ COUAMIÉ ROI DE BETTIÉ

Illustration from France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

Alépé, 23 juillet, soir.

Je pourrais, m’inspirant d’une réplique célèbre, dire que ce qui m’étonne le plus à Alépé, c’est de nous y voir. Il y a quelques heures, je ne supposais pas que, le soir, parvenus au premier poste français, au seuil de la grande paillotte de la factorerie Verdier, en compagnie de son brave agent, M. Picard, dans un apaisement absolu de l’esprit et des nerfs, tout à la joie de la tâche achevée, nous regarderions le soleil descendre derrière les bois. Un instant même, j’ai bien cru que nous l’avions vu se coucher hier pour la dernière fois. Il s’en est fallu de peu que, près de toucher le but, le voyage s’achevât dans une catastrophe.

En nous séparant, le matin, à Malamalasso, Bénié-Couamié nous avait rappelé, plus vivement que jamais, nos promesses. Il comptait que nous ferions rendre gorge aux pirates qui s’étaient emparés d’un de ses canots et délivrerions le prisonnier retenu depuis de longs mois par les indigènes de Yacassé.

La première négociation n’a souffert aucune difficulté. Les coupables ne contestaient ni le vol ni l’évaluation des objets dérobés. Ils n’ont même point protesté contre l’application de la peine. Les sept onces d’or et une huitième par-dessus le marché, à titre d’amende, ont été versées de bonne grâce, après un palabre très bref.

A Yacassé, l’affaire a été plus chaude. Une fois de plus, l’insubordination de notre personnel a failli causer notre perte.

Yacassé jouit d’une détestable réputation. C’est un repaire. La population hétéroclite est composée d’individus appartenant à diverses tribus et qui, pour la plupart, ont à leur actif de quoi faire pendre un homme : vrai syndicat de malfaiteurs. On ne compte plus leurs pirateries. Vainement, avant d’employer la force, a-t-on voulu recourir aux avertissements. Ils se sont obstinément refusés à toute entrevue ; dernièrement encore le résident de France à Grand-Bassam, venu dans l’espoir de les amener à résipiscence et de liquider les questions pendantes en un solennel palabre, trouvait le village vide. Le canot de l’administration aussitôt signalé, les gens, rassemblant le peu qu’ils possédaient et chassant devant eux leur bétail, avaient disparu dans la brousse.

La plus grande prudence était donc nécessaire. Les circonstances d’ailleurs nous favorisaient. Yacassé était en fête : on entendait de très loin le grondement des tam-tams ; les habitants devaient songer à tout autre chose qu’à faire le guet. Au surplus, l’approche d’une embarcation descendant le fleuve ne leur eût point semblé suspecte : ce n’était pas de ce côté que les représentants de l’autorité pouvaient venir. Néanmoins il importait d’arriver, autant que possible, à l’improviste, d’opérer vite et surtout de ne pas se montrer en nombre afin de ne point exciter une émotion populaire, laquelle risquerait de dégénérer en bagarre.

Il avait donc été convenu que Binger et moi avec Ano, l’interprète agni, débarquerions seuls, n’emportant aucune arme apparente. Les hommes demeureraient tous dans les pirogues, à nous attendre, et ne descendraient à terre avec ou sans armes, sous aucun prétexte.

Cela dit, nous accostions sans avoir été vus, escaladions la haute berge de terre rouge et nous dirigions d’un pas de promenade vers le village, distant d’environ deux cents mètres.

Un cri de surprise salua notre apparition ; le tam-tam se tut, et les indigènes nous entourèrent. Rien dans leur attitude ne trahissait une intention mauvaise. Étonnés, mais très calmes, intéressés même par cette visite inattendue, ils nous questionnaient sans colère, prêts à palabrer : nous avions demandé qu’on nous conduisît auprès du chef, et, notre requête agréée, plusieurs s’offraient déjà à nous montrer le chemin, lorsqu’une clameur effroyable retentit ; la foule, soudain retournée, s’écartait de nous en vociférant, puis se dispersait au galop, pour revenir quelques secondes plus tard armée de piques et de matraques. Un coup d’œil dans la direction du fleuve nous fit comprendre la raison de ce revirement et le danger qui nous menaçait.

Soit curiosité pure, soit crainte de se trouver seuls, nos noirs, forçant la consigne, s’étaient élancés à terre malgré les efforts des deux Sénégalais impuissants à maîtriser cette vingtaine d’indisciplinés sinon en faisant usage de leurs carabines, ce qui eût donné l’alerte dans le village et aggravé encore la situation.

Et maintenant, terrifiés, ayant enfin conscience du péril, leur lâcheté reprend le dessus. Ils ne pensent qu’à se mettre à l’abri n’importe où, n’importe comment : rétrograder n’est plus possible ; les bandits occupent le sentier conduisant au fleuve. Alors ils s’affolent, se précipitent en désordre vers une grande case précédée d’une cour palissadée, cherchant à nous entraîner avec eux. Nous résistons, comprenant qu’une fois parqués dans cette enceinte, nous serons perdus, cernés et massacrés comme des rats pris au piège, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Cependant, aux angles des huttes, des hommes s’embusquent et chargent vivement leurs longs fusils à pierre. Quelques-uns nous mettent en joue ; je crois que, cette fois, c’est la fin. Et si près de la côte, à une journée de Grand-Bassam, est-ce enrageant ! Le comble, c’est qu’en s’armant en guerre aux sons du tam-tam qui ronfle de plus belle, nos agresseurs ont arboré leur pavillon — notre pavillon ! — les trois couleurs françaises qu’on leur a données naguère et qui se déploient à présent au bout d’une perche, menaçantes. Il est consolant de mourir à l’ombre de l’étendard national, mais pas comme cela, par exemple ! Il faut s’entendre ; dans le cas actuel la chose me paraîtrait d’une ironie amère.

Tenter de nous frayer passage à main armée serait fou. Nous ne devons ce répit de quelques secondes qu’à l’indécision superstitieuse de l’indigène, toujours hésitant avant d’oser s’attaquer en face à l’Européen. Mais une menace de notre part, et le charme sera rompu. Au premier coup de revolver, on répondra par une décharge générale. Notre unique chance de salut est de chercher à gagner du temps, à calmer ces furieux, de la parole et du geste, ce à quoi nous nous employons sans grand espoir, mais de notre mieux, avec des sourires et une mimique engageante pouvant se traduire ainsi : « Qu’est-ce que cela signifie ?... Voyons, c’est un malentendu... Pas de bêtises, n’est-ce pas !... Est-ce ainsi que l’on reçoit des amis ? »

Soudain, Binger a une idée lumineuse. Avisant dans la foule un vieux à barbe blanche : « Demande à cet homme, dit-il à Ano, s’il trouve bon ce que l’on va faire ici, à des gens comme nous, qui viennent apporter des paroles de paix. Il a beaucoup vécu ; il doit être sage. Alors qu’il parle à ces jeunes têtes : elles l’écouteront. »

Ce n’est jamais en vain que dans les sociétés primitives, chez le noir comme chez l’Indien des deux Amériques, on fait appel à l’autorité des anciens. Le vieillard s’est interposé, allant de l’un à l’autre, faisant d’un signe relever les fusils, abaisser les triques. Tandis que le pacificateur poursuit son œuvre, nous avons pris place sur un tronc d’arbre et attendons les événements.

Enfin le chef arrive : lui aussi est un vieux, mais de démarche louche, de figure chafouine. Il écoute pourtant sans émoi, avec bienveillance même, ce que nous avons à lui dire : nos protestations contre l’accueil inqualifiable que nous avons reçu dans son village, contre les rapines auxquelles lui et les siens se livrent vis-à-vis des traitants qui trafiquent sur la rivière. Nous les engageons, en terminant, à se mieux conduire à l’avenir ; continuer leurs méfaits les exposerait à un châtiment exemplaire. Qu’ils ne prennent point la patience des blancs pour de la faiblesse ; le jour où la mesure sera comble, où l’on décidera d’en finir avec eux, les criminels seront poursuivis et rejoints, si lestes que soient leurs jambes, et frappés sans miséricorde. Que le chef médite donc ces paroles et vienne au plus tôt à Grand-Bassam faire sa paix avec le Résident. Le passé sera oublié ; tout le monde sera content, et la paix régnera désormais sur les bords du Comoé.

Autour de nous le cercle s’est resserré, très attentif. Le vilain public ! Il y a là des physionomies féroces, de hideux tatouages blanc et rouge striant les joues et les poitrines, et tout un attirail de piques, de vieux coupe-choux, de pieux taillés en pointe et durcis au feu. Je ne puis m’empêcher de penser que ces animaux-là, s’ils se ravisaient, sont admirablement outillés pour infliger à leurs victimes une agonie savante et prolongée.

Mais ils étaient remis de leur alarme. Le chef avait reconnu ses torts et multiplié les promesses. Sans doute il se rendrait à Grand-Bassam auprès du Résident, et plutôt deux fois qu’une. Ces assurances sont-elles sincères ? Je n’ose en répondre. L’important, c’est qu’il nous laissait aller en paix et consentait même à se dessaisir du captif qu’il avait enlevé à Bénié-Couamié quelques mois auparavant. Le jeune homme, libéré sur-le-champ, prenait place avec nous dans la pirogue. Nous obtenions satisfaction sur tous les points. Le dénouement était tellement imprévu que nous nous demandions si cette condescendance ne cachait pas quelque arrière-pensée traîtresse. Tandis que nous glissions au fil de l’eau, nous ne perdions pas de vue la rive voilée d’une végétation épaisse, nous attendant à chaque minute à recevoir une grêle de balles. Mais rien ne vint. Le village semblait dormir, la forêt avait repris sa quiétude ; le vaste Comoé coulait dans le silence et la lumière...

M. Picard nous apprend que le Diamant est venu, il y a trois jours, à notre recherche avec le résident M. Voisin. Il ne saurait tarder à reparaître. Demain peut-être nous le verrons.

Grand-Bassam, 24 juillet-15 août.

Midi. Un long et strident appel de sifflet monte au-dessus des bois, et, brusquement, doublant la dernière pointe, la petite canonnière est en vue. Elle approche, elle est là, toute blanche, avec sa grande cabine centrale, son pont protégé du soleil par une double toiture, ses deux hotchkiss montés sur pivots, ses trois couleurs flottant au vent.

Avant même qu’elle eût jeté l’ancre nous sautions dans une pirogue et, en quelques coups de pagaie, nous accostions, avec quelle joie ! Cette fois nous sommes bien en France, non plus dans la France noire, mais dans celle de là-bas, la vraie, dont cette coque nous semble une parcelle détachée. On demande quand nous voulons partir. Demain matin sans doute ? Alors on va éteindre les feux. Demain ! Aujourd’hui même, dans une heure. Le temps de transborder nos paquets, ce qui est vite expédié, car il ne nous reste pas grand’chose, et le Diamant, virant de bord, nous emporte à toute vapeur. Les rives fuient ; sur le Comoé, de plus en plus large, épanoui en une nappe d’or, un frisson passe, avant-coureur des brises marines. Et nous restons là immobiles, pendant des heures, le regard perdu, dans un demi-sommeil, reposés, heureux.

En route, un seul incident. Au moment où le Diamant passe devant un petit village de la rive gauche appartenant au Sanwi (pays de Krinjabo), la population massée au bord de l’eau jette un cri, un nom, celui du pauvre porteur que nous avons perdu à Kong et enseveli la nuit, sur une place :

— Améki !... Améki !...

Nos hommes étendus à l’arrière de la chaloupe se dressent à cet appel, et l’un d’eux, se faisant un porte-voix de ses mains, réplique :

— Il est mort !

Il n’a pas le temps d’en dire davantage. Le courant très violent nous entraîne, et déjà le village a disparu derrière un coude du fleuve. Mais la réponse a été entendue. Une clameur s’élève jetée par cent poitrines, qui nous émeut profondément. Longtemps elle me restera dans l’oreille, cette plainte infinie, déchirante, sanglot de mère pleurant son enfant.

La nuit est presque tombée quand nous débouchons dans la lagune. Laissant sur la gauche le goulet par où le Comoé se déverse dans l’Océan, dans la barre retentissante dont on distingue au loin les volutes, nous glissons sur les eaux mortes d’une crique jusqu’à l’appontement de Grand-Bassam. Voici la grande maison de fer du télégraphe, les factoreries, dont une toute neuve, bâtie depuis notre passage, les baraquements de l’Administration éparpillés sur le sable.....

* * *

Nous devions attendre une vingtaine de jours, jusqu’au 16 août, le paquebot de France. D’autres vapeurs étaient signalés, mais des anglais à destination de Liverpool ou de Hambourg. D’ailleurs, la barre, très grosse, devait rester impraticable pendant deux semaines. Nous étions prisonniers. Ce ne sera pas avant six ou huit mois, peut-être plus, que la construction d’un wharf analogue à celui récemment inauguré à Cotonou permettra d’embarquer et de débarquer par tous les temps.

Le séjour est morne sur cette grève, où seuls les hangars des factoreries rappellent le monde civilisé. Néanmoins la captivité est supportable. Peut-être même cette période de calme entre notre existence africaine et la vie d’Europe nous serait-elle salutaire. Elle nous laissait aussi l’espoir d’être rejoints, avant le départ pour France, par notre compagnon M. le lieutenant Braulot. Le 4 août, en effet, il arrivait après avoir heureusement accompli son programme de retour par le Barabo, l’Anno et l’Indénié.

Somme toute, les résultats du voyage, sans être aussi complets qu’on eût pu le souhaiter, avaient une importance considérable. Sans doute, les travaux de délimitation entre nos territoires et les possessions anglaises de la Côte d’Or avaient dû être suspendus dès le début des opérations, à la suite du refus du commissaire britannique de se conformer aux termes du protocole intervenu entre les cabinets de Londres et de Paris, avant d’en avoir référé à son gouvernement[7]. Mais, en revanche, la deuxième partie de la mission était féconde en résultats. Nos itinéraires couvraient un parcours d’environ deux mille kilomètres, dont près de cinq cents en pays inexploré jusqu’ici. Nous venions de consolider nos relations avec les centres commerciaux de Bondoukou et de Kong, et de placer sous le protectorat français les vastes régions du Diammala.

Notre insuccès dans le Baoulé, imputable surtout au mauvais vouloir de nos porteurs, n’avait rien de grave, l’exploration de ce pays, encadré désormais dans nos possessions, pouvant être reprise et menée aisément à bien avec un personnel plus dévoué[8].

Nos porteurs ? Ils sont maintenant employés à charrier des briques, à broyer le mortier pour la construction de la nouvelle Résidence dont on termine les fondations. Trente jours de travaux publics, voilà ce que nous avons demandé qu’on leur infligeât pour châtier leur mutinerie et leur désertion qui ont failli nous être fatales. La peine est légère, et j’ajouterai qu’ils s’en soucient médiocrement. Rentrer dans leurs villages un peu plus tôt, un peu plus tard, que leur importe, du moment qu’ils sont nourris et ne marchent plus dans l’inconnu !

Parlerai-je de l’avenir réservé à ces contrées ? En pareille matière, il est toujours imprudent de jouer au prophète. Il semble toutefois que la situation présente, si modeste soit-elle, nous autorise à augurer favorablement du lendemain. Le trafic est limité à l’embouchure des rivières et aux rives de la lagune. Et cependant, telle est déjà son activité, que cinq factoreries se sont établies sur cette plage hier encore déserte. Chaque mois une quinzaine de navires y font escale, et les droits de douane ont donné pour les exercices 1891-1892, toutes dépenses payées, un reliquat de 614,000 francs. Et il ne s’agit ici que du seul poste de Grand-Bassam. Que sera-ce lorsque toute cette Côte d’Ivoire, 600 kilomètres de littoral, sera en relation d’affaires avec l’intérieur ? Il suffirait que les caravanes de Kong pussent y arriver librement. A l’heure actuelle, elles ne dépassent pas Attakrou, craignant de voir leurs pirogues arrêtées, rançonnées par les riverains du Comoé. Il en résulte qu’en ce village, à dix journées à peine de Grand-Bassam, les marchandises apportées par les traitants noirs sont toutes de provenance anglaise et viennent à dos d’homme de Cape-Coast, situé à quarante jours de marche. Rien de plus simple cependant que d’assurer la sécurité du transit sur le Comoé. Deux équipes de laptots suffiraient à la police. Il n’y a pas à brûler une amorce. Nous-mêmes, avec les faibles moyens dont nous disposions, avons réussi à régler de fâcheux incidents, en quelques heures, sans coup férir. Ajoutez quelques petits postes dans le Sanwi et l’Indénié, uniquement pour diriger l’ouverture ou l’amélioration des chemins. Que de fois les chefs nous l’ont demandé, s’écriant : « Envoyez-nous des hommes pour nous conduire, et nous ferons les routes. »

Il s’agit ici d’une prise de possession essentiellement pacifique. Ces populations n’ont que des qualités passives qu’il convient de savoir utiliser. Tout cela aurait pu se faire déjà ; mais les agents de Grand-Bassam ne sauraient encourir, à cet égard, le moindre reproche. Ces retards sont plutôt la conséquence de la fiction administrative qui reliait la Côte d’Ivoire à nos possessions des Rivières du Sud, distantes de 2,000 kilomètres. L’initiative d’un gouverneur ne saurait s’exercer de si loin par l’intermédiaire d’un sous-ordre. Elle doit se manifester sur place, directement. Au surplus, il s’agit moins ici d’administrer que d’ouvrir, au préalable, les voies commerciales. L’œuvre n’est pas de celles qu’on dirige du fond de son cabinet. Le rôle des représentants de la France, pour le moment du moins, est de se montrer à l’intérieur, de capter la confiance des chefs et des peuples.

Mais à quoi bon insister ? La question est trop simple pour qu’on hésite à la trancher[9]. De sa prompte solution dépendra le développement d’une possession qui non seulement n’aura pas coûté un centime à la métropole, mais donne dès aujourd’hui autre chose que des espérances.

J’ai dit possession et non colonie ; ce dernier terme impliquerait l’idée de peuplement, et nous ne parlons que d’une exploitation. Mais, à ce point de vue, la position nous paraît de premier ordre. Quiconque pénétrera comme nous au cœur de ces contrées n’hésitera point à affirmer que la France occupe ici l’une des situations les plus avantageuses de la côte occidentale d’Afrique.

Cette conviction suffirait à nous dédommager des vicissitudes de la route, des peines endurées. Mais avons-nous vraiment souffert ? Du moins, ce genre de souffrance n’a-t-il pas son charme ? Il en est des tribulations du voyage comme de ces cimes escarpées que nous voyons, le soir, rester longtemps lumineuses au-dessus de la plaine noyée d’ombre. Sur l’horizon de nos souvenirs, sur le fond un peu gris de l’existence quotidienne, elles se détacheront toujours nettes. Et qui sait ? Parfois peut-être on se dira : « Ces jours-là seulement j’ai vécu ! »

Notes in this chapter

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