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Reading edition
KONG.
Vendredi, 3 juin.
Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu’elle ait passé vite. Le malheur des villes comme celle-ci, c’est qu’on n’y saurait chercher autre chose qu’une impression, très vive à coup sûr, mais rapide. L’implacable régularité de l’existence, l’exacte répétition des mêmes scènes aux mêmes heures, l’exiguïté du cadre, ne tardent pas à émousser l’attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à peine entrevus, s’estomper et disparaître comme une apparition rêvée.
L’aspect de la ville est à la fois soudanien et saharien. Les palmiers à huile remplacent le dattier : le désert, c’est la plaine environnante. En fait de constructions, c’est l’éternelle bâtisse des oasis, le cube de terre brune consolidé par des madriers, les murs tour à tour effrités par le soleil et lavés par les pluies. Une capitale cependant, une des plus grandes agglomérations soudaniennes, la plus remarquable peut-être par le caractère de ses habitants, uniquement adonnés au commerce et à l’industrie. C’est l’un des rares points du continent noir où il soit permis d’observer une société policée, l’effort d’une civilisation très primitive, mais essentiellement originale et pacifique.
Kong est infiniment moins sale que Bondoukou, bien que le chiffre de sa population soit six ou sept fois plus élevé. Les miasmes délétères sont moins persistants en raison sans doute de l’altitude (environ 700 mètres). A ces hauteurs, le vent a raison de l’infection. Bâtie sur une croupe allongée, la ville est rafraîchie par la moindre brise. Les environs, sauf quelques groupes de gros arbres servant de dormoirs aux bestiaux, sont déboisés à perte de vue. A cette époque de l’année, cette immensité est d’un vert cru de gazon anglais, l’ensemble du paysage d’un charme infini. — Et la grâce, le charme, sont choses si rares sur ce continent morose ! — La ville, surtout vue du nord-ouest, dorée par le soleil couchant, avec les minarets pyramidaux de ses cinq mosquées, les palmiers détachant leur fine silhouette sur le ciel, les terrasses superposées où des groupes de fidèles apparaissent à l’heure de la prière, est une vision inoubliable. C’est de ce côté que Binger vit Kong pour la première fois, et j’imagine quel dut être son saisissement.
Le séjour, pour une cité tropicale, ne serait pas autrement désagréable, n’étaient les gîtes qui laissent trop à désirer. Le besoin d’un intérieur est un sentiment inconnu de l’indigène. Il vit dehors, reçoit les visites étendu sur une natte, dans sa cour ou devant sa porte. Il passera la majeure partie de ses journées sous un arbre, dans un carrefour, au milieu d’un cercle d’amis, à jaser, à égrener son chapelet, tout en arrêtant les passants pour s’enquérir des nouvelles. A quoi bon, dès lors, un chez-soi ? Un abri pour la nuit, le moins aéré possible (le noir est très frileux) ; il n’en faut pas davantage.
UNE MOSQUÉE DE KONG

Nous avons retrouvé ici, chez Bafotiké, les tanières puantes de Bondoukou. Notre hôte ne s’est pas mis en frais. Il nous a logé dans le quartier réservé d’ordinaire à ses captifs. La cour est plus vaste que celle de Sitafa, mais aussi malpropre. Nous avons dressé la tente au centre ; c’est la seule retraite ombragée : chambre à coucher et réfectoire, salle d’audience et magasin.
Nous sommes à la merci des visiteurs dix-huit heures sur vingt-quatre. A cinq heures du matin, le supplice commence. On vous éveille avant l’aube pour vous souhaiter le bonjour. On vous trouble dans votre premier sommeil pour vous souhaiter une nuit heureuse. Tous les notables, tous ceux qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre ou vivent du travail de leurs captifs sont là du matin au soir, assidus, tenaces. La collection est complète ; du petit au grand, tout Kong s’est promis d’assister à l’ouverture de nos ballots, à l’étalage de la pacotille. C’est le « Bon Marché » au Soudan. Et il faut voir ces dames, la tête tournée par ces falbalas, négocier une « occasion », un « solde » de foulards ou de corail avec des soupirs, des gloussements, des impatiences de petites bourgeoises. Le défilé ne se ralentit pas, même à l’heure du dîner. C’est, dans la poussière, un traînement de sandales, une envolée de boubous, des : Anissé... Ani oualé... Ani oula... Baracalla... Allacidihama[6], répétés à l’infini ; et la marmaille qui pullule, toujours pourchassée, toujours présente, comme les mouches.
La société passe devant nous : autant de tableaux vivants. Le spectacle en vaut la peine, surtout dans une ville où flâner n’est pas commode. Il n’est jamais très agréable de se promener quand on traîne à ses trousses une cohue d’un millier de personnes. Dessiner, n’y pensez pas. Prendre un cliché photographique, même instantané, à la volée, c’est toute une affaire. On y arrive, non sans soulever parfois des clameurs. La majeure partie de la foule est généralement sympathique ; dans sa curiosité n’entre aucun sentiment hostile. Mais, dans tout rassemblement, il peut se trouver un imbécile. C’est ainsi que, sans le vouloir, j’ai provoqué la colère d’un individu qui s’écriait que ma « mécanique, dans laquelle je regardais », devait être une « machine à faire pleuvoir ». Et il m’invectivait à plein gosier. Cependant la foule était pour moi, c’était visible. On riait de la fureur du trouble-fête. Aussi dis-je à celui de nos six tirailleurs qui m’accompagnait, et qui parle le mandé : « Réponds-leur que cela ne me fâche pas. Cet homme, pour parler ainsi, a trop bu de dolo, ou il est fou. » Ce qui fut fait ; et l’on rit de plus belle.
Ici, pas plus qu’à Bondoukou, le sentiment religieux n’est exalté. C’est un islamisme à fleur de peau, pour la convenance, parce que le fait d’être musulman constitue une supériorité. Cela ne va pas plus loin. On fait salâm ; mais on boit du dolo. Toute cette race de Dioulas, âpre et travailleuse, dont les caravanes arpentent la boucle du Niger, a l’esprit trop absorbé par son négoce pour s’attarder dans l’idéal.
Kong ne compte qu’un seul Hadji, personnalité solennelle et ventripotente, figure béate où rien ne trahit la flamme intérieure, la ferveur du croyant retour des Lieux saints. Un grotesque dont le rôle est des plus effacés ; ses concitoyens paraissent plutôt disposés à tourner le digne homme en ridicule. Son pèlerinage lui a pris seize ans ; il est revenu seulement il y a quelques mois. Il nous a présenté son héritier, venu au monde peu de temps après son départ. Les relations entre le père et le fils témoignent d’une certaine gêne : ils n’ont pas encore eu loisir de faire très ample connaissance.
Ce pèlerin, qui a traversé deux fois l’Afrique de part en part, dans sa plus grande largeur, a peine à coudre deux paroles. Sa moisson d’aumônes semble avoir été abondante, puisqu’il vit à ne rien faire avec un apparat relatif ; sa moisson de souvenirs est nulle.
Le type du bourgeois de Kong, du commerçant arrivé, c’est notre ami Mokossia, le boucher, un personnage considérable dans une cité musulmane. A ses fonctions de tueur selon les rites, Mokossia joint celle de brasseur. Ce mahométan fabrique et débite la boisson fermentée, bière de mil ou de maïs, tranquillement, sans songer à mal, ne dédaignant pas d’y tremper les lèvres pour s’assurer de la qualité.
Mokossia est un compère un peu replet, à la physionomie avenante, un tantinet goguenarde. Le visage fin est encadré d’une barbe grisonnante, bien plantée : tête remarquable, lors même qu’il ne s’agirait pas d’un noir. C’est un de nos fidèles, toujours disposé à rendre service, à s’entremettre pour l’achat ou la vente de bêtes de somme, pour nous aider à faire notre marché. Jaloux de s’instruire, il nous accable de questions sur l’Europe, sur la façon d’y traiter les affaires, sur les routes, les modes de transport. Il veut savoir si nous habitons tous les quatre le même « village ». — Pas précisément. Les plus rapprochés, est-il répondu, sont distants l’un de l’autre comme Kong de Bondoukou. Et lorsque nous lui affirmons que chez nous le trajet peut s’accomplir en une matinée, il accueille cette déclaration par un sourire incrédule. Il exige des explications ; on les lui sert comme on peut. Alors il admire. Quels hommes que ces blancs !
Mokossia s’intéresse fort aussi à la condition et au prix des femmes en Europe, au prix surtout. Que vaut une femme là-bas, une jeune fille agréablement tournée, le premier choix enfin ? Il est étonné d’apprendre que l’article ne figure pas sur les marchés. Les blancs n’achètent pas leurs femmes.
— Mais pour se marier ?...
— Surtout pour se marier, Mokossia.
— Tu ne donnes pas au père en échange de sa fille de l’or, des cauris, un bœuf ?
— Jamais de la vie. C’est au contraire le père qui...
— Non ?...
— Je t’assure. Cela s’appelle la dot.
La dot !... Mokossia n’en revient pas. Il se fait répéter le mot. La dot !... Et ses yeux pétillent. Il trouve le procédé très supérieur.
O Ka fé çà ! (Mais c’est très bon !) s’écrie-t-il.
Dans ses visites, Mokossia est souvent accompagné de sa femme. Il n’en a qu’une, et le ménage semble très uni. La commère est une ménagère vigilante qui a la haute main dans la maison, commande aux captifs et surveille la fabrication du dolo, pendant que son mari vaque aux achats de viande sur pied. Il lui communique ses impressions et ne manque pas d’ajouter, pour la taquiner, qu’il compte aller bientôt choisir une autre épouse en Europe, dans ce pays où tout le monde est riche, une de ces blanches qu’on n’achète pas et qui vous apportent une fortune. Et il nous prend à témoin :
— Je pars avec vous ?
— C’est convenu.
— O Ka fé çà !
Mais l’autre ne s’y trompe pas. Elle sait bien que Mokossia plaisante. Et tous deux, se regardant un instant dans le blanc des yeux, partent d’un grand éclat de rire.
* * *
Il se tient un marché tous les jours et, tous les cinq jours, un grand marché, sorte de foire où les habitants des villages voisins viennent vendre leurs denrées. Marchandises de peu de valeur, mais étalages très variés. Les comestibles dominent : noix de kola, piments, ignames, mil, maïs, fritures de niomis et des assaisonnements divers, beurre de Karité, sel du Sahara. Le sel en barre arrive par caravanes, de gisements situés au nord-ouest de Tombouctou à plus de soixante jours de marche de Kong. Son prix atteint cinq francs le kilogramme. Lorsque des relations régulières seront établies entre Kong et la côte, le transport pourra s’effectuer en un mois.
Il y a le coin de la viande où, sous des auvents, les captifs de Mokossia, la hachette à la main, dépiautent les quartiers de bœuf et de mouton en tout petits morceaux. Les étoffes sont représentées par les tissus du pays, en bandelettes. L’importation d’Europe se réduit aux perles de verre et à des foulards rouges destinés à être effiloqués pour fournir aux brodeurs de boubous la nuance qui leur fait défaut. Plus loin, voici des corbeilles d’indigo, du coton brut ou enroulé sur des bobines, du blanc pour les fileuses, préparé avec des coquilles d’œufs pulvérisées.
Tout ce monde mène grand bruit, bien que le marché ne s’ouvre guère avant neuf heures (le nègre n’est pas matinal) ; il bat son plein dans l’après-midi de quatre à six. Le soleil couché, les affaires cessent, les vendeurs plient bagage ; les soirs de grand marché, fête de nuit, mais seulement lorsqu’il y a de la lune. Rien, dans ces divertissements populaires, de très caractéristique et qui diffère sensiblement des réjouissances en pays fétichiste.
UNE EMPLETTE — MARCHÉ DE KONG

Au surplus, il ne faut pas perdre de vue que les fétiches n’ont point disparu de la circulation. L’islamisme n’a pas entrepris de balayer les superstitions anciennes.
Nous avons, ce matin, occasionné un scandale. De très bonne heure, quand toute la ville dormait encore, Crozat et moi, étions partis à la chasse. A une lieue au nord-ouest de Kong se dresse une colline isolée couronnée de roches dont mon compagnon eût désiré déterminer la nature. Tout en poursuivant perdrix et pintades, nous atteignions ce belvédère ; l’ascension ne demanda que quelques minutes. De là-haut, on découvrait dans une vapeur la ville entière nimbée de rose, comme une fantaisie de mirage flottant sur l’océan des plaines ; un panorama admirable.
Tandis que, toujours chassant, nous redescendions vers Kong, nous vîmes, non sans surprise, les travailleurs abandonner leurs champs, accourir de tous côtés en nous interpellant avec violence. Qu’étions-nous allés faire sur la montagne ? On ne devait pas aller là ; il y avait un diable... Pourquoi tirer des coups de fusil ?...
Le docteur, très calme, se contenta de répondre à ces agités que, s’ils voulaient palabrer avec nous, ils vinssent chez Bafotiké, notre hôte. Ils se le tiennent pour dit et emboîtent le pas. Bientôt nous eûmes une belle suite. Notre rentrée en ville fit sensation. Les gens s’assemblaient par groupes, soucieux, s’informant de l’événement. Le cortège grossissait ; nous traînions à nos trousses près de quinze cents personnes. Une députation, admise dans le cantonnement, exposa les griefs de la multitude, le mécontentement causé par notre promenade sur la colline ensorcelée. Les députés furent congédiés avec de bonnes paroles, assurés qu’aucun malheur ne résulterait de cette équipée ; nous n’avions péché que par ignorance. Des étrangers sont excusables de ne pas connaître la loi.
Au fond, ces terreurs populaires n’ont rien que de très naturel. On aurait tort d’en plaisanter. Ce qu’on éprouve ici, c’est non seulement la sensation du changement de milieu, mais l’impression très nette d’un brusque recul à travers les âges. Soyons justes et demandons-nous, dans un effort d’imagination, comment un de nos contemporains, transporté par magie en pleine société moyen-âgeuse, serait accueilli s’il venait s’installer sur une place publique avec son attirail d’instruments de précision, ses horizons artificiels, son objectif et sa chambre noire. Vous vous représentez la scène : l’individu cueilli par la prévôté, traduit en justice comme inculpé de sorcellerie, livré au fagot, à moins que la foule ne lui eût déjà fait son affaire en le pendant haut et court.
Ces peuples en sont encore à l’état d’âme où vivaient nos aïeux. Il convient de se mettre à leur niveau, avant de les élever au nôtre, ce qui d’ailleurs est réalisable, car ils sont de mœurs douces, ont l’intelligence éveillée. En attendant, on ne saurait trop se persuader qu’un voyage dans ces régions, c’est une exploration dans le passé.
Samedi 5.
Nous avons perdu hier Améki, l’un de nos porteurs, — un des meilleurs malheureusement, — d’une façon très soudaine. Indisposé à midi, il mourait à la nuit tombante d’un spasme au cœur. Les premiers symptômes semblaient révéler un ictère grave. Mais, en présence de cette mort quasi foudroyante, on était en droit de se demander si le pauvre diable n’avait point été empoisonné. Il ne fallait pas, au milieu des curieux qui nous assiégeaient jour et nuit, songer à pratiquer l’autopsie : c’eût été dangereux, les indigènes ne pouvant y voir qu’une profanation. On a dû se borner à une enquête sommaire de laquelle il paraît résulter que la mort d’Améki fut naturelle. Il vivait en bons termes avec ses camarades, on ne lui devait pas d’argent ; enfin, la demi-once de poudre d’or qui formait tout son avoir avait été retrouvée intacte, nouée dans son pagne. On lui a fait les seules obsèques possibles en pareil lieu. Il a été enseveli comme on enterre à Kong, en pleine rue. Seuls les gens de qualité dorment leur dernier sommeil dans la cour de leur demeure, sous un mausolée de terre qui sert en même temps de lit de repos à la famille et aux visiteurs.
La tombe creusée non loin du marché, à quelques pas d’une mosquée, la cérémonie s’est accomplie dans la nuit. Le cadavre avait été ficelé dans une toile de ballot, la tête enveloppée d’un pavillon tricolore. Le petit cortège dans la ville endormie, sous le clair de lune, les noirs rangés autour du trou, cette sépulture sans nom dont la trace serait effacée demain sous le piétinement de la foule, tout cela nous impressionnait péniblement. Lorsque le corps fut descendu, on plaça près du mort ses objets familiers, sa calebasse, son tabac, sa pipe, la fiole d’huile de palme dont il lustrait ses membres au sortir du bain, son éponge en écorce. Cela fait, Binger a adressé aux assistants quelques paroles que l’interprète traduisait :
— « Nous ne savons pas, leur dit-il, si Améki avait encore un père et une mère. S’il lui reste des parents, les hommes de Krinjabo, de retour dans leur village, pourront leur dire combien sa mort nous a fait de peine. C’était un brave garçon dont nul n’a jamais eu à se plaindre ; je l’aimais bien. Et les trois blancs qui sont avec moi l’aimaient aussi. Nous aurions voulu lui donner un cercueil. Ce n’était pas possible : il faut se plier à la coutume du pays. Mais, du moins, nous avons creusé sa tombe très profonde afin qu’elle ne soit pas fouillée par les oiseaux de proie. Qu’il repose en paix ! »
Puis chacun de nous a jeté sur le corps une poignée de terre, et la fosse a été comblée.
7 juin.
Près de six mois écoulés, de marches et de contremarches ; tant de journées vécues dans cette intimité du campement que l’éloignement de la patrie rend si douce, et notre petit cercle va se rompre. Le docteur Crozat, se dirigeant vers le Nord, gagnera les États de notre allié Tiéba, dont il a déjà été l’hôte : il rentrera en France par Bammako et le Sénégal. Le lieutenant Braulot ralliera la rive gauche du Comoé et effectuera son retour vers Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le capitaine Binger et moi descendrons par le Djimini et — s’il est possible — le Diammala et le Baoulé.
Le docteur devait se mettre à la recherche de la mission Ménard dont on avait perdu les traces depuis son passage à Kong, en décembre dernier, et sur le sort de laquelle on n’était pas sans inquiétudes. Ces craintes n’étaient que trop fondées. Aujourd’hui le noir Amon, envoyé de Grand-Bassam, arrivait au camp. Il était en route depuis cinquante-huit jours ; mainte fois arrêté, il s’était acquitté de sa tâche avec une persévérance et une énergie bien rares chez les indigènes du littoral. Les dépêches qu’il nous apporte — le premier courrier d’Europe distribué à Kong — contiennent une triste nouvelle. Une dépêche du gouverneur du Sénégal, transmise par le résident de Grand-Bassam, nous apprend que M. le capitaine Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais ont été massacrés par les gens de Samory, non loin de Sakhala.
La nouvelle du désastre aurait été apportée aux premiers postes français par deux hommes de l’escorte échappés à grand’peine. Le malheur ne semble donc que trop certain. A coup sûr, les chefs de Kong ont eu connaissance de ces faits. S’ils n’en ont soufflé mot, se contentant de répondre, lorsque nous nous informions de notre compatriote, qu’ils l’avaient vu partir en bonne santé, on ne saurait pour cela les accuser de fourberie. En semblable occurrence, la plupart des noirs agissent sous l’empire de ce sentiment, qui nous fait hésiter longtemps avant d’affliger un ami par l’annonce d’une mauvaise nouvelle. S’ils se décident à la révéler, c’est à la fin d’une longue conversation sur des sujets sans importance, après mille parenthèses et circonlocutions : au moment de se retirer ils transmettront leur triste message. Quoi qu’il en soit, la mission du docteur Crozat devra se borner maintenant à recueillir quelques renseignements plus précis sur les circonstances dans lesquelles a péri le capitaine Ménard et, s’il est possible, les papiers du voyageur.
Nos préparatifs sont terminés ; les trois convois peuvent partir de Kong, dans des directions différentes, au premier signal.
L’achat des provisions, le partage des marchandises, la disposition des charges nous ont aidés à tuer le temps. Maintenant, c’est le calme plat, le désœuvrement et l’ennui qu’exaspèrent encore les inconvénients de notre résidence, la contrainte dans laquelle nous vivons. J’ai dit qu’il ne fallait pas songer à la promenade, un pas, un geste pouvant donner lieu à des commentaires désobligeants. Pour un rien, pour un caillou qu’on ramasse, une branche cassée, on vous accusera peut-être d’avoir combiné quelque maléfice. Un chiffon de papier laissé derrière une haie mettra les esprits à l’envers. Celui qui l’aura découvert sera tout fier de sa trouvaille qu’une délégation de notables vous rapportera en vous reprochant de recourir à des charmes suspects, singulière façon de reconnaître une hospitalité généreusement offerte. Les cent pas sur le marché, un petit tour de ville, voilà nos seules distractions ; le reste du temps nous sommes réduits à tourner dans notre cour puante, comme des reclusionnaires dans un préau.
L’affluence des visiteurs est moins considérable. La classe aisée a épuisé ses économies. A présent, devant nos étalages stationnent des enfants, des captifs qui, de retour des champs, se récréent à nous contempler pendant des heures, ployés sur les jarrets, psalmodiant d’un ton nasillard une complainte interminable en s’accompagnant d’un embryon de guitare à une corde ; des fillettes, des femmes libres ou esclaves qui offrent du riz, du miel, des kolas.
Mais sont-ce là des femmes ? Comment ne pas garder rancune à ce continent maudit d’où la grâce féminine est absente comme le parfum des fleurs, la source limpide ? Bête de somme ou bête à plaisir, la compagne de l’homme y déambule, un fardeau sur la tête, un poupard dans le dos, la poitrine houleuse, le ventre ballonné. Enfant, elle aura parfois la drôlerie d’attitudes du jeune quadrumane, jamais le charme ingénu. Sa démarche a trop souvent je ne sais quoi de raide et de déséquilibré. Il semble qu’elle ait conscience de tout ce qui lui manque pour plaire.
Ajoutez que, chez les deux sexes, les soins de propreté ne sont guère en honneur, et pour cause : l’eau est si rare ! Les noirs de cette partie du Soudan n’ont pas, comme les populations de la forêt, la ressource de la douche quotidienne. Ils ignorent les frictions à l’huile de palme. Leurs ablutions se bornent au strict nécessaire prescrit par la loi de Mahomet. Riches ou pauvres, marchands ou esclaves, qu’ils marchent dans le costume d’Adam ou vêtus du boubou brodé, tous laissent après eux un sillage odorant à donner des nausées. Bref, quoique peinés de nous séparer, nous n’en marquerons pas moins d’une pierre blanche l’instant du départ.
Mais nous ne saurions nous éloigner sans être allés saluer le roi. Nous lui avons dès notre arrivée adressé nos hommages par l’intermédiaire d’un ambassadeur. Cela ne nous dispense pas d’une visite. Nous n’eussions pas mieux demandé d’en être débarrassés plus tôt. On devait nous faire connaître le jour où nous pourrions nous rendre au camp. L’invitation tardant à venir, nous prendrons les devants, prétextant, pour justifier cette hâte de prendre congé, le découragement produit chez nos hommes par le décès d’un de leurs camarades, les désertions possibles, la saison pluvieuse qui approche. Nous nous dirigerons donc dès demain sur le camp de Karamockho-Oulé-Ouattara, pour y passer quarante-huit heures.
Nous espérons nous mettre en route vers la côte le 12. Déboucherons-nous à Grand-Bassam, à Dabou, à Lahou ? Nous l’ignorons. Cela dépendra de ce que nous trouverons chemin faisant, toute cette région étant encore, sur la carte, d’une blancheur de crème. Si tout va bien, comme il y a lieu de le prévoir, nous pouvons, en deux mois, atteindre le littoral. Il est vrai qu’il faut compter avec l’hivernage qui battra son plein. Les pluies et les inondations pourront nous retarder. Puis il va falloir retraverser cette terrible région des forêts qui nous a retenus quatre-vingt-quatre jours à l’aller. Mais peut-être aurons-nous la chance de rencontrer une végétation moins touffue. D’ailleurs, ce sera le retour. Nous marcherons plus allègrement, à l’idée que chaque pas nous rapproche de l’Océan, — de la France.
ANGLE DE RUE (KONG)
