XIII
Reading edition
ARRÊTÉS DANS LE BAOULÉ.
26 juin-1er juillet.
Mauvaises journées. Nous avons pris contact avec le Baoulé : la tentative n’a pas été encourageante. A une demi-lieue de l’Isi, l’hostilité inexplicable d’un chef nous a contraints à rebrousser chemin.
Nous venions d’arriver dans un village d’assez méchante apparence, Siradine-Tombo (Siradine la Ruine), nom bien mérité. L’endroit est sinistre : une clairière entourée de maigres taillis, brousse épineuse, rachitique ; un marigot aux eaux dormantes et noires ; un sol spongieux où, çà et là, parmi les ajoncs un affleurement de granit bleu mettait une tache lépreuse.
Des cases prêtes à crouler, le chaume en lambeaux, des monceaux de détritus. Aux alentours, quelques touffes de maïs et de bananiers plantés à la diable. L’abandon, l’incurie. Notre intention était de faire seulement une courte halte ; de là, en effet, deux heures au plus devaient suffire pour atteindre Ouassaradougou. Tout nous faisait espérer une réception cordiale. Nos hommes se croyaient déjà en pays de connaissance, les habitants du Baoulé parlant l’agni. Si le type ne rappelle guère celui des indigènes du Sanwi et de l’Indénié, les ancêtres étaient, selon toute apparence, des captifs évadés de ces contrées, dont ils ont importé les coutumes et l’idiome dans le Baoulé jusqu’alors désert. Quoi qu’il en soit, s’ils entendent le mandé-dioula, ils emploient communément un dialecte presque identique à celui de Krinjabo.
Au premier abord, rien de suspect. Les gens nous entouraient, en curieux. En échange de quelques rangs de perles, on apportait des épis de maïs grillés, du vin de palme. Après un repos d’une demi-heure, nous demandions le chemin. Trois sentiers partent du village, et, naturellement, nos guides ignorent quel est le bon. On nous répond d’attendre l’arrivée du chef qu’on est allé chercher dans un autre hameau, tout proche. Lui-même nous conduira ; il est précisément le frère du chef de Ouassaradougou chez qui nous allons. Et, pour faire prendre patience, on apporte encore du maïs, des bananes. Cependant l’attente se prolonge ; nous sommes échoués là depuis plus d’une heure ; le ciel est menaçant, nous voulons partir. Impossible, le chef va venir, il arrive. Le voici enfin. C’est un vieux à face patibulaire ; une dizaine d’individus l’accompagnent. Sur ces entrefaites la pluie s’est mise à tomber, torrentielle.
Tout le monde avait pris place sous un hangar, autour d’un feu, le chef et ses gens causant entre eux de choses indifférentes sans paraître s’occuper de nous. Tout à coup, l’un d’eux se lève et déclare qu’ils ne peuvent continuer à parler en notre présence. On nous enjoint de nous retirer. Ceci ne présage rien de bon ; les affaires se gâtent, décidément. Nous répondons que notre interprète va s’éloigner, ce qui leur permettra de discourir tout à leur aise, puisque nous ne comprenons pas l’agni. Mais ils insistent. Ils ont entendu le capitaine parler mandé et déclarent que, connaissant une langue, il doit aussi savoir l’autre. Le plus sage est de s’incliner. A la hâte nous cherchons un autre refuge, car l’averse redouble.
Après dix minutes de conciliabules, on nous déclarait que nous ne pouvions aller plus loin. La raison ? Nous arrivions du côté de Kong, de chez les Dioulas. Oh ! si nous fussions venus d’ailleurs, c’eût été différent ; on aurait pu s’entendre. Mais, tout bien pesé, on ne nous « donnerait pas » le chemin ; nous ne passerions pas. En vain ripostons-nous que nous n’avons rien à voir avec les démêlés de voisin à voisin. Nous ne tombons pas du ciel : si nous avons passé en pays dioula, nous avons dû, au préalable, traverser d’autres territoires dont les occupants n’ont point eu à se plaindre de nous, paraît-il, puisque nous voici sains et saufs. Tout est inutile ; ces gens-là sont butés. L’offre d’envoyer un de nos gens avec un homme du village auprès du chef de Ouassaradougou, dont nous attendrions ici la réponse, n’eut pas plus de succès : « Passez de force si vous voulez, nous dit-on. Que vos guides trouvent la bonne route s’ils le peuvent. Mais ils verront ce qui leur arrivera là-bas, à eux et à vous. On vous coupera le cou à tous ! » Et on joignait le geste à la parole. Le plus enragé était un vieillard au chef branlant, aux jambes tuméfiées. — Dieu reçoive bientôt sa belle âme ! — Il nous couvait d’un mauvais regard, sifflant entre ses gencives démeublées des arguments qui paraissaient décisifs à ses collègues. Celui-là avait dû entraîner le verdict.
Nous faisons répondre que ce sont là de méchants discours. Le chef les regrettera. Pour le moment, nous nous retirerons ; nous venions en amis, n’ayant jamais eu le dessein d’employer la force.
Le moyen, d’ailleurs ? Un coup d’œil jeté sur nos porteurs nous prouve qu’il n’est que temps de donner le signal du retour, si nous voulons éviter un désastre. Ils sont blottis dans un coin, effarés, tremblants, avec des figures de criminels regardant la potence. Qui sait même si leurs attitudes craintives, leur démarche louche de gens qui ont fait un mauvais coup, n’ont pas contribué à éveiller la défiance ?... Avec une autre troupe composée de gaillards confiants, alertes, de bonne humeur, comme nos deux braves Sénégalais, l’accueil, je gage, eût été tout autre. Quoi qu’il en soit, il est manifeste que nous ne pouvons plus compter sur eux. D’une minute à l’autre, ce peut être la panique, la fuite éperdue... et le reste. En route !
Nous avions été retenus à Siradine-Tombo près de quatre heures. Dans le village hostile, une seule voix s’était élevée en notre faveur, celle d’une bonne femme, une aïeule, occupée à broyer du maïs devant sa case. A plusieurs reprises elle avait interrompu sa besogne, se redressant indignée, les bras tendus du côté du chef qu’elle interpellait violemment. « Ces blancs n’ont rien fait de mal. Pourquoi les arrêter, fous que vous êtes ? » Et autres aménités. Nous sommes déjà loin que ses protestations nous arrivent encore, obstinées, dominant de leur clameur aigre les autres rumeurs. Merci, la vieille ! Tant il est vrai qu’il n’est si méchante assemblée où l’on ne puisse trouver une bonne âme.
Au retour, les habitants des hameaux se montrent très réservés. Dans le premier surtout, où nous nous arrêtons une heure plus tard pour camper, les mines sont revêches. Rien de plus naturel : nous battions en retraite. Installés sous un arbre, sur la place, nous attendions que le chef — l’interprète était allé le saluer selon l’usage — voulût bien paraître et nous désigner des cases. Le chef fit répondre qu’il n’avait pas à s’occuper de nous, se plaignant en outre de ce que, à l’aller, nous eussions traversé son village sans y faire halte, pour lui dire bonjour. La réplique était aisée. Nous étions passés là de nuit, et ce ne sont pas « manières de blancs » de venir réveiller les gens avant l’aube pour leur souhaiter le bonjour. L’excuse ne parut pas suffisante au chef, qui envoya dire que les blancs pouvaient s’arrêter pour manger. (On n’avait pas attendu sa permission : notre table avait été dressée, les feux flambaient, nos gens attaquaient à belles dents leur provision de viande boucanée.) « Mais, ajoutait-il, après avoir mangé, vous repartirez. — Nous nous trouvons bien ici et nous y resterons le temps qu’il nous plaira, au moins jusqu’à demain. — Vous ne recevrez rien pour nourrir vos hommes. — Nos hommes ont ce qu’il leur faut. — On ne vous donnera pas de cases. — Les blancs savent s’en passer. »
Ce dialogue avait exigé quelque temps, car il avait lieu par l’intermédiaire de messagers. Le chef ne s’était pas montré et ne devait pas consentir à paraître. Cependant, il s’humanisa. A peine informé que nous n’avions besoin de rien, il nous faisait offrir le vivre et le couvert. C’est de règle. Le meilleur moyen de provoquer la libéralité d’un noir, c’est de déclarer qu’on n’attend rien de lui. De fait, la journée et la nuit s’écoulèrent sans incidents, et la population, subitement retournée, se montra, du petit au grand, fort hospitalière.
En rentrant à Satama, nous avons retrouvé auprès du roi le meilleur accueil. Ni lui ni les siens ne paraissent autrement émus de notre insuccès. Il semble que l’aventure soit la plus simple du monde. Et, sur-le-champ, ils élaborent un autre plan de campagne. On nous a mal reçus du côté de Ouassaradougou. Qu’importe ? Rien de plus simple que d’éviter ce mauvais pas. Ils vont nous conduire par un autre itinéraire, inclinant légèrement vers le nord. Nous atteindrons presque aussi vite la vallée du Bandama, où ils se flattent de nous obtenir une réception meilleure et des pirogues pour gagner la côte. Moins de deux heures après notre retour, la combinaison était arrêtée. Nous repartirions dès le lendemain.
UN PALABRE

* * *
Trois heures plus tard, tout se détraque. Nos porteurs se mutinent.
Déjà, durant les haltes de la dernière étape, nous avions été mis en éveil par des entretiens suspects, à voix basse, lesquels cessaient aussitôt à notre approche. Mais voici que la situation se dessinait, très nette. Au coucher du soleil, les hommes se présentaient un à un, l’air têtu, déclarant qu’ils ne marcheraient pas le lendemain. L’alerte de Siradine-Tombo a déterminé la crise. Leur timidité naturelle est devenue terreur folle. Dans ces conditions, impossible d’aller de l’avant.
La nuit venait, sombre, orageuse. La foudre grondait, la pluie tombait à flots. Quelle veillée ! Jusqu’à neuf heures, enfermés dans notre case, nous avons tenu conseil. De quelque côté qu’on envisage la position, la conclusion est la même. A supposer que les hommes, ramenés demain à de meilleurs sentiments, se décident à marcher, ils nous fausseront compagnie dans quelques jours. Survienne la moindre difficulté, ce sera de nouveau la révolte. Il est même heureux que nous ayons été arrêtés à Siradine. Si le fait s’était produit deux étapes plus loin, nos gaillards prenaient la fuite. Abandonnés à la merci de populations inconnues, se tenant à notre égard sur le qui-vive, la tentation pour elles eût été bien forte, et notre affaire vite réglée, j’en ai peur. S’obstiner à poursuivre, c’est courir à une mort certaine, et, qui plus est, à une mort inutile.
Tel est aussi l’avis des chefs. Informés de ce qui se passe, tous déclarent que poursuivre serait folie. Avec de braves gens, ayant confiance, rien n’eût été plus facile que de gagner le Bandama. Avec de semblables compagnons, c’est risquer sa tête. Voilà qui est clair. Il ne restait qu’à reprendre le lendemain la marche vers le sud pour rejoindre le bassin du Comoé par le pays des Gannes.
Mais le lendemain, c’est autrement grave. Les porteurs ont pris le large. Au petit jour, un tumulte confus, des pas précipités suivis d’un bruit de fardeaux jetés sur le sol, nous éveillaient en sursaut. Nos hommes se débarrassaient de leurs charges, et, ne conservant que leurs trésors personnels : couvertures, pagnes de Kong reçus en cadeaux ou achetés sur leur solde, ils décampaient. La tempête seule les avait empêchés de mettre leur projet à exécution pendant la nuit. Et maintenant, dans la pénombre, parmi les hautes herbes trempées, ils détalaient comme des lièvres. Les deux tirailleurs s’élancent à leur poursuite, cherchant en vain à les rallier. Appels, menaces, rien n’y fait. Des coups de feu retentissent : peine perdue. Les misérables ont de l’avance : ils ont atteint le bord du marigot et sont à l’abri dans la brousse.
Tous ont levé le pied, jusqu’aux individus réputés les plus sûrs, les noirs Eba et Ekouanon, qui furent naguère les compagnons de Binger et de Treich-Laplène. Des gens qui vivent avec nous depuis tantôt six mois, que nous avons toujours bien traités, leur procurant en toute occasion les douceurs chères aux noirs, le tabac, le vin de palme, leur cédant parfois notre part de viande fraîche et nous réduisant aux conserves pour que leur ration fût meilleure... Ils nous abandonnent lâchement, stupidement. Et où s’en vont-ils, les malheureux ? Que peuvent-ils espérer sans nous ? Ils sont à deux mois de marche de leur pays : le moins qu’il leur puisse advenir, c’est d’être retenus captifs dans le plus prochain village. Mais est-ce qu’ils raisonnent ?
Cependant, au bruit, la ville est en rumeur. Émus, les habitants accourent, criant, gesticulant. En un clin d’œil, nous sommes environnés, pressés, interpellés sur tous les tons. Les questions pleuvent ; on ne sait à qui répondre. Le moment est critique. Il ne reste auprès de nous que cinq hommes : les deux Sénégalais, Amon, chef des porteurs, l’interprète Ano et Kassikan, mon petit boy, un enfant de treize ans. Il s’agit de savoir ce que vont faire nos amis d’hier, si le traité signé tiendra toujours, s’ils respecteront dans les blancs leurs nouveaux alliés. Nos ballots gisent à terre pêle-mêle. Pour peu que le butin les tente, ils auront vite raison de nous. Espérer leur imposer serait folie. Nous sommes dans la main de Dieu.
Dans une minute nous serons fixés. La foule s’écarte, voici le roi, les marabouts. On parlemente. Ce sont des amis décidément ! A peine au courant de l’équipée, ils se récrient. Comment, ces hommes ne sont pas des captifs : on les paye, on les mène avec douceur, et ils fuient ! C’est indigne. Mais on allait leur donner la chasse. Et, sur l’ordre du chef, la populace se dispersait au pas de course, en rabatteurs, à la poursuite des fugitifs.
L’incident avait ceci de bon qu’il nous permettait de juger les véritables sentiments de notre récent allié. Une occasion s’offrait à lui d’oublier le traité conclu, l’amitié jurée. Et pourtant il venait à notre aide spontanément, sans hésiter. L’épreuve était concluante, si le proverbe arabe est vrai, suivant lequel l’infortune éprouve l’amitié comme le feu éprouve l’or.
En ces pays le sérieux et le bouffon semblent vraiment marcher de pair : la même journée allait voir éclore un nouvel incident, l’aventure du tirailleur Sambandao, convaincu de conversation criminelle avec une des femmes du roi. Après les événements de la matinée, l’affaire venait mal à propos. L’inculpé ne se défendait que mollement. La princesse, par contre, insistait, précisait, entrait dans des détails, avec une pantomime des plus expressives, sans trop se plaindre, d’ailleurs, de la liberté grande. Le roi, de son côté, n’avait pas l’air fâché. Alors, quoi ?... Mon Dieu... voilà. Le prince n’en voulait pas autrement au soldat d’avoir foulé aux pieds le respect dû à la majesté royale. Le mal était qu’il ne lui avait rien donné pour la remercier de ses bontés ; mais là, rien de rien ! On ne se conduit pas ainsi avec les femmes. A cette réclamation inattendue de la part d’un mari lésé, surtout d’un mari roi, nous eûmes grand’peine à garder la gravité nécessaire à qui veut rendre la justice. Le capitaine répondit que, certainement, le tirailleur avait eu tort de se laisser aimer pour lui-même. Mais l’affaire pouvait s’arranger.
— Est-ce qu’en offrant à madame ces huit grains de corail... ?
— Oh !... Dix.
— Va pour dix.
Épanouissement du monarque et de sa moitié, qui s’en retournent bras dessus, bras dessous.
Il me paraît de plus en plus acquis que, dans ces contrées, où le rigorisme des femmes n’est nulle part passé en proverbe, la morale la plus accommodante est professée de préférence par les personnes de haute lignée. Les épouses, sœurs et filles de chef font preuve, presque partout, d’une vertu remarquablement hospitalière. Noblesse oblige.
Vendredi 1er juillet.
Dans la soirée, les gens de Satama nous ramenaient nos porteurs par petits groupes, en nous demandant de ne pas leur faire de mal. Non, certes. Ce n’est pas le moment de sévir ; nous n’en avons ni le désir, ni les moyens. Une fois à la côte, il sera temps de réclamer à qui de droit, pour les coupables, quelques semaines de ponton ou de travaux publics. D’ici là, point de menaces. L’essentiel est de partir et de marcher vite.
1er-10 juillet.
Dix étapes enlevées d’affilée. Au prix de quels efforts ! Au début surtout, c’est terrible. Il est plus facile d’arriver à Satama que d’en sortir. Les dernières pluies ont gonflé les moindres cours d’eau, affluents de l’Isi, notamment le Bé que nous franchissions presque à pied sec, il y a quelques jours, en arrivant du Djimini. C’est maintenant un impétueux torrent, une coulée de boue qui se précipite avec un bruit de cataracte dans l’enchevêtrement des arbres arrachés.
Les deux rives sont noyées à une lieue à la ronde. La construction d’un pont de singes, reliant avec des lianes les branches surplombantes, a exigé un jour entier. La passerelle franchie, il faut patauger de nouveau dans la broussaille noyée, avec de l’eau jusqu’aux épaules. Enfin, nous débouchons dans une clairière, voici le terrain solide. Non pas ; au delà reparaît l’eau bourbeuse. Nous sommes dans une île. Pendant près de cinq heures, nous avons frayé notre route dans cette inondation, absolument nus, lacérés par les épines et les hautes herbes coupantes.
Le lendemain, de l’eau encore, de l’eau toujours, un sol mouvant où l’on s’enlise. Et chaque jour nous escomptons d’avance l’accès pernicieux qui paraît inévitable. Cette fois, ce sera pour ce soir ! Mais le soir vient, la fièvre ne veut pas de nous. Enfin, le terrain se relève. Les cultures se montrent encadrant de populeux villages, Kouakoukrou, Marankourou, Moussobadougou. C’est le pays des Gannes, planteurs de kola, bonnes créatures de mœurs simples : hommes et femmes n’ont aucun vêtement. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils s’esquivent pour faire un bout de toilette et reparaissent bientôt drapés dans des pagnes de fou, qui voilent très imparfaitement leur nudité, mais semblent, en revanche, les gêner beaucoup. Ils se sont habillés uniquement par égard pour leurs hôtes ; leur attitude est celle de gens endimanchés, mal à l’aise. Très intimidés au début, ils n’osent approcher. Ils se rassurent, quand on leur a expliqué qu’à la couleur près, nous sommes des êtres comme eux, de chair et d’os, que n’anime aucune intention mauvaise. Alors c’est une joie folle. Ils s’enhardissent, nous demandent de relever nos manches afin de s’assurer si notre corps est blanc comme notre visage et nos mains, et la constatation achève de dissiper leurs craintes.
VILLAGE GANNE (FRONTIÈRE DU BAOULÉ)

De la confiance au sans-gêne, il n’y a qu’un pas, et ce pas, le noir n’est jamais long à le franchir. Sa curiosité nous accable, nous sommes sa chose, son jouet. Le repos nous est interdit. La foule assiège notre réduit, nous harcèle ; on fait queue à l’entrée de la case comme, sur le champ de foire, à la porte d’une ménagerie.
La population est hospitalière ; on nous offre du maïs, des chèvres. L’autre jour, à Marankourou, une pauvre vieille elle-même, atteinte d’une lèpre épouvantable, avait tenu à apporter son obole, trois noix de kola acceptées avec reconnaissance, et que nous avons jetées, aussitôt que la malheureuse a été partie.
L’aspect du pays ne diffère pas sensiblement de ce que nous avons vu dans le Sanwi et l’Indénié. Mais le village est ici construit de tout autre façon. Au lieu de cabanes isolées, il se compose d’un ou deux quadrilatères très vastes abritant parfois dix ou quinze familles. Une porte unique, étroite, protégée par un avant-toit : c’est là que les gens se réunissent pour deviser des affaires intéressant la communauté ou pour faire la sieste. Les cases prennent jour sur la cour intérieure. L’édifice tient de la cité et de la redoute. Cette disposition, qui se prête admirablement à la défense, a été adoptée sans doute à cause du voisinage du Baoulé dont les peuplades pillardes ont, à mainte reprise, tenté des incursions sur ce territoire.
A cela près, c’est le pays Agni. Les clairières ont disparu. Adieu l’air et la lumière. De nouveau, nous plongeons dans la sylve sombre où nos guides eux-mêmes sont souvent fort embarrassés de s’orienter. A dire vrai, ces auxiliaires recrutés de village en village servent moins à indiquer la route qu’à nous ménager un bon accueil auprès des chefs. Ils équivalent à des lettres de recommandation de collègue à collègue. Celui qui nous accompagnait pendant l’étape du 5 juillet était un noir superbe, mais des plus timorés. Il marchait bon train, et nous emboîtions le pas, Binger et moi, tandis que les porteurs suivaient de loin, péniblement. A la première halte, se voyant seul entre ces deux hommes blancs, sa frayeur fut extrême. Binger lui ayant demandé en riant s’il avait peur de nous, il balbutia, les yeux baissés : « Oui... un peu. »
Il tremblait de la tête aux pieds.
Un trésor de superstition, ce garçon-là. Il portait aux chevilles de lourds anneaux de cuivre ornés de grelots qu’il avait eu soin de calfeutrer avec de l’herbe. En voyage, affirmait-il, leur tintement eût été de mauvais augure. Passions-nous devant une termitière, il ne manquait jamais de ramasser quelques fourmis et les écrasait sur sa poitrine en marmottant une invocation intelligible pour lui seul. Tel quel, avec ses grelots, ses colliers de verroteries, son arc et ses flèches, il avait très haute mine. La démarche était souple, le pas rapide ; léger, il détalait sur le sentier, sans même faire craquer les branches sèches. C’était le vrai fils de la forêt.
Plusieurs villages sont en ruine. Le pays, l’an dernier, était en guerre avec le Baoulé, une de ces guerres peu meurtrières, où l’on se tue, de part et d’autre, une dizaine d’hommes, mais qui se prolongent pendant des mois. Tant que les hostilités durent, la population se retire dans la brousse et les intempéries émiettent rapidement le hameau abandonné.
Du reste, même en temps normal, l’incurie du propriétaire a tôt fait de transformer en masure une case encore neuve. Le noir met rarement la dernière main à son œuvre et laisse, le plus souvent, inachevé son domicile de perches et de terre battue. Jamais il ne le répare. Un hameau qui date à peine de quatre ou cinq ans semble déjà crouler de vétusté. L’un des chefs-d’œuvre du genre a nom Pirikrou. Le sentier que nous suivions depuis le Diammala y rejoignait le premier itinéraire de Binger. Celui-ci ne se souvenait pas d’avoir rencontré à cette place abomination semblable. La demeure qu’on nous destinait nous a fait reculer d’épouvante. Un malade l’occupait, que l’on se disposait à déloger en notre honneur ; mais nous avons préféré respecter son repos et sa pestilence et avons établi nos quartiers à quelques pas de là dans une cabane en construction. Bien que l’édifice n’eût que les montants et la toiture, il servait déjà de dortoir et de cuisine à une famille. La fumée avait déposé sous le chaume un vernis noir et poisseux ; d’immenses toiles d’araignée pendaient en lourdes grappes, chargées de suie. Les pauvres gens qui s’écartaient pour nous faire place étaient tous plus ou moins éclopés par le ver de Guinée. Ils traînaient la jambe péniblement, dissimulant tant bien que mal leurs plaies sous un pansement de feuilles de bananier. Très sales, ce dont on ne saurait leur faire un crime ; l’eau est si rare dans cette partie de la forêt. La puanteur exhalée de ces intérieurs était odieuse.
Pour comble, le chef manifestait le désir de nous garder plusieurs jours. Plutôt la mort sans phrases. Il a enfin consenti à nous donner le chemin au bout de vingt-quatre heures. Nous l’avons assuré que nous serions volontiers demeurés ses hôtes indéfiniment, n’était que nous venions de parcourir une longue route, et avions hâte de regagner notre pays, nous sentant déjà un peu malades. Il y a vraiment de quoi le devenir. Nous devrions être habitués à tout, après avoir passé par tant de gîtes extraordinaires. Mais je ne pense pas qu’il nous soit encore échu rien de pareil.
Les mauvais campements, les marches forcées ont, depuis une semaine, singulièrement diminué nos forces. Sans être atteints d’aucun malaise bien défini, nous nous sentons plus anémiés, dans une disposition générale favorable au développement du moindre germe morbide. L’exécrable qualité de l’eau y est pour beaucoup. Dans toutes les mares de la forêt infusent des détritus végétaux, des feuilles et des racines dont plusieurs doivent contenir des substances toxiques. On a beau filtrer l’eau et la faire bouillir (nous ne buvons plus que du thé), elle n’en est pas moins empoisonnée.
Il nous restait six bouteilles de vin que nous conservions précieusement depuis trois mois, pour les cas graves. Il a été décidé qu’on les entamerait, sans plus tarder, en y mêlant un peu de poudre de quinquina. A raison d’une gorgée par jour, ce tonique nous mènera loin. D’ailleurs, une fois au Comoé, nous retrouverons de l’eau courante et, sans doute, dans les villages riverains, du doka, quelques fruits, des légumes surtout dont nous sommes privés depuis plusieurs semaines. Cette absence de verdure dans l’alimentation nous est extrêmement pénible.
Voici, à peu de chose près, quel est notre ordinaire : au réveil, avant le jour, un gobelet de thé et un épi de maïs rôti sur les charbons ; au déjeuner, en arrivant à l’étape, c’est-à-dire vers onze heures ou midi, un morceau de viande froide, chèvre ou mouton, dont nous avons absorbé le bouillon la veille au soir. Au dîner, la soupe et une écuelle de fouto indigène, ragoût des plus pimentés ; comme dessert, le thé sucré avec du miel. Ce miel sauvage récolté aux environs de Kong est délicieux. Nous en avons fait une ample provision que nous transportons dans des jarres dont le couvercle a été soigneusement luté avec de la bouse de vache. Le maïs, écrasé entre deux pierres et cuit à la vapeur, tient lieu de pain. Dans quelques jours, il fera défaut : on lui substituera la banane réduite en pâte.
La forêt devient de plus en plus dense, le pays moins peuplé. En revanche les rares villages que l’on rencontre ont meilleur aspect. N’Diéné, Bahirmi, Sanzanzo alignent des rangées de cases neuves, coquettes parfois, bien que le procédé de construction laisse à désirer. Pour extraire les matériaux, le noir va au plus près ; il pratique ses excavations au milieu même du village, à deux pas de sa demeure future. Ces trous seront comblés peu à peu par les immondices : en attendant, l’eau des pluies s’y corrompt parmi les détritus de tout genre, et il s’en dégage des effluves intolérables.
Ces localités étaient situées naguère plus à l’ouest. Les populations ont jugé prudent de battre en retraite pour se dérober au voisinage trop immédiat du Baoulé. Ce déplacement a eu pour conséquence la rectification des sentiers. C’est ainsi que nous avons pu parcourir en une seule étape la distance de N’Diéné à Sanzanzo, que Binger avait mis trois jours à franchir lors de sa première exploration.
Le 8 juillet, nous sommes à Zouépiri. C’est le dernier lieu habité que nous devons rencontrer avant d’atteindre le Comoé. De ce village au fleuve, on compte, à notre allure que je puis qualifier d’accélérée, onze heures de marche. On ne peut songer à les expédier d’une traite, pour plusieurs raisons, la plus décisive étant qu’il n’y a pas, en forêt, onze heures de jour et qu’il serait de toute impossibilité d’y cheminer dans les ténèbres. Nous avons donc campé une fois de plus dans la brousse. Campement sommaire : les couchettes dressées, on allume les feux et tout est dit. De tente, point ; la nôtre étant à peu près hors de service, nous l’avons abandonnée à Kong afin d’alléger d’autant nos bagages.
LE CHEF DE ZOUÉPIRI

La nuit au surplus promettait d’être belle. Les premières heures m’ont rappelé les paisibles soirées passées dans les forêts des Andes péruviennes, à la clarté des fogadas, sous les berceaux de lianes emplis de lucioles. Mais, vers minuit, les choses se sont gâtées. Une tornade soudaine éclatait, tempête électrique et déluge combinés. Que faire en pareil cas, sinon se lever au plus vite, ployer son lit, endosser la pèlerine, souffler sur les tisons, allumer une pipe et deviser philosophiquement en attendant que l’ondée cesse ?
Mais nous sommes au bout de nos peines. Le 10 au matin, une nappe étincelante est devant nous, une coulée d’or, le Comoé ; sur l’autre rive, des pirogues amarrées et les paillottes d’Attakrou pointant au-dessus des palmes.
Et nous saluons avec transport le beau fleuve. C’est, semble-t-il, le lien qui nous rattache définitivement à la patrie, le fil d’Ariane que rien ne brise.