V
Reading edition
VILLAGES DE LA FORÊT.
N’Gakin, 10-12 février.
La première partie du programme a été réalisée, non sans difficultés. Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route avec dix-neuf porteurs au lieu de vingt-quatre, cinq de nos hommes s’étant enfuis pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant une pirogue. Le temps était extrêmement orageux, la pluie tombait à torrents. Aussi, afin de ménager un peu nos pauvres tirailleurs sénégalais, avait-on supprimé les postes de factionnaires gardant les abords du village ; il paraissait improbable, — en supposant qu’il y eût des gens disposés à nous fausser compagnie, — qu’ils missent leur projet à exécution par une semblable tempête. Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve d’une audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie d’autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance, se trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre cave n’avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au départ, les difficultés du transport nous avaient décidés à l’alléger au plus vite. Ce que l’on veut ménager est souvent autant de perdu. En une seule journée de marche, innombrables sont les chutes, et quantité du précieux cordial est inutilement répandue : inutilement pour nous, veux-je dire ; car l’indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le liquide dans une calebasse. Puis le soir, à l’étape, la mine désolée, traînant la jambe, il racontera à sa façon l’accident dont il fut tout à la fois la victime... et le bénéficiaire.
Comment sévir ? Il peut arriver à tout le monde de faire un faux pas ; celui qui trébuche est plus à plaindre qu’à blâmer. Pour ces motifs, il n’avait été mis de côté qu’un très petit nombre de bouteilles, auxquelles on ne toucherait qu’en cas de maladie. Sacrifier ainsi, dès le premier jour, une notable partie de la réserve, c’était là une nécessité cruelle. La destinée a de ces rigueurs !
Il est vrai qu’il nous sera possible de recruter des hommes chemin faisant. Le chef de N’Gakin nous a donné à cet égard les plus belles espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour nous offrir ses compliments, ses meilleures promesses, et nous exprimer son très vif désir de nous voir traverser ses domaines.
L’invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et pourtant la route a de quoi décourager les plus résolus. Entre Nougoua et N’Gakin, les relations sont presque nulles : elles ont lieu par eau, en remontant le cours sinueux du Tanoé jusqu’à Alancabo, d’où un sentier de cinq à six kilomètres se dirige vers N’Gakin. La voie de terre, plus directe, que nous suivons, est une sente à peine tracée, en terrain montueux, coupé de ravins et de marigots. Jetés en travers, des troncs d’arbres, des câbles de lianes que l’on franchit à califourchon ou à plat ventre. La plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l’on enfonce dans la vase jusqu’à mi-corps. L’orage de la nuit a rendu le sol très glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles versent sur nous des cataractes.
A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin d’activer le départ, nous n’avons absorbé, à l’aube, qu’une gorgée de café. Nos boys, y compris le cuisinier, se font attendre : les voici enfin avec l’arrière-garde, haletants, épuisés. Une poignée de riz, une tranche de viande fumée, et l’on repart. La marche devient de plus en plus pénible. Le terrain s’escarpe, coupé de bancs de roches ; en même temps, sous la végétation plus drue, l’ombre s’accroît : à chaque instant, plusieurs de nos porteurs s’engagent dans une fausse direction. L’épaisseur du fourré est telle qu’à deux mètres on ne distingue plus l’homme qui vous précède. Les retardataires jettent des appels désespérés, et leurs voix semblent venir de très loin, d’une chambre close par de lourdes draperies. La forêt amortit tous les sons, la branche ployée se redresse aussitôt, immobile : les feuillages ont la rigidité du métal. Et c’est, en plein midi, un silence écrasant, l’accablement de la solitude dans les ténèbres éternelles.
Une chaîne de collines nous barre la route : cent mètres au plus à gravir, mais avec des peines infinies. La descente de l’autre versant est plus malaisée encore. Il fait presque nuit : l’atmosphère est pesante, chargée de miasmes délétères. Une tempête, plus terrible que celle d’hier, se prépare ; elle éclate. Un véritable déluge fond sur nous. Pendant près d’un quart de lieue, nous suivons le lit d’un marigot, courbés en deux, pataugeant dans l’eau bourbeuse, le visage labouré par les épines.
Aux approches de N’Gakin, le sentier disparaît tout à fait, et nous aurions eu grand’peine à nous frayer passage si le chef n’avait eu l’heureuse idée d’envoyer la veille quelques-uns de ses hommes, armés de machettes, marquer la route par des abatis ou des entailles sur les arbres. Malgré cela, il était plus de cinq heures quand nous atteignions le village dans un état pitoyable. Force nous fut pourtant, avant de pouvoir gagner notre case, de subir un palabre interminable et de passer par toutes les phases d’un cérémonial de bienvenue compliqué comme un mélodrame.
Fiencadia, chef de N’Gakin, est un homme de soixante-dix ans, un peu perclus, bien qu’il ait plus d’une fois fait preuve devant moi, parmi les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son village, d’une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par bonds, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s’expliquait par la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont les morsures donnent aux plus vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors de notre réception, il avait sorti tous les joyaux de la couronne : pépites d’or breloquant aux bras et aux mollets ; un long collier en grosses verroteries de Venise. A l’unique touffe qui lui reste sur l’occiput, était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à chaque mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue assez digne. Au bout d’une perche, un drapeau français était déployé au-dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans, lors du passage de la mission Brétignière, venue pour tracer un avant-projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions britanniques de la Côte d’Or.
FIENCADIA, CHEF DE N’GAKIN ET D’ASSUAKOUROU

Nous avons séjourné deux jours à N’Gakin, afin de pousser une pointe jusqu’aux pêcheries d’Alancabo, et surtout pour donner un peu de repos à nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires avaient même passé une nuit dans les bois, et nous avions dû, le lendemain de notre arrivée, faire courir à leur recherche. Ce serait, en effet, une erreur de croire qu’il est possible, surtout aux débuts d’une marche, de maintenir un peu de cohésion dans son monde. Les choses s’amélioreront plus tard, quand nos porteurs seront entraînés et surtout dépaysés. Le noir, tant qu’il se sent chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes haltes d’autant plus interminables qu’il n’a qu’une notion assez vague de la fuite des heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement sous ces latitudes, le surprend loin du gîte. Ajoutez à cela que plusieurs de nos porteurs sont de tout jeunes gens ; bien que leur charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables de la trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils chemins.
Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau est occupé par des pêcheurs, serfs de Fiencadia : encore n’y passent-ils, chaque jour, que quelques heures ; l’endroit devient inhabitable au coucher du soleil, à cause des moustiques. Il sert surtout d’entrepôt pour les engins de pêche. C’est aussi le port de N’Gakin ; cependant les pirogues ne peuvent accoster qu’à deux cents mètres en aval, au-dessous des chutes du Tanoé. Ces rapides manquent de grandeur à cette époque de l’année : leur aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux. Un triple banc de roche coupe le chenal : sur ce barrage naturel, les pêcheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent leurs nasses.
Toujours les fétiches du Tanoé ! Plus que jamais, il faut se garder des vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines dans le creux d’un ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le neveu du chef et le porte-canne, qui nous accompagnent, comptent parmi les plus convaincus. Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est en même temps son héritier présomptif, se livre à d’étranges pratiques. Très curieux à observer, ce jeune homme. Il a apporté avec lui, soigneusement enveloppé avec des feuilles de bananier, un pot de terre plein d’une bouillie blanchâtre. Agenouillé sur la rive, il la verse dans l’eau goutte à goutte, en bredouillant des invocations entrecoupées de profonds soupirs et de courbettes. Nos boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont un pli moqueur au coin des lèvres en considérant l’officiant, un gros garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de tête, de tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la majorité de ses futurs sujets, ce qui n’est pas peu dire.
Assuakourou (Dissou de la carte Binger), 14-18 février.
Le 13 février, départ de N’Gakin pour Assuakourou. La distance est trop grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la nuit aux cabanes de Kokourou. Le chef Fiencadia nous suit, à une heure d’intervalle. Il retourne à Assuakourou, sa résidence habituelle. Il faut, en vérité, que ce vieillard nous aime pour être venu de si loin au-devant de nous, — et par quelle route !
Si l’étape de Nougoua à N’Gakin a été dure, celle de N’Gakin à Kokourou est terrible. Je n’ai pas souvenir d’un terrain semblable. La végétation en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois presque verticales ; un exhaussement confus de collines dont les crêtes s’élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de système, une apparence de chaîne régulière. C’est le chaos, autant du moins qu’il est permis d’en juger dans l’ombre qui voile tous les contours. Impossible, même d’un de ces sommets, d’obtenir une vue d’ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds, les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l’espace un impénétrable rideau.
Le sol parfois compact, hérissé d’énormes blocs de quartz, se métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur l’épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents appels, des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne s’égare ; une demi-heure, sinon davantage, s’écoule avant qu’on soit retombé sur la bonne piste. Les indigènes eux-mêmes ont peine à s’y retrouver. Les gens de N’Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans les bois.
Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d’arbres écroulés, de broussailles épineuses ; dans le pli de chaque vallon, un marigot aux eaux dormantes où l’on s’enlise jusqu’à mi-jambes ; des haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des monceaux de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition : ajoutez les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar ?
Six heures de marche dans cet enfer, et nous arrivions presque épuisés aux cabanes de Kokourou, occupées seulement par quelques femmes, qui se livrent au lavage de l’or dans un marigot voisin pour le compte de Fiencadia. Bien misérables ces trois ou quatre abris de palmes, à demi enfouis sous la futaie, avec une centaine de pieds de bananiers aux alentours pour toute culture. Tels quels, nous les avons salués comme le port dans la tempête. Une heure après nous, arrivait le vieux chef, ficelé dans un pagne suspendu à une perche que deux hommes robustes portent sur l’épaule. J’en suis à me demander comment cette chaise à porteurs, si primitive soit-elle, a pu passer par ce chemin sans nom.
N’GAKIN (SANWI)

Le 14, en deux heures et demie, par une sente non moins accidentée, nous gagnions Assuakourou (Dissou de la carte Binger). L’ancien village de Dissou, aujourd’hui abandonné, se trouve à cinq ou six milles plus à l’ouest. Dans ces deux étapes, nous avons passé à gué cinquante-sept cours d’eau. Dans ce nombre ne figure que pour une unité chacune des rivières dont le lit même sert de sentier sur une distance plus ou moins longue.
Le village, des plus pauvres, compte à peine deux cents à deux cent cinquante habitants qui vivent presque exclusivement de bananes. Aucune culture d’ignames ou de patates ; pas une tige de maïs. Le sol peut tout produire ; on ne lui demande rien. C’est la misère inconsciente : nul ne semble souffrir de ce dénuement. Les gens passent leurs journées à dormir, les nuits à hurler aux coups assourdissants d’un tam-tam. Quelques poulets étiques errent autour des cases ; mais l’achat d’un de ces volatiles suppose de longues négociations. L’unité monétaire ayant le plus communément cours est le pied de tabac, chacune des feuilles équivalant à un sou.
Le terrain défriché pour l’emplacement du village est de deux à trois hectares, au plus. Tout autour, la forêt dresse, comme une enceinte de prison, sa gigantesque palissade. L’impression générale est d’une infinie tristesse, même au plein soleil de midi. Les cases échafaudées pêle-mêle chevauchent l’une sur l’autre comme les pièces d’un jeu de dominos renversé. Pas de rue ou d’avenue, point de place centrale ou rien qui y ressemble. D’étroits couloirs livrent passage d’une case à l’autre suivant les aspérités du sol qu’on ne s’est pas donné la peine de niveler.
Binger a dû s’absenter le 16 et le 17 pour se rendre dans les villages de Muassué et de Baméango, sur la demande des chefs, mais surtout parce que ces villages frontières auraient pu fournir au difficulteux commissaire anglais matière à contestation. Il était bon de constater que ces points, appartenant au pays de Sanwi, étaient effectivement occupés par des agents du roi Akassimadou, notre protégé. Le capitaine n’a emmené avec lui qu’un interprète et quatre hommes, laissant le surplus à ma garde.
Ces deux journées de solitude dans un pauvre village noir ont, somme toute, passé vite. En pareil cas, il n’est guère d’heure inoccupée. Les palabres avec le chef prennent une bonne part du temps. J’avais à lui rappeler son engagement de nous procurer des porteurs. Il se souvenait, disait-il, mais devait les faire venir de tel ou tel village : il enverrait de suite des ordres à ce sujet. Deux heures après, nouveau palabre. Les messagers étaient-ils partis ? — Ils allaient partir. J’insistais pour que le départ eût lieu sans délai. Enfin, les porteurs arrivent. Du moins en voici trois, sur trente que le chef a promis. C’est, à peu de chose près, la proportion à laquelle il convient de ramener les promesses ou les renseignements des noirs.
Puis, c’est le train ordinaire de la vie au campement : les besognes multiples qu’il est nécessaire d’entamer soi-même si l’on veut obtenir du nègre qu’il les achève tant bien que mal ; la discussion soulevée pour un rien, qu’il s’agit d’apaiser à la satisfaction des deux parties intéressées ; enfin, le remède sollicité pour un mal quelconque, fièvre ou colique. Il va sans dire que le noir n’a qu’une confiance très relative dans les drogues dont se servent les blancs. Il les ingurgite par surcroît de précaution ; mais, si le mal cède, il fera honneur de la guérison à ses fétiches ou aux pratiques de ses médecins. Nous comptons parmi nos porteurs trois de ces hommes éminents. L’un d’eux surtout, qui répond au nom de Mouraré, jouit auprès de ses camarades d’une réputation indiscutée. Ses spécifiques sont ceux de la médecine nègre : cautérisations au jus de piment pratiquées en capricieuses arabesques sur toutes les parties du corps ; incantations baroques dans lesquelles le spécialiste imite tour à tour, avec une perfection rare, les gémissements d’un patient et les cris des animaux les plus divers. La mélopée est appuyée par le chœur des assistants et les roulements du tam-tam. Ces petites fêtes ont lieu la nuit, devant un auditoire nombreux, et durent parfois plusieurs heures. Dans la nuit du 16 au 17, il m’a été impossible de fermer l’œil avant deux heures du matin, à cause de l’odieux tintamarre qui faisait rage dans la case voisine de la mienne. C’était la consultation du docteur Mouraré.
Indépendamment des simagrées des médecins et des féticheurs, le noir use et abuse d’une panacée chère à la thérapeutique de toutes les nations, — la douche ascendante.
L’instrument de Molière, tel qu’on le comprend dans les forêts de Guinée, rendrait quelque peu rêveur un matassin du vieux répertoire. C’est une calebasse piriforme, la gourde du pèlerin, mais percée à ses deux extrémités. De même que dans la clinique du docteur Purgon, le clystère est élevé ici à la hauteur d’un principe. Seulement il s’administre suivant un rite très particulier et requiert, comme par le passé, le concours de deux personnages, l’opérateur et le patient. Celui-ci confie à un ami la seringue, emplie au préalable d’une infusion pimentée, et le camarade lui insuffle le remède de toute la force de ses poumons, avec le sérieux d’un corniste qui déchiffre une page difficile. Le lavement s’absorbe en plein air, sur les places, comme on fumerait une pipe, sans que personne y trouve à redire. Il ne se passe pas de jour sans que nos porteurs s’offrent cette consommation ; c’est l’apéritif obligé en arrivant à l’étape. Chacun d’eux porte en sautoir sa calebasse au goulot effilé. Il oubliera son fardeau, ses armes, ses munitions, tout hormis sa canule. En ouvrant le panier de cuisine, quel est le premier objet que j’aperçois soigneusement calé au fond de la marmite ? La seringue d’Anoman.
L’INSTRUMENT DE MOLIÈRE AU PAYS NOIR

Les mamans qui ne doutent de rien appliquent couramment cette médication à des bébés de quelques mois, sans songer aux ravages que ce bouillon corrosif peut exercer dans de jeunes derrières. Les malheureux nourrissons se tordent convulsés, les yeux hors de la tête. Il y a de quoi ! Les siècles peuvent passer, la civilisation faire son œuvre, les fétiches tomber dans l’oubli des mythologies défuntes ; dans le renouveau du monde noir, sur les ruines des croyances, sur les décombres de la forêt défrichée, une seule institution restera debout, immuable : le clystère au piment.
La population, d’humeur très douce, manifeste à notre égard une curiosité parfois bien gênante. Les moindres de nos actes sont, non pas épiés de loin, mais observés en détail par un cercle de spectateurs empressés. Pas un ne se doute qu’il peut être indiscret : ils sont capables de rester là pendant des heures à vous regarder écrire ou dessiner ; levez-vous la séance, l’assemblée fait de même et vous escorte dans les promenades les plus intimes, obstinée, implacable. Avant nous, le village n’a compté qu’une visite d’Européens, la mission Brétignière. La toute jeune génération voit les blancs pour la première fois ; chez elle, la curiosité est tempérée par la crainte. A mon approche, les enfants détalent en criant comme des perdus. Je vois encore un malheureux poupard échoué sur son séant et qui, abandonné de ses aînés, plus agiles, jetait des appels désespérés, agitant les bras, écartant de lui l’apparition redoutable avec des gestes d’exorciste. J’ai cru m’apercevoir, du reste, que les mères, à l’occasion, exploitaient cette frayeur et nous faisaient tenir l’emploi de Croquemitaine. Mais, comme il est toujours bien tentant de contempler l’ogre sans en être vu, c’étaient, à chaque instant, brillant entre les palissades, quelques paires d’yeux braqués de mon côté. Faisais-je un pas ? Sauve-qui-peut général, un galop de souris surprises par le matou.
Le capitaine Binger est revenu de sa tournée le 18 dans la matinée. Nous devons repartir le lendemain pour rejoindre, dans cinq jours, nos compagnons qui nous attendent à Edoubi. Le détour que nous venons d’accomplir, cette visite aux villages de l’extrême frontière auraient pu être évités, et la délimitation obtenue suivant un tracé à peu près régulier, par de menues concessions réciproques de territoire évitant autant que possible les enclaves, pour peu que le commissaire anglais y eût mis quelque bonne volonté. Par malheur, M. le capitaine Lang, s’il émet des prétentions inattendues telles que la possession de Nougoua et d’autres points notoirement en dehors de la zone à délimiter, n’entend en revanche faire aucune concession. Il n’a, qui plus est, et c’est là le plus regrettable, jamais mis les pieds en Afrique ; son inexpérience des hommes et des choses du pays est complète. J’ignore ce que pensent là-dessus mes compagnons de voyage ; mais, pour moi, je suis surpris que l’Angleterre, qui compte dans ses possessions africaines tant d’officiers distingués et au courant de ces questions, ait délégué en cette circonstance un homme dont on ne saurait suspecter la valeur, mais dont la compétence est au moins douteuse. Le procédé n’est guère dans les traditions britanniques, qui nous présentent le plus souvent the right man in the right place. Ceci, bien entendu, tout en rendant pleine et entière justice aux qualités du capitaine Lang que nous retrouverons avec plaisir sur les confins du pays achanti.
Dadiéso, 19 février, six heures matin.
Une heure et demie de marche par un sentier tolérable. Ce matin, un de nos hommes manquait encore à l’appel. En arrivant à l’étape, un second porteur a disparu. Renseignements pris auprès de ses camarades, nous apprenons qu’il aurait été arrêté par un habitant d’Assuakourou, qui prétendait le faire revenir sur ses pas ou exiger de lui une amende, sous prétexte qu’il le soupçonnait d’avoir passé la nuit avec sa femme.
Sur ces entrefaites, le retardataire arrive, suivi de près du plaignant. Celui-ci est immédiatement saisi et garrotté sur l’ordre du capitaine, qui lui déclare que nul n’a le droit de molester ainsi nos gens. A supposer qu’il eût une réclamation à faire, il devait la lui présenter avant le départ. L’accusation, au surplus, ne repose sur rien de précis ; ce n’est peut-être qu’une tentative d’intimidation pour extorquer une rançon d’un de nos porteurs. L’inculpé, de son côté, nie comme un beau diable. Pour conclure, l’individu est avisé qu’on ne lui rendra la liberté que lorsque le chef d’Assuakourou nous aura renvoyé celui des porteurs disparu pendant la nuit ; en attendant, il prendra sa place. L’autre accueille cet arrêt sans émoi, presque avec bonne humeur. C’est égal, voilà un gaillard qui a été bien mal inspiré en ne restant pas chez lui ce matin.
Même jour, midi.
Un étranger de bonne mine, drapé dans un pagne élégant, fait son apparition. C’est Eti, l’un des chefs du village de N’Kossa. Il vient nous demander d’y faire halte. L’endroit ne se trouve pas sur notre itinéraire, lequel se dirige droit sur Toliéso. Mais l’orateur est pressant : il sera malaisé de ne pas céder à ses instances. Son village est tout proche, à peine une petite heure de marche. Pourquoi ne pas nous y rendre le jour même ? Nous y passerions la nuit. Cela ne nous détournera guère.
Comme l’étape du matin a été insignifiante, rien ne nous empêche d’accepter l’invitation. L’ordre de départ est donné ; nous sommes surpris de la rapidité avec laquelle les noirs ont levé le camp. En moins d’une heure tout est empaqueté, cordé, les ballots enlevés sur les têtes. On n’attend qu’un signal pour se mettre en route. Le départ, d’habitude, est beaucoup plus laborieux. Mais il paraît que N’Kossa est ce qu’on appelle un « bon village », un lieu de ressources, où l’on est assuré de trouver des vivres en abondance, du vin de palme à bouche-que-veux-tu ; bref, une de ces haltes privilégiées vers lesquelles portefaix hâtent le pas, comme chevaux flairant l’écurie.
L’espoir des porteurs n’a pas été trompé. N’Kossa est un « bon village », je dirai presque un beau village, aux cases propres, assez bien alignées, entouré de cultures de patates et d’ignames. Tout y respire une aisance relative, une recherche du confort bien rare en ce pays. Les cases sont fraîchement badigeonnées, deux ornées de fenêtres à volets pleins, l’une même plafonnée. Ces gens n’ont évidemment besoin que d’une direction intelligente pour continuer, sur un champ plus étendu, la tâche spontanément commencée. Ils ont, en partie, déblayé les sentiers aux abords de leur village, jeté sur les marigots des arbres ou des passerelles de bambou. Nul doute qu’un agent européen, avec un peu de savoir-faire, n’obtînt de cette petite population d’excellents résultats. Le village serait des mieux situés pour devenir un marché d’échange important entre la côte et l’intérieur.
20 février.
Séjour à N’Kossa. Les chefs ont mis en œuvre toutes les ressources de leur diplomatie pour obtenir que nous demeurions chez eux un jour entier. Nos porteurs envisagent cette perspective avec une satisfaction évidente. Ayant beaucoup à leur demander, il est de bonne politique de leur accorder à l’occasion un court répit. Ils nous revaudront cela aux jours difficiles.
Nous venons de recevoir des nouvelles de nos compagnons campés à Édoubi. Ils sont en bonne santé et nous informent qu’ils ont trouvé dans ce village un contingent de cinquante hommes mis à notre disposition par le roi de Krinjabo. Ils les chargent d’aller à Nougoua prendre le reste de nos bagages.
Aujourd’hui, grande séance de médecine. N’Kossa est la résidence d’un praticien renommé. Lui et sa femme possèdent mieux que personne le secret des simples et des venins. Cette réputation vaut aux redoutables personnages la sympathie et la vénération générales. Qui ne voudrait être au mieux avec le féticheur ? Un mot de lui peut perdre ou ruiner un homme. On sait qu’aux yeux des indigènes la maladie, la mort sont moins des événements naturels que les effets d’un sort jeté par un ennemi. Survienne un décès, une épidémie, il s’agira de découvrir de qui émane le maléfice. Chacun, étant exposé à se voir imputer la colique du voisin, doit désirer, à tout hasard, se ménager les bonnes grâces du sorcier, dont les décisions sont sans appel. D’ailleurs, il s’en faut que la cérémonie tourne toujours au tragique. Si la coutume des victimes expiatoires demeure en vigueur chez les peuplades de la forêt, le sacrifice est esquivé neuf fois sur dix ; l’inculpé s’en tire en versant la forte somme. L’affaire s’arrange moyennant une ou plusieurs onces d’or comptées à la famille et quelques épices discrètement glissées au « médecin ». Celui-ci, il convient de le reconnaître, ne se renferme pas exclusivement dans ses attributions divinatoires. Il consent parfois à s’improviser guérisseur. Et cela est inappréciable ; car s’il est intéressant de savoir de quoi l’on va mourir, il est préférable encore d’être remis sur pied.
LE MÉDECIN DE N’KOSSA ET SA FEMME

Le spécialiste fait de son mieux. Je viens de le voir en grande tenue, coiffé d’une perruque d’herbes sèches, zébré de tatouages, brandissant d’une main sa baguette magique, et de l’autre une bouteille de gin, exécuter au chevet d’un client une pyrrhique désordonnée. Une dizaine de femmes, — d’horribles vieilles, — assises sur les talons, l’accompagnaient de leurs glapissements et marquaient la mesure en frappant l’un contre l’autre deux bâtonnets. Le malade avait été déposé à l’entrée de la case pour qu’il ne perdît rien de la scène. Sur le seuil de la maison voisine, un jeune ménage battait furieusement du tam-tam, sans doute afin d’écarter les influences morbides. Il fallait, pour ne pas succomber à ce charivari, que le moribond eût l’âme chevillée au corps. Au moins il s’en irait plus gaiement dans l’autre monde.
La musique, les chœurs, les entrechats de convulsionnaire, n’ont cessé que vers le matin. Au moment de partir, j’ai poussé une reconnaissance du côté de la case où régnait maintenant un silence de tombe, avec l’idée d’assister à des apprêts funéraires, lorsque mon boy Kassikan qui avait filé devant, aux informations, est venu m’annoncer d’un air de triomphe que le malade n’était pas mort : il allait mieux, il « mangeait fouto ».
21-29 février.
La pensée de revoir bientôt nos amis nous redonne des forces. En quatre jours nous pouvions les rejoindre, si le chef de Toliéso ne s’était avisé de nous garder chez lui toute une journée, calculant évidemment que notre munificence serait en raison directe de la durée du séjour. Il est difficile de se soustraire à ces hospitalités intéressées. Parfois aussi le pauvre chef en sera pour ses frais. Non qu’il soit dans nos habitudes de nous faire héberger gratis ; les largesses de l’hôte sont toujours payées, bien au delà de leur valeur. L’offre d’un poulet, d’une jarre de vin de palme, d’un régime de bananes, vaut au donateur un foulard bigarré, deux ou trois rangs de perles, une pipe, que sais-je encore ? Quant à la ration fournie à nos hommes, le prix — toujours fort honnête — en est régulièrement acquitté en poudre d’or.
On nous avait, à Toliéso, gratifié d’une chèvre et d’œufs frais, une rareté. Si les poules, dans la brousse, pondent aussi volontiers que partout ailleurs, le noir en revanche s’abstient de toucher aux œufs. L’aliment ne lui semble pas assez substantiel : tout au plus le juge-t-il bon pour les fétiches. Il perce les coquilles aux deux bouts, les vide, et en fabrique de longs chapelets qu’il suspend à l’intérieur de sa case ou devant l’entrée, à un pieu, en guise d’offrandes à ses lares. Mais il n’est pas autrement surpris de ne pas nous voir partager ses répugnances. Les blancs ont de si drôles de goûts !
Ces attentions méritaient récompense. Le chef reçut, en plus des colifichets d’usage, un superbe pagne, à pois rouges sur fond crème. Ce fut une extase. Par malheur, les noirs comme les flots sont changeants. Deux heures après, son enthousiasme était tombé : l’étoffe exhibée à l’admiration du populaire, passée de main en main, voici que le dessin ne plaisait plus. Il rapportait le cadeau, déclarant, par l’organe de l’interprète, qu’il souhaitait autre chose. Le pagne fut repris séance tenante, et l’on répondit simplement au bonhomme qu’il pouvait se retirer.
Comment !... S’en aller ainsi, les mains vides ?... Il insista, croyant avoir mal entendu. Puis, en désespoir de cause, il ajouta que, toute réflexion faite, le pagne lui convenait ; on n’avait qu’à le lui rendre. — Jamais de la vie ! L’objet imprudemment dédaigné avait réintégré son ballot : il n’en sortirait plus. Et, dans une improvisation hardie, nous dégageâmes la morale de l’incident, un cours complet de savoir-vivre à l’adresse des noirs de tout rang. Étaient-ce là façons d’agir, de chef à chef ? S’imaginait-il donc qu’une chèvre étique et une douzaine d’œufs fussent un si riche cadeau pour des gens de notre sorte ?... Nous avions cependant accueilli l’hommage avec des paroles de reconnaissance. Et lui nous faisait l’injure de mépriser nos présents !... Fi !... Quelle honte !... Nous aurions le droit d’être offensés. Les blancs ont l’âme magnanime ; ils pardonnent. Le coupable en sera quitte pour se passer de pagne ; mais qu’est-ce qu’un pagne auprès des avantages qu’il s’assurera dans l’avenir en méditant cette sage maxime : La façon de donner vaut plus que ce qu’on donne ?
Le chef ne s’est pas tenu pour battu. Tout le jour, il est resté assis devant notre case, la main tendue, le regard implorant. Ce plaidoyer muet eût attendri des pierres. Nous fûmes de bronze. Mais la leçon portera ses fruits.
Le 23 nous sommes à Bafia, le 24 à Koffikrou, village bâti non loin d’un ancien cratère. Tout ce pays est extrêmement accidenté, bossué de soulèvements volcaniques ; très arrosé aussi. Entre Toliéso et Bafia nous avons, en une matinée, passé onze cours d’eau. Quelle rude étape ! Six heures de marche, par une température de fournaise. Le guide nous avait pourtant juré que le trajet ne demandait pas plus de trois heures. Mais serment de guide nègre équivaut à serment d’ivrogne. Ces gens-là n’ont qu’une notion très relative du temps et des distances, et seront d’autant plus affirmatifs qu’ils parcourent le chemin pour la première fois. Vainement irez-vous aux renseignements : vous ne saurez jamais qu’une chose, l’heure du départ : quant à celle de l’arrivée, c’est le secret de Dieu. Heureusement, à mi-route, nous avons traversé un petit bois de cocotiers, les derniers sans doute que nous verrons de longtemps, car l’arbre ne croît pas loin de la côte. Les porteurs harassés poussent des clameurs joyeuses et, oubliant leur fatigue, grimpent, la machette aux dents, jusqu’aux noix fraîches qu’ils abattent par centaines. Jamais breuvage ne m’a paru plus exquis. Il faut avoir connu, dans la jungle marécageuse dont les marigots exhalent des pestilences, ce supplice atroce de la soif au milieu des eaux imbuvables, pour apprécier comme elle le mérite la source aérienne et limpide qu’un coup de hache fait jaillir sous les palmes.
Enfin le 25, vers dix heures, nous approchons d’Édoubi. Une fusillade retentit : c’est le docteur et M. Braulot qui chassent les pigeons verts. Nos carabines leur répondent, et, de loin, sous les futaies, des voix familières nous souhaitent la bienvenue.
Ces messieurs ont établi leur camp sous bois, à cent mètres du village, au pied d’un gigantesque fromager. Il y a dix jours qu’ils sont là. Le docteur en a profité pour faire un peu de jardinage ; dans un carré sarclé avec soin il a semé des graines de radis roses et de laitues. Il rêvait de nous servir des salades ; mais ce ne fut qu’un beau rêve. J’ai visité le potager. Il m’a rappelé ces essais de culture que d’ingénieux écoliers élaborent dans le mystère de leurs pupitres, les brins d’herbe décolorés foisonnant au fond d’une boîte à cigares. Dans cette ombre humide et chaude, où jamais un rayon de soleil ne pénètre, les semences ont levé avec une étonnante rapidité, en quelques heures. Le résultat est inattendu. C’est quelque chose de particulier, une végétation rampante et filiforme qui dessine sur l’humus noir de blanches arabesques. Inutilisable pour la cuisine, mais très décoratif.
Trois jours de repos, et la colonne est réorganisée : nous pouvons repartir. Un séjour plus prolongé achèverait d’indisposer la population qui déjà murmure. Bien que le village soit abondamment pourvu de vivres, on ne les cède qu’à contre-cœur. Ce matin, l’achat d’un mouton a donné lieu à une scène épique. Le propriétaire refusait de vendre. La bête a été saisie, dépecée, et le prix consigné entre les mains du chef. Le vendeur malgré lui protestait avec de grands gestes, des effets de torse et de bras nus. Un moment même, laissant tomber sa toge, il s’est écrié, tragique : « Tuez-moi donc avec mon mouton ! »
Iaou, 3-6 mars.
Nous pensions pouvoir gagner directement l’Indénié. Mais devant les difficultés du terrain et surtout l’impossibilité de trouver de quoi nourrir nos hommes dans la zone de brousse épaisse, complètement déserte, qui s’étend au nord d’Edoubi, notre itinéraire a dû obliquer vers l’ouest. Nous repassons du bassin du Tanoé dans celui de la rivière Bia. Entre Assambaé et Koffuékourou, nous rejoignons un sentier venant directement de Krinjabo. C’est la route de Bondoukou, que nous suivrons désormais, après avoir décrit, depuis Nougoua, un arc de cercle très accentué qui nous ramène à trois jours de marche seulement de la capitale d’Akassimadou, à peu de chose près sous la longitude d’Assinie. Nous sommes, par la voie ordinaire, à moins d’une semaine de la côte que nous avons quittée il y a plus d’un mois.
Cette proximité du littoral a ses avantages et ses inconvénients. Elle va nous permettre de réparer une avarie qui nous eût empêchés, pendant le reste du voyage, de relever notre position d’une façon précise. Depuis quelques jours, nous observions dans la marche de nos chronomètres de graves irrégularités. Il est certain que, dans la région tourmentée d’où nous sortons, ils n’ont pas été plus épargnés que le reste des bagages ; malgré toutes les précautions et les recommandations réitérées, la caisse qui les contient a dû plus d’une fois butter contre un tronc d’arbre ou piquer un plongeon dans la vase. Bref, les voilà hors d’état de servir. M. Braulot va donc se diriger rapidement vers la côte, de façon à atteindre dans quatre jours Assinie et, de là, Grand Bassam pour le passage du prochain paquebot qui y fait escale le 12. Il se procurera à bord d’autres instruments.
Le lieutenant est parti le 4 au matin avec une pirogue. Il descendra la rivière Bia par Diangui, Ainboisso et Krinjabo. En forçant les étapes, il espère nous rattraper avant quinze jours. Car, au delà de Iaou, notre marche sera ralentie par des obstacles de toute nature. Nous allons, en effet, nous engager dans des territoires beaucoup moins peuplés, dans une brousse très touffue où l’on ne peut évoluer à l’aise. Il faut enfin compter avec les défaillances du personnel, les défections possibles. Les porteurs, se retrouvant à peu de distance de leurs villages, brûlent d’envie de décamper. Le 5, une vingtaine se sont échappés grâce à la négligence de leur chef qui répond au nom harmonieux de Marabouroufi, magnifique seigneur, modelé comme un bronze florentin et bête comme un pot. Deux de nos tirailleurs et des jeunes gens de Iaou ont été lancés à leur poursuite et ne tarderont pas à leur faire rebrousser chemin vers nous.
Dès leur retour, nous donnerons le signal du départ, avec le vif désir de mettre entre nous et la côte une dizaine d’étapes de plus. Tant que nos gens ne seront pas tout à fait loin de chez eux on ne pourra en obtenir un effort soutenu ; les traînards seront nombreux, et l’on aura fort à faire pour maintenir l’ordre.
Iaou, du reste, n’est pas un lieu de délices où l’on s’oublie. Rien de plus énervant qu’une longue station dans ces villages de la forêt. Du petit au grand, tous se ressemblent. Les jours se suivent ramenant le même paysage sombre et morne, la même plèbe inactive dont les mœurs ne varient guère. Ce n’est qu’après avoir dépassé la limite de la végétation dense continue, aux approches de Bondoukou, que nous rencontrerons des peuplades possédant, avec une certaine industrie, un sentiment plus élevé de la vie sociale, l’attrait d’une civilisation rudimentaire : le contraste entre le fétichisme et l’islam. L’intérêt renaîtra avec le plein air et la lumière.
ARBRE TOMBÉ (FORÊT DU SANWI)
