VI
Reading edition
TROIS MOIS DANS LA BROUSSE.
Adouakourou, 10 mars.
Toujours la forêt, — la forêt sans clairières, avec ses mares putrides, ses rivières coulant dans la pénombre, sous les arcades des futaies géantes, sous l’écroulement des arbres morts.
Nous voici dans l’Indénié depuis trois jours, quatre peut-être. Le dernier hameau du Sanwi était Tiékokourou où nous avons couché le 6. Au delà, c’est le vague, les solitudes sans nom. En pays noir, la ligne de démarcation entre deux contrées est rarement déterminée de façon précise. La frontière est représentée par une bande de territoire dont la largeur varie de quarante à cinquante kilomètres, sorte de zone neutre où l’on ne rencontre pas un village. Il faut camper soit en plein bois, soit dans de misérables abris élevés par les chasseurs et les caravanes, cases en branchages, inhabitées, à demi effondrées, ouvertes à tous les vents.
Tels ont été nos derniers bivouacs : Bianoa, Adoukakourou et Diambarakrou. Dans ces campements, nous avons été étonnés de trouver accumulées en quantité considérable des marchandises à destination de l’intérieur, notamment des caisses de gin et des centaines de barils de poudre. Voisinage troublant, étant données l’insouciance de l’indigène, son habitude d’allumer du feu dans sa case et, le soir venu, de promener partout, en guise de torches, des tisons incandescents. Toutes ces charges ont été abandonnées là sans gardien, à la merci des allants et venants. Les porteurs reviendront les chercher dans plusieurs jours, sinon dans plusieurs semaines : aucun article ne manquera à l’appel. L’usage est général : il témoigne d’un respect du bien d’autrui d’autant plus remarquable qu’en toute autre circonstance le noir professe, à l’égard du tien et du mien, des idées assez larges. Il n’en va pas de même en pareil cas. L’objet déposé dans un camp, au bord du chemin, est sacré, fétiche : nul n’y touchera.
Étapes de six à sept heures, très dures. En pays découvert de telles marches seraient insoutenables. Néanmoins, en dépit de l’ombre continuelle, un effort de quelque durée est douloureux dans cette atmosphère pesante, saturée de miasmes telluriques. Il semble que la végétation ambiante absorbe tout l’oxygène. La respiration s’accélère, haletante, la poitrine est oppressée, le sang afflue aux tempes.
A mesure que nous avançons vers le nord, les rivières s’espacent de plus en plus. La dernière que nous ayons aperçue a été le Songan, d’une fraîcheur surprenante. Nous y avons pris un de nos meilleurs bains, quoiqu’elle ait toujours cette teinte pisseuse des eaux dans lesquelles ont longtemps infusé les racines et le bois mort. Ensuite, plus un ruisseau : des mares, des flaques de boue dissimulées sous les feuilles tombées, un sol pâteux. A Adouakourou, ce tout petit village d’une dizaine de cases, toutes à claire-voie, — presque un camp de chasseurs, — l’eau est un luxe. Pas une source. A trois ou quatre cents mètres seulement, un trou fangeux où les habitants se lavent et s’abreuvent.
Population chétive : beaucoup de maladies cutanées, d’ulcères de mauvaise apparence. J’entends encore la plainte navrante d’un jeune garçon de douze à quatorze ans dont le corps n’était qu’une plaie. Ce malheureux, objet d’horreur pour tous, couvert de crasse et de poussière, rampait de-ci de-là autour des cuisines, dévoré par la soif, cherchant à s’approcher d’une jarre. Dès que sa présence était signalée, on lui donnait la chasse à grands cris. L’accès du sentier conduisant à l’eau lui était rigoureusement interdit. Songez donc ! il n’aurait eu qu’à se plonger dans le puisard. La douleur fait faire de ces folies. Repoussé de partout à cause de l’odeur infecte qu’exhalait sa purulence, le pauvre diable s’était réfugié près de nous. Qui sait ? se disait-il sans doute, ces nouveaux venus à la peau blanche doivent avoir l’âme compatissante. Et il s’était blotti sous l’auvent de ma case, à la vive indignation d’Alfred qui menaçait de lui faire un mauvais parti si je ne fusse intervenu. Mais la stupéfaction de mon boy ne connut plus de bornes, lorsque je lui ordonnai de prendre une boîte de fer-blanc qui avait contenu des cartouches, d’aller l’emplir au marigot et de la placer auprès de l’enfant. Par exemple ! se donner cette peine pour ce galeux, pour ce pelé qui nous empoisonnait !... Il fallut bien obéir. Je n’oublierai de longtemps le regard que me jeta le misérable en trempant ses lèvres dans l’eau bourbeuse ; l’éclair de ces yeux en disait plus que de longues actions de grâces.
Force nous a été de passer ici quarante-huit heures afin de donner aux éclopés semés en route le temps de rallier le convoi. Plus terribles encore que les étapes, ces arrêts imposés par la nécessité d’attendre les traînards, de rassembler des renseignements et enfin de satisfaire aux exigences du chef, désireux de vous garder le plus longtemps possible. Celui qui commande ici est un vieillard étrangement accoutré. Sur une espèce de chemisette en grosse cotonnade de Kong, rapiécée à l’infini, il étale une multitude de gri-gris cousus sur l’étoffe ou suspendus à son cou par des lanières, des sachets de toute forme et de toutes dimensions. Sa coiffure est un bonnet pyramidal agrémenté de coquillages : sur ses épaules, une peau de singe. Il s’appuie sur une longue trique : un gamin le suit portant le tabouret guilloché, insigne du pouvoir suprême. Le personnage, qui n’a jamais vu d’Européens, nous observe avec curiosité, mais à la dérobée. Il a un peu peur. Sa crainte pourtant ne l’empêche nullement de venir s’asseoir sur le seuil de notre case et de rester là en contemplation pendant des heures.
UN VILLAGE DE LA FORÊT (ADOUAKOUROU)

Zaranou, 12-22 mars.
Les rapports avec l’indigène sont plus délicats que dans le Sanwi. La population, très défiante, commence presque toujours par battre en retraite. A notre arrivée, le village est désert. Sauf quelques vieilles femmes, les habitants ont disparu dans la brousse. On nous épie de loin ; puis, quand elle s’est assurée que nos intentions sont pacifiques, la foule se hasarde hors de sa retraite. Alors ce sont de longs pourparlers pour l’achat de quelques régimes de bananes ou d’une chèvre, parfois le refus de vendre ; des faux-fuyants, des hésitations de tel chef à arborer dans son village le pavillon français. Le malheureux, selon toute apparence, tremble de se compromettre. Il a peut-être bien entendu parler, de façon très vague, des traités passés, au nom de la France, avec les principaux chefs de l’Indénié. Mais ces traités remontent à plusieurs années (1887). Depuis, aucun voyageur n’a reparu pour en raviver le souvenir.
Comment s’étonner que, pour l’indigène, les actes ainsi passés n’aient qu’une valeur relative ? D’autant que la contrée renferme bon nombre d’immigrés Apolloniens, anciens sujets du protectorat britannique de la Côte d’Or, toujours enclins à se recommander de leur pays d’origine. Cette circonstance a été mise à profit par les traitants noirs parcourant les villages où ils se présentent comme porte-parole autorisés des Anglais. Aucun n’est d’ailleurs investi d’un titre officiel, d’une mission déterminée. Simples trafiquants, c’est tout au plus si, à leur départ de Cape-Coast ou d’Axim, on leur aura insinué qu’il serait bon, au cours de leur voyage à l’intérieur, de relever les points occupés sur les territoires limitrophes par leurs compatriotes, et de s’efforcer de les maintenir en relations constantes avec le protectorat. Ces conseils donnés sous forme de conversations, par un parent ou un ami n’ayant avec le gouvernement aucune attache apparente, suffisent pour persuader à notre homme qu’il est qualifié pour agir. La vanité du noir n’en demande pas davantage. Cette disposition d’esprit favorise le recrutement d’une nuée d’agents volontaires, qu’il sera toujours aisé de désavouer pour peu que leur zèle immodéré risque de créer des embarras.
Il est hors de doute que ces individus ne sont pas demeurés inactifs dans l’Indénié. Leurs menées, à vrai dire, n’ont pas grande importance, puisque les traités sont là. Mais elles sont un prétexte à exactions constantes, impôts extraordinaires, amendes infligées pour le motif le plus futile ou même sans motif, amendes et impôts dont le produit, est-il besoin de le dire ? constitue le plus clair bénéfice des susdits traitants, lesquels s’improvisent ainsi tout à la fois gendarmes, juges et agents du fisc. Aussi faut-il voir l’attitude piteuse de l’humble chef de village qui ne sait trop de quelle puissance il relève, tremblant, s’il obéit à Paul, de s’attirer le courroux de Pierre : « Ne m’en veuille pas. Je ne suis qu’un petit chef, ce n’est pas moi qui commande le pays. Vois les grands chefs. Ce qu’ils décideront sera bien. » Les grands chefs nous font bon accueil ; mais leurs lenteurs, leur amour des palabres nous ont déjà causé et nous causeront encore bien des arrêts.
Cet état d’esprit dûment constaté dans les villages précédents, à Ébilassékrou, à Bocaso, et ici même, il était indispensable d’avoir une entrevue avec le roi de l’Indénié et ses principaux feudataires. Nous n’avons que trop tardé à faire acte de présence. Le passage de la mission est une occasion excellente de leur montrer que la France existe et que, derrière les traités signés, il y a des hommes. Mais notre malechance veut que l’aristocratie des villages soit en ce moment réunie en un palabre, à l’effet de régler je ne sais quel conflit, dans la capitale, Ammoakonkrou, située à trois fortes journées de marche, au nord-ouest. Nous y avons envoyé en ambassade un de nos chefs de porteurs, Amon, porte-canne du roi de Krinjabo, pour inviter de notre part le roi et ses chefs à venir nous retrouver ici. Quelle réponse obtiendrons-nous ? C’est ce qu’on ne saurait dire. Ce qu’il y a de sûr, c’est que nous devrons attendre une semaine, et même plus.
Quel séjour ! Sur une trentaine de cases, trois ou quatre à peine constituent de véritables abris. Le reste semble ne tenir debout que par la force de l’habitude. Des ruines apparaissent un peu partout, à côté des constructions habitées qui empruntent elles-mêmes à ce voisinage un aspect minable. L’exiguïté de ces réduits, les matériaux employés, ne répondent en quoi que ce soit aux exigences du climat. Le pisé qui recouvre le frêle édifice de perches s’échauffe sous l’action des rayons solaires. La maison, avec sa porte basse pour toute ouverture, se trouve de la sorte transformée en un poêle qui conserve, aux plus fraîches heures de la nuit, la majeure partie de la chaleur du jour.
Le terrain, qui plus est, conquis sur la brousse pour l’emplacement du village a été scrupuleusement dégarni. Aucun arbre à part le grand ficus, sous lequel se tiennent les palabres. Les journées sont terribles, les nuits pires. S’il survient une ondée, c’est à peine si le thermomètre descend au-dessous de 28°. La tornade finie, l’atmosphère, saturée d’humidité, est encore plus lourde. Camper sous bois ? Impossible... La forêt, à une assez grande distance autour du village, sert de dépotoir : il s’en dégage des effluves à faire tressaillir un trépassé.
Nul moyen d’échapper à l’ennui dissolvant de l’inaction. La sylve vous enveloppe. Point d’autre promenade que le sentier par lequel vous êtes venu, et celui par lequel vous partirez. De chasse il est à peine question, tant le gibier est difficile à lever dans la brousse.
Si encore la population présentait un attrait quelconque. Mais rien de décevant comme cet exotisme noir. Il manque de physionomie distinctive. Nulle originalité, aucun trait saillant de mœurs ou de caractère, pas l’ombre de personnalité, d’industrie quelconque, de recherche ingénieuse dans les occupations ordinaires de la vie. Ni forme, ni grâce, ni couleur. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ce que j’ai sous les yeux, sans prétendre généraliser. Je ne fais allusion qu’à l’indigène de Guinée. Je n’ignore pas que nous trouverons plus au nord, à Bondoukou et à Kong, des populations dont le niveau intellectuel est autrement élevé. Mais ici, à peine un embryon d’intelligence.
Certes, il m’est arrivé de séjourner, parfois durant des semaines, dans tel village indien où j’espérais ne passer que vingt-quatre heures. Mais nulle part, ni sur les plateaux du Mexique, ni dans les villages perdus de la Cordillère, ni chez les tribus des rivières amazoniennes, la sensation d’énervement n’a été aussi aiguë. Là-bas, chez l’homme rouge des deux Amériques, mille détails réveillent l’attention somnolente. Un rien : la coupe gracieuse d’un canot ou d’une pagaie, le galbe curieusement contourné d’un ustensile domestique, argile ou vannerie, la ciselure d’une sarbacane, la mélopée d’un rythme pénétrant chantée autour des feux, le soir. Ici le bruit, la cohue, le tam-tam, des hommes d’un âge mûr capables de passer la moitié de la nuit à caresser avec un bâton le fond d’une boîte à sardines, quelque tambour informe. Dans ce pays où le sol fournit en abondance l’argile la plus fine, pas d’autres ustensiles de ménage que de grossières terrines, de lourdes vasques creusées en plein bois. Et cependant le bric-à-brac de la civilisation nous enserre. Dans plusieurs de ces villages où le blanc paraît aujourd’hui pour la première fois, l’industrie européenne a pénétré depuis des siècles sous la forme de cotonnades criardes et de verroteries. Vous arrivez ; la population affolée se disperse au fond des bois ; mais vous trouverez sur le terrain, abandonnés par les fuyards dans la hâte de leur retraite, le pagne tissé à Manchester et la bouteille de gin.
Cherche-t-on parmi les superstitions qui hantent ces cerveaux d’enfants le trait caractéristique qui manque partout ailleurs ? De ce côté encore la désillusion est grande. Rien qui dépasse les pratiques d’un fétichisme grossier. Chacun a un fétiche, animal, plante ou fruit, dont il change, d’ailleurs, suivant l’inspiration du moment, sans qu’on puisse démêler de ses explications confuses le sens qu’il attache à ces brimborions. Des calebasses placées à proximité du village, des tas d’ordures en travers du sentier pour fermer le passage aux démons de la forêt, telles sont les manifestations de ce culte primitif. A qui s’adressent les offrandes ? A tout et à rien. Les dieux du Panthéon barbare gardent invariablement l’anonyme. L’homme, il est vrai, portera sur lui des emblèmes d’une signification plus précise : pour se faire aimer, pour n’être jamais malade, pour être heureux à la chasse. L’amulette varie selon les individus.
A cela près, c’est le chaos que n’éclaire aucune légende. Quelques voyageurs, s’efforçant de rattacher à travers les continents et les âges la chaîne des traditions, ont cru reconnaître dans plusieurs de ces pratiques baroques un souvenir affaibli des mythes de l’Orient. Illusion respectable, mais un peu hasardeuse, d’ethnologue qui se flatte de découvrir les mêmes aspirations au berceau de tous les peuples. Non, les mythes exquis de la Grèce qui personnifiaient les fleuves et les fontaines, le mont et la forêt, les clameurs de la mer et le bruit du vent, peuplant de faunes et de nymphes le pli des vallons, toutes les lumineuses créations de l’âme antique n’ont aucune parenté avec ces ténèbres.
Boca-o-Koré, 22 mars.
Hier enfin Amon était de retour avec la réponse des chefs. Elle pourrait être meilleure. Nous leur demandions de venir à nous : ils ont répondu d’aller à eux, à Ammoakonkrou. Le détour, expliquaient-ils, ne nous retarderait que d’une journée, le sentier n’était pas mauvais ; arguments d’individus qui n’ont point envie de se déranger. Qu’il soit donc fait selon leur bon plaisir.
Nous avons dit, ce matin, adieu à Zaranou, un éternel adieu, j’espère ! Et nous voici, après une promenade de deux heures, campés à Boca-o-Koré (la Montagne Rouge). La contrée est accidentée plutôt que montueuse : des collines élevées de cent mètres à peine, dont le sol est riche en pyrites de fer.
Accueil très réservé. On a fait le vide à notre annonce : chèvres, moutons et poules ont été dissimulés dans la brousse. Restent les bananeraies, chargées de magnifiques régimes, de quoi nourrir un corps d’armée. La superficie du défrichement n’atteint pourtant pas deux hectares : mais telle est la fécondité du sol, qu’un seul hectare planté de bananiers donne, bon an, mal an, deux cent mille kilogrammes de fruits. C’est le fond de l’alimentation indigène : la disette n’est jamais à craindre en dépit d’un gaspillage effréné. Une moitié de la récolte pourrit sur place. Ce n’est donc pas sans surprise que nous nous sommes vu refuser la ration pour nos hommes. Les habitants ont eu l’audace de déclarer qu’ils ne vendraient à aucun prix. Devant ce mauvais vouloir il n’y avait qu’à passer outre. L’un des porteurs s’est offert à aller couper la quantité de régimes nécessaires à la troupe. Ce que voyant, un noir, furieux, se précipitait, brandissant une machette et menaçant de trancher la main au premier qui s’aviserait d’entrer dans son champ. L’énergumène fut empoigné, ligotté séance tenante, et fit les plus plates excuses. L’incident n’eut pas de suite. En présence de cette attitude décidée, l’émotion se calmait comme par enchantement. La population a ramené sa basse-cour des profondeurs du bois ; les bananes sont apportées par monceaux.
Le village est situé à cent mètres du Mézan, important affluent du Comoé. La sinueuse rivière, aux eaux couleur de thé fort, s’écoule avec lenteur, sans un frisson, dans un perpétuel crépuscule. Des deux rives les arbres s’inclinent, confondent leurs feuillages en une ogive d’une hardiesse incomparable. Sur le parvis mouvant de cette cathédrale, des ombres flottent, tiges fracassées, buissons arrachés à la berge, entraînés à la dérive. De rares bruissements, une branche qui craque, une noix de singe tombant dans l’eau, rendent plus solennels encore les intervalles de silence.
L’étape de demain sera longue, nous dit-on, très longue. Ce renseignement nous la présage démesurée. Entre Boca-o-Koré et Abengourou, le pays n’est qu’une solitude. Il est vraiment regrettable de ne pouvoir mieux diviser la route. Pourquoi nous arrêter ici ? Il est à peine dix heures. Poussons plus loin et campons en forêt. Mais il paraît que c’est impossible. Jamais les noirs n’y consentiraient. Ils sont persuadés que cette région est hantée par un animal redoutable, la Bête : ils ne le désignent pas autrement. Quiconque passerait la nuit dans les bois serait certain d’être dévoré. Il n’y a pas à discuter. Ces frayeurs auront ceci de bon que personne, demain, ne sera tenté de muser en route. Le monstre donnera des jambes aux moins agiles. Nos porteurs, du reste, envisagent allègrement cette pénible marche. Ils ont appris qu’on vient de tuer un éléphant aux environs d’Abengourou, ce qui leur promet à l’arrivée un ample festin de viande fraîche.
L’heureux chasseur est ici. Il est fort admiré, bien que d’une laideur repoussante. C’est un garçon contrefait, affligé d’une tête énorme et d’une bosse ; difformités qui n’empêchent pas la sûreté du coup d’œil et l’endurance des interminables affûts dans les cavités d’un tronc séculaire ou dans un trou masqué par des herbes. Du reste, il possède des fétiches qui lui confèrent des prérogatives inouïes, telles que la faculté de se rendre invisible, de se transformer à volonté. Pour échapper aux atteintes du pachyderme blessé, il devient tour à tour buisson, fleur, oiseau. Ces balivernes nous sont rapportées le plus sérieusement du monde par nos boys, intelligents pourtant, qui ont fréquenté l’école d’Assinie. Je leur ai suggéré que si le personnage avait le don des promptes métamorphoses, il devrait bien commencer par changer de figure. Mais j’ai vu que l’argument ne portait pas.
Abengourou, 23-24 mars.
Terrible journée ! Neuf heures de marche effective avec une seule halte de quarante minutes, à mi-chemin.
En réalité, nous aurons été sur pied pendant treize heures. On s’est mis en branle à une heure du matin, le passage du Mézan exigeant de trois à quatre heures, attendu qu’il n’y avait à Boca-o-Koré qu’une seule pirogue pour transborder plus de cent personnes et les bagages. Le convoi massé au bord de la rivière, l’opération a commencé à la clarté des torches et de brasiers allumés sur les deux berges. Le va-et-vient de ces hommes nus, de ces peaux noires et luisantes, les silhouettes des hautes ramures reflétées dans l’eau morte donnaient à la scène un caractère saisissant. La barque des ombres sur le fleuve infernal.
La première partie du trajet a été relativement facile. La sente est unie, libre d’obstacles. La seconde moitié fut plus âpre. Le sentier serpente maintenant parmi les paquets de lianes, les racines, les arbres écroulés jusqu’à Abengourou. Le lever à la boussole nous donne, à vol d’oiseau, 30 kilomètres 400 mètres ; soit un développement réel de quarante-cinq kilomètres : une course honnête par tout pays, extraordinaire sous les tropiques. Aussi l’épuisement de notre suite était tel qu’elle en a oublié ses alarmes. Soixante porteurs sont demeurés en arrière, en détresse. De notre côté, nous avons grand besoin de repos et nous perdrons sans déplaisir quelques heures à les attendre.
LA CASE DE KOFI, CHEF D’ABENGOUROU

Abengourou est le village le plus habitable que nous ayons vu depuis notre entrée dans l’Indénié. Pour la première fois, nous y rencontrons un personnage dont les allures tranchent singulièrement avec celles de la population environnante. C’est le musulman, le Mandé Dioula de Bondoukou qui parcourt les territoires fétichistes, non dans un but de propagande, mais pour trafiquer, colporter et vendre des amulettes, des cotonnades indigènes. Cependant il prêche d’exemple, fait salâm le front incliné vers l’Orient, à l’ébahissement des naturels, et, parfois, laissera derrière lui des prosélytes. C’est par lui que l’islamisme gagne de proche en proche et atteindra bientôt les rivages du golfe de Guinée.
Son influence se trahit déjà dans la structure de quelques cases. Celle de Kofi, chef d’Abengourou, est, à cet égard, très remarquable. Simple bâtisse en torchis, couverte en chaume, comme les maisons voisines ; mais deux colonnes torses qui supportent l’avant-toit, la porte à plein cintre, une fenêtre à croisillons, participent, à n’en pas douter, de l’architecture arabe. A noter également la chaise du chef, recouverte de feuilles de cuivre entaillées d’arabesques.
Le 24 à midi, vingt-deux heures après nous, les derniers porteurs arrivaient complètement exténués. Ils ont passé, dans la brousse, une nuit de jeûne et d’angoisses. Si la Bête les a épargnés, ils ne doivent leur salut qu’aux bons fétiches dont plusieurs d’entre eux s’étaient munis. Ces gri-gris-là défient maintenant la concurrence.
Ammoakonkrou, 25-28 mars.
A Ammoakonkrou, capitale de l’Indénié, l’un des pires endroits du monde, réside Kassidi-Kié, le chef ou roi, dont le costume de cérémonie consiste en une culotte de soie cerise, un dolman de velours vert et un chapeau gibus. Jeune, de mine avenante, il a recueilli tout récemment l’héritage de son prédécesseur Ammoa, qui avait donné son nom au village. Lors de notre réception, il vint à nous, hissé sur le dos de ses serviteurs, dans un lit de parade, vaste corbeille ornée d’oripeaux et d’amulettes, du haut de laquelle il étendait les mains sur la multitude avec des gestes de pontife. Autour de lui, les autres chefs, rassemblés pour se rencontrer avec nous en grand palabre, péroraient, gesticulaient, se trémoussaient aux accords de plusieurs tam-tams. Le roi lui-même, descendu de sa corbeille, n’a pas dédaigné d’esquisser un pas, tandis que la majeure partie de la population, rangée en hémicycle, accompagnait la danse de ses clameurs. La garde royale — des gaillards brandissant des cimeterres en fer battu à poignée d’or grossièrement travaillée ou de longs flingots à pierre parfaitement inoffensifs — encadrait le monarque, s’abandonnant à des improvisations chorégraphiques telles qu’on n’en vit jamais de pareilles, même en rêve. Des cris, de la poussière, des mouches, voilà le bilan de la fête.
Malgré ces sarabandes de bienvenue, le roi de l’Indénié nous a donné du fil à retordre et mis notre patience à une rude épreuve. Lui et les autres chefs comprennent vaguement que le protectorat de la France sert leurs intérêts, leur pays devant être le trait d’union naturel entre le Bondoukou et le Sanwi et bénéficier du transit. Néanmoins, les menaces incessantes des traîtants de l’Achanti, agents de l’Angleterre, les ont rendus timides. Il n’a pas fallu moins de quatre palabres, pour que le roi consentît à nous adjoindre un de ses chefs. Celui-ci nous accompagnerait jusqu’à notre rencontre avec la commission anglaise et fournirait au besoin des éclaircissements sur les villages de la frontière dont la possession serait débattue.
Yacassé, 29 mars.
Ce matin, à six heures, prêts à quitter enfin l’infâme capitale de Kassidi-Kié, suprême palabre. Au moment de s’exécuter, le roi cherche à esquiver la promesse faite la veille. Il n’a pas encore eu le temps de choisir son ambassadeur. Il le désignera demain. Aujourd’hui sera pris par des préoccupations plus graves ; l’un des vieux chefs est décédé la nuit dernière, et l’on va procéder à ses obsèques. En effet, bien avant le jour, des coups de fusil avaient retenti, annonçant la funèbre nouvelle, et depuis la mousqueterie continuait de plus en plus nourrie. Kassidi-Kié conclut que nous pouvions partir et que son envoyé nous rattraperait — peut-être — dans deux jours. Nous sommes fixés. Jamais nous n’en entendrons parler.
Au delà d’Ammoakonkrou, la brousse très épaisse recouvre des puits forés pour en extraire la terre aurifère que les travailleurs — des captifs — vont laver au marigot le plus proche, souvent à plusieurs kilomètres de marche. Ces fouilles constituent un danger permanent, surtout le matin, lorsqu’il fait à peine assez jour pour se diriger sous bois. A un brusque coude du sentier, le trou apparaît béant, ne laissant, sur les bords, qu’une bande de quelques centimètres, glissante. Le péril est plus grand encore, quand l’abîme se dissimule sous un buisson, entre deux racines. Il convient de n’avancer qu’avec prudence, les regards rivés au sol. La moindre distraction pourrait être fatale. La chute sans doute ne serait pas mortelle ; mais, à la distance où nous sommes de la côte, une simple fracture peut avoir des suites graves.
De loin en loin, un coup de jour brutal, une coulée de lumière tombant sur un arpent de forêt sommairement déblayé : un chantier de lavage. A défaut de rivière, une série de fosses alimentées par l’eau des pluies. Dans ces fosses, plongés jusqu’à la poitrine, une vingtaine de travailleurs, hommes et femmes, pétrissent la boue de quartz dans de grandes vasques en bois. C’est le lavage à la battée, mais très imparfait. La main-d’œuvre ne coûtant rien aux chefs, l’affaire pour eux équivaut à un placement de tout repos. Je n’oserais affirmer qu’une exploitation à l’européenne, à supposer qu’on pût amener la machinerie à pied d’œuvre, se solderait en bénéfices, bien que l’or abonde dans la région boisée, notamment sur la lisière, au delà du 7e degré de latitude. C’est la seule monnaie, ce qui, par parenthèse, rend les transactions laborieuses. L’emploi de la balance et des différentes graines représentant les poids veut une attention soutenue. L’achat d’un poulet ou d’une douzaine d’œufs est une œuvre de longue haleine.
SENTIER DE FORÊT DANS L’INDÉNIÉ INDIGÈNES ALLANT LAVER LA TERRE AURIFÈRE

Vers midi, nous avions fait halte pour déjeuner. Au moment de se remettre en marche, l’interprète nous amène un individu de mine suspecte ; il dit venir au nom de Kassidi-Kié pour réclamer un captif qui a pris la fuite pendant la nuit et s’est glissé dans nos rangs au départ d’Ammoakonkrou. Le fugitif est là, dans l’attitude des suppliants ; il embrasse nos genoux et, dans une pantomime des plus expressives, explique que si nous le livrons, on lui coupera la gorge. En effet, la physionomie de celui qui le réclame ne dit rien de bon. C’est une espèce d’athlète, au front déprimé, au regard dur. Il brandit un coutelas affilé. Nous demandons à qui appartient le captif. Réponse : son maître est mort la veille au soir. Voilà qui est clair. Et nous nous rappelons alors la fusillade entendue dans la matinée, les salves en l’honneur du défunt. Plus de doute : le malheureux serviteur était destiné à lui continuer ses soins dans l’autre monde. Il a préféré s’en aller.
On fait comprendre à l’émissaire qu’il devra s’en retourner comme il est venu, seul. Il n’y a plus ici de maître ni d’esclave. Dès l’instant qu’il s’est placé sous la protection des blancs, l’homme est libre.
L’autre proteste, le prend de très haut. Il est alors prévenu que s’il ne se tait pas, on va l’amarrer et, s’il fait le méchant, lui loger une balle dans la tête. Il n’insiste pas et disparaît. Nous adoptons le libéré qui prendra place dans le convoi en qualité de porteur. C’est un garçon dans la force de l’âge : il a nom Bilali et est originaire du pays de Samory. Il s’est déjà acquis les sympathies de nos tirailleurs sénégalais, parce qu’il parle leur langue. Je dois ajouter qu’une fois en lieu sûr, il parut oublier bien vite, avec l’insouciance de sa race, et les émotions passées et le service rendu. Le soir même, il murmurait. Quelques heures en avaient fait un mécontent. Et il venait se plaindre, alléguant que le ballot qu’on lui avait confié était trop lourd !
Yacassé, où nous arrivons après une étape de sept heures, est bâti à la base d’une chaîne de collines dont l’altitude maxima ne dépasse pas cent cinquante mètres, mais dont le relief est très accusé. L’inclinaison atteint souvent quarante-cinq degrés, surtout sur le versant sud, en sortant du hameau de Bocabo. Ce nom seul (la Grande Montagne) atteste que, même pour l’indigène, cette partie du trajet est considérée comme une pénible escalade. De fait, sur un pareil terrain et par cette chaleur de bains maures, une ascension d’une heure éprouve davantage qu’une demi-journée de marche dans les Alpes.
Nous avons retrouvé ici M. Braulot, dont la veille on nous signalait la présence à Abengourou. Avisé de notre prochain départ, il avait coupé au plus court par un sentier qui, du village de Zébénou, se dirige sur Yacassé en évitant Ammoakonkrou. Il a rempli heureusement sa mission, nous rapporte un chronomètre cédé par le vapeur Thibet et, ce qui n’est pas moins précieux, un courrier de France, daté du 23 février : des nouvelles toutes fraîches, les dernières peut-être que nous recevrons avant de regagner la côte. Car nous n’espérons pas trop revoir Azémia-Amon, un homme sûr que nous avons chargé de porter nos lettres à Assinie en le faisant escorter par quatre de ses camarades dont les charges étaient épuisées. Ces gens voyageant ensemble, armés de coupe-choux et munis d’un pavillon français, ne seront pas inquiétés à l’aller. Amon s’est engagé à ne faire que toucher barre ; il prendra les dépêches venues de France par les derniers paquebots et repartira à notre poursuite. Il jure de nous rejoindre à Kong. Réussira-t-il ? A cet égard le doute est permis. Il sera seul au retour et se heurtera à bien des obstacles. Le caprice d’un chef de village pourra l’immobiliser pendant des semaines... et des mois.
M. Braulot nous fournit sur les mouvements des commissaires anglais des renseignements inattendus. Il les a devancés à Zaranou. Alors qu’ils devaient, d’après nos conventions, passer par l’Achanti, les voici revenus sur notre territoire et sur nos traces. Que signifie cette volte-face imprévue ?
Le lieutenant est fatigué de sa marche forcée. Il nous a paru légèrement changé, maigri. Sans doute aura-t-il fait à notre endroit la même remarque. Ces modifications, opérées sous l’influence débilitante du climat et de l’effort quotidien, restent imperceptibles dans l’accoutumance de la vie en commun. Une séparation de quelques jours les met en valeur.
Nous sommes d’ailleurs tous en bonne santé, en dépit de la saison qui est dure. La température n’est tolérable — dans les villages — que jusqu’à dix heures du matin. Passé ce moment, elle atteint bien vite, à l’ombre des cases, trente-cinq ou quarante degrés. Le travail assis est insupportable ; il faut changer de place à chaque minute, pour se donner l’illusion d’un peu d’air. Aussi est-ce sans regret que nous reprenons notre route à travers bois. Nous en sommes à notre soixantième jour de forêt. Nous n’atteindrons guère le pays découvert avant une quinzaine et Bondoukou aux approches de Pâques.
30 mars.
Repos à Yacassé. Cet arrêt donnera tout loisir au chef promis par le roi de l’Indénié de rallier la mission, si tant est qu’il en ait envie. Mais il se gardera bien de venir, et nous savons maintenant pourquoi.
Il y avait brouille entre chefs. Histoire de femme. Le fils de Kofi, chef d’Abengourou, avait mis à mal une des épouses du chef de Yacassé. Indè iræ. Le roi Kassidi-Kié, désireux d’arranger l’affaire, mandait devant lui les deux parties. Kofi a comparu avec son fils. Mais le mari lésé refuse fièrement de faire acte de vassal en se rendant à Ammoakonkrou. Le porte-canne royal a été retenu prisonnier. Ceci explique comment nul, parmi ses collègues, ne tient à s’aventurer sur ce territoire, fût-ce en notre compagnie et sous notre sauvegarde. C’est la guerre, une Iliade en miniature, la « Belle Hélène » au pays noir.
Les gens de Yacassé jettent feu et flamme. Vingt guerriers, armés de fusils à pierre, se démènent en hurlant des défis à l’adresse de l’ennemi lointain. Tam-tam le soir, devant la case des fétiches qui se dresse à l’entrée du village. L’intérieur de cette chapelle est orné de fresques grossières figurant des serpents enroulés, des caïmans la gueule ouverte. Il renferme un assemblage de calebasses fêlées, de marmites hors d’usage, pêle-mêle avec des chapelets de graines séchées, de coquilles d’œufs et d’os de poulet. C’est le repaire de Sakarabrou, le démon par excellence, qui synthétise les mille puissances des ténèbres. Il se manifeste à certaines époques, changement de saison, renouvellement de la lune. En ces occasions solennelles, un crieur parcourt le village, annonçant que Sakarabrou se montrera le soir. Cette nouvelle est, pour les femmes, un ordre d’avoir à se renfermer chez elles ; la coutume leur défend d’assister à ces cérémonies.
Sakarabrou a paru cette nuit, le corps emprisonné dans une robe en longues fibres de palmes, le chef recouvert d’un postiche représentant une tête hideuse de dragon cornu. Chacun est censé ignorer le nom de l’acteur affublé de cette défroque. Celui-ci prend au sérieux son rôle de démon, pousse des cris inarticulés, rugit et bondit, tandis qu’autour de lui une ronde furieuse tourbillonne à la lueur des torches. Puis, au plus fort de la danse, rompant le cercle, il s’enfuit à toutes jambes et disparaît sans que personne s’avise de le poursuivre.
Très las, nous avions tenté d’obtenir que la fête fût remise au lendemain, après notre départ. Impossible : ces rites-là ne sauraient être différés d’un jour, surtout dans des circonstances si graves, à la veille d’une guerre. Somme toute, beaucoup de bruit pour peu de chose. Les hostilités ne feront pas couler des flots de sang, les adversaires ne se souciant nullement d’en venir aux mains. On demeure sur la défensive. Tout se bornera à des interdictions de passage, à des pillages de caravanes, jusqu’au jour où les intéressés préféreront, pour régler le conflit, la poudre d’or à la poudre à canon.
Attiébentékrou, 1-15 avril.
Les Anglais se sont fait attendre une semaine. Ainsi que nous l’avait dit M. Braulot, ils avaient, au lieu d’adopter une marche parallèle à la nôtre par le protectorat britannique (Achanti et Broussa), emboîté le pas derrière nous, parcouru le Sanwi et l’Indénié, procédé à une sorte d’enquête, comme s’il s’agissait non d’appliquer, mais de préparer un traité. Ils palabraient avec les chefs, s’efforçant de faire accepter leur pavillon.
C’est qu’en effet, aux yeux de M. le capitaine Lang, le traité aurait été mal fait : les territoires qu’il nous attribue feraient partie de la zone d’influence anglaise et ne sauraient en être distraits. De là des prétentions portant sur une notable portion du Sanwi, jusqu’à une journée de marche de Krinjabo, la totalité de l’Indénié et une province entière de l’Abron (l’Assikasso). Ceci reculerait notre frontière dans l’ouest jusqu’au Comoé, interceptant nos communications entre la côte et Bondoukou, et menacerait nos relations avec le pays de Kong. Le protocole de juin 1891, complétant l’arrangement d’août 1889, est cependant formel. Il stipule que la frontière devra suivre autant que possible le 5e degré de longitude et spécifie que la commission de délimitation prendra pour base de ses travaux la carte dressée par le capitaine Binger. Il prend soin d’indiquer nettement certains points entre lesquels les commissaires ont toute liberté de se mouvoir et de se faire réciproquement des concessions de détail, mais par où la ligne de démarcation devra de toute nécessité passer.
« La frontière, est-il dit, passera à mi-chemin entre Attiébentékrou et Débisou et se maintiendra ensuite à dix kilomètres à l’est de la route de Bondoukou (itinéraire suivi en 1882-83 par le capitaine Lonsdale). »
PESEURS D’OR

M. le capitaine Lang ne conteste pas ces termes du protocole. Il se refuse seulement à continuer les travaux en suivant le tracé jalonné par les plénipotentiaires avant d’avoir reçu plus amples instructions de son gouvernement. Or, l’échange de cette correspondance exigeant de quatre à six mois, la délimitation se trouve dès à présent suspendue et la reprise des travaux renvoyée aux calendes... britanniques. Le fait était à prévoir et ne nous a pas autrement surpris. Dès le début des opérations, les difficultés soulevées par le commissaire anglais au sujet de Nougoua étaient d’un fâcheux présage.
La prolongation du statu quo fera merveilleusement l’affaire des traitants de la Côte d’Or. A Cape-Coast comme à Accra, on n’a pu voir d’un bon œil l’arrangement intervenu entre l’Angleterre et la France. On considérait qu’il faisait à cette dernière la part trop belle. Mais si, — ce qu’il est juste de reconnaître, — la France a été avantagée dans le partage, elle doit avoir payé ces avantages par des concessions consenties sur d’autres points du littoral africain. L’arrangement comprenait plusieurs chapitres réglant des questions de frontière au sujet de territoires fort éloignés les uns des autres : établissements du golfe de Guinée, Sierra-Leone, Rivières du Sud. Voilà ce qu’il ne faudrait pas perdre de vue et ce dont M. le capitaine Lang ne paraît pas se souvenir. Il a eu même un joli mot. Comme on lui objectait que les plénipotentiaires anglais, rédacteurs et signataires du protocole, devaient avoir agi en connaissance de cause, il a répliqué vivement : « Ce n’est pas sûr », ajoutant qu’à Londres on avait pu être insuffisamment renseigné sur l’état des affaires et les droits acquis par l’Angleterre dans ces parages. L’Angleterre, mal renseignée, mal servie par ses agents, l’Angleterre oublieuse de ses droits ! Une telle supposition semble quelque peu paradoxale. On demeure incrédule, alors même que l’allégation émane d’un sujet de Sa Très Gracieuse Majesté.
Toutefois, afin que l’échec de délimitation ne pût être imputé plus tard à la mission française, nous avons fait en sorte d’obtenir de M. le capitaine Lang une lettre attestant sa décision de suspendre tout travail.
Cette correspondance diplomatique n’a pas manqué de saveur. Elle a occupé cinq jours, du 8 au 12 avril. Nous sommes campés en dehors du village, qui n’est qu’un amas de ruines. Notre tente a été dressée en pleine brousse, sur un carré de terrain nettoyé tant bien que mal par le fer et le feu. A cent pas de nous sont les Anglais. Chaque jour, on voisine. On parle de la pluie et du beau temps, de tout, sauf de l’affaire pendante. Celle-ci ne se traite que par lettres.
Le commissaire anglais ayant écrit qu’il ne pouvait poursuivre les opérations sans en avoir référé à Londres, la réponse fut :
« Comme il vous plaira. Dans combien de temps espérez-vous recevoir de nouvelles instructions ?
— Je ne saurais dire au juste. Mais cela exigera plusieurs mois, quatre au moins, peut-être six.
— Voilà qui est parfait. Nous attendrons. Ne sommes-nous pas bien ici ? »
La proposition n’agrée point à nos collègues. Ils estiment que le seul parti à prendre est de laisser la question en suspens : elle sera l’objet d’une entente ultérieure entre les cabinets de Londres et de Paris.
Nous n’en demandions pas davantage. Il ne nous reste qu’à tirer chacun de notre côté. La commission franco-anglaise a vécu. Les Anglais sont partis le 12 dans la direction d’Annibilékrou et de Bondoukou, d’où, selon toute apparence, ils obliqueront à l’est pour revenir à la Côte par Salaga et la Volta.
Nous n’avons plus qu’à réaliser la seconde partie de notre programme. Il importe de surveiller les agissements de nos adversaires et surtout de nous montrer dans le Soudan méridional. A Bondoukou et à Kong, les chefs ont certainement eu vent de notre approche. Ils s’étonneraient à juste titre que leurs amis fussent revenus si près d’eux sans leur faire visite. Nos droits acquis sur ces territoires n’en seraient pas diminués ; les traités sont là. Mais les Anglais ne manqueraient pas de mettre à profit notre absence et d’exploiter les mécontentements. Ils s’efforceraient de démontrer que les Français n’ont point osé reparaître ; que leur influence est un leurre, et d’empêcher que le courant du trafic se dirigeât vers nos postes de Grand-Bassam et d’Assinie, au détriment des établissements de la Côte d’Or.
Annibilékrou, 15-16 avril.
Les Anglais ont amené ici leur protégé, Ebé Aka, chef de Dianéso, dans l’Achanti, qu’ils prétendent présenter aux populations comme véritable suzerain de l’Assikasso. Or, cette province n’a jamais cessé de faire partie des domaines d’Ardjima, roi de Bondoukou et de l’Abron, qui s’est placé sous notre protectorat. Il y nomme les chefs, qui lui payent régulièrement le tribut fixé par les coutumes. Aussi, lors du palabre d’arrivée, après avoir serré la main du chef d’Annibilékrou, avons-nous passé devant celui de Dadiéso en le saluant seulement du geste, voulant marquer qu’à nos yeux il n’est qu’un étranger et ne saurait prétendre aux hommages dus au souverain.
Kakou, chef d’Annibilékrou, est un jeune homme plein de tact et qui, chose extraordinaire chez un noir, ne se laisse pas intimider. Pressé par le capitaine Lang d’accepter un pavillon anglais, il a judicieusement fait observer qu’il y avait dans le voisinage un autre chef blanc dont l’opinion pouvait avoir du poids ; il préférait donc s’abstenir jusqu’à nouvel avis. Entre temps, il nous avisait de ce qui se passait et nous priait de venir à son aide.
Binger l’a chaudement félicité de son attitude correcte, lui rappelant le traité conclu avec la France par le roi Ardjima, sous les auspices de M. Treich-Laplène, en 1888. Le bon noir n’avait rien oublié. Il affirme de nouveau qu’il reconnaît Ardjima pour son seul maître et réglera toujours sa conduite sur la sienne. Si Ardjima veut être Français, eh bien ! lui aussi sera Français. Nous ne saurions exiger plus.
M. le capitaine Lang a gardé auprès de lui son détachement de quarante tirailleurs Haoussas. On lui a envoyé une note pour lui faire observer que, la mission de délimitation ayant cessé officiellement ses travaux, rien ne justifie plus l’emploi d’un appareil militaire. Le capitaine Binger a expédié au gros de son détachement, demeuré à Nougoua, l’ordre de ne pas rejoindre, et ne conserve que six Sénégalais comme ordonnances. Il espère, en conséquence, que le capitaine Lang voudra bien agir de même sans exciper de l’autorisation obtenue de traverser avec sa troupe les territoires français. Ladite autorisation prévoyait le cas où les deux commissions opéreraient conjointement : elle n’a plus de raison d’être. Du reste, lorsqu’une question territoriale est l’objet d’un litige entre deux plénipotentiaires, il est de règle que les parties évitent, jusqu’à décision de leurs gouvernements, tout procédé pouvant être interprété comme un acte d’intimidation vis-à-vis des indigènes.
M. le capitaine Lang croira-t-il devoir tenir compte de ces observations ? Il est probable que la protestation ne l’empêchera pas d’aller de l’avant avec ses Haoussas. Advienne que pourra. Le procédé n’en sera pas moins irrégulier, et nous en aurons pris acte.
Dans ce beau village, nous avons une surprise : du bétail. Même, quatre bœufs superbes. Nous n’en avions pas vu depuis la France. Nous en avons acheté un hier au soir, que nos porteurs se sont partagé. Comme le chef nous a fait cadeau d’un autre, il y a eu ripaille et fête chez nos gens la nuit dernière.
La viande réservée pour nous a été boucanée sur des brasiers. Les hommes, eux, ont mangé leur bœuf entier en une séance. Jusqu’à minuit les chants ont retenti autour des feux où rissolaient les quartiers de viande embrochés à des perches. A trois heures du matin, le festin reprenait. Les coups de pilon pleuvaient dans les mortiers de bois, réduisant en pâte les bananes, tandis que ronflaient cinquante marmites où mijotaient les foutos. Autant dire que nous n’avons pas fermé l’œil. Tout extra de ce genre provoque chez le noir des phénomènes analogues à ceux de l’ivresse. Même excitation, mêmes gestes désordonnés, cabrioles, apostrophes à la lune et, cette fièvre tombée, la démarche titubante, la mine ahurie du pochard un lendemain de noce.
17 avril-Pâques.
La nuit a été d’une limpidité et d’une douceur absolues. La matinée est admirable : un beau jour de Pâques. Le capitaine Lang ne nous ayant pas rendu visite et n’ayant point répondu à la note relative à sa force armée, nous ne jugeons pas convenable de filer à l’anglaise sans l’informer de notre départ. Nous nous sommes donc présentés à son campement, malgré l’heure matinale, sans espoir de le trouver déjà sur pied. Ces messieurs, en effet, reposent encore. Nous prions le factionnaire de ne pas troubler leur sommeil, mais de leur transmettre plus tard nos compliments de congé. A supposer qu’ils persistent à nous suivre, ce ne sera pas aujourd’hui. They will not break the Sabbath !
Assuokrou, 18.
Hier, étape normale, de quatre heures, jusqu’à Demba. Les porteurs cependant n’ont pas été vaillants. Les derniers traînaient encore en chemin au coucher du soleil. C’est le bœuf qui les ralentit.
Aujourd’hui, marche des plus pénibles de sept heures, par un effroyable sentier. Racines, lianes, tous les obstacles créés par la végétation rampante, chevauchée de troncs d’arbres, rien n’y manque. Jamais nous n’avions rencontré autant d’abatis causés par les ouragans : les circuits, pour éviter ces inextricables palissades, allongent le trajet d’un tiers. Il est près de deux heures, quand nous débouchons de la brousse devant les cabanes d’Assuokrou.
La chaleur est terrible : pas un filet d’eau courante. Celle qu’on nous apporte dans des calebasses provient des fosses creusées pour le lavage de l’or : de son séjour dans le quartz elle a conservé une teinte de petit-lait. Des colonies microbiennes y prennent leurs ébats ; un vrai bouillon de culture. Elle devra passer par le filtre. Mais le filtre et la batterie de cuisine sont encore loin. Heureusement l’un de nos boys nous apporte quelques oranges, une trouvaille ! Le fruit est si rare dans les villages de la forêt. Celles-ci sont fort amères.
Il est plus de cinq heures, et mes porteurs n’ont point encore paru. Je me passerai de couchette et de moustiquaire. La perspective de coucher sur la dure, après une journée pareille, n’est point gaie. Mais à quoi bon s’insurger contre l’inévitable ?
Un Dioula de Bondoukou, fabricant d’amulettes, semble avoir été mis là tout exprès pour me donner l’exemple du fatalisme résigné ! Nous occupons la même case. Du coin d’ombre où je me suis étendu sur la terre battue, je le regarde découper paisiblement ses petits carrés de cuir. Son mobilier n’est pas encombrant : une peau de bœuf et une marmite en terre. Et ce néo-musulman semble heureux ; il vient d’interrompre son travail pour procéder à ses ablutions. Après ce simulacre de lavage, il tire de la poche de son boubou un morceau de natte large comme un mouchoir de poche — son tapis de prière — et son chapelet. Courbé vers l’Orient, il prie, invoquant le fils du chamelier, le Prophète qui repose là-bas, dans la Mecque lointaine, ce rêve de tout vrai croyant. Il n’y a guère de chances que mon camarade de chambrée entreprenne le pèlerinage et soit un jour salué du titre de Hadji. Mais le pauvre noir doit à ces pratiques, au peu qu’il a retenu des discours des marabouts, à ces formules dont le sens lui échappe, une dignité de langage et de manières qui le classe fort au-dessus de ses congénères fétichistes. C’est un homme parmi des enfants.
CASE DES FÉTICHES A L’ENTRÉE D’UN VILLAGE (INDÉNIÉ)

19-22 avril.
Le 20, à Matémangoua, abandonnant l’itinéraire suivi par les expéditions Lonsdale et Treich-Laplène, nous inclinions légèrement à l’ouest, par Matta et Sapiasé, vers Amenvi où réside Ardjima, roi des Abrons. Ce vieillard a fait solliciter la visite de Binger. Le détour n’est pas considérable. Dût-il retarder de plusieurs jours notre arrivée à Bondoukou, il est de bonne politique, avant de marcher sur la capitale, d’aller saluer le prince dans sa villégiature.
Le terrain est de plus en plus accidenté. En revanche, la haute futaie fait place à une végétation basse, très fournie, où dominent les palmes et les fougères. Pays de transition entre la forêt et le plateau soudanien. C’est la patrie du Raphia Vinifera, l’arbre à vin, d’où l’on extrait le Doka, le grand cru de la brousse. La sève qui s’écoule d’une entaille pratiquée à la naissance des tiges, est recueillie dans une bouline : le liquide rappelle certaines tisanes de champagne. Mais la fermentation est si rapide qu’on ne saurait le conserver plus de vingt-quatre heures. Boisson saine entre toutes, inappréciable dans ces régions où les eaux sont généralement mauvaises.
La contrée se peuple. Gomélé, Abarakroum, Céango, Kouboutou, Kouamaro, tous villages dont l’aspect riant contraste agréablement avec les masures croulantes de l’Indénié. La case circulaire du Soudan dresse son toit conique, près des cabanons carrés des peuplades forestières.
L’apparition des blancs est un événement ; de tous les points de l’horizon les curieux accourent. L’accueil est sympathique. L’entrevue est, d’ailleurs, fort brève. Voici, d’ordinaire, comment les choses se passent. La population se range en hémicycle, les chefs au centre, les femmes et les enfants aux ailes. Nous prenons place vis-à-vis, à une vingtaine de pas. Après une courte pause pendant laquelle aucune parole n’est échangée, nous défilons devant le chef et lui serrons la main. A leur tour, lui et les siens viennent nous saluer avec le même cérémonial. Puis on demande à notre interprète de donner les nouvelles, ce dont il s’acquitte aussi sobrement que possible, expliquant qui nous sommes, d’où nous venons, où nous allons. Après quoi le chef est prié de nous donner un guide jusqu’au prochain village. Il en désigne un sans trop de difficulté, et nous reprenons notre route.
Le vendredi 22 avril, — notre quatre-vingt-quatrième jour de forêt, — au village de Matta, nous atteignions enfin la limite de la végétation dense continue. Non que la forêt cesse brusquement pour faire place au pays découvert, les bois s’étendent bien au delà vers le nord ; mais ce ne sont plus pour ainsi dire que des îles de verdure, quelques-unes d’une superficie considérable d’ailleurs. L’espace intermédiaire comprend d’immenses clairières, plateaux ondulés coupés de ravins. Sur les parties élevées, des hautes herbes, des arbustes clairsemés au feuillage grêle et, par places, de longs affleurements de roche ferrugineuse où la réverbération solaire se fait cruellement sentir. Dans les bas-fonds reparaissent les grands arbres festonnés de lianes. Le terrain se relève sensiblement ; une chaîne de collines se développe vers le nord.
Le 23, du village de Céango perché sur une hauteur comme un village kabyle, nous découvrions, pour la première fois depuis la côte, un vaste horizon. Le panorama est superbe : du moins il nous paraît tel après ce long emprisonnement dans les bois. En réalité, le regard plane sur des ondulations sans fin, d’un vert désespérant. Mais l’air libre, la clarté épandue, le vent frais qui soufflait sur cette crête faisaient de cette halte un des meilleurs moments du voyage.
* * *
Du 24 au 29 avril, séjour à Sapiasé ; tandis que le capitaine Binger se rend à Amenvi, à cinq heures de marche dans l’Ouest, pour voir à Ardjima, le gros de la colonne jouit d’un repos dont elle a grand besoin. Amenvi, du reste, est un assez pauvre village où il nous eût été impossible de trouver de quoi nourrir nos gens. Sapiasé, en revanche, offrait mainte ressource. Aux alentours, dans les clairières, des centaines de bestiaux pâturent. De la viande de bœuf, des œufs par douzaines, c’est presque du luxe. Par contre, les fruits sont toujours fort rares : quelques papayes, pas une orange. Sur ce plateau élevé, l’air, plutôt vif, tempère la chaleur des journées. C’est le premier répit véritable que nous ayons goûté depuis le littoral.
Les indigènes eux-mêmes, de taille élevée, de physionomie plus énergique, ont jusque dans leurs effarements, dans leur gaucherie, je ne sais quoi de mâle. Ici la terre est moins féconde qu’à la côte, la vie moins facile. La loi du travail reprend son empire. Le tisserand équipe son métier au pied d’un arbre ; le forgeron, sous un hangar, façonne les outils de paix et de bataille, la houe et la lance ; les ménagères filent au fuseau.
Durant ces trois mois passés dans la brousse, nous n’avons vu que des êtres à face humaine, indolents, improductifs. Sur les Hauts-Plateaux, voici des hommes. Il semble que l’humanité, encore à l’état d’ébauche dans les ténèbres de la forêt, ait eu besoin, pour s’épanouir, d’air et d’espace, des larges horizons baignés de lumière.
POUPÉES-FÉTICHES
