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France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

VII

Reading edition

NAMAROU.

Elle nous apportait du lait, au petit jour, dans la rosée, et le soir, à l’heure où le bétail en pelotons serrés, abandonnant les prairies, se rassemble au centre du village, dans les enceintes des cases ruinées, pour y dormir à l’abri des panthères et des hyènes.

Du lait : boisson de captif, disent les noirs, chez qui pourtant les mères donnent le sein à des nourrissons depuis longtemps ingambes, à des polissons de trois ou quatre ans. Pour quel motif est-il plus dégradant de boire du lait que du doka[4] ou du dolo[5] ? Le proverbe ne le dit pas. C’est là un de ces préjugés d’autant plus tenaces que rien ne les justifie. Il me suffit, sans l’expliquer, de constater la surprise manifestée par les indigènes de Sapiasé, lorsque les blancs ont demandé qu’on allât traire, à leur intention, les ruminantes aux pis gonflés, des vaches superbes, le pelage blanc et noir, modelées comme des bêtes de Schwitz. J’ajouterai même que dans ces étonnements il entrait une pointe de raillerie. Aux heures des repas, dans notre salle à manger installée en plein air, sous un ficus, les bonnes gens formaient le cercle, très amusés, clignant de l’œil d’un air entendu.

Et c’étaient, à voix basse, des commentaires sans fin coupés de rires étouffés, lorsqu’on nous voyait, la soif étanchée, une mousse blanche aux lèvres, replacer à terre la calebasse.

Namarou, elle, ne se mêlait point à ces démonstrations enfantines. Notre requête, le premier jour, lui avait paru très naturelle, et, sans mot dire, se coiffant d’une écuelle renversée qui lui donnait l’aspect d’un tirailleur annamite, elle avait pris sa course vers les pâturages. Une heure plus tard, elle rapportait le vase empli jusqu’aux bords et le déposait devant la case, à la stupéfaction du populaire qui ne lui ménagea pas les quolibets. Mais elle n’était pas femme à s’émouvoir pour si peu. Notre laitière supportait ces choses en silence, impassible. Les plaisanteries glissaient sur elle, comme le rayon de soleil sur ses épaules nues, sans laisser de brûlure.

Et, tous les jours, son écuelle de bois en équilibre sur la tête, elle était revenue. Une paire de foulards, quatre rangs de perles, l’avaient récompensée de ses prévenances, et, sans aucun doute, l’espoir d’autres menus présents contribuait à entretenir son beau zèle.

Il s’en fallait néanmoins que Namarou fût une personne intéressée. Comme tous les êtres pour qui la vie a été dure, la femme, aux pays noirs, est volontiers compatissante : son intelligence a des éclairs, son cœur des délicatesses inconnues du sexe fort. L’observation d’ailleurs serait également vraie sous d’autres latitudes.

Que Namarou eût eu des malheurs, cela ne faisait pas doute. De quelle nature ? A quel moment ? On l’ignorait. Les tatouages tracés sur ses joues, sur sa poitrine, rappelaient moins les marques distinctives adoptées par les populations qui vivent entre le Comoé et la Volta que les incisions visibles beaucoup plus à l’ouest, dans le Diammala et le Djimini. Tout ce qu’on savait, c’est qu’elle était arrivée, il y avait de cela un nombre considérable de lunes, vêtue d’un lambeau de pagne et portant sur la tête, dans un filet, son petit bagage, une marmite en terre et des calebasses. Qui elle était, d’où elle venait ? Captive en fuite, épouse répudiée ? Sur tous ces points on en était réduit aux conjectures. Du reste, les gens l’avaient admise sans peine dans la communauté. Elle avait pris possession d’une case abandonnée, sans que personne songeât à lui en contester l’usage. Brin à brin, elle réparait le chaume, bouchait avec de la glaise les lézardes des murailles, battait le sol à coups de pierre. Et elle vivait là, paisible.

Depuis, son intérieur s’était animé par la venue de deux enfants, un garçon, une fillette, arrivés eux aussi on ne savait d’où, le père ayant, dans les deux cas, jugé plus convenable de garder l’anonyme.

Cette maternité ne semblait pas gêner Namarou. Les petits grandissaient, mêlés aux autres bambins du village, partageant leurs jeux ; le mystère de leur état civil n’étant pas de nature à leur aliéner, non plus qu’à leur mère, les sympathies de cette société primitive. Tous deux, au surplus, se rendaient utiles. La fille écrasait déjà, comme une ancienne, le maïs et le mil dans un mortier de bois. A peine aussi haute que son pilon, elle le manœuvrait à tour de bras pendant des heures, n’interrompant sa besogne que pour vanner la farine sur un écran en fibres de palmier. Le garçon passait la moitié de ses journées sous le hangar du forgeron, à entretenir le feu au moyen d’un soufflet en peau de bouc, sur lequel il exécutait des deux mains, avec une satisfaction évidente, des battements de tam-tam.

Namarou n’était point belle. Le front bas, les traits plutôt durs, la poitrine mieux conservée que chez la plupart des noires qui ont dépassé la vingtième année. Avec cela, très grande, haute sur jambes ; des épaules de lutteur. A la voir assise sur les talons au seuil de sa case, ramassée, tassée sur elle-même, on n’eût jamais deviné sa taille majestueuse, sa robuste carrure. C’était, quand elle se levait, une détente de ressort ; on cherchait dans le sol, involontairement, la trappe par où la longue apparition venait de surgir. Elle n’avait de véritablement beaux que les yeux, immenses, très doux, les calmes prunelles de Junon « aux yeux de génisse ».

Simplement mise, elle portait un étroit pagne de Kong ; mais, le plus souvent, une bande de fou, tissu naturel, écorce de teinte rougeâtre, qui lui ceignait les hanches. Pour toute parure, un collier de cuir auquel était suspendue une pépite d’or de la grosseur d’un pois ; aux jambes et aux chevilles, quelques grosses perles de verre et des cauris enfilés dans des cordelettes très serrées. Sa coiffure était celle des femmes Mandé, la chevelure soutenue par des postiches et relevée en cimier, avec deux petites tresses tombant sur les tempes, en cadenettes.

Particulièrement propre et soignée, la maison de Namarou avait dû jadis abriter une tribu. C’était la case malinké, ronde, en forme de ruche, mais d’un diamètre inusité ; elle eût pu abriter vingt personnes. Mobilier plus que sommaire : trois nattes roulées, une dizaine de calebasses alignées par rang de taille le long du mur, c’était tout.

En revanche, attachés aux perches supportant la toiture, une multitude de gri-gris, des os, des queues de vache, des bouquets d’herbes séchées, des plumes de pintade et de perroquet, ainsi qu’une poupée-fétiche, odieuse figurine taillée dans une bûche.

Dans l’une des calebasses aussi vaste qu’un chaudron, un monceau de coton, la récolte de plusieurs mois, que Namarou filait et dont elle avivait l’éclat avec un peu de terre crayeuse écrasée entre le pouce et l’index. Lorsqu’elle apportait son lait, l’écuelle déposée, elle s’asseyait à terre, prenait le fuseau fiché à sa ceinture et se mettait à l’ouvrage.

Elle passait de la sorte les matinées : le soir, elle demeurait là jusqu’après le soleil couché, tandis qu’aux alentours s’allumaient les feux des cuisines et que, dans la paix du crépuscule trop court, vers le ciel pâli les fumées montaient, bleues.

* * *

Un matin notre amie ne parut point au camp selon son habitude. Les boys, partis aux informations, rapportèrent qu’elle était dans sa case : il y avait beaucoup de monde attroupé devant la porte. Mais Namarou ne viendrait pas ; Namarou avait « gagné mort » !

Beaucoup de monde en effet devant la case, une foule ameutée par les cris des enfants qui, au réveil, avaient trouvé la mère les membres raidis, déjà froide. A l’intérieur, des vieillards, des notabilités, parmi lesquelles le féticheur, discutaient très animés près de la morte. Elle était là, sur sa natte, les mains crispées sur le pagne ramené jusqu’au menton, la tête rejetée de côté, les yeux grands ouverts.

Il était dit qu’elle s’en irait comme elle était venue, mystérieuse. Pays des agonies brèves, des accès foudroyants et, qui plus est, des subtils poisons versés par la main d’un ennemi ou d’un débiteur. Pour clore une discussion, pour apurer un compte en souffrance, rien de plus expéditif qu’une décoction de strophantées. Mais Namarou n’avait pas d’ennemis ; de créances, moins encore, la pauvre. Quelques poignées de cauris, la pépite d’or qu’elle portait au cou, c’était toute sa fortune. Quelqu’un l’avait frappée pourtant. On ne meurt pas comme cela, naturellement. Les noirs le savent.

D’où venait le coup ? D’un maléfice ou du démon ? Sakarabrou a de ces colères. Et malheur à ses victimes ! Il les poursuit jusque dans la mort, étouffant les plaintes des parents, imposant silence aux voix amies. Il fait le vide autour du cadavre qui ne connaîtra pas le repos de la sépulture dans la case ou, près du village, sous un tertre orné des bons fétiches, de touffes de plumes, de fruits sauvages piqués sur des bâtons, de calebasses qu’emplit la rosée, où viennent boire les oiseaux. La dépouille maudite sera jetée au loin dans la brousse, à la merci des panthères et des vautours. Telles sont les funérailles que l’on accorde à quiconque s’est attiré la haine de Sakarabrou.

On saurait vite à quoi s’en tenir sur les causes du décès. Le féticheur avait fait un signe ; les curieux s’écartaient, livrant passage à deux hommes qui portaient une espèce de civière, quatre bâtons arrachés à une toiture, liés ensemble ; un appareil bien frêle, bon pour un petit enfant : jamais la longue Namarou ne s’y étendrait. Aussi n’était-il pas question d’opérer la levée du corps, mais d’attacher sur ce brancard différents effets ayant appartenu à la morte : son pagne d’abord, puis ses fuseaux, des écuelles, plusieurs des gri-gris pendus aux murs, les objets témoins de sa vie, témoins de sa mort. Eux diraient qui l’avait fait mourir ; ils conduiraient les porteurs chez celui qui avait jeté le sort.

Namarou semblait suivre ces mouvements, les yeux fixes, les prunelles comme dilatées par l’épouvante.

Et voici qu’on la laisse, sur sa natte, seule dans la case dévastée. Le groupe des anciens, le féticheur et ses acolytes portant la civière se dirigent, escortés de la foule, vers la demeure des fétiches, le temple de Sakarabrou, enceinte palissadée enveloppant un arbre à demi mort dont le vieux tronc est fouillé de cavités béantes. Là sont déposés des fruits, des plats de fouto, offrandes aux mauvais génies : inutile de se mettre en frais pour les bons ; on ne flatte que ceux qu’on redoute. A une basse branche pendent les guenilles que revêt le démon lorsqu’il apparaît dans le cercle des danseurs, à la lueur des torches, les soirs de grande fête : la tunique de feuilles, la tête de dragon à la gueule menaçante. Et sous cette défroque, le vulgaire croit à la présence réelle. Invisible, impalpable, Sakarabrou est là ; il plane dans le rayon de soleil, dans la poussière que le vent soulève. C’est lui que le féticheur invoque en touchant de sa baguette les hardes de la morte.

Les deux hommes ont placé la civière sur leur tête ; frémissants, ils attendent, ils hésitent. Indifférents tout à l’heure, un frisson les secoue, leurs faces se convulsent ; ils fléchissent sous le léger fardeau. Ils ne s’appartiennent plus : un singulier phénomène de suggestion en fait les dociles instruments du sorcier qui, d’un geste irrésistible, les ploie, les lance en avant.

Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village en tous sens, heurtant les cases de-ci de-là. Parfois ils s’appuient à une porte, aux écoutes, et repartent d’un train fou.

De l’endroit où nous sommes, sur une éminence, à l’entrée de Sapiasé, le terrain s’abaisse en pente douce, le regard suit toutes les péripéties de la chasse. Et ce sont des cris, des protestations enragées, lorsque les coureurs, buttant contre une cabane, ruisselants de sueur, pantelants, font halte une minute pour reprendre haleine. Le propriétaire qui craint d’être désigné comme fauteur du sortilège, se défend avec véhémence, prend les assistants à témoin. On le connaissait. Est-ce qu’il était capable de vouloir du mal à qui que ce fût ? Pourquoi donc aurait-il « fait fétiche » contre Namarou ? Il n’avait rien à lui reprocher : ils étaient amis. Mais les coureurs s’éloignent ; il s’apaise.

Cela dure des heures. Et je songe à l’autre, à la trépassée, oubliée là-bas dans sa hutte, les yeux grands ouverts, qui attend.

Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux énergumènes reviennent près de l’enclos sacré, où ils s’arrêtent enfin haletants, une écume aux lèvres. Ils s’adossent, têtus, à la palissade, d’où l’on ne peut les arracher. Le crime n’a pas été commis par un humain. C’est de là que, la nuit dernière, les fétiches ont frappé Namarou. Elle est jugée maintenant ; son corps ne reposera pas dans la terre.

Alors éclate une clameur féroce, un concert d’imprécations ; la meute se rue à la curée. On amène au milieu de la place les tam-tams géants creusés dans un tronc d’arbre, et l’orchestre prélude à petits coups. Puis la cadence s’accélère, le bruit s’enfle en grondement d’orage.

Namarou a été roulée dans une natte : on l’apporte, on la traîne pour mieux dire ; dans la bousculade, la sinistre bourriche crève, la tête pend, raclant le sol de son haut chignon en cimier. Et, le corps jeté à terre, autour une ronde s’organise. D’abord serrés l’un contre l’autre, marquant le pas, l’échine courbée, les bras ballants, les danseurs se redressent et partent d’un vertigineux galop. Dans un poudroiement de sable rouge, le village entier, un millier de personnes, tourbillonne, les enfants et les femmes, les jeunes mères elles-mêmes avec leur marmot pendu en sautoir comme une giberne. Le féticheur et ses gens, à coups de martinet, activent le branle ; sur les épidermes en sueur, les lanières claquent avec un bruit de linge mouillé.

Le tapage a mis en fuite les animaux domestiques : moutons et chèvres se sauvent dans la brousse ; les poules effarées sont perchées sur les toits. Et, massées dans la prairie, les vaches inquiètes, cessant de paître, le mufle tendu, regardent.

Au plus fort du tumulte, des hommes se précipitent, s’emparent du cadavre et l’emportent en courant vers les bois.

Pendant une heure encore, la danse et les chants ont repris avec un redoublement de furie. Puis, subitement, les trépidations du tam-tam cessent. Trois coups largement espacés, et tout se tait. La chaîne est rompue : à pas lents, muette, la foule se disperse ; les habitants rentrent chez eux, apaisés, dans la sérénité du devoir accompli.

Le soir vient. Le village est retombé à son train de vie accoutumé. Des ménagères vont puiser de l’eau, les pilons retentissent dans les mortiers, broyant le maïs et le sorgho. Le forgeron, sous son hangar, façonne les engins de culture et de guerre : les cuisines s’allument et, des cases en forme de ruches, les fumées montent vers le ciel pâle.

BONDOUKOU VU DU SUD-EST

Illustration from France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)

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