NOTE III[54]
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NOTE III[54]
Gergovie.
L’histoire des recherches provoquées par le siège de Gergovie prouve que, sur bien des points, la science moderne est faite d’ingratitude ou d’oubli. On répète sans cesse que les fouilles de Napoléon III et de M. le colonel Stoffel ont fixé l’emplacement des camps romains et des lieux d’attaque: elles n’ont fait que confirmer (et c’est d’ailleurs un très beau résultat) ce qu’avaient supposé, sans autres ressources que leur intelligence, les érudits d’autrefois. — Regardez la carte du siège dressée en 1859 par von Gœler: le grand camp est entre Orcet et le lac (desséché) de Sarlièves, le petit camp est à La Roche-Blanche, la caponnière entre eux deux[55]: c’est-à-dire que tous ces ouvrages sont aux points précis où, trois ans plus tard, on allait chercher et retrouver leurs traces[56]. — Un siècle plus tôt, l’ingénieur bourguignon Pasumot[57] donnait à César, à peu de chose près, les mêmes positions: il lui faisait établir son grand camp sur les bords de l’Auzon[58], son petit camp à La Roche-Blanche, et il reconstituait sur place la terrasse, le camp extérieur et les positions des Gaulois avec une précision et une exactitude auxquelles les modernes n’ont ajouté que fort peu[59]. — Enfin, deux siècles auparavant, en 1560, Simeoni, tout en étendant hors de toutes proportions les lignes de Jules César, avait bien expliqué la marche générale des opérations du siège[60], et retrouvé le vrai point de l’attaque romaine, le revers méridional du plateau de Gergovie[61]. Ce qui était la première chose à résoudre, et celle d’où dépendent toutes les autres questions.
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I. — Toute étude sur le siège de Gergovie doit en effet commencer par l’examen de la place et des conditions d’une attaque par escalade. Suivons le rebord du plateau, c’est-à-dire la ligne que devaient occuper les remparts et les portes, et regardons sur les flancs de la montagne[62].
Au Nord, vraiment, la pente est trop raide pour que César ait risqué sur elle trois légions[63]. C’est tout au plus si, dans la direction de la fontaine de Fontmort, les Gergoviens ont pu établir un sentier et une porte.
À l’Est, l’escarpement est encore plus dur. Je ne comprends pas comment César a pu confier aux Éduens la tâche de menacer sur ce point les assiégés «par une autre montée», ab dextra parte alio ascensu[64]. S’il a prétendu inquiéter les Gaulois par cette diversion, ceux-ci ont dû rire en voyant leurs adversaires, hommes ou chevaux, au pied de ces roches et de ces ravins. Si les Éduens ont apparu sur le flanc Sud de la montagne presque à la fin du combat, c’est parce qu’après avoir cherché partout, à l’Est et au Nord, une montée commode, ils se sont décidés à revenir par les sentiers de mi-côte, du domaine de Prat au domaine de Gergovie et de là au village[65], et ils ont dû se présenter assez brusquement, par le tournant S.-E. de la montagne.
C’est par le Sud au contraire qu’on monte d’ordinaire aux terres du plateau. Là se trouve, outre les moindres sentiers, le chemin traditionnel des villageois[66]. Gergovie devait avoir, par là, à l’extrémité de ce chemin, sa porte ou ses portes principales[67]. Si le plateau de Gergovie appartient, aujourd’hui et de mémoire d’homme, aux paysans et à la commune de La Roche-Blanche, si la seule agglomération de maisons que porte la montagne est située sur son flanc méridional[68], c’est parce que la voie d’accès du sommet était sur ce côté. — Sur tout ce versant de Gergovie, vous remarquerez, en contre-bas, une longue terrasse de largeur variable, formant une sorte de palier qui interrompt et coupe la descente: c’est là qu’étaient campés les Gaulois, dans des camps fort rapprochés l’un de l’autre. Au rebord extérieur de ce vaste gradin, à l’endroit où recommence la descente rapide, se trouvait le mur de six pieds qui fermait les camps[69]. Cette terrasse était assez plane pour que les chevaux pussent y trotter, témoin celui qui emporta Teutomat dans sa fuite[70]. — Enfin, regardez plus loin, et vous apercevrez les terres basses que traverse l’Auzon, et où César plaça ses camps: le grand camp à votre gauche, sur le mamelon au delà de la grande route et des maisons du Petit-Orcet, le petit camp en face, sur La Roche-Blanche. Ils sont assez près de Gergovie pour que les Gaulois aient pu suivre les mouvements de troupes sans distinguer l’espèce des combattants[71]. C’est dans ce bas-fond qu’ils ont aperçu les prétendus cavaliers romains, se dirigeant à droite vers les hauteurs de Risolles en contournant La Roche-Blanche et le Puy de Jussat de différents côtés[72]; c’est là qu’ils virent la légion de l’attaque feinte, après avoir remonté la vallée entre Gergovie et La Roche-Blanche, tourner à sa gauche, descendre dans le ravin et disparaître dans les bois, derrière le Puy de Jussat[73].
Enfin, on finira cette promenade circulaire en s’arrêtant, à l’Ouest, sur l’arête du col des Goules, entre le plateau de Gergovie et les hauteurs de Risolles[74]. Il suffira de regarder ce col et ses abords pour être frappé de l’exactitude de la description faite par César: Dorsum esse ejus jugi prope æquum, sed hunc silvestrem et angustum, qua esset aditus ad alteram partem oppidi[75]. Seuls, les bois manquent aujourd’hui à cette description: encore apercevons-nous les vestiges de la forêt gauloise dans les flancs boisés du ravin de Romagnat. — Comme au temps de César, c’est le seul point (avec le côté du village) par où l’on aborde d’ordinaire aujourd’hui le plateau de Gergovie. — C’était, évidemment, le secteur le plus faible des lignes de défense. Quel que fût le système de l’attaque, elle ne se serait jamais mieux faite que par là. L’escalade? elle n’était pas impossible sur ce point, puisqu’on a pu y établir, en 1861, la seule route carrossable qui conduit au plateau, et puisque les Gaulois, au bruit et à la nouvelle de l’assaut, ont pu revenir par là au galop de leurs chevaux[76]. La terrasse d’approche? elle pouvait, à la rigueur, être bâtie sur ce col. Le blocus[77]? la possession du col était essentielle pour l’établir, puisqu’il commande à la fois les vallons de l’Artières au Nord et de l’Auzon au Sud; de ce col partent au Sud le ravin de Macon (vers La Roche-Blanche), et au Nord celui de Romagnat, ravins qui étaient tout désignés pour former le tracé des lignes d’investissement qui couperaient la montagne et joindraient les deux vallons. Vercingétorix s’est très nettement rendu compte de tout cela, et, quand il a vu César s’emparer de La Roche-Blanche et s’approcher par là du col des Goules, il s’est hâté d’occuper les hauteurs de Risolles, qui le dominent, et d’y bâtir une muraille avancée pour protéger les abords du col: Vehementer huic illos loco timere, nec jam aliter sentire, uno colle ab Romanis occupato, si alterum amisissent, quin pæne circumvallati atque omni exitu et pabulatione interclusi viderentur[78].
II. — Descendons dans la plaine pour étudier les campements romains.
Le grand camp était placé sur la colline de la Serre[79], vaste mamelon à l’est et près de la grande route, au nord-est des maisons du Petit-Orcet. Il y avait là de l’espace[80], de l’eau, une surface aplanie[81], on dominait la plaine, et on apercevait assez bien quelques pentes principales du flanc Sud de Gergovie. — Il est vrai que les Gaulois surveillaient le camp mieux encore qu’ils n’étaient observés par lui[82].
Au pied de ce camp, entre la grande route, l’Auzon et la montagne de Gergovie, s’étend une vaste plaine en forme de triangle[83]: c’est celle où ont eu lieu les combats de cavalerie[84], et où César a espéré vainement attirer toute l’armée gauloise en lui offrant la bataille le lendemain et le surlendemain de l’assaut. Je suppose qu’il plaça ses légions ces jours-là sur le mamelon du Puy de Marmant, idoneo loco[85], dit-il, c’est-à-dire sur une hauteur légère et facile[86].
César établit son petit camp à La Roche-Blanche[87]. Cette hauteur offre un plateau assez vaste pour recevoir deux légions et même davantage; elle est exactement en face de la principale porte de Gergovie, et à la base de la montagne, e regione oppidi sub ipsis radicibus montis; elle commande le cours de l’Auzon et les gras pâturages qui bordent la rivière: elle est isolée de toutes parts, et suffisamment escarpée pour mériter les deux épithètes que César lui donne, egregie munitus atque ex omni parte circumcisus[88]. — C’est de La Roche-Blanche que le proconsul, un matin, aperçut, en face de lui, les pentes de Gergovie vides de soldats: Animadvertit collem, qui ab hostibus tenebatur, nudatum hominibus, qui superioribus diebus vix præ multitudine cerni poterat[89].
Enfin, entre le grand et le petit camp, s’allongeait le double fossé romain, qui devait suivre, à peu près, la route de voitures du Petit-Orcet à Donnezat[90].
III. — L’attaque eut lieu par le côté Sud. Son point de départ fut le petit camp de La Roche-Blanche [91]. C’est donc au rebord septentrional de cette colline qu’il faut se placer pour commencer l’étude du combat. C’est de ce point que César donna le signal, que partirent les trois légions de l’assaut, que se formèrent les cohortes de réserve de la Xe légion.
Comme il y eut environ 12 000 hommes d’engagés, l’escalade eut lieu, droit vers le plateau, sur un assez grand nombre de points, à gauche et à droite des chemins actuels. Je crois cependant que le gros des assaillants a dû suivre la route qui traverse le village et qui par une courbe appuie vers l’Ouest, de manière à arriver avec moins de fatigue à la porte principale[92]. Le mur du boulevard franchi, la terrasse et les camps occupés, un centurion de la VIIIe attaque cette porte[93].
Pendant que les trois légions arrivaient sur la terrasse, César et la Xe descendaient lentement dans le vallon qui sépare La Roche-Blanche et le mont de Gergovie. Arrivé au bas (peut-être à l’endroit appelé les Quatre-Viats, c’est-à-dire le carrefour des noyers à l’angle N.-E. de La Roche-Blanche), César put voir, plus nettement que sur la colline, le danger que couraient ses 12 000 hommes, comme perdus au milieu des rochers, et déjà menacés peut-être par les Gaulois accourant de l’Ouest. Il fit alors faire la sonnerie de retraite, et arrêta la Xe légion. — Il nous dit que les légionnaires de l’assaut ne l’entendirent pas, quod satis magna valles intercedebat[94]: ce ne peut être que la vallée où il se trouvait lui-même, assez large pour amortir le son, surtout étant donné le bruit simultané du combat et des clameurs gauloises.
Le danger devenu plus grand par l’arrivée des Gaulois (venus de l’Ouest, le long du plateau), César changea alors les positions de ses légions de réserve. — La XIIIe (en partie seulement) sortit du petit camp et se plaça sub infimo colle. C’est évidemment le pied de La Roche-Blanche. Comme César ajoute qu’elle fut disposée de manière à menacer les ennemis ab latere dextro[95], s’ils s’avançaient jusque-là, elle dut occuper tout le fond de la vallée entre La Roche-Blanche et Gergovie, depuis le carrefour des Quatre-Viats jusque vers le ravin du N.-O.: elle forma une ligne presque parallèle à la droite des sentiers descendant de Gergovie, que les ennemis allaient suivre[96]; elle remplaça donc la Xe légion dans le fond de la vallée, mais en appuyant sur la gauche. — Quant à la Xe, César nous dit seulement qu’ «elle s’avança un peu», s’arrêta ensuite, et que du point où elle était placée, César, qui la commandait, attendit l’issue du combat[97]. Il faut donc chercher ce point assez près des Quatre-Viats et du fond de la vallée; il faut le placer à un endroit d’où le proconsul pouvait à la fois suivre les détails de la bataille sur la montagne et les mouvements de la plaine; de plus, comme il dira plus loin qu’il quitta cette position pour un terrain «un peu plus favorable», paulo æquiore loco, c’est-à-dire plus plan, il faut que cette position ait été sur quelque pente assez rude. C’est ce qui m’a décidé à faire marcher et monter la Xe légion vers le N.-E., et à l’arrêter sur le flanc du contre-fort qui avance au S.-E. du village, à l’endroit où passe le chemin rapide et direct de Donnezat à l’hôtel Mezeix[98]. De ce point (au-dessous de la croix qui est à l’entrée du village), en effet, on a une vue très nette de toute la zone occupée par les Romains et de tous les flancs et ravins méridionaux de Gergovie, et surtout de ceux qui avoisinent les principaux sentiers. — J’ajoute que, sur ce point, César donnait à la fois la main à la XIIIe et aux Éduens, qui arrivaient à la hauteur du domaine de Gergovie: il était au centre de la ligne courbe qui couvrait la retraite, et prêt à recevoir fugitifs ou Gaulois, descendant vers les camps par les chemins qui se réunissent au village.
La débandade des Romains ayant commencé à la vue des Éduens survenant vers leur droite, les deux légions de réserve prennent une troisième position. — De la Xe, César dit: Pro subsidio paulo æquiore loco constiterat[99]: elle s’avance donc au-devant des fugitifs, elle monte dans la direction du village, elle rencontre alors un espace plus large, un terrain moins escarpé, un sol plus nivelé; c’est, je crois, l’endroit occupé aujourd’hui par la partie basse du village[100]. — La XIIIe se plaça derrière la Xe pour la soutenir, sur un terrain «plus élevé» que celui où elle s’était arrêtée d’abord, c’est-à-dire que le vallon du nord de La Roche-blanche. Puisque la Xe s’est avancée et que la XIIIe va se trouver derrière elle, cette dernière n’a pu se poster que sur la croupe dont nous parlions tout à l’heure, et où elle a remplacé la légion de César. — À ce moment l’armée romaine de réserve, au lieu de former, si je puis dire, une ligne de front, forme une ligne de profondeur. Elle s’échelonne le long de la route de Gergovie à Donnezat, prête à recevoir le choc d’en haut.
Les fuyards, pressés surtout par le N.-O., d’où arrivent les Gaulois, descendent vers le village, rencontrent les réserves, et les trois groupes, les légions débandées, la Xe, la XIIIe, reculent lentement jusque dans la plaine, où elles se forment en rang de combat: Legiones ubi primum planiciem attigerunt, infestis contra hostes signis constiterunt[101]. Cette plaine est, selon moi, celle qui précède Donnezat au Nord, et où aboutit le chemin dont nous venons de parler[102].
Je ne présente cette théorie du combat que comme la série d’hypothèses qui, à l’étude des lieux et à la lecture de César, m’a le moins déplu. Je ne cache pas qu’elle peut être critiquée. — Le champ de la bataille se trouve un peu rétréci, elle évolue seulement autour du chemin du plateau au village, et du village à Donnezat[103]: mais songeons qu’il n’y eut que 20 000 Romains d’engagés, et presque tous dans un corps-à-corps, et que César avait tout intérêt à ramasser ses troupes. — Les légions sont constamment éloignées du grand camp: mais César devait avoir hâte de rejoindre ses défenses les plus proches, celles de La Roche-Blanche, et ses dernières réserves, celles de l’attaque feinte[104]. — Au reste, le devoir de l’historien n’est pas d’éviter à tout prix les hypothèses, mais de les avouer franchement.
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Il ne faut pas se borner, en étudiant Gergovie, à la critique des opérations du siège et à l’explication de la victoire de Vercingétorix. Il est une autre leçon d’histoire nationale que la montagne arverne peut nous donner. Regardons de là la plaine de la Limagne et le sommet du Puy de Dôme. Rendons-nous compte de l’effet que ces riches cultures et cette cime impérieuse ont pu faire sur les Gaulois, et nous trouverons des éléments de force morale et de richesse matérielle aussi décisifs pour comprendre le rôle des Arvernes et de Vercingétorix que les pentes inaccessibles de la montagne de Gergovie.