NOTE VI[120]
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NOTE VI[120]
Alise-Sainte-Reine.
Avant de livrer ce volume à l’impression, j’ai voulu revoir longuement tous les détails des champs de bataille d’Alise-Sainte-Reine. J’avais quelques hésitations encore au sujet des positions que j’ai assignées aux combattants: elles se sont, sur place, assez rapidement dissipées.
Bien d’autres ont constaté avant moi avec quelle précision la description générale d’Alésia, dans les Commentaires[121], s’accorde avec l’état des lieux et l’aspect du paysage. Mais, même dans les détails topographiques, l’expression de César est nette et significative[122].
On a souvent dit que les champs de bataille se transforment rapidement, et qu’après vingt ans écoulés, les principaux acteurs d’un combat avaient peine à reconnaître les lieux où ils avaient joué une partie décisive de leur vie. Peut-être est-ce parce qu’aux heures de lutte ils avaient mal vu les choses, et que les craintes du moment avaient dénaturé leurs impressions. Mais Jules César se troublait rarement. Il avait, entre autres qualités, un coup d’œil d’une exactitude pénétrante; il saisissait sur-le-champ les positions maîtresses, et en notait sans erreur les valeurs réelles ou relatives. De plus, il a su trouver, en écrivant ses Commentaires, le style adéquat à cette qualité. Aussi s’est-il borné, dans ses descriptions de villes, de sièges et de champs de bataille, aux traits essentiels, et s’est-il servi, presque toujours, des mots nécessaires et des termes qui portent.
Je dis presque toujours, et non pas toujours. Le seul reproche que j’adresserai à César, c’est d’avoir, dans ses exposés topographiques, exagéré légèrement les lignes principales des pays dont il parle. Il appelle Alésia «un lieu fort élevé», admodum editus locus[123], le Mont Auxois une colline fort haute, summus collis[124]: les superlatifs sont peut-être de trop. Il se sert de l’expression d’ «escarpé», loca prærupta[125], quand il s’agit seulement d’une montée un peu rude. C’est faire beaucoup d’honneur à l’Oze et à l’Ozerain que de les appeler flumina[126], surtout en dehors des saisons de pluies. Mais il ne faut pas oublier que César ne parle pas en géographe, soucieux de la nuance et du vocable technique. Il écrit comme il a vu au moment de la mêlée, en combattant qui ne regarde dans un détail du terrain que l’avantage ou l’obstacle immédiats. Il appellera indifféremment mons ou collis toute hauteur dominante[127], et il lui suffira d’une pente difficile à des soldats en armes pour qu’il parle d’escarpements. Mais si le trait essentiel est forcé, il n’est jamais faussé.
Comme la région d’Alise-Sainte-Reine n’a pas, depuis vingt siècles, subi de ces bouleversements qui transforment à jamais un pays, nous avons donc le droit de chercher à reconstituer, en face du terrain, les péripéties du siège et des batailles.
⁂
I. — Il faut d’abord se rendre compte de l’ensemble du pays, tel que César le décrit avant d’aborder le récit des opérations du siège. Le mieux, pour cela, est de monter sur le plateau d’Alésia, et d’en faire le tour, qui correspond sans doute au circuit de l’enceinte de la ville gauloise. De là, regardez tour à tour au pied de la colline, dans les deux vallées qui la bordent, dans la plaine qui la précède[128], vers les hauteurs qui lui font face de l’autre côté des deux ruisseaux[129], et le texte de César vous paraîtra d’une clarté lumineuse: Ipsum erat oppidum Alesia in colle summo, admodum edito loco..... cujus collis radices duo duabus ex partibus flumina subluebant. Ante id oppidum planicies circiter millia passuum III in longitudinem patebat. Reliquis ex omnibus partibus colles, mediocri interjecto spatio, pari altitudinis fastigio, oppidum cingebant[130]. — À cette description de César il ne manque qu’un seul détail: il ne parle pas ici de la montagne de Mussy-la-Fosse, qu’on aperçoit au couchant d’Alésia, fermant l’horizon de la plaine des Laumes par sa terrasse bifurquée. Il le fait à dessein. Car cette montagne ne jouera aucun rôle dans les opérations du siège proprement dit[131]. — En revanche, il en fera mention lorsqu’arrivera l’armée de secours. Car c’est sur les sommets de Mussy qu’elle apparaîtra, et les gens d’Alésia purent voir confusément les troupes de leurs alliés recouvrir peu à peu les hauteurs de la montagne lointaine et déborder par les pentes jusque dans la plaine[132]. C’est sur les plateaux de cette même montagne, et sans doute aussi sur ses versants extérieurs et invisibles, du côté du Couchant, que cette armée formidable établira ses camps[133]. C’est enfin sur les rebords et les flancs qui font face à Alise que se tiendront, en avant de ces camps, les fantassins gaulois durant les principales batailles[134].
II. — Pour avoir une idée nette de la manière dont le siège fut conduit et dont la ville et sa montagne furent défendues et investies, il faut suivre lentement la route de mi-coteau qui, par le flanc méridional d’Alésia, mène de la bifurcation des chemins de fer jusqu’à la rencontre du chemin de Darcey à Flavigny, en passant par les Trois-Ormeaux et par le hameau des Celliers: cette route est peut-être un des chemins qu’ont suivis les cavaliers gaulois de la ville pour rejoindre leur camp d’Alésia, lorsqu’ils furent poursuivis par les Germains après leur première défaite[135]. — À partir des Celliers, nous allons en effet retrouver l’emplacement de ce camp: c’est là, à droite d’abord, puis des deux côtés de la route, que nous voyons les terrasses en contre-bas du plateau, assez légèrement inclinées, où Vercingétorix a établi et fortifié son camp. — Lorsque, marchant plus loin, nous arrivons aux Chemins-Croisés[136] (c’est-à-dire au point culminant du col qui rattache le mont d’Alésia au Mont Pévenel qui lui fait face), nous comprenons mieux encore comment et pourquoi le chef gaulois a voulu l’établissement de ce camp retranché en avant et au levant de la ville: par ce col, Alésia s’unit sans peine aux collines voisines, c’est-à-dire au Mont Pévenel et à ses dépendances; sur ce point, César aurait pu, sans trop de peine, bâtir une terrasse d’approche presque au niveau de la ville; il eût même pu, sans un danger excessif, tenter l’assaut des remparts par l’escalade des roches. C’était, évidemment, le secteur le plus faible des lignes de défense[137]. Aussi Vercingétorix ferma le col et isola les terrasses qui le précédaient au Couchant par une muraille continue: entre celle-ci et les remparts de la ville, campèrent d’abord les Gaulois assiégés. Sub muro, quæ pars collis ad orientem solem spectabat, hunc omnem locum copiæ Gallorum compleverant, fossamque et maceriam præduxerant[138]. Il n’évacua ce camp que lorsqu’il eut la certitude que César renonçait à l’assaut (expugnatio) ou à la terrasse d’attaque (oppugnatio) pour recourir au blocus (obsidio).
Ce blocus, on peut en constater la nature et l’importance de ce même col et carrefour des Chemins-Croisés. Qu’on regarde d’ici, à l’extérieur du mont d’Alésia, et on apercevra, mieux que de n’importe où, la presque totalité du cadre de montagnes qui enferme la colline gauloise: le mont de Flavigny[139], avec ses trois bastions du Nord, l’étroit promontoire boisé du Mont Pévenel, les roches grises et escarpées du plateau d’entre Bussy et Darcey. Et, quand on se figure tous ces sommets formant un colossal support aux camps, aux redoutes, aux palissades et aux tours romaines, on demeure frappé à la fois de l’énormité du travail ordonné par César, et de la sobriété précise avec laquelle il l’a raconté dans ses Commentaires: Regiones secutus quam potuit æquissimas pro loci natura, XIV millia passuum complexus[140].
C’est enfin de ce point du col qu’on peut noter l’éloignement relatif du Mont Réa, que César, à cause de cela, ne put ou ne voulut comprendre dans ses lignes de blocus: Collis, quem propter magnitudinem circuitus opere circumplecti non potuerant nostri[141]. Le Mont Réa, en effet, est plus écarté d’Alésia que les montagnes de Flavigny et de Bussy; une véritable plaine l’en sépare, formée par les méandres de l’Oze. C’est une hauteur aux trois quarts isolée, distincte du système de collines que César a fortifiées. S’il l’avait ajoutée à ses lignes de circonvallation, il les eût, en quelque sorte, boursouflées, leur eût fait perdre leur unité et leur cohésion. Il préféra les faire passer, de ce côté, à mi-hauteur de la montagne[142].
On achèvera d’étudier les lignes d’investissement et la situation particulière du Mont Réa en revenant à la plaine des Laumes par la vallée de l’Oze et la grande route qui côtoie la voie ferrée.
III. — C’est dans la plaine des Laumes qu’eurent lieu le premier combat de cavalerie (livré par les assiégés)[143], le second combat de cavalerie (livré par les troupes de secours le premier jour de leur attaque)[144], et les trois tentatives faites contre les lignes romaines de la plaine (le second jour d’attaque, par les troupes de secours[145]; et les trois jours, par les assiégés[146]). — Du second combat de cavalerie, César nous dit qu’il se livra en vue du reste des armées, massées sur les hauteurs: Erat ex omnibus castris, quae summum undique jugum tenebant, despectus[147]. Et en effet, la plaine des Laumes ressemblait alors à une arène, fermée ou dominée de toutes parts par les montagnes où campaient les Gaulois et les Romains, ceux-là sur celles d’Alésia et de Mussy, ceux-ci au Mont Réa et sur les hauteurs de Flavigny. — Aussi quand, dans l’attaque des lignes de la plaine, les fantassins gaulois de l’armée de secours, aux premières lueurs du jour, se virent battus, ils craignirent tout de suite d’être enveloppés, sur leurs flancs découverts, par les légions descendues des camps d’en haut, de celui qui était à mi-hauteur du Mont Réa, et de celui qui occupait le plateau Nord-Ouest du mont de Flavigny[148].
IV. — Le troisième et dernier jour de l’attaque générale, Vercassivellaun et les Gaulois du dehors assaillirent le camp du Mont Réa ou de la montagne de Ménétreux. — Pour retrouver ce champ de bataille, gravissez les pentes du Réa par le sentier qui traverse l’Oze sur une passerelle en bois, et qui n’est sans doute qu’une ancienne voie romaine. C’est à mi-hauteur, dans une sorte de terrasse que domine le sommet boisé, que devait être le camp romain, et ici encore toutes les expressions des Commentaires portent: le camp est bien pæne iniquo loco et leniter declivi[149]. C’est derrière la montagne que Vercassivellaun a caché les siens[150]. C’est par le sommet qu’il a attaqué[151]. C’est de là qu’il a vu, sur les pentes du mont de Flavigny, César s’avançant vers lui[152]. C’est sur cette terrasse enfin qu’il a subi la charge irrésistible de Labiénus[153].
V. — Pendant ce temps, Vercingétorix attaquait les lignes romaines de la plaine (peut-être vers le moulin de Bèze)[154]. Puis, repoussé de ce côté, il se portait à sa gauche vers l’Est ou le Sud-Est contre celles des hauteurs, en escaladant le flanc du mont de Flavigny[155]. Je suppose qu’il a conduit alors le gros de sa troupe du côté du sentier qui monte au delà du moulin Duthu[156] (en amont du moulin de Bèze), et qui se perd ensuite dans les terres. Mais j’avoue que, si sur ce point la montée est un peu pénible, elle ne présente pas précisément les loca prærupta dont parle César. Sans doute le proconsul a-t-il forcé la note; et d’ailleurs la difficulté de l’escalade ne fut point telle qu’elle pût empêcher Vercingétorix de conduire assez vite ses hommes et ses machines jusqu’aux remparts romains.
VI. — Le dernier point qu’on puisse déterminer sur les lieux est celui où se tint César au début de la dernière bataille[157]. De ce point, dit-il, il la vit toute entière: or, elle se livra à la fois sur les pentes du Mont Réa et dans la plaine. On peut donc supposer qu’il se plaça sur le flanc ou au pied du mont de Flavigny, soit en bas, le long du chemin qui mène de la grande route de Pouillenay au moulin de Bèze, soit à mi-hauteur de ce même côté, près du petit bois.
C’est de ce point qu’il se porta d’abord vers la plaine, pour arrêter Vercingétorix vers le moulin de Bèze[158]: il resta à cette seconde place assez longtemps, pouvant du reste suivre fort bien de là ce qui se passait sur les pentes du Mont Réa et sur celles de la montagne de Flavigny. — Puis il revint vers le plateau[159], lorsque son adversaire attaqua de trop près la terrasse par le sentier du moulin Duthu. — De cette troisième position enfin il redescendit vers la plaine, pour rejoindre Labiénus sur les terrasses du Réa[160], et c’est en descendant vers la vallée de l’Ozerain et le moulin de Bèze qu’il fut aperçu par Vercassivellaun[161]. — Tracez une ligne droite de la ferme Lombard (sur le plateau de Flavigny) jusqu’au sommet du Mont Réa: cette ligne passe par le moulin de Bèze, et vous aurez l’axe de la dernière bataille, celui qu’ont sans cesse suivi les légats, les ordres, les regards ou les pas mêmes de Jules César[162].
⁂
Je ne donne toutes ces remarques que comme des hypothèses très vraisemblables, destinées à répondre à ce besoin de précision, même conjecturale, qu’éveille naturellement chez tous une étude rétrospective de topographie militaire[163].
Mais, même quand on ne songe pas à expliquer les Commentaires, une visite à Alise-Sainte-Reine a son charme archaïque. Elle apporte des sensations presque aussi suggestives que des textes. J’écris ces notes au pied même d’Alésia, par une admirable journée de printemps succédant à un abominable hiver. Je perçois quelques-uns des sentiments qui ont le plus fortement agi sur l’âme imaginative de nos ancêtres gaulois. Ce qui me frappe, dans les bruits ou les aspects de la nature environnante, c’est le ruissellement des sources éternelles le long des rochers, l’isolement des sommets «rejoignant le ciel», les noirs taillis couronnant les cimes, le chant continu de l’alouette des bois, le vol lourd des corbeaux rasant les prés, la trinité solitaire de vieux arbres robustes, et le gui verdoyant sur le squelette des branches dénudées: toutes choses qui n’éveillent plus maintenant que des impressions de poésie, mais qui déterminèrent chez les hommes de jadis des actes de foi sincère.