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Une fête de Noël sous Jacques Cartier

ERNEST MYRAND (continued 3)

Reading edition

Le Saint-Pierre! le Saint-Jean!! le Don de Dieu!!! Dites-moi quel prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois vaisseaux? Pierre! l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? Jean! l'apôtre de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: Père de la Nouvelle France? Le Don de Dieu! Après le paradis, en connaissez-vous un plus magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?105

Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il me parut avoir grand et urgent besoin.

L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait Amen à la belle et sainte aspiration du dernier verset:

Cujus igne coelitus, Caritas accenditur, Ades alme Spiritus: Qui por nobis nascitur, Da Jesum diligere.

Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes magistrales de Veni Creator du Te Deum, du Vexilla Regis prodeunt,106 de l'Ave Maris Stella, du Pange lingua gloriosi m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines, car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude exaltée pour cet étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère de la crois éclatant aux yeux de l'univers, et qui valait à mon pays, à cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables bienfaits et un honneur immortel!

Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du Courlieu, apparut sur l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la Grande Hermine. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et dit:

"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la Petite Hermine, en ma qualité de maistre de la nef, je demande deux trompettes pour répondre sur le pont aux sonneries du vaisseau-amiral."

L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter la diane.xxx

Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand Samboste, les deux gars de St-Brieuc.

A vos rangs! commanda le maistre de nef.

L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.

Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland, fantastique autant que l'hallali du Féroce chasseur passant à la vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère harmonique pour l'équipage de la Petite Hermine: l'orgueil de la caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.

Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la Grande Hermine. C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères d'armes et d'aventure, les invalides du Courlieu. Per jou!108 il ne fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil, les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des bastingages.

Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut, au-dessus de nos têtes des Noëls109 interminables, je m'approchai avec Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques trompettes redescendus à la chambre des batteries.

Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche s'étaient rouvertes!

Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!

Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?

L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait dans cette direction... vers l'est... arriverait...

Bertrand Samboste n'acheva pas Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.

Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait entendus!

Alors je m'expliquai leur courage!

Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.

Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les yeux!

Da-oui! répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.

Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!

Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la Petite Hermine, croyez-moi, compatriote, le mal du pays en tuera plus ici que le mal de terre. 110

Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats, marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs principaux, eux les premiers rôles!

Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable, si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la reconnaissance humaine!

CHAPITRE QUATRIÈME

L'ÉMÉRILLON

Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles, les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.

Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes, pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,111 je croyais reconnaître cet encens d'agréable odeur que l'Écriture Sainte voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par l'incomparable beauté de son spectacle.

La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout petit. Allons en route!

C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes, pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres, et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.

Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.

Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier, (qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix, construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils garnirent d'artillerie.112

Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne, profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.

Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en apparence du moins, l'action de la serrure.

Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour, mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée sur ses gonds.

D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier.

Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie, appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs projectiles.

En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit annonça, à voix de trompettes sonnantes, un changement de quart.

Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!" des sentinelles françaises.

Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette. C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus des chiens mais des loups qui hurlaient.

Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc.

Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton.

Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver.

Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me cria-t-il?

Cette question m'éveilla net.

--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.

J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes thèses favorites, savoir: que les pires angoisses de l'incertitude ne sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles. Le spectacle des scorbutiques de la Petite Hermine en demeure pour vous une mémorable et saisissante démonstration.

Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc parler, il entre dans mes habitudes.

Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît.

Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle. La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel, tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision, au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui.

Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me glaça comme un attouchement cadavérique.

Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil?

Si le bien-aimé était mort! Il me disait cela d'un ton railleur, méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.

Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la rive du bois, comme chantent les dodelinettes et les complaintes canadiennes françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste. Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les paroisses ripuaires du bas St. Laurent.

Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:

L'Emérillon! s'écria-t-il.

Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat de rire: L'Emérillon! Cette fois il semblait se parler à lui-même.

Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. La chaloupe de Laverdière! mail elle avait plus couru d'aventures à elle seule que tous les yachts réunis de notre rade.

Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte, quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la Mouette du Dr. Wells, une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de baptême, et l'appela Emérillon. Ce qui n'empêcha pas l'Emérillon d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour (l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela n'était pas très illustre pour L'Emérillon, mais en revanche très historique.

Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore plus légèrement que l'Emérillon dans l'entre-quai de la Douane; car la conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'Emérillon, assis dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...? Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en gardent encore le formidable secret.

Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le bastingage du galion.

En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui m'étonna beaucoup.

Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au vaigrage de la galiote.

Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands clous forgés.

Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma curiosité, me dit aussitôt: venez voir.

Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa lumière au fond du mystérieux colis.

Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le cadavre d'un homme!

Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, Elle est entrée!

Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste, convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une expression indéfinissable.

Elle est entrée, répéta le prêtre.

Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de mon interlocuteur.

Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix creuse comme la tombe.

Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre farce d'un éclat de rire effrayant.

Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que vous verrez quelqu'un.

J'avoue que je n'osai pas tourner la tête!

Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, Elle est entré, pas la mort, mais Elle, la folle, la pauvre folle du logis! Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et comme on y tombe!

Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur.

Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment l'échelle de l'écoutille.

Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!

A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du lumignon comme pour l'éteindre.

Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?

Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre; moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence.

Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de l'équipage, Philippe Rougemont.113

Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où menait le chemin de Rougemont, et ce que Bertrand Samboste entendait par la toilette de Philippe. La toilette de Philippe, c'était l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle, et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les acteurs en scène, comme au théâtre.

Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas voulu s'en aller avaler sa gaffe. Cela se voit à vingt ans! En vérité le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de désespoir!

C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!

Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves Étables de Bethléem, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, cet autre, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir.

Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant.

Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier, voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle, une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y a plus d'exil!

Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse!

N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre, comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé, sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!" à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.

Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.

La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a disparu.

Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur, va revenir en France. Un matin114 toute la population de St-Malo envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées, les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade. L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "Canada! Canada!!" Et la foule en délire de répondre: "Cartier! Cartier! la Grande Hermine!" La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,115 à genoux, elle aussi, sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées des marins, grâce à Dieu, revenus!

Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance. Ils étaient trois vaisseaux. Pour sûr Philippe revient sur le Courlieu. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace pour cela.

L'Emérillon arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis, voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des principaux et bons maistres compagnons mariniers sont restés là-bas, sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve, le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui se rase au creux d'un sillon.

Il étaient trois vaisseaux! La Petite Hermine retarde encore. Oh! lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le courage de lui dire que le Courlieu a été abandonné à Stadaconé... faute de bras pour la manoeuvre?116 Cette fois, l'illusion ne sera plus possible.

Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la roideur de l'ascension au calvaire.

Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une mort en présence des pays des trois équipages, à bord d'une caravelle où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.117

Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit, irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe, petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau, rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs l'appellent Hasard! Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils qui dit: "marâtre" à sa mère!

A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la chambre.

Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.

Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi. J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer. Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.

Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître compagnon marinier.118 Laverdière me les avait tous signalés à bord de la Grande Hermine.

Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme le marbre d'une statue.

Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.

Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés grands ouverts.

C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer. M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont, lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui tenons bien parole!

Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le compagnon.

La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges, l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim, ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.

Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?

Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle épaisseur.

Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête, comme à la tombe d'un catholique?

Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre 119 jusqu'au dernier, ne vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St. Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en pâture aux chiens, aux renards et aux loups?

Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre, ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon. Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en aller par le sabord, suivant la coutume du navire.

L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité, sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la ville!

Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du charpentier.

Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait, s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan? Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les galets du rivage.

Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton De Profundis n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage de St-Malo, la mer éternelle qui chante.

Le charpentier se mit à rire: La mer éternelle qui chante, s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue! l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.

D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!

Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence. Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits orphelins diraient-ils encore: Notre Père?

C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement; l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel, la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime, lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande image d'un grand mot: mourir en homme!

Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?

Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à choisir entre lui et le requin.

Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont, trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...

Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande ville, debout, là-bas, sur ce rocher.120 Comment l'appelleront-ils dans l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?121 Cartierbourg? St. Malo-ville?122 Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en aurons jamais eu connaissance?

Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée étrange.

Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé: "Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille", cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites dans la ville future?123

Eustache Grossin le regarda stupéfait.

Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?

Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.

J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux, la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts, des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la construction des navires.

Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge, cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu d'arbres?"

Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées, comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle, hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.

Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans leur marche au long cours au pays de la Chine. 124 Le St. Laurent sera le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche, cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville125--que sais-je moi--, toutes les langues du bonde! Terr-i-ben! il fera bon alors d'être matelot!

Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.

S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! Nom de nom! Et tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!

Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!

Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans l'autre monde, une Baie des Chaleurs, tout comme ici.

Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça se ferme, les dimanches.

Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, la Baie des Chaleurs?

Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.126 Eh! pourquoi ris-tu Séquart?

Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en gloire.

Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à la France un pays grand comme elle!

Séquart dit encore:

Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce, lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de son père!

Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une criante injustice.127

Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine!

Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à Madrid, à Séville, à Gênes?128

Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé?

Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.129

Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord.

Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour se distraire le centenaire de notre découverte. Ce sera indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas.

Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre.

Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart, pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse. Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique et... Eh! Eh! vogue la galée.

Donnez-lui du vent!

Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme, des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la profession!

Doucement, camarade, doucement Per Jou! voilà de la haute fantaisie.

Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français. Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis, Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession historique. Da-oui! ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de latin dans le Paradis, quel dessert!

Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut? Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?

Da-oui! C'est mon curé qui prétend ça.

Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?

Terr-i-ben! répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans d'ici.

As pas peur, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une rame, un poignard, un cordage, une futaille!

Changeront-ils aussi le mot patrie?

Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde. Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!

Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas.

Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être plus le mot France pour répondre au mot patrie.

Hein? Qu'est-ce que tu dis-là?

Ce pays que nous avons l'intention de nommer Nouvelle France sur nos cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera peut-être alors Nouvelle Espagne ou Nouvelle Angleterre. A tous les âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire.

Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne. Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français!

Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton! Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique! Nous ne sommes français que d'hier,130 camarade, et le courage date de plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine. Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.

Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère.

Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais tuer pour notre conquête.

Très-bien, cela.

Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.

Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.

Comment cela? dit Séquart.

Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous, sont les dernières à perdre l'accent du pays!

A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme le hommes, finissent par avoir faim.

Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non, impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.

Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons éclatants, les Te Deum anniversaires de leur triomphe!

Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.

Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle, de la Grande Hermine, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du Courlieu, Guillaume LeMarié, maître de la Petite Hermine, Guillaume LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'Emérillon avec le maître de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois gentilshommes de St-Malo.

La messe vient de finir à bord de la Grande Hermine, dit Marc Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les gars de St. Malo sont-ils présents?

Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il faut se hâter, la bénédiction du feu a lieu dans un quart d'heure et le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin?

Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le couvercle du cercueil.

Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les clous dans le fond du coffre d'outils.

Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent épouvantables.

Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?

Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'Emérillon, seulement après la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins parti!

Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre les doigts du mort. Puis il dit:

Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de l'Emérillon, la parole vous appartient, récitez le De Profundis.

Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant, vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le Notre Père.

Alors commencèrent les alternances lugubres du De profundis; et quand l'auditoire eut répondu Amen à Marc Jallobert qui récitait l'oraison, Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune Marin, commença le Notre Père lentement, lentement, comme pour donner à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel absent.

Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la galiote.

Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui répondait:--Priez pour lui.

Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui répondait:--Priez pour lui.

Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui répondait:--Priez pour lui.

Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant le cercueil.

Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux, ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise.

Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille.

Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l' entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"

CHAPITRE CINQUIÈME

UN NOËL BRETON

Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes, superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie quoi!

C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant lui et que les personnages fussent demeurés en scène.

Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.

Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là, bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante, ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la conscience chantent en nous-même à voix égales.

Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc, dit-il, il ne vous amuse pas mon Noël?

Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai votre Noël! Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en raffoler à mon aise et vous rendre justice!

Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne ne meurt.

Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de la résurrection?--Il est toujours cloué! Voilà le dernier mot de la vie! et la dernière raison de l'aumônier!

Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de Champlain, le père de la Nouvelle France.131 Oseriez-vous comparer la douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?132

Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique que chante le De profundis aux grandes vêpres de la Nativité? De profundis, De profundis Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites, absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume historique, et de caractère absolument humain. De profundis voilà bien le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!

A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre. L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel, au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose avec de grands gestes de mains et de bras.

Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se lève pas au pôle!

Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants, dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu, immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une vitesse effroyable.

Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames.

Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble s'échappa de toutes les poitrines: L'aurore boréale!

Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme.

Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament, disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses, fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes, semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière, longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse, avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur, l'enthousiasme de sa lyre.

Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.

J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de marin, elles ne valaient pas celle-ci.

On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce vrai?

Le pilote de l'Emérillon eut une belle expression de nonne scandalisée.

Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores boréales?

Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache, reprenant l'offensive.

D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère à tous une consolante et salutaire pensée.

Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens de Sibérie. Prenez garde au péché grave.

Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois, suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux glaces éternelles.133

Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme il expliquerait bien ces grandes lumières!

Je demandai à Laverdière quel était ce Jean Alphonse, et le maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois, celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER célèbre de 1542 où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada.

Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil!134

Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote, pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de Cognac.135

En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups, un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! Per jou! mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en.

Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans les terres labourées, au gré du vent. 136

Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre, marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix! 137

A ce mot grave de crucifix les compagnons mariniers si signèrent dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre Seigneur au sermon.

Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de l'Équinoxial, 138 des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des lézards.

Les petits enfants qui écoutent raconter Chat Botté, Barbe Bleue, Cendrillon, Peau d'Ane, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup quand il avala la mère-grand de Chaperon Rouge!

Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux blagues énormes qu'il débitait.

Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses auditeurs pour les aventures du Saintongeois.

Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint Patrice139 que l'on dit être un purgatoire!

Ah!

Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes lecteurs, vous vous trompez moult.

Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris les aurores boréales.

Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.

Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle, beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études.

Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'Emérillon, avez-vous remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un reflet de l'autre grande lumière que les Bergers de Bethléem aperçurent à la naissance du Sauveur?

Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente, combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs propres sentiments.

Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par l'émotion de leur foi vive?

Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer entendre chanter les anges: Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes étoiles! Cela verserait bien dans leur rêve!

Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. Et claritas Dei circumfulsit illos. Savez-vous que ce serait une idée capitale que d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses, voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que l'intelligence hautaine d'un penseur.

Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un prétexte pour retrouver celui-là.

Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.140

Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse! Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à propos: Et in tenebris spero lucem?141

Tout à coup une grande lueur sanglante apparut la rive du bois et nous fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale.

A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient une éclatante fanfare.

A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané, un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie jusqu'à la peur.

Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde, et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.

Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de tempête emporterait.

Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe, et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde, cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.

Les Français! me dit Laverdière.

Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons les identifier.

Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques, entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au poteau de la torture.142

Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes143 étaient en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance, l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres, s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous, d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini: bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la section des animaux à fourrure.144

C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux humbug, un puff homérique que se fussent disputés à prix d'or les agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été découverte et les Yankees mis au monde.

Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis découvreurs du Canada.

Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:

"Le jour est fériau. Na, unau, nau!"

Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.

Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "Na, unau, nau!" un véritable aboiement de loup en famine.

Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: Noël! Noël!! Noël!!!

Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme, les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents, les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!

Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.

L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de la vieille France.

C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions bretonnes.

Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.

Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.

C'est un feu nouveau, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut qu'il soit béni.

Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle, dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le feu qui devait consumer la bûche de Noël.

Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité de brûler la tronche de naus dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.

Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur entreprise.

C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du Saint-Sacrement.

C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau, de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.

"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth, ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu les environna des ses rayons..."

A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile: Et claritas Dei circumfulsit eos, il se produisit un phénomène étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que déferlait sur la glace comme une mer de feu!

Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives, ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"

L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.145

Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?

Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât Benjamin dans les trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me répondit:

Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la famille préside à la bénédiction du feu.146

Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque aussitôt: Où donc est Philippe?

Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.

Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son bonnet de fourrure, répondit simplement:

Devant le bon Dieu, capitaine!

Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un sentiment ou un souvenir.

Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.

Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car, voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe Rougemont.

On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage s'agenouilla devant le feu.

O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes!

O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!

O feu! ne dévore jamais l'étaule147 du laboureur ni la barque du marin!

Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.

Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix avec un bel entrain:

Le jour est fériau Na, unau, nau!148

C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache Grossin.

Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant, recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.149

Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme tronche d'arbre qui chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée dans la glace par la pression accablante du fardeau.

Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.

Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche, enfants?

Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement, promptement, posons la bûche!

Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine père grand parce qu'à ses yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun d'eux: Je suis le foyer domestique.

Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et qui dit: Je suis la maison paternelle! Je vous ai suivi dans l'exil, je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est moi qui vous ramènerai en Bretagne!

Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude; que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil, comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive, l'habite et l'appelle vaillamment patrie!

Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle, heureuse honorable qu'elle lui a donnée.

Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la Cosse de Nau et versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et vibrante:150

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!

Et les marins crièrent en choeur:

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!151

Jacques Cartier poursuivit:

Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne soyons pas moins!

Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:

Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!

Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces hommes crier allégresse! Comme la bouche mentait au visage, et comme ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.

Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la tronche.152

Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.

Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.153

C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la tronche consacrée.154 Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette tradition familiale.

Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de la tronche de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance d'environ cinquante pas.

Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller avec une pareille charge aux épaules.

Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec, bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein silence.

Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.

Allégresse! allégresse, s'écrièrent ensemble tous les matelots, allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!

Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.

Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.

Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, le même entendu tout à l'heure.

Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne. La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière éblouissante d'étincelles.

Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie, brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant avec allégresse, avec délire: Malo! Malo!! Noël! Noël!!

Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier, s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!

Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.

O feu sacré! que la santé revienne à tous.

Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.

Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.

Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France, vivent jusqu'à notre retour.

Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre serviteur.

Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.

O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de l'Atlantique.

O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes, soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la jeunesse.

O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées par l'absence, l'exil, la mort.

O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur sourire.

Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...

ÉPILOGUE

Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?

Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie, de merveilleux effets de coruscation.

Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de Noël.

Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison d'un aussi singulier travail.

Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les débris de la Cosse de Nau. On les places d'ordinaire sous le lit du maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre le feu du temps.155

C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte, les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre pendant l'orage.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui bâtir une égliseNote 2 · Note 106: Le chant du Vexilla Regis se rattache à deux événements historiques également fameux et de circonstance presque identique. Le premNote 3 · Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je réponds de laNote 4 · Note 108: Per jou, abréviation de Per Jovem, c'est-à-dire: par Jupiter!Note 5 · Note 109: Noël! le cri de joie du Moyen-Age.Note 6 · Note 110: Mal de terre ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la maladie qui dNote 7 · Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur." Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41. "Nous nommasme le dict lieu SaintNote 8 · Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les maistreNote 9 · Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." Voyage de Jacques Cartier, 1535-3Note 10 · Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la mer et là Note 11 · Note 116: La Petite Hermine avait été abandonnée à Québec, au printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à l'embouchure du ruiNote 12 · Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage de l'aviso français le Bouvet ancré en rade de Québec pendant l'été de 1887Note 13 · Note 119: Et tellement se esprint (se déclara) la dicte maladie (le scorbut) à nos trois navires que à la my-Février de cent dix hommes que Note 14 · Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le mont Dugas. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du Guas, Sieur de Note 15 · Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de l'Almanach des Note 16 · Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents. Nous avons euNote 17 · Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a élevée suNote 18 · Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation éternellement dirigéNote 19 · Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12 Octobre 1862, Note 20 · Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume de France qu'en 1532.Note 21 · Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre 1635. Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25 Décembre 1598Note 22 · Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits qui se querellent Note 23 · Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas voulu atteNote 24 · Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en poisson, et sNote 25 · Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles imaginaires, lire la Cosmographie de Jean Alfonse telle que reproduite par PierrNote 26 · Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre l'Amérique pour l'AsiNote 27 · Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle, croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les longitudes, Note 28 · Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des plus célèNote 29 · Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims, cerfs, hours (Note 30 · Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la bénédiction du feu." La Rousse: Grand Dictionnaire, au mot Noël, page 1046. "Le cNote 31 · Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la famille sNote 32 · Note 149: "Ils (les sauvages) appellent leur dieu Cudragny." Voyages de Jacques Cartier, 1534 page 12. Voyages de Jacques Cartier, 1535-36, Note 33 · Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une libation de vin cuit à laquelle le cariguié répond par des crépitations joNote 34 · Note 151: Mireïo: Mireille poëme de Mistral--voir le Monde Illustré de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie allégresse, que Note 35 · Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier: "Et après qu'ils (Note 36 · Note 155: Le feu du temps pour le tonnerre, archaïsme très gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier, abondait en locutio
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