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Une fête de Noël sous Jacques Cartier

ERNEST MYRAND (continued 4)

Reading edition

Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un commandement de manoeuvre:

Regarde vite, le jour vient.

Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait.

Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu; Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu, comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un prestidigitateur.

Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux sur les trois croque-morts de l'Émerillon qui chargeaient maintenant le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui disait à ses camarades:

Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de voir la fête!

Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses auditeurs.

N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale, n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça peine d'y songer!

Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif:

Regarde vite, vite... le jour arrive!

Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante), plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles. Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue, la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses, encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie.

Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin, Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette humaine.

Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi.

A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement d'une porte ouverte et close presque aussitôt.

Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore.

Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable distance.

Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible, tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.

Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer, en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides comme un aveu:

"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"

Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles, des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par quelque auteur célèbre.

J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.

L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'Agnus Dei et l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.

Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa Messe Solennelle de Noël)156 avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre soutenaient une mélodie identique au Kyrie et à l'Agnus Dei. La berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du Kyrie, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil, savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse, l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.

Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment Une Fête de Noël sous Jacques Cartier est devenue le sujet et le titre de mon premier essai littéraire.

APPENDICE

Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de Lieutenant Gouverneur de la province de Québec.

Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec,

Messieurs,

Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec.

Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition de l'homme fait.

C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les heures.

Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient, comme si je ne les avais depuis longtemps délaissés. Comme je me sens tenté d'entreprendre avec vous, monsieur le président, un voyage autour de cette bibliothèque. Il nous faudrait passer à travers l'histoire contemporaine, nous arrêtant aux hauts faits de nos incomparables annales canadiennes; voyager au moyen-âge où resplendit l'héroïque épopée de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813, se prononce Chateauguay.

Dans un si long retour vers des temps envolés, nous nous verrions délaissés des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au présent, jamais au passé.

Puis, conduits par l'ordre alphabétique du catalogue, nous arriverions devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du maître-ès-sciences. Dans le catalogue, la poésie est sa voisine. Similitude des choses de la vie réelle, c'est auprès de buissons inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La poésie est une fée qui connaît tous les accents. Dans son domaine, à côté des plus riches moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos parures, mesdames; mais la discrétion de l'âge me soupire à l'oreille: passez, passez!

Comment éviter ce secrétaire en bois de santal incrusté de filigranes d'argent, ce sachet capitonné de soie bleue où repose l'art épistolaire? ces lettres dont l'écriture courante reconstruit le traits, le regard, le sourire des chers absents, évoque l'image, la personnalité entière d'êtres aimés. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles sont comme ces médailles d'un autre âge, ces portraits dur ivoire, qui, par la délicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des figures, font revivre des causeries à coeur ouvert et remettent sous la main le velouté des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur, cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-être tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amitié.

Votre catalogue révèle le choix judicieux des livres qu'il contient et ne me laisse rien à dire de ceux qu'il faut éviter. Vous inviter à l'étude et à la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre.

Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec l'atmosphère qu'on y respire, et nous en voyons les brillants résultats au dehors. Au printemps dernier, un phare allumé aux terres d'Évangéline a percé les brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue nouvelle, Le Canada-Français, rajeunira de jets de lumière bien des feuilles détachées et oubliées de nos annales; la religion, les sciences et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur concours, je trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'année 1887 par la "Légende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts et que le secrétaire perpétuel de l'Académie française a saluée d'un carillon joyeux. 1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre livre, fils du talent d'un des vôtres. Il est de noble lignée; sa source remonte à nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Noël 1535 sous Jacques Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnaîtrez, j'espère, à son état, il est roman-histoire; roman par la grâce du style, la mise en scène et l'intérêt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates. Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patriotique.

Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire que vous avez inspiré à faire croître.

Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au début de cette soirée, je dois restreindre ma réponse et taire le sentiment filial que vous avez touché en moi en rappelant votre troisième président. Vous m'avez remis en mémoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire votre nom sur le budget de l'État au nombre des institutions bien méritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehaussées de l'éclat de votre loyauté, je vous remercie. Revêtu du titre insigne de membre honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fierté vos progrès croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon concours vous est acquis.

Québec, 17 janvier 1888.

PRÉFACE

La plupart des archives important de notre histoire ont été relevées en moins de 40 ans.

Tout d'abord, dès 1843, la Société Littéraire et Historique de Québec édita la Relation des Voyages de Jacques Cartier. Onze ans plus tard (1854) le Gouvernement du Canada (ministère McNab-Morin) publiait une nouvelle édition des Edits et Ordonnances du Conseil Supérieur de la Nouvelle-France.157 Subséquemment (1858) le Gouvernement du Canada (administration McNab-Taché) édita les fameuses archives nationales Relations des Jésuites. Deux archéologues éminents, MM. les abbés Bois et Laverdière, dirigèrent l'impression de ce travail gigantesque, laquelle fut exécutée par l'établissement typographique A. Côté & Cie.

En 1868, la maison Desbarats publiait à Ottawa les Oeuvres de Champlain, monument impérissable élevé à la mémoire du fondateur de notre ville par le soin filial des bibliophiles Laverdière et Casgrain. Ce qui n'excuse pas la cité d'oublier qu'elle doit une statue à cet illustre Père de la Nouvelle-France.

La première impression typographique de cet ouvrage célèbre a été exécutée sous la surveillance de M. l'abbé Laverdière, dans l'ancien Secrétariat de l'Évêque de Québec, au Séminaire de Québec.

En 1871, aux ateliers de M. Léger Brousseau, éditeur propriétaire du Courrier du Canada. Laverdière et Casgrain publièrent encore Le journal des Jésuites.

En 1883, la Législature de Québec prit sous ses auspices la publication d'une collection de manuscrits relatifs à l'Histoire de la Nouvelle-France. Ce travail représentant quatre volumes in-octavo et plus de 2,000 pages est un véritable Eden, une Terre Promise aux chercheurs, aux archéologues et aux bibliophiles qui ne nuiront pas,(du moins en nombre) dans le partage de ce paradis. Cette publication a été terminée en 1885. 158

En 1886, et sous le patronage de cette même Assemblée Législative, le gouvernement due Québec édita les Jugements et Délibérations du Conseil Supérieur de la Nouvelle-France. en même temps, la Société Historique de Montréal publiait le Livre d'Ordres du Chevalier de Lévis, ouvrage précieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une Relation de la Guerre de Sept ans en Amérique écrite par ce même chevalier de Lévis, l'immortel vainqueur de Ste. Foye. Cette perle archéologique, actuellement en la possession de M. l'abbé Verreau, appartenait à la collection Viger de fameuse et savante mémoire.159

Telles sont, réunies à un petit nombre de titres éclatants, les quelques archives nécessaires aux chercheurs, archéologues, bibliophiles ou écrivains.

CHAPITRE PREMIER

Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de 25 ans.

Jacques Brassier, âgé de 25 ans (partis de France avec M. de Maisonneuve en 1653.)

Jean Tavernier, dit La Hochetière, armurier, âgé de 28 ans (venu aussi de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve.)

Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de 25 ans.

Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 27 ans.

Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de 31 ans.

Nicolas Josselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes, arrondissement de la Flèche, et avait suivi M. de Maisonneuve, en 1653.)

Robert Jurée, âgé de 24 ans.

Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans.

Louis Martin, âgé de 21 ans.

Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans.

Étienne Robin dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).

Jean Valets, âgé de 27 ans de la paroisse de Teillé, arrondissement du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653.

Réné Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la garnison, âgé de 30 ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).

Jean Lecompte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Chemiré, arrondissement du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653).

Simon Grenet, âgé de 25 ans.

François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).160

A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave Anahotaha, chef des Hurons, comme aussi Metiwemeg, capitaine Algonquin, avec les trois autres braves de sa nation, qui tous demeurèrent fidèles et moururent au champ d'honneur; enfin les trois Français qui périrent dès le début de l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet.

CHAPITRE DEUXIÈME

On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit où hivernèrent les navires de Jacques Cartier en 1535-1536. Ce site est l'embouchure de la rivière Lairet.

La seule difficulté, et c'en est une considérable, est de savoir si le Fort Jacques Cartier fut bâti sur la rive droite ou la rive gauche de la rivière Lairet.

Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant à dire que la rive gauche du Lairet fut l'exact emplacement du Fort Jacques Cartier. A mon sens, le monument commémoratif, que le Cercle Catholique de Québec fait élever au Découvreur, sera historiquement bien placé.

Consulter à ce propos ce que les anciens historiens ont écrit relativement à la Rivière Ste-Croix où Jacques Cartier se fortifia et mis ses navires en hivernements en 1535-36. Pages 109, 110, 111, 112, 113, 114, 115, 116, 117, 118 et 119 de l'Appendice qui accompagne la relation des trois Voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier--édition canadienne de 1843.

"La maison principale des Missionnaires Jésuites était à Notre Dame des Anges, à deux kilomètres (demi-lieue) du Fort que Champlain avait bâti (Québec). Notre Dame des Anges, sur les bords de la rivière Lairet, près de Québec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence des Pères Jésuites. C'est là qu'en 1535 le grand explorateur du Canada, Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis marins. Avant de quitter ces rives, où une partie de sa troupe fut décimée par le scorbut, et où il se vit forcé d'abandonner un de ses vaisseaux, il planta une grande croix avec un écusson aux armes de France et l'inscription: Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex, regnat. François Ier, par la grâce de Dieu roi de France, règne." Le Père Isaac Jogues, premier apôtre des Iroquois, par le Rév. P. F. Martin, chapitre II, page 24.

"En 1626, les Jésuites avaient formé là (à Notre Dame des Anges) leur première résidence, à 2 milles de Québec, sur la rive droite de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. Charles. C'était l'extrémité du terrain que leur avait donné le duc de Vantadour, sous le nom de Seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien portait encore le nom de Fort Jacques Quartier parce qu'en 1535, il avait été obligé d'y hiverner. On Y voit encore aujourd'hui quelques ruines de l'ancienne maison des jésuites." Biographie de Père François-Joseph Bressani par le Rév. Père F. Martin de la Compagnie de Jésus. Première annotation de la page 15, édition de 1852.

Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages de Jacques Cartier, publiés sous la direction de la Société Historique de Québec, dit à la note 22 de la page 114 de l'appendice:

"Les Récollets arrivèrent dans la Nouvelle-France en 1615. Les Jésuites ne vinrent qu'en 1625 et 1627 ces pères commencèrent un établissement sur la rive droite de la petite rivière Lairet à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. Charles."

Ce même commentateur dit encore à la note 2 de la page 109 de l'appendice, en parlant du fort Jacques Cartier:

"On aperçoit encore aujourd'hui, (cela était écrit en 1843), sur la rive gauche de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés, ou espèces de retranchements."

L'opinion évidente du commentateur est que le Fort Jacques Cartier occupait la rive gauche du Lairet, et la résidence des Jésuites, la rive droite.

L'automne de 15358 vit donc arriver les premiers blancs qui soient venus à Québec, (14 septembre 1535). Ils se firent un retranchement sur la rive gauche de la petite rivière Lairet, près de l'endroit où celle-ci se jette dans ra rivière St-Charles, vis-à-vis la Pointe-aux-Lièvres. Ils hivernèrent dans cet endroit, à l'abris de deux de leurs vaisseaux, la Grande Hermine et la Petite Hermine, et de leur retranchement.

Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter, à ce même endroit, une grande croix d'environ trente-cinq pieds de hauteur, au croisillon de laquelle il fit attacher un écusson aux armes de France avec l'inscription suivante: Franciscus primus, Dei gratia Francorum rex, regnat.

Quatre vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du premier hivernement des Français sur la terre canadienne devint celui du premier monastère des missionnaires Jésuites. Ceux-ci en prirent possession dans une cérémonie solennelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. Ce lieu, dit le P. Martin, portait le nom de Fort Jacques Cartier, en mémoire de ce navigateur célèbre qui l'avait illustré quatre-vingt-dix ans auparavant par son courage et sa piété... Il était situé tout près du couvent (des Récollets), mais de l'autre côté de la rivière St-Charles, au point où le Lairet lui verse le tribut de ses eaux.

"Ainsi, un triple souvenir s'attache à la pointe de terre située au confluent de la rivière St-Charles et de la rivière Lairet.

"C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs sur la terre du Canada.

"C'est le lieu où Cartier fit arborer le signe de la Rédemption, en face de l'antique Stadaconé.161

"C'est le coin du sol canadien d'où partirent les premiers héros de cette grande épopée qui s'appelle les Missions des Jésuites dans la Nouvelle-France".162

C'est à cet endroit même que le comité littéraire et historique du Cercle Catholique de Québec, doit, avec l'aide d'une souscription nationale, faire élever un monument à la France colonisatrice et chrétienne, au Découvreur et aux missionnaires martyrs. Le dessin de ce monument est presque achevé. Il est de M. Eugène Taché, l'artiste instruit et inspiré qui a déjà doté Québec de si beaux monuments architectoniques.

"Les journaux de la province de Québec vous ont fait connaître le projet d'érection d'un double monument à l'endroit précis où Jacques Cartier et ses hardis compagnons passèrent l'hiver de 1535-36 et où, quatre-vingt-dix ans plus tard, les Pères Jean de Brébeuf, Ennemond Masse et Charles Lalemant jetèrent les bases de la première résidence des missionnaires Jésuites dans la Nouvelle-France.

"L'emplacement appelé Fort Jacques Cartier a déjà été acheté par le Cercle Catholique de Québec. Il occupe une pointe de terre, au confluent des rivières St. Charles et Lairet, et offre aux regards un site admirable, digne des grands souvenirs qui s'y rattachent.

"Le comité littéraire et historique du Cercle s'adressa aujourd'hui à votre générosité et à votre patriotisme, et il vous invite à contribuer, par votre souscription, à la réalisation de son projet, qui a déjà reçu l'adhésion des principaux organes de la presse française et anglaise de la province.

"Ce projet consiste:"

"1. A faire élever un fac-simile, en fonte, de la croix plantée par Jacques Cartier, le 3 mai 1536, sur les bords de la rivière St. Charles, avec l'écusson fleurdelisé et l'inscription Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex, regnat. Cette croix sera fixée dans un socle en granit, et aurait 35 pieds de hauteur."

"2. A faire construire une sorte de tumulus à la mémoire des premiers missionnaires de la Nouvelle-France."

"Les noms de tous les souscripteurs, indistinctement seront inscrits dans deux cahier d'honneur, dont l'un sera adressé au Maire de St. Malo (en France), et l'autre remis au Maire de Québec, pour être conservé dans les archives de ces deux filles." 163

M. de Voutron, en 1716, commandant le Saint-François, écrivait de La Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse le célèbre pilote saintongeois, contemporain de Jacques Cartier:

"J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tiré, j'ose assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux blancs que tous ceux quej'ai faits ailleurs.

"Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement, on ne souffre point et l'on ne risque pas comme en Canada. C'est un tourment continuel de corps et d'esprit.

"J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus habile ne doit pas compter sur la science".

Si les difficultés de la navigation du Canada étaient telles encore après un siècle de fréquentation continue, quelles ne devaient-elles être au début, lorsque Jean Alphonse en écrivait le routier dna le plus grand détail?

Nous ne pouvons donc trop faire attention à ces paroles d'un capitaine de vaisseau, dites près de deux siècles après l'ouverture de la navigation du Saint Laurent par Jean Alfonse et Jacques Cartier.

Pierre Margry: Les Navigations Françaises et la Révolution Maritime du 14ième siècle IV Le chemin de la Chine et les Pilotes de Pantagruel: pages 324 et 325.

"On ne peut se défendre de faire remarquer avec quelle prudence, quel tact, quel jugement admirable, et en même temps avec quel courage, Jacques Cartier pénétra dans des pays ignorés, sans accident, quoique avec de très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un observateur puissant, un maître accompli dans l'art de se préparer les voies au milieu des populations inconnues. Que l'on compare de près cette conduite avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que, la question d'humanité laissée de côté, quoiqu'elle vaille assurément la peine d'être prise en considération, ce n'est pas à ceux-ci qu'est l'avantage."

Léon Guérin: Les Navigateurs Français, page 80.

"L'expédition--(celle de 1535)--était accompagnée de deux chapelains Dom Guillaume Le Breton et de Dom Anthoine."

Ferland: Histoire du Canada, ch. Ier, page 22.

Ce titre de Dom fait présumer que ces deux prêtres étaient des religieux bénédictins.

"Le 26 Juin 1615 le Père Récollet Jean Dolbeau célébrait à Québec, au son de la petite artillerie de l'habitation la première messe qui ait été dite depuis l'époque de Jacques Cartier."

Laverdière: Histoire du Canada, Ch. II, page 37.

L'abbé Faillon, dans une longue et savante dissertation, répond dans l'affirmative à ceux qui lui demandent si Jacques Cartier avait des aumôniers lors de son second voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs sont inscrits sur le rôle d'équipage que Jehan Poullet présenta à la Communauté de la Ville de St-Malo, à sa réunion du 31 mars 1535.

Les extraits suivants de la Relation du Second Voyage de Jacques Cartier, confirment absolument cette opinion.

"Le septième jour du dict mois, jour de Notre-Dame (7 août 1535, samedi)--après avoir ouï la messe, nous partîmes de la dite Isle--(Il aux Coudres)--pour aller amont le dit fleuve."

Page 33 de l'édition de 1843; verso du feuillet 12 de l'édition de 1545.

"Ils--(les interprètes)--répondirent que leur dieu nommé Cudragny avait parlé à Hochelaga et que les trois hommes devant ditz--(ci-haut mentionnés)--estaient venus de par luy leur annoncer les nouvelles qu'il y avaient tant de glaces et de neiges qu'ilz mourraient tous. Desquelles paroles nous prismes tous à rire, et leur dire que leur dieu Cudragny n'était que ung sot et qu'il ne sçavait ce qu'il disait et qu'ils le disent à ses messagiers et que Jésus les garderait bien du froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le dit Taignoagny et son compagnon demandèrent au dict Capitaine s'il avait parlé à Jésus, et il respondist que ses prêtres y avaient parlé et qu'il ferait beau temps"--(pour aller à Hochelaga).

Pages 39 de l'édition de 1843 et feuillet 19 de l'édition de 1545.

"Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue, feist mettre le monde en prière et oraisons et feist porter ung ymage de remembrance de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict d'arc les travers--(à travers)--les neiges et glaces. Et ordonne que le dimenche en suyvant l'on dirait au dict lieu la messe. Et que tous ceulx qui pourraient cheminer, tant sains que malades, yraient à la procession chantant les sept psaulmes de David avec la litanie, et priant la dicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust pitié nous. La messe dicte et célébrée devant la dicte ymage, se feist le capitaine pèlerin à Notre-Dame de Roquemado--(Roc-Amadour) promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France." Cette messe fut célébrée en Février 1536.

Page 57 de l'édition 1843 et feuillet 35, recto et verso, de l'édition de 1545.

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La route de l'Ouest! la route de l'Ouest! telle était la préoccupation dominante, l'idée fixe, unique, obstinée de tous les découvreurs. La crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses dont on se promettait la possession exclusive, l'espoir d'arriver premier aux contrées du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient à ce point détraqué les cerveaux que Christophe Colomb lui-même s' ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipangu et les domaines du grand quâân du Katay signalés dans une carte de Toscanelli. Le grand titre des ouvrages de Jacques Cartier donne une preuve éclatante de cette illusion géographique: Brief récit et succincte narration de la navigation faicte ÈS YSLES de Canada, Hochelaga et Saguenay et autres, avec particulière meurs, langaige et cérémonies des habitans d'icelles; fort délectable à voir. L'espoir du lucre, l'éternel auri sacra fames, avait provoqué ces expéditions héroïques légendaires des trois premier siècles de l'âge moderne, expéditions dont les périls n'avaient d'égal que l'audace des équipages.

Voici les noms des prédécesseurs de Jacques Cartier dans les explorations tentées au Nord de l'Amérique à la recherche d'un passage vers l'Ouest:

Jean Cabot, de Venise, 1494; Sebastien Cabot, fils du précédent, 1498; Gaspard Cortéreal, 1500; Michel Cortéreal, 1502; Jean Gonçalves, Jean et François Fernandès, 1501, 1503, 1504 et 1505; Jean Denys de Honfleur et Camard de Rouen, 1506; Thomas Auber, 1508; Le baron de Lere et De Saint Just, 1518; le florentin Jean Verrazzano, 1523; Gomez de Porto, 1525; Jean Rut, 1527; Pierres Crignon, 1529; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541 et 1543.

J'ai préparé cette liste sur l'Introduction historique aux ouvrages de Jacques Cartier pa M. D'Avezac.

Sur le récit que fit Cartier de son voyage (celui de 1534) le roi (François Ier) ordonna d'armer et d'équiper pour quinze mois trois navires dont il lui conféra le commandement par une commission datée du 15 octobre 1534. Cette fois (expédition de 1535) il (Jacques Cartier) joignit au titre de capitaine celui de pilote du roi.

Nouvelle Biographie Générale par Firmin Didot Frères, édition de 1855 tome 8 page 906 au nom de Cartier (Jacques).

L'Histoire des Canadiens-Français de M. Benjamin Sulte donne le mot Macé au lieu de Marc, ce qui est conforme au texte de l'édition rarissime (1545) du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36; voir feuillet 32.

Marc ou Macé Jallobert avait épousé Allizon DesGranches, soeur de la femme de Jacques Cartier.

Sulte: Histoire des Canadiens-Français, Tome Ier, page 12.

Jacques Cartier avait épousé Catherine DesGranches, fille de Jacques DesGranches, connétable de la ville et cité de St. Malo.

Brève et succincte narration historique par M. D'Avezac, verso du feuillet XIV, précédant la narration du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36.

Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Sulte ne mentionnent le nom de Jehan Poullet. On le retrouve seulement dans la Relation du Second Voyage de Jacques Cartier, 1535-36 recto du feuillet 22, édition 1545.

Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard et Pierre Maingard, dont les noms apparaissent au rôle d'équipage, sont les quatre fils de Guillaume Maingard, le parrain de Jacques Cartier.

Rôle d'Equipage de l'Expédition de 1535, présenté par Jehan Poullet à la réunion de la Communauté de la ville de Saint-Malo, à la Baie Sainct Jehan, mercredi, le trente-unième jour de mars 1535.

L'incertion des dicts maistre compaignons mariniers et pilottes s'ensuyvent:

Jacques Cartier, capitaine; Thomas Fourmont, maistre de la nef; Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote du galion; Jacques Maingard, maistre du galion; Marc Jallobert, cappitaine et pilotte du Correlieu; Guillaume Le Marié, maistre du Courlieu; Laurens Boulain, Étienne Nouel, Pierre Esmery, dict Talbot, Michel Hervé, Étienne Princevel, Michel Audiepbre, Bertrand Samboste, Richard LeBay, Lucas Fammys, Françoys Guitault, apoticaire; Georget Mabille, Guillaume Séquart, charpentier; Robin Le Tort, Samson Ripault, barbier; Françoys Guillot, Guillaume Esnault, charpentier; Jehan Dabin, charpentier; Jehan Duvert, charpentier; Julien Golet, Thomas Boulain, Michel Phelipot, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Colas Barbe, Laurens Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard, Jehan Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy Ollivier, Guillaume de Guernezé, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Jehan Ravy, Pierre Marquier, trompecte; Guillaume Legentilhomme, Raoullet Maingard, Françoys Duault, Hervé Henry, Yvon LeGal, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom Anthoine, Philipes Thomas, charpentier; Jacques Duboy, Jullien Plantirnet, Jehan go, Jehan Legentilhomme, Michel Douquais, charpentier; Jehan Aismery, charpentier; Pierre Maingard, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques Morbihen, Pierre Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Jehan Coumyn, Anthoine DesGranches, Louys Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres Jonchée.

Ce rôle d'équipage est textuellement copié des Documents inédits sur Jacques Cartier et le Canada, communiqués par M. Alfred Ramé, de Rennes et faisant suite à la Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier en 1534 d'après l'édition de 1598, pages 10, 11 et 12.

Paris.--Librairie Tross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1865.

Les noms de Charles Gaillot et de De Goyelle n'apparaissent pas sur le rôle d'équipage signé le 31 mars 1535. On les trouve sur la liste publiée par M. Benjamin Sulte dans son Histoire des Canadiens-Français Vol. I, page 12. Si l'on en croit l'ouvrage de M. James Lemoine, Picturesque Quebec,164 ces deux noms et cinq autres, auraient été ajoutés aux 74 noms inscrits sur la Liste de l'Équipage de Jacques Cartier, conservée dans les archives de St. Malo, et revue avec soin sur le fac-simile par M. l'abbé C. H. Laverdière. Voici quels sont ces sept noms:

Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians Charles de la Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle.

Les équipages réunis des trois vaisseaux de Jacques Cartier, y compris leurs officiers et les genitlshommes de St-Malo volontaires de l'expédition, donnaient un effectif de cent dix hommes. Or, le rôle d'équipage ne compte que soixante-quatorze signatures de marins. Si l'on y ajoute les noms des gentilshommes, Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de Montcevelles et Echanson de Monseigneur le Dauphin, Charles de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaux, Garnier de Chambeaux, Jean Poullet et Jean Gouyon, l'on atteint le chiffre de quatre-vingt personnes. Si l'on y ajoute encore le nom de Philippe Rougemont, le seul de vingt-cinq à trente victimes du scorbut nommé par la relation de Jacques Cartier, celui de De Goyelle, un autre mort du mal de terre que Charlevoix nomme dans son Histoire du Canada, enfin celui de Charles Gaillot que M. Benjamin Sulte dans son Histoire des Canadiens-Français, nous dit être le secrétaire de Jacques Cartier, il se fait que le grand total des expéditionnaires connus s'arrête à 83. Il nous manque donc 27 autres noms pour atteindre le chiffre de 110.

Comment expliquer cette lacune? On a cherché à s'en rendre compte en disant que ce rôle d'équipage n'est qu'une liste de matelots rédigée au retour de l'expédition de 1535. Malheureusement, cette explication est une contradiction flagrante des Documents inédits que nous possédons sur Jacques Cartier. Ce rôle d'équipage fut présenté par Jean Poullet, à la Communauté de Ville de St. Malo, à sa réunion du 31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. Alfred Ramé, de Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des Documents inèdits publiés à la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance mémorable de la Communauté de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en produisant le rôle d'équipage, lequel portait alors soixante et quatorze signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à trente des mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix.

"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict Cartier a prins pour la dicte navigation, et a esté (mis entre nos mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protesté de en dynyer du nombre de XXV à trante et de prendre d'autres à son chouaix."

Document inèdits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite à la relation du voyage de Jacques Cartier en 1534, édition de 1598 et collection de Ramusio.

On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 31 mars 1535 et qu'il s'écoula plus de six semaines entre le jour de sa présentation à la Communauté de Ville et le départ de la flottille qui mit à voile et quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet intervalle de temps, le rôle d'équipage fut modifié en quelque façon, et, tour à tour, amplifié ou amoindri? Il est encore probable que Jean Poullet n'abusa pas de son privilège et qu'il ne l'appliqua qu'à moitié, c'est-à-dire que, loin de récuser aucun des matelots inscrits sur le rôle d'équipage il se contenta d'ajouter de vingt-à trente mariniers de son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette supposition, qui est mienne, expliquerait suffisamment, à mon sens, ce chiffre de cent dix hommes composant l'expédition.

Le rôle d'équipage présenté par Jean Poullet le 31 mars 1535, à la réunion de la Communauté de ville est demeuré de record dans les archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en engagea aucune) ne le signèrent pas. Et pour cause; car il n'est pas permis d'altérer en aucune manière un document officiel qui demeure de record. N'empêche qu'elles durent signer un double de ce rôle d'équipage que l'on tint ouvert jusqu'au départ, probablement à bord de la Grande Hermine. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu.

En lisant les noms des personnes présentes à la Réunion de la Communauté de la ville de St. Malo, le lundi huictième de feubvrier, l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait empruntés à l'Almanach de Adresses Cherrier tant ils ont une orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres Gosselin, Françoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert, Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des bourgeois congrégés (réunis) et assemblés comme dict est.

Le Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr le Dauphin de Normandie se nommait Philippes Chabot.

Je lis encore, au procès-verbal de la Réunion de la Communauté de Ville de St. Malo, tenue le 31 mars 1535--séance à laquelle fut présenté le rôle d'équipage de l'expédition de Jacques Cartier--les noms suivants des bourgeois du temps.

Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne:

Jacques Martinet, Pierres Hamelin, Guillaume Pepin Guillaume Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc.

Extrait de l'Appendice au voyage de Jacques Cartier 1534. Documents inédits, vol. Ier, Alfred Ramé, page 5, 6, 7, 8 et 9.

CHAPITRE TROISIÈME

Les Te Deum militaires portant, comme des drapeaux de régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de Sir William Phips, suspendu comme trophée à la voûte sonore, etc., etc.

Cette victoire fit grand bruit en Europe, surtout à Paris, où l'on admira beaucoup l'audace et le sang-froid guerrier du Comte de Frontenac. Fier de ses sujets du Canada, Louis XIV fit frapper une médaille pour perpétuer le souvenir de cet exploit. L'Université Laval en possède un très beau spécimen dans son musée de numismatique. Ce spécimen est unique au pays.

En voici la description:

On y voit la ville de Québec assise sur un rocher, étayant à ses pieds des pavillons et des estendards aux armes d'Angleterre. Elle a prés d'elle un animal qu'on appelle Castor, et qui est fort commun en Canada. Au pied du rocher, est le fleuve de Saint Laurent appuyé sur une urne. La légende, Francia in Novo Orbe Victrix, signifie: La France Victorieuse dans le Nouveau Monde. L'exergue, Kebeca Liberata M. DC. XC: Québec délivré 1690.

Médailles de Louis le Grand, Imprimerie Royale, 1723.

CHAPITRE QUATRIÈME

Commentaire sur cette parole du charpentier Séquart:

Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le hardi gars de Bretagne, aura sa statue é Stadaconé?... Jacques Cartier n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo, etc.

Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur la terre de Bretagne pour garder immortelle la mémoire de Jacques Cartier? Où est le monument de leur découvreur par excellence? Et sur laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires historique, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur un flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St. Malo, à la Bretagne, à la France elle-même.

Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Émile chevalier publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER.

"Saluez avec moi, s'écriait-il dans la dédicace de son roman historique, saluez avec moi... le premier Découvreur Français, un Breton, homme de forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait baisé cette terre d'Amérique!"

Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un de nos génies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a été érigée chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un Jacques Cartier.

Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe Colomb à nous Français, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande, c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la postérité le souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes compatriotes, et au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de l'Atlantique, béniront notre oeuvre, c'est que l'on se mette à la tête d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à ce jour.

Une statue à Jacques Cartier, au Découvreur du Canada!

Hélas! trois fois hélas! comme pleure la Tragédie Grecque, le roman patriotique du patriote Émile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la centième édition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux livres scandaleux et obscènes. Vingt années ont passé sur le livre du courageux écrivain qui a réédité Sagard et son Histoire du Canada, vingt ans d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il n'y a de monument! Pas de statue à St. Malo, pas de statue à Rennes, pas de statue à Paris!

Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins pleurés par le poëte:

Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire?

Ainsi, nous avons un collège électoral qui porte le nom de Jacques Cartier. Il y a, à Montréal, une place Jacques Cartier. Il existe encore, dans notre métropole commerciale, un carré Jacques Cartier, une banque Jacques Cartier une rue Jacques Cartier.165

A Québec, nous avons une division municipale qui porte le nom de quartier Jacques Cartier, un marché Jacques Cartier une rue Jacques Cartier, très bien nommée celle-là, parce qu'elle traverse dans toute sa longueur la presqu'île de la Pointe-aux-Lièvres et nous mène, par le pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Découvreur en 1535-36.

Nous avons encore dans le collège électoral de Québec une paroisse que porte le nom de St. Gabriel de Val-Cartier. Puis encore, dans le même comté, le grand lac et le petit lac Jacques Cartier qui donne son nom à la vallée qu'elle arrose, elle coule dans trois comtés, Montmorency, Québec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint près de la paroisse de Cap Santé.

Mais toute cette nomenclature géographique et cadastrale ne suffit pas à la renommée historique du Découvreur.

Aussi, l'an prochain (1889) sur la façade du Palais Législatif, dans une des ouvertures du Campanile dédié à Jacques Cartier, le Gouvernement de la Province de Québec placera la statue, grandeur héroïque, de l'Illustre Découvreur. Certes, le piédestal sera digne de l'oeuvre de notre éminent artiste sculpteur Hébert, car elle dominera à cette hauteur, près de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivière St. Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux, le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoisés aux couleurs de France, qui portaient l'Évangile et l'avenir du Canada!

L'an prochain donc, nous aurons chez nous À Québec, la statue que le patriotique écrivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de St. Malo, de Rennes et de Paris.166

TABLE DES MATIÈRES

Préface Critique Argument analytique.

CHAPITRE PREMIER

Prologue:-Un causeur d'autrefois.

CHAPITRE DEUXIÈME

La Grande Hermine.

CHAPITRE TROISIÈME

La Petite Hermine.

CHAPITRE QUATRIÈME

L'Emérillon.

CHAPITRE CINQUIÈME

Un Noël Breton

Épilogue.

APPENDICE

Notes in this chapter

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