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Une fête de Noël sous Jacques Cartier

ERNEST MYRAND (continued 2)

Reading edition

Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.

Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille. Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit, abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les broussailles du rivage.57 Au sommet de l'éminence, sur le plateau même de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.

Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste. Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards l'entrée de la Rivière Lairet.58 Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare militaire, il s'écria: "Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!" Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: Mes Trois Mousquetaires!

Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien, absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale d'un monstre marin.

Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment, deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions entendu sonner.

Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés larges et profonds. 59 Immédiatement placés sous le canon du Fort ils n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à l'ennemi.

Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.

J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de nouveau en criant avec enthousiasme: Les Trois Vaisseaux de Jacques Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!

Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?

Très possible, monsieur le maître-ès-arts.

Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée. Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace épaisse de quatre doigts.60

Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu, fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre les intempéries de cette formidable saison de l'année.

Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les gaillards les ponts, les embelles61, les dunettes, et les châteaux de poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée qu'une lame de verre au premier choc.

Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,62 me dit-il en entrant, la Grande Hermine.

Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de bravoures et de gloires.

Cent-vingt--soixante--quarante63 tonneaux additionnés ensemble ne donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais, voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille tonneaux.64 N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du ventre avec le premier bercement de tangage.

Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile, qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc Esmerillon65, n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée d'audace de notre immortel découvreur?

A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche, vice-roy de "Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes" montait un vaisseau si petit "que du pont, dit la chronique du temps, on pouvait se laver les mains dans la mer." C'était un navire découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique. Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent, et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût fait sombrer en un clin d'oeil.

Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64), l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:

M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons" (Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile Chevalier a fait du défricheur à ce propos, comme sur bien d'autres, si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai pas vérifié.

Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet, Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.

Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.

Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:

Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde? Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?

Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.

Franchement, oui.

Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.

Cinquante hommes?

Tout aussitôt, comme si la Grande Hermine eût voulu donner raison à Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.

Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.

Venez vite, me dit Laverdière.

L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où les Français avaient hâlé la Grande Hermine pour l'atterrir solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur dépassait le niveau des bastingages.

Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le panneau.

Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.

"Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus Dominus in civitate David." 66

C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.

Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques Cartier.

Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.

Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux. Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.

Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et facultés.

Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle. Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de voir les Compagnons de Jacques Cartier.

Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau, Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau, n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!

Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français, ces audacieux gars de St. Malo, ces maistres compaignons mariniers, pillotes et charpentiers de navires hardiment venus aux terres neuves du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.

Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire: Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier! Jacques Cartier!!

Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme je fus prompt à le reconnaître!

N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.

En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, 67 que je crus n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa flottille historique.

Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament essentiellement impressionnable et nerveux.

L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de papillotements rapides, inconscients, involontaires.

Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un bois de chauffage.

Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie, les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.

Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.

Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les première clameur du vent les colères aveugles de la mer.

A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte, tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de Christophe Colomb?

Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers conquérants de son époque, la Route de la Chine demeurait l'idée fixe, le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme les énigmes du Sphinx.

C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées de Cathay68 et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des hommes blancs vêtus de drap de laine! 69

A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des intonations de voix humaine parlant un langage humain.

La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque, ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues. Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe en était si naturellement exacte que Samson Ripault70 rasant son capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au portrait auguste du grand François Ier.

Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo, avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des sauvages d'Hochelaga.71

A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote du Courlieu; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo, capitaine et pilote de l'Emérillon.

Venaient après, au second rang, les trois Maistres de nef, Thomas Fourmont, de la Grande Hermine, Guillaume Le Marié, de la ville de St-Malo, de la Petite Hermine, et Jacques Maingard, de l'Emérillon, l'un des quatre fils du parrain72 de Jacques Cartier. Charles Guillot, le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce dernier maître de nef.

Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.

Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.

Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois vaisseaux.

Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement dits.

Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent seulement le personnel valide des trois équipages.

En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St. Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques Cartier.

Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante hommes présents, le carré des officiers et le personnel des gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la longueur du navire.

Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.

Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.

Ce rôle d'équipage, le voici:

Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot, Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault, Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.

Puis, quatre des charpentiers de navires:

Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin le barbier, Samson Ripault.

Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître, tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de Le Marié, le maître de la Petite Hermine, de Guillaume Le Breton Bastille, le capitaine et pilote de l'Emérillon, de Charles Guillot le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de Pontbriand, fils du seigneur de Montcevelles, Jean Poullet, Garnier et Jean de Chambeaux, de Thomas Fourmont, le maistre de la Grande Hermine, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du Courlieu, de Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Cartier; enfin les noms populaires de Jehan Hamel, Jacques Duboys (Dubois), Goulset Riou (Rioux), Legendre Estienne Leblanc, Geoffroy Ollivier, Guillaume Esnault (Hénault) Françoys Duault, Julien Golet (pour Goulet) Françoys Guillot, Jehan Fleury Estienne Nouel (les Noël actuels), Michel Hervé, Pierres Esmery dit Talbot, Guillaume Guilbert (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes Thomas, Jehan Pierres, etc., etc.

Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées, poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ lamentablement restreint pour un observateur.

Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus, renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front, accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.

La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.

Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie, produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression religieuse et artistique de cet imposant spectacle.

N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle! Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie symbolique plus éclatante de Grande Lumière surgie pour éclairer tout homme venant en ce monde!

Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu, cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique observance du cérémonial breton.

Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends pas.

La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.73

Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice. Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain, c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres, balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles; bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par l'historique équipage de la Grande Hermine.

L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant, intolérable.

Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.

Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches, attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage (l'esurgny des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets, des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes, plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.74

En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux d'avirons étroitement liés ensemble.

La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique, appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670 Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.75

A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à rouelle76 pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre, étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante, onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme rutilantes, les feux croisés de ces bâtons de guerre dont la vue seule frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.77

Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué, de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint de remplacer le dôme du baldaquin par le ciel du dais, figuré, au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot Saint Malo écrit en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles, rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes, fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la mâture.

Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte, les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde, dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique, par la dernière brise de mer.

Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la Grande Hermine ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin. Celle de droite, est la misaine de l'Emérillon. La toile du fond, celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se détachent en éventail appartient au Courlieu.

Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?

Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres, aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.

Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.

Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de voilure appartiennent à la nef-générale, la Grande Hermine. L'hermine est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses ducs et les quartiers de son royal écu.

Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.

Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.

Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint, d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure, démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait lever de la panoplie.

On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme, regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent évidemment la patte caractéristique de l'échassier.

C'est un courlis, me dit l'archéologue, un courlieu, pour parler le vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la Petite Hermine. Vous savez, n'est-ce-as, que le nom de Courlieu fut changé en celui de la Petite Hermine, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la légende de son château de poupe la symbolique image de son premier nom.78

Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de demoiselle?

Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de l'Emérillon, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là, plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau, dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une branche.

Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se nomme émérillon, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve, gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.

Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse que tombée sous les pioches des démolisseurs.

L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.79

Roquemado?

Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour80, était au temps de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des meilleurs thaumaturges. Notre-Dame de Roquemado, Jacques Cartier lui fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant y aller si Dieu lui donnait grâce de retourner en France.

Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour, bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.

Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille ymage en remembrance de la vierge Marie, avec sa figure écaillée, racornie, envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique n'avait pas quitté l bord de la Grande Hermine depuis la course fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque et encore plus en ressemblance des hommes et des artistes de ce temps. Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.

Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle, l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, le plus beau des Enfants des hommes, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente. Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls, une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres, et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?

J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une suave et pénétrante expression religieuse:

Adeste, fideles, laeti, triumphantes; Venite, venite in Bethleem, Natum videte Regem Angelorum.

C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique, le vieux noël par excellence, un lied centenaire comme le Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans le Ciel, pendant l'éternité, les hommes de bonne volonté la chanteront en souvenir de la Terre.

L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.

Venite, adoremus Dominum.

Et le solo de reprendre:

En, grege relicto, humiles ad cunas Vocati pastores approperant; Et nos ovanti gradu festinemus.

Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le bout.

La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements de la manoeuvre.

Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires, chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé qui s'endort.

Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie, aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.

A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace, semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et blanchir l'Atlantique.

Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse qu'inconnue.

Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre, tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, scintillantes comme des astres.

Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la vision ravissante du chez-nous dans la patrie, un at home hélas! loin de douze cents lieues.

Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente, toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre le sol natal et le proscrit!

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.

Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste, cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.

Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière, c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer! Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde, à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde, éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra, peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.

Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe. L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et reposée.

In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt...

Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise...

Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous rappellent-elles pas quelque chose?

Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux lèvres.

A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là... ne me rappelait rien.

Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant un cours à ses élèves:

Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du feuillet vingt-sixième de la relation:

"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple (d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'In principio, faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (prit) une paire d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre Seigneur. Sy que (de telle sorte que) tous les assistants le peurent ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent merveilleusement bien entendibles (attentifs)."

Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que l'orthographe.

Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée, Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.

Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait mieux chercher tout d'abord le chemin du ciel avant de trouver la route de la Chine. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les primeurs et la primauté des terres neuves d'Amérique, Jacques Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant, en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel d'un pays plus grand que l'Europe.

Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce sauvage pays l'art infernal des traiteurs, l'amour maudit de l'argent, jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu la découverte du Nouveau Monde.

Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,81 Jacques Cartier ne parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est, ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays, il ne dit pas la France, mais la Terre, parce que la Terre, pour l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.

Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!

En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue, si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!

A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène puisse saisir davantage la formidable valeur du mot éternel.

Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré, revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!

Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que pour y faire régner Jésus-Christ.82

N'est-ce pas que le Père de la Nouvelle-France continuait à la fois le rôle et la mission de son Découvreur?

Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le bord de la nef-générale: Grande Hermine.

CHAPITRE TROISIÈME

LA PETITE HERMINE

Nous traversâmes l'espace qui séparait le Courlieu de la Grande Hermine, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille de la Petite Hermine, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries.

Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient les canons.83 Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air, simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate attention!

Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible ennemie, et, finalement, ne point partir!

Comme ils sont entassés! m'écriai-je.

Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le Courlieu les malades de la Grande Hermine, afin de préparer le bord e la nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait intolérable. Devinez combien ils sont?

Au moins vingt-quatre.

Bien touché, vous avez fait mouche.

Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: tassés comme harengs en caque?

Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie épidémique?

Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez ces malheureux à la bouche.

Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"

Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans la cale, pour chauffer le navire.

C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères. Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la catastrophe finale.

A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir jusqu'au blasphème.

Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier), s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des rhétoriciens:

Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il est toujours cloué!

L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée, harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère, se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne.

Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq84 partiront par le sabord.

Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier. Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de l'Emérillon.

Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait, à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques. Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de la paix.

Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du crucifix.

C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce des cheveux comme des rides profondes du visage.

Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il.

Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.

--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.

Laquelle donc?

Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la Terre pour souffrir encore plus que vous!

Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!

Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant: "Landerneau! Ah! mon village!"

L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement.

L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne Reumevel.85 A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela.

Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus regarder personne.

Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière. Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès Gilles Staffin86 tous du bord de la Grande Hermine. Ils ne font que semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un oeil d'espion!

J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en toile à voile, deux grosses larmes.

Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: Bretagne! Bretagne! toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique de l'Évangile, ramasserait son grabat.

Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il crut qu'il se levait debout.

Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons voisines sur la même rue, celle de la Mouette. Ce marin porte un nom étrange, Yvon LeGal.87

Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec vingt-quatre autres bons compagnons de mer, restés chez nous à cause du scorbut.

Quelle heure est-il demanda le scorbutique.

Vingt minutes à l'Horloge Virante,88 lui répondit l'aumônier, avec un beau sourire.

--Aujourd'hui la Fête de Noël! Le jour est fériau,--Na, unau, nau! Da-oui! C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur, soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait d'acolyte avec Mérault, de la Grève. Je me tenais moi, dans le bon coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. Terr-i-ben! Je vois tout cela d'ici.

Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie, une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à ça!

Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'Élévation. Oh! la bonne farce!

Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un beau grand rond autour de nos deux querelleurs. Da-oui! l'on se serait cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers de Roc-Amadour qui se battent.

Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! Terr-i-ben! comme je le regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête.

Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le réveillon. O la bonne farce! Da-oui! En a-t-il fallu manger de vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en scorbut!

Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.

LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie, la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc, est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?

Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette nuit avec la vieille mère!

Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault, de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église, récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus. Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres, et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de nids plus vides que le chez-nous de St. Brieuc!

Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin, inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés! Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les vieux noëls de la Bretagne.

Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne éteinte maintenant, et pour toujours.

Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à contre-coeur.

Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!

L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!

Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.

Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos, comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage, hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume de Guernezé; puis quatre Jehan du bord de la Grande Hermine: Jehan Go, un pays de Quiberon; le charpentier Jehan Aismery, de Vannes; Jehan Maryen, de Nantes; et Jehan Jacques Morbihen, Da-oui! il savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc, Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la rue du Guesclin.

Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. Terr-i-ben! Je crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un mort.

Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement, tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men fondre le coeur dans la poitrine:

Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!

Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!

Le père dit encore:

Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise, provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux. Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui: "Malédiction!"

Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas! Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!

Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il n'osait pas même regarder.

Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St. Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en vue du ciel, (il appelait cela l'entrée du port, pour les caboteurs) qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires, grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.

Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.89 Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là haut sur les falaises de Bretagne: Les feux du Purgatoire!

Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.

Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible, attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant que par une épouvantable fixité des yeux.

Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide, m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire paralysée.

Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai souvenir, je prie!"

Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.

Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!

Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû être épouvantable.

Non, répondit l'aumônier.

C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans la poitrine.

C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.

Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais encore mieux être endormi.

Pourquoi? demanda l'aumônier.

Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du royaume pour les deux ailes d'un rêve!

Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler l'apothicaire.

LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge, apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches!90

Da-oui! elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!

Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va. Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le pourquoi de l'arrivée et le comment du retour. Cette bêtise là, cette colossale équippée, ça s'appelle la Gloire... avant de partir.

Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette terre de Caïn? 91 Le sais-tu toi, Anthoine?

Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.

Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une lame de scalpel. Puis il dit:

Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?

Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.

C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.

Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela; d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! le chez-nous! le chez-nous!! il faut encore plus de courage pour le quitter que pour le défendre!

Malo! Malo!!92 bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs voix, ça nous fait comme cela nous autres!

Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!

Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons! dit-il.

C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel; Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.

Alors Yvon LeGal se leva:

Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la vieille Armorique, je propose trois Noëls en son honneur! Ça, mes gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!

Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant de tous ses membres. Dame! qu'il dit, c'est comme cela, vous autres; vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau! Quelle bonne nouvelle?

Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de la Mer.

Bertrand Samboste répéta:

Quelle nouvelle?

Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir encore plus que vous.

Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:

Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!

Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!

Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez? A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.

Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce, les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!

Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.

Que cherchez-vous dit-il?

Samboste répondit: Terr-i-ben! Vous me faites peur!

Qui? Moi?

Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la toilette de Philippe! Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le chemin, le chemin de Rougemont!

Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la Grande Hermine le signal de l'Élévation de la messe pour réciter avec vous tous les Prières de la Nativité.

Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu dire par la toilette de Philippe. Quel était ce pauvre Philippe dont il parlait si mélancoliquement? Et le chemin de Rougemont, où menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route inconnue devait courir droit au cimetière, et le pauvre Philippe ne devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation formidable ébranla l'atmosphère.

Le canon! dit l'aumônier, l'Élévation de la messe! A vos rangs matelots!

En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve d'honneur.93 L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait sur le pont de la Petite Hermine.

Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage dans la direction de la Grande Hermine, récita d'une voix grave et douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:

Votis Pater annuit, Justum pluunt sidera: Salvatorem penuit, Intacta puerpera: Homo Deus nascitur. Tu, lumen de lumine, Ante solem funderis; Tu, numen de numine, Ab aeterno gigneris, Patri par prognies. Tantus es! et superis, Quae te praemit caritas! Sedibhus delaberis: Ut surgat infirmitas, Infirmus humi jaces.

J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi Catholique.

Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!

Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité, monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là, voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le paradoxe a raison, en toilette comme en musique: Rien de neuf comme le vieux. Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah! mon ami, si vous écoutiez au lieu d'entendre! Oui, si vous écoutiez attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!

Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse, on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame, l'invocation solennelle et magistrale du Veni Creator Spiritus? elle me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix et de l'orgue.

Veni Creator Spiritus! d'est lui que chantaient les trois équipages de Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535, un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!

Veni Creator Spiritus! Samuel de Champlain, à Québec,94 La Violette, à Trois-Rivières,95 Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à Montréal,96 l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de philosophie. 97 Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantait Laval au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent, dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son Université. Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantaient les avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St. Jean-Baptiste, St. Michel. Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent avec tant de justesse la Mission des Martyrs.

Veni Creator Spiritus! les trois pouvoirs civils de la Nouvelle France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le chantaient aux séances solennelles du Conseil Supérieur à Québec, et a l'arrivée des nouveaux vice-rois.

Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges, fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie, rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier écho. Veni Creator Spiritus!

Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.

Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la Petite Hermine me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:

Coelum cui regia, Stabulum non respuis; Qui donas imperia, Servi formam induis: Sic teris superbiam.

Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites, comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de vieillesse!

Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique, l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que m'inspire la prière du Veni Creator chantée dans nos églises. A vous maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur d'autres hymnes liturgique, avec le Te Deum, par exemple, un beau sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons, marchez!

Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le Te Deum chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année 1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de la découverte du Canada; et le Te Deum chanté à Québec, par Samuel de Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du pays; le Te Deum, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur les féroces Iroquois; plus tard, le Te Deum chanté, à Notre Dame de Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le Te Deum chanté, par Louis Henepin, au lancement du Griffon sur la rivière Niagara; puis les Te Deum militaires, portant, comme des drapeaux de régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de Vaudreuil, à la chapelle de Notre Dame des Victoires, pour remercier Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de Carillon!

Ce Te Deum est sans conteste la plus brillante de toutes ces répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse pas oublier le Te Deum que Marie de l'Incarnation récitait avec ses religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650 pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre Te Deum que les Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on apportait au Collège la bonne nouvelle qu'un père missionnaire avait été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les terribles bourgades iroquoises.

Bonnes nouvelles! comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures: souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites chantant un Te Deum!

Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus. L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:

Nobis ultro similem, Te praebes in omnibus; Debilibus debilem, Mortalem mortalibus; His trahis nos vinculis. Com aegris confunderis, Morbi labem nesciens; Pro peccatis pateris, Peccatum non faciens: Hoc uno dissimilis.

Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?

Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.

Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien. Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre 1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust98, de Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,99 réunis avec leurs familles dans la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à chaudes larmes la prière du matin.100 Connaissez-vous spectacle plus navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans hostie?101 Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?

Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de croire en elle jusqu'à la fin!

La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce qu'elle fut à ces habitants héroïques, à ces robustes patriotes, qui criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, le petit roi de Vimeux, 102 de Pontgravé, le marchand-corsaire, 103 de Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!

Les trois grands navires se nommaient le Saint-Pierre, le Saint-Jean, le Don de Dieu. Ils portaient la fortune d'un homme plus heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête, une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire Romain.104

Notes in this chapter

Note 1 · Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. CharlNote 2 · Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière (la rivière St-Charles actuelle) qui vient dedans les terres d'un lac distant deNote 3 · Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de gens sur nous, le Note 4 · Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril avons été continuellement enfermés dans les glaces, lesquelles avaient plus de Note 5 · Note 61: Voir Bouillet au mot gaillard: Dictionnaire des Sciences des Lettres et Arts. Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portNote 6 · Note 63: La Grande Hermine jaugeait 120 tonneaux, La Petite Hermine, 60 tonneaux et l'Emérillon 40 tonneaux; soit en tout 220 tonneaux. NoteNote 7 · Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le petit gallion appelé L'Esmerillon que de présent il (Jacques Cartier) a de nousNote 8 · Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange du SeigneurNote 9 · Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo (France) le portraitNote 10 · Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également il fait connaître lNote 11 · Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter Documents Inédits sur Jacques Cartier et le Canada, faisant suite à la Relation du Premier VoyagNote 12 · Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il était donc âgé de 40 anNote 13 · Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y avait quatre chandeNote 14 · Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au monde est esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques Cartier, page 44, éditNote 15 · Note 76: Dague à rouelle: "Long poignard espagnol garni d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire des Sciences, des LettrNote 16 · Note 78: La Petite Hermine portait auparavant (avant 1535) le nom de Courlieu, changé pour ce voyage (celui de 1535). Ferland: Tome I, page Note 17 · Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist porter ung ymage en Note 18 · Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages du royaume d'Hochelaga eut lieu le 3 octobre 1535.Note 19 · Note 82: Hubert Larue: Histoire Populaire du Canada, page 50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du Mississipi, ne trouvait-il pasNote 20 · Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un retranchement avait été élevé autour des navires et armé de pièces de canon, dNote 21 · Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536) nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et principauxNote 22 · Note 85: ou Princevel.Note 23 · Note 86: ou Stuffin.Note 24 · Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le rôle d'équipage du Henri IV, l'un des paquebots de la ligne Bossiëre, compNote 25 · Note 88: Orloge Virante, c'est-à-dire, minuit. Le temps était mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août, jusques à l'orloge Note 26 · Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui proviendrait des pestiNote 27 · Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en employant, comme remèdeNote 28 · Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce seroit un grNote 29 · Note 92: Malo! Malo!! cri breton répondant à l'exclamation française: Vive! Vive!!Note 30 · Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la Nouvelle-FrancNote 31 · Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec. Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières. Note 96: 18 mai 1642. Fondation de MontrNote 32 · Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un accident. DictionnNote 33 · Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier appelait le Petit Roi de Vimeux à cause du crédit illimité dont ce gentil
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