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The Book of the Homeless (Le livre des sans-foyer)

SCIENCE ET CONSCIENCE

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La caractéristique de ce conflit européen sera sans doute, aux yeux de nos descendants, qu’il aura été l’instant où la science aura failli à sa mission. La science, cet attribut des dieux dont l’anoblissement s’est étendu aux mortels depuis le temps de Prométhée, la science, cette conquête pure, cette bienfaitrice, cette aïeule tutélaire, oui! la céleste science, nous l’avons vue, en certaines mains, devenir provisoirement scélérate. Elle a choyé l’incendie, rendu pratiques les milliers d’assassinats par noyade. Elle s’est faite empoisonneuse des poumons, vitrioleuse des visages. Les savants d’outre-Rhin auront passé leurs nuits à chercher quel nouvel attentat aux lois divines et humaines, quel crime inédit pourraient être lancés en défi aux nations, par le mauvais génie de leur science à eux, par cette science qui a réussi à rendre la guerre plus hideuse encore qu’elle n’était de naissance.

Si c’étaient ces innovations impies qui dussent ouvrir les chemins que prendra l’avenir, alors une guerre future s’emploierait à rendre vénéneux les épis du froment, sophistiquerait les nuages pour que leur ondée verse les épidémies dont les germes sont actuellement découverts ou celles que créerait le travail des laboratoires allemands. La Kultur drainerait les laves des volcans sous les villes, et arrêterait d’avance les étendues d’écorce terrestre à projeter dans l’espace. Et ceux des diverses planètes, qui sont à lorgner la nôtre, constateraient, aux siècles prochains, qu’une monstrueuse science aurait fait de notre Terre, une seconde Lune, sans espèce vivante ni atmosphère, autour de laquelle des satellites soudain mort-nés seraient les continents exploses de l’Ancien-Monde, ou de l’une et l’autre Amériques.

Mais non! Le vieux maître écrivain François Rabelais a écrit: “Science sans conscience est la ruine de l’âme.” La science sans conscience sera la ruine aussi des gens qui l’ont choisie pour base de leur empire. La science démoniaque verra briser ses ailes de chauve-souris, par ce pouvoir invisible et impondérable qui, ange gardien des hommes, s’appelle la conscience.

Depuis que la civilisation est en marche, elle va lentement, patiemment, irrésistiblement, vers le mieux, vers le bien. Elle a constitué l’inépuisable réserve, l’invincible armée des valeurs morales, d’où sortent les affranchissements, les justices, les dignités de la race et toute loi de vérité. Cette puissance morale, on a l’Histoire pour en démontrer la constante victoire contre les tyrannies les plus solides, contre les violences les mieux organisées. Mais je n’en veux que la démonstration suivante:

L’État qui a dit que la force prime le droit, l’État qui a piétiné effroyablement toute faiblesse et qui n’a d’égards que pour ce qui est fort, d’où vient que cet État jugea nécessaire de mentir à son peuple, et à la face de tous les peuples sur les vraies causes de la guerre et sur les vrais auteurs responsables? D’où vient que cet État ne manque pas, à chaque occasion, de rééditer le mensonge et de s’y gargariser vainement, ridiculement, follement? Il a marqué ainsi son effroi de la conscience universelle. Celui qui ne s’inquiétait, il y a un an, ni du ciel ni de l’enfer, avait pourtant senti tout de suite, il ne cesse de sentir, aujourd’hui, l’action vengeresse et triomphale s’élaborant dans toutes les consciences de l’humanité, ennemies, neutres, et même sujettes.

Paul Hervieu de l’Académie Française

31 Juillet 1915

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