TROISIÈME PARTIE LA CONVERSION
Reading edition
« Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges. »
(Vie, chap. XXIV.)
I LE CHRIST A LA COLONNE
La divine Humanité du Christ dans tout le paroxysme de la souffrance, et, en particulier, la scène de la Flagellation, — le supplicié attaché par le col et les deux mains à un tronçon de colonne, le torse nu, déchiré par les fouets, ruisselant de sueur et de sang, les côtes haletantes, violemment soulevées, comme si le cœur allait bondir hors de la poitrine, un visage hagard et doux, aux yeux injectés, aux lèvres entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de fièvre : cette image, à la fois pitoyable et cruelle, est peut-être celle qui a le plus agi sur les âmes espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte Thérèse. C’est probablement cette image-là qui, à ce moment de sa vie où nous sommes arrivés, lui donna une si profonde commotion, détermina en elle une exaltation si forte et si continue que le cours de sa vie en fut changé. A partir de ce moment, elle fit un grand effort pour s’arracher à ce qu’elle appelle « le chemin le plus bas de la perfection ». Elle réussit à s’évader de la prison de médiocrité où elle languissait. Aidé par la grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée contre elle-même, un acte dont l’achèvement est la fleur de sainteté où elle finit par s’épanouir. A partir de cette minute solennelle, elle marche à grands pas vers sa destinée, vers la vie héroïque pour laquelle elle est faite.
Si l’on veut bien comprendre une telle impression, si pénétrante et si déchirante, il faut se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la statuaire et la peinture espagnoles, le mobilier des églises et des couvents, ce qui, de toutes parts, frappait la vue de Thérèse, comme une autre réalité, dramatique et sublime, superposée à la platitude et à la bassesse de l’habituelle existence. Elle vivait familièrement au milieu de ces figures tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a lieu de supposer que c’est la statuaire surtout qui l’émouvait, — la statuaire polychromée, comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet, vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie est plus près du réel que tous les autres arts plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, plus capable de donner l’illusion complète de la présence et de la vie.
A cet égard, la sculpture espagnole est quelque chose de vraiment extraordinaire : c’est peut-être la manifestation la plus puissante et la plus révélatrice du génie national. De la seconde moitié du XVe siècle à la première du XVIIe, elle s’est maintenue à peu près à la même hauteur. Ce long règne manifeste assez sa vigueur et qu’elle s’alimentait aux sources les plus intimes de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se comparer au grand art idéaliste de nos imagiers de Chartres, d’Amiens, ou de Reims. Mais elle serre la réalité de plus près : elle est réaliste comme l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les vrais et grands réalistes, à commencer par sainte Thérèse, elle va jusqu’au bout de la réalité : elle part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, elle s’y arrête souvent avec complaisance, et elle aboutit à la plus transcendante où elle se meut, semble-t-il, avec la même aisance : de l’enfer jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme terrestre, — voilà sa démarche, et voilà son domaine. Avec une évidente prédilection, cette sculpture se sert du bois, — du bois polychromé, — parce que cette matière qui peut être fouillée plus facilement que la pierre ou le marbre, se prête mieux à l’expression de tout ce qu’il y a de violent et de passionné dans un corps humain, de tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, et de ce qu’il y a enfin de plus délicat ou de plus élevé dans les mouvements de l’âme. Elle part de la triviale réalité pour aboutir à l’extase. On peut même dire qu’elle ne se préoccupe de la forme que pour émouvoir les âmes : c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de plus ascétique et de plus orthodoxe.
Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré des images, qui serait même, à ce sujet, beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le déclare en termes très nets : « On doit choisir de préférence celles dont la représentation est la plus saisissante et porte la volonté à une dévotion plus ardente. On doit placer ce motif en première ligne et reléguer au second rang l’habileté du travail et la valeur de l’ornementation. » Et c’est justement pour cela, à cause de ce souci presque exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir ou d’exalter la dévotion, que ces images ont une action si directe et si véhémente sur la sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication par la plastique, une prédication qui use surtout du pathétique pour toucher les esprits à travers les âmes.
Comme il convient, le sujet le plus habituel de cette prédication plastique, c’est le Christ, et, dans la vie du Christ, ce qu’il y a de plus essentiel, ce qui manifeste de la façon la plus émouvante sa mission de Rédempteur : sa Passion, — la Passion avec tous ses acteurs et ses figurants, les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous sont représentés par cet art espagnol, avec un réalisme implacable qui descend quelquefois jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à grouper ces personnages autour de chaque épisode du Drame sacré. Chaque station du Chemin de la Croix a ses figurants traditionnels : c’est ce qu’on appelle un paso. Sur un plateau mouvant, manœuvré par des porteurs que dissimule une tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses traits et son costume facilement reconnaissables, s’avancent par groupes, forment une longue procession dans les rues de la ville. Ces statues de bois peint, par leur mimique parlante, leurs visages, leurs vêtements mêmes s’apparentent à la foule des spectateurs, aux types populaires qui se pressent sur tout le parcours du cortège. Ainsi, la Passion devient presque une scène actuelle et immédiate : l’illusion du temps est abolie. Le mystère de la Rédemption s’accomplit sous les yeux de la multitude et cela avec une telle vérité dans les poses et dans les gestes, une telle intensité d’expression et une telle contagion de pathétique, que les plus distraits sont obligés de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.
Certainement, l’intention plus ou moins consciente, qui inspire cet art populaire, c’était d’affirmer en face des Musulmans et des Juifs, à la fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. Dans un pays où l’Islam et le judaïsme avaient été triomphants, où ils conservaient toujours de nombreux adeptes et où ils étaient toujours un danger, cette affirmation pouvait passer pour un moyen de défense ou de prosélytisme. La procession des pasos à travers les rues des villes, cette figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait que proclamer ces vérités catholiques : la Rédemption n’est pas une chimère, une creuse rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, une chose qui est arrivée. Nous en savons heure par heure tout le détail, — et en voici l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait historique, ne le croyez pas vide de sens. Méditez sur lui : ni le monothéisme islamique, ni l’Ancien Testament ne suffisent pour expliquer le mystère de l’homme. Sans le Médiateur et le Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la Chute originelle, et il est une énigme à lui-même et aux autres… Sans doute des réflexions de ce genre demeurent étrangères à la foule. Mais ce qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, l’hallucination sanglante que lui impose l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils insistent, avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les phases et toutes les scènes de la Passion, depuis celle du Jardin des Oliviers jusqu’à celle de la Crucifixion. Bien entendu, le thème le plus fréquemment, le plus amoureusement et le plus pieusement traité, c’est celui du Christ en croix. Multitude innombrable, les crucifix espagnols sont peut-être le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu d’amour que l’humanité ait jamais poussé…
Dans tous les pays du monde, depuis que le Christ est mort, on en a fait par millions et par milliards. Il y en a, pour le moins, autant que de vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste sa rédemption. Si, demain, c’était le jour du Jugement, tous les crucifix épars dans l’univers pourraient se lever et témoigner contre l’humanité incroyante, en prouvant que les affirmations et les rappels du rachat et du sang versé lui ont été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion… En vérité, il y a, dans le monde, de quoi faire des forêts avec l’arbre de la Croix, de quoi ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du Levant au Couchant…
Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a su donner à ses crucifix une expression aussi intense, ni aussi aiguë que la catholique Espagne. Il en est partout d’admirables, depuis les plus humbles chapelles romanes perdues dans quelque recoin montagneux de Cerdagne ou de Catalogne jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou Cordoue. On en trouve à foison, — et il n’est pas un seul de ces crucifix qui n’ait, avec sa valeur d’art, son individualité, sa nuance d’expression dans la douleur, le désespoir, la résignation, ou la volupté de la souffrance, l’infinie bonté, l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires que je connaisse, c’est le Christ de Salamanque, supérieur aux crucifix fameux de Burgos et de Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un de ses séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée à ses pieds.
A gauche de la grande nef, dans une chapelle latérale, ce crucifix est suspendu au-dessus d’un autel assez ordinaire : un misérable corps de supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont il est fait rend, en quelque sorte, plus squelettique, plus décharné le coffre de la poitrine saillant sous la peau zébrée de coups de fouet. La tête morte est comme tranchée : elle pend sous une touffe épaisse de cheveux naturels, qui tombent presque jusqu’à la ceinture, — et cette chose qui fut vivante ajoute encore à l’illusion d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au pied de la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean et se renverser le cou, pour bien voir cette tête écroulée, ce visage de condamné à mort. Ce visage à la fois humain et divin, il exprime surtout le repos, — un repos, si l’on peut dire, harassé, anéanti, comme après une longue, une très longue étape de souffrance, dont on désespère de toucher le terme. Enfin ! il est arrivé au sommet de son Calvaire et il expire en arrivant : il se repose dans le sacrifice suprême, la mort de la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, en ce qu’elle a d’individuel, de charnel et de périssable. Nul commentaire plus saisissant aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur les affres de la Nuit obscure, la mort des sens et la mort de l’esprit…
Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque est un énergique stimulant de la sensibilité, de l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à l’Aimé bouleverse l’âme blessée d’amour. Si, par un concours de circonstances naturelles et providentielles, elle se trouve, un jour, un moment, dans certaines dispositions extraordinaires, l’émotion éprouvée, loin d’être passagère, peut être le point de départ de toute une vie nouvelle.
Thérèse était certainement dans des dispositions semblables, lorsqu’elle rencontra cette image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable tempête de repentir. Elle nous a assez dit elle-même dans quel état de trouble et d’angoisse elle se débattait alors. Prise entre le monde et Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais il ne faudrait pas s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi moral. Depuis de longues années, et, on peut le dire, depuis son entrée au couvent, — il y avait bien dix-huit ou vingt ans de cela, — elle remettait sans cesse au lendemain sa conversion totale. Elle avait fini par faire de cette inquiétude et de cette lutte une sorte d’état habituel où elle se laissait aller et s’éternisait, avec, parfois, des sursauts brusques de ferveur et de pieuses résolutions. Peut-être, au moment où nous sommes, traversait-elle une de ces crises de ferveur, ou de désolation. Mais, à s’en tenir au texte de ses confessions, il est plus vraisemblable de supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, « fatiguée de la lutte et aspirant au repos, mais sans y pouvoir atteindre… » Pas d’exaltation : au contraire, une sorte de dépression résignée, sans grand espoir d’en sortir.
Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et que la force lui fut donnée… Un beau jour, elle entre dans son oratoire. Il semble bien, en effet, que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement ait eu lieu[2]. Ribéra l’affirme expressément, et les termes dont elle-même se sert paraissent justifier cette interprétation… Elle entre, — et brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, ce cœur douloureux et si sensible qui continuait à la torturer. Presque défaillante, elle s’arrête sur le seuil : la Sainte Humanité du Seigneur, comme elle l’appelle, est là, dans cette chambre étroite, cette cellule où elle a établi son oratoire ! Était-ce un Christ à la Colonne, ou un Ecce homo ? Peu importe : l’effet est indubitable. Elle vit un homme émerger des ténèbres, — un supplicié couvert de plaies, ruisselant de sang et de sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. Elle ne savait pas qu’on y eût déposé une statue, destinée à une fête ou à une procession qui se préparait au couvent… La première stupeur et, sans doute aussi, le premier effroi passés, Thérèse regarde et elle est saisie par le réalisme de cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une chose vivante et palpitante : le Christ saignant et douloureux subit sa passion devant elle : « C’était Lui, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et avec une expression si dévote qu’en le regardant, je fus toute bouleversée de le voir en cet état, tellement cette image représentait bien ce qu’il a souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal qui nous a valu de telles plaies qu’il me sembla que mon cœur se fendait, — et je me jetai à Ses pieds, en Le suppliant de m’accorder une bonne fois la force de ne plus L’offenser… »
Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans un sens équivoque et bassement physiologique ! Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai appuyé tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels qui auraient pu influencer une autre âme que celle de sainte Thérèse. Quant à elle, rien de tout cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, dans cette chair saignante et nue, étalée sous ses regards, elle ne voit que le mal, — le mal originel, la faute de l’homme, la Chute, qui a causé de telles plaies. Et, en même temps, l’amour, l’amour qui a consenti à un tel supplice, qui l’a accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu. Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant adressé à son ingratitude, et ensuite un prétexte à méditer sur le mystère de la Rédemption. Sans doute, en ces minutes de repentir et d’adoration, elle approfondit ce mystère comme jamais de sa vie elle ne l’avait encore fait : l’homme précipité par sa faute dans la mort des sens et de la matière, la chute sans fin et sans issue ; pour contrebalancer le poids d’un monde qui se précipite de lui-même vers les ténèbres d’en bas, il a fallu quelque chose de plus puissant que le monde, — une part de Dieu, le Fils même de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la Chute, elle fait pencher le plateau de la balance et ramène vers les hauteurs le monde vaincu. Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se nier lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre à un tel amour, l’homme n’aura-t-il pas le courage de se nier à son tour par la pénitence, la mortification, toutes les vertus qui sont la mort du péché ?…
Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien elle se sent encore loin du but, — ce but vers lequel elle est en marche depuis si longtemps ! Elle contemple sa vie imparfaite, elle voit les concessions qu’elle fait au monde et combien, en somme, elle lui est encore attachée. Ces liens si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les rompre ? Hésitera-t-elle toujours à se jeter résolument dans une autre vie ? Elle pleure, elle se fond en larmes. Elle demande instamment au Christ d’exaucer le vœu de toute son âme ; elle demande à tous les saints, qui sont ses habituels intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, à sainte Madeleine, à qui elle a l’humilité de se comparer…
C’est au milieu de ces agitations de sentiment et dans ce grand trouble d’esprit qu’elle lut les Confessions de saint Augustin. Le livre, nous dit-elle, lui fut mis par hasard entre les mains. Elle ne l’avait pas cherché. Et elle insiste sur ce fait pour bien nous montrer que c’est Dieu qui a tout conduit… Un jour, elle tombe sur la fameuse scène du jardin, — ce jardin de Milan, où Augustin, terrassé par la grâce, sentit se briser en lui les suprêmes résistances de ses passions et toute sa volonté redevenue souveraine bondir à l’appel d’une voix mystérieuse… Mais cela, c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours de trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de Monique, dans cette âme pénitente et encore toute chaude du péché. Quel retentissement avaient dans son cœur les phrases enflammées du rhéteur de Carthage : « Jusques à quand ? Jusques à quand ?… Demain ! Demain ? Pourquoi pas tout de suite ? Tout de suite ! Sans plus tarder !… » Comme ce langage était le sien ! Comme c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait du plus profond de son être ! Mais qu’il est cruel d’avoir à se vaincre soi-même : « Oh ! dit-elle, que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle avait d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle pas pour la reconquérir !… »
Combien de temps dura cette nouvelle « bataille » ? Il semble bien qu’elle fut courte autant que décisive. Les effets de la double grâce dont Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point à se faire sentir. A dater de cette époque, elle se mit à faire des oraisons plus longues, à vouloir vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ : « Je commençai, dit-elle, à aimer rester plus longtemps avec Lui et à détourner mes yeux des mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais, tout de suite je me retournais avec amour vers Sa Majesté… » Mais, ces « occasions », elle n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute liaison : il lui faudra un certain entraînement. Quoi qu’il en soit, une résolution héroïque vient d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette résolution triomphera.
Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous encore qu’à cette époque Thérèse a quarante ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans qu’elle a osé former pour la première fois le vœu d’être parfaite. Là-dessus on peut gloser indéfiniment. Les gens qui se piquent de tout expliquer, en psychologie, par de bonnes raisons « scientifiques », ne sont point à court d’arguments. Il serait puéril d’avoir l’air d’esquiver ces raisons, d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’en émouvoir… On nous fait remarquer que cet âge de quarante ans, c’est l’âge critique pour la femme. La crise d’âme qu’elle subit ne serait que l’envers d’une crise « sexuelle » : voilà le grand mot lâché, — et l’on demande pardon au lecteur d’être forcé de le prononcer en un tel sujet… Le comique de l’affaire, c’est que nombre de psychiâtres affirment dogmatiquement que Thérèse était « asexuée », comme Jeanne d’Arc, nous disent-ils, qui était soustraite à la périodicité sexuelle. On se demande sur quel fondement « scientifique » peuvent reposer de telles affirmations et l’on somme ceux qui les soutiennent de produire les témoins qui y ont été voir et qui se portent garants de choses pareilles, — c’est-à-dire de secrets tout intimes et à peu près inviolables. Seul, en ces matières, le témoignage de l’intéressée, à condition qu’on ait la preuve de sa véracité absolue, mérite d’être pris en considération. Mais, justement, les saintes ne peuvent être que muettes sur des matières de ce genre.
Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là ? Admettons qu’il y ait à la racine de ces états d’âme quelque chose de physiologique : sainte Thérèse elle-même reconnaît que, du moins au début de la vie spirituelle, les mouvements affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont pas toujours absolument purs de toute contamination charnelle. Mais répétons-le une fois pour toutes : l’âme humaine n’est pas double. Elle n’a pas deux façons d’éprouver l’amour, elle n’a pas deux langages pour l’exprimer. Dieu est aimé du même cœur que sa créature. Il est aimé par l’individu tout entier, corps et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un et l’autre s’adressent, — et cette fin ou bien change radicalement, ou bien commande la nature des sentiments qu’elle provoque. Une façon infaillible, pour le croyant, non pas même de faire évanouir immédiatement un état mystique, mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y mêler une pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce sont deux états essentiellement incompatibles. L’un est la négation de l’autre.
Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître ; sainte Thérèse a aimé de tout son cœur la « sainte Humanité » du Christ. Mais si, un seul instant, une pensée charnelle s’était glissée dans son amoureuse contemplation, celle-ci eût été détruite sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire elle-même ce que fut cet amour : « Pour ce qui est des choses du ciel, ou des sujets élevés, mon entendement, dit-elle, était si grossier, que jamais, au grand jamais, je ne pus me les représenter par images. J’étais si peu capable de me figurer les choses par l’entendement que, si je ne les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne me servait à rien, bien différente en cela d’autres personnes qui peuvent se faire des représentations où elles se recueillent. Pour moi, tout ce que je pouvais faire, c’était de penser au Christ en tant qu’homme. Mais le fait est que je n’ai jamais pu me le représenter : en vain, je lisais sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme un aveugle dans l’obscurité, qui a beau parler avec une personne et voir qu’il est avec cette personne, parce qu’il sait certainement qu’elle est là, — oui je dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle est là, — mais il ne la voit pas. C’est ce qui m’arrivait quand je pensais à Notre-Seigneur… »
Ainsi donc, nulle trace de délectation morose dans cette évocation de la sainte Humanité : elle ne La voit pas, ni des yeux du corps, ni des yeux de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée qui sert de support à la méditation et qui, bientôt, se transformera dans le sentiment vif d’une Présence spirituelle.
L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant toute cette crise, ne saurait faire l’ombre d’un doute. Elle nous en a parlé dans des termes d’une telle chasteté que, pas un seul instant, le soupçon n’effleure l’esprit d’un lecteur de bonne foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des armes à l’adversaire : le texte original dément toutes ces vilaines fantaisies d’interprétation. On a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité magnifique, on ne trouve, en fin de compte, que la nature angélique la plus extraordinaire, — vrai miracle de pureté. Thérèse nous révèle, dans tout son éclat fulgurant la splendeur de la vierge. Mais, pour les esprits grossiers qui ne peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions des hauts états surnaturels, la virginité n’est qu’une forme de l’impuissance. Ils ne voient pas la noblesse et la grandeur, — le signe d’élection, — qu’il y a, dans certains cas presque miraculeux, à être affranchi d’une loi qui courbe vers la terre les hommes avec les bêtes.
L’instinct sexuel ! Il s’agit bien de cela avec une sainte Thérèse ! Ce qui fait son tourment, dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul Aimable. Il n’est pas question, avec cette réaliste, d’idées métaphysiques ou théologiques, de froids concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la Vérité, d’entrer en contact avec elle. Quelle chose pâle et morte qu’une idée au regard de l’émotion ou du sentiment qui nous met en possession du réel ! Et combien le cœur est plus divinateur que l’intelligence ! Pour parvenir à cette possession de la Réalité unique, qui est l’unique Amour, il faut se donner tout entier à cet amour, renoncer absolument à celui des créatures, bien plus : nier ce monde sensible et intelligible, avec « ses infinis qui vous étreignent de toutes parts », — oser faire ce saut dans l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates et certaines, quoique toujours incomplètes et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais même quand on a la certitude entière de ne pas se tromper, quel héroïsme suppose un tel arrachement et un tel retournement, — l’audace d’une telle négation ! C’est proprement la sainteté.
Cette audace, Thérèse commence à la sentir en elle. Elle se sent forte et pleine de confiance, parce qu’elle a déjà le pressentiment de la gloire à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé par ce pressentiment pour concevoir un pareil dessein. Elle en a nettement conscience : « Avec une nature comme la nôtre, écrit-elle, il nous est impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne comprenons pas que nous sommes favorisés de Dieu. Car nous sommes si misérables, si inclinés vers les choses de la terre que nous ne pourrions pas détester réellement tout le terrestre et nous en détacher, si nous ne comprenions que nous avons quelque prise des choses de là-Haut… » Mais cette ambition n’est-elle pas entachée d’orgueil ? Non, dit Thérèse, car l’humilité en est le fondement : « La bannière de l’humilité doit toujours marcher au-devant de nous, afin de nous faire comprendre ne les forces ne viendront pas de notre fond. Toutefois, nous devons avoir une idée juste de cette humilité… » Et plus loin : « Dieu demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et ne se confient nullement en elles-mêmes. »
Dans ces dispositions, — avec le « courage des grandes choses », — elle va reprendre plus ardemment que jamais sa chasse au bonheur, elle va tenter d’expérimenter Dieu.
Quelle folie, semble-t-il ! Est-ce que cela n’est pas hors de toute proportion avec la faiblesse humaine ?… Thérèse a si bien le sentiment de ces objections, qu’elle commence par marquer de la façon la plus précise ce qui est au pouvoir de l’homme livré à ses seules forces. Et, d’abord, la prière, — la prière vocale. Puis l’oraison mentale, qui repose sur la méditation. Thérèse (elle nous en a avertis) a beaucoup de peine à méditer. Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son attention, trop souvent volage, elle prend un livre. Elle se recueille dans sa lecture et elle essaie de méditer sur ce qu’elle vient de lire : « Ce qui me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, c’était de voir la campagne, ou bien des eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais le souvenir du Créateur : je veux dire qu’elles m’éveillaient, m’absorbaient, me servaient de livre, et cela au milieu de mes ingratitudes et de mes péchés… » Mais son grand sujet de méditation, c’est la vie et la passion du Christ : « Disons par exemple la station de Notre-Seigneur attaché à la Colonne. L’entendement s’en va chercher les causes qui sont à entendre ici, et les grandes douleurs et peines que Sa Majesté éprouvait en cet abandon, et beaucoup d’autres choses que l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, pourra déduire de là. Voilà le mode d’oraison pour tous, pour commencer, continuer et finir, chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le Seigneur les conduise à d’autres choses surnaturelles. Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations que dans celle de la Sacrée Passion. De même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, il y a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes trouvent leur profit à se considérer en enfer, d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de penser à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, si elles ont le cœur tendre, se fatiguent beaucoup de penser toujours à la Passion : elles se plaisent et profitent grandement à considérer la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour qu’il a eu pour nous et qui est sensible en toutes choses. Enfin c’est une manière admirable de procéder que de ne jamais abandonner pour longtemps la Passion et la vie du Christ, d’où nous vient et d’où nous est venu tout notre bien… »
Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet exercice de l’oraison. Bien qu’elle vise à donner une règle générale pour toutes les âmes, son caractère personnel et ses préférences y sont facilement discernables. On y devine son peu de goût pour les considérations et les dissertations abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle contemple. Elle se réjouit du spectacle de la création, où elle retrouve le Créateur. Elle admire les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. Elle s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la mort. En général, elle préfère les sujets et les mystères joyeux. Et, comme elle a aussi « le cœur tendre », elle aime mieux considérer Notre-Seigneur en gloire que dans les affres de sa passion… Tous ces exercices sont à la portée de chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se mettre en état de mériter les grâces d’oraison. Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre volonté, tous nos efforts les plus persévérants, continués pendant des années entières, pendant toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit la Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce premier degré de l’oraison. C’est quelquefois la maladie, une certaine débilité physique, ou enfin la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne faut pas s’obstiner : plus on veut forcer sa nature, plus le mal s’aggrave et se prolonge. D’ailleurs on peut faire son salut autrement que par l’oraison : « Il est des œuvres de charité et des lectures à quoi l’on peut s’occuper. Si même on n’est pas capable de cela, qu’on serve son corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, puisse servir l’âme. Qu’on se récrée, par de saintes conversations, ou qu’on s’en aille à la campagne, selon les conseils du confesseur… En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu. »
Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, ne la concernent plus. Elle sait qu’elle peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, et les grâces espérées ne se font pas trop longtemps attendre. Certes, ce grand changement ne se produit pas tout d’un coup. La transition est si douce qu’elle est presque insensible et que, tout d’abord, Thérèse n’en a pas conscience. Elle-même nous a avoué qu’au début de sa vie monastique, pendant son second séjour, à Castellanos de la Cañada, Dieu l’avait favorisée de l’oraison de quiétude et même de celle d’union, — il est vrai pendant un temps très court, l’espace d’un Ave Maria. Mais, dit-elle, « je ne comprenais ni la nature, ni le prix de telles faveurs. » Et, plus loin, elle remarque fort justement, que le tout n’est pas d’obtenir des grâces : « Connaître la nature du don reçu en est une seconde. Enfin, c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer et en donner l’intelligence. » A présent, elle a ce don de l’intelligence. Elle analyse avec une grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique de la façon la plus délicate et la plus subtile les intermédiaires, souvent un peu voilés, qui séparent les ordinaires états d’oraison des états absolument surnaturels.
D’abord, un certain sentiment de présence : « Quelquefois, au milieu d’une lecture, il me venait, à l’improviste, un sentiment de la présence de Dieu, de telle façon que je ne pouvais absolument pas douter qu’Il était en moi, et moi tout entière abîmée en Lui… » C’est quelque chose de plus que l’ordinaire sentiment de la présence de Dieu que n’importe quelle âme pieuse peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce degré supérieur : « Ce n’était point, dit-elle, une manière de vision. C’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît perdue, l’entendement n’agit point. Néanmoins, il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, mais il est comme épouvanté de l’énormité de ce qu’il perçoit, parce que Dieu veut lui faire entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté lui représente… »
Cette perception, d’un caractère plus particulièrement intellectuel, avait été précédée d’un état plus particulièrement affectif : une certaine tendresse, qui, « en partie, ajoute la Sainte, peut se procurer par nos seuls efforts. On médite sur les souffrances du Christ ou les magnificences de la création. Si, à ces considérations, se joint, dit-elle, un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur s’attendrit et les larmes viennent. » Mais ce ne sont là que les prémices de faveurs beaucoup plus hautes.
Après ce long acheminement, il se produit un saut brusque de l’âme dans le surnaturel. Un jour, Thérèse en eut la claire révélation et la pleine intelligence. D’abord elle sent qu’elle « touche quelque chose de surnaturel, parce que, quelque diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait en aucune manière y arriver par elle-même. » C’est un sentiment de joie dans un sentiment de quiétude inexprimable : « L’âme voit clairement qu’un seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs ne sauraient lui donner, l’espace même d’un clin d’œil, un contentement comme celui-là, parce que celui-là est vrai, parce que c’est un contentement qui, de toute évidence, nous contente… » Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas ne sont jamais sans mélange. Tandis que l’âme goûte les délices de cette joie inconnue et surnaturelle, « les puissances se recueillent en elle-même pour jouir de cette joie avec plus de plaisir. Mais elles ne s’anéantissent pas, elles ne s’endorment pas. La volonté seule est occupée, de telle manière que, sans savoir comment elle devient captive, elle se borne à donner son consentement pour que Dieu l’emprisonne, comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est prisonnière que de Celui qui l’aime… Les autres puissances aident la volonté à se rendre capable de jouir d’un si grand bien… » Quelquefois, cependant, elles sont rebelles : l’entendement et la mémoire peuvent s’agiter et se laisser distraire. Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les ramener, qu’elle reste unie à Dieu : « Qu’elle continue à jouir de ses délices intérieures ! Qu’elle se tienne recueillie comme une sage abeille. Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il ?… » Néanmoins la volonté, même en proie aux délices surnaturelles, ne reste pas inactive : « Tout en demeurant unie à Dieu, sans rien perdre de son repos ni de son apaisement, elle arrive peu à peu à amener au recueillement l’entendement et la mémoire… »
Tel est ce premier degré de la vie mystique, que sainte Thérèse, avec ses devanciers, appelle l’oraison de quiétude.
Par des transitions plus ou moins conscientes, elle va s’acheminer vers l’état le plus haut, qui est celui d’union. Avant ce dernier, il en est un qui semble l’avoir particulièrement retenue et dont la jouissance lui a laissé une véritable ivresse : c’est ce qu’elle appelle le sommeil des puissances. « Sans se perdre complètement, dit la Sainte, elles n’entendent pas comment elles agissent. Le goût, la suavité et la délectation sont supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le gosier rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui ne sait comment avancer ou reculer, voudrait jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main et qui est sur le point d’entrer dans la mort où il aspire. Elle jouit de cette agonie avec des délices qui ne se peuvent exprimer : pour moi, ce n’est pas autre chose qu’une mort à tout ce qui est du monde et la jouissance de Dieu. Je ne trouve pas d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce qu’elle ne sait si elle parle ou si elle se tait, si elle pleure ou si elle rit. C’est un glorieux délire, une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, et c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes les jouissances… »
Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation extraordinaire. Sainte Thérèse, faisant allusion à elle-même, ajoute : « Je connais une personne qui, sans être poète, improvisait des couplets pleins de sentiment, pour bien exprimer sa peine. Son esprit n’y avait aucune part, mais, pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une peine si savoureuse, elle s’en plaignait à son Dieu. Tout son corps et toute son âme, elle aurait voulu les voir éclater en morceaux, pour manifester la jouissance que cette peine lui faisait éprouver… »
C’est dans un moment d’exaltation semblable qu’elle composa son immortel cantique :
Je vis, sans vivre en moi Et j’attends une vie si haute Que je meurs de ne pas mourir !… Cette divine union De l’amour avec lequel je vis Fait Dieu mon esclave Et libre de mon cœur. Mais cela cause en moi une telle douleur De voir Dieu mon prisonnier, Que je meurs de ne pas mourir…
Rien de comparable ici à ce que l’on nous a décrit sous le nom d’états d’hypnose. S’il y a une certaine passivité de l’âme, chez l’orante, cette passivité s’accompagne d’abord d’une conscience hyperaiguë de la jouissance et ensuite d’un certain mode d’activité qui ne trouve sa forme et son expression que dans des poèmes d’un caractère étrange et tout éblouissants de fulgurations mystiques. L’aboutissement suprême, c’est un désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. L’oraison de quiétude conduit à une activité héroïque, qui ne recule même pas devant le martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, « devant quels tourments pourrait-on mettre une âme que celle-ci ne trouve délicieux de les souffrir pour son Seigneur ? »
Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive à l’union tant désirée. Cette grâce suprême n’est pas un coup d’état, une sorte de révélation qui bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de Dieu seul) en est imprévisible, mais cependant certain pour l’âme prédestinée. Elle le reçoit comme une largesse magnifique, mais depuis longtemps promise et qu’elle attend tous les jours. Elle parle de cette chose accablante pour la pensée de l’homme, — l’union immédiate avec Dieu, — sur un ton si paisible qu’on croirait vraiment qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus simple et plus naturel au monde : « L’union, comme on le sait, — dit cette humble servante du Seigneur, — c’est l’état de deux choses qui, auparavant séparées, n’en font plus qu’une. » Mais tout de suite, le sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose à son esprit et l’écrase. Alors elle ne sait plus, dans son trouble, que se répandre en protestations d’humilité et en actions de grâce sans fin… Et puis, bientôt, la raison raisonnante revient à la rescousse dans cet esprit si ferme et si lucide, — et elle s’analyse avec une clairvoyance et une précision merveilleuses : « L’âme, dit-elle, se sent avec un très vif et très suave plaisir, défaillir presque complètement. C’est une espèce d’évanouissement qui lui enlève la respiration et toutes les forces corporelles : de sorte qu’elle ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup de peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, ou si elle les ouvre, elle ne voit pour ainsi dire rien. Si elle lit, elle ne parvient pas à prononcer une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien que c’est une lettre, mais, comme l’entendement ne l’aide pas, elle est incapable de la lire, malgré ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne comprend pas les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens : elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur… Toutes les forces extérieures l’abandonnent : sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle éprouve au dehors, il est grand et bien connu… »
Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, que se passe-t-il au-dedans de l’âme ?… Ses puissances sont suspendues, mais pas complètement, ni pendant toute l’oraison. Elles passent par des alternatives de réveil et d’assoupissement. Cela veut dire que ni la mémoire, ni l’entendement, ni la volonté ne fonctionnent comme d’habitude. Ces facultés ont un nouveau mode d’activité incompréhensible pour la raison : « Elles se suspendent de telle manière que l’on ne peut absolument pas comprendre leur action (lo que obran). » Il est donc tout à fait inexact de soutenir, comme le font certains psychiâtres, que, parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre dans l’inconscience. Les sens eux-mêmes fonctionnent, mais d’une façon anormale, — puisqu’ils perçoivent des formes et des sons, qu’ils ne comprennent plus. La conscience, bien loin d’être abolie, reçoit une illumination ineffable. L’âme sent… Que sent-elle ? Sainte Thérèse nous dit que, plus tard, elle obtint du Christ cette révélation sur l’état de l’âme en ces moments : « Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer davantage en Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est Moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, tout en entendant. » Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la présence de Dieu en elle, son union avec Lui : « Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a élevés à cet état auront seuls quelque intelligence de ce langage. »
Le Seigneur lui dit que « l’âme tout en entendant, n’entend pas ». C’est-à-dire qu’elle ne comprend pas. Et Thérèse, par excès de sincérité, déclare : « Pour moi, elle n’entend pas : il me le semble du moins, parce qu’elle ne s’entend pas. » Mais elle sent bien que c’est le Seigneur qui a raison : l’âme entend qu’elle est unie à Dieu : « Il en reste, dit-elle, une certitude telle que, d’aucune manière, on ne peut cesser d’y croire. »
Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de l’ineffable. Comment s’étonner qu’elle balbutie à vouloir seulement nous en suggérer le sentiment ?… « Il est impossible, dit son plus filial disciple, saint Jean de la Croix, — il est impossible d’exprimer par des paroles les délices inouïes que l’on ressent dans cet attouchement divin… Il n’y a pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner clairement des choses divines aussi sublimes que celles dont ces âmes saintes font l’expérience. Et le seul langage qui convienne, quand on a le bonheur de les recevoir, c’est de les comprendre pour soi-même, de les sentir, de les savourer et de se taire. »
Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur rien ?… A quoi l’Ascète s’empresse de répondre : « Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants, dont les pensées, quand ils s’occupent de Dieu, sont si indignes de Lui et si loin du vrai. Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le comprendre ou Le goûter, tandis que c’est en sens inverse que se trouve la vérité, puisque moins on Le comprend, plus on s’approche de Lui. Le Roi Prophète ne dit-il pas : « Il a placé sa retraite dans les ténèbres ? » S’il en est ainsi, nous devons nécessairement en approchant de Lui ressentir l’impression que les ténèbres causent à la faiblesse de nos yeux. » Cependant ces ténèbres ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance de notre raison éblouie de clarté. Sainte Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières surnaturelles qu’elle puise dans l’oraison et, en particulier, dans l’oraison unitive, sur l’accroissement d’intelligence, comme d’activité, qui en résulte pour elle.
Dans ce lent travail de purification et d’illumination progressive, qui aboutit à l’union, — quoique néanmoins, Dieu se plaise quelquefois à en accorder la grâce de la façon la plus soudaine et la plus rapide, — non seulement une sensibilité et une intelligence spéciales sont nécessaires pour éprouver et pour comprendre des états singuliers et extraordinaires, mais aussi un esprit critique toujours en éveil pour démêler l’illusion de la réalité et pour distinguer des réalités et des nuances d’une subtilité et d’une délicatesse désespérantes. Ce n’est pas une fois, c’est cent fois que le mystique doit s’y reprendre pour oser affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son autobiographie, quand sainte Thérèse est arrivée aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle abandonne la marche historique de son récit. Ce n’est pas tel fait étrange et nouveau qu’elle nous raconte, — c’est toute une série d’expérimentations, c’est vingt ans d’expérience mystique qu’elle condense en quelques chapitres. Mais elle a eu beau comparer une expérience à une autre, se défier de telles manifestations, n’affirmer celles-ci que sous toutes réserves, entourer celles-là de toute espèce de restrictions, — il est un point sur lequel elle n’a jamais varié : le caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle pouvoir écrire, en commençant le récit de sa vie nouvelle : « Celle qui s’ouvre par ces états d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi… »
II LA LUTTE SUPRÊME
Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce chapitre : « De l’incommodité d’être une Sainte. » A en juger superficiellement, il est certain que les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet furent tout de suite contre-balancées par une foule de désagréments. Comme on dit : elle dut les payer cher. Son grand désir de perfection excitait les moqueries de son entourage : elle voulait, prétendaient les autres religieuses, passer pour une sainte, elle qui paraissait encore si éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit dans les couvents. Elle avait très probablement, dès cette époque, des commencements d’extases. En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait en elle des troubles physiques qui n’échappaient pas à ses compagnes et dont elle-même nous avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances étaient traitées de vaines simagrées, peut-être de comédies sacrilèges. D’autre part, ses confesseurs, à qui elle ne célait rien de ce qu’elle éprouvait, s’épouvantaient de son exaltation et surtout de la disproportion qu’il y avait, prétendaient-ils, entre les faveurs reçues et la médiocre vertu de leur pénitente. Si ces faveurs étaient vraies, celle qui les recevait devait être parfaite. Or Thérèse ne l’était point, — et alors il y avait tout lieu de craindre que ces faveurs ne fussent purement imaginaires, ou, ce qui était pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, on sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait faire prendre au sérieux les grâces qu’elle osait avouer.
On comprend dès lors que cela finit par devenir pour elle un véritable tourment. La sainteté n’était plus seulement une incommodité, mais un supplice de tous les instants. On suspectait sa sincérité, — et cette idée seule était une torture pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie pas que je force ici les termes. Elle nous le dit expressément : « L’âme que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du monde. Et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien et de les contraindre par ses murmures à devenir meilleurs. Je dis qu’il faut plus de courage, quand on n’est pas parfait, pour s’engager dans le chemin de la perfection, que pour subir un martyre immédiat… A entendre les gens du monde, l’aspirant à la perfection ne devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer comme les autres. Plus ils estiment ces âmes, plus ils oublient qu’elles sont toujours unies à un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu’elles vivent sur cette terre, que, d’ailleurs, elles dominent de si haut. Il faut donc à celles-ci, comme je le disais, un grand courage… »
Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le blâme du monde : c’est d’en arriver à se défier de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces d’oraison. Les soupçons de ses confesseurs joints aux scrupules de sa propre conscience finirent par la jeter dans un trouble affreux : « Comme, en ce temps-là, dit-elle, des femmes avaient été victimes de grandes illusions et de tromperies ourdies par le démon, je commençai à craindre, d’autant plus grandes étaient les délices et la suavité que j’éprouvais, et, très souvent, sans pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais en moi la plus grande certitude que c’était Dieu, spécialement quand j’étais en oraison, et je voyais que je sortais de là meilleure et plus forte. Mais m’arrivait-il de détourner un peu mon esprit, je retombais dans les craintes… » Elle savait, en effet, par expérience, que l’action satanique revêt les formes les plus spécieuses, — qu’elle excelle à imiter et à déformer l’œuvre de Dieu. Il ne se produit pas une idée élevée et salutaire, un type éminent de sainteté qui ne provoque immédiatement sa caricature, de sorte que les esprits superficiels ou grossiers confondent perpétuellement l’original et la contrefaçon grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne pensée, pas un bon mouvement qui ne tende à se dépraver par l’exagération, ou par une déviation insensible et perfide. Ce qui paraît surtout avoir tourmenté Thérèse, en ce moment, c’est qu’elle goûtait une grande joie dans l’oraison de quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée de l’entendement : cela l’amenait peu à peu à négliger la méditation, puisqu’elle éprouvait de telles délices à ne pas exercer son esprit. Mais alors n’était-ce point un piège du démon pour l’empêcher de méditer sur la Rédemption et par conséquent sur la Passion du Christ ?… »
En proie à ces inquiétudes, elle résolut de changer de confesseur. Elle voyait bien que ses confesseurs habituels ne comprenaient rien à son trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait pas être une pénitente très commode. Non seulement elle effrayait et scandalisait ses malheureux directeurs spirituels par l’étrangeté de ses révélations, mais elle les soumettait à une gymnastique harassante pour essayer seulement de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités de pensée et de sentiment. Elle les obligeait à repasser leur cours ou leurs auteurs, à consulter les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra nous raconte qu’un jour, à Salamanque, le Père Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, lui aurait dit : « Tous ces livres-là, j’ai dû les lire pour pouvoir comprendre la Mère Thérèse de Jésus ! »
Ayant donc usé sans grand profit, du moins immédiat, un nombre considérable de directeurs de conscience, elle conçut le projet de s’adresser aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors dans tout son prestige de nouveauté. Ces Pères venaient justement de fonder, à Avila, une maison d’éducation, qui prit le nom de Collège de Saint-Gil et qui était dirigé par le Père Jean de Padranos et par le Père Ferdinand Alvarez del Aguila : « Sans connaître aucun de ces religieux, dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je savais leur genre de vie et d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir : ce qui me faisait craindre davantage. Car traiter avec eux et être ce que j’étais me semblait quelque chose de bien ardu… » Pure coquetterie d’humilité, si l’on ose dire ! Au fond, Thérèse sentait en elle le même esprit qui animait la Compagnie à ses débuts. Elle devinait dans les fils spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément ses vrais directeurs de conscience, mais ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa vie nouvelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle se rappelle ses premières relations avec eux, elle s’écrie, pleine de reconnaissance : « C’est la Compagnie qui m’a élevée et qui m’a donné l’être. »
Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, ayant déjà une petite célébrité locale, au moins dans le monde dévot d’Avila, attend-elle que les Pères fassent le premier pas. La grande raison qu’elle avoue et qui semble bien avoir été déterminante, c’est la conviction de son indignité. Dès cette époque elle commence à passer pour une sainte, — et elle va être obligée de révéler à un confesseur jésuite, — un de ces jeunes religieux si austères et si savants, — les imperfections de sa conduite : car, dit-elle, « j’avais toujours certaines affections pour des choses qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, suffisaient pour tout détruire. »
Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en finir avec ses hésitations, elle prend un moyen terme. Elle se décide à s’adresser à un prêtre qui avait, dans Avila, une grande réputation de piété et de vertu : c’était maître Gaspar Daza, qui exerçait, en effet, une réelle influence par ses œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et soupçonneux, commença par traiter fort rudement cette carmélite mécontente de ses confesseurs. Il trouvait sans doute qu’elle faisait un peu trop parler d’elle. Arriva-t-il jamais à la bien comprendre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que, après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir fort cruellement, il devint par la suite un de ses plus chauds partisans et même un de ses disciples les plus fidèles.
Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire d’un ami commun, qui était aussi un allié de sa famille, un gentilhomme avilais, qu’elle appelle « ce saint cavalier », — François de Salcedo, « personnage d’une éminente vertu et d’une vie exemplaire ». Gaspar Daza, sollicité par lui d’être le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant ses nombreuses occupations. En réalité, il redoutait beaucoup une telle pénitente. Mais il ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit demander par François de Salcedo. Maître Daza, l’ayant écoutée, tomba dans la même méprise que les confesseurs de la Sainte. Étonné des grâces qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa une vertu très supérieure à celle qu’elle possédait alors. Et, là-dessus, il la somma tout d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les plus légères offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, « si j’étais en avance par les grâces divines, j’étais tout à fait au début par les vertus et la mortification… » C’était lui demander beaucoup plus qu’elle ne pouvait donner et surtout vouloir accomplir immédiatement une réforme qui exigeait beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode expéditive et quelque peu brutale désespéra Thérèse.
Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, avec une vague confiance, vers François de Salcedo, ce « saint cavalier », ce hidalgo si homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper d’elle, à lui enseigner petit à petit ces vertus de mortification auxquelles un Gaspar Daza, en rude manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. Ils eurent, au parloir du couvent, un certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse prit grand plaisir, — à tel point que, les jours où elle ne recevait pas sa visite, elle en était peinée. Dans son avidité de trouver quelque secours spirituel, elle se raccrochait à toutes les branches de salut qui s’offraient. Elle désirait aussi avoir auprès d’elle des amis : ç’a été la grande préoccupation de sa vie. On comprendra bientôt comment et pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle s’affectionnait déjà à François de Salcedo : « Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si grand amour qu’il n’y avait pas pour moi de plus grand délassement que les jours où je le voyais, encore qu’ils fussent rares. »
Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son âme, François de Salcedo fut d’avis que les grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec une vie sinon frivole, du moins pleine de légers manquements. N’y avait-il pas là quelque artifice du démon ?… et, pour s’en éclaircir, il l’interrogea minutieusement sur ce qu’elle éprouvait dans l’oraison. Thérèse fut incapable de le lui définir avec précision. Alors, dit-elle, « je lus des livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur mon oraison. » C’est ainsi qu’ayant mis la main sur un ouvrage mystique, le Chemin de la Montagne, par un Franciscain, François de Laredo, — elle crut y découvrir la description exacte de ses propres états. Elle chargea le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au redoutable Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était prête à abandonner l’oraison si tous deux le jugeaient nécessaire.
A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer les errements des confesseurs qui jettent inconsidérément le trouble dans les âmes de leurs pénitents, qui paralysent tous leurs élans, en leur montrant partout l’action démoniaque : procédés inhumains surtout avec les femmes, qui sont des êtres de faiblesse, accessibles aux pires suggestions. Une autre chose déplorable, c’est l’indiscrétion, sans doute non volontaire, mais fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs de conscience. Ils ne prennent pas assez de précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces états finissent par se divulguer. Sainte Thérèse déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de ces indiscrétions, comme du manque de tact et de l’esprit timoré de ses confesseurs : « Si Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si timide. Avec les maux de cœur dont je souffrais, je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très malade… »
Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne la pureté des intentions de ces directeurs maladroits. C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance en François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. Ces deux hommes de bien lui conseillèrent de mettre par écrit une confession générale de toute sa vie et de la leur envoyer, en même temps que les passages du livre où elle reconnaissait une description véridique de ce qu’elle ressentait dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent avec soin ces documents, et, après mûre délibération, prononcèrent que les prétendues grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient d’origine démoniaque. Là-dessus, ils lui conseillèrent de recourir à un religieux de la Compagnie de Jésus, — homme expérimenté dans les voies spirituelles, — et de lui soumettre, à lui aussi, une confession générale de toute sa vie. D’après eux, elle était en grand danger.
On juge de l’épouvante et des angoisses de la malheureuse Sainte, après une telle consultation suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus que trembler et se lamenter, passant ses journées dans les larmes. Enfin, comme elle s’était réfugiée dans son oratoire, elle tombe sur ce verset de saint Paul : « Dieu est très fidèle : jamais il ne permet que ceux qui l’aiment soient trompés par le Démon. » Grande consolation pour celle qui se croyait en butte à de perpétuelles obsessions sataniques : elle se mit, avec plus de cœur, à préparer encore une fois sa confession générale.
Il fut décidé, sans doute de concert avec François de Salcedo et maître Gaspar Daza, qu’elle se confesserait à un Père Jésuite, du collège de Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, « religieux d’un âge peu avancé, dit Ribéra, mais d’une vie exemplaire et d’une rare prudence ».
Ce changement de confesseur fut toute une affaire pour Thérèse. On en jasait à l’Incarnation. Les autres religieuses se demandaient pourquoi ce changement. Si elle changeait de confesseur, c’était donc qu’elle voulait changer de vie ? Elle se préparait décidément à devenir une sainte ?… Les commérages et les critiques allaient leur train. Aussi la pauvre pénitente fit-elle tout ce qu’elle put pour cacher ses relations nouvelles avec le Père de Padranos, — un Jésuite, un religieux appartenant à un ordre qui avait une si grande réputation de science et de sainteté ! Elle le convoqua secrètement au parloir, en essayant d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. Vaine précaution ! Juste au moment où le Père se présentait à la porte, une religieuse, comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa d’en clabauder dans tout le couvent. Ce fut une risée générale contre celle qui ne voulait pas faire comme les autres, qui se choisissait des directeurs à sa guise…
Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père de Padranos devint pendant quelque temps le confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu sa confession générale et l’avoir interrogée sur les faveurs surnaturelles dont elle se disait l’objet, le jeune Jésuite vit clair là où les deux hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que les « crimes » dont s’accusait sa pénitente n’étaient que l’expression d’une conscience trop scrupuleuse et d’une très sincère, quoique excessive humilité. Par conséquent, il n’y avait pas entre les grâces reçues et l’état de son âme la contradiction qui épouvantait les deux censeurs. Ces grâces lui paraissant réelles, il rassura Thérèse, lui affirma qu’elles venaient de Dieu, mais il ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui était la mortification (sans doute dans les plus petites choses, où Thérèse éprouvait quelque répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait été sur le point de s’y résoudre après ses conférences avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était l’oraison mentale qu’il lui prescrivait, — selon la méthode des Exercitia de saint Ignace : chaque jour, elle prendrait pour sujet de méditation un des épisodes de la Passion, ou un des mystères de la vie du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât qu’à « la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur », qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. Enfin qu’elle résistât de toutes ses forces, — du moins jusqu’à nouvel avis, — « aux recueillements et aux douceurs spirituelles ».
Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le ravissement. Il lui semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de ce jeune religieux : « Quelle grande chose que de comprendre une âme ! » Et, en effet, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile au monde : pénétrer dans l’âme d’autrui suppose à la fois une telle abnégation, un tel oubli de soi et une telle intelligence ! Un véritable directeur de conscience est un être supérieur, une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui arriva de rencontrer une de ces créatures privilégiées, et la vénération qu’elle leur témoigne. Le grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le Père de Padranos avait reconnu la marque divine dans ses états mystiques. Ainsi elle pouvait avoir confiance ! Elle n’était pas trompée par les prestiges du Malin !… « Il me laissa, dit-elle, consolée et pleine de courage. »
Désormais, elle se sentait prête à accepter toutes les mortifications. Il lui semblait qu’il n’y avait plus rien qu’elle n’eût la force d’accomplir.
Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant de suivre les prescriptions de son confesseur et résistant de tout son pouvoir aux grâces que Dieu lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus austère et aussi plus étrange, à l’extérieur : ce qui excitait davantage le blâme et les moqueries de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à un autre genre de mortification. Mais, plus elle résistait « aux grâces de recueillement et aux douceurs spirituelles », plus Dieu l’en comblait, comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était « toute en sa main… » Malgré elle, elle entrait dans cet état de quiétude où elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des délices inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à rien d’ici-bas, attouchement ineffable qui lui faisait deviner une Présence toute proche : c’est ce qu’elle appelle des « goûts », — des goûts de Dieu, — véritable prélibation des hauts états mystiques où elle ne va pas tarder à parvenir. Il importe extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers phénomènes mystiques expérimentés par sainte Thérèse sont involontaires : elle a beau y résister de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. Ce n’est pas le résultat de la suggestion où de l’entraînement. Tout ce qu’elle a pu faire par ces moyens dépendant de sa volonté, nous le savons : vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée malade et désespérée. Le Visiteur tient à montrer qu’il ne vient que lorsqu’il le veut bien, — et qu’après qu’on s’est donné entièrement à lui. Thérèse va toucher bientôt à cette perfection du sacrifice. Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela que ni des efforts persévérants, ni des états morbides bien caractérisés ne peuvent produire les états dont il est question ici : il y faut avec une très exceptionnelle disposition d’âme, un impondérable et un imprévisible qui échappent à nos modes ordinaires d’investigation.
Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage fit un court séjour à Avila : François Borgia, duc de Candie, entré, après une conversion retentissante, dans la Compagnie de Jésus et nommé par saint Ignace Commissaire général pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête avec Charles-Quint, retiré depuis peu au monastère des Hyéronimites, pour s’y préparer à la mort. A la demande de François de Salcedo et du Père de Padranos, le confesseur de Thérèse, celui qui était déjà saint François Borgia consentit à accorder une audience à cette religieuse qui commençait à causer tant de scandale dans la ville, — et qui, elle aussi, allait être bientôt une sainte. Il y a, dans cette rencontre fortuite de deux personnages encore inégalement illustres, quelque chose qui réclame l’attention. Qu’au sortir de cet auguste entretien avec le tout-puissant Empereur qui, du fond de son couvent, faisait toujours trembler la chrétienté, le noble Jésuite se soit arrêté pour écouter une petite religieuse calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement négligeable. La confession de ce potentat, qui allait mourir, après avoir mis l’Europe à feu et à sang, n’avait donc pas plus d’importance, aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une pauvre carmélite obstinée à son labeur obscur de perfection intime, — ce qu’elle appelle elle-même son travail de fourmi ! Ce saint religieux eut peut-être alors le pressentiment prophétique de la destinée de Thérèse. Destin plus qu’impérial : cette femmelette allait accomplir une œuvre de rénovation capable de contre-balancer l’œuvre de salut politique initiée par le grand Empereur. Que dis-je ? Elle allait se substituer à lui. En effet, bien plus que par les armées de Charles-Quint et de Philippe II, le catholicisme fut, en partie, sauvé et régénéré par l’action silencieuse et providentielle de Thérèse d’Avila…
Le Commissaire général de la Compagnie de Jésus consentit donc à s’entretenir avec elle. Comme elle avait fait avec le Père de Padranos, elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint n’eut pas de peine à deviner cette âme. Il la rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce qu’elle éprouvait « venait de Dieu ». Enfin il l’engagea à ne pas résister davantage aux grâces d’oraison. C’était, littéralement, le paradis rouvert pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir goûter en toute sûreté de conscience, ces délices spirituelles, où d’autres avaient voulu lui faire voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un homme de haute science et de haute vertu, qui la poussait dans cette voie, qui l’assurait que ces états d’oraison dont elle parlait étaient très possibles et que lui-même y était souvent élevé ! On comprend la joie profonde et le réconfort qu’elle en ressentit.
Mais bientôt après le passage de celui qu’elle appelle « le Père François », son confesseur, le Père Jean de Padranos dut quitter la ville. Le religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas avoir donné toute satisfaction à sa pénitente : on sait combien Thérèse était difficile pour ses directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause, elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, doña Guiomar d’Ulloa, « veuve de grande naissance » et personne d’oraison, qui l’exhorta à recourir à son propre directeur, le père Balthasar Alvarez, Père-ministre du Collège de Saint-Gil.
Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et fermeté, lui prescrivit de plus en plus la mortification et, par exemple, de renoncer à certaines amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles elle était excessivement attachée : c’était, si l’on peut dire, son véniel péché d’habitude. La lutte, nous l’avons vu, durait depuis très longtemps. Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à s’imposer ce suprême sacrifice. D’abord, sa conscience, après ses directeurs, lui certifiait que ces attachements n’avaient rien de coupable. Et, comme toujours, elle avait peur de faire de la peine, de se donner les apparences de l’ingratitude, de la légèreté capricieuse, en rompant, sans raison sérieuse, avec des amis qui l’aimaient beaucoup. C’est alors que, pour en finir avec ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez lui ordonna de recommander la chose à Dieu, durant quelques jours et de réciter le Veni, Creator, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait faire… Mais laissons-la parler elle-même en cette grave question !…
« Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps en oraison, suppliant le Seigneur de m’aider à le contenter en tout, je commençai l’hymne et, pendant que je la disais, il me vint un ravissement si subit qu’il me tira, pour ainsi dire, hors de moi-même : fait dont je ne pus absolument pas douter, car il fut très connu. C’était la première fois que le Seigneur me fit cette grâce des ravissements. J’entendis ces paroles : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges ! » Pour moi cela m’épouvanta extrêmement, parce que le mouvement de mon âme fut très violent et que c’est au plus profond de mon esprit que ces paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une grande crainte et, d’autre part, une grande consolation. Finalement, quand la crainte, causée, selon moi, par la nouveauté du fait, se fut dissipée, la consolation me resta. Et cela s’est parfaitement accompli : jamais plus je n’ai pu me fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour particulier si ce n’est avec des personnes qui, de toute certitude pour moi, ont elles-même l’amour de Dieu et sont zélées pour le servir… »
Instantanément, elle se sentit la force de rompre ces liaisons trop chères, — et il paraît que les froissements, dont Thérèse s’effrayait d’avance, furent épargnés à la personne amie : au contraire, « ce fut, dit-elle, un réel profit pour cette personne que de voir en moi une pareille détermination. »
Cette histoire de rupture peut paraître, à première vue, un bien mince événement. Mais ce serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en général, les âmes de solitaires, que d’en juger ainsi. Elle nous répète avec insistance qu’elle eut la plus grande peine à se détacher de ses amis, surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son confesseur n’espérait plus qu’en l’aide de Dieu, et elle-même, après des luttes sans fin, avait fini par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela se fit en un instant : « Le Seigneur, dit-elle, me donna la liberté et la force pour en venir à bout. » Pour bien comprendre ce douloureux combat où la malheureuse se débattit si longtemps, il faut se représenter l’effrayante solitude d’âme où elle vivait dans ce couvent de l’Incarnation, pourtant si peuplé, — et aussi sa longue détresse qui alternait avec de brèves consolations. Pendant ces vingt ans qu’elle vient de vivre, au milieu de compagnes qu’elle sent indifférentes, ou même hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la conduire, ces consolations étaient rares. Quel désert de stérilité, de monotonie, et, osons le dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine qu’elle éprouvait, au début, à se recueillir dans l’oraison, son impatience d’en finir avec un exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, et, pour reprendre ses propres paroles, d’entendre l’horloge sonner sa délivrance. On conçoit qu’alors les plus humbles amitiés lui aient été un réconfort, surtout les amitiés spirituelles, où, de concert, on s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. Thérèse n’en a guère connu d’autres. Mais, insuffisamment détachée des affections sensibles, elle y mêlait encore trop de son cœur, — ce cœur qui, pourtant, voulait être tout à Dieu : d’où la lutte finale.
Elle vient de triompher : cela est certain, cela est définitif. Et pourtant elle aura toujours des amis. Cette âme enthousiaste et débordante de charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce seront moins des amis que des compagnons d’exaltation ou des ministres de son œuvre, des collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu écrire tout un traité sur l’amitié telle qu’elle la conçoit. Car, il faut le répéter, elle n’y renonça jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, c’est l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est une âme qui l’entraîne vers un plus grand amour de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre !… « O mon Jésus, que ne peut faire une âme embrasée de votre amour ! Quelle estime ne devons-nous pas avoir pour elle et quelles supplications adresser au Seigneur pour qu’il nous la laisse en cette vie ! Quand on a le même amour, c’est derrière des âmes comme celles-là qu’on devrait marcher, s’il était possible. C’est une grande chose pour un malade que d’en trouver un autre blessé du même mal. Quelle consolation de voir qu’il n’est pas seul ! Ils s’aident beaucoup à souffrir et à mériter. Ils s’appuient mutuellement, comme gens déterminés à risquer mille vies pour Dieu et ils souhaitent que s’offre l’occasion de la perdre. Ils sont comme des soldats qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent qu’il y ait la guerre, car ils comprennent qu’ils ne le peuvent que par elle. Souffrir, c’est leur métier !… » Souffrir et aimer ensemble, voilà donc le fond de cette amitié mystique.
Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est arrivée à épurer cette amitié de tout élément humain. Y arrive-t-on jamais complètement ? Sans cesse elle aura la crainte de se tromper sur les élans de son cœur, de mêler encore à ses affections quelque chose de sensible. Il faudra que son divin Maître la rassure : « Ma fille, si un malade en danger de mort se voyait guéri par un médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur et de ne point l’aimer. Qu’aurais-tu fait sans le secours de ces personnes ? La conversation des bons ne nuit point. Aie soin seulement que tes paroles soient pesées et saintes. Avec cette précaution, continue de traiter avec eux. Loin de t’apporter aucun dommage, leurs entretiens seront très utiles à ton âme !… »
Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour le plus grand amour et le plus grand service de Dieu ! Plus d’inclinations particulières et toujours un peu troubles et dangereuses ! Il faut faire table rase de tout cela, arracher de son cœur tous ces vains sentiments qui n’ont pas immédiatement Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, condition des grâces qui vont lui être prodiguées, elle a fini par y consentir après une véritable agonie : ç’a été le grand combat. Mais elle n’est pas encore, tant s’en faut, au terme de ses peines…
III THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS
L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait être grande dans Avila, ne pouvait faire cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies dont Thérèse était l’objet. Au couvent de l’Incarnation, le scandale continuait. Les religieuses glosaient sur le cas singulier de leur compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et de folie. Elles épiaient avec malveillance les manifestations physiques de ses extases, surveillaient ses agissements et ses moindres démarches. Des personnes zélées, dévots et dévotes, laïques et gens d’église, confesseurs et théologiens l’attaquaient publiquement et la dénonçaient. Cela devenait une affaire très grave.
Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, dont ses directeurs n’avaient aucune idée, elle prétendait aussi entendre des voix surnaturelles, — sans toutefois les ouïr proprement de ses oreilles, mais d’une façon mystérieuse que ses explications rendaient plus mystérieuse encore. Sans nul doute elle avait confié au Père Balthasar Alvarez les paroles qu’elle avait perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle récitait les premières strophes du Veni Creator : « Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges ! » Le confesseur, frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant à l’admettre, en avait conféré avec des hommes doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le fait. De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis de Thérèse en prenaient prétexte pour espionner de plus près sa conduite et interpréter dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses propos. Continuellement les dénonciateurs faisaient la navette entre l’Incarnation et le Collège des Jésuites. On essayait surtout d’exciter le Père Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.
Ce religieux, qui la connaissait, la défendait loyalement, et, en somme, avec fermeté, quelles que fussent ses concessions à l’opinion publique. Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs et les détracteurs de Thérèse, personnages considérés dans la ville et dans la région. Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement rassuré sur un cas aussi singulier. Il reconnaissait bien que les intentions de Thérèse étaient pures et son orthodoxie parfaite ; il croyait que les grâces reçues par elle venaient de Dieu. Et toutefois elle pouvait être trompée ou bien par le Démon, ou bien par son propre désir de l’union mystique. Il se défiait surtout de son extraordinaire ferveur d’âme, de cette espèce d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et qui, plus tard, lui dictera de véritables poèmes, de tant d’audace jointe à une si réelle humilité, enfin de son appétit des « grandes choses », comme elle disait. C’est pourquoi il essayait de la calmer, en lui imposant toute espèce de disciplines gênantes. Il contrariait ses élans ou les tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, l’empêchait même de communier, parce que c’était surtout après la communion que Thérèse était prise d’extase ou de ravissement. Il lui défendait de se recueillir dans la solitude, lui répétant sans cesse qu’elle devait se défier d’elle-même, qu’elle devait « se faire mourir à elle-même ». Il poussait si loin cette sévérité que, plus d’une fois, elle fut sur le point de le quitter. Mais, nous raconte Ribéra, « comme elle voyait clairement que c’était le zèle le plus pur qui le faisait agir de la sorte, elle s’affectionna beaucoup à lui. Plus tard elle me disait à moi-même, en riant : « Ce père de mon âme, quelque malgracieux qu’il soit pour moi, je l’aime cependant beaucoup… »
Le fait est que ces « voix » étaient quelque chose de bien extraordinaire. A Thérèse elle-même elles paraissaient un prodige tellement inouï que, d’abord, elle en fut épouvantée. Mais le premier émoi passé et dans sa peur d’être dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, avec tout son ferme bon sens et toute sa rigueur critique. Le phénomène s’étant reproduit maintes fois, étant devenu, en quelque sorte, normal pour elle, elle nous en donne finalement un véritable exposé théorique : « J’ai sur ce sujet, dit-elle, une grande expérience. Car, avec la crainte extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de deux ans. Et, maintenant encore, j’essaye quelquefois, mais sans grand succès… »
Ces paroles surnaturelles « sont parfaitement distinctes, mais elles ne s’ouïssent point par les oreilles du corps. Et toutefois elles s’entendent bien plus clairement que si elles étaient ouïes. S’efforcer de ne pas les entendre, en dépit de toutes les résistances, ne sert de rien. Ici-bas, quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons nous boucher les oreilles, ou détourner notre pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a beau entendre, on ne comprend pas. Au contraire, dans cette conversation que Dieu fait avec l’âme, il n’y a pas moyen d’échapper : malgré moi, ces paroles m’obligent à les écouter et l’entendement est si entier pour entendre ce que Dieu veut que nous entendions, qu’il est utile de vouloir ou de ne pas vouloir. »
Mais n’est-ce pas là une illusion ? Ces paroles qui s’imposent à notre attention et qui nous paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en réalité, la voix de notre conscience, un pur produit de notre esprit ?… Non ! dit Thérèse : il suffit, d’ailleurs, de nous interroger sincèrement à ce sujet. Nous savons parfaitement quand c’est nous qui nous parlons à nous-mêmes. Nous reconnaissons notre propre voix et l’œuvre de notre propre esprit : « Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit clairement que c’est lui qui les ordonne et qui les profère. » Dans ce cas encore, nous pouvons nous taire, s’il nous plaît, comme une personne qui parle peut se taire. Lorsque c’est Dieu qui parle, il nous est impossible de nous dérober à sa parole et de ne pas l’entendre : « Il y a donc, à mon avis, entre les paroles venant de nous et celles venant de Dieu, la différence qui se trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins… » Ainsi, ces paroles intérieures et surnaturelles se distinguent d’abord à ce signe qu’elles sont subies, involontaires et qu’elles nous paraissent nettement étrangères à nous.
D’autre part, elles sont prononcées pendant l’extase, c’est-à-dire lorsque toutes les puissances de l’âme sont suspendues, mémoire, imagination, entendement et volonté, — par conséquent lorsque ces puissances ne peuvent produire en nous aucun mouvement, aucune idée. Toutefois, ce n’est pas au point culminant de l’extase que ces paroles sont prononcées, c’est dans la seconde période, lorsque les puissances commencent à revenir à elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir ou de raisonner : elles peuvent percevoir une parole étrangère, voilà tout. Mais il faut, du moins, qu’elles soient capables de ce moindre effort.
Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait les arguments des modernes théoriciens du subconscient, elle ne se borne pas à affirmer que ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou de la volonté conscientes. Elles pourraient, en effet, nous dit-on, dans ce sommeil de toutes les puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des profondeurs de l’inconscient. Mais, au lieu d’être des larves d’idées, de vagues fantômes, sans cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans les rêves, ces révélations intérieures ont une clarté, une netteté, qui s’imposent à l’esprit. Bien plus, « elles ont l’air de sortir de la bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir, — ce qui est même une comparaison trop basse. Ces paroles, en effet, traînent quelquefois une telle majesté avec elles que, sans même considérer celui qui les dit, elles nous font trembler si elles sont de réprimande, et, si elles sont d’amour, elles font que nous nous fondons d’amour. Et, comme je l’ai dit, ce sont des choses qui étaient très loin de notre mémoire, et ce sont, formulées en un instant, des pensées si grandes qu’il aurait fallu beaucoup de temps pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît absolument impossible d’ignorer alors que ce ne sont pas là des choses fabriquées par nous et tirées de notre fonds. » En définitive, la marque de ces révélations outre leur caractère essentiel d’extériorité, c’est leur originalité transcendante. Elles ne peuvent se comparer aux inspirations du génie, puisque celui qui les reçoit les sait extérieures à lui. Et, d’autre part, ce ne sont pas de vagues réminiscences, des échos affaiblis de notre propre pensée : c’est quelque chose de neuf, de jeune, quelque chose qui vient de naître, qui jaillit des hauteurs ou des profondeurs, — et qui est éblouissant, qui porte un caractère de majesté, de science, d’autorité et, avec cela, un caractère d’amour à quoi l’on ne résiste point.
Autres différences entre ces paroles surnaturelles et celles qui viennent de notre esprit, c’est que ces dernières s’effacent rapidement, sans laisser de traces, tandis que les autres se gravent si profondément dans la mémoire qu’elles sont à jamais inoubliables et qu’enfin elles produisent dans l’âme des effets durables : un véritable renouvellement intérieur, ou un zèle d’apostolat, une ardeur de charité encore inconnus de celui qui les éprouve…
Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup plus tard à sainte Thérèse. Il lui fallut des expériences et des comparaisons répétées pour formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, dans tout l’émoi et l’épouvante du prodige, elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur, le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement que ces faveurs insignes étaient réelles et qu’elles venaient de Dieu. Cependant, comme il se défiait de son jugement et peut-être d’une partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait celle-ci à soumettre son cas aux docteurs de la ville : « Sur son ordre, dit Thérèse, je communiquais aussi de temps en temps avec quelques grands serviteurs de Dieu, auxquels, à juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne fusse trompée par le Démon n’en devenait que plus vive. Je le craignais extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison : car, lorsque je m’y trouvais et que le Seigneur me faisait quelque grâce, tout de suite j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, au nombre de cinq ou six, je crois, pour délibérer sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que tous avaient décidé que c’était le Démon, — que je devais m’abstenir de communier souvent, prendre soin de me divertir et éviter la solitude. Moi qui étais extrêmement craintive, comme je l’ai dit, qui, de plus, souffrais de maux de cœur, il m’arrivait souvent de ne pas oser rester seule dans une chambre, en plein jour. Et comme je voyais tant de personnes affirmer une chose que, pourtant, je ne pouvais croire, cela me donna les plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité : car tous, sans comparaison, étaient de meilleure vie que moi et lettrés : alors, quelle raison de ne pas les croire ? Je m’efforçais, tant que je pouvais, de m’en convaincre, je pensais à ma vie misérable et que, par conséquent, ils devaient dire la vérité… »
Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est qu’on lui opposait une autre pieuse personne, la Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait dans Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant cette religieuse exemplaire était parvenue à la perfection par les voies ordinaires. Elle ignorait les états mystiques et les révélations particulières dont Thérèse se prévalait. De là à accuser celle-ci d’extravagance et même d’imposture, il n’y avait qu’un pas. Il y a tout lieu de croire que les pires calomnies assaillaient la pauvre carmélite, qui se voyait abandonnée même de son directeur de conscience. On juge, d’après cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors : elle se sentait sombrer dans le désespoir et la terreur de la damnation…
« Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette extrémité d’affliction et j’entrai dans un oratoire, après avoir passé de longs jours sans communier, après avoir renoncé à la solitude qui était toute ma consolation, sans personne à qui parler, car tous étaient contre moi… Quant à moi je ne pouvais me consoler à la pensée que, tant de fois, le Démon allait me parler, — qu’une telle chose était possible. Car, j’avais beau ne plus me réserver d’heures de solitude pour l’oraison, le Seigneur me faisait entrer en recueillement au milieu même des conversations, et sans que je pusse m’y soustraire. Il me disait ce qu’Il jugeait à propos, et, malgré moi, il me fallait bien L’ouïr… Étant donc seule dans cet oratoire, sans personne sur qui pouvoir me décharger de ma peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par la tribulation, mourante de peur d’être trompée par le Démon, toute bouleversée et rompue de fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, jamais, ce me semble, cette affliction où je m’étais vue maintes fois, n’était arrivée à une pareille acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, sinon que le Seigneur me laissait souffrir, dans l’épouvante de mille dangers… Or, comme j’étais dans ce grand accablement, — et quoique, à cette époque-là, je n’eusse pas encore commencé à avoir des visions, — ces seules paroles suffirent pour me réconforter et pour m’apaiser jusqu’au fond de l’âme : « N’aie pas peur, ma fille ! C’est Moi ! Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien !… Et voilà qu’à ces seules paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au triste état de mon âme succéda soudain la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière : en un instant, j’avais été si complètement changée que j’aurais hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de Dieu… »
Subitement, cette tempête qui durait depuis tant de jours s’était apaisée. Tout de suite, sans la moindre hésitation, Thérèse eut la certitude que le Seigneur était là, que c’était Lui qui parlait, — et qu’ainsi jamais elle n’avait été trompée. Alors toute son âme se releva dans un élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses souffrances furent oubliées, ses craintes foulées aux pieds : « O mon Dieu, dit-elle, que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que tous les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi, moi je ne vous ferai pas défaut ! Ah ! je ne comprends plus ces craintes qui nous font dire : le démon, le démon ! quand nous pouvons dire : Dieu, Dieu ! et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient donc toutes ces terreurs ?… »
Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode ! Qu’on veuille bien l’examiner dans tous ses détails. La merveille, c’est ce redressement soudain dans une telle prostration et qui semblait ne devoir jamais finir. La merveille plus grande, c’est la certitude, l’adhésion immédiate de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole sublime, qu’elle ne peut prononcer, sans que son cœur se fonde de tendresse et ne s’anéantisse d’adoration : « Ma fille, c’est Moi ! » Qu’on y songe une minute ! Qu’on songe à la ferme raison, à l’humilité volontaire de cette pauvre carmélite, à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, à sa crainte d’être dupe, et de se damner, crainte qui, en ce moment même, était à l’état aigu ! Et pourtant elle n’hésite pas ! Elle croit la Voix mystérieuse qui lui dit : « Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien ! » Quel être que celle qui est sûre d’avoir entendu cela ! Comme on conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire qui s’échappe de ses lèvres ! A présent, que lui importent les doctes, les confesseurs, les maîtres de la terre, le monde entier ! Tout cela est sous ses pieds : « Le Seigneur a regardé l’humilité de sa servante et Celui qui est puissant a fait en elle de grandes choses… » Il en fera de plus grandes encore. Dans un tressaillement de tout son être, la triste affligée en a, dès cette minute, le pressentiment : elle n’est plus Thérèse de Ahumada, elle est désormais Thérèse de Jésus.