DEUXIÈME PARTIE LE DIFFICILE CHEMIN DE PERFECTION (continued 2)
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Cette prétention de concilier Dieu et le monde, c’est, semble-t-il, la grande raison de la longue attente de Thérèse au seuil de la vie mystique et, en somme, de son échec dans ses premières tentatives d’oraison. Qu’elle ait été impropre à « discourir avec l’entendement », nous ne l’admettons qu’en faisant la part de l’extrême modestie de la Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle absolu à son progrès dans la voie spirituelle. Elle nous a répété assez souvent que Dieu se plaît à brûler les étapes et que la méditation peut être inutile à celui qui reçoit la grâce de quiétude ou d’union. Donc la principale raison de son échec, aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son oraison était imparfaite, à cause des dispositions d’âme qu’elle y apportait : elle tenait encore trop au monde et ne pouvait se résoudre à rompre avec lui.
Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette « mondanité ». Je me demande dans quels parloirs avaient lieu ces réceptions et ces entretiens dont Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux que l’on montre, aujourd’hui, au couvent de l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, sont des lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, où l’on ne peut méditer que sur l’enfer et les peines éternelles, à tout le moins sur l’horreur du monde. En tout cas, nous savons que les conversations de la Carmélite avec ses amis du dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les sujets les plus élevés. La mondanité pouvait entourer Thérèse et la tenter : elle-même s’en préservait autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de religieuses de ce monastère si peuplé n’avaient pas une conduite absolument exemplaire, il y en avait beaucoup d’autres, — et Thérèse leur rend justice, — qui menaient une vie toute sainte. Mais, même si celle de Thérèse eût été parfaite, si elle eût acquis, dès ce temps-là, et pratiqué toutes les vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle reçût les grâces d’oraison. Elle ne cesse de répéter que Dieu les accorde à qui Il lui plaît, voire à des pécheurs, au milieu même de leurs égarements : toutes les pénitences du monde, toutes les pratiques pieuses, toutes les vertus imaginables, les désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien : les grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si nous pouvons nous y préparer, ne dépendent aucunement de nous. Pour arriver aux états sublimes où Thérèse parvint dans la seconde moitié de sa vie, la volonté humaine est impuissante : il faut que Quelqu’un intervienne. Et Celui-là choisit son heure, en dehors de toute prévision. Il surgit brusquement, comme un voleur…
Il importe de préciser tout cela et de le mettre dans une lumière bien nette pour juger à leur valeur les explications des théoriciens du subconscient, pour qui les états mystiques ne sont que le résultat d’un long entraînement et d’une auto-suggestion persévérante. Nous venons de voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement qui a duré vingt années, et la volonté la plus pressante et la plus avide du miracle n’ont abouti à rien.
Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette absence inexorable de l’Aimé, ce fut le grand drame de la vie de Thérèse pendant ces années obscures. Évidemment, on ne peut concevoir une si longue période de médiocrité, comme un perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir. Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors maintes consolations. Mais ce fut quelque chose de pis que la détresse tragique, que la crise où l’on croit avoir touché les dernières limites de la souffrance : ce fut l’enlisement dans la vie ordinaire, dans l’ornière de ce qu’elle a nommé « le chemin le plus bas de la perfection ». Or, tandis qu’elle se complaît dans ce relâchement, ou qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre Dieu et le monde, les années passent. Elle en constate la fuite avec terreur : que de temps perdu ! (Elle le croit du moins : elle se rendra compte plus tard que cette préparation, même imparfaite, n’a pas été inutile.) Mais les années s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a trente ans, quarante ans, — et le grand Bonheur espéré est toujours insaisissable ! L’Aimé, Celui qu’elle a pu entrevoir quelquefois, dans un ravissement de tout son être, — comme il tarde à paraître !… Alors, elle est prise de peur. Elle se dit qu’elle va manquer sa vie, que tous ses efforts ne servent de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire contre cela. Quelle amertume ! Quelle épouvantable désillusion !… à moins que… à moins qu’un événement catastrophique ne se produise : la conversion, à laquelle elle aspire de toute son âme.
Nous voici tout près de cet événement, de cette crise suprême qui va briser les dernières attaches de Thérèse avec le monde. Enfin, après tant d’années de « bataille », comme elle dit, elle va se convertir, se retourner, — se retourner vers le sérieux de la vie, vers ce qu’elle sait être le seul Vrai et le seul Aimable…