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Sainte Thérèse

PREMIÈRE PARTIE LA VOCATION

Reading edition

C’est une grâce que Dieu m’a faite : je plaisais partout où je me trouvais, et ainsi j’étais très aimée.

(Vie de sainte Thérèse, I.)

I AVILA DES SAINTS

S’il y a un pays au monde qui ne ressemble pas à sainte Thérèse, c’est bien Avila, sa ville natale.

Voilà un beau démenti aux théories du dernier siècle sur l’influence des milieux : démenti partiel, nous l’allons voir, mais démenti tout de même, si l’on prend ces théories au pied de la lettre et dans un sens trop absolu et trop étroit. En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect de son pays d’origine. Elle-même paraît en avoir eu conscience. Parlant des persécutions qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la part de ses compatriotes, elle écrit dans une de ses lettres : « Ma patrie m’a traitée de telle sorte qu’on ne croirait pas que j’y suis née. » En réalité, il n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse et les gens d’Avila. Ce ne fut qu’un désaccord passager. Mais c’est le caractère de la ville qui ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons d’elle. Son paysage intérieur, si l’on ose dire, est fort différent du paysage d’Avila.

La physionomie de cette petite ville belliqueuse a quelque chose d’austère et de triste, voire d’un peu funèbre, et même, s’il faut tout avouer, d’un peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau couvent de Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques au temps de la plus grande splendeur dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui retienne. Les églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, Saint-André, qui offrent des parties curieuses, sont plutôt faites pour réjouir des archéologues. Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son sévère profil de forteresse, à l’ornementation rare et fruste. L’intérieur, avec ses lourdes arcatures romanes en grès rouge, même là où elles s’allègent en tournant au gothique, cet intérieur de sanctuaire est tout à fait dépourvu de suavité et de joie. Les anciens « palais » de l’aristocratie locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères quelquefois crénelés, sans autre décoration que d’énormes blasons en relief sur des surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures : petites fenêtres bardées de grilles conventuelles, dure carapace de maçonnerie, qui, par ses rugosités et ses aspérités, semble repousser tout ce qui vient du dehors. Si l’on se hasarde à passer le seuil on s’arrête tout de suite devant la noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs bancs grossiers adossés au mur, pour les laquais et les gens d’écurie, leur grand escalier enseveli sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà et là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en fer forgé. Rusticité et rudesse militaire, cela sent la caserne, la grange et la basse-cour. On s’étonne de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait sûrement autrefois.

Avec cela, de petites rues médiocres, qui aboutissent à une enceinte de murailles médiévales percées de neuf portes et munies, nous dit-on, de quatre-vingt-six tours. Cette robe de pierre contribue encore à l’impression perpétuelle de lapidation qu’on éprouve en se promenant dans Avila. Cela donne assurément un caractère très particulier à la ville. Mais c’est massif et dur à l’œil, sans rien des beautés architecturales qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, ou de la cité de Carcassonne. On aspire à s’évader de cette opprimante ceinture de pierre. Et il faut bien avouer que les échappées sur la campagne sont admirables, surtout par la Porte de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du Maréchal, qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. La première, au sud de l’enceinte, s’ouvre sur un grand paysage, un peu nu, un peu froid, mais assurément très beau. De la terrasse du Rastro, dont on a fait une petite promenade aux maigres ombrages, en avant des anciens remparts, à deux pas de la placette où s’élevait la maison natale de la Sainte, on jouit d’un horizon splendide. C’est cela sans doute qui a donné à la future fondatrice de tant de couvents son goût pour les « belles vues » et aussi pour les eaux courantes, car cet aride pays est arrosé par une vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de la terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où émergent quelques « fabriques » d’assez bon style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. Puis la rivière, qui serpente au fond de la vallée, le rio Adaja, enjambé par un vieux pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers minces comme des pinceaux, et, dans le lointain, derrière des ondulations de terrains aux tons âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une transparence opaline presque africaine : la Sierra de Malagon, la Sierra d’Avila, et, plus au Sud, la noire Sierra de Gredos…

Ce paysage castillan a certainement de la noblesse et de la grandeur. La vue opposée, celle du Nord, est fort belle aussi, à de certaines heures, le matin ou le soir. Quand on monte, au moment du crépuscule, vers la Porte du Maréchal, le cintre de la haute baie semble s’ouvrir en plein ciel. Cette arche lumineuse se détache sur un fond d’or et d’outremer. On franchit cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord d’un talus galeux, à l’herbe rare broutée par des chèvres et des brebis, et qui s’enfonce par une pente presque abrupte vers le vallon où se dresse encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie de l’Incarnation, le premier couvent de sainte Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs limpides. La campagne semble se recueillir pour la salutation angélique qui va monter de toutes les églises de la ville. De temps en temps, dans le grand silence, un tintement de clochette au cou un bélier. A perte de vue, de grises ondulations, auxquelles succèdent des défilés rocheux, hérissés de blocs erratiques, — toute cette région pierreuse et montagneuse, convulsée et tourmentée, qui emprisonne le regard du voyageur jusqu’aux environs de l’Escorial.

Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui rappelle la douceur et la joie thérésiennes. Si l’on veut absolument chercher des analogies entre certains paysages espagnols et certaines qualités du génie ou du style de sainte Thérèse, il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses étendues brûlées de soleil, que dominent les sierras neigeuses, peut-elle passer pour symbolique de la manière thérésienne tout au moins dans les effusions mystiques de la carmélite avilaise ou dans ses prières et ses élévations, qui ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire, avec une extrême chaleur d’accent. Mais son style habituel m’évoquerait plutôt le paysage tolédan.

Ses ancêtres paternels étaient probablement originaires de Tolède. Son arrière-grand-père se nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même a beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs séjours, pour ne pas dire qu’elle y a véritablement habité. Le climat lui convenait. Elle le trouvait « admirable », — moins froid que celui d’Avila et moins chaud que celui de Séville. Elle vante, dans une de ses lettres, la jolie vue qu’elle y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui plaisait à cause de cela. Bien qu’elle se plaigne fréquemment de la stérilité de la campagne environnante et de la difficulté du ravitaillement, elle se régale des coings et des confitures de Tolède et elle les célèbre volontiers. Il y avait, semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays et certains aspects de son âme ou de son esprit.

De fait, quand je lis ces petites phrases sans apprêt, nerveuses, élégantes dans leurs raccourcis et leurs brisures familières, ces phrases nettes qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et que colore, çà et là, une poussée d’émotion, un menu détail réaliste, — quand je songe à ce style inventé, qui sent son écrivain de race et qu’empreint une distinction patricienne, — je revois le très noble paysage que l’on embrasse du haut de l’étroite promenade qui surplombe le rempart, en sortant du Zocodover. La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela et sur les belles ordonnances architecturales de l’Hôpital Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme écailleux. Tout autour, des terrains d’un rouge passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces couleurs amorties, les blancs lumineux, les terres-de-sienne et les bruns ardents des maisons, sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de fraise brûlée. Par places, les roses-brique, les rouges antiques, les traits de minium qui soulignent les assises d’un vieux mur. Ces murs de Tolède ont une beauté spéciale. Un petit âne devant une muraille tolédane faite de cailloux en arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette tache d’un gris plombé devant cette grande surface éblouissante truitée d’or et de rose, c’est un cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, un peu éteintes par le soleil, le dôme oriental, largement étalé, de Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, les arrière-plans montagneux de la Véga, espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une route toute blanche, qui monte entre deux dépressions de collines et qui expire au bord du ciel…

Rien d’extraordinaire dans une vue comme celle-là : de belles lignes, des tons rares, si rares, que je n’en ai rencontré nulle part de semblables, ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. Pour caractériser cet ensemble, il me faut reprendre un mot employé plus haut pour le style de sainte Thérèse : la distinction, — distinction un peu hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. Pureté, légèreté, élégance sévère, grande intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans ce paysage. Ici habite une race élue, occupée de nobles pensées. Il semble qu’il n’y puisse naître que des moines, des ascètes, des amoureux, des peintres et des poètes.

Confessons-le : ce rapprochement entre le paysage de Tolède, — tout au moins un aspect du paysage tolédan, — et le style ou la manière de sainte Thérèse, n’est guère qu’une impression ou un jeu littéraire. Ce qui est certain, c’est que la Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a pu être insensible à la beauté de ce spectacle, — et ce qui est encore plus certain, c’est que sa ville natale a très peu marqué son génie, — j’entends l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour le milieu moral avilais : la parenté, les amis, l’entourage de la Sainte ont exercé sur elle une incontestable et profonde influence.

D’abord sa famille : son père, sa mère, ses frères, ses sœurs.

Cette humanité espagnole du XVIe siècle fut quelque chose de très particulier, — et aussi de très particulariste. Au fond, elle n’est pas morte. Il en subsiste plus d’un trait assez facilement discernable dans l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces hobereaux de petite ville, ces aventuriers, souvent de fort basse extraction, que la faim a chassés de leurs pueblos et lancés à la conquête du vaste monde, sont d’abord des hommes foncièrement religieux, des catholiques intransigeants, dont la foi exaspérée par le voisinage de l’Islam semble avoir pris un caractère de rigidité farouche et intraitable. Ce sont des hommes rudes, habitués à vivre à la dure et alliant très bien de certaines élégances fastueuses, voire de très réels raffinements avec la rusticité ou la grossièreté d’une vie misérable, — soldats de naissance, ayant les qualités et les vices du soldat de ce temps-là : pillard, sanguinaire, impitoyable, volontiers cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa pigeonnière ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé dans ses traditions et ses mœurs ancestrales : plein de bon sens et d’esprit pratique, sachant défendre son bien et rédiger un contrat, chicaneur et processif à l’occasion, et, en fin de compte, conciliant tout cela avec des habitudes de piété et, très souvent, une solide dévotion poussée jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.

L’homme espagnol de cette époque, il me semble que je le vois dans ce portrait peint par le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, qui représente un jeune hidalgo d’une trentaine d’années, vêtu avec une distinction raffinée et sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle couleur voyante : un pourpoint de velours noir, une fraise et des manchettes en fine toile de Hollande, une imperceptible chaîne d’or, à laquelle pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau ciselé comme un ivoire, qui tient la place d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole religieux, qui a, dans ce tableau, la même importance que le visage de son maître. Ce visage, une longue figure à moustaches et à barbe en pointe, aux yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent pas très intelligents, mais qui sont creusés par la méditation et tout chargés d’une crainte pieuse. Une belle main très effilée et très blanche est pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur, — tandis que les yeux profonds et vagues semblent dire : « Ce cœur est à Dieu et à celle à qui j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, et, à ce double titre, j’appartiens à la première aristocratie du monde. Craignez Dieu et ressemblez-moi, si vous pouvez !… »

Je me persuade que le père de sainte Thérèse avait plus d’un trait commun avec cet austère et élégant cavalier. Sa fille nous l’a représenté comme un grand homme de bien, insistant presque uniment sur ses vertus familiales, sa dévotion ardente, sa vie exemplaire, sa bonté d’âme. Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté d’un Pizarre ou d’un Cortès. Cet enfant de la guerrière Avila ne fut très probablement jamais militaire : « Mon père, écrit la Sainte dans son autobiographie, était un homme de beaucoup de charité envers les pauvres, de beaucoup de compassion envers les malades et aussi envers les serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se résoudre à avoir des esclaves, car il les avait en grande pitié. Une esclave d’un de ses frères étant une fois chez nous, il la traitait comme ses propres enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, et il s’apitoyait de la voir privée de liberté… » Cette tendresse de cœur, cette humanité se retrouveront plus tard chez sa fille, mais surtout sa piété exaltée. Alonso Sanchez de Cepeda mourut comme un saint, après avoir édifié Thérèse déjà religieuse et même l’avoir distancée dans la pratique de l’oraison. Sur son lit de mort, il exprimait ses regrets de n’être pas moine, — et dans un des ordres les plus austères. Toute cette famille avait la vocation du cloître. Aussi ce parfait chrétien n’admettait-il aucune frivolité. La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, dut probablement en souffrir. Dans la maison familiale, on ne connaissait guère d’autre divertissement que la lecture. Encore le pieux hidalgo ne permettait-il à lui-même et aux autres que les livres de spiritualité, « les bons livres » comme les appelle Thérèse avec un accent de touchante reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux bons livres : elle tenait cela de son père. En somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus solide et de plus sérieux dans ses qualités.

Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il semble, ni la gaîté, ni l’aménité de sa fille, aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on voit à l’entrée du Coro et de la Capilla Mayor, dans les églises espagnoles. Rigides et résistantes, il leur suffit d’être faites d’un métal excellent : elles ne souffrent, pour ainsi dire, aucun ornement.

Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable patriarche qui laissa une postérité de douze enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux fois. Sa première femme, qui se nommait Catherine del Peso, lui donna une fille et deux fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait quinze ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde neuf enfants, dont la future sainte Thérèse. Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées qui ne font que traverser la vie. Elle mourut à trente-trois ans. Son existence n’avait guère été qu’une longue maladie. Effacée, modeste, elle disparut sans bruit, comme elle avait vécu. Et pourtant sa fille nous dit qu’elle était très belle. La malheureuse ignorait sa beauté : elle s’habillait comme les vieilles personnes. Peut-être, sans la sévérité de la discipline conjugale, se serait-elle laissé aller à quelques faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des romans de chevalerie. C’est sans doute ce tour d’esprit qui explique chez Thérèse, avec le don littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et de charmant dans son caractère, comme dans ses écrits.

Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, d’une piété qui exciterait aujourd’hui l’admiration, pieuse comme son mari et comme ses enfants, tant les garçons que les filles : « Nous étions, dit Thérèse, trois sœurs et neuf frères… » Des deux frères du premier lit nous ne savons pas grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan Vazquez de Cepeda, fut militaire. La sœur, Marie de Cepeda, après la mort de la seconde femme de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. Il est probable que, devenue veuve, elle entra au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle s’y retira pour y finir dévotement ses jours. Quant aux frères du second lit, ce furent aussi, pour la plupart, de dévots personnages.

Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux Indes chercher fortune. L’âge héroïque des Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent pour l’Amérique. Pourtant, la conquête était loin d’être terminée. Il fallait encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, ou même simplement se maintenir. Le frère préféré de Thérèse, Rodrigue de Cepeda, mourut, les armes à la main, à Rio de la Plata, — et sa sœur le considéra comme un véritable martyr, parce qu’il avait donné sa vie pour le triomphe de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, prit part, nous dit-on, à dix-sept batailles rangées contre les Péruviens. Certes on se ferait une idée fausse de ces « Américains », si on les voyait à travers la phraséologie conventionnelle de certains biographes de leur sœur. Ce devaient être de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être, comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient pas peur de rançonner et, à l’occasion, de torturer l’indigène. Les exactions et les cruautés des gouverneurs et des colons espagnols étaient telles que l’Église dut intervenir pour protéger les Indiens. Les évêques refusaient les sacrements aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient les vaincus. Leurs atrocités auraient, paraît-il, révolté saint Louis Bertrand, au point qu’après quelques années d’apostolat, désespérant d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade et serait rentré, découragé, en Espagne.

Cependant, nous n’avons aucune preuve positive que les frères de sainte Thérèse aient été de si méchantes gens. Tout ce que nous savons certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, des concessions de terres et des gouvernements, que quelques-uns y firent fortune. L’un d’eux, Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or américain, ce qui lui permit d’acheter une propriété aux environs d’Avila et de soutenir les fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, si l’on songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à sa piété sincère et exaltée, il est permis de croire que tous les frères de Cepeda se ressemblaient plus ou moins et qu’ils furent des exceptions parmi les féroces conquérants du Nouveau-Monde. Presque tous, pour le moins, firent une fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la Serna, essaie d’imiter la vie ascétique de Thérèse. Elle est même obligée de modérer les excès de ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son plus jeune frère, Augustin, meurt, lui aussi, comme un saint, à Lima. La Mère Thérèse de Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui apparaît au moment où il va rendre le dernier soupir, et c’est la sœur qui présente le frère devant le trône de Dieu…

Telle fut la ferveur religieuse de la maison où naquit la future sainte. Pour l’éclosion d’une âme prédestinée, peut-on imaginer une serre plus chaude que celle-là ? Sa ville natale était une autre serre de dévotion. L’Avila de ce temps-là pouvait passer pour un vaste couvent. Ce n’étaient pas seulement les palais aux fenêtres grillées et farouchement clos des vieilles familles, qui lui donnaient un aspect conventuel. Mais les monastères, comme les églises, y foisonnaient. Deux ordres fameux y exerçaient un véritable magistère moral : les Dominicains et les Pères de la Compagnie de Jésus, — les premiers dans leur puissant et riche monastère de Santo-Tomas, passagère résidence des Rois Catholiques qui s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, qui y avaient fait construire une magnifique chapelle, — et les Jésuites dans leur collège naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un prestige de nouveauté, de science et de sainteté.

Le clergé séculier, de son côté, était non seulement une puissance avec quoi il fallait compter, mais un corps respecté pour ses lumières et ses vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, en cela, avec les clercs. Parmi ceux-ci, on citait tout particulièrement un prêtre avilais, maître Gaspar Daza, qui avait fondé une association d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes œuvres, et qui semble s’être occupé aussi de direction spirituelle. Parmi les laïques, un gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, pour lors, grand renom de piété et de science théologique. Pendant vingt ans, il suivit les cours professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. Plus tard, après la mort de sa femme, il se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier au service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux personnages furent en relations avec la Réformatrice du Carmel, — et on peut dire que, pendant toute sa vie, ils exercèrent sur elle une réelle influence, ne fût-ce que par leur exemple. François de Salcedo, en particulier, fut pour Thérèse un véritable ami, un confident qui, néanmoins, l’épouvantait un peu par le caractère sombre de sa foi : elle blâmait notamment ses terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza, — après un dissentiment passager, — elle finit par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit de lui un magnifique éloge.

Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, s’observait sévèrement et jalousement, avec quelque chose de l’esprit malveillant et médisant des petites villes. Le moindre écart de conduite était exagéré jusqu’au scandale. Le moindre soupçon d’hérésie, ou même seulement de singularité de vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les esprits en ébullition. On juge, d’après cela, quel effet pouvait produire un milieu religieux aussi violemment exalté sur une âme prédisposée de naissance à la piété la plus haute et aux suprêmes émotions de la mystique. La jeune Thérèse, comme les autres enfants de son âge, n’a guère vu autour d’elle que des couvents, des hospices, des processions, et elle n’a guère entendu que les sonneries des cloches, les offices et les sermons des innombrables églises. La grâce de Dieu fit d’elle une sainte, mais les âmes des saints sont, en général, préparées par une longue ascendance chrétienne et par le travail secret de mille influences providentielles. On peut dire qu’une famille, une ville, une race entière ont collaboré à la sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, aujourd’hui, une gloire nationale espagnole. Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste part dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.

II LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER LE PARADIS

Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de l’an de grâce 1515.

Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, suivant l’usage des chefs de famille, devait tenir soigneusement son livre de raison, a consigné de sa main cet événement dans les lignes que voici : « Le mercredi, vingt-huitième jour du mois de mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma fille, à cinq heures du matin, peut-être une demi-heure plus tôt, peut-être une demi-heure plus tard, en tout cas ce mercredi-là, au lever du soleil. Son parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña Maria del Aguila, fille de Francisco de Pajarès. »

Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement sans nul doute, se rajeunissait d’un jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille volante où elle avait marqué le jour qu’elle croyait être celui de sa naissance : « Mercredi, fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le 29 mars 1515, à cinq heures du matin, est née Thérèse, la pécheresse. »

Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit en espagnol : Teresa sans h. Elle-même écrivait toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs l’habituelle orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle orthographe française, conforme à l’étymologie grecque, admet le Th : Thérèse. Il nous faut insister sur ce menu détail d’orthographe, parce qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, de véritables tempêtes. Le Th passait alors pour gallican, le simple T pour ultramontain : de là, bataille entre les partisans des deux orthographes. Le R. P. Bouix, de la Compagnie de Jésus, ayant, dans sa traduction des œuvres de la Sainte, adopté la forme espagnole : Térèse, il en fut aigrement tancé par un abbé Postel qui élucubra contre lui un factum des plus acerbes, à l’effet de démontrer que le nom castillan de Teresa n’est pas d’origine exclusivement espagnole, comme le prétendait notamment le P. de Ribéra, le premier biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est dérivé du grec ; que la première sainte Thérèse, ou Therasia, fut la propre femme de saint Paulin de Nole, — et qu’enfin l’orthographe courante, chez nos écrivains du XVIIe siècle, est conforme à l’étymologie grecque. En introduire une autre, c’est bouleverser toutes les règles de la grammaire française… Il n’y a, en effet, aucune raison de changer nos habitudes orthographiques et d’abandonner une forme à laquelle nos yeux français sont habitués pour en adopter une espagnole ou italienne. Pour nous, la question est des plus secondaires. Néanmoins, s’il faut choisir, nous préférons rester traditionnalistes et français.

Mais il convient de regarder d’un peu près cet acte de naissance, complaisamment rédigé par une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda semble attacher une certaine importance à l’heure précise où l’enfant prédestinée est venue au monde. Était-ce bien à cinq heures du matin ? N’était-ce point plus tôt ou plus tard ? Ce qu’il y a de certain, c’est que, déjà, il faisait presque grand jour… Le père, dirait-on, tient à bien établir que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. En somme, il n’est pas tout à fait indifférent que cette voyante qui avait une telle horreur de tout ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée à l’enfer, — que ce lumineux génie enfin soit né avec l’aube… Autre détail qui appelle la réflexion : le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez — Francisco Vela Nuñez, le père de don Blasco Vela Nuñez, un futur vice-roi du Pérou, deux conquistadors qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, cinq frères de la Sainte.

Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le souffle des aventures héroïques. Comme les mâles de sa race et de sa famille, elle n’aspire qu’à partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas de ceux qui prennent racine dans un petit pays. Il lui faut de vastes horizons. Nous verrons combien elle a souffert de ce que son sexe et son état lui aient interdit de se mêler aux grandes luttes du siècle. Autant que cela était possible à une nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. Ses ennemis lui reprochent sa perpétuelle inquiétude. Le Nonce lui-même la traitera de « femmelette agitée et coureuse ». Ce n’était pas pour rien qu’elle était la sœur de ces coureurs de monde et de ces conquérants, qui, en quelques années, soumirent à l’Espagne des continents entiers…

Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée au monde dans la triste et frigide Avila. Elle naît dans une vieille maison sévèrement close, entre l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église Sainte-Scholastique, aujourd’hui disparue. Autour d’elle, elle ne voit que de pieux personnages. Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. Le père de famille lit à ses enfants ou leur fait lire des vies de saints. Dans ce milieu favorable, elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières années, sa vocation parle de la façon la plus nette et la plus impérieuse. Ses premières démarches enfantines trahissent ce qu’elle sera plus tard. Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite réformatrice et la grande contemplative sont déjà préfigurées. Rien ne trahit mieux son caractère et sa destinée prochaine que cette équipée puérile, dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le souvenir : « J’avais, dit-elle, un frère à peu près de mon âge : (c’était très probablement son frère Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous nous mettions ensemble pour lire des vies de saints. C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres et eux pour moi. Comme je voyais les martyres que les saintes souffraient pour Dieu, il me semblait qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller jouir de Dieu, et le désir me venait de mourir comme elles : non point par amour que j’entendisse avoir pour Lui, mais pour jouir à si bref délai des grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je me mis, avec ce mien frère, à examiner quel moyen il y aurait pour cela. Nous concertâmes de nous en aller au pays des Maures, en mendiant pour l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous coupât la tête… Ce qui nous étonnait le plus dans ce que nous lisions, c’était de dire que le châtiment comme la gloire était pour toujours. Il nous arrivait de causer longuement de cela et nous nous plaisions à répéter : « Pour toujours, toujours, toujours !… » Quelle perspective fascinante !

Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet à exécution, se sauvèrent de la maison paternelle, passèrent le pont de l’Adaja, pour s’en aller là-bas, vers ces hautes montagnes qui fermaient l’horizon et qui pourtant paraissaient inaccessibles. Ils furent rattrapés par un de leurs oncles paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés au logis, où leur mère les gronda fort de cette escapade. Rodrigue, l’aîné, pour s’excuser, déclara que « c’était la petite qui l’avait entraîné et qui lui avait fait prendre ce chemin… »

Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements passionnés et souvent tyranniques de son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais aimé à moitié : « C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres, et eux pour moi. » Et aussi son besoin de partir, cet instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières lectures. Et ce goût pour la pauvreté évangélique, qui va déchaîner de telles colères contre sa réforme : « Demander l’aumône pour l’amour de Dieu. » Ensuite, et par-dessus tout, ce bon réalisme espagnol, cet esprit pratique et positif qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le martyre comme un calcul avantageux. Elle l’avoue naïvement, ce n’était point par amour de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, mais parce que c’était jouir à bon compte des félicités célestes, — félicités, par surcroît, éternelles : « Pour toujours, toujours, toujours ! » Comment hésiter à se sacrifier, quand la récompense est si prompte et si belle ?… Et puis enfin cette autorité qu’elle prend immédiatement sur les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang de ceux qui l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils lui obéissent, comme Rodrigue son frère aîné. Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin, comme elle montrait le chemin à son jeune frère, sur la route qui allait au pays des Maures, — et cela sans hésiter, avec une claire vision des moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.

Sa première velléité héroïque vient d’échouer. Mais c’est une opiniâtre. Elle s’obstine jusqu’à la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui la conduisent au même but. « Voyant, dit-elle, qu’il était impossible d’aller là où l’on nous tuerait pour Dieu, nous décidâmes d’être ermites, et, dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous mîmes à faire, comme nous pouvions, des ermitages, en entassant de petites pierres, qui nous tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions nul remède pour notre désir… »

Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec d’autres petites filles. « J’aimais, dit-elle, faire des couvents, et il me semble que je désirais être nonne, quoique moins vivement que les autres choses que j’ai dites… » Déjà, elle fonde des monastères, mais faute de mieux, parce qu’elle ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, dans le désert et la solitude. En même temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et sa mère lui enseigne maintes dévotions, notamment celle du Rosaire, à quoi elle était fort attachée. De bonne heure, Thérèse eut un culte tout filial pour Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña Béatrice mourut, l’orpheline avait environ douze ans, elle se jeta en pleurant, aux pieds d’une statue de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais sa mère… La future Carmélite voit dans cet élan de confiance, dans ce joli geste enfantin, si affectueux et si tendre, l’indice manifeste de sa vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, son premier mouvement est de se jeter dans les bras de la Vierge, protectrice du Carmel.

En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée dans les premiers actes de cette petite fille. Elle révèle immédiatement le fond de son être. Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce qu’elle aime, ce à quoi elle va vouer son existence. Elle veut être heureuse, mais heureuse pour toujours, d’une félicité sans borne et sans fin, et, à défaut du martyre, elle ne voit d’autre moyen de réaliser son rêve que la règle monastique. La béatitude par le cloître, voilà son but et sa vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations encore inconscientes. On les aperçoit qui se dessinent dès cette époque. Visiblement, dès cette période de l’âge angélique, Dieu a des desseins sur elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la mène. Elle s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, de fuir son destin. Elle s’écartera de sa voie véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré, elle finira par passer par les chemins où Dieu veut qu’elle aille… Mais ira-t-elle jamais plus loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main de son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers les pays barbares, bien résolue à mettre sa tête sur le billot, pour gagner la palme. De tout son cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie. Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le néant de tout, hormis cela. Dès cette minute, elle a pressenti toute la perfection à laquelle elle pourra jamais atteindre : l’immolation complète en vue de l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on peut dire que tout est donné à l’âme humaine dès l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes ses puissances et toutes ses facultés préformées. Bien plus, elle reçoit, dès cet instant, toute la lumière dont elle est capable. Mais cet état de grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très rapidement, la lumière s’obscurcit, le grand élan vers la Voie qui monte se ralentit ou s’arrête. L’âme se cherche et ne se trouve plus.

C’est ainsi que, pendant des années, nous allons suivre Thérèse sur la voie qui descend.

III LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE

Vous rappelez-vous ce passage de La Vita nuova, où Dante, racontant le premier émoi de sa rencontre avec Celle qu’il appelle « la Dame de sa pensée », la présente, en réalité, à l’admiration et à la vénération des siècles et de l’univers entier : « Elle avait déjà assez vécu en ce monde pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoilé se fût porté vers l’Orient de la douzième partie d’un degré, en telle sorte qu’elle m’apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque j’accomplissais la mienne. Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur rouge, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité : à ce moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte la plus secrète du cœur, commença à trembler en moi avec tant de force que le mouvement s’en fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites… »

Ce frémissement d’amour et d’admiration, on ne le ressent point, à vrai dire, dès la première rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant l’inconcevable splendeur qui environne, dès ses premiers ans, l’enfant promis à la gloire, cet obscur rayonnement a beau être invisible, certaines âmes le sentent, même parmi les plus humbles. Et alors, par la suite, quand le miracle est patent pour tous, ces bonnes âmes se remémorent de petites choses, de petites circonstances, qui les avaient mystérieusement frappées sans qu’elles sussent bien pourquoi et qui, désormais, leur semblent des allusions prophétiques au miracle réalisé. Et c’est ainsi qu’aux phrases magnifiques de Dante, saluant l’apparition de sa Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le symbole de la sacrée Théologie, j’ose comparer ces mots naïfs d’une vieille sœur, une vieille religieuse du couvent de l’Incarnation, se rappelant sa première vision de celle qui allait devenir la Mère Thérèse de Jésus : « Je me souviens, dit-elle, que la sainte Mère, étant encore dans le siècle, venait de temps en temps visiter ce couvent, et j’en donne pour signes qu’elle portait une robe orangée avec des galons de velours noir… » Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir de sa vieille compagne, le commente ainsi : « Ce n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma dévotion. »

Qu’entendait-elle par là ? Comment le rappel de cette « robe orangée » pouvait-elle ajouter à la dévotion de la Carmélite ? Sans doute, comme Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, elle voyait dans cette couleur éclatante, encore rehaussée par ces applications d’étoffe sombre, un symbole qui présageait la gloire future de la Sainte.

Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout un détail topique, une image bien espagnole, qui nous permettra d’achever notre composition de lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire aventure de sainte Thérèse.

Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse faveur, nous voudrions nous la figurer telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la vie de ce monde, non pas seulement dans ses habits de jeune patricienne d’Avila, dans sa robe orangée à galons de velours noir, mais avec les traits véridiques et les particularités de son corps et de son visage. Il faut avouer que ce n’est pas très facile. Les portraits qui nous sont restés d’elle ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui passent pour authentiques sont-ils contestés comme les copies ou les variantes. L’original serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté par un peintre de rencontre, un frère lai, appartenant à l’ordre des Carmes, lequel s’appelait Jean de la Misère. D’après la tradition, la Sainte elle-même en aurait été mécontente et elle aurait déclaré à l’auteur : « Dieu vous pardonne, frère Jean, de m’avoir faite si laide ! » Cette effigie se trouve actuellement chez les Carmélites de Séville. Mais elle aussi est contestée. Le véritable original de Jean de la Misère serait maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, un certain nombre d’autres portraits, — tous réputés authentiques, c’est-à-dire contemporains de la Sainte et pris sur le vif, — sont montrés aux visiteurs, en différents carmels espagnols, notamment à Salamanque et à Valladolid.

Tous représentent une personne ayant déjà pris l’embonpoint de la maturité, ou même déjà marquée par les flétrissures de l’âge : de sorte que la jeune fille brillante et adulée que fut Thérèse d’Avila n’est plus guère qu’un souvenir. Mais tous confirment, en somme, le portrait littéraire que nous a tracé d’elle son premier biographe, le Père François de Ribéra.

Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans sa vieillesse, elle ne faisait nullement difficulté d’en convenir ou même de le rappeler. Elle disait, un jour, à un de ses confesseurs : « Sachez, mon Père, qu’on me félicitait de trois choses en particulier : on disait de moi que j’étais une sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. Je croyais deux de ces choses : je m’imaginais que j’avais de l’esprit et que j’étais belle, ce qui indiquait assez de vanité de ma part… » Malgré la restriction modeste, une foule de témoignages concordants nous permettent de juger que cette jeune fille si admirée et si convaincue de son mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain moment, dans sa toute première jeunesse, elle dut même être fort jolie, comme le sont très fréquemment les jeunes Espagnoles entre dix et quinze ans. Mais, sans doute, son visage prit de bonne heure une plénitude et une régularité toutes classiques : elle devint plus belle que jolie. C’est ce que semble affirmer le Père de Ribéra : « Elle était, dit-il, grande de taille. D’une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait encore fort bien dans un âge avancé. Elle était corpulente et elle avait la peau très blanche. Son visage était rond, plein, d’une belle coupe, très bien proportionné. Le teint de lis et de roses. Il s’enflammait, quand elle était en oraison et lui donnait une beauté ravissante… Ses cheveux étaient noirs et bouclés ; son front large, uni et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et un peu en arc. Ses yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais admirablement disposés, vifs et gracieux. Quand elle souriait, le sourire et l’allégresse s’y peignaient, et ils respiraient la gravité, quand elle voulait se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé vers le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas… La lèvre supérieure était déliée et droite. La lèvre inférieure grosse et un peu pendante. Ses dents étaient bonnes, son menton bien fait et proportionné ; les oreilles ni petites, ni grandes ; le cou large et peu élevé, les mains petites et très belles. Elle avait, au côté gauche de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce : le premier, plus bas que la moitié du nez, le second, entre le nez et la bouche et le troisième, au-dessous de la bouche… » Et, en effet, ces trois grains de beauté sont nettement indiqués dans la plupart des portraits de la Sainte.

Le religieux, à qui nous devons ces détails si précis, prend l’honnête précaution de nous avertir : « Toutes ces particularités, je les tiens de personnes qui la virent très souvent de près et eurent plus de facilité que moi de la considérer à loisir. » Et il conclut : « Enfin tout paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche pleine de dignité et de grâce. Elle était si aimable, si paisible, qu’il suffisait de la voir et de l’entendre pour lui porter du respect et pour l’aimer. »

Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui s’en dégage, c’est l’image d’une personne parfaitement saine et parfaitement équilibrée. Elles éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, belle à voir et facile à vivre, d’une humeur toujours égale et d’un visage souriant. Il faut insister sur ces traits, parce qu’ils constituent un argument très fort contre ceux qui ont voulu considérer sainte Thérèse comme une hystérique. Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution vigoureuse, tous ces signes habituels de santé, elle ait été, en somme, une perpétuelle malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles ses médecins avouaient ne rien comprendre, n’en sont que plus inexplicables.

Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle fut : le souvenir d’une belle et bonne créature. Mais elle a laissé d’autres vestiges plus matériels de son passage. Et d’abord son malheureux corps, vénéré comme celui d’une sainte, dès qu’elle eut rendu le dernier soupir, — son pauvre corps dépecé et dispersé à travers toute la catholicité qui s’est disputé ses reliques. Dans la chapelle du couvent d’Alba de Tormès, où elle mourut, on peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage de marbre qui contient sa dépouille. On s’étonne de l’exiguïté de ce tombeau, qui n’est qu’un grand reliquaire : c’est qu’en effet il ne contient qu’une partie de son corps avidement mutilé par la piété des fidèles. Dans cette chapelle même d’Alba de Tormès, on vous montre à part le cœur et le bras de la Sainte enfermés dans un tour d’argent, à droite de l’altar mayor. Je confesse ma stupeur devant ces vénérables débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit la marque de la Transverbération miraculeuse, cause une pénible surprise. Devant cette pauvre chose humaine, ce lambeau de chair conservé dans un tube de cristal, dans une espèce d’ostensoir constellé de pierreries, l’esprit et l’imagination sont accablés par l’énormité du prodige, déconcertés par le contraste qu’il y a entre ce prodige et la misère de la pauvre chair qui en fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre. On s’agenouille et l’on adore.

On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques souvenirs moins funèbres, des objets qui lui ont appartenu, qui rappellent sa sensibilité et ses goûts, et autour desquels on peut rêver avec une pieuse ferveur. On en trouve un peu partout, mais surtout dans les monastères espagnols. A Avila, dans l’église des Carmes construite sur l’emplacement de sa maison natale, on peut voir, entre autres reliques, le bâton et le rosaire de sainte Thérèse, — le bâton sur lequel s’appuyait la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire, fait de bois grossier, aux grains polis et usés par ses doigts. Dans la même ville, au couvent de Saint-Joseph, la première fondation de la Réformatrice, on garde un tambourin et une flûte, dont elle s’accompagnait pour chanter les refrains populaires de Noël. A Valladolid, c’est une poupée de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la tradition, aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique ou malade, pour la divertir. Les religieuses ont habillé cette poupée de satin bleu tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et un bourdon. Elles en ont fait une espèce d’Enfant Jésus vêtu en pèlerin : elles l’appellent, en effet, le Peregrinito. Les deux reliques les plus émouvantes peut-être que j’ai vues, parce qu’elles évoquent le souvenir de la Sainte plutôt qu’elles ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de Salamanque, une minuscule ampoule de cristal contenant une goutte de son sang, — et, à Saint-Joseph d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce mouchoir a quelque chose de romanesque qui, tout de suite donne le branle à l’imagination. A cette époque, où la saignée était considérée comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans corrompaient à prix d’or les femmes de chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci se faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles un mouchoir taché du sang de leurs divinités. A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment précieuse…

Mais ce sont là petites dévotions. Comme l’écrivait Frère Louis de Léon aux filles spirituelles de sainte Thérèse, la meilleure et plus fidèle image qui reste d’elle, ce sont, avec ses fondations, les écrits où elle a mis toute son âme, tout son esprit et tout son cœur. On peut dire que la personne morale qu’elle a été est toujours vivante et même qu’elle l’est plus que jamais.

D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur nous, — ce charme de la Mère Thérèse de Jésus, que les contemporains sont unanimes à reconnaître. Cet heureux don lui valut d’être traitée en enfant gâtée par son père, ses frères, ses sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses compagnes, au couvent de l’Incarnation. L’attrait qu’elle exerçait sur tous était fait non seulement de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de sa précoce intelligence. Tout de suite, elle en donna des signes non équivoques. Elle se montrait curieuse de toutes les choses de l’esprit, passionnée pour la lecture. Profitant du goût de sa mère pour les romans de chevalerie, elle se mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable et à ce point obsédée qu’elle voulut, elle aussi, composer un roman. Et, de fait, avec la collaboration de son frère aîné, elle se mit à en écrire un. Il est infiniment probable que, cette fois encore, comme pour leur fugue au pays des Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et aussi la grande inspiratrice de cette élucubration enfantine : c’était elle qui avait l’idée, qui montrait la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique néanmoins le goût très vif que la jeune fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y prenait : ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté émouvaient certainement toute une région superficielle de sa sensibilité. Mais son intelligence, éminemment réaliste, n’était nullement portée vers les chimères, ni non plus vers les abstractions. Plus tard, elle n’aura, à aucun degré, le génie métaphysique, au sens proprement philosophique du mot. Rien de l’intellectuel, ni de l’idéologue. Elle cherche des choses, des faits et non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et non abstraire et raisonner. De là la solidité de ses observations, son bon sens, sa pondération, son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus petits détails de la vie matérielle. Mais il faut se hâter de rappeler et ne pas craindre de répéter sans cesse que le réalisme thérésien va jusqu’au bout des réalités et que, parti des plus humbles réalités sensibles, il aboutit aux plus transcendantes et aux plus surnaturelles.

Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou son imagination l’abusait, qu’elle prenait pour des réalités de purs fantômes sortis de son cerveau. Elle-même se plaint de la faiblesse de sa mémoire, comme de l’incapacité de son imagination. Il paraît bien assuré qu’elle se jugeait sans complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau faire tous les efforts du monde, elle avait si peu d’imagination qu’elle ne parvint jamais à se représenter « la sainte Humanité de Notre-Seigneur ». Les « compositions de lieu », recommandées aux âmes pieuses par les Exercitia de saint Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout au moins, que si elle avait la grande imagination des inventeurs, des constructeurs ou des voyants, elle n’avait pas cette forme inférieure de l’imagination qui s’attache à reproduire le détail pittoresque du sensible, ce qu’on est convenu d’appeler, d’ailleurs fort improprement, « l’imagination artiste ». Son style ne s’embarrasse pas d’images, de métaphores cultivées en pots ; il est aussi direct, aussi près des choses que possible. Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison, cette image ou cette comparaison n’a aucune valeur littéraire indépendante de l’idée. Elle est purement allégorique et, la plupart du temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle prétention aux élégances.

Cette femme à l’esprit positif était douée d’une âme enthousiaste et vigoureuse, d’une sensibilité à la fois très fine et très profonde. De toutes petites choses la frappaient, l’amusaient, et, quand elle se mettait à les conter, elle en tirait les plus jolis effets. Avec cela, l’amour de tout ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses, de la lumière, de toutes les splendeurs. Elle aime les reliquaires et les calices bien ciselés, les tableaux et les statues. Elle fait peindre à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents : elle-même surveille et inspire les peintres. La campagne, les fleurs, les eaux courantes, un beau jardin, un beau paysage la mettent dans le ravissement. Elle remarque, en passant, l’ordonnance architecturale d’un château ou d’un palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une galerie princière et les trésors artistiques qui y sont exposés. Amie de toutes les belles choses, elle est capable d’en créer à son tour. On vante son habileté de main. On admire ses travaux d’aiguille, ses broderies et ses tapisseries. Il y a même, chez elle, une pointe de sensualité : elle aime les parfums et tous les raffinements de propreté dont on se piquait alors.

Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus tout, un grand besoin d’aimer et d’être heureuse. Comme saint Augustin, étudiant à Carthage, il lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique son engouement pour les romans de chevalerie. Que dis-je ! Elle s’émeut au seul mot d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien que de très pur. Plus tard, adressant à ses filles ses suprêmes recommandations, elle leur dira : « Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme… » J’entends bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain, d’actes de charité, mais cette âme ardente veut qu’il s’y mêle de la flamme et de la tendresse.

Au fond de cette âme, on sent une volonté énergique, qui n’aura qu’à rencontrer un obstacle pour devenir tout naturellement héroïque. Elle n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé devant rien, pas même devant l’Inquisition. En maints endroits de ses écrits, elle a tenu à bien affirmer son courage invincible, — un courage, disait-elle, qui allait jusqu’à la dureté. C’est bien possible, quoique cette dureté fût prompte à s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité au sens le plus noble du mot, une réelle douceur, mais une douceur toute virile qui avait horreur des sensibleries maladives, des fausses larmes et des comédies sentimentales ou mystiques. Pour guérir une religieuse perdue de mélancolie ou abîmée dans des visions fantastiques, elle écrivait prosaïquement à la supérieure : « Faites-lui manger de la viande !… »

Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque est une vraie fille de hidalgo, une aristocrate, qui a conscience de la noblesse de son sang, qui se sait apparentée aux premières familles castillanes et qui compte même un roi de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au plus haut degré le culte de l’honneur : elle va nous en donner, bientôt, une preuve saisissante. Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec les plus grands personnages. Et cependant cette patricienne très fière de sa race n’a aucun préjugé nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède des personnes de qualité et même l’administrateur du diocèse lui firent grief d’avoir accordé l’honneur de la sépulture dans une chapelle de son couvent, avec le titre de fondateur, à un simple marchand nommé Alphonse Ramirez, qui, d’ailleurs, avait été le premier bienfaiteur de la communauté. « Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas grande impression, parce que, grâce à Dieu, j’ai toujours plus estimé la vertu que la noblesse. » Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie, et, quand elle fut religieuse, d’humilité chrétienne. Les témoins de sa vie nous rapportent que, même lorsqu’elle était prieure, elle s’astreignait avec joie aux plus humbles besognes. Elle faisait sa semaine de cuisine aussi facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses. Et Julien d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph, nous assure qu’elle y excellait.

Elle se plie à tout avec une souplesse extrême. Elle est prête à tout accepter, pourvu qu’elle arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui domine en elle, c’est la volonté : tout doit céder à son désir. « Quand je désire une chose, écrivait-elle, il est dans ma nature de la désirer avec ardeur. » Comment s’étonner qu’un caractère aussi franc, une personnalité aussi richement douée se soit affirmée de très bonne heure ? Cette aimable enfant dut promener bientôt sur le monde un regard aussi avide que curieux. Elle ne tarda point à se laisser fasciner par lui, — et c’est elle-même qui s’en accuse, avec une excessive contrition, peut-être : « Je commençai à faire de la toilette, à désirer plaire et paraître, à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma chevelure, à me parfumer, enfin toutes les vanités de ce genre, lesquelles étaient nombreuses, car je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas mauvaise intention et je n’aurais jamais voulu que quelqu’un offensât Dieu à cause de moi… » L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain que Thérèse entendait rester une honnête demoiselle, mais il est non moins certain qu’à cet âge-là, probablement à l’époque où elle lisait si passionnément les romans de chevalerie, Thérèse était devenue coquette. Cela avait dû commencer du vivant de sa mère. On discute sur la date de la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la plus accréditée, c’est que l’adolescente avait tout près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très précoces. Il est fort possible que, dès l’âge de douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du désir de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses fréquentations lui tournaient la tête. Et néanmoins cette petite fille coquette et passionnée restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son destin, soucieuse de ne pas déchoir pour être digne du seul Amant qu’elle eût choisi. C’est sans doute à cet instant de sa vie que se place une anecdote rapportée par doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation. Cette anecdote, la carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse, Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand elle devint orpheline. Une nuit que les deux jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans doute à travers les petites rues obscures d’Avila, tout à coup, au milieu des ténèbres, Thérèse s’écria :

— Oh ! ma sœur, si vous saviez quel écuyer nous accompagne, vous en seriez ravie !

— Qui donc ? demanda la sœur.

— Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa croix !…

Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse, remords ou pressentiment ? On n’ose décider. Cela, certes, n’a rien de commun avec les visions dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà elle voyait Celui qu’elle devait tant aimer. Elle en était obsédée, même au milieu de ses frivolités et au plus fort de ses dissipations. Pourtant c’est la note mondaine qui domine dans cette étrange exclamation, dans ce cri poussé en pleines ténèbres : elle pense toujours à Jésus-Christ, mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures des Amadis, se le représente sous des traits chevaleresques : c’est l’écuyer, le cavalier servant qui accompagne sa dame, — un cavalier servant qui porte une croix !… Est-il possible de traduire une plus pieuse et dramatique idée sous une forme plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante ? Toute l’Espagne du XVIe siècle est dans ce cri.

Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et ne dépassèrent jamais les bornes permises. Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un tel remords, elle s’en est accusée en des termes si véhéments, se comparant aux plus grands pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on se demande d’abord avec inquiétude si cette jeune orpheline n’aurait pas commis quelque grave imprudence. Il suffit de lire la confession de ses prétendus crimes pour être pleinement rassuré.

Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements de cette grande pécheresse. Pour ne plus parler de ses lectures profanes, qu’elle a déplorées avec amertume, il ne s’agit en somme que de relations frivoles et qui auraient pu devenir dangereuses. Thérèse avait des cousins, probablement les fils de son oncle, don Francisco de Cepeda, qui habitaient une maison contiguë à celle de son père. Il paraît même que les deux logis communiquaient par une porte intérieure. Et ainsi les cousins étaient constamment avec leurs cousines. A cause de leur parenté et surtout de la proximité des deux maisons, il était très difficile de ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse, — elle ne s’en cache pas, — se plaisait fort avec eux : « Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle, à peine plus âgés. Nous étions continuellement ensemble. Ils m’aimaient beaucoup, et, sur tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations et à leurs enfantillages, choses qui n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de son mal… »

Quel mal veut-elle dire ? Il est impossible d’en apercevoir l’ombre dans ses aveux candides et embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie, une parente, — probablement encore une cousine, — que son père et sa sœur aînée voyaient d’assez mauvais œil. Mais pas plus que les cousins, on ne pouvait convenablement la mettre à la porte. Et pourtant Thérèse nous déclare que les conversations et l’exemple de cette fille lui faisaient beaucoup de mal. Elle nous parle aussi des servantes de la maison qui étaient prêtes à lui rendre toute espèce de mauvais services : « L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, comme moi l’affection. » Affection pour qui ? Pour lequel de ses cousins ? Nous connaissons les noms de quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre, François, Diègue et Vincent. Est-ce Pierre, François, Diègue ou Vincent, qui réussit à troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle une « affection » réciproque, pour reprendre la chaste expression de la Sainte ? Toujours est-il que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en exagère sans doute le danger. Mais, si danger il y eut, ce qui la sauva, ce fut, à l’en croire, la crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur. « Rien au monde, dit-elle, n’aurait pu me faire changer en cela. Il n’y avait pas d’amour, de qui que ce fût, qui pût me faire fléchir… » Pas d’amour, de qui que ce fût ! Il semble bien qu’il y ait là un aveu, — qu’elle ait répondu, en effet, à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons nous en rapporter à la parole de cette fière Castillane : son honneur sortit intact de cette passionnette juvénile… Ce sont là de bien grands mots ! Nous allons voir que l’honneur ne fut jamais en cause dans cette innocente aventure.

Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le tour que prenait ses relations avec son cousin, durent inspirer des inquiétudes à son père. Que se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré à tous les scrupules d’une dévotion méticuleuse ? Ce qui est certain, c’est qu’il prit peur et qu’il se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle avait seize ans accomplis, et la malignité publique pouvait jaser sur cette brusque détermination du père de famille. On donna pour prétexte que sa sœur aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier et que, décemment, la cadette, privée de la surveillance maternelle, ne pouvait pas rester toute seule au logis.

Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième année de son âge, entra comme pensionnaire au couvent de Notre-Dame-de-Grâce.

IV LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES

Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe encore. C’est une vieille et sombre bâtisse, située en dehors des remparts et comme accrochée aux flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve une assez fière mine sous son fardeau de siècles. La loggia à colonnes qui précède sa chapelle s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière et, dans le lointain, la ligne onduleuse et tourmentée des sierras castillanes. Au sortir des petites rues étroites d’Avila, on éprouve là comme une impression de délivrance et de dilatation.

Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par l’église, semble être une véritable prison. Dans un recoin obscur, à droite du chœur, on vous montre le confessionnal de la Sainte. C’est une espèce de guichet d’in pace, creusé dans une rude et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et froid, il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes. On frémit à la pensée des terreurs qui devaient assaillir la pauvrette en ce lieu de ténèbres, qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents d’Avila, les confessionnaux, les parloirs surtout, ont quelque chose de sinistre.

Au XVIe siècle, comme aujourd’hui encore, ce couvent était habité par des religieuses augustines cloîtrées. Mais, avec des novices, elles recevaient des pensionnaires laïques, recrutées, en général, dans l’aristocratie du pays. C’était, en même temps qu’un couvent, une pension, une sorte de maison de surveillance pour jeunes filles nobles, et non une maison d’éducation, au sens ordinaire du mot. Thérèse n’était donc point là pour son instruction : elle avait seize ans passés et il faut croire qu’elle avait appris, au logis paternel, tout ce qu’une jeune fille bien élevée de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle fût gardée. Il y avait là une nuance qu’elle dut vivement sentir. Elle comprit que son père et sa sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience n’était pas tranquille, ni son cœur non plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle, une véritable crise de désolation. Elle passa huit jours dans les larmes et le désespoir. Si elle pleurait tant, ce n’était point d’être enfermée. Elle nous avertit elle-même qu’en ce moment elle était lasse de la vie de dissipation qu’elle menait et qu’elle n’aspirait plus qu’au repos. Elle pleurait parce qu’elle se considérait comme une grande pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle tremblait que son père n’eût soupçon de son innocente amourette avec son cousin. Elle se crut perdue, perdue de réputation d’abord, et puis perdue à tout jamais devant Dieu. Pour concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité de conscience des âmes marquées pour la sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche d’une nature virginale et romanesque. La moindre défaillance prend alors les proportions d’un désastre. L’idée même du péché est une souillure ineffaçable…

Dans cette grande détresse, elle ne vit plus qu’un remède, qui était de confesser son crime. Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du couvent et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea sainement de ce qui se passait dans cette petite âme et il eut le bon esprit de la tranquilliser. Il lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce qui la tourmentait et qu’en définitive tout serait pour le mieux si cela devait la conduire à un honnête mariage.

C’était la réponse du bon sens et de la sagesse pratique. Mais cette réponse se trompait d’adresse. Thérèse, un peu étonnée, ne comprit qu’une chose, dans les discours de son confesseur, c’est qu’elle devait se calmer et qu’elle n’était point aussi criminelle qu’elle l’avait pensé. Quant au mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour cet état. Elle nous dit même qu’elle le redoutait. Et cependant elle avait dû en accueillir l’idée comme les autres jeunes filles de son entourage : c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait accomplir, mais qui n’excitait en elle aucun enthousiasme. Et pourtant si elle avait sérieusement aimé son cousin, le mariage aurait dû lui apparaître dans une perspective enchanteresse. Élevée comme elle l’était, — comme l’étaient les jeunes Espagnoles d’alors, — elle ne pouvait pas imaginer d’autre dénouement de cette intrigue galante. Le fait est que, si elle y pensait, c’était plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien convenir que cette passionnette n’avait pas en elle de racines profondes. C’était un entraînement juvénile, pur mimétisme sentimental : le besoin machinal de faire comme les autres. Et sans doute aussi le premier élan d’un cœur qui ignorait encore sa véritable voie.

C’est tellement vrai que, si elle eût réellement aimé celui qui sans doute se disait déjà son novio, elle eût profité de l’indulgence de son confesseur, pour continuer ses relations avec le jeune homme, — relations d’autant plus passionnantes qu’elles devaient se faire clandestines. Thérèse était enfermée au couvent. Le novio ne pouvait plus correspondre avec elle que par des billets ou des messages. Et c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il n’est ni grilles ni serrures pour un amoureux. Elle dut recevoir ces messages ou ces billets, puisqu’elle nous en parle. Mais elle n’y répondit point. « Comme il n’y avait pas moyen, dit-elle assez rudement, cela cessa bien vite. » Et la nouvelle pensionnaire fut tranquille.

Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les huit premiers jours, c’était la peur affreuse que son père se doutât de quelque chose. Or celui-ci n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa plus grande crainte. Enfin son confesseur avait mis sa conscience à l’aise : elle respirait. A cette première semaine d’angoisse et de trouble, succéda une période de calme et de détente. Elle se trouvait même mieux chez les Augustines que dans la maison paternelle. Et cela se comprend assez bien, si l’on songe que, chez son père, elle vivait dans la compagnie assez bruyante de ses neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude, cette promiscuité continuelle devait être un véritable supplice. Ici, du moins, elle pouvait s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle tant d’attraits. Et puis, elle jouissait de la sympathie qu’elle inspirait aux religieuses et à ses compagnes. Elle sentait la puissance du charme qui émanait d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes, et, comme chez son père, on la traitait, chez les Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément de son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait : « C’est une faveur que Notre-Seigneur m’a faite : je plaisais partout où je me trouvais, et ainsi j’étais très aimée… »

Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une religieuse qui surveillait le dortoir des pensionnaires. Celle-ci sans doute fut conquise par les façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout de suite, elle lui voulut du bien et comme le plus grand de tous les biens pour elle, aux yeux de cette nonne, ne pouvait être que le salut de son âme, elle essaya de l’y acheminer. Ce fut elle sans doute qui, la première, parla du cloître à celle qui allait en devenir une des gloires. La Mère Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel bienfait, nous a conservé, avec le souvenir, le nom de cette pieuse initiatrice : elle s’appelait Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la Sainte a écrit ces beaux mots : « Elle commença à me rendre le désir des choses éternelles. »

Qu’est-ce à dire ? Ne sont-ce pas là de bien grands mots pour une enfant de seize ans, occupée jusque là de futilités et de vains bavardages avec ses cousins et ses petites amies ? On ne manquera pas de dénoncer là une de ces erreurs de psychologie, dont on accuse ceux qui racontent leur enfance ou leur première jeunesse. On leur reproche de prêter à l’enfant qu’ils ont été des préoccupations, des idées, ou des sentiments qui ne leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus tard. Et pourtant, ce grand « désir des choses éternelles », la petite Thérèse l’avait eu, pour ainsi dire, dès le berceau. Rappelons-nous le premier geste enfantin, dont elle eût gardé la mémoire : elle avait voulu s’enfuir au pays des Maures pour gagner le Ciel, — affronter le martyre pour obtenir une joie sans fin. Peut-on imaginer un plus violent appétit des choses éternelles ?… Ce grand désir, elle l’avait perdu dans l’effervescence de la puberté. Et voici qu’une voix amie la remettait sur la route de son véritable destin. Mais la nature se rebellait dans cette jeune Espagnole ardente et qui semblait promise à d’autres joies que celles du cloître. Elle avouait à la surveillante son horreur du couvent. Elle en était, nous dit-elle, aussi éloignée que possible… Cependant elle devait se rappeler ses premiers jeux dans le jardin paternel : elle s’amusait, avec son frère Rodrigue, à construire des ermitages, ou bien elle jouait à la religieuse avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il pas là l’indice d’une vocation ? Tout cela, sans doute, ne laissait pas de la troubler, quand elle y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans cette oisiveté forcée du couvent.

On devine assez bien les propos qui devaient s’échanger alors entre Marie Briceño et la nouvelle pensionnaire. La religieuse remarquait que Thérèse, après avoir subi un accès passager de désespoir, avait l’air, maintenant, de s’acclimater à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y plaisait. Elle lui disait :

— Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi n’y resteriez-vous pas toujours ?…

Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait jamais se plier à la vie austère des Augustines. Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes filles : elle les enviait même ; mais elle se déclarait incapable de les imiter. Souvent, à la chapelle, elle les voyait, le visage inondé de larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle expression de béatitude dans leurs regards, qu’elle en était toute saisie et vaguement humiliée par comparaison avec son propre état. Alors elle disait à Marie Briceño :

— Comme je voudrais pleurer, moi aussi ! Mais j’ai le cœur tellement sec que je pourrais bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la Passion, sans en tirer une larme ! Ah ! cela me fait une très grande peine !…

La sœur du dortoir lui remontrait que ces grâces viennent au moment où l’on s’y attend le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé de sa vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu par hasard : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Et elle lui disait de quel prix Dieu récompense ceux qui sont dociles à cet appel.

De tels propos achevaient de bouleverser l’âme troublée de Thérèse. Quelqu’un l’amenait doucement à renouer une conversation importune, qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années de dissipation. Encore une fois, la question du bonheur, — et du bonheur sans fin, — se posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé qu’à quelques-uns, — beaucoup sont appelés, mais peu sont élus, — allait-elle le manquer, et le manquer par sa faute ? Et la voie la plus sûre pour y parvenir, n’était-elle point le couvent ? Allait-elle s’en détourner ? Et pour quoi ?… Pour de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation éternelle ! Il fallait choisir : le Ciel ou bien l’Enfer !… L’Enfer ! tout son être frémissait et se révoltait à cette pensée. Elle ne pourra jamais s’y accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable répulsion à méditer sur l’Enfer ! Et pourtant, c’est la Loi, — et même la Loi d’amour ! Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il inscrit ces paroles terribles au-dessus de la porte qui conduit à la Cité dolente : « La justice anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre de la divine Puissance et du premier Amour. Avant moi, il n’y eut point de choses créées, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute espérance !… » Sans doute Thérèse y songeait avec épouvante, lorsque, dans l’église des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre guichet du confessionnal, cette porte étroite creusée dans la lourde maçonnerie, épaisse et opprimante comme un mur de cachot. Alors, la nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids écrasant. Elle devait quitter cette vie du monde, pour se tourner vers la vie véritable : le cloître était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de jeune fille aimante et aimée de tous protestait contre cette affreuse extrémité. Non ! elle ne serait jamais religieuse !… Ou, s’il fallait absolument l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît de choisir un ordre moins sévère que celui des Augustines, — dont la règle pourtant n’était pas des plus rudes, — qu’on la laissât, par exemple, entrer au couvent de l’Incarnation, où les religieuses pouvaient aller et venir, sortir à leur guise, recevoir leurs parents et leurs amis ! Justement Thérèse y avait une amie de son âge, qui avait déjà pris le voile et qui s’appelait Jeanne Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait à supporter les premières rigueurs de la vie monastique, elle la consolerait au besoin. Et puis, ce couvent de l’Incarnation semble avoir eu, à cette époque, un prestige d’élégance auquel la jeune fille ne pouvait pas être insensible. C’était sans doute le rendez-vous de tout le beau monde d’Avila…

Thérèse allait-elle faire comme son amie, Jeanne Suarez ? Allait-elle entrer, elle aussi, à l’Incarnation ?… Résolution cruelle à prendre ! Elle reculait avec effroi devant une telle détermination. Et notons que ce drame de conscience, qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño, ni à son confesseur : Qu’on ne dise pas qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle fut endoctrinée par les religieuses, par un confesseur fanatique, ou par sa famille, — qu’on jeta le trouble dans son esprit par l’épouvante de l’Enfer. Tout le travail psychologique, que nous avons essayé de résumer, s’accomplit spontanément dans l’âme de la jeune fille. Personne n’intervint, personne ne la força, sinon Celui auquel on ne résiste point et contre l’emprise duquel Thérèse luttait désespérément. S’il en avait été autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous l’aurait dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions, il faut bien convenir que Marie Briceño n’eut d’autre influence sur elle que celui de l’exemple et des conversations pieuses. Tout le drame du déchirement se passa entre Thérèse et Dieu.

Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur d’exagérer ce qu’il y eut de dramatique dans ce conflit. Les pages si calmes de la narratrice ne donnent pas l’impression, pour l’instant du moins, d’une tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle se borna à demander aux religieuses de prier Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même n’est-il pas l’indice d’une conscience angoissée ?… Enfin, après que Thérèse eut passé environ dix-huit mois chez les Augustines, elle tomba malade d’une grave maladie. Il est infiniment probable, étant donnés son tempérament très particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que cette maladie, où elle-même voit une intervention providentielle, fut la conséquence, non seulement de la claustration qu’elle subissait pour la première fois, mais de la crise morale où elle se débattait depuis son entrée à Notre-Dame-de-Grâce…

Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir mis ses jours en danger, — en tout cas, qui inspira d’assez vives inquiétudes à sa famille pour qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les Augustines ? La Sainte, qui, dans son autobiographie, s’étend assez volontiers sur ses infirmités physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et pourtant il serait fort important de le savoir. Était-ce une maladie ordinaire, ou une de ces mystérieuses crises, au caractère si complexe, dont elle eut à souffrir plus tard et qui semblent consécutives à un grand choc moral ? On voit l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril de mort où elle se trouva ne paraît pas avoir modifié ses sentiments. Telle elle était à Notre-Dame-de-Grâce, telle elle va se montrer à nous, pendant assez longtemps encore.

Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente toujours. Mais elle persiste dans son indécision. Ce projet héroïque est combattu, en elle, par tant d’attraits toujours si puissants ! On peut même croire que l’obsession du cloître a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise par le monde : ce qui est assez naturel chez une convalescente.

On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la maison de sa sœur aînée, — celle qui lui avait servi de mère, — Marie de Cepeda, mariée à don Martin Guzman Barrientos.

Les deux époux habitaient un petit pueblo de quelques feux, sur la limite de la province d’Avila et de celle de Salamanque, un misérable hameau nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant elle s’arrêta chez un de ses oncles, Pierre de Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré, dans un petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila. Comme tous les membres de la famille, cet oncle était un homme profondément religieux et de grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les ordres, et la Sainte nous assure que sa mort fut celle d’un élu qui jouit déjà de Dieu. Ses entretiens ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur la vanité du monde. De quelle oreille la convalescente écouta-t-elle ces pieux propos ? Il est probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il est vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là, elle n’avait pas grande inclination pour les livres de piété. Son oncle lui demandait de lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage, comme le propre père de Thérèse, ne lisait que des livres spirituels : « Je n’en étais point amie, nous dit franchement la jeune fille, mais je feignais le contraire, parce que je me suis toujours appliquée à plaire aux autres, si pénible que cela fût pour moi. »

Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt frivoles, les paroles de l’oncle et les bonnes lectures firent une réelle impression sur son esprit. Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences, véritables semences de conversion, qui n’écloront que longtemps après.

Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et son beau-frère ? Quelle fut sa vie à Castellanos de la Cañada ? Y fit-elle des rencontres, y noua-t-elle des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur ses sentiments et sur sa détermination finale ? L’imagination a libre carrière pour placer, à cette époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques aventures. La vérité, c’est que cette pénitente qui n’a pas peur d’avouer ses fautes, n’a pas fait l’ombre d’une allusion à quoi que ce soit de pareil. Il est infiniment probable que son existence à Castellanos de la Cañada, fut aussi unie, aussi dépourvue que possible d’événements sensationnels, et qu’elle était partagée tout entière entre les soins du ménage et les exercices de dévotion.

Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra chez son père. Elle demeura à la maison paternelle pendant plus de quatre années encore. Et il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait. Grande fille de dix-huit ans, elle dut s’occuper à son tour de la petite Jeanne de Ahumada, sa plus jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient, l’un après l’autre, le vieux logis familial, pressés de se mettre au service de quelque capitaine et de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait plus que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse, avec ce don de commandement et d’organisation qui était en elle, prit en main la direction du ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda souhaitait de la garder auprès de lui aussi longtemps que possible… Pourtant, le moment était venu pour elle de se marier. Des partis lui furent sans doute proposés par les membres et les amis de la famille, à commencer par son père lui-même. Il ne semble pas qu’elle ait seulement arrêté sa pensée sur cette idée de mariage. Il importe de souligner ce fait, que Thérèse, sortie du couvent, a passé quatre ans chez son père, en véritable maîtresse de maison, qu’elle a dû certainement, avec sa beauté et sa naissance, être plus sollicitée que quiconque et que, pourtant, elle ne se maria point, — bien plus, qu’elle n’y pensa même pas : autrement elle nous l’aurait dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son cœur et forcé ses inclinations. Rien de pareil ! Et c’est un complet démenti à ceux qui prétendent que la véritable vocation de Thérèse était le mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a produit ses extases et ses visions. A ce propos, qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse Marie de l’Incarnation, qui non seulement se maria et donna le jour à plusieurs enfants, mais qui eut des extases avant, pendant et après son mariage.

Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au contraire, son désir de ne point se marier, pour que son père, comme elle nous le dit, ait conçu l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa mort. Selon les idées du temps, une vieille fille ne pouvait que se consacrer au soin de ses parents infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est à ce dernier parti qu’elle finit par se ranger.

Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence, elle était faite pour ce rôle de maîtresse de maison. Elle s’y complaisait certainement. En outre, elle aimait ses frères et ses sœurs et, quant à son père, elle avait pour lui plus que de l’affection : c’était de la vénération. Tout la retenait donc au logis. Sa carrière de vieille fille semblait tracée d’avance : elle marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux père jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses jours comme dame pensionnaire dans quelque béguinage, par exemple, au couvent de l’Incarnation, où une certaine vie mondaine était tolérée. Et pourtant, elle ne fit rien de tout cela. Elle prit un autre chemin, parce qu’elle était appelée ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le souvenir de ses conversations avec Marie Briceño et avec son oncle Pierre, les lectures pieuses d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la troubler au plus profond de son âme. Alors, elle se sentait rendue à elle-même. Elle retrouvait son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres termes : « Je compris la vérité de ce que j’avais entrevu, quand j’étais petite, à savoir le néant de tout et la vanité du monde. » Et puis la peur de la damnation recommençait à la tourmenter. Assurer immédiatement son salut, lui apparaissait plus que jamais comme une nécessité pressante. Le cloître seul pourrait la sauver. Mais quelle agonie pour se déterminer à y entrer !…

Ce fut une véritable « bataille », — le mot est d’elle, — une bataille qui dura trois mois, qui lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes. Elle avait bien le désir d’être religieuse, puisque c’était, à ses yeux, l’unique voie de salut. Dans le même moment, elle lisait les lettres de saint Jérôme sur l’excellence de la virginité et de l’état monastique, — et ces lettres achevaient de la bouleverser. Toutes ses idées la poussaient à cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la force de la prendre. Le grand ressort lui manquait : l’amour de Dieu. C’est elle-même qui l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son mépris du monde, son détachement de toutes affections terrestres, n’étaient encore pour elle que des idées toutes théoriques, qui ne vivaient guère que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter : elle adorait son père, elle aimait ses frères et le logis paternel. Tout cela, c’étaient des réalités très douces à quoi elle était plus fortement attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle jamais le courage de briser de tels liens ? Était-ce même raisonnable ? N’avait-elle pas beaucoup de bien à faire en restant dans le siècle ?…

Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses, rien ne l’entraînait vers le cloître. Le couvent, elle le connaissait, Dieu merci ! Elle avait vu chez les Augustines ce que c’est que la vie monastique, et elle s’en détournait avec effroi… Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout, c’est vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait à elle, avec une foule de jouissances, dont elle savait le prix, — et c’est le renoncement qu’elle choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il n’y eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus cruelle que celle-là !

Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à son père. Elle lui dit qu’elle voulait être religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa résolution par point d’honneur : car, l’ayant dit une fois, cette Castillane n’était point fille à se dédire. Le père accueillit de la façon qu’on pense un tel projet. Malgré les instances des proches et des amis, que Thérèse avait su intéresser à sa détermination, il se montra inébranlable dans son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que sa fille se ferait religieuse, si elle voulait, après sa mort, mais que, jusque là, elle resterait à la maison.

Elle écouta les volontés paternelles avec tout le respect qu’on devine. Mais elle sentit que, si elle obéissait, elle était perdue à tout jamais. Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout, que tant de chères habitudes retenaient dans le monde. Seul un coup de force pouvait rompre toutes ses attaches. « Il faut bien, dit-elle, que ce soit Dieu qui m’en ait inspiré le courage. Sans lui je n’aurais jamais pu en venir à bout !… » Elle eut ce courage. Elle persuada à un de ses jeunes frères, qui s’appelait Antoine, d’entrer en religion avec elle, — lui chez les dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites de l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau matin, ils s’évadèrent ensemble de la maison familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent frapper à la porte du couvent…

Ce geste décisif, le plus solennel de toute la vie de Thérèse, avait été préfiguré, bien des années auparavant, lorsque avec son autre frère, Rodrigue, elle était partie pour le pays des Maures, afin de gagner la palme. Cette fois, c’était encore pour la même raison qu’elle partait : pour être bien sûre de ne pas manquer le bonheur, — et un bonheur, qui, comme les deux enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer « toujours, toujours, toujours… »

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