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Sainte Thérèse

QUATRIÈME PARTIE LES GRANDES GRACES

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« Je puis me tromper complètement, mais non pas mentir. Par la miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts : je dis ce que j’entends. »

(Château intérieur, IV, II.)

« … L’âme ne peut absolument pas douter que Dieu était en elle et elle en Dieu. Cette vérité lui reste si ferme que, même si des années se passent, sans que Dieu lui accorde de nouveau cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle ne peut douter qu’elle l’a reçue… »

(Ibid., V, I.)

I POUR DÉBLAYER LE TERRAIN

Avant d’entrer dans le détail de ces « grâces » extraordinaires, il importe peut-être, pour la tranquillité de notre esprit et la commodité de l’exposition, de commencer par déblayer le terrain de toutes les objections, dont se sont prévalus, depuis plus d’un siècle, les négateurs du surnaturel. Il en est de toute espèce, de subtiles et de grossières, de naïves et d’astucieuses. De même pour les explications rationalistes qu’on a tentées des états mystiques : si la plupart sont absurdes, il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses pour troubler des esprits peu familiarisés avec la doctrine et la spiritualité catholiques. Néanmoins, les unes comme les autres sont incapables de rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète, d’états singuliers, dont elles négligent toujours quelque élément essentiel. Ce sont des reconstructions, ou des assimilations arbitraires, où manque la pièce caractéristique et capitale qui, seule, pourrait les rendre plausibles. Et ainsi l’on ne nous offre qu’une contrefaçon du phénomène authentique et original, — et le mystère subsiste tout entier.

A côté de très sérieuses et très estimables études, qui ont, du moins, le mérite de serrer d’aussi près que possible le fait à expliquer et de ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le reconnaissant loyalement pour tel, du moins jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement présomptueuses et de copieusement ridicules. Dans cette catégorie, il sied de ranger toute la littérature pseudo-médicale, élucubrée sur le cas de sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la bassesse d’âme et d’esprit que trahissent ces épais bouquins, finissent par exaspérer le courageux explorateur qui se décide à jeter la sonde dans ces bas-fonds de la « science ». Pour moi, ce qui me frappait le plus, dans ces écrits, — qui ne sont pas toujours signés de noms médiocres, — c’est l’imprécision des termes. En particulier, je ne connais rien de plus insupportable, pour un lecteur bien équilibré, que la phraséologie échevelée et romantique de Freud et de ses disciples, cet affreux jargon tudesque, à la fois barbare et pédant, qui bouche avec du grec, avec d’effroyables et hybrides néologismes helléno-latins, les trous de son ignorance. Et, à ce propos, qu’on me permette de remarquer combien ce vocabulaire dit « scientifique » contraste avec celui de la théologie traditionnelle et orthodoxe : ce ne sont pas seulement nos médecins, ce sont nos philosophes universitaires qui auraient besoin de réformer leur terminologie à l’école des théologiens et de prendre auprès d’eux des habitudes de précision idéologique et verbale… Avec cela, le manque de méthode et d’esprit critique et ce pédantisme qui consiste à faire manœuvrer de pures entités, vides de tout contenu expérimental, pour fournir, vaille que vaille, une quelconque explication, de même qu’au XVIIe siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait les « vapeurs » pour expliquer les défaillances, vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne faut pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un bon débarras qui s’impose : toute cette littérature pseudo-médicale est à entasser sur de lourds tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus prochains et les plus obscurs…

D’ores et déjà, une foule de points peuvent être considérés comme acquis par l’apologétique orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre de théories, momentanément à la mode, ont été faites par d’excellents esprits, beaucoup plus compétents que ne saurait l’être un simple lecteur de sainte Thérèse : il ne peut qu’y renvoyer ses propres lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour quiconque se donne la peine d’examiner sérieusement la question, qu’il est impossible de ramener les états mystiques à des cas de folie, d’hystérie, de névrose ou d’hypnose. Notons, d’ailleurs, en passant, combien la plupart de ces expressions sont vagues et mal définies et que, dans les milieux médicaux eux-mêmes on ne croit plus à l’hystérie (telle du moins que la définissait Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être une manifestation. Toutes ces assimilations superficielles reposent sur une confusion initiale et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se faisant une loi de ne considérer ces phénomènes que par le dehors, mettent sur le même plan de purs états pathologiques et des états mystiques de caractère beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent de « distinguer le vrai du faux mysticisme… et le sentiment religieux sain de ses maladies ». Avec ce système, nous voilà en plein gâchis. La qualité d’un état mystique est en raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons de tenir compte de la « qualité » à la fois intellectuelle et psychologique de ces états, pour n’en considérer que les manifestations somatiques, une sainte Thérèse tombe au niveau d’une folle de cabanon. Je veux bien que, chez la folle et la sainte, les phénomènes extérieurs soient identiques, de même que les symptômes d’une maladie sont pareils chez un crétin et chez un homme de génie. Et il est assurément d’une bonne méthode scientifique de faire abstraction du génie et du crétinisme pour étudier et traiter cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a aucun rapport entre la maladie et la qualité intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des états mystiques, le côté psychologique est de la plus haute importance. On peut même dire que c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de « transe » mystique sans l’état psychologique concomitant.

Certains, se rendant à ces raisons, veulent bien tenir compte du côté psychologique du phénomène mystique et même y voient tout l’essentiel, mais, en se refusant à se prononcer sur l’orthodoxie de ces états, ils leur attribuent à tous la même valeur : ils ne considèrent que les tendances et les fins communes de tous les mystiques. Et voilà encore une fois sur le même plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre qu’une sainte Thérèse, même dans ses états mystiques, manifeste une mentalité infiniment plus élevée que telle malade atteinte de folie religieuse. Pourquoi ne se demandent-ils pas si la raison de cette supériorité ne réside point précisément dans son orthodoxie ? Mais, dira-t-on, l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à établir cette supériorité. Prenons alors une autre mystique d’intelligence à peu près égale, une madame Guyon, par exemple ! Dans cette comparaison, sainte Thérèse garde toujours l’avantage, et n’est-ce point encore pour la même raison, je veux dire à cause de son orthodoxie ?

Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques sous la même étiquette, ou qui ne veulent pas faire de différence entre ce qui est proprement mystique et ce qui est proprement pathologique, ceux-là sont généralement les mêmes qui mettent de la sexualité ou de l’érotomanie à la base des états mystiques. Des affirmations de ce genre sont vraiment prodigieuses chez des théoriciens à prétentions scientifiques. Sur quelle expérience, sur quelle constatation s’appuient-ils ? Sur quel mystique authentique se sont-ils livrés à ces expériences et ont-ils recueilli ces constatations ? Comment constater « scientifiquement » que les états d’oraison s’accompagnent d’excitation ou d’émotion sexuelle ? Ou bien ces mots de « sexualité » et d’« érotomanie » ne veulent plus rien dire, ou il faut avouer avec l’expérience commune, — expérience que nous pouvons tous renouveler sur nous-mêmes, — que le moindre émoi sexuel est absolument incompatible avec l’émotion religieuse. Ces deux états peuvent alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation. Mais ils ne se confondent pas, et il faut choisir entre les deux : c’est l’un ou l’autre… A cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel peut être inconscient : ce qui n’est nullement prouvé. Admettons-le pourtant : cet émoi étant absolument incompatible avec l’émotion religieuse, le sujet ne tarde pas à percevoir un certain malaise, puis à prendre une conscience claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre qui disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse qui triomphe.

D’autres expliquent les états d’oraison par l’action du subconscient ou encore du transsubliminal, qui serait, si l’on peut dire, du subconscient de derrière les fagots, un subconscient à la suprême puissance. Les paroles intérieures, les révélations et les visions ne seraient pas autre chose qu’une brusque irruption de notre subconscient, dans la lumière de la conscience. Par l’action de ce subconscient, les propres desseins du mystique, avec leurs objets précis, s’extérioriseraient à ses yeux et lui reviendraient sous forme de commandements divins. Ce serait quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans le rêve, qui nous restitue, en plein sommeil, les images, les idées, les volitions et les préoccupations de la veille. Seulement, tandis que le subconscient du rêve ne produit que des fantasmes incohérents, absurdes, qui souvent même ne laissent pas de trace dans la mémoire, le subconscient des états mystiques serait capable de véritables prodiges, dont l’effet ébranlerait profondément la sensibilité et qui se marquerait dans l’esprit en traits ineffaçables : « Cette activité[3], nous dit-on, doit être une intelligence, une pensée, — une pensée secrète et singulièrement familière, si intime et si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à la conscience superficielle une pensée étrangère, une pensée continue et qui s’étend sur toute la vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes de la conscience claire, strictement orthodoxe et naturellement riche en inventions qui s’accordent sans peine avec les exigences d’une croyance et d’une tradition que toute l’âme accepte. » Ce subconscient, qui est une intelligence, une pensée, une pensée continue et, de plus, strictement orthodoxe, — qui est aussi catholique que Dieu lui-même, — n’a vraiment pas grand’chose à faire pour se confondre avec lui. Sainte Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître Dieu lui-même.

Sérieusement, lequel est le plus difficile à admettre ?… ou bien une subconscience, qui est une pensée, une volonté et une activité intelligentes, en un mot un autre moi doué de toutes les facultés du moi conscient, mais élevées à une puissance extraordinaire, qui fait réellement partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient ne se reconnaît point ? Ou bien une activité étrangère et transcendante, qui agit sur le moi conscient de la même façon que les autres personnalités qu’il sait lui être extérieures et étrangères ? Nous savons de toute certitude que nous sommes environnés de myriades d’êtres, différents de nous, et dont il est infiniment probable que nous ne connaissons et percevons qu’une infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il pas de plus puissants que les autres, et, parmi ces plus puissants, un plus puissant que tous, l’Etre des êtres ?… Mais, comme les précédentes, cette théorie du subconscient appliquée aux états mystiques a été suffisamment réfutée, on en a suffisamment montré les lacunes et les inexactitudes, pour que nous n’y insistions point davantage. Pas plus que la folie, l’hystérie, la névrose, ou l’hypnose, elle ne rend compte d’états très spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.

Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même, ces états et ces phénomènes extraordinaires, il faut donc faire table rase des prétendues explications scientifiques. Et il faut se défier aussi des concessions que certains catholiques, par affectation de libéralisme et sans nulle nécessité, s’empressent d’accorder aux adversaires du surnaturel. Ceux-là jettent un voile prudent sur les maladies, les crises et les troubles physiologiques que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre en pleine lumière. Non seulement, Thérèse a été une malade, avec des intermittences de paroxysme et de rémission, à peu près pendant toute sa vie, — elle a subi, en particulier des maladies nerveuses qui ont fait de son corps un instrument d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance prodigieuses, — mais elle a voulu souffrir, souffrir continuellement, en vue d’une purification plus parfaite. Enfin elle a payé par des crises atroces, par la dislocation et le déchirement de sa pauvre enveloppe humaine, les états miraculeux auxquels elle fut élevée. Si le simple labeur de la production intellectuelle suffit pour détraquer un organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration brise le système nerveux et le laisse dans une prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il s’agit d’états aussi violents et épuisants que l’extase et le ravissement mystiques ? Il faut proclamer bien haut que Thérèse, prédestinée à des états pareils, ne pouvait être qu’une malade, une crucifiée perpétuelle.

Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer dans l’ombre et même à sous-estimer ces « grandes grâces » dont nous allons parler. Il est bien certain, en effet, que les paroles intérieures, les révélations, les visions, les extases et les ravissements ne sont que des accessoires de l’union mystique : l’essentiel c’est cette union ineffable, où Dieu est perçu, goûté et senti. Mais qu’on veuille bien considérer que ces hauts états, étant, par définition, incommunicables et inexprimables, nous ne pouvons plus suivre la Sainte que par un acte de foi, quand elle essaie de nous en parler : nous sommes forcés de l’abandonner au seuil de l’oraison. Au contraire, les phénomènes accessoires établissent un lien entre elle et nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons entendre avec elle ses voix et ses révélations, nous pouvons nous associer à ses visions, à ses illuminations, à ses extases et à ses ravissements. D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix. Elle y voyait le point de départ de tout un renouvellement intérieur. Dans une de ses relations adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait : « Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir et de vivre d’une vie parfaite) et une augmentation de vertu, dès le jour où il m’a favorisée de cette oraison de quiétude et de ces ravissements. Je trouve en moi une telle amélioration qu’à mon avis, j’étais jusqu’alors l’imperfection même. Ces ravissements et ces visions produisent en moi les grands effets dont je vais parler. S’il y a quelque bien en moi, c’est sûrement de là que je le tiens… » Et saint Pierre d’Alcantara, dans son approbation, confirme en ces termes le sentiment de la Sainte : « Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est avancée de plus en plus en la manière que dit saint Thomas… » Ajoutons que ces « faveurs » surnaturelles eurent la plus grande influence sur son apostolat et ses entreprises de réforme. Sans l’encouragement que lui donnèrent ces grâces, il est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace de se lancer dans une œuvre si périlleuse.

On peut donc reconnaître l’importance de ces hautes faveurs dans la vie et la conduite de sainte Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des états mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix, l’a dit excellemment : « Ces communications tiennent encore de la faiblesse et de la corruption de la sensualité. Ces ravissements et ces transports qui vont quelquefois jusqu’à disloquer les membres sont le résultat ordinaire de communications qui ne sont pas purement spirituelles. Mais ces phénomènes ne se produisent point chez les âmes parfaites, déjà purifiées par la seconde nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez elles, les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus lieu : elles jouissent de la liberté de l’esprit, sans aucun détriment pour les sens… » N’oublions pas, d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à cet état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état habituel pendant les dernières années de sa vie. Rien n’est plus rare : « Il n’y a, dit le même Jean de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent à une si haute perfection. On en trouve cependant quelques-unes qui y sont parvenues : ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit doivent se propager dans la succession de leurs enfants spirituels. Dieu donne aux chefs de famille des richesses et des grandeurs en rapport avec les destinées providentielles de leur postérité selon la grâce. »

Quelles perspectives magnifiques sur la destinée de notre Sainte nous ouvrent ces quelques phrases ! Cette vierge est marquée, dès le berceau, pour enfanter au Christ des âmes innombrables et c’est pour cela qu’elle est munie de toutes les nourritures et de toutes les réserves de forces spirituelles que réclame une telle fécondité. Des physiologistes ont cru remarquer que les germes féminins sont plus riches en substances nutritives que les germes mâles, sans doute parce que les fonctions physiques de la mère exigent une plus grande dépense d’énergie vitale. Cette particularité se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit. Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles, son âme va devenir un réservoir inépuisable d’aliments spirituels, parce qu’elle est prédestinée à être une Mère, — celle que la postérité va nommer avec amour et vénération, la Mère Thérèse de Jésus…

Voici que son destin se dessine en traits de plus en plus splendides. Non seulement elle s’annonce comme une grande réformatrice d’ordres religieux, comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les ascèses des vertus évangéliques, mais elle est marquée pour ravitailler de divin une humanité qui s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y réfléchir, on ne pourra pas s’empêcher de voir, dans cette apparition de Thérèse d’Avila et dans son action à ce moment précis de l’histoire, quelque chose de véritablement providentiel. Le vieux monde vient de découvrir l’Amérique. La fièvre de l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche en proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe. C’est le commencement d’une ère de prospérité matérielle encore inconnue, — et, par ailleurs, cette réussite littéralement prodigieuse d’avoir découvert et conquis un monde nouveau, avec des moyens infimes et rudimentaires, d’avoir pour ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à l’infini, tout cela a démesurément enflé la confiance de l’homme en lui-même, au point qu’il croit pouvoir se passer de Dieu. Enfin, c’est le moment où le protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent l’assaut du millénaire édifice catholique. L’ennemi va s’efforcer de dessécher et de tarir les sources de la haute spiritualité. Cela va être la mutilation pédante et inintelligente du dogme, l’embourgeoisement et la platitude de la vie, toutes ces influences déprimantes s’associant à cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de jouir, — de tout ramener à la mesure de l’humain, — qui sera le signe caractéristique de l’ère moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît, pour dire à ces jouisseurs et à ces inventeurs de continents : « Vous cherchez un nouveau monde. J’en connais un qui est toujours nouveau, parce qu’il est éternel. O aventuriers, ô conquérants des Amériques, moi je tente une aventure plus difficile, plus héroïque que toutes les vôtres. Au prix de mille souffrances, pires que les vôtres, au prix d’une longue mort anticipée, je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez me suivre, et vous verrez !… Et vous qui niez Celui « par qui toutes choses ont été faites », je vous dis en vérité que je L’ai vu, et que, sans Lui, qui le soutient, votre bas monde, dont vous êtes si vains, va à la folie et à la ruine… » Et celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher. Elle a suscité des forces vives qui, pendant des siècles, ont résisté à l’assaut de l’ennemi. Et, à cette heure trouble et presque désespérée, nous vivons encore, en grande partie, du bienfait de son exemple.

Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude que l’on adopte, il est impossible de ne pas être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de paradoxal dans cette apparition de Thérèse d’Avila. On ne pouvait prendre plus hardiment le contre-pied des idées qui entraînaient l’humanité de ce temps-là, — laquelle était déjà celle d’aujourd’hui.

Non moins paradoxale est l’apparition des « grandes grâces » qui vont bouleverser sa vie et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques de la vie publique. Il semblerait que de telles faveurs dussent toucher surtout des âmes jeunes autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde. Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs décisives, est près de la cinquantaine. Ses enthousiasmes sont réfléchis, sa raison s’est mûrie et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois, cruelle expérience. Elle sait ce que c’est que la vie cléricale et monastique. Elle connaît aussi les gens d’église, — les religieuses ses compagnes, les moines, les évêques, les confesseurs et les théologiens. Elle pressent les difficultés, les intrigues, les persécutions auxquelles elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et elle n’ignore pas l’accueil qui lui est réservé dans le siècle. Elle voit se liguer contre elle les gens de sa ville natale, les magistrats municipaux, les hommes de gouvernement. Pendant quelque temps, le Roi et le Nonce lui-même la tiendront en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là et malgré l’appréhension de si redoutables hostilités, qu’elle va prendre sa grande résolution et qu’elle y sera déterminée et affermie par des interventions surnaturelles et, on peut le dire, continuelles. Elle y est prête. Elle est armée, corps et âme, pour ce grand combat. Son intelligence est avertie et prémunie contre les illusions et les fantasmes de la vie intérieure, sa prudence critique est sans cesse en éveil. Et son pauvre corps, torturé et affiné par la maladie, est devenu un des plus vibrants et des plus délicats instruments, où puisse jouer l’Esprit de Dieu.

Toutes ces circonstances appellent évidemment la réflexion. On ne se dissimule pas qu’il est possible d’opposer à la plupart d’entre elles des explications naturelles et, dans une certaine mesure, plausibles. Mais ces explications laissent toujours subsister des points obscurs, quand elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les nôtres ne se flattent pas non plus de supprimer tout mystère. Il y a, dans cette aventure de Thérèse d’Avila, assez de points lumineux : ce serait trop beau si tout était également clair et resplendissant.

II PRÉSENCES ET VISIONS

Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée de ses doutes par les mystérieuses Paroles : « Ma fille, c’est Moi ! » Mais cette sécurité ne devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient pas. Les calomnies, les accusations d’imposture continuaient de plus belle. On la représentait comme une possédée, livrée à toutes les suggestions diaboliques. C’était le Démon qui produisait en elle ces états mystiques où elle croyait voir l’opération de Dieu !… A de certains moments, le concert de réprobation était tel que son confesseur, le Père Balthasar Alvarez, s’en épouvantait. Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité de directeur de conscience, sa réputation de science et de vertu, ne se sentait pas assez fort pour tenir tête à toute une ville, à une véritable coalition de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens. Thérèse voyait arriver le moment où elle serait complètement abandonnée par lui et où elle ne trouverait plus de directeur. Qu’on y songe un instant ! C’était chose grave que de passer pour le complice d’une démoniaque. On conçoit que le Père Balthasar Alvarez, confesseur de cette scandaleuse carmélite, ait tremblé pour lui-même.

Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité autour d’elle ne laissaient pas d’effrayer la Sainte elle-même. Certes, quand elle était dans l’oraison, au moment où elle recevait ces révélations surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient. Mais à peine reprenait-elle contact avec le monde qu’elle retombait dans ses angoisses. Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui épargner ces grâces qui lui causaient un tel tourment et qui lui suscitaient de telles persécutions. Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité d’unir leurs prières aux siennes, afin qu’elle fût délivrée de ces tribulations. Elle-même faisait des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs, sainte Madeleine, saint Joseph, saint Augustin, auxquels elle en adjoignait de nouveaux, comme saint Hilarion et l’archange saint Michel…

« Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous ne cessions de prier, d’autres personnes et moi, pour obtenir ce que j’ai dit : ou que le Seigneur me conduisît par un autre chemin, ou qu’il manifestât la vérité, — car les paroles qu’Il m’adressait étaient presque continuelles, — il m’arriva ceci : le jour de la fête du glorieux saint Pierre, comme j’étais en oraison, je vis près de moi, ou, pour mieux dire, je sentis, car, en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait que le Christ était auprès de moi et je voyais que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me semblait. Pour moi, comme j’ignorais absolument qu’il pût y avoir de semblables visions, j’éprouvai une grande frayeur, au début, et je ne faisais que pleurer, bien que le Christ, avec une seule parole, dite pour me rassurer, me laissât, comme d’habitude, tranquille, contente et sans aucune crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était sans cesse à mes côtés, et, comme la vision n’était pas imaginaire[4] (c’est-à-dire par image), je ne voyais pas en quelle forme ; mais je sentais très clairement qu’Il était toujours à mon côté droit et qu’Il était témoin de tout ce que je faisais et que, chaque fois que je me recueillais un peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne pouvais ignorer qu’Il était près de moi… »

Voilà donc, dans son accablante simplicité, le récit de cette chose prodigieuse ! Tout autre que la Sainte eût forcé la voix, accumulé les expressions hyperboliques et dramatisé, d’une façon plus ou moins consciente, cette surnaturelle manifestation, pour nous en donner une idée égale à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de pareil avec Thérèse, soit que l’habitude de ces apparitions en ait peu à peu diminué, à ses yeux, l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale, elle se fût tellement approchée du divin que les plus hautes Présences lui étaient devenues en quelque sorte familières. Son âme purifiée se mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le surnaturel. Remarquons, d’ailleurs, le caractère involontaire et tout passif de cette vision intellectuelle. Bien loin de la provoquer, la Sainte nous dit que, sur l’ordre formel de ses confesseurs, elle y résistait de toutes ses forces. Elle priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée de ces manifestations qu’on lui représentait comme des illusions sataniques. Que dis-je ? elle s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle devait L’écouter et subir sa Présence… On alléguera, sans doute, que cette longue résistance avait fini par produire une véritable obsession de la personne du Christ, et qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer les visions de la Carmélite. Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par déférence à l’égard des théologiens dont elle ne veut pas influencer les décisions, que par défiance d’elle-même, elle se garde de toute assertion tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses dont elle se sert : « Il me semblait, à ce qu’il me paraissait… » Tout d’abord, elle ne veut rien affirmer, elle discute avec elle-même et avec le lecteur soupçonneux. Mais, finalement, aucune objection ne peut tenir contre la subtilité et la justesse de son analyse, ni surtout contre un sentiment de certitude interne supérieur à tous les doutes.

Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans images et sans formes sensibles, ne se confondrait-elle pas, en réalité, avec le sentiment de quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans l’oraison ? « Dans cet état, dit sainte Thérèse, l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de grand amour et de foi et autres déterminations jointes à de la tendresse. C’est une grande grâce de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le plus grand cas. C’est une oraison d’un genre très élevé, mais ce n’est pas une vision. Dans l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est présent par les effets qu’il produit dans l’âme, comme je le dis, et, de cette manière, Sa Majesté veut se rendre sensible à nous. Mais par cette vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ qui est là, Jésus-Christ fils de la Vierge… »

C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en définitive, comme au critère suprême. Son confesseur lui ayant demandé comment elle pouvait savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit qu’elle ne savait pas comment. « Néanmoins, dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre qu’Il était près de moi, — et je le voyais clairement, et je le sentais, et que le recueillement de mon âme était plus profond et plus continu que dans l’oraison de quiétude et que les effets en étaient bien supérieurs à ceux que j’éprouvais d’habitude, — et que c’était une chose très claire… » — Le confesseur lui demanda encore : « Qui vous a dit que c’était Jésus-Christ ? — Lui-même, plusieurs fois, répondit-elle. Mais, avant qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était déjà imprimée dans mon entendement, et, avant cela, Il me le disait et je ne le voyais pas. Si une personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement entendu parler d’elle, venait causer avec moi aveugle ou plongée dans une grande obscurité, et si elle me disait que c’est elle, je pourrais le croire, mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement que si je l’avais vue de mes yeux. Dans cette vision, oui : sans voir, cette certitude s’imprime avec une évidence si claire qu’il ne paraît pas qu’on en puisse douter. Le Seigneur veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de sorte qu’on n’en peut pas plus douter que de ce qu’on voit et même moins, car, pour ce qu’on voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être illusionnés. Dans cette vision, au contraire, bien que tout de suite on ait ce soupçon, on garde, d’autre part, une si grande certitude, que le doute n’a plus de force. »

Ainsi, elle ne passe point par des alternatives de doute et de certitude. D’abord, surprise et effrayée par le prodige, elle craint d’être le jouet d’une illusion. Mais, dans le même moment, elle est obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment de la Présence divine ne peut même se comparer à celui qu’un aveugle ou une personne plongée dans l’obscurité pourrait avoir d’une autre personne qui serait près d’elle. « Ici, rien de semblable, pas d’obscurité : le Christ se représente à l’âme par une notion plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu’on voit soleil, ou clarté, mais une lumière, qui sans être perçue par les jeux matériels, illumine l’entendement, pour que l’âme jouisse d’un si grand Bien… »

Voilà la « vision intellectuelle » nettement définie, avec son double caractère d’abstraction, — abstraction de toute forme sensible, — et de certitude immédiate et concrète : l’adhésion de l’intelligence se produit instantanément sur le vif. Thérèse, ignorante de la terminologie mystique, ne se rendit pas compte d’abord de la faveur qu’elle avait reçue. Plus tard seulement, elle apprit que cette vision est de l’ordre le plus élevé : « C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par un saint homme, de haute spiritualité, je veux parler du Frère Pierre d’Alcantara. » Et, en effet, ce genre de visions abstraites semble bien exclure toutes les duperies des sens. La Sainte rapproche de cette vision intellectuelle un certain mode d’audition également intellectuelle, ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui, en définitive, semble bien n’être qu’un autre aspect, qu’une autre manière de considérer cette vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut, d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette parole est distincte, on entend nettement chaque mot prononcé par l’interlocuteur invisible qui rend l’âme attentive à ses révélations et à ses enseignements. L’âme, si l’on peut dire, prête l’oreille. La parole, dont il s’agit maintenant, procède de manière différente. L’âme n’a pas besoin de l’écouter. Sans aucun travail d’attention, elle trouve en elle la vérité infuse et, si l’on peut dire, assimilée comme un aliment : elle n’a plus qu’à en jouir. « C’est comme si quelqu’un, sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, trouvait en lui toute la science parfaitement comprise, ignorant comment et d’où elle lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé même à connaître l’A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, quelque chose de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant, savante : pour elle, le mystère de la Très Sainte Trinité et d’autres mystères des plus relevés demeurent si clairs, qu’il n’est pas de théologiens avec lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en dispute pour la défense de ces grandes vérités. Elle en demeure épouvantée… » Ce langage intuitif et illuminatif est un langage sans paroles, tandis que celui, dont il s’agissait précédemment, formulait des mots bien distincts. Ce verbe intérieur et illuminant, sainte Thérèse l’appelle « le langage du Ciel ». C’est celui dont Dieu se sert pour enseigner l’âme, — et, sans doute, c’est celui dont les âmes, affranchies des sens, se servent pour converser entre elles. On voit, d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a entre cette manière d’audition et la vision intellectuelle. Dans les deux cas, l’entendement prononce son adhésion sur une intuition immédiate : l’âme sait que c’est le Christ qui est là, comme elle sait que c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si belles et si sages.

Répétons-le encore : ces subtiles analyses, ces raisonnements, Thérèse ne les fit que beaucoup plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en elle, c’était, tout à la fois, l’émerveillement et l’épouvante. Elle croyait fermement ce dont son intelligence et son âme tout entière lui apportaient le témoignage. Mais, comme toujours, on semait le trouble et le doute dans son esprit. Perpétuellement, elle avait peur de se tromper. Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient, « et le Seigneur me rassurait. »

Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la Sainte vient de décrire de façon si précise et si complète. Celles, dont il va être question, appartiennent à un autre ordre : ce sont des visions dites « imaginatives » ou « imaginaires », c’est-à-dire qui consistent en images intérieures, ou qui admettent certaines données sensibles. Elles sont considérées par les théoriciens de la mystique, comme étant d’un ordre inférieur. Mais, naturellement, ce sont elles qui frappent le plus l’imagination. C’est par elles que sainte Thérèse a peut-être le plus agi sur les âmes de son temps et de tous les temps. Empressons-nous d’ajouter que ce sont aussi celles qui scandalisent ou déconcertent le plus le lecteur profane, ou incroyant. Pour suivre la Sainte dans cette voie, non seulement un entraînement est nécessaire, mais toute une instruction, tout un « savoir », sans parler de dispositions et de qualités d’âme qui manquent aux non-catholiques, ou aux catholiques superficiels.

Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme de ces ignorances, elle entre sans préambule et sans la moindre hésitation, dans le vif de son prodigieux projet.

« Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le Seigneur daigna me montrer seulement ses mains : elles étaient d’une si parfaite beauté que je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande frayeur, comme toujours lorsque le Seigneur commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle. Quelques jours après, je vis aussi son divin visage, — et ce fut encore une absorption de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre pourquoi le Seigneur se montrait ainsi à moi peu à peu, car, depuis, il m’accorda la grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une manière conforme à la faiblesse de ma nature… »

Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle était à la messe, elle put contempler, tout entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle la vit dans toute la beauté et toute la gloire de la Résurrection. Et, dans la relation qu’elle en adresse à son confesseur, elle ajoute : « Ce que je vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai pas ici. Cela m’a donné un grand mal : on ne peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même. Je me borne à vous dire que quand il n’y aurait, pour délecter la vue dans le Ciel, que la grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas, il ne nous montre de Sa Majesté que ce qu’en peut souffrir notre misère, que sera-ce là où nous jouirons entièrement d’un tel Bien ?… » Cette beauté des Corps glorieux est telle que l’âme qui les contemple entre dans un trouble extraordinaire. Mais la vision qu’en avait la Sainte était purement imaginaire, — c’est-à-dire une pure image intérieure et non une réalité extérieure, une hallucination perceptible par les sens. « Je ne la vis jamais, dit-elle, ni celle-là, ni aucune autre, avec les yeux de mon corps, mais avec les yeux de l’âme. »

Tout d’abord, elle en éprouva comme une déception, non pas au moment même de l’apparition, mais par la suite, lorsqu’elle essayait de raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces images intérieures n’étaient que de vains fantasmes, des produits de son imagination. « Mais, dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à me faire cette grâce et à me manifester cette vérité que, bien vite, je cessai de douter si c’était une illusion, et, depuis, je vis très clairement ma sottise. Car, même si j’avais passé de longues années à essayer de me figurer par l’imagination une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur, le seul resplendissement de cette beauté excède tout ce que l’on peut imaginer ici-bas. Ce n’est pas un resplendissement qui éblouit, mais une blancheur suave et une splendeur infuse, qui est un délice infini pour la vue et qui ne la fatigue pas, de même que la clarté qui nous fait voir une beauté si divine. C’est une lumière si différente de celle d’ici-bas que la clarté du soleil que nous voyons paraît sans éclat en comparaison de cette clarté et de cette lumière qui se représente à la vue : quand une fois on l’a perçue, on voudrait ne plus ouvrir les yeux… Non point qu’on voie quelque chose de semblable au soleil, ni que cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout dire, c’est elle qui paraît être une lumière naturelle, tandis que l’autre est une chose artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit et qui, parce qu’elle est toujours lumière, n’est troublée par rien. Enfin elle est de telle sorte que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est. Dieu la met si soudainement devant nos yeux qu’on n’aurait pas le temps de les ouvrir si cela était nécessaire. Mais peu importe qu’ils soient ouverts ou fermés. Si le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il n’y a pas de distraction qui soit capable de l’empêcher, ni résistance, ni soin, ni précaution. Cela, je l’ai bien expérimenté, comme je vais le dire… »

Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela peut se faire. Elle laisse à son confesseur ou aux théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter ce qu’elle a « expérimenté », ce qu’elle a vu : « En certaines circonstances, dit-elle, ce que je voyais ne me semblait être qu’une image ; mais, en beaucoup d’autres, il m’était évident que c’était le Christ lui-même : cela dépendait du degré de clarté où il daignait se montrer à moi. Certaines fois, c’était si confus, que cela me paraissait une image, mais non comme les portraits d’ici-bas, si parfaits soient-ils… Car, si c’était une image, c’était une image vivante. Ce n’est pas un homme mort, c’est le Christ vivant. Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et homme, non comme Il était dans le sépulcre, mais comme Il en sortit après sa résurrection. Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le Seigneur lui-même, spécialement quand on vient de communier : car nous savons déjà qu’Il est là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement maître de cette auberge de l’âme que l’âme, semble-t-il, se dissout tout entière pour se fondre dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire comprendre la majesté avec laquelle Vous vous montrez ! Et combien Vous êtes Seigneur du monde entier et des cieux et de mille autres mondes, de mondes et de cieux innombrables que Vous pourriez créer ! L’âme comprend, par la majesté où Vous apparaissez, que tout cela n’est rien en comparaison de ce que Vous êtes seigneur de tout cela !… »

Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle pas se représenter ainsi la personne du Christ ? Pour écarter ce retour d’une objection persistante, Thérèse se sert d’une comparaison fort ingénieuse : Admettons, dit-elle, que l’imagination puisse, jusqu’à un certain point, se représenter Notre-Seigneur (non pas une image banale du Christ, mais le Christ vivant, — en gloire et en majesté, — tel qu’elle vient de nous le décrire), l’âme serait pareille à une personne qui essaie de dormir et qui, malgré tous ses efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains moments l’illusion de dormir, reste néanmoins éveillée. En effet, nos efforts pour nous halluciner nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre plus évidente la réalité de notre hallucination. Si cette hallucination est involontaire, elle produit encore une grande fatigue physique et elle n’influence que faiblement ou passagèrement notre volonté. Qu’on songe à l’accablement douloureux qui suit le cauchemar : « L’âme, conclut la voyante, en est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces, elle ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la vision véritable, au contraire, il lui reste des richesses qui défient toute louange. Au corps lui-même elle donne la santé et il en demeure réconforté. »

Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte, d’après son propre témoignage, eut « presque continuellement » des visions de ce genre, visions totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et elle ajoute : « Tandis qu’Il me parlait et que je considérais cette grande beauté, et la suavité avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette bouche si belle et qui est divine (quelquefois avec sévérité), j’avais un désir extrême de connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur, afin de pouvoir le dire. Jamais je n’ai mérité de les voir. C’est assez que j’essaie : la vision se perd complètement. Cependant, quelquefois, je vois qu’Il me regarde avec compassion. Mais ce regard a une telle force que l’âme ne peut le supporter et elle est saisie par un ravissement si soudain que, pour mieux en jouir, elle perd cette vision de beauté. Ainsi, il est inutile de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et confusion. Nous n’avons qu’à prendre ce qu’Il nous donne et à louer Celui qui donne… « Humilité et confusion », voilà donc à quoi se réduisent les sentiments exaltés que suscite, dans l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de l’Homme-Dieu. Répétons-le encore : nulle trace de sensualité, de délectation morose dans ces extases décrites d’une façon si brève et si saisissante. Thérèse a soin de bien spécifier que la vision véritable se reconnaît à son caractère de pureté et de chasteté absolues. Il faut rapprocher ce passage d’un autre non moins significatif, où elle nous dit que, dans ses premières oraisons mentales, lorsqu’elle évoquait l’image du Christ, au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette sueur pitoyable. Mais elle n’osait pas se déterminer à ce geste, même mentalement, par le sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses péchés. Je le demande : jamais amoureuse a-t-elle éprouvé de ces scrupules ? La femme, qui nous fait cette confession, n’apportait aux pieds du Christ que « le cœur contrit et humilié » dont parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire : « Humilité et confusion, voilà tout ce que le Seigneur veut de nous !… »

Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après Sa résurrection. Ce joyeux et lumineux génie se détournait instinctivement des spectacles d’horreur, comme des lieux et des êtres de ténèbres. C’était toujours en cet état de gloire qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de la communion. Néanmoins, elle reconnaît que, dans ses heures d’angoisse et dans ses tribulations, elle a vu Notre-Seigneur lui montrer Ses plaies, pour l’aider à souffrir et la réconforter. Il lui est donc apparu avec les stigmates de Sa Passion, et aussi en croix. « Je L’ai vu, dit-elle, au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je L’ai vu portant sa croix. S’Il m’apparaissait ainsi, c’était à cause des besoins de mon âme ou de celles d’autres personnes. Mais toujours sa chair était glorifiée. » Ce dernier détail est de la plus haute importance. Quand Thérèse voit le Christ en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.

Ces apparitions et ces révélations furent assurément très fréquentes pendant les deux années et demie dont elle nous parle. Mais on peut affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement et que Thérèse en fut, dès lors, favorisée pendant toute sa vie. Elle a consigné un certain nombre de ces grâces dans ses Relations, simples notes adressées à ses confesseurs ou à quelques personnes spirituelles. En voici quelques-unes, qui se distinguent par l’extraordinaire puissance de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de l’intuition, une tranquille et sainte audace dans les plus déconcertantes affirmations… « Une nuit (c’était à Séville, au moment où elle venait d’être déférée à l’Inquisition), me trouvant un peu recueillie, je considérais combien présent m’avait été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette pensée, lorsqu’Il me dit, — et il me parut que c’était au plus profond de moi, comme du côté du cœur, — par vision intellectuelle : « Je suis là, mais je veux que tu voies le peu que tu peux sans moi !… » Instantanément, je repris confiance et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même nuit, à Matines, le Seigneur encore, dans une vision intellectuelle, si puissante qu’elle paraissait presque imaginaire, se posa dans mes bras, à la manière dont on représente la « Cinquième Angoisse ». (C’est-à-dire l’angoisse de la Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils). Cette vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette et si proche de moi que je me demandais si ce n’était pas une illusion. Mais Il me dit : « Ne t’effraie pas de cela, car l’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande ! ». Cette vision a duré jusqu’à ce moment. Ce que j’ai dit de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois… »

Voici une autre apparition d’un caractère peut-être plus audacieux encore dans sa divine familiarité : « Ce jour-là, après la communion, il me sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur s’asseoir près de moi. Il se mit à me consoler avec la plus grande bonté et me dit entre autres choses : Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi ! Montre-moi tes mains ! » Il me sembla qu’Il me les prenait et qu’il les portait à son côté, — et il me dit : « Regarde mes plaies ! Tu n’es pas sans Moi : la vie est courte et passe promptement. » Par certaines de ses paroles, je compris que, depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus jamais descendu sur la terre, si ce n’est dans le Très Saint Sacrement, et qu’Il ne s’est communiqué à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection, Il avait visité Notre-Dame, parce qu’elle était alors dans une grande détresse, — et que sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour jouir de cette joie de la Résurrection. Par là je compris cet autre transpercement que j’avais souffert[5], mais qui était si différent. Ah ! que dut être celui de la Vierge !… Et Notre-Seigneur me dit qu’Il était resté longtemps avec elle, et qu’il avait même fallu qu’Il la consolât !… »

Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif et de l’ivresse mystiques ! « Le dimanche des Rameaux, comme je venais de communier, je fus prise d’une grande extase, de sorte que je ne pouvais avaler la Sainte Forme. Je l’avais encore dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une fois revenue à moi, que toute ma bouche était remplie de sang, que mon visage et mon corps tout entier en étaient couverts, comme si le Seigneur venait de le répandre. Il me sembla que ce sang était chaud et que la suavité que j’éprouvais alors était excessive. Et le Seigneur me dit : « Ma fille, je veux que mon sang te profite. Ne crains pas que ma miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu mon sang au milieu des plus grandes douleurs, et tu en jouis au milieu des délices comme tu le vois. Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil jour. Il ajouta les dernières paroles, parce que, depuis plus de trente ans, je communiais, ce jour-là, si je le pouvais, et je m’appliquais à bien préparer mon âme pour y héberger le Seigneur… »

Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en même temps, de plus hardi dans la familiarité du divin ! Il faut être des saintes (par exemple sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse), pour oser se baigner ainsi dans le Sang Eucharistique ! Et pourtant cette hardiesse n’est qu’apparente. Ce que les esprits prévenus peuvent considérer comme une débauche de folle imagination n’est que l’illustration sensible d’un dogme que tout chrétien doit admettre et dont il peut se faire l’application personnelle : « J’ai versé telle goutte de sang pour toi ! » dit le Christ à Pascal, dans le fameux Mystère de Jésus. En réalité, chaque chrétien, en particulier, a droit à tout le Sang du Christ. La Faute étant commune à tous, la Rédemption est aussi commune à tous. Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège spécial. Elle ne se targue point d’une faveur qui serait refusée aux autres. La grâce insigne qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la confirmation sensible et particulière d’une vérité admise et crue de tous. Ce bain de Sang sacré, qui pourrait émouvoir dans une âme moins angélique que la sienne, une sentimentalité et même une sensualité équivoques, n’est pour elle que la promesse infiniment tendre, par la bouche du Sauveur, de son salut éternel. Qu’on relise, ligne par ligne, ces confessions candides, terrassantes de candeur et de sincérité, ces notes intimes, dont nous avons serré le texte d’aussi près que possible, on n’y trouvera pas un mot qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand le Christ lui prend la main et qu’Il l’approche de son côté pour lui faire toucher sa plaie, elle ne voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a souffert pour les hommes et de la nécessité pour elle-même, après tant de tribulations, de souffrir encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces souffrances ne dureront pas toujours : « Regarde mes plaies !… La vie est courte et passe promptement ! » Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse, elle s’épouvante de ce contact sacré. Quoi ! La chair divine du Christ si proche de la sienne !… Mais, tout de suite, la Parole sublime qui la rassure : « Ne t’effraie pas de cela ! Car l’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande ! » Par ces seuls mots, la pensée de Thérèse est illuminée jusque dans ses intimes profondeurs : « Est-il possible, Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne dans ses bras votre chair adorable ? » Et le Christ de répondre : « L’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande ! » C’est-à-dire : « Puisque ton âme est unie à mon Père, tes mains peuvent bien toucher ma Très Sainte Humanité. Par elle, tu commences une union qui s’achève en Dieu !… »

Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille, au moins égales en splendeur et en signification mystiques. Et qu’on ne croie pas que j’exagère. Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement encore inférieur à la réalité. Thérèse a vécu réellement dans l’intimité du Christ. A partir du moment où nous sommes arrivés, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne s’est peut-être pas passé un seul jour où elle n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants, Celui à qui l’on confie ses peines, Celui qui console, qui aide et qui guérit. Elle raconte qu’un soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause de ses vomissements quotidiens, elle mit du pain devant elle, sans se décider à le couper, ni même à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut, — et il lui sembla qu’Il rompait un morceau de pain et qu’Il l’approchait de sa bouche, et qu’Il lui disait : « Mange, ma fille ! Et fais passer ce pain comme tu pourras ! J’ai chagrin de ce que tu souffres. Mais en ce moment, il convient que tu souffres !… » — Quand on lit cette scène d’une divine tendresse et qu’on essaie de se la représenter, il est impossible de ne pas se rappeler que Thérèse est une Espagnole et une grande dame. Au sentiment tendre qui déborde de cette confession, se mêle une sorte de galanterie sacrée. En ce temps-là, — et aujourd’hui encore, — quand l’hôte espagnol veut faire honneur à son invité, il détache délicatement un morceau d’un mets ou d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend vers sa bouche… Mais le Christ a toute espèce d’attentions pour celle qu’Il appellera bientôt son épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la comble, Il joint de véritables présents, des joyaux dont elle est seule à percevoir l’éclat, sans doute de même nature que le resplendissement des corps glorieux : « Un jour, dit-elle, que je tenais à la main la croix de mon rosaire, Notre-Seigneur la prit dans la sienne, et, quand Il me la rendit, elle était faite de quatre grandes pierres précieuses, beaucoup plus belles que des diamants, sans comparaison aucune. Mais il n’y en a pas de possible : le diamant paraît quelque chose de faux et d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles. Les cinq plaies y étaient merveilleusement gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi désormais. Et, en effet, il en fut ainsi : je ne voyais plus le bois dont cette croix était faite, mais les pierres précieuses. Personne autre que moi ne les voyait… » Pour Thérèse, il y avait une sorte de parenté spirituelle entre les splendeurs des gemmes et les splendeurs célestes. C’est pourquoi, sans doute, elle a toujours beaucoup aimé les pierreries. Le goût féminin pour la parure est évidemment à l’origine de cette prédilection. Ce goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin, mais transformé et sublimé. Elle méprisait les joyaux en eux-mêmes et ne daignait les remarquer, à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient la gloire des choses du Ciel.

Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos, cette anecdote charmante : « Elle reçut un jour, à Burgos, la visite d’une dame nouvellement mariée, belle et richement parée. Entre autres ornements, cette dame portait des perles très fines, ainsi que deux ou trois diamants de grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient admirablement. Dès que cette dame fut sortie, la Mère m’interpella en ces termes : « Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña Fulana ? — Oui, ma Mère ! Pourquoi me demandez-vous cela ? — Ne vous semble-t-il pas qu’elle est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses perles sont jolies ? — Je n’ai pas fait attention à tout cela, mais tout le monde dit qu’elle est belle et bien parée. » La Sainte se mit à sourire et ajouta : « Ces diamants seraient bien mieux à orner mon Enfant-Jésus ? Pour moi, toutes les choses de la terre me paraissent fort laides. » Cette conclusion, c’est celle qui ressort d’une autre anecdote, antérieure à celle-ci, plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est contée par la Sainte elle-même. Elle se trouvait alors à Tolède, chez une très grande dame, doña Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de Medina-Celi : « Durant mon séjour chez cette dame, nous dit-elle, je fus une fois saisie de ce grand mal de cœur auquel j’étais si sujette. Comme cette dame est d’une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d’or, des pierreries de grand prix et, en particulier, un diamant qu’elle estimait beaucoup, pensant que cette vue me mettrait en joie. Mais, moi, je riais en moi-même et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les hommes, en me souvenant de ce que le Seigneur nous garde en réserve… » Oui, sans doute, la Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande dame. Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire plaisir en les lui montrant ? Quelle charmante idée, — et bien féminine encore, — que d’apporter des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper son mal de cœur !… Assurément, Louise de la Cerda, qui était une personne de haute spiritualité, savait que les beautés matérielles ne sont, aux âmes mystiques, que des échelons pour gravir jusqu’aux spirituelles…

Toutes ces visions, — imaginaires ou intellectuelles, ont le Christ pour objet. Ce ne sont pas les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte Thérèse. Les deux autres Personnes divines, la Vierge et les Saints, les Anges eux-mêmes se sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions, des plus insistantes aux plus fugitives, est comme baignée de grâce et de lumière. Pour les âmes croyantes, il s’en dégage, avec une haute signification mystique, une poésie à la fois suave et éblouissante, — témoin cette vision, dont elle fut favorisée, étant prieure de l’Incarnation, dans l’église même du couvent : « La veille de la Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait à chanter le Salve, je vis la Mère de Dieu, entourée d’une grande multitude d’anges, descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait une statue de Notre-Dame et occuper elle-même cette place. A ce qu’il me paraît, ce n’est pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait un peu à cette Vierge que me donna la Comtesse[6]. Mais je n’eus pas le temps de déterminer cette ressemblance. J’entrai aussitôt en extase. Je vis alors, au-dessus de la corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent pas néanmoins sous une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai ainsi tout le temps que dura le chant du Salve… »

Elle vit aussi des religieux lui apparaître en état de grâce, ou même en gloire, soit après leur mort, soit de leur vivant, par une vue prophétique. Ainsi pour le Père Gratien, son disciple bien-aimé, qu’elle appelle, dans le langage conventionnel de sa correspondance, son Élisée : « Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et que je recommandais Élisée à Dieu, j’entendis : « C’est mon véritable fils : je ne manquerai pas de l’aider », ou une autre parole de cette sorte, car je ne me la rappelle pas exactement. La veille de Saint-Laurent, au sortir de la communion, mon esprit était tellement distrait et troublé que je ne pouvais me recueillir. Je commençai à porter envie à ceux qui habitent les déserts, persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions, j’entendis alors ces paroles : « Tu te trompes beaucoup, ma fille ! Les tentations du démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs : prends patience ! Tant que dure la vie, on ne saurait échapper à ces épreuves. » Je réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il me vint un recueillement intérieur, accompagné d’une lumière si grande, que je me croyais dans un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans de lui-même comme au milieu d’un bosquet et jardin très délicieux. Je pensai aussitôt à ce que dit le livre des Cantiques : Veniat dilectas meus in hortum suum. J’y vis mon Élisée : il n’était nullement noir, à coup sûr, mais d’une ravissante beauté. Il portait sur la tête une sorte de guirlande de pierres très précieuses. Des vierges, en grand nombre, le précédaient. Elles tenaient à la main des palmes et chantaient toutes des cantiques à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à ouvrir les yeux pour distraire mon attention, sans y réussir. Il me semblait même qu’il y avait un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en goûtait la suavité, sans les entendre, car elle était tout entière plongée dans la joie. Comme je m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il me fut dit : « Celui-ci a mérité d’être au milieu de vous-autres (les vierges) et cette fête que tu vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur de ma Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où il est. » Cette vision, à laquelle je ne pouvais faire diversion, tant était excessive la joie de mon âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui ne m’arrive pas pour les autres visions. Je retirai de là un amour plus grand pour Élisée, et je me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut. J’ai craint que ce ne fût là une tentation. En tout cas, ce ne pouvait être une imagination… »

Pour bien comprendre la plupart de ces visions et révélations, il faudrait tenir compte des circonstances très particulières au milieu desquelles elles se sont produites. En ce qui concerne la dernière, — et pour expliquer l’amour exalté que la Sainte porte à son disciple de prédilection, le Père Gratien, — il importe de rappeler que ce Père, qui était l’agent le plus énergique et le plus qualifié de sa réforme, subissait alors une furieuse persécution de la part des Carmes mitigés et de toute espèce d’ennemis occultes ; — que cette réforme était, aux yeux de la Sainte, une chose capitale, peut-être une question de vie ou de mort pour le catholicisme menacé par les protestants, — et qu’enfin sainte Thérèse n’a jamais cessé de cultiver les amitiés mystiques comme un moyen, pour les âmes ferventes, de s’entraîner mutuellement et de s’élever de concert vers Dieu.

Mais ces considérations historiques font naître précisément une objection, qui a été formulée maintes fois par les adversaires du surnaturel : est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent si bien aux préoccupations actuelles de Thérèse ne seraient pas provoquées par ces préoccupations mêmes, par le désir qu’elle a d’obtenir une réponse à ses doutes, un encouragement dans ses épreuves ?… Et l’on se souvient de cette sévère condamnation, prononcée par saint Jean de la Croix, de certains états mystiques : « C’est une chose surprenante que ce qui se passe de nos jours. Quand une âme a pour moins de quatre deniers de considération des choses divines et qu’elle entend en elle-même le son de quelque parole intérieure, dans un moment de recueillement, elle tient immédiatement cela pour quelque chose de sacré et de divin, et, sans en douter le moins du monde : « Dieu, dit-elle, m’a parlé, Dieu m’a répondu… » Or cela n’est pas vrai. Et c’est elle-même qui se parle et qui se répond par l’effet même de son désir. »

Il est trop évident qu’une telle critique ne saurait s’adresser à sainte Thérèse, qui est sans cesse en garde contre les duperies des sens, les suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi. Quand elle n’est pas sûre d’une chose, — absolument sûre, — elle multiplie, nous l’avons vu, les formules dubitatives. Elle dit qu’il lui semble, et non que cela est certain. Mais il y a des évidences immédiates qu’elle ne peut nier sans se nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas produites une fois, elles se sont répétées indéfiniment. Redisons-le : pour la voyante, cette certitude est supérieure à celle des sens, qui peuvent toujours être le jouet d’hallucinations : là l’évidence rationnelle est parfaite et constante. Elle est confirmée par des expériences répétées, par le témoignage concordant des cinq sens spirituels, lesquels sont analogues aux cinq sens organiques. D’autre part, ces visions et révélations ne sont nullement volontaires. Sainte Thérèse insiste continuellement sur le caractère passif de ces états. Si elle s’efforce à l’oraison, — et à toutes les formes de l’oraison, — elle n’a jamais demandé les grâces dont il est ici question. Bien plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a voulu les refuser, elle a désespérément essayé de s’y soustraire. De sorte qu’elle souscrirait pleinement à cette autre critique, non moins sévère, de saint Jean de la Croix : « Celui qui voudrait, de nos jours, demander à Dieu et obtenir quelque vision ou révélation, ferait, ce me semble, outrage au Seigneur, en ne jetant pas uniquement les yeux sur son Christ. Et Dieu aurait le droit de lui répondre : « Voici que vous avez mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux modes d’enseignement. Car, en Lui et par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que vous pouvez désirer et me demander, — vous le donnant pour frère, pour maître, pour ami, pour rançon et pour récompense. » Sainte Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a jamais rien désiré au-dessus de cet enseignement et de cette récompense. Tout le reste lui a été donné malgré elle et par surcroît.

Ces manifestations surnaturelles, outre leur fréquence, leur certitude immédiate, leur caractère involontaire, se distinguent encore par cet autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments nouveaux à la connaissance, des acquisitions où les sens naturels n’ont aucune part : ainsi cette perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière sensible portée à un degré de splendeur extraordinaire, mais une autre lumière, « une lumière si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est ». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle, étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle. De même par ces étranges paroles, qu’elle appelle « le langage de ciel », — ces paroles non prononcées, non distinctes, et qui semblent bien n’être que de hautes vérités miraculeusement infuses. Ces intuitions sont douées d’une intensité si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de telles profondeurs, que les mots lui manquent pour y faire même allusion et que, dans le transport que cette vision lui cause, elle se sent réellement hors d’elle-même et prête à s’anéantir. Enfin, elles produisent en elle une véritable dilatation de l’intelligence, un renouvellement et un enrichissement moral, que tous ses efforts vers la perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle s’étonne d’avoir acquis en un instant. Ces dons inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard. Ce sont des joyaux dont lui a fait présent l’Ami inconnu et qui lui attestent à la fois la réalité de son amour et de ses visites mystérieuses…

Le plus grand des effets produits par ces grâces insignes, c’est un redoublement d’amour pour Dieu, — redoublement qui se manifeste sous une forme étrange, mais nettement caractérisée et que la Sainte analyse avec une pénétration et une subtilité singulières. Cet état nouveau se produisit durant les persécutions qu’elle eut à subir au lendemain de sa conversion, c’est-à-dire dès que ces grâces spéciales lui furent accordées : « Bientôt, dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle me l’avait promis, à me donner des signes de plus en plus nombreux que c’était bien Elle. En même temps, croissait en moi un si grand amour de Dieu que je ne savais pas d’où il me venait, parce qu’il était évidemment surnaturel et que je n’y avais contribué en rien. Je me voyais mourir, avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où chercher cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet amour me donnait de si grands transports… que je ne savais que faire de moi, parce que rien ne me satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme. Artifice souverain du Seigneur ! De quelle délicate habileté vous usiez à l’égard de votre misérable esclave ! Vous vous teniez caché de moi, et votre amour me pressait dans une mort si savoureuse, que jamais mon âme n’aurait voulu en sortir. Qui n’a point passé par ces transports si grands, il est impossible qu’il puisse les comprendre… » Et, plus loin, elle précise cette espèce de douleur, qui lui vaut comme une mort anticipée. Elle la compare à celle d’une blessure que ferait une flèche trempée dans le suc d’une herbe magique : « Ce n’est pas l’âme, dit-elle, qui produit en elle-même cette blessure qu’elle ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une flèche qui se fiche au plus vif des entrailles et du cœur à la fois, de sorte que l’âme ne sait ni ce qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec elle un philtre qui la fait se détester elle-même par amour de ce Seigneur et que, de bon cœur, elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer, ni même exprimer la manière dont Dieu blesse l’âme, ni la grande peine qu’Il lui donne, au point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette peine est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices dans la vie qui lui causent plus de contentement. L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours mourante d’un tel mal… »

Cette « petite mort » n’est nullement métaphorique ; elle est réelle. A de certains moments de l’extase, il semble que la mort physique soit déjà commencée : « La douleur, dit la Sainte, est si vive que l’âme ne peut ni prier, ni rien faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut remuer ni les pieds ni les bras. Si, auparavant, on était debout, on s’affaisse comme une chose inanimée. On ne peut plus même respirer, à peine pousser quelques soupirs, très faibles parce qu’on est à bout, mais très intenses par ce que l’on ressent… »

Il importe d’avoir tous ces textes présents à l’esprit, de les avoir lus et relus attentivement, d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus extraordinaires de la vie de sainte Thérèse, — ce fameux miracle de la Transverbération, dont l’Église a conservé le souvenir par une fête qui se célèbre, chaque année, le 27 du mois d’août. Faute de cela, on en a donné les interprétations les plus tendancieuses et les plus grossièrement erronées. La littérature pseudo-médicale voit dans ce cas, superficiellement exposé, la confirmation de ses théories. Enfin, le groupe célèbre du Bernin, cette « gloire », en marbre blanc, qui veut être une traduction plastique et une illustration du miracle et que l’on peut contempler, aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, — cette sculpture équivoque a, dans une certaine mesure, autorisé de telles fantaisies d’interprétations. Des écrivains notoires en ont pris prétexte pour exécuter des variations esthétiques sur le mélange de la volupté à la dévotion.

En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de sainte Thérèse ?… Uniquement, d’une forme singulière de l’amour de Dieu, d’un tel appétit de Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de Lui. Cette douleur qu’elle en éprouve, elle se la représente sous les espèces d’une flèche qui lui traverserait le cœur et les entrailles et qui lui inspire l’horreur d’elle-même et le désir de perdre la vie pour Dieu. C’est une douleur à la fois spirituelle et physique, parce qu’il est impossible qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le corps lui-même. Mais, de cette douleur naît un plaisir incompréhensible et inexprimable, un plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait, dit-elle, que « l’âme voudrait être toujours mourante d’un tel mal ». Ainsi la flèche n’est qu’un signe sensible par lequel la Sainte se représente la douleur d’âme que lui cause l’absence de Dieu.

Quand on s’est bien pénétré de cette pensée de sainte Thérèse, on peut lire, sans trop d’étonnement, la prodigieuse confession que voici : « Le Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse cette vision : Je vis un ange près de moi, du côté gauche, sous une forme corporelle, ce qui ne m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien que, souvent, des anges m’apparaissent, je ne les vois pas, sinon par une vision intellectuelle analogue à la première que j’ai rapportée. Cette vision, le Seigneur voulut que je la visse ainsi : il n’était pas grand, plutôt petit, très beau, le visage tellement enflammé qu’il semblait être un ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont que feu. Ce doit être ceux qu’on nomme Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je vois bien que, dans le ciel, il y a une telle différence d’un ange à l’autre, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui voyais dans les mains un long dard qui était d’or, avec une pointe de fer qui me semblait avoir un peu de feu. Il me parut qu’il me le plongeait dans le cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il me sembla qu’il les entraînait avec lui et qu’il me laissait tout embrasée d’un grand amour de Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait pousser les gémissements que j’ai dits. Et si excessive était la suavité que mettait en moi cette extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle fût ôtée — et que l’âme ne peut se contenter qu’en Dieu. Ce n’est pas une douleur corporelle, mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas d’y participer, et même assez durement. C’est une caresse si suave entre l’âme et Dieu, que je supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui penseront que je mens. »

On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un certain parallélisme entre cet amour mystique et l’amour humain. Ce qui ressort de ces lignes, c’est que la personne de l’ange est purement accessoire aux yeux de la Sainte : il n’est que l’envoyé et le ministre de l’amour divin. Elle ne voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à une des hiérarchies célestes les plus élevées. Bien qu’elle remarque sa beauté, ce n’est pas vers lui que se tourne son amour. Le résultat de la blessure faite par la flèche d’or, c’est de la laisser « embrasée d’un grand amour de Dieu ». En outre, la douleur qu’elle éprouve est toute spirituelle, bien que le corps en subisse le contre-coup. Les délices concomitantes sont des délices également spirituelles, auxquelles le corps reste étranger : « C’est, — dit-elle — une caresse suave entre l’âme et Dieu. » Ceux qui ne veulent considérer dans cette extase de sainte Thérèse qu’un cas physiologique et pathologique sont donc obligés de dénaturer les textes et de forcer les faits.

Mais l’Église, après un minutieux examen, a reconnu le miracle. Et les filles de sainte Thérèse, dans la chapelle de leur couvent d’Alba de Tormès, en montrent une preuve matérielle, qui est quelque chose de déconcertant : le cœur même de la Sainte, portant la trace nettement visible de la Transverbération, — le cœur non embaumé, mais desséché, et conservé dans une ampoule de cristal qui occupe le centre d’un somptueux reliquaire. Une couronne constellée de pierreries d’une richesse fabuleuse surmonte l’ampoule, et, à la cime de ce radieux ostensoir, se dresse un groupe d’argent massif : deux figures, celle de la Sainte et celle de l’Ange, qui commémorent le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux que le Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée tournant presque le dos au chérubin et le visage tendu vers le ciel…

Autour de cette relique, les imaginations se sont donné libre carrière. Les plus romanesques et extravagantes histoires ont été inventées pour expliquer « scientifiquement » la blessure très apparente de ce cœur de chair. On se demande pourquoi les mêmes gens qui admettent la stigmatisation des mystiques se refusent à admettre des stigmates internes, qu’ils pourraient expliquer d’une façon tout aussi « scientifique ». Car enfin si la seule pensée d’un saint François d’Assise intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ a pu produire les cinq stigmates que l’on sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse concentrée sur la blessure et la souffrance atroce de son propre cœur n’aurait-elle pas laissé de traces analogues dans sa chair ? Mais tout cela est loin d’être démontré. Aucune expérience n’est possible sur le passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant la raison stupéfiée, comme une énigme et comme un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la pourriture…

Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas l’ombre d’un doute. Il se renouvela, d’ailleurs, à plusieurs reprises : « Les jours, dit-elle, où je me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de stupeur. Je n’aurais voulu ni voir ni parler, mais rester embrassée avec ma peine, qui, pour moi, était une gloire plus haute que tout ce qui existe au monde. » Et pourtant, de tels états n’étaient que le prélude de grâces encore supérieures. C’est, en effet, à partir de ce moment que vont commencer ce qu’elle appelle ses « grands ravissements ».

III LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS ET LE MARIAGE MYSTIQUE

Ces « grands ravissements », qui se multiplièrent après le miracle de la Transverbération, n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse. La première fois qu’elle entendit des paroles intérieures : Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges, ce fut en récitant les strophes du Veni creator. Au milieu de cette récitation, elle fut prise, nous dit-elle, d’un « ravissement », et c’est à ce moment qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis, toutes ses autres visions et révélations lui furent accordées soit dans l’oraison, soit dans l’extase commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase. Quand la Sainte nous parle de ses visions imaginaires, elle ajoute : « Pour moi, je dis que les visions de cette espèce sont douées d’une telle puissance, quand le Seigneur veut découvrir à l’âme une grande partie de sa gloire et de sa majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune âme les puisse supporter, à moins qu’il ne lui accorde un secours très surnaturel, en la laissant dans le ravissement et dans l’extase. Et ainsi la vision de cette divine présence se perd dans la jouissance… »

Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase et le ravissement, ou ce qu’elle appelle « le vol de l’esprit ». Pour elle ce sont des états de même nature, mais non de même degré, et c’est ce qui permet d’établir entre eux des différences. L’extase paraît bien n’être, pour la Sainte, que l’union mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle s’en distingue « par l’intensité de ses effets et par un certain nombre d’autres opérations. » Elle est plus paisible que le ravissement. Le ravissement est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est de plusieurs sortes. Tantôt il se produit sous l’action apparente d’une circonstance extérieure : à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée brusquement surgie, qui bouleverse toutes les puissances de l’âme. D’autres fois, sans aucune cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans nulle préparation, au cours d’une conversation, quand on pense à autre chose, l’âme est subitement terrassée et le corps est pris d’une transe. Mais voyons d’abord les effets physiques de ce phénomène étrange.

« Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme ne semble plus animer le corps. Et on sent ainsi d’une manière très sensible que la chaleur naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant, quoique avec infiniment de douceur et de plaisir. Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis que, dans l’union (mystique) où nous sommes, en quelque sorte, dans notre pays, la résistance est possible. Il y faut de la peine et de l’effort, mais on le peut presque toujours. Dans le ravissement, il n’y a aucun remède, la plupart du temps. Souvent, prévenant toute pensée et toute préparation intérieure, il arrive sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée ou cet aigle céleste vous enlever et vous emporter sur ses ailes. Et je dis que vous vous sentez, que vous vous voyez enlever, mais vous ne savez où. Car, malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature nous fait craindre au début et il faut une âme résolue et déterminée, beaucoup plus que dans les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit de tout, et s’abandonner entre les mains de Dieu et aller où il veut bien nous enlever, car il nous enlève, quelque peine que nous en ressentions. Et, dans une telle extrémité, il arrive très souvent que je voudrais résister et je lutte de toutes mes forces, spécialement quand cela me prend en public, et aussi, souvent, en particulier, dans la crainte où je suis d’être trompée. Parfois j’obtenais quelque résultat, mais avec une grande fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort géant : j’en demeurais, ensuite, accablée. D’autres fois c’était impossible : mon âme était enlevée et, après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir la retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à se soulever… »

C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène de lévitation, — cas fort rare, paraît-il, et qui n’a jamais été « scientifiquement » observé. C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté la réalité : les mystiques, nous disent-ils, sont alors victimes d’une illusion. Dans cette tension extrême de tout leur être, tant physique que moral, ils s’imaginent être soulevés au-dessus du sol. Mais il n’en est rien… A ces assertions on ne peut qu’opposer le témoignage très catégorique de sainte Thérèse elle-même : « J’ai été, dit-elle, rarement enlevée de cette manière. Cela m’est arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la communauté et prête à communier. Mais ma peine en fut très grande parce que cela me paraissait une chose extraordinaire et qui allait avoir tout de suite beaucoup de retentissement. Comme ce fait est tout récent et s’est passé depuis que j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler. En plus d’une circonstance, comme je commençais à voir que le Seigneur allait faire la même chose, et, notamment, une fois, comme des personnes de qualité se trouvaient présentes, — c’était pour la fête de la Vocation, pendant un sermon, — je me couchai sur le sol. Les sœurs accoururent pour me tenir le corps, et cependant on put voir la chose. Je suppliai beaucoup le Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de ces grâces… »

Un peu plus loin, elle insiste encore sur l’étrangeté du fait : « Au commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et qui ne le serait, en voyant ainsi son corps enlevé de terre ? Bien que ce soit l’esprit qui l’enlève après lui et cela avec une grande suavité, si l’on ne résiste pas, le sentiment ne se perd point. Pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte que je pouvais comprendre que j’étais enlevée de terre. » Si, à cette dernière affirmation de la Sainte, on peut toujours répondre qu’elle était le jouet d’une illusion, comment révoquer en doute ces deux faits matériels : que, dans une de ces transes, elle se coucha par terre et que les religieuses furent obligées de lui tenir le corps ?… Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de convulsions ? Mais des témoins oculaires, des religieuses de l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres compagnes de la Sainte, ont affirmé, à plusieurs reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste « la vit deux fois » : ce qui est confirmé par le témoignage de la propre sœur du Père Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une cousine de sainte Thérèse, la Mère Marie de Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage le plus frappant et le plus catégorique, c’est celui de Maria Pinel, dans ses notes sur le Couvent de l’Incarnation : « Dans le troisième parloir, dont la Sainte fit son cabinet, quand elle devint prieure (et, pour ce motif, on l’appelle « le parloir de Notre Sainte Mère »), en cet endroit, elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent de nombreux ravissements. De l’un d’eux fut témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce de la Sainte, qui était portière et qui venait lui demander quelque permission. La Sainte était à genoux, cramponnée à la grille et le Saint, avec sa chaise et le reste, tout contre le plafond, dans une pièce qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la clôture. Une autre fois, qu’ils étaient en conversation, pareille chose arriva, et le Saint se mit debout pour résister au transport de l’esprit. Ce fut à cette occasion que la Sainte dit ces paroles : « On ne peut pas parler de Dieu avec mon Père, le Frère Jean : tout de suite il entre en ravissement ou vous y fait entrer. » Malgré ces détails si précis (admettons même que les religieuses aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait incontestable que, dans le ravissement, sainte Thérèse éprouvait comme un allégement de son corps et une inexplicable poussée de bas en haut : « Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger qu’il n’avait plus de pesanteur : quelquefois c’était à tel point que je ne sentais plus mes pieds toucher la terre. » Et ailleurs : « Lorsque je voulais résister, je sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m’enlevaient : je ne saurais à quoi les comparer. »

Mais cette attaque soudaine n’est que la première de toute une série de manifestations extérieures, que sainte Thérèse a minutieusement décrites : « Tant que le corps, dit-elle, est dans le ravissement, il reste comme mort et souvent dans une impuissance absolue d’agir. Il conserve l’attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur pied, ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l’état où le ravissement l’a trouvé. Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le sentiment, il m’est cependant arrivé d’en être entièrement privée : ceci a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble. Et, bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas d’entendre : c’est comme un son confus, qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d’entendre cesse, lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n’entend, on ne sent rien. Comme je l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union, cette transformation totale de l’âme en Dieu est de courte durée. Mais, tant qu’elle dure, aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la faible portée de notre entendement dans cet exil : nous devons apparemment être incapables de recevoir une si haute lumière… »

Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement douloureux : c’est, dit la Sainte, un véritable martyre, mais un martyre où l’on voudrait passer tout ce qui reste de vie. Toutefois « il est d’une rigueur si excessive que la nature a bien de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois réduite à une telle extrémité que j’avais presque entièrement perdu le pouls… De plus mes os se séparent et demeurent déboîtés ; mes mains sont si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il m’en reste, jusqu’au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué… » Il arrive aussi qu’au moment de l’attaque on pousse de grands cris, et, pendant qu’elle dure, des gémissements plus ou moins forts. Les cris ont parfois quelque chose d’effrayant : « Dans le monde, dit sainte Thérèse, de tels cris sont si rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne pour des marques de folie. » Elle va même jusqu’à l’aveu que voici : « Si les ravissements ne produisaient pas dans l’âme de tels effets et si elle n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais plutôt que ce ne fussent de ces transports de rage, dont parle saint Vincent Ferrier… »

Il ne faut pas craindre de le confesser après sainte Thérèse elle-même : ces phénomènes externes du ravissement mystique ont quelque chose de choquant et, quelquefois, de répugnant, où la Sainte voit comme la rançon de la faiblesse et de la misère humaines. Incapable de supporter des états aussi prodigieux, notre pauvre nature en est bouleversée jusque dans ses régions les plus basses, celles qui nous sont communes avec l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse de ces crises, lorsqu’elles la prenaient en public. Elle essayait, tant qu’elle pouvait, de les dissimuler, — et d’abord aux autres religieuses. Mais celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce qu’affirme très explicitement sa cousine, la Mère Marie de Saint-Jérôme : « Bien qu’elle éprouvât une grande peine d’être ravie devant nous, finalement elle s’y résignait. Mais, pour les personnes du dehors, elle en souffrait beaucoup et elle dissimulait la chose, en disant qu’elle souffrait du cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant quelqu’un, elle demandait qu’on lui donnât quelque chose à manger ou à boire, pour donner à entendre que c’était une nécessité de sa maladie. » Voilà donc ce que la Sainte concédait à la crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques, si douloureux fussent-ils, — elle jetait un voile sur ces misères de la nature, — pour ne considérer que les effets intérieurs et les avantages durables du ravissement. Elle les jugeait d’un prix inestimable.

D’abord, elle sortait de ces crises avec un redoublement d’humilité et d’amour de Dieu : « Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous avons un maître et que de telles faveurs sont données par lui et que, par nous-mêmes, nous ne pouvons rien. Et il en résulte une grande impression d’humilité… Celui qui peut produire de tels effets se montre à nous avec une telle majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en reste un grand effroi d’offenser un si grand Dieu. Mais cela s’enveloppe dans un immense amour, qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde à un ver immonde, au point qu’Il ne se contente pas d’élever réellement son âme jusqu’à Lui, mais même aussi son corps, ce corps de mort et de boue, qui s’est souillé par tant d’offenses… »

Un autre effet, c’est « un détachement étrange, qu’il est impossible d’exprimer, dit la Sainte. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il diffère des autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui qu’opèrent des grâces qui n’affectent que l’esprit. Dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même soit détaché de fait. On devient ainsi plus étranger aux choses de la terre, et la vie paraît une peine infiniment plus grande. » Ce n’est pas seulement parce que le mystique est comme allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment, mais parce que la souffrance a brisé et anéanti ce corps. Il voit vraiment alors l’envers de la toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger à ce monde, dont il sait le néant illusoire, à cette vie qui n’est qu’un perpétuel enfantement de douleurs. Mais alors, commence pour lui une nouvelle épreuve, — une peine terrible et inouïe, que sainte Thérèse a analysée et pénétrée jusque dans ses replis les plus secrets. « Il nous vient, dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus attirer sur nous que nous ne pouvons nous en délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais essayer de faire comprendre cette grande peine, mais je crois que je n’y réussirai pas. Pourtant je vais en dire quelque chose comme je pourrai… Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent même c’est à l’improviste qu’il nous vient, je ne sais comment, un désir, qui pénètre toute l’âme en un instant. Alors, elle commence à s’agiter si douloureusement qu’elle s’élève bien au-dessus d’elle-même et de tout le créé. Et Dieu la met dans un tel désert, si loin de toutes choses, qu’elle aurait beau faire tous ses efforts, il lui semble qu’elle ne trouverait au monde aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais elle n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que mourir dans cette solitude… Et bien que Dieu me paraisse alors très éloigné de cette âme, Il lui communique quelquefois ses grandeurs de la façon la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer. Et ainsi c’est une chose inexprimable et je crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne le croiront ni ne l’entendront : cette communication n’est pas pour nous consoler, mais pour montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les biens. Par elle, s’accroît ce désir de l’âme et cette extrémité de solitude où elle se voit avec une peine si délicate et si pénétrante… qu’elle peut dire au pied de la lettre ce que disait sans doute, étant dans la même solitude, le Prophète royal, — avec cette différence que le Seigneur le lui faisait sentir, à lui qui était un saint, d’une manière bien plus profonde : « Vigilavi et factus sum sicut passer solitarius in tecto… » Cela me console de voir que d’autres âmes, — et de telles âmes, — ont éprouvé cet infini de solitude. Dans cet état, l’âme ne semble plus être en elle-même, mais sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout le créé : car c’est dans sa partie la plus supérieure qu’elle habite alors… »

Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par des visions ou des révélations consolantes, s’exaspère quelquefois à un tel degré, — l’âme se sent dans une telle détresse et dans un tel abandon, — qu’elle en arrive à se demander : « Où est ton Dieu ? Ubi est Deus tuus ? » Seul peut la consoler le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles que Dieu lui donne au milieu de ces angoisses. Mais, certaines fois, l’intensité de sa souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le sentiment. Alors, ce sont véritablement les affres de l’agonie : c’est l’affreux passage de la mort. « Mais cette torture, dit la Sainte, s’accompagne d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la comparer. C’est un martyre à la fois cruel et savoureux… L’âme connaît bien qu’elle ne veut que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier en Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime, mais elle ne sait pas ce qu’elle aime. Je dis qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination ne lui représente rien et qu’à mon avis, pendant tout le temps que dure cet état, les puissances n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles le sont par le plaisir dans l’union et le ravissement… »

Notes in this chapter

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