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Sainte Thérèse

DEUXIÈME PARTIE LE DIFFICILE CHEMIN DE PERFECTION

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« Je menais une vie très pénible, parce que, à la lumière de l’oraison, je comprenais mieux mes fautes. D’un côté, Dieu m’appelait et, de l’autre, je suivais le monde… Je voulais, ce me semble, accorder ces deux contraires si ennemis, la vie spirituelle et la vie des sens avec ses satisfactions, ses plaisirs et ses passe-temps. »

(Vie, chap. VII.)

I AU COUVENT DE L’INCARNATION

Ce couvent était dans sa première nouveauté et, si l’on peut dire, fort à la mode, lorsque Thérèse, accompagnée de son frère Antoine, s’en vint, en postulante, tirer la cloche de la sœur tourière.

Comme le couvent de Notre-Dame-de-Grâce, il existe encore : c’est assurément le lieu le plus célèbre et le plus visité d’Avila. D’une belle coloration méridionale, ce vaste ensemble de bâtiments, dominé par les campaniles de la chapelle, se développe en dehors des murs, au couchant de la ville, dans une dépression de terrain, qui prend des airs de vallée et que sillonnent des eaux courantes. Quelques arbres, quelques verdures un peu maigres forment, çà et là, des oasis dans l’aridité et la nudité du sol. Il paraît que, derrière les murs, les religieuses ont des jardins assez vastes et agréables. Mais le grand avantage et le principal agrément de l’Incarnation, c’est que, du seuil du monastère, on jouit d’une des plus belles vues sur la ville. Suivant la déclivité de son acropole rocheuse, entre les créneaux de ses vieux remparts et les mâchicoulis de ses tours, elle dévale d’un mouvement fougueux vers le lit de la rivière, le frigide Adaja. De cet endroit, le profil d’Avila, n’était la masse rougeâtre de sa cathédrale, apparaîtrait comme purement romain, carré, solide, trapu, sans nulle fioriture gothique ou mauresque. C’est, en tout cas, un fier profil de cité, et le lieu d’où on la contemple, un des plus salubres des environs.

Le monastère qu’on y construisit au XVIe siècle était, en réalité, sorti d’un béguinage (beaterio) fondé en 1479 par une certaine Elvira Gonzalez de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la fondation, permettait à ces béates de se rattacher au tiers ordre, soit des dominicaines, soit des carmélites. Elles optèrent pour le Carmel. C’était le moment où les Rois Catholiques expulsaient les Juifs d’Espagne : on pouvait faire d’excellentes spéculations sur les immeubles abandonnés par ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila confisqua un terrain appartenant à des Juifs exilés, lequel séparait d’une synagogue l’oratoire des béates. La synagogue fut désaffectée, transformée en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble forma le béguinage d’Elvire de Médina. J’insiste sur ces détails parce qu’ils aident à comprendre dans quelle atmosphère de catholicisme belliqueux et triomphant naquit et se développa sainte Thérèse. Juif ou Musulman, l’ennemi était vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces. Et les vestiges fastueux de sa domination rappelaient quelle force redoutable il avait fallu vaincre.

Plus tard, une de ces béates, ayant eu des démêlés avec la supérieure du béguinage, se retira à Alba de Tormès. La supérieure étant morte, elle fut élue à sa place par les béguines d’Avila. Cette dévote au caractère combatif s’appelait doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée, — et l’ambition, — de fonder un véritable couvent de carmélites, et, après avoir intenté un procès à ses parents, pour les obliger à lui payer sa dot, elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors des murs d’Avila, un terrain, qui était un ancien ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout imprégné de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le monastère de l’Incarnation.

Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. Il y fallut l’assistance pécuniaire du fils du premier duc d’Albe, don Gutierrez de Toledo, lequel attribua au futur couvent quelques redevances qu’il possédait dans le diocèse d’Avila. On dut employer pour la construction les matériaux les plus modestes. Les murailles de clôture étaient, nous dit-on, de simple torchis. Une couverture de tuiles, sans voûte ou plafond, abritait les bâtiments conventuels, l’église et le chœur. Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de se sentir chez elles, qu’elles occupèrent le plus tôt possible ce monastère improvisé. Par une coïncidence qu’ont relevée les historiographes du Carmel, la première messe y fut dite le jour même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515 : de sorte que le couvent avait tout au plus vingt ans d’existence, lorsque Thérèse y entra. D’abord, on dut y vivre fort misérablement. On avait tout juste de quoi manger. En hiver, — et l’on sait que les hivers d’Avila sont extrêmement rigoureux, — il neigeait dans le chœur et dans l’église. La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. En été, la chaleur devenait accablante. Le soleil pénétrait partout dans ces logis mal clos. Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, on voyait assez clair pour lire : la lumière entrait par les interstices des tuiles. Il faut croire que cette installation sommaire s’améliora peu à peu, puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa cellule, — c’est elle-même qui nous en assure, — et puisqu’elle la trouvait si commode.

Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation, — comme toutes les nouveautés, — jouissait alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y ajoutait sans doute le prestige très ancien de l’ordre du Carmel. Aussi les postulantes étaient-elles nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y entra, le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses, — desquelles sans doute il sied de décompter un certain nombre de converses et de pensionnaires du tiers ordre. De toutes les façons, c’était là une population monastique des plus imposantes, une véritable ruche féminine, dont la ferveur n’était pas uniquement tournée vers les choses de dévotion. Le parloir s’ouvrait à bien des mondains et à bien des mondanités, et l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse de Ahumada allait garder un pied dans le siècle…

La voilà donc postulante, à son cœur et à son corps défendant. Pour se donner courage, elle s’est fait accompagner par son jeune frère Antoine. Avec sa puissance de persuasion, ce don d’entraînement qu’elle eut toujours, elle l’a préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se faire religieux lui aussi, comme si, livrée à elle seule, avec sa résolution chancelante, elle avait peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours de l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. Mais les Pères de Santo-Tomas, qui entretenaient des relations amicales avec Alphonse de Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme sans l’autorisation paternelle. Il en fut de même pour Thérèse à l’Incarnation. Elle s’aperçut un peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé d’entrer au couvent, de même qu’elle s’apercevra à ses dépens qu’il n’est ni facile ni agréable d’être une sainte, — mondainement parlant. Les religieuses de l’Incarnation ne voulaient pas se brouiller avec Alphonse de Cepeda, en lui prenant sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres : grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. Elles demandaient une dot, et il paraît bien que Thérèse n’était pas riche. De là des tergiversations qui durèrent un certain temps et qu’il importe de bien souligner, ne fût-ce que pour répondre aux allégations tendancieuses de certaines personnes qui nous représentent Thérèse comme une malheureuse victime jetée au cloître malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par des confesseurs ou des conseillers qui auraient abusé de son ignorance. En réalité, on multiplia les obstacles pour l’empêcher d’entrer au couvent. Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil pendant un assez long temps. Les historiens du Carmel nous disent bien qu’on ne lui donna pas tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, c’est que les délais durèrent environ deux mois et demi, comme nous l’allons voir un peu plus loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas laissé fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, avant de donner son consentement, il aurait tenu à bien éprouver la vocation de sa fille.

Heureusement celle-ci avait des intelligences dans la place : d’abord, son amie Jeanne Suarez, qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de carmélite et aussi une vieille parente, dont elle nous parlera dans son autobiographie. D’autre part, si nous nous reportons à l’acte de dotation publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, nous constatons que la prieure du couvent était « la Révérende et magnifique Dame, doña Francisca del Aguila » — probablement la sœur ou la parente de sa marraine, doña Maria del Aguila, — et qu’enfin une des religieuses présentes à la signature du contrat s’appelait Francisca Briceño, sans doute alliée, elle aussi, de cette Marie Briceño, qui était surveillante des pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu sur la jeune fille la pieuse influence que l’on sait. Il est à supposer, d’ailleurs, que les Carmélites n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une jeune personne qui appartenait à l’une des premières familles d’Avila et qui donnait de si brillantes espérances.

Enfin, après bien des résistances et des discussions, Alphonse de Cepeda se rendit, et l’on signa par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte est fort long et surchargé de clauses : ce qui nous prouve une fois de plus combien l’entrée au couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de difficultés et combien compliqué le règlement de sa situation. Voici les premières lignes de ce document, qui est des plus suggestifs et qui nous met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène de contrat :

« Au nom de Dieu, Amen ! Sachent tous ceux qui cet instrument public verront, comment étant présent dans le monastère de Notre-Dame, Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de la noble cité d’Avila, de l’ordre du Carmel, le trente et unième jour du mois d’octobre, l’an de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent trente-six ; étant présentes les révérendissimes dames prieure et religieuses dudit monastère, réunies en chapitre, dans le parloir dudit monastère, derrière les grilles, la cloche sonnée selon l’usage et coutume… étant présente avec les dites dames religieuses, derrière les grilles du parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, fille des seigneurs Alphonse Sanchez de Cepeda et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement défunte (qu’elle soit en gloire !). Et étant aussi présent dans ledit parloir, hors des grilles, du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de Cepeda, en présence de moi, le notaire public et des témoins soussignés… »

Après cela, les différents articles du contrat : le père de Thérèse s’engage à fournir, pour la nourriture et sustentation de sa fille, 25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, — rente qui commencera à partir du jour où ladite doña Thérèse fera sa profession, ou à défaut dudit pain de rente, une somme de 200 ducats d’or, soit 75.000 maravédis, au choix dudit Alonso Sanchez. Le jour de Notre Dame d’Août de l’année 1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux religieuses les 25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, pour la nourriture de ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. En outre, il s’engage à fournir un lit muni d’une housse, de parements de chevet et d’un dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une de laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins et autres accessoires, plus un lit de sangle, — ensuite, pour son vêtement, 2 habits, un de beau drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une autre blanche, une autre en toile de Palencia, 2 manteaux, un de drap et un d’étamine, une peau de mouton, des coiffes, des chemises, des chaussures et les livres dont se servent les religieuses…

Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au couvent, Alonso Sanchez de Cepeda doit offrir une collation à toute la communauté, avec des bougies de cire. Pour le jour de la prise de voile il offrira une collation et un dîner et, à chaque religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage…

Remarquons cette date du 15 août fixée pour le paiement des 25 mesures de « pain de rente », lesquelles représentent les frais de nourriture de la postulante pendant son année de noviciat. Elle serait donc entrée au monastère, en fugitive du toit paternel, le jour de l’Assomption 1536, et comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre de la même année, près de trois mois se seraient passés avant que le père de la jeune fille eût donné son consentement et que toutes les formalités d’admission eussent été réglées. Cette date du 15 août est des plus plausibles pour l’entrée de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. Il est infiniment probable qu’elle choisit à dessein le jour de la fête de la Vierge pour lui faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de son cœur. Mais on ne saurait trop insister sur les délais et les difficultés de toute sorte qu’on opposa, tant du côté de la famille que du côté du Carmel, à cette héroïque résolution.

Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles de la Sainte ont longuement médité sur toutes les circonstances de son entrée à l’Incarnation. Elles y ont aperçu une foule de traits symboliques ou d’intentions providentielles : d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire juif, est sortie cette grande lumière mystique, qui allait rendre au catholicisme déclinant un tel éclat. Pour ces pieuses âmes, il y avait là une sorte d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui rappelait le lien à la fois historique et doctrinal entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Une de ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque chose de providentiel encore dans cet autre fait que le monastère de l’Incarnation renfermait un si grand nombre de religieuses à l’époque où Thérèse y vécut : Dieu avait rassemblé là comme une pépinière d’âmes, afin que la Sainte pût, dans ce grand nombre, choisir les meilleures collaboratrices de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le couvent, en dépit des critiques quelquefois sévères, et, il faut bien le croire, justifiées, que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins pour elle un véritable foyer de vie spirituelle : c’est là que, pendant de longues années, elle s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces prodigieuses, dont le monde a parlé…

Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son dessein. La voici enfin au Carmel et avec le consentement de son père. Elle a payé sa dot et elle a pris la robe de bure de ses futures compagnes. Tout est en règle, tout est prévu dans le plus petit détail. Désormais sa vie va se dérouler dans un ordre inflexible, du noviciat à la profession et de la profession à la tombe. Elle a mis entre elle et le monde une barrière qui n’est pas encore assez épaisse ni assez infranchissable à son gré. Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse et encore tout endolorie de ce terrible combat contre elle-même. Elle est entrée au couvent comme on marche au supplice. Les expressions dont elle se sert pour peindre les affres de ce grand déchirement sont des plus violentes. Elle va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus rien dont elle puisse s’épouvanter, ou dont elle ne se sente le courage de triompher… Et aussitôt après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, elle ajoute cette phrase déconcertante : « Dès que j’eus revêtu l’habit, Dieu me donna un si grand contentement d’avoir embrassé cet état, que jamais, depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et il changea la sécheresse de mon âme en une infinie tendresse… »

Elle nous avertit en même temps que personne, alors, ne se douta de ce qui se passait en elle. Qu’était-ce donc ? Et quel drame intérieur se cache derrière ces confessions en apparence contradictoires ?…

II LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE

Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du couvent : c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même, sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire, quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu tout le mérite.

La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles, qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en souffrent cruellement… Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père, ses frères, sa famille, le couvent, — et nous n’avons fait qu’indiquer les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour Thérèse de Ahumada, son entrée en religion, — il est assez naturel qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était encore toute jeune : vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse, voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du Carmel, un habit de « beau drap » — nous l’avons vu stipulé pour son trousseau — et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée : les mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y donna avec ravissement, — et aussi avec le contentement intime, la satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des grâces dont elle allait être comblée : elle n’en avait alors qu’un sentiment confus.

Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles — il convient d’y insister — étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle. Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi critiquée par ses compagnes, — et elle avoue qu’elle supportait cela avec peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité, à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile, surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes : elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et, secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre, comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement conscience, dès cette époque.

Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur.

Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui faire passer des messages galants : pas la moindre allusion à tout cela dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité. Oh ! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie, — alors qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait encore retourner en arrière, — une seule idée la domine. Et c’est l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes : todo es nada, — tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore : elle n’est entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur… Mais, pour nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être soutenue par une grande certitude et par un grand amour : c’est qu’il existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu. Elle l’avoue en toute humilité : « Je n’avais pas alors, il me semble, l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui s’acquièrent par cet amour, car ils sont éternels. » Ainsi, comme elle n’aimait pas assez Dieu, ces « biens éternels » n’étaient guère pour elle qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans saveur, sans lumière, ni chaleur, — sans attrait, pour tout dire. Au contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les biens qui passent, dans les jouissances charnelles !… Et sous ces gros mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous de voir autre chose que les satisfactions les plus permises : elle aime son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de conversations : elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte assez volontiers d’être admirée pour cela.

Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions d’amour-propre sont vaines ! Thérèse se sent pressée par la vérité cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves, conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier : remonter la pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation ! Mystère insondable ! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair, vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité entière et contre l’univers entier, — quelle entreprise à donner le vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la sainteté ! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée !… Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation pour la novice du Carmel ! Nous ne pouvons pas avoir la prétention d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune fille qui le connaissait à peine, — horreur combattue, il faut le redire, par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins contraires à la perfection.

On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment très fort, qui paraît avoir commandé et orienté, dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse : l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour ainsi dire, de naissance, — rappelons-nous sa fuite enfantine à la recherche du martyre et de la félicité céleste, — c’est là, chez elle, un des premiers et des plus évidents signes de la sainteté. Au commun des hommes il faut, pour arriver à un pareil sentiment, non seulement le spectacle de l’ignominie et de la cruauté foncière de la créature, de la stupidité et de la brutalité de l’univers mécanique, mais une expérience personnelle, douloureuse et mille fois répétée de tous les désenchantements et de tous les désabusements. Même après cette expérience, nous ne comprenons guère les raisons de l’ascète, tout ce qui justifie une négation si totale. Nous sommes tellement entraînés par le torrent de la Chute que nous devons faire un grand effort contre nous-mêmes pour parvenir à nous mettre sous les yeux cet « envers de la toile » qui est l’habituel sujet de contemplation ou de méditation pour l’homme de renoncement : la corruption congénitale de la Faute, le mal au dedans comme au dehors de nous :

Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !…

Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos pensées immédiatement faussées et dépravées par cette malice originelle. Pas un acte de vertu, pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement sa caricature satanique. Le masque grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides et les plus rassurantes. Cette omniprésence du Mauvais se dégageant triomphalement des époques les plus platement matérielles, comme la nôtre, où le culte d’un univers sans âme et d’une raison sans contrepoids ramène le prétendu civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et à toutes les atrocités de la barbarie : déchéance infernale d’autant plus effrayante que la mollesse des âmes semble interdire l’espoir de tout remède… A côté de ce drame immanent de la Damnation, la perpétuelle duperie de « ces plaisirs légers » dont on dit qu’ils aident à supporter la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise, de la tromperie volontaire dont ces plaisirs sont faits. L’illusion du souvenir ou du désir qui nous fait croire à des fantômes de beauté ou de bonheur, toujours situés hors de nos prises. La pourriture, l’odeur fétide, le filet saumâtre mêlés à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout de suite corrompues ou flétries… Oui, pour vivifier en nous ces désolantes notions, nous sommes obligés de nous violenter, tellement la pleine conscience en est rare dans nos esprits, alors que, de temps en temps, le sentiment en est si cruel, quelquefois douloureux à mourir, dans nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la tête au-dessus du torrent de la vie d’en bas qui nous emporte, une contrainte pénible, et que nous ne pouvons pas supporter longtemps, est nécessaire.

La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas besoin de s’infliger cette contrainte ni de faire les expériences amères qui conduisent au détachement. Dès le début, par une grâce spéciale, elle fut instruite de la duperie du monde. Elle fut la lèvre qui se détourne du vase avant même d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment de l’âme élue, qui devine la déception et la catastrophe finale où se précipite la vie d’en bas.

Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux en finir au plus vite avec cette illusion mauvaise. D’un bond s’élancer vers le bonheur ! Mais par quels moyens ? Le martyre ! Le Cloître ?… Le martyre n’est pas toujours possible, tandis que le cloître est toujours ouvert aux volontés intrépides… Mais quels délais il oppose aux impatiences de la charité et du sacrifice ! Quelles minuties, quelles routines de dévotion, sans parler de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse d’âme des supérieures ou des directeurs spirituels ! Enfin, il est des couvents où l’on ne se sent pas assez défendu contre le monde, parce que la règle y est mal observée, ou trop molle. Est-ce que le couvent de l’Incarnation ne serait pas dans ce cas ? Thérèse ne pouvait s’empêcher d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont elle s’affligeait et, à de certains moments, se désespérait.

En cette extrémité, elle en vint à envier une de ses compagnes, une pauvre religieuse, qui se mourait d’une maladie effroyable et dégoûtante. Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse, son ventre s’était crevé de fistules par où elle rejetait les matières que l’on devine. Les autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire, se l’imposait, malgré sa répulsion. Elle enviait la patience de la moribonde, et elle demandait à Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire souffrir et mourir de la même façon, afin d’abréger son temps d’épreuve et de la conduire, par la voie la plus brève, au bonheur…

C’est après avoir traversé ces agitations et ces angoisses qu’elle prononça ses vœux. Peut-être cet état de trouble se prolongea-t-il au delà de sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait douté alors, sinon de l’excellence de la vie monastique, du moins de la possibilité de la réaliser complètement en un couvent aussi relâché que celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme léger qui lui échappent, en parlant de ce monastère, nous autorisent à penser que, dès cette époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle prononcer des vœux éternels, sans avoir confiance dans la règle qui devait lui permettre de les observer ? Il semble bien qu’elle ait eu, au dernier moment, cette affreuse tentation. Et pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa profession, comme il était convenu, un an après avoir pris l’habit, le 3 novembre 1537 : c’est du moins la date admise par les plus récents biographes de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement de cette résolution suprême. Elle eut à soutenir une lutte intérieure, aussi pénible que celle de l’année précédente, pour se résoudre à entrer au couvent. Longtemps plus tard, elle se souvenait encore de ces affres terribles. Faisant allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter pour se mettre dans l’obéissance absolue de son directeur le Père Gratien, elle ajoute : « Je n’ai jamais, ce me semble, pas même pour ma profession, éprouvé un tel combat. »

Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles intérieurs la rendirent très malade. A ces causes morales s’ajoutèrent des causes physiques dont elle-même eut conscience. Elle nous dit que le changement de vie et de nourriture contribua certainement à cette altération toujours plus inquiétante de sa santé. Elle avait des maux de cœur et des syncopes, qui épouvantaient ceux qui en étaient témoins. Très frappées de ces symptômes, les religieuses en concluaient que Thérèse ne pourrait jamais supporter le régime du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment pleurer, elles se persuadaient de plus en plus que cette nouvelle recrue regrettait le monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses crises se multiplièrent avec un caractère si alarmant, que la prieure renvoya Thérèse à la maison paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour cela d’être religieuse. La règle de l’Incarnation, où la clôture n’était pas absolue, admettait ces sorties. Il demeurait entendu que la malade rentrerait au couvent dès qu’elle serait guérie.

Les médecins consultés par Alonso de Cepeda ne comprirent rien à la maladie de sa fille : c’était, en effet, un mal très particulier. Ils finirent par l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de remède. Alors, en désespoir de cause, on résolut de s’adresser à une empirique, une femme qui avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités avec beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne, moitié rebouteuse, moitié sorcière ? On peut se l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous savons de certain c’est que cette femme habitait Becedas, une bourgade, située en pleines montagnes, à quinze lieues environ d’Avila. Mais il fut convenu que le traitement ne commencerait qu’avec la belle saison, pendant l’été de l’année suivante. Or on était au début de l’hiver.

De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se trouvait pas, alors, à toute extrémité et que sa maladie pouvait attendre, — et même longuement attendre, puisque des mois se passèrent jusqu’à sa cure. D’autre part, cette cure étant remise à l’été, il est à supposer que, pendant les mois d’hiver, Becedas était difficilement accessible, sans doute, à cause du mauvais état des chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle des eaux au traitement de ses malades, et la saison d’eaux ne commençait-elle qu’avec l’été, comme c’est ordinairement l’usage. Quoi qu’il en soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement de troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin de Becedas et passa l’hiver chez sa sœur, à Castellanos de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez, qui l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna pendant le voyage et resta auprès d’elle pendant tout son séjour à la campagne.

Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses firent une première halte à Hortigosa, chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse. Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en religion, lui aussi, s’adonnait plus que jamais aux pratiques de la dévotion et aux lectures de haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa nièce un livre qui détermina chez celle-ci un véritable bouleversement intérieur et qui eut une influence décisive sur l’orientation de sa vie nouvelle. Ce livre, c’était le Troisième Abécédaire de Francisco de Osuna, religieux franciscain, qui, dans une série de traités mystiques, s’était proposé d’exposer le développement et de codifier les règles de la vie spirituelle. Des phrases comme celle que voici durent être, pour Thérèse, une véritable révélation : « Il est possible d’obtenir sans trop de difficulté, en cette vie mortelle, la communion du Dieu immortel, plus étroite et plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un ange et un autre, si élevés soient-ils. » On juge du retentissement d’une pareille promesse dans l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille de vingt-deux ans. La route vers ce bonheur, auquel elle aspirait depuis si longtemps, lui était montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience. Mais l’amour qui s’adresse à un être lointain et inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas à son objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable. Et voici qu’une voix amie et digne de toute confiance révélait à Thérèse que cette union est possible dès ce bas monde !… Quel rêve ! Elle ne vivait que pour cela. On peut être sûr que, dès cet instant, elle se jeta de tout son cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique Réalité, comme il est l’unique Bien. Dès cet instant, elle désira la possession de l’Aimé. Elle la désira avidement, instamment, comme un homme qui meurt de soif cherche l’eau du puits qui le sauvera. Boire cette eau, tout de suite ! tout de suite ! autrement, je meurs !… Cette soif brûlante ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de dévotion. A force de la crier, cette soif, elle finira par en faire passer sur nos lèvres et jusque dans nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine de délices et de pressentiments…

La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de perfection, au terme duquel est la suprême joie. Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie intérieure, elle ne se doute que très confusément des épreuves qui l’y attendent. Sans doute pour ne pas la décourager dès ses premiers pas, son guide franciscain l’assure que ce chemin n’est pas trop difficile. Peut-être qu’elle le croit, en ces premières minutes d’éblouissement sur le seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive d’habitude aux débutants de la vie dévote, des grâces lui sont accordées pour l’y attirer davantage. Elle nous dit qu’elle avait déjà « le don des larmes ». Rappelons-nous que, dès son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle le demandait à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de noviciat, elle avait dû s’exercer à la méditation affective et arriver à obtenir ce bienheureux don, qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir. « J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à l’autre tout le récit de la Passion, sans tirer de mon cœur une seule larme, tellement je l’avais dur et sec… » Maintenant elle pleurait en méditant les mystères douloureux. Mais ces larmes pieuses ne sont pas seulement de pitié ou d’attendrissement, elles sont aussi d’enthousiasme et d’exaltation. Il arrive qu’une phrase, un mot prononcés à l’improviste et faisant allusion à tel mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne dans l’âme une émotion qui la transporte et qui excède à ce point son habituelle faculté de sentir que la chair défaille avec elle et qu’elle fond en larmes. Il y a une telle disproportion entre la cause fortuite qui a provoqué l’émotion et cette émotion même que l’on peut y voir une véritable grâce.

Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour à la campagne, soit à Hortigosa chez son oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa sœur et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien supérieures à celle-là. Aidée seulement du Troisième Abécédaire, elle s’éleva parfois jusqu’à l’oraison de recueillement ou de quiétude, et même jusqu’à l’oraison d’union, sans cependant se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans apprécier de telles grâces à leur haute valeur. D’ailleurs, ces états nouveaux et extraordinaires duraient fort peu de temps, l’espace d’un Ave Maria, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une chose, c’est qu’elle y goûtait de grandes joies et qu’elle en tirait un grand bénéfice moral. Elle se fortifiait, en particulier, dans le renoncement, au point qu’elle se sentait le courage, — ce sont ses propres paroles, — « de fouler le monde entier sous ses pieds ».

Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était encore bien loin du but. Pour arriver à se détacher à peu près complètement du monde, il lui faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui lui prouvera jusqu’à la plus cruelle évidence qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde. Cette maladie providentielle ne va pas tarder à se déclarer : Thérèse y verra l’exaucement de la prière désespérée par laquelle elle avait demandé à Dieu de la faire souffrir et même mourir, comme cette religieuse de l’Incarnation atteinte d’un mal horrible, qui épouvantait toute la communauté. Mais, pour l’instant, il semble qu’elle ait oublié ce redoutable vœu. Elle est toute à la douceur des grâces dont elle commence seulement à faire l’expérience. Dans son étonnement, elle ne sait pas très bien ce qui se passe en elle. Elle sent qu’elle manque de direction spirituelle. Il lui faudrait un guide, un confesseur expérimenté et savant, capable de l’éclairer et de comprendre une âme extraordinaire comme la sienne. Pendant de longues années, elle le cherchera inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de ce désir et son extrême ignorance de tout, voici qu’elle s’imagine l’avoir découvert, — avoir trouvé ce guide unique, — et cela précisément, à Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant les mois d’été.

Ici, se place un épisode, à la vérité un peu étrange, — du moins pour ceux qui conçoivent mal les amitiés mystiques et, en particulier, celles de sainte Thérèse, — épisode qui prête à toutes les insinuations et qui peut être interprété (comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement les textes, de les « solliciter doucement » comme disait Renan, ou même de se jeter avec parti pris en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser de tels passages de l’autobiographie de la Sainte qu’il faut se défier des traductions. Seul, le texte original, lu et relu cent fois à la lumière de l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou d’entrevoir les dessous psychologiques d’une confession comme celle-là, à la fois si pudique et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non averti par les raffinements même de sa sincérité et par les extrêmes délicatesses d’une humilité et d’une conscience jamais satisfaites.

Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à Becedas, Thérèse fit la connaissance d’un prêtre, à la vérité sans grande culture (véritable défaut à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes) mais intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de bonnes qualités. Elle se confessa à ce prêtre, fut charmée de son intelligence, et, tout de suite, avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme, elle crut avoir enfin rencontré le directeur idéal, dont elle avait tant besoin. Le confesseur, surpris d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré de respect puis bientôt d’admiration pour cette religieuse si jeune et déjà si parfaite. L’admiration ne tarda point à devenir une amitié fervente, amitié que Thérèse s’empressa de payer de retour. Dans son désir de plaire, dans sa peur de causer à autrui la moindre peine, elle s’y croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de ce cousin qui l’avait aimée avant son entrée à l’Incarnation, et elle nous le répète à propos de ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs et fréquents colloques. Ces entretiens ne roulaient que sur Dieu, ou sur des sujets spirituels. Thérèse s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel ami que, pour rien au monde, elle ne voudrait commettre un péché mortel. Le confesseur lui avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent pouvoir s’aimer chastement en Dieu. Thérèse ne s’en cache point. Elle nous le dit expressément : « Je l’aimais beaucoup. » Mais d’un amour qui ne cherchait que le bien de son âme. Le prêtre, qui se sentait loin d’une telle vertu, finit par lui avouer sa propre indignité : depuis sept ans, il vivait en concubinage avec une femme du pays, et cette liaison causait un grand scandale ; ce qui n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte, de dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant de l’horreur, augmenta encore son affection pour lui. « Le pauvre, dit-elle, n’était pas si coupable ! » Elle savait son bon naturel et ses intentions vertueuses : c’est cette mauvaise créature qui, avec ses intrigues et ses maléfices, avait tout fait !… Alors Thérèse se passionna pour sauver cette âme. Finalement, le prêtre, « pour lui faire plaisir », lui livra une petite figure de cuivre que cette femme l’obligeait à porter à son cou comme une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière : « A partir de cet instant, dit-elle, ce fut comme s’il s’éveillait d’un grand sommeil, et, se souvenant de ce qu’il avait commis pendant ces dernières années, il s’épouvanta et s’affligea de sa perdition, au point qu’il se mit à la détester. » Il rompit sa liaison, changea complètement de vie. Un an après, il était mort…

Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme, s’intituler : histoire d’une conversion. Mais il n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes s’empresseront d’y constater une belle manifestation de sexualité contrariée, de même que Charcot et son école, aux temps où l’on croyait encore à leurs théories, n’y eussent vu qu’un phénomène fortement entaché d’hystérie… Et quand cela serait ! Quand il n’y aurait à la racine de cette affection toute spirituelle quelque chose de purement physiologique (ce qui n’est nullement démontré), qu’est-ce que cela peut nous faire ? La théologie enseigne que nos passions, en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni mauvaises. Tout dépend de la fin consciente et volontaire qu’on leur propose. C’est cette fin qui donne son caractère à l’acte passionnel. Il n’y a de différence que dans la fin poursuivie, mais cette différence met un abîme entre les deux. Or, il est certain que Thérèse, quelles qu’aient été d’ailleurs les racines obscures de son affection, se proposait alors une fin qui est la négation même de l’acte charnel.

Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant par la suite sur cette aventure, et peut-être dès le premier moment, elle en éprouva de grands remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible ?

Il est bien certain, d’abord, que, de part et d’autre, il ne se passa rien que de parfaitement innocent. La carmélite était fort surveillée. Son père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient suivie à Becedas. En outre, elle était malade, suivait un traitement quotidien et, autant qu’on en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait mieux que tout cela, elle était défendue contre toute faiblesse, par sa volonté de ne pas pécher. Et nous savons déjà ce que valaient la volonté et le sentiment de l’honneur chez cette fille de hidalgo… Malheureusement il ne semble pas qu’il en ait été de même pour son ami. Elle l’avoue : « Cette grande affection qu’il avait pour moi, je n’ai jamais eu l’idée qu’elle fût mauvaise. Cependant, elle aurait pu être plus pure… » Et, aussitôt après, elle ajoute : « Mais il y eut des occasions, où, si je ne l’avais pas mis si complètement en présence de Dieu, il aurait péché plus gravement… »

Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience de Thérèse : elle a donné à autrui l’occasion de pécher ! Involontairement sans doute. Pourtant, n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins étudiée à se faire admirer de ce pauvre prêtre de village, qui certainement n’avait jamais rencontré une pénitente de cette qualité, surtout si habile et si brillante dans ses discours ? N’avait-elle pas goûté un plaisir secret à sentir son ascendant sur une âme masculine et enfin toute la puissance de son charme ? Pis que cela ! Elle avait éprouvé une sorte de délectation, d’un caractère un peu trouble et équivoque, en tout cas un peu étrange chez une jeune religieuse, à s’occuper si passionnément de cette louche histoire d’amour compliquée de sorcellerie… Et pourtant elle avait voulu sincèrement sauver une âme, et elle y avait réussi ! Mais Thérèse sentait bien que la fin ne justifie pas les moyens et que peut-être elle avait été trop loin dans son amitié spirituelle pour ce prêtre. Ce sera, longtemps encore, sa grande imperfection : elle ne saura pas se défendre assez contre les élans de son cœur et les scrupules de son amitié. Cette fois, elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une âme qui lui appartenait déjà tout entière : la sienne ! La lecture du Troisième Abécédaire, ses exercices de piété à Castellanos de la Cañada ont commencé en elle le grand œuvre du renoncement total : elle se sentait de plus en plus détachée du monde et des créatures. Elle tâchait à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut. Et voici que, dès son arrivée à Becedas, le démon, comme elle le dit, travailla « à décomposer son âme. »

Eut-elle conscience, sur le moment même, de cette « décomposition » spirituelle, de ce trouble où la jetait l’amour excessif des créatures ? Et par ces mots il faut entendre une affection peut-être dangereuse pour une âme angélique comme la sienne, mais assurément exempte de tout mal. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de sa santé déjà si atteinte ne fit qu’empirer. Le traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse de Becedas la réduisit à une telle extrémité que son père dut la ramener au plus vite à Avila. Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison trop exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils à exaspérer sa maladie nerveuse ? Et tout cela joint à la stupide médication de la paysanne acheva-t-il de la terrasser ? Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle rentra au logis paternel, son mal avait fait des progrès effrayants.

Consultés encore une fois, les médecins prononcèrent qu’elle allait mourir…

III QUE LA MALADIE EST L’ÉTAT NATUREL DU CHRÉTIEN

On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa vie une malade, ou plus exactement une souffrante. Jusqu’à l’approche de ses derniers jours, ses lettres sont pleines d’allusions au mauvais état de sa santé. Sans grande confiance dans les médecins, elle suit néanmoins leurs prescriptions. Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment. Elle prend des pilules, des médecines, et toute espèce de petits remèdes : des boules de gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment des saignées « larges et plantureuses ». Elle a des crachements de sang et des rhumatismes. Comment concilier ces faits avec les assertions de ses biographes, notamment du P. de Ribéra, qui nous la représentent comme une créature saine et de tempérament robuste ? On n’a pas oublié le portrait qu’en a tracé ce Père : « Le teint de roses et de lis », la corpulence, le visage rond et plein, l’expression souriante, l’allégresse qui semblait émaner de tout son être ? Il y avait, en cette patricienne, une réelle vigueur physique, qui lui permettait d’affronter les pires fatigues comme de résister aux pires maladies. Elle a passé les dernières années de son existence à voyager, — et quels voyages ! Par quels chemins et quels moyens primitifs de locomotion, dans quelles conditions déplorables d’hygiène ! Elle a néanmoins triomphé de tout.

Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement robuste. Mais cette forte constitution a été éprouvée jusqu’au bout par des crises terribles et des souffrances presque continuelles, au caractère complexe et mystérieux. Ce qui semble dominer son état, ce sont des troubles nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac et les entrailles. Or ces troubles sont consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus tard, ils seront concomitants de ses extases, de ses ravissements et de ses visions. Ils apparaîtront, en quelque sorte, comme la rançon des grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin que la maladie la plus grave que la Sainte ait subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé de près de vingt ans ses grands états mystiques. Elle était guérie depuis longtemps, quand elle connut ces états : de sorte qu’on ne peut raisonnablement pas y voir l’envers d’états pathologiques singuliers. Il importe d’insister sur ces faits, parce que les psychiâtres qui prétendent nous expliquer scientifiquement le cas de sainte Thérèse, avec leur manque habituel de méthode et d’esprit critique, arrivent à tout embrouiller, en mettant tous les faits sur le même plan et en ne tenant aucun compte des dates : pour eux sainte Thérèse était tout simplement une malade, — une malade atteinte de troubles nerveux, et c’est ce qui explique ses états mystiques. Redisons donc qu’elle était guérie depuis longtemps, lorsqu’elle eut ses visions ; que les troubles physiques, — d’ailleurs très passagers et suivis de réactions salutaires, — qui accompagnèrent ces visions, en paraissent bien plutôt la conséquence que la cause, — et qu’enfin toutes les maladies graves dont elle eut à souffrir dans sa jeunesse furent très vraisemblablement provoquées par de violentes crises morales, dont la Sainte elle-même a mis en lumière l’importance et l’influence profonde sur sa vie intérieure et sa destinée entière.

Avant la grande secousse de Becedas, elle avait eu deux premières attaques des plus sérieuses : la première, au couvent des Augustines, après sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son cousin, dans tout le désarroi de sa conscience épouvantée par la vocation religieuse. La seconde, au couvent de l’Incarnation, pendant son année de noviciat, après les luttes intimes et les angoisses d’âme que nous avons essayé de raconter. Jusque là, elle ne nous parle guère que d’évanouissements et de maux de cœur, — ceux-ci, il est vrai, si étranges et si violents que, dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y ajoutait aussi, nous dit-elle, beaucoup d’autres maux, sur lesquels elle ne s’explique pas davantage. Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près de la vie commune. Elle vaquait peut-être aux soins du ménage, chez son père ou chez sa sœur, en tout cas s’adonnait aux exercices de piété, faisait des lectures, causait et discutait avec son directeur ou son amie Jeanne Suarez. Enfin elle voyageait, probablement à cheval ou à mulet : ce qui indique une assez belle capacité de résistance. En d’autres termes, elle était souffrante, mais non pas précisément dans un état critique.

A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda point à empirer, très certainement exaspéré par le traitement absurde de la rebouteuse qui avait promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à des massages maladroits et torturants ? Lui fit-on absorber, en quantité immodérée, des eaux minérales qui lui étaient contraires ? Tout ce que nous savons de cette cure, c’est que, pendant un mois, elle fut purgée tous les jours. On juge de son épuisement après un pareil régime : « Au bout de deux mois, dit-elle, que j’étais soumise à ces médecines, je me trouvais à peu près mourante, et la rigueur de ces douleurs cardiaques, que j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement augmenté. A de certains moments, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec des dents aiguës, au point qu’on craignait que ce ne fût la rage. Dans mon extrême faiblesse, car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu de boisson, tant mon dégoût était grand, — une fièvre continue, un abattement complet, à cause de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait fait prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs se mirent à se contracter, avec des douleurs si insupportables que, ni jour ni nuit, je n’avais un instant de repos. Par-dessus tout cela, une tristesse profonde… »

C’est alors que son père, désespéré, se décida à la ramener à Avila, et que les médecins, qui ne comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la malade. Seulement, comme il sied toujours, pour l’honneur de la corporation de donner une explication quelconque de tous les cas possibles, ils prononcèrent que Thérèse se mourait d’étisie.

Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus atroces souffrances, elle continua à vivre à la barbe des médecins. Cela dura trois longs mois, — jusqu’à l’Assomption de l’année 1537. Il faut croire que ses tourments lui laissaient quelque répit, puisqu’elle put alors méditer sur certains passages du Livre de Job, qu’elle avait lus autrefois dans les Moralia de saint Grégoire. Il semble bien qu’elle avait l’esprit assez libre pour prier beaucoup vocalement et peut-être pour continuer l’oraison.

Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait à se confesser, — et à faire une confession très détaillée, muy à menudo, — ce qui, encore une fois, nous prouve non seulement qu’elle ne se sentait pas à toute extrémité, mais qu’elle avait sa pleine connaissance, — une crise épileptiforme (à ce que croient les médecins d’aujourd’hui) la terrassa tout à coup. Pendant quatre jours, elle fut complètement privée de sentiment et offrant à ce point les apparences de la mort que, déjà, on faisait creuser sa fosse à l’Incarnation et que des cierges étaient allumés à son chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif du détail caractéristique et pittoresque qu’elle eut toute sa vie, — que lorsqu’elle reprit ses sens, elle trouva dans le creux de ses yeux de petits grains de cire tombés des cierges funéraires. Sans la présence — et aussi la présence d’esprit — de son père, qui sut lui prendre le pouls mieux que les médecins, on l’enterrait vivante. La fosse était prête, une délégation de carmélites venues du couvent, réclamait le corps. Le malheureux père dut à plusieurs reprises s’opposer à cette hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère de la Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait, pendant une de ces quatre nuits d’évanouissement, finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut pas que la mèche d’un cierge consumé allait mettre le feu aux draps et aux oreillers du lit. Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie. Autrement, c’était bien la mort, cette fois, — et quelle mort ! — pour la pauvre suppliciée…

Elle ressuscita, mais dans un état lamentable… « De ces quatre jours de crise, nous dit-elle, il me resta des tourments insupportables que Dieu seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux à force de l’avoir mordue. Le gosier rétréci, rien n’y avait passé et cela me mettait dans une faiblesse qui m’ôtait la respiration ; l’eau même n’y pouvait passer. Il me semblait que tout mon corps était disloqué et ma tête dans un désordre extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même comme un peloton : voilà ce que j’étais devenue après ces jours de torture, ne pouvant remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main, ni tête, absolument comme si j’étais morte. Tout ce que je pouvais faire, je crois, c’était de remuer un doigt de ma main droite. On ne savait comment m’approcher, parce que j’avais tout le corps si douloureux que je ne pouvais le supporter. Il fallait me remuer à l’aide d’un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je demeurai ainsi jusqu’à Pâques fleuries… »

Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence, pendant lesquels elle éprouva encore, par intervalles, d’intolérables souffrances : elle avait la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture. Quand elle se sentit un peu mieux, elle demanda tout de suite à revenir au couvent. Mais elle ne devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune. Pendant longtemps, elle ne quitta pas l’infirmerie.

Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave de toutes celles que Thérèse eut à subir. Autant que nous en pouvons juger d’après la description qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier, aux manifestations très complexes, qu’on peut bien rapprocher de phénomènes morbides analogues, mais non absolument identiques et qui n’en reste pas moins très rare. Les médecins d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus : ils n’en savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que leurs redoutables confrères du XVIe siècle. Établir un diagnostic sur des textes, — et des textes, sans doute très précis, mais dénués de tout caractère scientifique, comme ceux que nous avons cités, c’est se livrer à un exercice purement littéraire. Les uns nous parlent d’hystérie ou de névropathie, toutes expressions vagues, qui ne servent qu’à masquer une ignorance réelle, comme le jargon pédant des médecins de Molière : les vapeurs, les humeurs peccantes, les influences malignes issues de la rate, ou du marais du pancréas… C’est se moquer, en vérité. Les autres nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite suraiguë, ou d’« une chlorose grave, compliquée d’une intoxication médicale », ou encore de fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible, mais chacune de ces maladies n’est qu’un aspect d’un état pathologique, — nous ne saurions trop le redire, — très complexe et très rare. Qu’il y ait eu de la gastrite, de la chlorose, de l’intoxication médicale, de la fièvre paludéenne dans son cas, admettons-le. Mais, en même temps, elle avait des maux de cœur si violents, qu’on en était « épouvanté », des contractions nerveuses qui lui mettaient le corps en boule, de la paralysie, des attaques épileptiformes ou cataleptiques…

Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas analogues : en a-t-on constaté d’aussi complexes ? Cette maladie demeure quelque chose de singulier, d’anormal et qui, selon toute vraisemblance, est à jamais inexplicable, parce qu’elle procède surtout de causes morales. Tous les accès dont Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés, par de violents états psychologiques. Pour ma part, j’incline à voir, surtout dans cette dernière crise hyperaiguë, une sorte de mal sacré, qui servit à Thérèse de préparation et d’introduction à la vie de haute spiritualité qu’elle allait mener plus tard. Elle-même en juge ainsi. Elle considère cette maladie dont elle a manqué mourir comme une épreuve providentielle destinée à la détacher complètement des choses sensibles. Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé à Dieu de la faire mourir comme cette religieuse, atteinte de péritonite, dont les plaies hideuses l’avaient si fortement frappée. Il est certain que cette maladie crucifiante, — et il suffit de se reporter à ses propres confessions pour constater que ces mots ne sont nullement exagérés, — cette maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme moyen de purification et de libération spirituelle : dès cette époque, elle entrevit sans doute qu’il y a une volupté suprême dans la souffrance librement acceptée pour une fin transcendante.

A en parler humainement, il est non moins certain que sa sensibilité sortit extraordinairement affinée de cette terrible épreuve physique. On peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions et ses extases. Mais ce n’est qu’une partie de l’explication, dont l’essentiel a ses racines dans le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre que la sensibilité d’une mystique et d’une voyante doit avoir une acuité, une délicatesse et, avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires sont privées.

Et pourtant les visions, les « grandes grâces » dont Thérèse fut favorisée n’ont commencé que beaucoup plus tard, comme si cette âme élue voulait nous montrer que, pour mériter ces grâces, les souffrances matérielles de la maladie ne suffisent pas, — et qu’il y faut encore un long entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse et l’exercice de vertus péniblement acquises. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais complètement guérie et que le reste de sa vie n’a été qu’une longue souffrance, coupée par de courts intervalles de rémission.

Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle resta, huit mois encore, dans un état de faiblesse extrême. Elle était à demi paralysée, percluse dans tous ses membres. Quand elle commença, non pas à marcher, mais à pouvoir se traîner sur ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu, elle se remit à vivre d’une vie en apparence absolument normale. Mais son estomac, toujours débile, continuait à rejeter les aliments. Elle ne peut rien prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et elle est obligée, avant de se coucher, de se faire vomir elle-même à l’aide d’une plume ou par tout autre moyen, — sinon c’est une souffrance qui l’empêche de dormir. Ce vomissement quotidien finit par devenir, pour elle, une sorte de fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses maux de cœur, ses fièvres et un reste de paralysie. Ce fut ainsi jusqu’au moment où elle entra résolument dans les voies mystiques. Les grâces d’union, les extases et les ravissements furent, pour sainte Thérèse, le commencement de la guérison. Sans doute, elle ne revint jamais complètement à la santé. Mais elle eut, à partir de cette époque, toute la santé compatible avec un organisme soumis à de tels état d’âme. En réalité, quand une sainte cesse de souffrir dans son corps, c’est pour endurer de pires souffrances spirituelles.

Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement que Thérèse d’Avila cette idée pascalienne : que « la maladie est l’état naturel du chrétien ». Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans son âme comme dans son corps. La vraie vie chrétienne est la négation de celle du monde. Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement bien portant, ne doit s’adapter et s’accommoder aux exigences ni aux agréments de la vie d’en bas. Le corps d’un saint est un organisme très particulier, façonné et affiné en vue de fins mystérieuses… Thérèse le sait bien. Elle sait qu’elle n’est pas plus de ce monde par la chair que par l’esprit. Sa pensée favorite : « ou souffrir, ou mourir » a engendré celle de Pascal. Mourir, c’est l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable de le mériter.

IV L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE

Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son pauvre corps est exténué et comme anéanti. Sa tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle s’est fixé avant d’entrer au couvent. Tout ce qu’elle peut faire, c’est souffrir, résister, de toutes ses forces physiques et de toute sa constance d’âme, aux atroces souffrances de sa maladie, qui lui laisse maintenant quelque répit, mais dont elle est loin d’être complètement guérie. Elle a toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses vomissements, et elle est aux trois quarts paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que demander à Dieu le bon usage de la douleur. Elle arrive même à s’y complaire et, déjà, elle goûte la volupté de la souffrance comme moyen de purification et comme offrande d’amour : par là, elle s’unit aux souffrances du Bien-Aimé… Ah ! qu’il lui donne la grâce de souffrir encore et encore pour Lui !…

La grâce suprême serait de mourir. Mais elle voit bien qu’elle ne doit pas mourir de son mal. Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle guérisse, d’abord pour souffrir plus courageusement et aussi pour ne pas manquer ce pourquoi elle s’est enfermée dans ce monastère : le bonheur, — le bonheur qui doit durer toujours, — et l’amour qui en est la cause. L’union avec Dieu, l’oraison qui, par degrés, y conduit, — voilà ce à quoi elle aspire : « Toute mon angoisse, dit-elle, était de guérir, afin de me livrer à l’oraison dans la solitude. » Comme tous les vrais ascètes, elle avait un besoin physique de solitude et de silence. Or, à l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans le bruit des conversations, des allées et venues, il lui était impossible de se recueillir et de pratiquer les règles d’ascèse que lui avait enseignées le Troisième Abécédaire. L’infirmerie dut être pour elle un véritable purgatoire, une prison où elle n’osait plus espérer sa délivrance. Accablée d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle en sortir ? Les médecins ne savaient que la saigner, en la déclarant incurable. En désespoir de cause, se voyant « abandonnée des médecins de la terre », elle résolut de s’adresser à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, recourut à des dévotions et à des prières « très approuvées », c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes : car elle s’affirme ennemie des dévotions superstitieuses à quoi les femmes, avoue-t-elle, sont particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin, — après trois longues années de souffrance, — et elle proclame que cette guérison elle la dut à l’intervention du grand saint dont elle allait faire désormais son protecteur et, si l’on ose dire, son conseiller : saint Joseph…

Pendant tout le temps de cette interminable convalescence, elle avait édifié le couvent par sa piété. Elle se confessait fréquemment, et dans le plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une scrupuleuse charité, au point que les absents se savaient en sécurité près d’elle et que sa réputation de personne charitable et discrète s’était même répandue au dehors. Son unique distraction était la lecture, — mais la lecture de ce qu’elle appelle « les bons livres ». Sainte Thérèse a toujours beaucoup aimé la lecture. Nous verrons quel secours elle y puisa dans l’exercice de l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus affectueuse reconnaissance qu’elle nous parle des « bons livres », ces amis sincères qui ne peuvent que nous faire du bien, qui donnent à notre esprit et à notre cœur tout l’aliment dont ils ont besoin. Ces bons livres il ne sert de rien qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se préoccupe réellement du bien de l’âme et de sa guérison, il a tout dit : le reste est inutile. On peut trouver toute sa nourriture dans l’Imitation de Jésus-Christ, ou dans les Confessions de saint Augustin. Bien qu’elle aimât beaucoup la lecture, la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit nombre de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant d’eux toute la substance spirituelle dont ils sont pleins… Au milieu de ces pieuses occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une grande crainte d’offenser Dieu, non point par un sentiment servile de terreur, mais par une constante préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. Son cœur se brisait, — ce sont ses propres expressions, — à la pensée qu’elle répondait si mal à un tel amour…

Et puis, elle guérit, — et, contrairement à ce qu’elle avait espéré, ce ne fut point pour s’engager plus vaillamment dans la voie de perfection. Sa piété resta la même extérieurement, mais elle ne gagna point en vertu. Elle reprit goût à la vie, — une vie qui lui paraissait toute neuve et qui, dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait une foule d’innocentes satisfactions, sans parler de certaines facilités, lesquelles pouvaient devenir dangereuses. Pour bien comprendre les dispositions de Thérèse à ce moment de son existence, il faut se représenter celles d’une convalescente, qui a passé de longs mois et même des années parmi les remèdes et les médecins, emprisonnée dans une infirmerie, avec la terreur de rester infirme jusqu’à la fin de ses jours. Et voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le monde ! Elle peut, enfin, être une véritable religieuse, remplir tous les devoirs, pratiquer tous les exercices de sa condition, prendre part à tous les divertissements que tolérait la règle. Zélée pour tout ce qui touchait au culte, assidue au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les conversations, les relations mondaines, les amitiés particulières lui ménageaient de très grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel cœur qu’elle put se croire ramenée aux années de dissipation, qu’elle avait traversées, dans son adolescence, avant d’être pensionnaire chez les Augustines. Ce goût du « divertissement » allait même si loin qu’elle en vint à abandonner l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse de sa conscience pour s’expliquer ses remords et les reproches dont elle s’accable : c’était une véritable trahison. Elle renonçait au commerce intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de tous les instants. Elle ne se jugeait plus digne de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle voit un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations sophistiques, essayait de la détourner de Dieu.

Dès ce moment même, malgré les défaites dont elle se payait, elle ressentait vivement l’indignité de sa trahison. Elle en était toute troublée. Et cependant personne, — à commencer par son confesseur, — ne la croyait coupable. Si elle ne vivait pas absolument comme toutes les autres religieuses, elle ne faisait rien que de permis. Ses supérieures n’avaient qu’à se louer de sa conduite, et même elle nous laisse entendre qu’on l’admirait : « On me voyait, dit-elle, si jeune encore et malgré tant d’occasions, me retirer dans la solitude pour y prier longuement et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais que de Dieu. Je faisais peindre son image partout. J’avais un oratoire et je prenais soin d’y mettre tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences de la vertu. Et, dans ma vanité, je me savais estimée pour les choses qui, d’habitude, obtiennent l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait autant et plus de liberté qu’aux très anciennes religieuses et l’on n’avait aucune inquiétude à mon sujet… »

Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un sens qu’il nous faut essayer de préciser. Pour quel motif aurait-on eu des « inquiétudes » ? Et qu’est-ce que ces « libertés » et ces « occasions » dont on nous parle ?

Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents à cette époque ; et, en particulier, à l’Incarnation. Il s’y trouvait, nous dit-on, cent quatre-vingts religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un assez grand nombre de filles nobles et besogneuses qui n’étaient entrées là que faute de trouver un mari et qui vivaient aux dépens de celles qui avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui entretenaient, à l’Incarnation, une certaine atmosphère mondaine, sans parler des laïques qui, très probablement, venaient y faire des retraites de piété, voire des séjours d’agrément. La clôture n’étant pas stricte, les religieuses pouvaient aller et venir, rendre des visites au dehors, en tout cas elles avaient la faculté de sortir, avec permission, ne fût-ce que pour se confesser à des directeurs de conscience choisis par elles et qui n’étaient pas toujours des carmes, ni même des réguliers. C’est ainsi que sainte Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains de Santo-Tomas, dont le monastère était situé à l’autre extrémité de la ville. Pour s’y rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en faire le tour par les faubourgs inférieurs et les bords de l’Adaja, — ce qui était un véritable petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une jeune nonne à demi cloîtrée.

A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir sa cellule. Nous savons même qu’elle en occupait deux, lesquelles communiquaient par un escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était plu à orner avec beaucoup de goût et de piété. Elle y avait fait peindre des images pieuses, surtout celles des saints pour lesquels elle avait une dévotion spéciale : saint Joseph, saint Augustin, sainte Madeleine, — mais, de préférence, la figure du Christ. Dans le jardin du monastère, elle avait à sa disposition des ermitages, qu’elle se plaisait également à orner et à embellir et où il lui était permis de passer de longues heures dans le recueillement ou la lecture. Enfin ! elle pouvait s’appartenir ! Elle avait conquis ce après quoi elle soupirait depuis si longtemps : le droit à la solitude. C’était, pour elle, une grande douceur et, certainement, le plus précieux avantage de la vie monastique… En outre, elle disposait d’une cellule, où elle se sentait chez elle, qu’elle avait aménagée à sa convenance et où nous savons par elle-même qu’elle se plaisait beaucoup. Elle pouvait y recevoir d’autres religieuses, des pensionnaires du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces ou ses tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, de véritables tertulias, où Thérèse brillait non seulement par sa conversation, mais par toute une variété de talents manuels. Elle filait, brodait, faisait de la tapisserie : « Le moindre talent qui fût en elle, écrit le Père de Ribéra, était de réussir au plus haut degré dans les travaux de main qui distinguent les femmes. Elle exécutait des merveilles avec l’aiguille, elle inventait des chefs-d’œuvre de broderie : c’étaient souvent des scènes historiques qu’on ne pouvait se lasser d’admirer et qui causaient la plus tendre dévotion… » Que ne donnerait-on pas pour retrouver un de ces charmants chefs-d’œuvre, qui excitaient chez les pieuses filles de si tendres sentiments ! Sans doute, dans ces scènes et dans ces figures historiques, Thérèse déversait le trop-plein des émotions et des aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de réaliser par l’aiguille ce qu’elle réalisera plus tard par l’oraison. Elle se livrait, sur le canevas, à de véritables compositions de lieu, dont le Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs ou les figurants. Mais ce qu’on aimerait surtout retrouver, c’est le rouet de sainte Thérèse. Voilà un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore été tenté par aucun peintre ; la jeune Thérèse de Ahumada filant dans sa cellule, devant une petite fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, ses tours, ses couvents et ses églises…

Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne sont qu’une parure, — et la moindre de toutes, chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa parole, la séduction qui émanait de sa personne, elle exerçait déjà un véritable ascendant sur quiconque l’approchait. Elle avait une influence sur les âmes. Non seulement son entretien était plein d’enjouement et de grâces de toute sorte, mais elle était poète : elle composait des vers, chantait des coplas, prenait part à des tournois de bel esprit… On s’explique de cette façon, qu’elle fût si goûtée et si recherchée de ceux et de celles qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.

Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à qui elle avait voué une affection fervente, à la fois exaltée et très pure. Elle nous en parle en des termes si discrets, qu’il est impossible de deviner si ces amis étaient des hommes ou des femmes. Mais elle a beau se reprocher avec amertume ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si vif plaisir, où elle se piquait de plus de fidélité qu’envers Dieu lui-même, — il est impossible d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, sinon un certain excès, un certain emportement de cœur et d’imagination. Et pourtant, c’est à propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa faiblesse. Il fallut, croit-elle, « la main de Dieu » pour la retenir sur la pente de la dissipation et pour la préserver de dangers plus graves… Danger ! le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses habituels raffinements de conscience, la Mère Thérèse ne s’exagère pas sa faute ? Ce qu’elle nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines, admises par d’autres, semble bien lui donner raison : « Pour moi, dit-elle, je n’aurais voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans permission. Avoir des entretiens par le trou d’une muraille, ou pendant la nuit, je n’aurais jamais pu me résoudre à de pareilles conversations dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, parce que Dieu m’a retenue. Je tenais compte, à ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup de choses : que d’exposer dans une aventure l’honneur de tant de religieuses, qui étaient bonnes, alors que moi, j’étais si faible, — que cela était très mal, comme si les autres choses que je faisais étaient bien… »

Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. Ce qui lui donne des remords, c’est seulement, — peut-on bien dire le caractère passionné ? en tout cas l’exagération de ses amitiés. Elle déplore particulièrement celle qu’elle avait vouée à une personne, sans doute de qualité, — grand seigneur ou grande dame, — et dont elle eut toutes les peines du monde à se déprendre.

Ce fut même à cause de cette personne, à cause du plaisir excessif qu’elle goûtait à l’entretenir qu’elle eut sa première vision, — mais sans y attacher l’importance qu’elle lui attribua par la suite. Et, même à ce moment-là, lorsque, plus de vingt ans s’étant écoulés, elle nous raconte ce prodige, elle est tellement habituée à des faveurs de ce genre, qu’elle semble en parler comme de la chose la plus naturelle du monde : « Un jour, dit-elle, me trouvant avec une personne, au début de notre connaissance, le Seigneur voulut bien me faire comprendre que des amitiés pareilles ne me convenaient point, en m’avertissant et en me donnant sa lumière dans un si grand aveuglement. Le Christ se représenta devant moi avec un visage très sévère, me donnant à entendre que cela lui déplaisait. Je le vis avec les yeux de l’âme plus clairement que je ne Le pourrais voir avec les yeux du corps. Et cette vision resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours aussi présente après plus de vingt-six ans. J’en demeurai très épouvantée et très troublée, et je ne voulais plus voir cette personne avec qui j’étais… Une autre fois, me trouvant encore avec elle, nous vîmes venir vers nous, — et d’autres personnes qui se trouvaient là le virent également, — quelque chose qui ressemblait à un énorme crapaud, mais bien plus léger que ne le sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et en cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir une bête de cette espèce, c’est ce que je ne puis comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a jamais vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît quelque chose de mystérieux que je n’ai jamais oublié non plus… »

Voilà deux espèces de visions, assez différentes de celles qu’elle aura plus tard, non pas précisément en nature, ou en intensité, mais par la qualité et la signification. La dernière est une vision réelle et l’autre une vision imaginaire : c’est-à-dire que celle-ci, celle du Christ, est une image intérieure, une pure représentation de l’esprit ou de l’imagination (representóseme Cristo delante), tandis que la seconde, — celle du crapaud, — est extérieure et réelle, l’objet pouvant être vu et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions sont très vives, principalement celle du Christ, beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, que si elle avait été perçue par les yeux du corps : après de longues années l’image est demeurée toujours aussi nette dans son souvenir. Mais la voyante n’est pas sûre de la réalité de la première ni de la signification de la seconde. Peut-être cette image du Christ n’est-elle qu’une illusion suscitée par le démon, et peut-être l’apparition de ce crapaud monstrueux dans un coin du parloir, est-elle purement fortuite et, en somme, naturelle… A présent, elle incline à croire le contraire. Mais, sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement qu’elle n’osa en parler à personne, pas même à son confesseur : « Ce qui, dit-elle, me fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il est possible de voir autrement que par les yeux du corps, et c’est le démon qui m’aida à croire cela et à me persuader que c’était impossible et que je m’illusionnais… Et pourtant il me semblait toujours (me quedaba un parecerme) que cette vision venait de Dieu et que ce n’était point une illusion… »

Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut très forte. Thérèse prit peur et se résolut brusquement à renoncer à une amitié qui déplaisait à Dieu et que sa conscience, enfin avertie, lui représentait symboliquement sous les traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle n’osait pas avouer à son confesseur les vraies raisons d’une telle rupture, celui-ci non seulement rassura sa conscience, mais la pressa de revoir une personne de cette qualité, qui, bien loin de nuire à son honneur, ne pouvait qu’y ajouter. Thérèse désirait vivement continuer ce qu’elle appelle « ces relations pestilentielles » et elle aimait beaucoup cette personne : elle se laissa convaincre : « Aucune de mes connaissances, dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, car j’avais une extrême affection pour elle… » Si troublée qu’elle fût par sa double vision, elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation. Elle reprit ses entrevues et ses entretiens avec la personne amie, elle fut plus que jamais assidue aux réunions du parloir, avide de se produire et de se faire valoir devant les visiteurs. Ce fut au point qu’une vieille religieuse, sa parente, crut devoir lui en faire des remontrances. Thérèse prit très mal ces pieux avis, qu’elle taxa de scrupules exagérés. Et, sans arriver à étouffer complètement les reproches de sa conscience, elle se décida à vivre à sa guise, c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde et même selon ses supérieures. Elle se ménagea une petite vie agréable, partagée entre les exercices de piété et les distractions mondaines, si l’on peut donner ce nom aux innocents plaisirs que tolérait la règle ou la coutume de l’Incarnation. Elle mangeait son « pain de rente » et elle vivait pieusement. Ainsi, les années passaient doucement dans une médiocrité qui ne convenait ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait sur elle : Thérèse semblait avoir complètement oublié ce pourquoi elle était entrée au couvent : ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour elle, était l’unique réalité du monde. Elle n’entendait plus les mots fatidiques qu’elle répétait, autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui ouvraient à leurs imaginations enfantines des perspectives infinies et fascinatrices : « Toujours, toujours, toujours ! »

Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus ? Il y a une anecdote, rapportée par une religieuse de l’Incarnation et maintes fois citée depuis, qui éclaire assez bien les sentiments un peu complexes et un peu troubles, l’incertitude d’âme, où se débattait Thérèse pendant cette période de relative mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte que quelques années avant l’entrée de la jeune fille au couvent, un chercheur de trésors était venu au monastère : ce qui est fort vraisemblable, l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement d’un ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait supposer que les fugitifs avaient enterré leur or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru l’enceinte du couvent, « y découvrit tout à coup, avec des yeux de prophète, un trésor incomparablement plus précieux que ceux qu’il cherchait avec les yeux de la cupidité humaine : car il annonça qu’il y aurait, un jour, dans ce monastère, une sainte qui porterait le nom de Thérèse… »

La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette prophétie. Et doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation, nous raconte que « la Sainte Mère avait coutume de dire à une autre religieuse, nommée doña Thérèse de Quesada :

— « Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte Thérèse doit sortir de cette maison. Plaise à Dieu que ce soit l’une de nous deux… et que ce soit moi !

— Plaise à Dieu que ce soit moi ! répondait l’autre. »

Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, en un sujet aussi grave, est bien de la jeune carmélite qui, en ce moment-là, est le bel esprit du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir devant les visiteurs de qualité. Elle se laisse entraîner par ce courant de frivolité au point qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté future. Elle en parle comme d’une chose plaisante et impossible… Et pourtant ! Si cela était ?… Eh bien, si cela était, elle se sent prête pour la sainteté, comme autrefois pour le martyre. Elle sait qu’elle est une fille courageuse : elle aura le courage d’être une sainte : « Plaise à Dieu, dit-elle, que ce soit moi !… » Elle a beau savoir que pour l’instant, du moins, elle ne le mérite pas, ou qu’elle prend un autre chemin : elle ne dit pas non ! Elle ne refuse pas la palme…

Dans cet état de moindre effort, pour ne pas dire de relâchement, alors qu’elle se traînait, selon ses propres expressions, par « les chemins les plus bas de la perfection », elle fut surprise par la mort de son père : c’était, pour cette âme aimante, un coup terrible, qui eut une profonde répercussion sur sa vie intérieure, sans amener toutefois un changement radical de sa conduite.

Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup aimé sa fille Thérèse, — et il est certain que celle-ci avait pour lui toute l’affection exaltée qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour quiconque semblait lui donner un peu de son cœur : Thérèse avait faim d’amour. Son avidité s’égarait dans des affections trop humaines à ses yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait assez le redire, la ferveur qu’elle apportait dans ces amitiés passionnées, était purement spirituelle : amour d’âme où se mêlait un véritable zèle d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement son père en lui enseignant les méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait, mais elle lui prêtait des livres de spiritualité, sans doute ceux qui avaient servi à sa propre initiation ; l’Abécédaire de Francisco de Osuna, l’Ascension du Mont Sion de Bernardino Laredo, le Livre de l’Oraison de Luis de Grenada, ou le Traité de l’Oraison de saint Pierre d’Alcantara. Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda se préparait à bien mourir. Il était constamment sur le chemin de l’Incarnation, où il faisait de fréquentes visites à sa fille. Thérèse et son père, à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques où il n’était question que de Dieu. Ainsi se passaient ces pieuses entrevues. Et, chose bizarre, au moment où elle montrait un si grand zèle pour la conquête des autres âmes, elle-même abandonnait l’oraison par scrupule d’humilité et aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se sentait la conscience trouble. Ayant déserté le service de Dieu, — tel, du moins, qu’elle l’entendait — elle se cherchait des remplaçants. C’est ainsi que, outre son père, elle s’était mise à catéchiser d’autres personnes, en qui elle croyait discerner des dispositions pour l’oraison : « Il me semblait à moi, dit-elle, que, du moment que je ne servais pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait l’être, il ne fallait pas que cette intelligence qu’Il me donnait de Son service fût perdue, — et ainsi d’autres devaient le servir à ma place. Je dis cela pour qu’on voie le grand aveuglement où j’étais… »

Cependant sa sincérité souffrait de ce que, donnant l’exemple aux autres, elle-même ne le mît point en pratique. Il lui était intolérable surtout de penser qu’elle trompait son père, en lui laissant croire qu’elle aussi elle faisait oraison. Elle tint à l’avertir de ce qu’il en était, mais en ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle éprouvait toujours ses vomissements, ses accès de fièvre et ses étranges douleurs cardiaques. Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait suffire au service du chœur et de la chapelle… Voilà ce qu’elle donnait à entendre au bon Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait à sa droiture ! Elle en était un peu honteuse. La maladie, pensait-elle, n’est pas une excuse suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour et l’habitude devraient soutenir dans l’oraison l’âme vraiment zélée.

Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. Étant lui-même déjà très avancé dans les voies spirituelles, il n’avait plus besoin de s’entretenir si longuement ni si fréquemment avec sa fille : l’élève avait dépassé le maître. Il espaça ses visites à l’Incarnation, pour se donner tout à Dieu.

C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement au cours de l’année 1543. Nous ne savons rien de son mal, sinon que le saint homme fut enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant encore une fois son monastère, alla le soigner au logis paternel. Ce lui fut une rude épreuve. Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. Mais l’angoisse de la séparation prochaine était pire pour elle que les souffrances physiques. Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins (n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille très courageuse) elle sut si bien se dominer que personne ne soupçonna ce qui se passait en elle : « Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme, quand je voyais que sa vie allait finir, car je l’aimais extrêmement. »

Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. Mais, le jour de sa mort, il reprit connaissance. Il mourut au milieu du Credo qu’il récitait avec sa fille… La belle scène, — d’une pureté et d’une sublimité toutes chrétiennes ! Avec sa sensibilité vibrante, son sens profond de la beauté, Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du Credo, les traits du moribond se détendirent et se fixèrent : « Il resta, dit-elle, comme un ange, — et il l’était réellement par la beauté de son âme et les dispositions où il mourut. »

Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui avait assisté Alphonse de Cepeda à ses derniers moments, eut, par la suite, des entretiens avec Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, qui était allé tout droit au ciel. Enfin il lui en rapporta de telles choses que la jeune femme, sentant son indignité devant un père si saint, résolut de tenter un nouvel effort et de changer de vie. Elle prit ce religieux pour confesseur, lui révéla l’état de son âme et notamment que, par un faux scrupule d’humilité, elle avait abandonné l’oraison. Le dominicain la pressa instamment d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans parvenir à rompre ses habitudes ni ses amitiés mondaines. En réalité, elle ne pouvait s’arracher aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle sentait son influence toute-puissante. A travers les lignes de sa confession, on démêle que son prestige était grand et qu’elle était admirée de son entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, d’avance, lui préparait des disciples et lui aplanissait la route pour son œuvre de réformatrice.

Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante et incertaine, hésitant toujours entre les petits sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine et la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle passa ainsi des années dans cette lutte, incapable de se décider. Mais elle estime que l’oraison la soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle les âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, malgré tout, dans leurs efforts : « Persévérez, leur dit-elle, dans l’oraison !… O mon Dieu, qu’ils consentent seulement à passer deux heures par jour dans Votre compagnie, et ils verront de quelle récompense vous les payez !… »

Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un salaire si magnifique, — et de quelle espèce d’oraison s’agit-il ici ?

Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, de tout son espoir et de toutes les puissances de son âme, tendait à l’union mystique. Mais l’oraison qu’elle pratiquait alors appartient au premier degré de la vie spirituelle et n’a rien de proprement mystique : c’est la plus simple oraison mentale, laquelle n’est guère que la continuation de l’oraison vocale. Elle consiste à méditer sur une vérité ou sur un mystère de la foi : « Telle fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des périls, et telles étaient mes pensées, quand je le pouvais. Mais, très souvent, pendant bien des années, je me préoccupais moins de faire de bonnes réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui m’annonçait la fin de l’heure consacrée à la méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé affronter la plus rude pénitence que de me recueillir pour l’oraison. Et il est certain que le démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient une force si insurmontable pour m’empêcher de faire oraison et que j’éprouvais une telle tristesse en entrant dans mon oratoire, que j’avais besoin, pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage (lequel, dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir que Dieu m’en a donné plus qu’à une femme, sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement Dieu m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, je ressentais plus de quiétude et de bien que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir de prier… »

Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté à se recueillir pour l’oraison, même simplement pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte affreuse et désespérante qui se prolongea pendant des années. Il lui était impossible de fixer son attention sur une idée. D’ailleurs ce génie réaliste se mouvait difficilement dans l’abstrait. Elle confesse elle-même qu’elle était tout à fait inapte à « discourir par l’entendement », c’est-à-dire à méditer. A tout instant, son attention ou sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour soutenir sa méditation : « J’ai passé, dit-elle, près de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si ce n’est en lisant ». Cet état de lutte et de stérilité spirituelle ne fut donc pas un simple accident dans la vie de la Sainte : ce fut un état habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps. Lorsque, aux approches de la vieillesse, elle écrit ses confessions, elle peut dire en toute vérité : « Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans cette bataille et cette contention de traiter à la fois avec Dieu et avec le monde… »

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