CINQUIÈME PARTIE L’ACTION THÉRÉSIENNE
Reading edition
« Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ?… »
(Vie, XXXII.)
I LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ
Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action, — et surtout de fuir ce couvent de l’Incarnation où elle se sent contrariée dans les aspirations les plus intimes de son âme et dans tous ses désirs d’apostolat. La contemplation ne suffit pas à l’âme mystique : il faut qu’elle communique l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel dont elle a entrevu l’éblouissante réalité, dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin à ceux qui l’ignorent, ou qui s’en croient trop éloignés. L’oraison s’achève en charité. Le contemplatif est un apôtre, — un messager d’en haut. Ce besoin d’action et de prosélytisme s’est fait sentir de tout temps aux âmes illuminées de Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse, l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité impérieuse, comme une obligation immédiate et particulière. Jamais peut-être l’Église n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était partout, — au dedans comme au dehors.
Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance et l’immoralité de ses clercs comme de ses moines, par des abus invétérés et scandaleux, elle semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle ne voulait pas guérir de ses maux. De là les peines infinies, les retardements du Concile de Trente à prendre l’initiative d’une réforme des mœurs et de la discipline. C’était là sans doute un très grave péril. Mais le pire était celui du dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest, — du côté de l’Allemagne et des Pays scandinaves, du côté des Flandres et de l’Angleterre, comme du côté des Pays barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée au catholicisme. L’Islam et le protestantisme menaçaient de l’encercler et d’achever sa déroute.
Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques et protestants, nos historiens oublient trop qu’au XVIe siècle, l’Islam était redevenu un danger terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe occidentale. Les Turcs avaient réellement reconstitué l’Empire d’Orient. Ils étaient la grande puissance hégémonique musulmane. Grâce à leurs corsaires, ils terrorisaient les deux rives de la Méditerranée. Cette piraterie, organisée en grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens ou grecs, s’était rapidement et prodigieusement développée. Une véritable marine turque avait été créée et mise au service de l’Islam, par l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen, — c’est-à-dire par la traîtrise, la cupidité, la légèreté ou l’aveuglement des nôtres. Car, il ne faut pas se lasser de le répéter : le Turc, pas plus que l’Arabe, n’a jamais rien inventé. Leurs armées, leur marine, leur diplomatie, leurs arts, le matériel de la civilisation, tout cela leur a été mis dans la main par des rayas. Ce sont les Kupruli, les Piali, les Mohammed le Faucon, les Dragut, les Barberousse, les Uluch-Ali, — tous renégats italiens ou levantins, — qui ont fait des flottes turques et barbaresques une telle menace pour le commerce et l’existence même de la Chrétienté. Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre Chypre aux Vénitiens. Un moment, ils furent sur le point d’enlever Malte. Si don Juan d’Autriche ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne et l’Italie encore une fois ouvertes à l’Islam. Mais ces victoires des Chrétiens ne donnèrent que des résultats instables ou toujours précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, Alger délivré de la surveillance du Fort-l’Empereur, Oran réduit à une situation des plus critiques.
C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que le danger islamique était redoutable et continuel. Et c’est là une chose que les Modernes ne comprennent plus. Admettons que la barbarie et le fanatisme aient été pareils chez les Maures et chez les Espagnols, — ce qui n’est pas vrai : l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation, — il fallait que l’un des deux cédât la place à l’autre. Rappelons-nous, en effet, que, même après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les Maures ne cessèrent pas, pendant près d’un siècle, d’habiter l’Espagne, surtout les provinces méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille et un peu partout. La trahison était installée au cœur du pays, ces Musulmans entretenant des relations plus ou moins clandestines avec leurs frères d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion propice pour leur livrer les villes, ou les régions, où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on ne comprend pas les lamentations des historiens occidentaux qui déplorent l’expulsion violente ou même l’extermination des Maures espagnols : il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. Et rien n’est plus sot que de croire à une baisse de la culture, à un échec de la civilisation par le rejet de ces Africains à leur barbarie natale. Bien loin d’apporter la civilisation en Espagne, — et laquelle, grands dieux ? — ce sont eux, ces hordes faméliques, venues des montagnes de l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers levantins et orientaux, — qui ont recueilli, en Andalousie, les restes de la civilisation latine expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez qui ils s’étaient implantés en parasites. Du jour où ils furent séparés de la latinité, c’en fut fait de leurs arts et de leurs sciences, — qui ne sont qu’un démarquage grossier de la science et de la pensée gréco-latines. Au Maroc, ce sont les « Andalous » qui ont tout fait. Dès que le Maroc fut coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit d’original. On ne s’explique pas cette humiliante erreur des nôtres de leur attribuer une civilisation dont ils n’ont été que les stériles usufruitiers. Redisons-le encore une fois, puisque le préjugé contraire ne veut absolument pas capituler : les Maures n’ont apporté en Espagne ni des méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation, — ni les seguias, ni les norias, ni les thermes : tout cela était connu et pratiqué en Espagne dès l’époque romaine et même carthaginoise. Si les catholiques, du temps de Charles-Quint ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer ou à détruire les bains maures, ce n’est nullement par amour de l’ordure, c’est parce que ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés pour les conciliabules des Musulmans mal convertis et que ceux-ci pouvaient s’y livrer, loin de toute surveillance, aux ablutions rituelles prescrites par le Coran.
En réalité, l’histoire de la domination des Maures en Espagne n’est qu’un long et monotone tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols ont pu être cruels dans leur répression : ils avaient affaire à un ennemi sauvage et passé maître dans l’art de raffiner ignoblement sa vengeance. Évidemment, rien ne les excuse d’avoir été, trop souvent, ignobles à leur tour. Mais quoi ? Ils avaient devant eux les alliés de leurs pires ennemis, — d’ennemis sans cesse aux aguets et prêts à profiter de leurs moindres défaillances pour essayer de reprendre pied dans le pays. Il fallait que cela cessât, une bonne fois, — que l’Espagnol achevât la reconquête de sa patrie, avec son unité nationale.
Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient pas grand’chose sans les Turcs, — et les Turcs, livrés à eux-mêmes, sans le secours des organisateurs et des chefs européens, ne pouvaient pas non plus aller bien loin. Néanmoins, les corsaires barbaresques étaient toujours capables de porter le trouble et la dévastation dans les provinces méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, des populations entières de Morisques, avides de reconquérir leur liberté, les acclamaient comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. Pendant des siècles, ils ont razzié et ravagé les côtes espagnoles, comme celles de Sicile et de Calabre, de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité dans ces parages : c’étaient des descentes continuelles, les habitants des villages et des petits ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes, emmenés en captivité. L’audace de ces pirates était inouïe : ils venaient revendre aux Espagnols les esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y a, dans la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui nous met réellement sous les yeux ce qu’était le péril de la mer à cette époque.
Le saint, alors maître des novices, se trouvait au couvent des Dominicains de Valence. Soudain, le bruit se répand en ville que des galères barbaresques ont jeté l’ancre au Grao, le port de Valence : « Le but des corsaires, nous dit le biographe du saint, était de proposer aux habitants la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux chrétiens capturés sur les côtes d’Espagne. En attendant qu’on eût réuni la somme réclamée, leur capitaine, entouré de sa garde, eut l’insolence de se promener dans la ville. Les Valenciens durent subir cette humiliation. Sans doute les autorités craignirent, en les molestant, d’exposer la vie des captifs entassés sur les galères. C’était un jour de fête religieuse, et tout le monde s’indigna de cette provocation et surtout de cette espèce d’outrage à la religion. Saint Louis, plus que personne, y fut sensible… Or, ce même soir, les novices prenaient leur récréation au jardin du couvent, et le saint leur avait adressé quelques brèves paroles au sujet de la fête du jour, quand, soudain, saisi d’une pieuse colère, il s’écria : « Comment se retenir, mes enfants, quand on pense que ces ennemis du Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux Chrétiens, ont osé se pavaner aujourd’hui à travers la ville et, à cette heure même, s’éloignent en triomphe ! C’est à nous, mes enfants, de mettre ordre à cela ! Tombons à genoux du côté de la mer, et récitons avec ferveur un psaume contre les Maures ! » Surexcités par ces paroles toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux et récitèrent le psaume avec le saint. Quelques instants après, les galères turques mettaient à la voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête d’une épouvantable violence s’élevait tout à coup, les enveloppait et les engloutissait… »
Ah ! que j’aime donc ce saint énergique qui, devant un désordre scandaleux, n’hésite point à recourir aux alliés les plus violents, pour remettre les choses en place. Cette fois, par miracle, il avait suffi d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, ce sont de bonnes troupes de guet et tout un cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour tenir l’ennemi en respect. Au moment où ces événements se passaient à Valence, on s’y souvenait encore de la panique qui, quelques années plus tôt, avait bouleversé la contrée, à la nouvelle que le fameux Barberousse, soutenu par les Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On conçoit que Philippe II ait désiré en finir avec cet ennemi insupportable. Lorsque les Maures andalous se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, il se décida à réunir une véritable armée sous le commandement de son propre frère, don Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels révoltés. De part et d’autres, ce furent des atrocités sans nom. Devant un tel débordement de brutalité et de méchanceté humaines, on finit par perdre la notion du juste et de l’injuste, et l’on confond ces deux ennemis acharnés à se torturer et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. Et pourtant, il fallait que l’Espagne et la civilisation occidentales fussent, une bonne fois, délivrées du péril musulman.
Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces massacres et de ces déportations se propageait sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où, très probablement, il y avait encore des Maures, ou tout au moins des Morisques. Lorsque sainte Thérèse était petite fille, il y en avait certainement dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec son frère Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles et s’offrir au martyre. A la fin de sa vie, dans une lettre adressée à une carmélite de Séville, elle parle une dernière fois des Musulmans. On disait, à ce moment-là, que les Morisques d’Andalousie avaient pris les armes pour un soulèvement général : « On vient de m’annoncer, dit-elle, que les Morisques du pays où vous êtes voudraient prendre d’assaut Séville… » Et elle ajoute, sur un ton mi-plaisant mi-sérieux : « Vous auriez là une belle occasion d’être martyres. Sachez vous assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de nous l’écrire… » Quoi qu’il en soit, il ne semble pas que, tout en connaissant la gravité de la menace islamique, elle y ait attaché une importance capitale. Elle sait par expérience ce que c’est que le Maure. Ces Musulmans fanatiques ne connaissent que la force. On peut toujours leur opposer une force supérieure. Et puis enfin, après ces ultimes expulsions, ils sont loin de l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la Chrétienté, — du moins la Chrétienté occidentale. Au contraire, les Protestants étaient sur toutes les frontières de la monarchie. Et, s’ils n’y pénétraient pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, à petit bruit, par leurs livres et par leurs idées. Ici la force ne servait de rien. Il fallait combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse l’écrit en propres termes dans ses exhortations à ses religieuses : « C’est du bras ecclésiastique et non du bras séculier que doit nous venir le secours. »
Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, voilà ceux qui la préoccupent par-dessus tout. C’est pour résister à l’invasion protestante que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon la plus catégorique dans le Chemin de perfection, après l’avoir déjà dit dans son autobiographie : « Ayant appris vers ce même temps (celui de la fondation du couvent de Saint-Joseph, à Avila) les coups portés, en France, à la foi catholique, les ravages que ces malheureux luthériens y avaient déjà faits et les rapides accroissements que prenait, de jour en jour, cette secte désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. Dès ce moment, comme si j’eusse pu, ou si j’eusse été quelque chose, je répandais des larmes aux pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule de ces âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce royaume. Mais, hélas ! étant femme et encore bien pauvre de vertu, je me voyais dans l’impossibilité de servir en rien la cause de mon divin Maître. Cependant j’étais sans cesse poursuivie par un désir qui me consume encore : voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis et si peu d’amis, je souhaitais que, du moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à toute épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui dépendait de moi, c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la perfection dont je serais capable et de porter ce petit nombre de religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser le même genre de vie… Enfin il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui combattent pour elle, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours de ce divin Maître si indignement persécuté… » Et, plus loin, elle ajoute : « En portant mes regards sur les grands maux causés par les hérétiques de nos jours et sur cet incendie que les forces humaines ne sauraient éteindre, il m’a semblé qu’il ne fallait rien moins à l’Église de Dieu qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie et arrêter ses progrès. »
Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé. A l’origine de sa réforme, il y a « une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent et, en particulier, de ces malheureux luthériens, que le baptême avait rendus membres de l’Église. » Et il y a un grand désir : sauver, régénérer le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le péril que l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, celle-ci découronne le catholicisme, en le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, mais elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. Elle l’embourgeoise et le rapetisse en le ramenant à l’unique mesure de la vie laïque, — en supprimant la vie monastique.
Et d’abord ils nient le dogme de la Présence réelle : le Saint Sacrement, « ce chef-d’œuvre, dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est l’objet de la haine de ces hérétiques… » En le niant, ils semblent poser des limites à la puissance de Dieu. C’est déjà l’étonnement de Pascal devant le timide rationalisme protestant : « Que je hais cette sottise ! s’écrie l’auteur des Pensées : si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là ? » Conséquents avec cet irréalisme, les Protestants, après avoir nié la réalité substantielle du Christ dans l’hostie, proscrivent le culte des images, — et de toutes les images, — c’est-à-dire tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme si Jésus n’avait été qu’un pur esprit : ce qui les achemine à nier le Mystère même de l’Incarnation, à oublier que le Fils de l’Homme a eu un corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre vie… Cent fois, sainte Thérèse revient sur la nécessité du culte de « la Sainte Humanité » et sur l’utilité des images. Les catholiques qui ont peur de matérialiser leur pensée, en méditant sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants : « Qu’ils sont à plaindre, dit-elle, ces malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un si grand bien ! Ils se trahissent par là et font voir qu’ils n’aiment pas le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils se sentiraient tressaillir de joie à la vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil tombe avec bonheur sur le portrait d’un ami… » On allèguera peut-être que, du moment que dans l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible, il faut qu’elle s’élève également au-dessus de l’Humanité du Christ, qui, à partir d’un certain moment, deviendrait un véritable obstacle au recueillement parfait de l’âme. A cela, la prieure de Saint-Joseph, s’adressant à ses religieuses, répond sans nulle hésitation : « Veuillez m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le Très Saint Sacrement. »
D’autre part, en proscrivant les reliques des saints et la vénération de ces reliques, les protestants s’attaquent aux corps sanctifiés par l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent le dogme de la résurrection de la chair. Ils s’en prennent à l’idée même de la sainteté. Bien plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en prennent aux conditions mêmes de la sainteté. Sans doute, il y a toujours eu des saints hors du cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue à celle du cloître. Par leur guerre aux moines et aux religieuses, ces hérétiques ruinent l’idéal complet de la perfection chrétienne : chasteté, pauvreté, obéissance. La dignité éminente de la virginité est méconnue, de même l’efficacité des macérations et des disciplines, — ce que sainte Thérèse appelle : « l’ineffable trésor caché dans la souffrance. » En brûlant les monastères, les protestants s’acharnent à rendre impossible un type supérieur d’humanité, — pour ne pas dire ce qu’il y a de plus parfait dans l’ordre humain. Qu’on songe, en effet, à ce que doit être le moine accompli, — et au long et véritablement héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection : maîtrise de ses sens et maîtrise de soi-même (comparés à l’idéal du moine tous les autres hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu l’éducation véritable, celle qui transforme complètement la nature et qui la rend apte à se transcender elle-même) — avec cela, culture de l’âme, culture de toute une variété de sentiments inconnus du commun, depuis les plus tendres et les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux plus sublimes ; — culture de l’esprit enfin, grâce à des méthodes qui lui permettent de pénétrer dans des régions intellectuelles fermées au plus grand nombre. En réalité, le moine parfait est le chef-d’œuvre de l’humanité. C’est pourquoi sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir recueillies des lèvres mêmes du Christ : « Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ?… »
Car la vie du monde n’est possible que par l’effort surhumain de quelques-uns, qui donnent aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être l’unique raison de vivre et qui les rend si durs les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant de maintenir le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, en même temps, dans le sens du plus humain. La catholicité de ce temps-là, guidée par le même esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée et par son exemple, a sauvé, en fin de compte, les principes de la vieille civilisation latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et la vénération des images, elle a conservé la supériorité séculaire de ses arts plastiques. Les pays catholiques sont restés des pays de peintres, de sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire et l’habitude de l’examen de conscience, elle a enseigné aux écrivains profanes l’analyse psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, elle a fourni au drame un nouvel aliment. Les peuples protestants sont, en général, de mauvais psychologues et de médiocres dramaturges. Enfin, par la part prépondérante qu’elle accorde au surnaturel, elle a continué à élever le monde occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse pratiques. Elle a contribué à la beauté, à la noblesse, à l’élégance même de la vie.
Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement préoccupée de ces choses, quoiqu’elle fût bien loin de les mépriser. Personne n’a été plus assurée que la beauté est un reflet de Dieu, — en tout cas un moyen pour s’élever à Dieu. Elle écrit, dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, s’amusaient à regarder les galères pavoisées sur le Guadalquivir : « Pensez-vous que ce soit peu de chose que d’être dans un monastère d’où vous puissiez voir ces galères dont vous me parlez ? Les sœurs de Castille vous portent grande envie : car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur. » Petit détail, sans doute, mais qui en dit long sur la sensibilité de la Sainte : la vue d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, la mettait dans un état propice à l’oraison… Quoi qu’il en soit, il est impossible que cette Latine de vieille civilisation ne soit pas entrée dans un grand tremblement, à la nouvelle des atrocités et des destructions sauvages que les guerres religieuses de cette époque multipliaient en France et en Allemagne. Le protestantisme qui incendiait les cathédrales et les couvents, qui brisait les reliquaires et les statues de saints, devait lui apparaître comme un retour honteux à la barbarie. Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, ce qu’allait devenir un monde de plus en plus matériel, de plus en plus coupé du surnaturel, plié uniquement sur les besognes mécaniques de l’industrie, où l’homme est l’esclave des machines et de l’État, livré sans défense à une basse démagogie qu’exploite une poignée de coquins et se détruisant lui-même par la frénésie de ses concupiscences déchaînées !…
Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus pressante, celle qui ne souffrait aucun délai. Au sortir de ses extases, elle en voyait la nécessité dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une ardeur incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu intéresser le Roi lui-même (qui, d’ailleurs, ne tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale de sa réforme. Elle s’écriait : « Je sens, pour dire des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue ! » Elle n’admet pas qu’on hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses, importunées par de mauvais dévots, consentent à prier, par exemple, pour le succès d’un procès, ou pour une bagatelle semblable : « Eh quoi ? dit-elle, toute la Chrétienté est en feu ! Ces malheureux hérétiques veulent, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ, puisqu’ils suscitent contre lui mille faux témoins et qu’ils s’efforcent de renverser son Église ! Et nous perdrions le temps en des demandes qui, si elles étaient exaucées, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une âme la porte du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le temps de traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes ! Et, s’il ne fallait avoir quelque égard pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut point refuser cette consolation, quand elle dépend de nous, je serais fort aise que chacun sût que ce n’est point pour de semblables intérêts que l’on doit prier avec tant d’ardeur dans ce monastère… »
Que faire donc, en ces graves conjonctures ? Comment lutter contre l’invasion ?… Il faudrait pouvoir se mêler au siècle plus directement et plus intimement que ne le peuvent les ordres religieux. Suivra-t-on, en cela, les protestants qui se laïcisent à outrance ? Déjà la Compagnie de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, afin d’agir plus efficacement sur les laïques, s’est rapproché, autant qu’il l’a pu, du clergé séculier. Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit même de son institution, ne peut pas aller jusque là !… Eh ! bien, soit ! la Carmélite, ne pouvant agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans. Elle agira par la prière, — une prière plus intense et plus persévérante, — plus consciente surtout des nécessités actuelles de l’Église. On priera non seulement pour le salut des âmes, — de toutes les âmes, — mais pour l’efficacité de la prédication, l’augmentation de la vertu chez les clercs et les moines, de la science chez les docteurs : « J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les hommes éminents en doctrine… » Afin de mieux prier, de prier dans le silence et le recueillement, d’éviter les allées et venues et les occasions de dissipation, on observera strictement la clôture et l’on ne sera qu’un petit nombre : treize religieuses, au plus, en comptant la prieure. On veillera soigneusement au recrutement de chaque communauté, et, autant que possible, on n’admettra que des sujets de choix : « Mieux vaut, dit Thérèse, quelques religieuses distinguées par l’esprit qu’un grand nombre de médiocres. » Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté possible. L’idéal serait de vivre d’aumônes, comme saint François d’Assise et les Frères mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients de la dotation, — et d’une dotation toujours insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup de peine, comme nous le verrons, à faire accepter cette idée évangélique, tant par les pouvoirs séculiers que par les autorités ecclésiastiques. Enfin, on se rapprochera le plus qu’on pourra de cet idéal de pauvreté. On habitera d’humbles maisons, où l’on aura tout juste l’indispensable. On fuira le faste de certains monastères : « Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à ses religieuses, de jamais élever de ces bâtiments superbes. Je vous le demande pour l’amour de Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de grandes maisons avec le bien des pauvres. Je supplie le Seigneur de nous en préserver. Nos maisons doivent être petites et tout y doit respirer la pauvreté… Ceux qui font construire de vastes bâtiments ont leurs raisons pour cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions. Mais, pour treize pauvres religieuses, le moindre petit coin suffit… »
Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut : « Ayez sans cesse présente à l’esprit cette pensée que tout doit finir au jour du Jugement… Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres religieuses fît tant de bruit, en tombant ? Les vrais pauvres n’en doivent point faire : ils doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent qu’on ait compassion d’eux. »
Là, dans la pauvreté et le retranchement de tout, on travaillera silencieusement pour obtenir les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une longue prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons pas à entrer, ici, dans le détail de la règle imposée à ses religieuses par sainte Thérèse. Cette règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques, mais elle est suffisamment rigoureuse pour faire hésiter, sur le seuil du cloître, les âmes les mieux armées. En tout cas, elle est toute pénétrée d’humanité et de raison. Pas un instant, cette mystique, si détachée des sens et de tout le sensible, n’oublie que nous avons un corps et que nous ne sommes, après tout, que des hommes. Elle a grand soin de la santé de ses religieuses. Il ne faut pas que des macérations excessives les rendent malades. Elles doivent être fortes pour l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. Certes, elle n’a pas peur des pénitences corporelles. Mais elle s’oppose, de tout son bon sens, aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme fort son frère Laurent qui, devenu d’une dévotion exaltée, vers la fin de sa vie, se disciplinait avec un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il fait des cilices et des disciplines : « Dieu, lui dit-elle, aime mieux l’ardeur de votre charité que celle de votre pénitence… » De même pour ses religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a des vapeurs, des visions troubles, des hallucinations qu’elle prend pour des apparitions célestes, que, tout de suite, on la mette à un autre régime : qu’on n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne, — et même qu’on lui fasse manger de la viande. Si le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne pour se distraire. La chose essentielle est de se maintenir en joie. Une religieuse doit être gaie. C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les mélancoliques. Pour elle, la mélancolie est un défaut rédhibitoire, et elle n’augure rien de bon d’une novice qui en est atteinte. Et c’est pourquoi encore elle ménage à ses religieuses toute espèce de distractions : musique et chant, improvisation de couplets et de cantiques spirituels, processions costumées, au son des flûtes et des tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur recommande enfin la lecture, — la lecture des « bons livres », cela va de soi. Rien, dit-elle, de plus efficace pour soutenir la méditation…
Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le soin des âmes. Les âmes ont été créées libres par Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de disposer d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est dans l’essence même du christianisme, et c’est ce qui excite contre lui tant de haines, en particulier celles de tous les ennemis de l’individu et de la liberté, quels qu’ils soient, quiconque en tient pour les doctrines d’oppression et de mort qui font de l’homme un instrument au service de la société ou de l’État. Les carmélites déchaussées seront donc libres dans leurs âmes et dans leurs consciences : notamment elles auront le droit de choisir leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre des carmes et de tout autre ordre monastique. La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de l’incompréhension et de l’hostilité de certains de ses directeurs ; c’est pourquoi elle entend épargner cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du Carmel.
Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives de l’âme est le droit à la solitude : O beata solitudo ! Se rappelant aussi combien elle a souffert de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, lorsqu’elle y entra, elle veut que ses carmélites puissent s’isoler et vivre comme des ermites au sein de la communauté. Cette prescription de la Fondatrice a été pieusement observée par ses filles spirituelles. Dans une règle apportée en France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle : Le Papier d’exaction, — rédigée vraisemblablement pendant les premières années du XVIIe siècle, — je lis ces recommandations adressées aux religieuses : « Elles sauront que, dans cet ordre, l’on fait profession non seulement d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant en communauté, comme nous faisons. C’est ce que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en paroles expresses dans Le Chemin de perfection, et ailleurs elle nous apprend que ce que les carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être seules avec le Seul… »
Etre seule avec le Seul ! c’est un idéal qui ne se réalise guère qu’aux suprêmes étapes de l’oraison. Bien que sainte Thérèse admette en principe que toute créature est appelée aux plus hautes faveurs mystiques, elle est cependant obligée de reconnaître qu’il n’en est pas ainsi dans la pratique. Qu’importe ! dit-elle ; que celles qui ne parviennent point à ces hautes demeures ne se découragent pas : « En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu », — et nommément par les œuvres de charité aussi bien que par le travail manuel. Les contemplatives, d’ailleurs, ne sont point dispensées de ce travail et elles doivent tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs reprises que Marie est obligée de travailler comme Marthe. Elle-même donnait l’exemple : elle filait et faisait la cuisine.
Ainsi elle se fait humble avec les humbles. Bien plus, elle s’applique à leur mettre constamment sous les yeux la dignité de leur condition. Eux aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre de perfection, d’où dépend le salut du monde. Car ce monde matériel n’est possible et n’est supportable qu’à la condition d’être suspendu à un monde de charité qui, tout à la fois, le nie et l’exalte.
II SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II
Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation : l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait se reposer que dans la réalisation, — et une réalisation aussi prompte et aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose facile.
La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et, très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en souvenir autour d’elle : de sorte que ce retour à une très ancienne coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin, par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.
Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale : la fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une illuminée : on ne parlait de rien moins que de la déférer à l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à nourrir, — sans parler des moines mendiants établis dans la ville ! Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville, les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter mystérieusement.
Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces préventions. Les théologiens consultés par elle, — même ceux qui lui étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du couvent de Santo-Tomas, — se montraient opposés à la fondation d’un couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse ? Ce qu’elle demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient, dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté : le dominicain Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois, sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici :
« Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de Dieu, — lequel vous ait en sa sainte garde. Frère Louis Bertrand. »
La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre, — et les Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de son esprit prophétique.
Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait : « L’Esprit-Saint remplit l’âme de Votre Grâce… Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent… Et, en ce qui concerne les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou mal de les suivre… Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le fasse !… » Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses lettres à la carmélite : « A la très magnifique et très religieuse dame doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte ! »
Ainsi encouragée et soutenue par des hommes de science et de vertu, elle se lança intrépidement dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux religieux, comme à la municipalité et à la population entière de sa ville natale. Avant toutes choses, il lui avait fallu, pour sa fondation, un bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter clandestinement une petite maison, pour y installer ses douze religieuses, la faire restaurer et aménager, sans trop éveiller l’attention d’une petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet effet, elle avait dû trouver de l’argent, des complicités et des appuis. Ce fut une lutte très longue et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte, une tournure quasiment épique. Elle y révéla un courage, une obstination et, en outre, des qualités d’organisatrice et un esprit pratique tout à fait extraordinaire chez une femme de cinquante ans, qui avait passé sa vie dans la contemplation. Ces luttes recommencèrent pour chacune de ses autres fondations. Elle se consuma, jusqu’à la veille de sa mort, dans des tracas d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, dans une résistance acharnée et quelquefois héroïque aux intrigues et aux mauvais traitements des carmes mitigés, — se traînant, malade et mourante, par les mauvaises routes de ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus petit détail : du ravitaillement de ses monastères, des arrivages de riz, de légumes ou de poisson, des muletiers, charretiers et messagers, qui faisaient la navette entre ses divers couvents. La question des charrois a une importance considérable dans ses lettres. Un grand bruit de charrettes, de galères et de tartanes accompagne ses glorieux projets de réformation. Avec cela, condamnée à de perpétuels et épuisants voyages, entretenant une correspondance qui lui prenait, souvent, la plus grande partie de ses nuits. Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout de souffle : elle n’avait plus qu’à mourir…
A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit monastères dispersés à travers les Castilles et l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites essaimèrent en France et dans tout le reste de l’Europe. La prédiction de saint Louis Bertrand fut réalisée. Mais c’est surtout chez nous, dans la première moitié du XVIIe siècle, que les conquêtes de l’esprit thérésien furent nombreuses et profondes. Saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont tout pénétrés : ce fut, comme on l’a dit, une véritable invasion mystique. On peut affirmer, sans trop forcer les termes, que le mysticisme, alors, devint à la mode, fut même une mode un peu mondaine. Mais, à côté d’excès quelquefois ridicules ou scandaleux, il y eut des résultats sérieux, durables et véritablement dignes de toute admiration. Des familles entières furent gagnées par les écrits thérésiens à la pratique de l’oraison. Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, les fils et les filles, à l’envi les uns des autres, entraient au couvent. Ce fut quelque chose d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette action posthume et persévérante sur les esprits et les âmes. Thérèse a réellement ajouté à la religion des hommes de son temps.
La preuve la plus démonstrative peut-être de son influence, c’est le cas extraordinaire, étrange, — qui frappe si vivement l’imagination et qui excite en même temps la pensée, — de son grand et fameux contemporain : Philippe II, de sinistre réputation.
Peut-on considérer ce sombre et énigmatique personnage comme un disciple de sainte Thérèse ? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais il ne faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces deux natures, trop de différences et trop foncières, pour qu’on essaie de les rapprocher. L’amour, la charité brûlante dont Thérèse débordait manquait à Philippe. Et, d’autre part, si analogue que soit leur rôle dans la contre-réforme, il est évident qu’ils ne se sont point concertés pour une action commune. On a pourtant essayé de rapprocher directement ces deux grands adversaires de l’hérésie protestante. Quelques historiens ont cru pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, une entrevue entre le terrible autocrate et l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire que cette confrontation de la Sainte et de l’homme en qui la littérature romantique s’est plu à voir un tortionnaire et un bourreau, pâle figure que rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de l’Inquisition… Mais il faut en faire notre deuil : le fragment de lettre, sur lequel on s’appuie pour établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces lignes, fort suspectes, auraient été écrites par sainte Thérèse elle-même à une de ses amies, doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, secrétaire du duc d’Albe, pour lui conter, non sans une pointe de satisfaction vaniteuse, sa prétendue rencontre avec le Roi.
Voici la teneur de ce fragment : « Que Votre Grâce, doña Inès, se figure ce que pouvait éprouver une femmelette comme moi, quand elle s’est vue en présence d’un si grand monarque. J’étais toute troublée, lorsque je commençais à lui parler, parce que ses yeux perçants, — de ces yeux qui vous pénètrent jusqu’à l’âme, — étaient fixés sur moi et paraissaient me blesser comme des flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui exposai ma requête en toute brièveté. Quand j’eus fini de l’informer de l’affaire, je tournai de nouveau mes regards vers son visage, qui était, en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus doux et plus posés. Il me demanda si je désirais quelque chose d’autre. Je lui répondis que c’était tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me dit : « Va en paix ! Tout s’arrangera selon tes désirs » : ce qui fut entendu de moi en grande consolation. Je m’agenouillai pour le remercier d’une si grande faveur. Mais il m’ordonna de me relever et, tout en faisant à la pauvre petite religieuse que je suis, son indigne servante, une si gentille révérence, que je n’en ai jamais vu de pareille, il me tendit sa main que je baisai. Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant en mon âme la Divine Majesté pour le bien que ce César promettait de me faire… »
Et bien non ! cette platitude ne peut pas être de sainte Thérèse ! Un des thérésianistes les plus éminents et les plus compétents, le P. Silverio, le récent éditeur des œuvres de la grande mystique, est, paraît-il, de cet avis. Il donne surtout des raisons de style à l’appui de son sentiment. On pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire ou du caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable que le Roi, qui se piquait de galanterie et qui refusait de se laisser baiser la main par n’importe quel prêtre, l’ait tendue à une femme, une religieuse, une prieure de couvent, qui, dès cette époque, était en renom de sainteté ? Mais il y a plus : toutes ces formules d’adulation et de révérence un peu servile à l’égard des puissants sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a blâmé à maintes reprises la phraséologie courtisanesque, les formules de courtoisie outrée dont on se servait dans la correspondance, — à tel point que Philippe II lui-même crut devoir régler cet abus par une pragmatique spéciale, — elle s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend l’abord des rois de la terre si difficile, alors que le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette Espagne raffinée du XVIe siècle, les gens du peuple eux-mêmes exigeaient, comme les grands seigneurs, une politesse compliquée et fleurie. Par plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de ses correspondantes si elle doit appeler « Votre Seigneurie » le maître-charretier qui fait les commissions du couvent. Un esprit si dégagé, si libre à l’égard des puissances, voire même un peu frondeur, semble bien incapable d’avoir parlé du Roi comme elle est censée le faire dans la lettre en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où elle nous raconte son séjour forcé à Tolède, dans le palais de doña Louise de la Cerda, la sœur du duc de Medina Celi : « Notre-Seigneur, dit-elle, veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette dame, Il me combla de grâces extraordinaires : Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre. Plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi, en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais aussi libre que si j’avais été leur égale… » Et plus loin, toujours à propos de cette hospitalité princière, elle ajoute : « En vérité, j’eus souverainement en horreur le désir d’être grande dame, et je disais au fond de mon cœur : Dieu m’en délivre !… Certes, c’est, selon moi, un des mensonges du monde de qualifier du nom de « seigneur » et de « maître » ces personnes qui sont esclaves en tant de manière… »
Après de telles déclarations, il est bien difficile, il faut l’avouer, d’admettre comme authentique cette lettre où la Sainte se déclare si ravie d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence du Roi, — un peu comme Mme de Sévigné éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.
Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait aimé voir le Roi, l’entretenir longuement, lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, une tradition au monastère de l’Escorial, que sainte Thérèse y aurait été reçue par Philippe II, soit à l’automne de 1577, soit au printemps de 1578. En tout cas, du jour où elle commence son œuvre de fondatrice et de réformatrice, elle a constamment les yeux fixés sur lui. Elle aurait voulu l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour allié dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance à l’hérésie protestante. Qu’on feuillette son autobiographie ou sa correspondance, on voit qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle « ce saint roi ». Elle n’aurait pas eu peur de faire la leçon à cet homme dur et redoutable, comme elle la faisait à ses religieuses et à ses directeurs eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien : « Quand on a vu, dit-elle, la vérité à cette divine lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse disposition dans des monarques qui plus étroitement tenus que leurs sujets à défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété marcher à la tête des peuples ! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d’un rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à sacrifier mille royaumes… O mon Dieu, pourquoi faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités ! Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous m’avez comblée pour les transporter sur la tête des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent… mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations… »
Tout ce passage est singulièrement révélateur. Il prouve que sainte Thérèse, comme sainte Catherine de Sienne, se fût aisément mêlée de politique, si elle l’avait pu, — dans la mesure évidemment où la politique confine à la religion. Mais enfin elle n’eût pas boudé cette besogne et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour conseillère.
Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après un moment d’hésitation et peut-être de scandale, cet homme qu’on a appelé « le Roi prudent » et qui ne se décidait qu’après une minutieuse et longue et quelquefois traînante information, finit par intervenir en sa faveur. Il la soutint contre les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le Nonce lui-même. Devina-t-il le retentissement que les doctrines et l’œuvre thérésiennes allaient obtenir dans le monde entier, leur influence sur l’Église, sur le développement des idées et des mœurs, au siècle suivant ? Ce serait trop demander à un homme de gouvernement que de s’occuper de ces choses et de prévoir l’avenir de si loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il comprit l’importance et l’opportunité de cette réforme du Carmel, qu’il en comprit la grandeur surtout, l’effet salutaire pour les âmes. Son goût de l’ascétisme en fut renforcé. La pensée et l’action spirituelle de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. Pendant les dernières années de sa vie, il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego de Yepès, dont il fit plus tard un évêque d’Osuna et qui écrivit sur la vie, les vertus et les miracles de la grande carmélite. C’est sans doute à l’instigation de ce religieux qu’il fit réunir, après la mort de la Sainte, les manuscrits de ses œuvres, qui furent déposés à la bibliothèque de l’Escorial. On peut y admirer encore, à travers une vitrine, ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à côté de la petite boîte qui contenait son encrier et ses ustensiles à écrire. Mais ces menus détails et ces coïncidences ne sont rien : l’essentiel, c’est que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe II. La grande rénovatrice de l’ascétisme religieux, à cette époque, en Espagne, c’est sainte Thérèse : il n’y en avait pas d’autre. Philippe savait très précisément par elle-même ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle voulait réformer dans les couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan de cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, autant qu’il le pouvait, et il y a soumis les moines hiéronymites de l’Escorial, — non pas qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais il les a obligés à une observance plus stricte de leur propre règle. Pendant la dernière période de sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal ascétique que la Sainte, et il a tenté de le réaliser sur le trône. C’est là le plus éclatant témoignage qu’on puisse apporter en faveur de l’action de sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus d’honneur.
Et c’est là un des cas les plus extraordinaires et les plus curieux de l’histoire : ce roi, qui est l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, qui possède des royaumes et des continents, dont la nomenclature est à perdre haleine, qui goûte tous les enivrements du pouvoir absolu, — et qui cependant ne veut être qu’un moine, qui aspire, comme saint Louis de France à devenir un saint et qui a poussé si loin ce désir que l’Église a pu songer à le canoniser.
Certes, cela étonne et même scandalise les hommes d’aujourd’hui que quelqu’un ait pu penser à faire de Philippe II un saint. Et il y a évidemment contre lui de très fâcheuses apparences. Il est difficile, actuellement, de juger sa conduite. La ramener à la mesure de nos idées ou de nos préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas deux morales, assurément, et Philippe II était trop bon chrétien pour admettre le contraire. Seulement les circonstances étaient telles qu’il se voyait souvent obligé non pas de choisir entre le bien et le mal, mais d’opter pour le moindre des maux. Deux ou trois jours avant sa mort, « il confessa qu’il n’avait jamais commis une seule injustice pendant toute sa vie, du moins à son escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne pouvait être que par ignorance, ou par la tromperie de ses conseillers. Ses intentions avaient été d’une parfaite droiture, et il n’avait jamais eu en vue que le seul bien… » Mais il ne faut pas oublier qu’il a vécu à une des époques les plus atroces que le monde ait connues. Au milieu des bêtes fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque comme un doux, en tout cas un sage qui a horreur de la violence, qui n’y recourt qu’à la dernière extrémité et qui, dans certaines conjonctures difficiles, préfère la ruse à la force, qui se montre constamment soucieux non seulement d’économiser l’argent de ses sujets, mais les vies humaines et, — si paradoxal que cela nous paraisse, — les supplices…
Voici une anecdote qui, pendant un de ses séjours à l’Escorial, défraya la malignité des moines, et qui nous est pieusement et copieusement racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de Sepulveda, auteur d’une chronique des plus curieuses et des plus savoureuses. On me permettra de la citer, parce qu’elle est une preuve entre mille du peu de cas que l’on faisait alors d’une vie humaine, et parce qu’elle montre aussi qu’en matière de supplices, un Pape même n’y regardait pas de si près que le Roi d’Espagne.
« En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à Rome les Espagnols se mutinèrent, et la cause en fut l’injuste condamnation à mort du docteur Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du grand docteur Navarro, celui qui a écrit la Somme des cas de conscience, ouvrage si pratique et si répandu : c’était un jeune homme de grandes espérances et de grand savoir, — enfin un saint. Il briguait un bénéfice à la curie romaine, comme font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait et l’estimait beaucoup, parce qu’il était fort lettré et de grandes vertus, et enfin parce qu’il était le neveu d’un homme si éminent… Eh bien, il arriva qu’un jour ce docteur Navarro aperçut de loin le Pape qui sortait de son Sacré Palais et qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. Il voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui lui marquait de la faveur et qui le connaissait déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme ignorait l’étiquette qui se pratique en ce cas, pour couper au plus court, il voulut rompre les hallebardiers et passer par leurs rangs, et de cette façon, arriver à se joindre au cortège du Pape. Il n’y eut pas plutôt pénétré qu’un de ces hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup si terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. Le pauvre docteur Navarro ne reprit pas ses sens si promptement. Quand il revint à lui, la chose urgente était d’aller se faire soigner à son auberge plutôt que d’accompagner le Saint-Père…
« Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas trop bonne. Et, quand il fut rétabli, un jour qu’il se promenait dans les rues de Rome, il aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup et il le suivit. Il le vit entrer dans une église et il y entra derrière lui. Il le vit s’agenouiller pour ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un bâton et, comme il n’en trouvait point là, il avisa un goupillon plongé dans un bénitier. Il le prit, le cacha sous son manteau, et le voilà qui court à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr la messe : « Coquin, lui dit Navarro, effronté que vous êtes, vous rappelez-vous que, l’autre jour, comme je voulais accompagner le Pape et traverser les rangs des hallebardiers, vous me donnâtes un coup de hallebarde qui me laissa à moitié mort sur le terrain ? Cela vous paraît bien ?… Alors, pour qu’une autre fois vous sachiez comment on doit traiter un honorable ecclésiastique comme moi, attrapez !… » Il tire le goupillon, qui paraissait plutôt un gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre une bonne volée, à quoi le goupillon était excellent, et, sans que l’homme se pût défendre, il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier ne fait ni une ni deux : il va se plaindre au Pape, comme quoi le docteur Navarro l’avait agressé à l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout le monde…
« Le Pape, étant un homme colérique, entra dans une fureur violente et il donna l’ordre qu’on pendît Navarro… Incontinent toute la ville de Rome fut en effervescence et l’on sut que le Pape avait donné l’ordre de pendre le docteur. Et il n’y eut cardinal ni grave personnage dans la curie qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir son courroux contre Navarro et de lui infliger quelque autre châtiment, mais non point la hart. A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre : « Qu’on le pende ! » En vain les ambassadeurs des Princes chrétiens firent la même tentative : ils n’eurent pas plus de succès…
« On le tira de sa prison pour le mener au gibet. Il n’y eut personne, dans Rome entière, homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de toutes les supplications, et ce fut assurément une grande affliction de voir se balancer à une potence, comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre doué de si belles qualités… Il arriva que, peu de jours après, certains bénéfices simples vinrent à vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape : « Très Saint Père, des bénéfices simples sont vacants à tel endroit. A qui Votre Sainteté veut-elle en accorder la faveur ? » Et le Pape de répondre : « Eh bien mais… à Navarro, n’est-ce pas ? » Et le secrétaire de répliquer : « Très Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre Sainteté l’a fait pendre ! » Incontinent le Pape se mit à pleurer et à répéter : « Ah ! le malheureux ! le pauvre malheureux ! » D’où l’on peut déduire que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, il n’était pas maître de lui, ni dans son entier jugement, et que la colère l’aveuglait… »
Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, n’aimait pas Sixte-Quint : cela se sent. Aussi excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces colères furibondes qui lui faisaient perdre le sens. Pour s’expliquer une sévérité si cruelle, il faut se rappeler que, à cette époque, les Espagnols, par leur morgue, leurs prétentions et leurs brutalités, s’étaient rendus odieux et insupportables à Rome. Ils s’y comportaient comme en pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, mettaient la ville à feu et à sang ; un châtiment exemplaire s’imposait. D’autre part, Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son ambassadeur de convoquer un concile national pour le déposer, s’il persistait dans son intention de réconcilier Henri IV de France, cet ancien huguenot, avec l’Église catholique. On conçoit que, dans ces moments-là, le Pape n’ait pas été très tendre pour les Espagnols.
Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis de cruautés inutiles, ou du moins qui ne fussent justifiées devant sa conscience soit par la raison d’État, soit par l’obligation où il était, — et qui, pour lui, passait avant toutes choses, — de défendre les intérêts de l’Église. On ne comprendra rien à sa conduite et on la jugera mal, si l’on ne veut pas considérer en lui ce qu’il a voulu être de toute son âme et par l’ordre impérieux de sa conscience : le mainteneur de la catholicité, en face des forces dissolvantes qui la menaçaient alors : l’Islam d’une part, le protestantisme de l’autre. On l’a mal jugé, même en France, parce que l’intérêt français voulait que, tout en restant catholique, la France fût, à cette époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant, avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette inimitié ne fit que s’accroître. Puis, l’hostilité ayant cessé au XVIIIe et au XIXe siècle, il advint que l’opinion protestante triompha en Europe. Les historiens protestants, ou à mentalité protestante, imposèrent leur manière de voir : de sorte que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux compris, chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique qu’au XVIe siècle. Aujourd’hui encore les préjugés les plus iniques et les plus absurdes défigurent à nos yeux la physionomie de cet homme qui, après tout, fut un grand roi et un grand chrétien.
Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. Il se regardait comme un véritable lieutenant de Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand des querelles d’intérêt, des dissentiments ou des malentendus passagers ne les dressaient pas l’un contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur méritoire d’une pareille tâche. Dès qu’on apprit la nouvelle de sa mort, Clément VIII, qui se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire public, une allocution, où il disait que « toute la vie du Roi n’avait été qu’une guerre perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense de cet effort et aussi de ses vertus héroïques, il croyait que ce Roi jouissait de Dieu ; enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait personne à qui l’on pût le comparer… » Ce défenseur de l’orthodoxie surveillait Rome elle-même, blâmant toute concession de la cour pontificale aux tenants de la réforme protestante, s’irritant de toute compromission ou de toute complaisance. On vient de voir qu’il poussa l’intransigeance et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint de le faire déposer, parce que le Saint-Père était suspect, à ses yeux, de pactiser avec les huguenots de France.
Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et les résultats de sa politique religieuse et même de sa politique en général, il faut bien s’incliner devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de sa vie. L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse rendait, en ce moment même, un tel prestige, il l’a réalisé à la lettre : il fut un moine couronné. Le Père Sepulveda, dans sa chronique de l’Escorial, revient sans cesse sur cette idée que ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, ne voulait être qu’un simple religieux parmi les autres : « C’est, dit-il, une chose qui confond, qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir ni d’autre contentement que de se trouver avec ses moines dans sa maison de San Lorenzo, et que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a de s’employer au gouvernement de ses royaumes et de ses États, il ne sortirait jamais d’ici… » Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec eux, assistait à leurs offices et à leurs processions, ayant sa stalle dans le chœur, — une stalle que l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque sans être vu. Le bon et malicieux Sepulveda ne tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, qui vivait, dit-il, « épaule contre épaule » avec ses moines. Quand il fut pour mourir, il demanda qu’on célébrât pour lui le même office que pour un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur des pratiques : il voulait être en tout un moine exemplaire. Il exigeait que le service de Dieu fût parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant pas la plus légère omission soit dans l’observance de la règle, soit dans le détail de la liturgie, se piquant de connaître sur le bout du doigt son rituel et d’en remontrer en cela non seulement aux religieux les plus avertis mais à la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au chœur, il interrompait l’office pour faire remarquer au prieur qu’on avait sauté un verset. Avec cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle : il était homme d’oraison. « Notre fondateur, écrit le Père Siguenza, un des historiens de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale et à l’oraison mentale. Il continua ces exercices pendant toute sa vie. Nous le voyions et nous l’entendions dans son oratoire, à des heures extraordinaires, matin et soir, et même au plus secret de la nuit. Ceux qui l’approchaient de plus près peuvent certifier qu’il employait à ce saint exercice bien des heures dans la journée, et qu’il l’emportait en cela sur maints religieux des plus austères… »
Cet homme superbe et distant entendait, tout comme un moine, pratiquer l’humilité. Et, sans doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils, Louis XIV, que l’humilité appartient en propre aux rois, parce qu’étant élevés au-dessus de tous les autres hommes, ils ont, plus que quiconque, de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial admiraient sa simplicité, lorsqu’il venait, le matin, entendre la première messe dans leur chapelle, — l’humble chapelle provisoire qu’on avait élevée, en attendant l’achèvement de l’altière basilique et du panthéon royal.
« Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père Siguenza, avec quatre ou cinq cavaliers, pas plus, — il descendait dans la maison du curé et s’asseyait sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement d’un tronc d’arbre : je l’ai vu souvent, quand j’allais entendre la messe à la chapelle. Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce siège d’un mouchoir français, qui appartenait à Almaguer, le comptable, et qui était si vieux qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers. C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il pouvait l’entendre en effet, car le local était si étroit que Frère Antoine de Villacastin, qui servait d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les pieds de Sa Majesté. Ce serviteur de Dieu me jurait, en pleurant, que, souvent, comme il levait les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux du Roi, courir des larmes, si grandes étaient sa piété et sa tendresse d’âme, à quoi se mêlait une joie de se voir dans une telle pauvreté… »
Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte de Philippe II cet autre trait d’humilité : « Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) que les frères installèrent une clochette pour s’appeler mutuellement et se faire des signes au chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, ce fut pour les matines de cette fête, en pleine nuit, à l’heure de prime. Le Roi, qui était descendu dans le pauvre logis du curé et qui était assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit la cloche et demanda à Miguel de Antona, « homme de plaisir » qu’il avait avec lui, où était cette clochette qui sonnait. Il répondit que c’était au couvent et qu’on sonnait matines. Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, fit sa prière et trouva, sur une banquette, un laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très modestement, s’assit sur la banquette, à la place qui restait, — et lui et le laboureur demeurèrent ainsi un bon moment, l’un à côté de l’autre… »
Mais c’est surtout dans sa petite chambre de l’Escorial, véritable cellule de moine, que se révèle ce parti pris d’humilité, de pauvreté et de renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques images de piété, œuvres, il est vrai, d’artistes en renom, — à quoi se reconnaît le délicat amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il mourut est percée d’une petite fenêtre, par où le moribond pouvait suivre la messe de son lit et voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. Ainsi le Roi avait fermé toutes les ouvertures sur le monde, qui ne l’intéressait plus. Il n’existait désormais pour lui que cette petite fenêtre ouverte sur la Réalité unique : l’Hostie ! le signe et le gage de sa rédemption, rien d’autre ne le touchait plus !… Ainsi s’achevait par cet acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été qu’une longue adoration du Saint Sacrement.
Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule sont presque tous des livres de piété, des livres de mystique appartenant à l’école thérésienne ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres de sainte Thérèse elle-même, dans la première édition publiée à Salamanque en 1588. Puis Le mépris du monde, de Frère Louis de Grenade, les œuvres complètes de ce dernier, L’art de servir Dieu, par Frère Rodrigo de Solis, augustin, les œuvres du Bienheureux Jean d’Avila… Philippe II avait une vie intérieure des plus intenses, alimentée à la fois par la lecture et la méditation.
Le plus émouvant de toute cette longue vie laborieuse et sans joie, ce furent les derniers moments. Philippe II est mort véritablement comme un saint. L’épreuve dernière fut atroce pour ce grand de la terre : il mourut dans la pourriture, dans une effroyable et nauséabonde décomposition de tout son corps. Il fut littéralement Job sur son fumier. Et cette cruelle agonie, commencée depuis très longtemps, devenue un objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, il la supporta avec un courage et une résignation admirables… C’était une âme vraiment royale que Philippe II et qui n’avait pas peur de se colleter avec des idées, des sentiments, ou des sensations, qui feraient s’évanouir d’horreur ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.
Quand la gangrène commença à le travailler, il était encore à Madrid. Ses médecins s’opposaient à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds pour l’en dissuader, lui remontrant la fatigue du voyage, l’humidité du lieu, et, en termes prudents, l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait bien qu’il allait mourir. Il répondit : « Cette maison de San Lorenzo est le lieu de ma sépulture : personne n’y portera mes os plus honorablement que moi !… » Et il partit porter lui-même sa dépouille à la tombe qu’il s’était préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne pouvait souffrir les cahots d’un carrosse, on dut le mettre sur un fauteuil que des laquais portèrent en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des chemins affreux, dans la poussière et à l’ardeur du soleil, les huit ou dix lieues qui séparent Madrid de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.
Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, ne pouvant même pas bouger et souffrant un véritable martyre quand on essayait de soulever ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait peu à peu dans sa propre ordure : c’était un spectacle épouvantable et répugnant… Alors, il fit mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco de Mora, et il lui dit :
« — Vous rappelez-vous où vous avez mis, voilà quatorze ans, une grande pièce de bois qui restait de celui qui a servi pour faire le crucifix du maître-autel, et que je vous ai recommandé de tenir en réserve ?
« — Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me souviens très bien que Votre Majesté m’ordonna de le garder.
« — Eh bien ! voyez où vous l’avez mis, et, avec ce bois, vous ferez mon cercueil ! »
Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, c’était comme un symbole de toutes les souffrances que le Roi avait endurées pendant sa vie et de celles, pires que tout, qu’il endurait en ce moment même. Les assistants ne purent s’empêcher d’en faire la remarque.
Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans tout le couvent et il finit par le trouver à la porte du réfectoire des pauvres : ceux-ci s’y asseyaient en attendant qu’on les appelât pour manger, et beaucoup d’entre eux mangeaient dessus.
Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la chambre du Roi, qui le regarda avec la plus grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique de l’ignoble décomposition de son corps ne suffisait pas et qu’il voulût encore y ajouter la secousse morale d’un tel spectacle : ce fut certainement pour lui l’expiation suprême, — une expiation raffinée qu’il s’infligeait volontairement.
Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on dut lui donner l’extrême-onction, il fit appeler son fils, le futur Philippe III, et il lui dit devant tout le monde :
« — Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait appeler ? Pour que vous voyiez ce saint sacrement et que vous ne soyez pas dans l’ignorance où j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer à personne et n’avoir point assisté à la mort de mon père. Et enfin pour que vous considériez que, demain, vous serez en cet état où je suis… »
Ayant fait à son fils quelques recommandations touchant l’obéissance à l’Église et ses devoirs de chef de famille, il ajouta :
« — Voici : je vous laisse ces deux disciplines et ce crucifix qui appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, mon père. Ce Christ l’a vu mourir et il me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai pour que vous fassiez de même. Ces deux disciplines étaient également à lui. Celle-ci, qui est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, mon père, se flagellait. Étant meilleur que moi, il en a plus usé que moi. Cette autre, qui est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant eu mille maux dans ma vie, je m’en suis peu servi. Je vous la laisse comme mon suprême héritage ! »
Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses très bonnes et très saintes, il lui donna sa bénédiction et enfin lui remit un papier contenant les préceptes et conseils de saint Louis, roi de France, à son fils[7].
Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, mais c’est, en tout cas, une mort d’une singulière grandeur et qui porte au suprême degré tous les caractères de la piété espagnole. Il est impossible d’être plus intégralement et plus farouchement catholique. Ah ! certes non, ce n’est pas là un catholicisme pour petites filles, pour gens du monde, ou pour esthètes ! Ce Roi n’avait pas peur d’être le bourreau de son corps, et, comme dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, « l’ineffable trésor caché dans la souffrance ».
De même que sa politique, ce terrible ascétisme de Philippe II peut prêter sans doute à bien des critiques. On peut contester qu’il ait réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de choses, tristement humaines, se sont mêlées à ses préoccupations spirituelles. Mais il y a une de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci : c’est qu’il l’a réussie merveilleusement. Il a essayé de traduire sa pensée de roi et de chrétien dans une œuvre jalousement et obstinément poursuivie pendant près de trente ans, à laquelle il a fait collaborer, avec un peuple d’artistes et d’ouvriers, toutes les nations soumises à son empire, celles de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis toutes ses dilections, toutes ses complaisances, toute la foi de son âme, qui est en quelque sorte la forme visible et tangible de l’idée catholique et monarchique, telle que l’ont conçue alors les plus hauts esprits, — et le sien en particulier, — c’est l’Escorial… L’Escorial est l’expression en granit de la pensée royale. Versailles, à côté, n’est qu’une fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou plutôt, Versailles n’exprime que la France monarchique du XVIIe siècle. L’Escorial est plus solide et plus profond : il exprime la monarchie catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, ni de forme particulière. Il est impersonnel et abstrait comme les monuments hiératiques de l’ancienne Égypte.
Les modernes n’y ont rien compris, surtout les hommes du dernier siècle. Ne comprenant plus le catholicisme, — ne le connaissant pas, d’ailleurs, — qu’auraient-ils bien pu comprendre à l’Escorial ? Dominés par toute espèce de préjugés, hantés par les souvenirs de l’Inquisition, ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, qu’un sinistre cachot, où tout est lugubre, déprimant, pénitentiel, œuvre d’un maniaque à l’imagination sombre et cruelle. Influencé malgré lui par ces préventions, Théophile Gautier, qui, pourtant, a le coup d’œil si juste, va même jusqu’à nier la beauté du paysage de l’Escorial… Il est magnifique ! C’est un des grands paysages du monde… Barrès, plus juste, plus voisin de la vérité, n’y veut considérer qu’une admirable composition de lieu pour une méditation sur la mort. C’est, selon lui, un décor pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a d’échappée que sur le ciel. Mais l’Escorial est, par certains côtés, fort terrestre. Cet aspect funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on ne saurait négliger sans fausser la vision de l’ensemble.
En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut se donner la peine de parcourir dans toute son étendue et dans toute la diversité de ses parties. C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être déchiffré soigneusement et qui propose à l’esprit les énigmes et les interprétations les plus variées.
Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur lui-même sur ses intentions. Qu’a-t-il voulu faire expressément, en élevant cet étrange et extraordinaire édifice ?… Là-dessus, la charte de fondation, rédigée par les soins de Philippe II, nous renseigne avec une extrême précision. L’Escorial sera d’abord un monument élevé à la plus grande gloire de Dieu, pour le remercier d’avoir préservé l’Espagne de l’hérésie protestante et d’avoir donné la victoire à ses armes. La première de ces victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée le jour de la fête du glorieux martyr saint Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à proprement parler un palais : c’est une église consacrée à Dieu, sous l’invocation de saint Laurent. Et, subsidiairement, ce sera un monument triomphal destiné à commémorer les victoires espagnoles. Ce sera, en outre, un monastère, — un couvent exemplaire, où le service divin sera fait avec toute la perfection possible, et dont les religieux, après avoir loué Dieu et vaqué aux occupations prescrites par la règle, n’auront d’autre emploi que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de ses prédécesseurs et de ses successeurs. L’Escorial est une messe des morts perpétuelle : voilà le fond de la pensée de Philippe. De là, ses longues et minutieuses recommandations pour tout ce qui touche aux offices de funérailles, aux anniversaires et messes de commémoration ou de requiem, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire de la messe ou des vêpres. Non seulement d’innombrables messes seront dites quotidiennement pour Philippe et pour les siens, mais, « à cause, dit-il, de sa grande dévotion et révérence pour le Saint Sacrement » deux moines devront être constamment agenouillés devant l’ostensoir et prier Dieu pour le repos de l’âme du Roi et de ses défunts. Ce sera une oraison perpétuelle, pour laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre religieux, à raison de deux heures par jour et de quatre jours de repos. Qu’on veuille bien réfléchir à cette supplication de tous les instants, à la foi ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. C’est une affaire des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes, — une question tragique : celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée de mille devoirs auxquels échappe le commun des âmes. Nous voilà loin des variations littéraires sur la pensée de la mort !
Ce souci du salut éternel explique le choix de l’Escorial comme lieu de sépulture royale. Où ces morts, illustres et misérables, trouveront-ils plus de secours que dans un monastère institué uniquement pour prier Dieu à leur intention ? Où reposeront-ils plus paisiblement que sous la dalle où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément pour leur repos ?… Service de Dieu, service des morts, c’est pour cela que cent moines sont réunis et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais le fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne de charité pour prétendre absorber uniquement à son bénéfice et à celui des siens l’activité et les pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront leurs esprits en même temps qu’ils assureront le service divin avec une exactitude et un zèle exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études : ce sera une véritable université, un séminaire, un musée, une bibliothèque. Il résumera l’effort artistique et intellectuel de toute une époque : ce sera une « somme » comme la philosophie de saint Thomas. Et, en même temps, ce sera une maison de charité, une hôtellerie, un hôpital, une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, un vestiaire où l’on habillera les pauvres, un grenier où ils trouveront des réserves de vivres en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre l’idée chrétienne sous toutes ses faces : des hauteurs de la théologie, de la philosophie, des lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits il descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant y a place et il y trouve son réconfort comme les princes de l’art, de la pensée et de la science, comme les princes de la terre eux-mêmes, qui n’y revendiquent non plus qu’un petit coin, à l’ombre de Dieu.
Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration en granit de l’idée monarchique absolue : c’est Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui est vainqueur et qui triomphe à la fin : Christus regnat, Christus imperat, Christus vincit… Le Roi n’est que le mandataire de l’unique Monarque. C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, tout converge vers le centre, vers la Coupole, image de la voûte céleste qui abrite le trône de la Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles et aux autels sans nombre, tout conduit le regard vers le grand mur abrupt du rétable, qui arrête la vue, qui la barre avec une violence et une rigidité inexorables comme la borne même du mystère. Ainsi, c’est Dieu qui règne ici. A travers ces enfilades de cellules et d’appartements, ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries et de corridors, tout mène à Lui. Rien n’a de raison d’être que pour le servir. Le monde entier y concourt avec tous ces moines prosternés dans une perpétuelle oraison : chaque région de la terre a donné ce qu’elle a de plus précieux pour embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de la monarchie universelle.
Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la tradition, peut-être s’en est-elle souvenue, lorsqu’elle a écrit son Château de l’âme. Sans doute, les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient le motif de cette allégorie, mais non pas la forme très spéciale qu’elle a su lui imposer. Ce n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal avec son donjon resserré dans une étroite enceinte. Ce château massif taillé dans un seul bloc de cristal ou de diamant, « cet immense château au centre duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une multitude de diverses demeures », — il ressemble étrangement à l’ascétique palais de Philippe II.
Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. C’est la demeure du pur Esprit. Pas de vains ornements. Ce pur Esprit se manifeste par le seul rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, Il est l’éternel géomètre. Rien qu’avec des lignes, Il crée des merveilles. L’Escorial est une géométrie accablante qui semble emprunter au dogme son poids et sa solidité, et, en même temps, c’est une architecture intellectuelle, dépouillée, autant que possible, de tout élément sensible, pour conduire plus sûrement la pensée vers l’Etre abstrait et qui participe à sa splendeur. Que l’on considère avec attention la façade encadrée de buis et de parterres rectilignes qui domine la terrasse et l’étang, cette immense surface nue, cette fuite fougueuse des lignes que n’alourdit aucun détail décoratif, c’est d’une beauté hautaine et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait s’éveille dans l’esprit, de la chose unique et achevée, qui existe, pour ainsi dire, en soi et par soi : ici, une volonté scrupuleuse, éprise de grandeur et de noblesse, a voulu que tout fût parfait : les matériaux, les formes, les œuvres d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. Servir Dieu ! Louer Dieu !… Que Dieu soit exalté : c’est ce que l’Escorial semble crier par les innombrables ouvertures de ses murailles et par toutes les cloches de ses campaniles, et c’est à cela que se réduit, en somme, l’ascétisme rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.
Quand elle nous dit : « Considérez, je vous prie, le spectacle de ce château si resplendissant, cette perle orientale, cet arbre de vie planté au milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu… » je ne sais si elle y pensait, mais moi je pense invinciblement à l’Escorial. Cette couleur de perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était encore dans toute sa blancheur de nouveauté. Les anciens tableaux qui le représentent nous montrent un grand palais blanc et or, — doré par les mille pépites jaunes de son granit, égayé par toutes les boules d’or qui resplendissaient sur ses combles et à la pointe de ses tours. Aujourd’hui ses pierres ont pris une teinte grise et mauve et les boules d’or, fondues dans un incendie, n’ont pas été remplacées. Mais il a toujours ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours « l’arbre de vie planté au milieu des eaux ». Les réservoirs de l’Escorial, cachés un peu plus haut que les bâtiments, dans un repli de la montagne, grandes surfaces d’ébène où se reflètent de massives et sombres verdures, exhalent, au crépuscule, une mélancolie et une poésie inexprimables. De là, le monastère assis au milieu de sa huerta, de ses jardins de parade et de ses potagers, prend un aspect riant d’oasis dans l’immense étendue de la steppe castillane. Philippe II a voulu que ses moines et lui-même pussent prier Dieu dans un lieu agréable, où l’on eût en abondance toutes les choses bonnes et utiles à la vie, un air salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, des jardins et des vergers pleins de légumes et de fruits. Minutieusement, il a choisi le site de son monastère, et ce n’est qu’après de longues recherches et maintes comparaisons qu’il se décida pour l’Escorial. « Il prit conseil, dit le Père Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait être bon en cette matière, — de philosophes, de médecins et d’architectes. » On voit bien, en effet, que de profondes raisons philosophiques ont déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur le site de l’Escorial. Mais ce sont encore les raisons d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent, et, par-dessus tout, la grandeur et le style de l’extraordinaire paysage. Quand les moines, pour qui ce colossal palais fut bâti, contemplent, du haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de la steppe et le vaste horizon des montagnes, ils peuvent se dire qu’il n’y a pas de félicité terrestre supérieure à celle de servir et de louer Dieu dans un lieu pareil…
L’impression la plus émouvante qu’on en puisse éprouver, c’est, le matin, à l’aube, quand on arrive d’Avila, la pensée encore pleine de sainte Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu de toutes ces duretés et de toutes ces aspérités rocheuses, — soudain, par la portière du wagon, on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse : une immense basilique, blanchie et comme purifiée par la lumière naissante, le lourd monastère de Philippe II, devenue une demeure aérienne, toute blanche et mauve, avec les flèches et les dômes de ses campaniles, telle une procession qui s’avance au milieu des croix, des cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine de cantiques… Alors, en ce moment, devant ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique du constructeur de l’Escorial rejoint le rêve séraphique de la carmélite d’Avila.
III PAR DELÀ LE TOMBEAU
L’action spirituelle, — et surnaturelle, — de sainte Thérèse ne pouvait cesser avec sa vie terrestre. Après sa mort, son influence n’a fait que s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en particulier, tout ce que le XVIIe siècle français a dû à son initiative : cette diffusion incroyable et rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de l’ascétisme, de la vie érémitique.
Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son exemple, c’est aussi son corps qui continua d’agir. Les phénomènes singuliers dont il avait été obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non moins étranges qui persistèrent longtemps après sa mort. Aux états mystiques succédèrent des états physiques si complètement inexplicables qu’il faut bien les qualifier de miraculeux. Certes l’incorruption et l’odeur de sainteté ne sont point des faits excessivement rares. Les cadavres d’un très grand nombre de saints ont présenté ce double caractère. Mais il semble bien que, chez aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement marquées et constatées, ni qu’elles aient eu une durée aussi exceptionnelle. La sainte elle-même semble avoir pressenti ce miracle et avoir écrit, pour le justifier d’avance, la phrase que voici : « C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes ». Elle écrit cela à propos d’une de ses nièces, Éléonore de Cepeda, religieuse à l’Incarnation, qui, après une vie tout angélique, mourut saintement pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au moment où ses compagnes transportaient au chœur la dépouille de la morte, pour l’office des funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs à porter le cercueil. L’église était jonchée de fleurs pour la procession du Saint Sacrement, qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la pompe funèbre prenait une apparence de triomphe : ces roses et ces lis répandus, ces anges soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, avec l’ostensoir, se penchant sur sa servante… Ainsi s’explique la phrase de la Sainte : « C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes ». Son corps, lui aussi, fut prodigieusement honoré.
Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, à l’âge de soixante-sept ans, non pas qu’elle fût plus malade que d’habitude. On sait que sa vie n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses dernières lettres paraissent même donner à entendre qu’elle se portait mieux pendant ces derniers mois. Mais elle était à bout de forces, épuisée, usée, d’abord par ses maladies, puis par ses transes mystiques, par ses travaux de fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui duraient depuis plus de vingt ans.
La dernière année de sa vie fut signalée par un redoublement d’épreuves. C’est la date de sa dernière fondation, celle du carmel de Burgos, qui fut peut-être la plus pénible de toutes et qui suscita contre elle des hostilités comme elle n’en avait plus rencontré depuis ses fondations d’Avila, de Tolède et de Séville. A la veille de sa mort, on dirait qu’elle n’a plus qu’un désir : se reposer parmi ses chères filles de Saint-Joseph, dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, qui ont fini par l’aimer et la vénérer comme leur plus grande gloire. Mais on la sollicite d’entreprendre encore une fondation, ce couvent de Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute prête : c’est du moins ce qu’assurait une pieuse personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa, qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant à sa suite ses sept enfants, deux fils et cinq filles. Malgré ces belles assurances, la Mère Thérèse hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent aussi bien de la part des autorités ecclésiastiques que des magistrats municipaux. L’archevêque de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, n’allait pas tarder à lui être hostile : « Mère Thérèse, disait-il à la réformatrice, nous n’avons, ici, aucun besoin de nous réformer ! » Elle ne savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, des interventions surnaturelles précipitèrent sa décision. Elle entendit le Christ lui dire ces paroles : « Que crains-tu ? Quand est-ce que je t’ai manqué ? Je suis toujours le même !… »
Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, de l’opposition probable des hommes, de l’inclémence de la saison, de la rage des éléments. On était au cœur de l’hiver, — un hiver particulièrement rigoureux et pluvieux. Un peu partout, les rivières avaient débordé. Les chemins, couverts d’eau, devenaient impraticables. A tout instant, on perdait la piste, ou les véhicules s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse et les nonnes qui l’accompagnaient faillirent être noyées. Elle arriva à Burgos dans un état pitoyable : elle crachait le sang et elle était toute percluse de rhumatismes. Elle fut même, pendant quelque temps, paralysée de la langue.
Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, les regidors, certains habitants et l’archevêque lui-même étaient opposés à son projet. On leur fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On les obligea à déloger de la maison où elles étaient descendues, et, en attendant l’autorisation problématique de l’archevêque, elles durent s’installer à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier ouvert à tous les vents. Un tel gîte n’était pas précisément fait pour guérir la Sainte de ses maladies. Outre ses vomissements habituels, ses crachements de sang, elle avait une plaie à la gorge qui rendait plus douloureux le passage des aliments. Elle s’efforçait de supporter tout cela avec gaîté et bonne humeur. « Un jour, nous conte une de ses compagnes, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, elle avait la gorge tellement aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers des oranges douces. Le même jour, une dame lui en envoya. On lui en porta quelques-unes qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha dans sa manche et déclara qu’elle descendait à la salle commune voir un pauvre malade qui se plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait, distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle rentra, nous la grondâmes de les avoir données. Mais elle nous répondit : « J’aime mieux pour eux que pour moi ! Je reviens toute joyeuse de les voir contents !… »