D'EUSTACHE LE MOINE.
Reading edition
Ce poëme, dont aucun auteur n'a parlé jusqu'ici, à l'exception de M. Barrois, qui a commis une méprise1, est un des plus curieux et des plus extraordinaires que la littérature françoise au XIIIe siècle ait produits. Il roule sur les faits et gestes d'un voleur, d'un pirate, fameux dans la première moitié du XIIIe siècle, espèce de Robin Hood boulonnois que les chroniques se plaisent à flétrir et dont elles rapportent la mort tragique dans les mêmes termes que le roman françois.
Et si nous nous servons du mot roman, l'on ne doit pas croire que nous pensions que toutes les aventures qui y sont rapportées soient le fruit de l'imagination d'un trouverre. Hormis quelques merveilles produites par la magie dont Eustache passoit pour posséder les secrets les plus rares, ces aventures, toutes singulières et plaisantes qu'elles sont, ne présentent rien que de très vraisemblable, et dans les chroniques contemporaines les plus dignes de foi, nous en rencontrons à chaque page de plus incroyables. En outre, dans les ouvrages des historiens de la même époque, nous retrouvons les noms d'Eustache, de ceux qui figurent dans le roman que nous publions et quelques-uns des détails que le trouverre a mis en rimes. Ainsi Lambert d'Ardres nous apprend, dans son histoire des comtes de Guines, qu'à une certaine époque, Eustache le Moine étoit sénéchal de Renaud comte de Boulogne2: c'est probablement en raison de cette qualité qu'il est nommé comme témoin dans un diplôme du 4 mai de l'an 12123. Or cette dignité jointe au témoignage de notre roman (p. 12, v. 305), prouveroit qu'Eustache étoit Boulonnois et non Flamand, ainsi que le dit Lefebvre dans son Histoire générale et particuliere de Calais et du Calaisis4: opinion qui se retrouve dans une variante de la chronique de M. Paris5. Cette variante nous dit encore qu'Eustache, qui d'abord s'étoit fait moine, avoit ensuite jeté le froc aux orties pour jouir de l'héritage de ses frères qui étoient décédés sans héritiers; mais cela est faux, car les frères d'Eustache sont nommés après la mort de celui-ci dans l'acte de la paix qui intervint entre le roi d'Angleterre Henry III, et Louis fils aîné du roi Philippe-Auguste, en 12176.
Quoi qu'il en soit, les chroniques se taisent ensuite sur le compte d'Eustache jusqu'à ce qu'elles aient à parler du combat dans lequel il perdit la vie. Mais nous trouvons d'autres renseignements sur lui dans des pièces dont l'autorité a encore plus de poids, et ces renseignements nous instruisent de faits qu'on chercheroit vainement dans les chroniques: nous voulons parler des lettres closes des rois d'Angleterre que vient de publier notre savant et excellent ami M. Thomas Duffus Hardy, attaché aux archives de la Tour de Londres. Dans cet ouvrage, auquel on ne sauroit accorder trop d'éloges, nous trouvons les pièces suivantes relatives à Eustache:
I. «Le Roi (Jean), à Enguerrand de Sandwich, etc. Nous vous mandons que les deniers qu'Eustache le Moyne et les hommes de justice ont arrêtés et que vous avez en votre garde, vous les délivriez, pour les garder, à notre cher W., archidiacre de Taunton, parce que nous lui avons mandé qu'il les reçoive de vous. Témoin, moi-même, à Gillingeham, le 13 novembre (1205). Par Philippe de Lucy.
II. «Il est ordonné à W., archidiacre de Taunton, que vous (archidiacre) preniez d'Enguerrand de Sandwich, pour les garder dans la main du Roi, les deniers qu'Eustache le Moyne et les hommes de justice ont arrêtés et que le même Enguerrand a en sa garde, parce qu'il a été mandé à ce dernier qu'il vous les délivre.
III. «Le Roi, au vicomte de Norfolk, etc. Sachez que nous avons donné répit à Eustache le Moine pour le payement des vingt marcs qu'il nous doit, jusqu'à la Saint-André, c'est pourquoi nous vous mandons que vous mettiez en répit, jusqu'à la fête susdite, la demande que vous lui en faites, et que vous le laissiez jouir en paix, tant qu'il sera présent à notre service et tant qu'il nous plaira, de deux marquées de terre dont lui Eustache a été saisi dans l'étendue de votre juridiction. Témoin, G., fils de Pierre, à Westminster le 13 octobre (1212). Par le même, en présence des barons de l'Échiquier.
IV. «Le Roi, au connétable du château de Porchester, salut. Nous vous mandons que vous gardiez, sur votre responsabilité, dans le château susdit, de la manière qu'il vous plaira et sans nuire à sa sûreté, les chevaliers et frère Eustache le Moine que les hommes de Philippe d'Aubigny ont conduit jusqu'à Porchester, et que vous leur trouviez à manger à leurs frais autant qu'ils auront de quoi. S'ils le désirent, vous aurez à leur trouver un messager pour aller vers leurs amis, afin que ceux-ci procurent aux prisonniers ce qui leur est nécessaire. Quant aux treize serviteurs qui, outre les susdits, ont été amenés, vous les délivrerez au vicomte de Southampton qui les fera conduire jusqu'à Winton, comme nous le lui avons mandé. Témoin, moi-même, à Saint-Edmond, le 13 novembre (1214).
V. «Il est mandé au vicomte de Norfolk qu'il fasse avoir à William de Cuntes la terre que possédoit Eustache le Moine dans Swafham, qui est de l'honneur de Bretagne, car le Roi la lui a accordée. Témoin, moi-même, le 23 février (1216)7.»
Comme nous l'avons déjà dit, les chroniques ne parlent plus d'Eustache qu'à propos du combat où il périt, cependant l'une d'elles rapporte que, quelque temps auparavant, Philippe-Auguste disoit à Walo, légat du pape, qui lui demandoit un sauf-conduit jusqu'à la mer, pour aller en Angleterre: «Nous vous en donnerons un volontiers pour tout notre propre royaume; mais si par hasard vous tombez entre les mains d'Eustache le Moine, ou des autres hommes de Louis qui gardent les bords de la mer, et que quelque malheur vous arrive, ne nous l'imputez pas8.»
En 1215, Philippe-Auguste envoya aux barons anglois révoltés contre le roi Jean des machines de guerre par Eustache le Moine9.
C'est encore par Eustache que fut rassemblée à Calais la flotte qui porta en Angleterre les vengeurs d'Arthur de Bretagne10.
Nous ne ferons pas ici le récit de la guerre que la mort de ce jeune et malheureux prince suscita contre le roi Jean; l'histoire en est trop connue, nous nous bornerons à rapporter le passage de Mathieu Paris, ou plutôt de Roger de Wendower, dont il a presque partout copié mot pour mot l'ouvrage, et ceux des autres chroniqueurs qui concernent le combat naval où Eustache perdit la vie:
«Le jour de l'apôtre saint Barthélemy (le 24 août 1217), dit le moine de Saint-Alban, la flotte Françoise fut confiée à Eustache le Moine, homme couvert de crimes, afin qu'il la conduisît sans male encontre à la ville de Londres, et la remît en bon état au prince Louis. Les soldats susdits s'étant en conséquence mis en mer eurent un vent arrière qui les poussoit violemment vers l'Angleterre; mais ils n'avoient aucune connoissance des embûches qu'on leur avoit dressées. Ils avoient donc parcouru une grande partie de leur route lorsqu'ils rencontrèrent les corsaires du roi d'Angleterre qui venoient obliquement. Ceux-ci voyant que leurs adversaires avoient quatre grands navires et un nombre plus considérable de petits et de barques armées, redoutèrent d'engager un combat naval avec le peu qu'ils en avoient; car, tant barques que vaisseaux d'autre espèce, la totalité des leurs, bien comptée, n'excédoit pas quarante; mais enfin, animés par le souvenir de ce qui étoit arrivé à Lincoln, où un petit nombre avoit triomphé d'un plus grand11, ils s'élancèrent hardiment sur les derrières de l'ennemi. Les François à leur aspect coururent aux armes et résistèrent à leurs adversaires sinon avec avantage tout au moins avec valeur. Philippe d'Aubigny et les frondeurs avec les archers, lançant au travers des François des traits mortels, firent en très peu de temps un grand carnage de ceux qui leur résistoient. Les Anglois avoient en outre des barques armées d'un éperon de fer avec lequel ils perforoient les navires de leurs adversaires; de cette manière ils en coulèrent bas un grand nombre en un moment. Ils avoient aussi de la chaux vive réduite en poudre subtile qu'ils lançoient en l'air et que le vent portoit dans les yeux des François qu'elle aveugloit. La mêlée devint très chaude; mais ceux des François qui n'avoient point l'habitude de se battre en mer furent bientôt mis hors de combat, car les Anglois, guerriers et exercés dans les combats de mer comme ils le sont, les perçoient de traits et de flêches, les perforoient à coups de lance, les égorgeoient avec leurs poignards et leurs épées, ou crevoient les nefs ennemies, et submergeoient ceux qu'elles portoient. Ces malheureux étoient en outre aveuglés par la chaux et n'avoient ni l'espoir d'être secourus ni la possibilité de fuir. C'est ce qui fit que plusieurs, craignant d'être pris vivans par leurs ennemis se précipitèrent de leur propre mouvement dans les flots de la mer, aimant mieux mourir que d'être en proie au caprice et à la volonté de leurs adversaires, selon cette maxime de Sénèque: mourir par la volonté d'un ennemi, c'est mourir deux fois. Tous ceux qui étoient restés vivans parmi les François les plus nobles ayant été pris, les Anglois victorieux attachèrent tous les vaisseaux conquis avec des câbles et revinrent à Douvres pleins de joie et louant Dieu dans ses œuvres. Les soldats du château voyant un effet imprévu de la Providence sortirent à la rencontre des Anglois et serrèrent de liens plus étroits les malheureux François. Parmi les autres l'on trouva à fond de cale et dans la sentine d'un navire Eustache le Moine, traître au roi d'Angleterre et pirate très-méchant, qui avoit été long-temps cherché et que l'on désiroit beaucoup trouver. Quand celui-ci se sentit pris, il offrit pour avoir saufs sa vie et ses membres une somme d'argent inestimable, et promit une fidélité inviolable au roi d'Angleterre; mais Richard, bâtard du roi Jean, le saisit et lui dit: «Jamais, traître pervers, tu ne séduiras dorénavant qui que ce soit par tes promesses mensongères.» Après ces mots, il tira son glaive et coupa la tête à Eustache12.»
Un manuscrit de la Bibliothèque Cottonienne qui a été brûlé contenoit le même récit, mais avec plus de détails. Le voici:
«Hubert de Burgh ayant reçu quelques chevaliers choisis d'avance comme Henry de Turbeville et Richard Suard avec quelques autres, mais en petit nombre, monta sur le meilleur navire, suivi de quelques habiles marins des Cinq-Ports. Il avoit sous ses ordres environ seize navires bien armés, sans compter les barques qui les accompagnoient et dont le nombre montoit à vingt. Ils s'avancèrent hardiment en gouvernant obliquement comme s'ils vouloient aborder à Calais. Eustache le Moine, chef des François, voyant ceci se prit à dire: «Je sais que ces malheureux veulent s'emparer de Calais ainsi que des filoux; mais c'est en vain; car cette ville a été bien fortifiée.» Et voici que tout-à-coup les Anglois reconnoissant que le vent étoit tombé, tournèrent l'avant du navire, c'est-à-dire le lof, et comme le vent, de contraire, leur étoit devenu propice, ils se jetèrent sur l'ennemi avec ardeur. Ayant atteint les poupes de leurs adversaires, ils les tirèrent à eux avec des grapins qu'ils y lancèrent, et ils y entrèrent dans le plus grand nombre qu'ils purent. Là, armés de haches acérées, ils coupèrent les câbles et les antennes qui tenoient le mât, et la voile tomba étendue sur les François, comme un filet sur des petits oiseaux. Alors il épargnèrent les plus nobles pour les garder en prison, et ils taillèrent les autres en pièces: parmi ces derniers, ils trouvèrent Eustache, qui avoit déguisé sa figure et s'étoit aussi caché dans une sentine. Ils l'en tirèrent et lui coupèrent la tête13. Lorsque Hubert, vainqueur par miracle, revint joyeux au rivage, il vit venir au-devant de lui tous les évêques accompagnés de l'armée et du peuple, et vêtus de leurs habits sacerdotaux, qui portoient des croix et des étendards, chantoient des hymnes solennels et louoient Dieu14.»
La chronique du chanoine anonyme de Laon, Nicolas Trivet, et, d'après lui, Thomas de Walsingham rapportant brièvement ces faits, ajoutent: «La tête d'Eustache fut portée sur une pique (ou un pieu) par toute l'Angleterre15.»
Les Annales du monastère de Waverley portent que quinze navires seulement de la flotte françoise parvinrent à s'échapper par la fuite. «Les auteurs de ce fait d'armes, ajoutent-elles, furent Richard fils du roi Jean et Hubert de Burgh, ainsi que les marins des Cinq-Ports qui n'avoient que dix-huit navires16.»
Dans les Gestes de Philippe-Auguste, par Guillaume le Breton, chapelain de ce prince, l'on trouve des détails qui diffèrent de ceux donnés par les autres historiens. On y lit ce qui suit: «Robert de Courtenai, cousin du roi, et plusieurs autres grands personnages rassemblèrent une armée, et s'embarquèrent pour secourir Louis. Pendant qu'ils étoient en pleine mer, ils aperçurent quelques navires en petit nombre qui venoient d'Angleterre et marchoient rapidement. Les ayant reconnus. Robert de Courtenai fit diriger sur eux le navire dans lequel il étoit, croyant qu'il pourroit s'en emparer facilement; mais il ne fut point suivi des vaisseaux de ses compagnons. Donc ce navire ayant attaqué seul quatre vaisseaux anglois, fut, dans un court espace de temps, vaincu et pris. Eustache surnommé le Moine, chevalier qui avoit fait ses preuves tant sur mer que sur terre, Drocon le clerc, qui revenoit à Rome, et une multitude d'autres qui furent pris dans le même navire, eurent la tête coupée17.»
Dans la chronique inédite du chanoine de Lanercost, dont le seul manuscrit qui me soit connu existe dans la bibliothèque Cottonienne, on lit après le récit de la bataille que Eustache archipirate des François, qui y fut tué avec une multitude innombrable d'autres, étoit un chevalier surnommé Mathieu18.
Mais la relation la plus curieuse de la dernière expédition d'Eustache et de sa mort est sans contredit celle qui se trouve dans un manuscrit de la bibliothèque Harléienne. La voici en entier:
«Arrivé d'Eustache le Moine avec plusieurs barons de France armés.
«Cette même année, le jour de l'apôtre saint Barthélemy, vint sur l'Angleterre, avec une grande flotte, vers la côte de Sandwich, un moine nommé Eustache, accompagné de plusieurs grands seigneurs françois qui espéroient fermement conquérir ce royaume, et pour cela ils se fioient plus en la malice de ce moine apostat qu'en leur propre force; car il étoit très-versé dans la magie. Et ils avoient une telle confiance dans ses promesses, d'après les prodiges qu'il leur avoit montrés dans leur pays, qu'ils amenèrent avec eux des femmes et des enfants, dont plusieurs au berceau, pour habiter l'Angleterre sur-le-champ. Et quand plusieurs de ces navires entrèrent dans le hâvre de Sandwich, on put les voir clairement tous excepté celui sur lequel étoit Eustache; car il avoit fait une telle conjuration qu'il ne pouvoit être vu de personne. Il n'apparut donc rien à l'endroit où ce vaisseau flottoit sinon de l'eau semblable au reste de la mer. Les gens de la ville furent excessivement effrayés de l'arrivée aussi imprévue de cette armée. Hors d'état de résister aux ennemis, ils mirent leur espoir en Dieu, et pleurant amèrement, ils le prièrent avec dévotion que pour l'amour de son apôtre saint Barthélemy, dont en ce jour la fête étoit célébrée solennellement dans sainte Église, il eût pitié d'eux et sauvât la terre des mains de l'ennemi qui survenoit. A ce propos ils firent vœu qu'ils élèveroient en l'honneur de saint Barthélemy une chapelle dans laquelle ils fonderoient à perpétuité une chaunterye, s'ils pouvoient remporter la victoire sur leurs ennemis. Il y avoit alors dans la ville un homme nommé Étienne Crabbe, qui autrefois avoit été très-intime avec le moine Eustache susnommé; et celui-ci l'aimoit tant qu'il lui avoit enseigné plusieurs pratiques de la magie qu'il connoissoit trop bien. Crabbe étant dans la ville parmi plusieurs autres personnes en armes, et entendant les cris lamentables du peuple, dit aux principaux de la commune: «Si maintenant Dieu n'a pitié de nous, le port de Sandwich si renommé jusqu'à ce jour, sera envahi et la terre perdue; mais pour qu'on ne puisse pas dans l'avenir reprocher à notre postérité qu'un tel déshonneur soit arrivé au royaume par l'entrée de cette ville, je donnerai volontiers ma vie pour sauver l'honneur du pays; car Eustache, ce capitaine ennemi qui vient de survenir, ne pourra être vu de personne sinon de celui qui connoît la magie, et j'ai appris de lui cet enchantement. Je donnerai donc aujourd'hui ma vie pour le salut de cette terre; car, aussitôt entré dans son navire, je ne pourrai éviter la mort, à cause du nombre de personnes qui sont avec lui.» Sur ce, Étienne s'embarqua dans un des trois vaisseaux qui, seuls, s'apprêtèrent à défendre la ville contre la grande flotte, et lorsqu'il approcha du navire à bord duquel étoit Eustache, il sauta hors du sien et entra dans celui du Moine; mais tous ceux qui le virent se tenir et combattre sur l'eau, sans savoir avec qui, pensoient et disoient qu'il avoit perdu le sens ou que l'esprit malin leur apparoissoit sous sa forme. Là il coupa la tête à Eustache, et alors tout le monde vit clairement le navire, qui, pendant la vie de ce Moine apostat, étoit tout invisible. Et cet Étienne fut tout de suite tué, horriblement mutilé et jeté par petits morceaux hors du bord. Alors vint de terre une raffale qui, en plusieurs endroits, arracha les arbres et renversa les maisons. Elle entra dans le hâvre et, à l'instant même, elle fit sombrer les vaisseaux ennemis; mais elle ne causa aucun mal ni incommodité à ceux de la ville qui défendoient le pays, si ce n'est une grande frayeur à ceux qui les montoient. Les Anglois disoient que tous les ennemis périrent par le signe d'un homme qui leur apparut en l'air revêtu d'habits vermeils; et ceux qui le virent commencèrent à s'écrier: «Saint Barthélemy, ayez pitié de nous et secourez-nous contre les ennemis qui sont survenus.» Alors ils entendirent une voix qui ne prononçoit que ces paroles: «Je m'appelle Barthélemy, je suis mandé pour vous aider. Vous n'avez rien à craindre des ennemis.» A ces mots il disparut, on ne le vit plus, et l'on n'entendit plus la voix. Celui qui se fie sur la malice peut, pour savoir définitivement ce qu'elle vaut, prendre exemple sur ce grand magicien.»
De l'hôpital de Saint-Barthélemy, fondé près de Sandwich.
«Après que ceux de Sandwich eurent ainsi remporté la victoire sur Eustache et les ennemis, ils achetèrent, aux frais de la commune, un emplacement non loin de la ville, et ils y firent construire une chapelle dédiée à saint Barthélemy. Ils élevèrent des maisons contiguës pour les vieillards de l'un et de l'autre sexe de la ville auxquels il arriveroit de tomber dans la pauvreté, et ils achetèrent des terres et des rentes à cet hôpital pour sustenter perpétuellement les pauvres âgés qui y demeuroient, et entretenir dévotement la chaunterye. En outre, ils arrêtèrent entre eux que, chaque année, la commune s'assembleroit dans la ville de Sandwich, le jour de la Saint-Barthélemy, et qu'ils feroient une procession solennelle à l'hôpital susdit, chacun un cierge à la main19.»
Tous ces passages et une foule d'autres que nous ne consignons pas ici vu qu'ils répètent ceux que nous avons cru devoir donner20, prouvent que c'est à Eustache le Moine que nous devons rapporter un passage qui se trouve dans les chroniques de Walter d'Hemingford:
«Dans les premiers temps du règne d'Henry III, dit cet historien, il y avoit un certain tyran d'Espagne surnommé le Moine. Ayant déjà conquis beaucoup de butin, et réduit sous son obéissance une foule de lieux, il aspira enfin à la conquête du royaume d'Angleterre. Il demanda aux siens quelle terre c'étoit, et quel roi elle avoit, et ceux-ci lui ayant répondu que cette terre étoit excellente et que son roi étoit un petit enfant, il répliqua à l'instant: «Il est plus convenable qu'un enfant soit gouverné que de gouverner. Comment peut gouverner celui qui a besoin d'être gouverné lui-même? marchons donc et déposons-le.» Aussitôt ayant rassemblé une grande flotte, une armée nombreuse et une quantité immense de munitions, il se dirigea vers l'Angleterre; et voilà que, comme il étoit en mer encore loin du rivage anglois, les mariniers des ports sachant qu'il devoit arriver, et épouvantés par le mal qu'ils avoient entendu dire au sujet de cet homme, se tinrent en eux cette conversation: «Si ce tyran débarque, il dévastera tout, parce que le pays n'a pas été fortifié d'avance, et que le roi avec son armée est loin d'ici. Plaçons donc nos destinées entre nos mains, et attaquons les ennemis pendant qu'ils sont encore en mer: leur courage est petit et le secours nous viendra d'en haut.» L'un d'eux dont la parole avoit du crédit sur les autres reprit et dit: «Y a-t-il quelqu'un de vous qui soit prêt à mourir pour l'Angleterre?—Me voici! s'écria l'un d'eux. Prends une hache, reprit le premier, et si tu nous vois aborder le navire du tyran, monte aussitôt au mât de son navire, et abats l'étendard qui flotte à son extrémité: de cette manière, les autres vaisseaux n'ayant plus de chef qui les précède seront dispersés et périront.» C'est pourquoi ils s'embarquèrent en toute hâte, et, ayant déployé leurs voiles au vent, ils s'élancèrent avec une impétuosité indicible sur leurs ennemis, et le Seigneur les leur livra. Puis après en avoir submergé et massacré un grand nombre, ils revinrent pleins de joie et chargés d'un butin considérable21.»
Nous le répétons, le tyrannus ex Hispania nommé dans ce passage nous paroît devoir être incontestablement le même qu'Eustache le Moine qui n'étoit point Espagnol, mais qui, selon notre roman où l'opinion populaire de l'époque est probablement exprimée, étoit allé en Espagne pour apprendre la magie.
Il falloit que la terreur inspirée par Eustache fût bien grande; car il est peu d'hommes qui ait été désigné par des épithètes aussi flétrissantes que celle que lui donnent les chroniqueurs contemporains. Sans parler de celles qu'on a déjà pu voir dans les passages cités, nous ferons remarquer qu'il est appelé vir flagitiosissimus, proditor regis Angliæ et pirata nequissimus, prædo, par Barthélemy Cotton. Roger de Hoveden dit que Eustache nunc ad hos, nunc ad illos, ut fortuna ferebat, divertens a multis retro diebus mare illud et littora tam cismarina quam transmarina plurimum turbaverat, insulas etiam nonnullas plerumque occupaverat; enfin Nicolas Trivet et Thomas de Walsingham le désignent ainsi: Eustachius quondam, ut fertur, monachus, qui, ut decebat apostatam, suam ostendens inconstantiam, sæpe de uno rege transiit ad alium et tanquam de monacho factus dæmoniacus, dolo et perfidia plenus fuit.
Le souvenir de l'expédition d'Eustache et de sa mort s'est conservé long-temps en Angleterre; en effet, il y est fait allusion par un anonyme dans une pièce de vers sur la trahison et le supplice de Thomas de Turbeville, qui paroît avoir été composée dans les cinq dernières années du 13e siècle22.
Maintenant laissons Eustache le Moine pour nous occuper de l'ouvrage qui retrace ses aventures vraies ou supposées. Il ne se trouve que dans le manuscrit de la Bibliothèque Royale, no 7595, folio CCCXXIII, vo, col. 123. Il est anonyme, mais la connoissance des localités et des familles du Boulonnois ainsi qu'une foule d'autres circonstances nous donnent à penser que si son auteur n'étoit pas né dans cette province, tout au moins, il y habitoit ou en étoit voisin. Cette dernière supposition jointe au renseignement incomplet que nous fournit le vers 2xxiij7, à l'élégante versification du poëme et au talent narratif qui y est déployé nous induit à croire que son auteur est le roi Adam ou Adenès à qui nous devons tant de beaux poëmes. Dans tous les cas, le Roman d'Eustache le Moine ne seroit pas son moindre titre de gloire.
Quant à sa composition, il résulte évidemment des vers 1297 et 2253 d'une part, et de l'autre, de la date marquée à la fin du Roman de la Violette, contenu dans le Ms. 7595, que l'époque en doit être placée entre 1223, année de l'avénement de Louis VIII au trône de France, et 1284. Or, cet intervalle est précisément celui pendant lequel florit le menestrel d'Henri III, duc de Brabant, Adam-le-Roi.