E TENEBRIS
Albert Savine translation
Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi la main, car je vais me noyer dans une mer plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table. Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer, s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône du Dieu. «Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée du Carmel.» Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai les pieds de bronze, la robe plus blanche que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte d'une lassitude tout humaine.
VITA NUOVA
J'étais debout près de la mer où nul ne vendange, jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert de leur écume ma face et mes cheveux; les longues flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident; le vent avait un sifflement triste et les mouettes criardes fuyaient vers la terre: «Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur; et qui donc peut faire provision de fruit ou de grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?» Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures, bien des fentes; néanmoins je les jetai pour tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis la fin. Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je vis monter la splendeur argentée d'un corps aux membres blancs, et cette joie me fit oublier les tourments du passé.