Mr. D'ARTAGNAN, (continued 9)
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Le Cardinal à qui il ne falloit que montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, ne sut pas plûtôt les plaintes qu'il faisoit contre lui, qu'il fit tout ce qu'il put pour regaigner son amitié. Il y employa tout ceux qui avoient quelque credit sur son esprit; & comme le Duc de Châtillon en avoit beaucoup, & qu'il craignoit qu'il n'eut sur le coeur le refus qu'il venoit de lui faire du Gouvernement d'Ypres, il lui promit de lui-faire donner le bâton de Marêchal de France moiennant qu'il y voulut faire son devoir & oublier le passé. Ce Duc qui avoit déja eu cette dignité par deux fois dans sa Maison, & qui croioit la meriter aussi-bien que ceux qui en avoient été honnorez, se trouva choqué de cette proposition, au lieu d'en être satisfait comme pretendoit le Cardinal. Il fit réponse à celui qui lui en parla de sa part, que c'étoit à ses services que cette dignité étoit due & non pas à l'intrigue qu'il lui faisoit proposer; qu'il laissoit cela à ceux qui y étoient plus propres qu'il n'étoit, mais que pour lui ce seroit toûjours à son épée qu'il seroit redevable de tout le bien qui lui arriveroit. Le Cardinal jugeant à cette reponse qu'il étoit outré contre lui, il s'addressa à Guitaut qui étoit devenu depuis quelque tems favori du Prince. Celui-ci ne se montra pas si fier que l'autre, & moyennant vingt mille écus, qu'il lui donna comptant, il lui promit de faire sa paix avec son Maitre. Le Prince qui ne lui pouvoit rien refuser, lui accorda ce qu'il lui demandoit. Il remit au Cardinal l'offense qu'il croioit en avoir reçûë, & s'étant promis reciproquement de ne rien faire à l'avenir, qui les put brouiller de nouveau, ils scellerent cette promesse par un grand repas que leur donna le Marêchal de Grammont qui étoit ami commun de l'un & de l'autre.
La Campagne de 1648. commança sur ces entrefaites, & comme les ennemis avoient repris Courtrai, & fait quelques autres conquêtes, on prit encore sujet de là de dire que ce Ministre étoit ravi que les choses se passassent de la sorte, afin d'avoir sujet de lever de l'argent; qu'il vouloit que la guerre tirât en longueur, parceque si elle finissoit comme rien ne l'empêchoit de le faire, s'il vouloit une fois y appliquer les remedes convenables il n'auroit plus aucun pretexte de lever de nouveaux impots. Sous ce pretexte le Parlement de Paris refusa de verifier quelques Edits, & comme on ne pouvoit alors lever de l'argent sur le peuple que ce ne fut de son consentement, il se fit diverses allées vers ce Corps pour le porter à faire ce que le Roi desiroit. C'est ainsi que le Cardinal appelloit la resolution qu'il prenoit dans son cabinet, & quelques autres gens de pareille étoffe, qui avoient intérêt à suivre ses volontez & sa politique. Comme leur coutume étoit de s'engraisser du sang du peuple il savoit bien qu'ils ne lui contrediroient en rien. Le Parlement parmi lequel il y avoit des Membres qui avoient du moins autant de soin de leurs intérêts que de celui du public, ne trouva pas à propos de le contenter. Quelques uns qui avoient leur honneur en recommandation ne s'y opposerent pas neanmoins ouvertement. Ils tâcherent au contraire de concilier les droits du Roi avec ceux du peuple, en faisant quelques propositions qui leur paroissoient raisonnables; mais les autres qui ne marchoient pas si droit ayant fait échouer leurs bons desseins il y eut plus que jamais des obstacles à la verification de quelques Edits que le Roi ou plûtôt son Ministre, avoit envoyés à cette Compagnie. Ils firent bien plus. Ils se firent presenter sous main une requête seditieuse par laquelle son Eminence étoit accusée formellement de fomenter les troubles de l'Etat, pour ses intérêts particuliers. Ils s'en firent presenter aussi contre les Partisans que l'on accusoit de quantité de concussions, pour reparation desquelles on demandoit qu'il fut procedé contr'eux criminellement jusques à arrêt deffinitif. Comme cela ne se pouvoit faire sans s'attirer le Conseil à dos à qui le Roi avoit reservé cette connoissance, comme dis-je la Cour ne pouvoit être qu'extremément delicate là dessus, elle dont l'authorité eut été extrémement diminuée si cette requête eut eu lieu; les Conseillers qui étoient sages & amateurs du repos public ne s'en voulurent jamais charger. Un nommé Broussel qui étoit Conseiller aux Requêtes ne fit pas la même chose. Il couvroit une grande ambition sous un faux zéle du bien public. Comme il n'avoit pas lieu de se loüer de sa fortune qui étoit assez mauvaise, il songeoit à la reparer en se faisant craindre. Pour cet effet il affectoit en toutes rencontres d'être très affectionné au peuple. Il parloit aux uns & aux autres familierement; & il pretendoit que le Cardinal pour l'empécher de les prendre en sa protection, lui feroit bientôt dire un mot à l'oreille; ainsi il se chargea de cette réquête avec beaucoup de hardiesse. Comme ce Ministre ignoroit encore le pouvoir de cette Compagnie, & qu'il ne s'étoit jamais instruit ni par lui-même ni par personne du poids qu'elle avoit donné à un parti lorsqu'il s'étoit élevé quelque guerre civile, il méprisa d'abord ce Conseiller au lieu de le ménager comme il devoit: se servant donc d'une nouvelle Victoire que M. le Prince venoit de remporter en Flandres, & du raccommodement qui avoit été fait entr'eux, il fit arrêter Broussel avec quelques autres membres du Parlement au sortir du Te Deum que l'on avoit chanté à nôtre Dame pour remercier Dieu de cet avantage.
Le coup étoit hardi, puisque c'étoit choquer non seulement toute la populace de Paris qui le regardoit comme son protecteur, mais encore le Parlement qui ne devoit pas être d'humeur à souffrir inpunément qu'on attentât ainsi à sa liberté, aussi en arriva-t-il tout aussi-tôt un desordre épouvantable, & tel que la Cour n'eut jamais pensé. Ce peuple apprenant ce qui se passoit fit des baricades depuis nôtre Dame, jusques à une portée de pistollet du Palais Royal. Cela fut fait dans un moment, & pour ainsi dire en une clein d'oeil. On vint l'annoncer au Cardinal, & comme le Roi demeuroit alors dans ce Palais, ce Ministre en fit renforcer la Garde, parce qu'il ne s'y croioit pas en seureté. Il tint conseil aussi en même tems pour savoir si le Roi ne devoit point sortir de la Ville. Pour lui il en étoit d'avis, parce que la crainte où il étoit ne lui laissoit pas la liberté de bien examiner les inconveniens qui en arriveroient; mais Mr. le Tellier qui étoit de ce conseil, & en qui il avoit une confiance toute particuliere, lui ayant remontré qu'outre qu'il n'étoit pas bien seur que le peuple lui permit de l'emmener, il valloit bien mieux tâcher de faire desarmer cette populace par la douceur. Il m'envoya vers la premiere baricade pour découvrir adroitement dans quel sentimemt étoient ceux qui la gardoient. J'y fus à l'heure même, quoi qu'il y eut assez de danger si l'on venoit par hasard à m'y reconnoître. D'abord que j'y arrivai il se presenta devant moy un artisan armé de pied en cap, comme s'il eut voulu effrayer les petits enfans. Il me cria qui vive d'une voix tonnante, afin que tout rèpondit à son habillement. Je lui repartis vive le Roi, & vive Broussel, ce qui étant extrémement de son goût il m'ouvrit une barriere, & me fit entrer au dedans de la baricade. J'y trouvai plusieurs bouteilles de vin sur un tonneau avec quelque viande froide, & celui qui y commandoit voulant que j'y busse avec lui afin apparement de me faire ratiffier ces parolles que je venois de dire en beuvant à la santé de ce Magistrat, il me la porta effectivement, puis me laissa aller.
Pendant que j'étois là, & que je faisois pair & compagnon avec cette canaille, pour mieux découvrir son secret, le Maréchal de Grammont vint au Palais Royal, après avoir donné ordre au Régiment des Gardes dont il étoit Colonel d'y faire filer quelques soldats un à un. Quelques Officiers de ce Regiment s'y rendirent aussi, & la Reine Mere qui regardoit ce qui se passoit comme un attentat effroyable à l'authorité de son fils, croyant que si elle faisoit marcher contre ces mutins ces soldats rassemblées ensemble, ils se dissiperoient bientôt, commanda au Marêchal de la Meilleraie de les y mener lui même. Le Marêchal crut qu'il ne devoit pas témoigner moins de courage que cette Princesse dans une occasion comme celle là, & que puis qu'elle avoit la hardiesse de former une telle resolution, il devoit bien avoir celle de l'executer. Il s'y en fut donc de ce pas, mais au lieu d'effrayer cette canaille comme la Reine le pretendoit, elle fut assez insolente pour faire feu sur lui. La partie n'étoit pas égale; ainsi s'étant retiré tout aussi-tôt, & même fait sa retraite à la sourdine, de peur qu'il ne lui arrivât pis, il fut dire à la Reine qu'à moins que la nuit ne portât conseil à cette populace, il ne savoit pas comment on la feroit rentrer dans le devoir.
J'étois au dedans de la premiere baricade, lors que cela arriva, & ayant passé plus avant après y avoir bû trois ou quatre coups, en depit de moi, je vis des esprits si turbulens partout où j'addressai mes pas, que j'eus horreur de quantité de choses que j'entendis dire contre le Gouvernement present, & particulierement contre la personne du Cardinal. Il y en eut un même qui dit de si grandes sottises, que je crus ne pas devoir les lui pardonner. Cependant comme il étoit dangereux de lui faire paroître la méchante volonté que j'avois contre lui, je feignis non seulement d'entrer dans son sentiment, mais encore de passer plus loin. Je lui dis qu'il ne pourroit mieux témoigner le zele qu'il avoit pour le bien public qu'en faisant paroître la haine qu'il avoit pour ce Ministre; que ce n'étoit rien pourtant à moins de joindre l'effet à la volonté, que je savois le secret de lui faire sentir le mal qu'il lui desiroit, & que s'il vouloit en partager le peril avec moy, il en partageroit aussi toute la gloire. Je disois cela non seulement pour le remettre entre les mains du Cardinal, mais encore pour voir s'il étoit capable, comme il s'en ventoit, de tuer un jour son Eminence. Je reconnus bien-tôt à sa réponse, qu'il étoit tout aussi dangereux qu'il vouloit qu'on le crut; car il me dit à l'heure même qu'il étoit pret non seulement de partager avec moy le péril, dont je lui parlois; mais encore de le courre tout seul; si je ne voulois pas être de la partie. Je feignis plus que jamais de n'être pas moins animé que lui contre ce Ministre, & sur ce qu'il me pressoit entrémement de lui dire comment se pouvoit executer le coup que je lui proposois: je lui répondis que je savois un endroit par où le Cardinal passoit tout seul, lors qu'il alloit au Conseil, où on lui pourrait donner son fait. Il fut si simple que de me croire, & m'ayant demandé si c'étoit avec une épée ou un poignard, qu'il falloit marcher à cette expedition ou avec quelque arme à feu, je lui fis reponse que le poignard étoit plus seur que tout le reste; que la raison qu'il y en avoit c'est que le coup fait, on le pourroit laisser tomber, afin qu'en cas qu'on vint à être poursuivi & fouillé le soupçon ne tombât pas sur lui.
Deux ou trois de ses camarades qui avoient fait la débauche toute la journée avec lui, & qui n'étoient capables d'aucun raisonnement m'entendant parler de la sorte, trouverent non seulement que j'avois raison, mais l'encouragerent encore dans son entreprise. Il ne paroissoit pas en avoir de besoin, du moins si l'on vouloit adjouter foi à ses paroles; quoi qu'il en soit voulant s'en venir à l'heure même avec moi, pour commettre au plûtôt cet homicide, je crus que je ne le devois pas souffrir, parce qu'il se pouvoir faire que ce projet ne fut que l'effet des fumées, que le vin lui envoioit au cerveau. Ainsi je voulois remettre la partie au lendemain, & je l'obligeai malgré lui de s'en contenter. Il me donna rendez-vous à un cabaret assez proche du Pallais Royal, où il me fit jurer que je me trouverois entre sept ou huit heures du matin. Je le lui promis, sans faire trop de reflexion que je n'aurois gueres d'honneur à le faire tomber dans le panneau que je lui preparois; ainsi y ayant pensé après l'avoir quitté j'étois resolu de lui manquer de parolle, quand un de mes amis à qui j'en parlai me dit qu'en conscience je devois poursuivre ma pointe, parce qu'il y alloit du salut de l'Etat; que j'empêcherois par là le desordre qui y arriveroit infailliblement s'il venoit tôt ou tard à en assassiner le Ministre; qu'enfin je ne devois pas m'en faire le moindre scrupule, parceque d'avoir cette malheureuse pensée, ou contre le Roi même ou contre celui à qui il laissoit le soin de ses affaires, étoit presque la même chose.
Je ne me contentai pas si bien de ce Casuiste que je ne fusse bien aise d'en consulter un autre. Je fus chercher un homme de bien à qui je m'étois addressé quelquefois pour resoudre des doutes qui n'étoient survenus au sujet de ma conscience. Je lui exposai le fait sans y rien diminuer ni augmenter, & ayant été tout du même sentiment que mon ami, je resolus de les en croire, de peur que l'attache que j'aurois, à mon opinion ne me rendit criminel envers l'Etat. Le lendemain matin, je fus donc à ce rendez-vous, & je me flattai en chemin que la nuit auroit porté conseil à mon homme, & lui aurait fait mettre de l'eau dans son vin. Mais c'étoit à quoi il pensoit le moins; de sorte que quoique je n'eusse pas passé l'heure dont nous étions convenus ensemble, il y avoit déja je ne sais combien de tems qu'il m'attendoit à ce cabaret, tant il était prévenu de J'avois averti Mr. le Cardinal du Dessein de cet homme, d'abord que l'on m'avoit dit que j'étois obligé en conscience de le faire attraper. Son Eminence qui étoit aisément susceptible de frayeur trembla quand elle m'entendit dire qu'il y avoit ainsi un homme qui avoit conspiré de le tuer. Il approuva fort les Casuistes qui m'avoient conseillé de le livrer entre ses mains. Car je ne feignis point de lui avouer la peine où j'avois été, afin qu'il ne crut pas que je fusse un flatteur ni un homme à me faire de fête auprès de lui, parce qu'il avoir tout le pouvoir de l'Etat entre les mains. Quoi qu'il en soit mon homme ayant déja de l'impatience de se trouver au lieu où il esperoit faire son coup, ne voulut boire qu'une rasade, avant que de s'y en aller. Il se posta dans l'endroit où je le mis, & je me mis à dix pas au dessous de lui, sous pretexte que s'il manquoit son coup par hasard, je ferois en sorte de ne le pas manquer moi même. Il étoit bien credule pour un homme aussi méchant qu'il l'étoit: du moins ce n'est gueres l'ordinaire que quand on est capable de se porter à une aussi mechante action que celle là, on prenne si mal ses precautions. Mais sa passion l'aveuglant à un point qu'il étoit disposé à croire tout ce qu'on vouloit, à peine fut-il dans son poste où regnoit une telle obscurité que nous ne pouvions nous discerner l'un l'autre, qu'il s'y trouva pris comme au trebuchet. Ses yeux s'ouvrirent au même tems, & comme il commençoit à reconnoître qu'il ne devoit accuser que moi de son malheur, il dit aussi-tôt ces paroles, ah le fourbe! ah le scelerat! Le Cardinal l'eut bien fait mourir sans aucune forme de procès, s'il eut osé, mais comme nous vivons dans une Monarchie où il n'est pas permis d'écouter si fort sa passion, il differa d'en venir là jusques à ce que le Parlement fut assez de ses amis pour lui en demander justice. Car quoi que la volonté ne soit pas punie en France comme le fait, comme ce malheureux s'étoit mis en devoir d'executer son dessein, il falloit considerer son action non comme une chose projettée seulement dans son esprit, mais encore comme exécutée, si on ne l'eut prevenu par ce que l'on avoit fait. Son Eminence n'osant donc en croire tout son ressentiment, l'on fit venir à deux heures de nuit dans la cour des cuisines un Carosse pour le mener à la Bastille. Quelque Gardes de la Prevôté eurent ordre de se mettre dedans, avec lui, afin de l'emmener plus surement. Car on n'osoit le faire entourer de peur que le peuple ne se jettât sur eux, s'il venoit à reconnoître qu'ils emmenassent un prisonnier d'Etat. Mais toutes ces precautions ne servirent de rien, le peuple qui avoit mis des mouchars à toutes les portes de ce Palais, de peur qu'on n'emmenât le Roi, sachant qu'il en sortoit un Carosse bien fermé, l'arrêta avant qu'il put gagner le haut de la rue des petits chams. Les Gardes de la Prevôté eussent bien voulu être hors de là, quand ils s'entendirent demander leurs noms, leurs qualitez & où ils alloient. Ils n'eurent pas neanmoins la peine d'y repondre, le prisonnier la leur épargna, eu leur apprenant qu'ils 485 le menoient & la cause pour laquelle il avoit été livré entre leurs mains. Ils le délivrerent en même tems, & ces Gardes eussent été bien aises qu'ils les eussent renvoyez pareillement, mais ils les emmenerent après leur avoir donné mille coups en chemin. Il en mourut même un quelques jours après à force d'avoir été battu. Le peuple croioit cependant que le Parlement épouseroit sa passion, & que s'il ne faisoit pendre ces prisonniers, il les envoieroit du moins aux Galeres; mais n'étant pas si mal habile que de faire une affaire mal à propos ni si injuste, que de punir des gens qui n'avoient fait autre chose que d'obéïr aui ordres de la Cour, comme ils ne s'en pouvoient dispenser, il les mit bientôt hors de prison au lieu de leur faire le mal que leurs ennemis pretendoient.
Mr. le Cardinal fut au desespoir quand les Officiers de la Prévôté lui rendirent compte de ce qui étoit arrivé à leurs Gardes. Il eut peur que cet homme lui étant ainsi échapé, il ne se portât tout de nouveau à exécuter son coup. Pour plus grande peine pour lui il n'avoit point été interrogé, ainsi il ne savoit où le prendre ni comment il devoit faire pour aller au devant de ce qu'il aprehendoit. Il m'envoya chercher en même tems pour me dire ce qui venoit d'arriver, & pour me demander si dans la conversation que j'avois euë avec lui il ne m'avoit point dit qui il étoit. Je lui repondis que je n'avois jamais osé le lui demander, de peur de lui donner du soupçon; que je m'étois contenté de l'atirer dans le piege, parce que je supposois qu'on sauroit toûjours bien qui il étoit, quand il seroit en lieu de seureté. Cependant s'il avoit lieu de craindre quelque chose d'un si méchant homme, je ne voyois pas que je ne dusse m'en défier pareillement. Comme il savoit que c'étoit moi qui lui avoit fait cette piece, il y avoit apparence, qu'il s'efforceroit d'en tirer vengeance d'abord qu'il croiroit y pouvoir réussir. J'avois lieu du moins de le croire de même, sur tout cet homme ayant sû qui j'étois après avoir été arrêté. Car Mr. le Cardinal avoit voulu que je lui reprochasse son crime, en presence de plusieurs personnes qui m'avoient même nommés devant lui, en m'en demandant quelques circonstances qu'ils ne trouvoient pas que je leur explicasse assez bien.
Ma crainte ne fut pas trop mal fondée, & je puis dire que ce fut un veritable miracle comment j'en rechapai. Cet homme après avoir ainsi recouvré sa liberté s'informa adroitement de mon humeur & de mes habitudes, & sachant que mon péché mignon avoit toûjours été celui des Dames, il crut d'autant plutôt qu'il m'y attraperoit qu'il ne savoit pas que je leur eusse fait banqueroute depuis quelques tems. Il avoit une soeur qui quoi qu'elle n'eut pas les habits ni les autres parures qui me servent pas peu à relever la beauté, ne laissoit pas d'être une des plus jolies filles de Paris. Il me l'apporta, & je ne fis plus un pas, pour ainsi dire, que je ne la trouvasse devant moi. Soit que j'allasse à l'Eglise on en quelque autre endroit, elle me suivoit par tout ni plus ni moins que si c'eut été mon ombre. Je ne fus guerres à m'en appercevoir, & comme on n'a toujours que trop bonne opinion de soi-même, je crus aussi tôt qu'elle me trouvoit à son gré. Cela me la fit observer soigneusement, & tout ce que j'en pus remarquer augmentant encore en moi cette pensée, je lui dis un jour comme elle me devança au bénitier où elle voioit que j'allois prendre de l'eau bénite, vous êtes bien jolie ma fille, & il y a long-tems que je remarque que pour être heureux, il ne faudroit qu'être aimé de vous. Elle me fit la révérence, d'un air gracieux, & comme on a coutume de faire quand ce qu'on entend me déplait pas. Je trouvai mon compliment bien employé, puis qu'elle l'avoit receu de la sorte, & ayant donné ordre à un laquais que j'avois avec moy de la suivre jusques à son logis, & de s'informer du voisinage qui elle étoit, il me rapporta que c'étoit une honnête fille, ou du moins qu'elle en avoit la réputation. Il me dit aussi en même tems qu'elle vivoit sous l'aîle de sa mere, & qu'elles travailloient toutes deux en couture. Mon laquais m'ayant rapporté tout cela, j'en devins amoureux, sur la réputation qu'il lui donnoit de se comporter sagement. Car ce n'est pas une petite chose pour donner son estime à une personne que de la croire vertueuse, sans cela tout ce que peut produire un beau visage, c'est d'allumer quelques feux qui ne durent gueres plus que celui de paille; la matière qui les peut entretenir est de croire qu'une personne ait de la vertu; si on me le croit pas c'est un plante qui meurt faute de racines, ou un ediffice qui se renverse de lui même faute de fondemens solides.
La première chose que je fis après cette découverte fut d'envoyer chercher cette fille, sous prétexte qu'une Dame vouloit s'en servir pour lui faire quelque linge. Je recommandai cependant à la personne que j'y envoyai de ne point entrer chez-elle, qu'il n'en eut vû sortir la mère, depeur qu'elle ne m'amenât l'une au lieu de l'autre. La fille refusa d'abord de venir, & vouloit qu'on attendit sa mere pour la mener avec elle, mais la personne qui lui parloit de ma part, & qui avoit la réponse toute prête lui ayant dit que la Dame pour qui elle la venoit chercher étoit à la veille d'aller à la Campagne, & que si elle ne venoit avec elle, elle en iroit chercher une autre qui ne feroit pas tant de façons, elle prit ses coëffes & ses gans depeur de perdre cette pratique. J'avois prié une femme de na connoissance de se trouver dans la Chambre d'un de mes amis, afin de la recevoir. Cette femme qui étoit bien éloignée d'être une Vestalle entendoit son métier, de sorte qu'après lui avoir donné quelques chemises d'hommes à faire, comme en ayant commission d'un de ses amis, elle lui dit que pour une aussi jolie fille qu'elle étoit elle avoit là un métier qui étoit au dessous de ce qu'elle méritoit. La fille ne fut pas surprise de ce compliment, qu'elle avoit ouï souvent dans la bouche des personnes qui l'avoient fait travailler. Elle le fut bien davantage de me voir entrer sur ces entrefaites, & en ayant rougi, je l'attribuai à la bonne volonté que je croyois qu'elle eut pour moi. La Dame passa dans une autre Chambre en même-tems, sous prétexte qu'elle avoit encore quelque morceau de toille à lui donner. Comme tout cela avoit été concerté entre cette femme & moi, je ne laissai pas échaper cette occasion sans dire à cette fille, ce que je me sentois pour elle. Cependant pour l'y mieux préparer je ne manquai pas de lui témoigner que je n'aurois jamais porté chemises de si bon coeur que celles qui m'alloient venir de sa main; mais enfin tout cela n'étant que de là crème fouétée, & en voulant venir au fait, je lui fis san façon la proposition de la mettre en Chambre, & d'en faire ma maîtresse. J'ornai mon discours en même-tems de tout ce qui a coutume de flatter une fille. Je lui dis même qu'elle pouroit mener sa mère avec elle, si elle voulait, & que je fournirais à l'entretien de l'une & de l'autre.
Cette fille qui étoit du moins aussi trompeuse qu'elle étoit agréable, se prit à pleurer à cette proposition. Je la lui avois faite hardiment, parce que je supposois qu'après les pas qu'elle avoit faits, elle ne pouvoit lui être desagréable. Cependant après avoir déjà donné si-bien dans le panneau, j'y donnai encore tout aussi-bien que l'avois fait. En effet sans rien soupçonner de tout ce qui se passoit, je crus tout ce qu'elle me voulut dire de la cause des larmes que je lui voyois répandre; elle me dit d'un ton qui en eut bien trompé d'autres que moi, qu'elle étoit bien malheureuse d'avoir des sentimens tels qu'elle avoit, puis qu'au lieu de la reconnoissance qu'elle en attendoit, elle ne trouvoit en moi qu'une ingratitude sans pareille, qu'on voyoit bien quelquefois à la vérité que l'amour qu'on avoit l'un pour l'autre avoit des suites pareilles à celles que je lui proposois maintenant; mais enfin que de debuter par là avec une fille comme je faisois presentement avec elle, c'étoit lui marquer que je ne la considerois nullement, & que je ne me considerois que moi seul.
Je trouvai tant de justice dans ces reproches, que je ne crus pas seulement être en droit de m'excuser de ce que je lui avois dit, sur la grandeur de ma passion: il me sembla que cela vaudroit moins pour moi que de lui avouër ma faute ingenuement. Je le fis aussi de tout mon coeur, & lui dis qu'elle avoit raison de me dire tout ce qu'elle disoit; que j'avouois avec elle que ce n'étoit pas pour rien qu'il y avoit un Proverbe qui disoit qu'il falloit connoître avant que d'aimer; que pour moi je n'en avois pas besoin, neanmoins, parce qu'elle étoit si aimable, qu'il suffisoit de la voir pour lui donner son coeur sans reserve. Après que je lui eus tenu ce discours, je lui dis aussi que pour elle, elle avoit raison de vouloir me pratiquer avant que de me donner le sien; j'ajoutai encore quantité de choses à celles-là, toûjours sur le même ton, & m'ayant témoigné qu'elle s'en contentoit je ne me crus pas malheureux, parce qu'elle me permit de l'aller voir après qu'elle en auroit eu le consentement de sa mere. Elle me promit de le lui demander d'abord qu'elle en trouverait l'occasion, & afin que je ne me deffiasse de rien, elle me dit que cette femme avoit tant d'amitié pour elle, qu'elle ne lui refusoit gueres tout ce qu'elle lui pouvoit demander: qu'elle me prioit de l'aller voir le lendemain, sous pretexte de mes chemises, que sa mère y seroit, & qu'elle vouloit qu'elle me vit, parce que quand elle m'auroit vûë, elle lui accorderoit encore plûtôt la permission qu'elle avoit à lui demander.
Ce fut ainsi qu'elle me dora la pillule, & je l'avallai si bien que je ne manquai pas le lendemain au rendez-vous. Sa mere s'y trouva comme elle me l'avoit dit, & je ne saurois dire au juste, si elle l'avoit avertie ou non du tour qu'elle avoit envie de me jouër, & qu'elle me joua bien-tôt après, parce que le pretexte que j'avois d'aller chez-elle étoit si plausible que cette femme m'y pouvoit bien souffrir sans être de moitié de sa fourberie; mais si elle n'en étoit pas encore avertie en ce tems-là, elle le fut du moins bien-tôt après, puis qu'elle me permit non-seulement de retourner voir sa fille, mais encore de lui conter des fleurettes. Elle les reçût de la meilleure grace du monde, & comme si elle y eut été très-sensible. Cela me fit d'autant plus de plaisir, que j'en devenois de moment à autre amoureux de plus en plus. Cependant un jour que j'y allois, je rencontrai à cent pas de sa maison un garde de Mr. le Cardinal qui me dit que je ne mettois pas mal mes affections, que ma maîtresse en valloit bien la peine, & qu'il la connoissoit assez pour m'en répondre. Je fis semblant de ne pas entendre ce qu'il me vouloit dire par là. Je lui en demandai l'explication, & il me dit aussi-tôt que c'étoit inutilement que je voulois faire le fin avec lui; qu'il me voyoit entrer & sortir journellement de chez la couturière, & que même je n'y pouvois gueres mettre le pied sans qu'il ne s'en apperçût, qu'il demeuroit au dessous d'elle, & que j'étois bien Privilegié de la voir quand bon me sembloit, puis qu'il n'en avoit jamais pû venir à bout, quoi qu'il y eut fait tout son possible.
Comme je vis qu'il me parloit ainsi d'original, je ne voulus pas lui insister davantage. Je tombai d'accord du fait avec lui, & lui ayant demandé si cette fille étoit aussi vertueuse qu'on me l'avoit dit, il me répondit en riant que c'étoit à lui plûtôt qu'à moi à me faire cette demande, parce que depuis le tems que je la voyois j'en pouvois rendre compte mieux que personne. Je lui repartis que la connoissance que nous avions faite ensemble n'étoit pas si ancienne qu'il croyoit, que je ne l'avois vû encore que cinq ou six fois, tellement qu'il en devoit savoir plus de nouvelles que moi, lui qui demeuroit dans sa maison. Il m'en confirma tout le bien que j'en avois déja ouï dire, & nous étant separez de la sorte je ne songeai plus qu'à avancer mes affaires auprès d'elle, puis que j'apprenois de mille endroits que sa conduite étoit telle que je ne devois point rougir d'y avoir mis mon inclination. Cependant deux ou trois jours après cette rencontre m'y en étant allé à mon ordinaire, sur les cinq ou six heures du soir, son frere y vint une heure après accompagné de trois de ses amis, qui avoient l'air de vrais satellites. Je fus surpris de le voir, & même jusques au dernier point. Car je devinai tout aussi-tôt qu'il ne venoit-là que pour me faire pieces. Je n'avois pas trop mauvaise raison, de le croire ainsi, & quand même je ne l'eusse pas cru son compliment me l'apprit assez. Il me demanda ce que je venois faire chez sa soeur, & si je croyois qu'il le souffrit impunément: en même, tems il se jetta sur moi avec ses trois amis, & n'ayant pû m'en deffendre, parce que je me trouvai surpris, il me dit de me preparer à la mort, parce qu'il ne me donnoit qu'un moment à vivre.
Si j'avois été surpris de sa venuë, je le fus encore davantage de son compliment. Neanmoins, ayant l'esprit assez present pour m'aviser d'une chose à laquelle je fus redevable de ma vie, je lui dis que si je ne pouvois obtenir grace auprès de lui, je le priois du moins de me donner le tems de me preparer à mourir en bon Chrétien, qu'il souffrit que je passasse dans un cabinet qui étoit à côté d'où nous étions, afin de me recueuillir. Il me le permit, & en ayant fermé la porte sur moi avec un crochet, qui s'y trouva fortuitement, je commençai à fraper du pied sur le plancher, afin d'appeller le garde de Mr. le Cardinal à mon secours. Il étoit par bonheur pour moi dans sa Chambre avec trois ou quatre de ses amis qui devoient souper avec lui. Ils avoient entendu le bruit que mes assassins avoient fait en entrant, & principalement en se jettant sur moi. Ils n'avoient sçû ce que cela vouloit dire, parce qu'ils n'avoient pas coutume d'en entendre tant: mais l'appel que je leur faisois leur faisant juger qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire, ils monterent en haut pour voir ce que c'étoit. Mes assassins commençoient déja à vouloir enfoncer la porte du cabinet où j'étois; mais les entendant sur le degré ils convertirent leur fureur en crainte; voyant bien qu'on les obligeroit avant qu'il fut peu de rendre compte de leurs actions. Le garde étant arrivé à la porte avec ses amis, ils ne voulurent pas la lui ouvrir. Je lui criai au travers de la mienne d'envoyer chercher un Commissaire pour leur faire faire de force, ce qu'ils ne vouloient pas faire de bon gré. Il entendit ma voix au travers du murmure que faisoient ces assassins, pour consulter ensemble ce qu'ils avoient à faire dans une occasion si pressante pour eux. Ils prirent le parti que la prudence leur conseilloit, & ce fut de leur ouvrir la porte avant que le Commissaire arrivât. Comme il s'en étoit détaché un de la Compagnie du Garde pour aller chercher cet Officier, ils étoient alors quatre contre quatre, de sorte qu'il ne pouvoit manquer qu'il n'y eut bien du sang répandu, parce que le desespoir ou étoient ces assassins leur tenoit lieu de courage.
D'abord que j'entendis que la porte étoit ouverte, j'ouvris celle du cabinet où j'étois, quoi que ces assassins m'eussent desarmé, en se jettant sur moi. Ce n'étoit pas le moyen de donner grand secours au garde ni à ses amis, mais le bonheur ayant voulu que ceux à qui j'en voulois me tournassent le dos, j'en surpris un par derrière & lui arrachai son épée, lors qu'il s'y attendoit le moins. Il se jetta dans le cabinet de peur que je ne le tuasse, ou qu'il ne fut percé par quelqu'un de ceux à qui il avoit affaire auparavant. Je le trouvai bien là, me flattant qu'il n'auroit pas la hardiesse d'en sortir comme j'avois fait. Nous fumes ainsi cinq contre trois, ce qui ne rendoit plus la partie égale. Mais le desespoir où ils étoient suppleant pour eux à l'inegalité ils se battirent avec tant de hardiesse, & de fureur qu'ils nous avoient déja blessé deux hommes, quand le Commissaire arriva. Pour ce qui est d'eux, ils l'étoient tous trois, & le secours que cet Officier nous amena nous en ayant rendu les maîtres, sans qu'ils pussent nous resister davantage, ils furent pris tous quatre, & emmenez au Chatelet. L'on y mena aussi la mere & la fille, & quoi que j'eusse pitié de celle-ci, & que je fusse porté d'inclination à lui pardonner, je crus neanmoins que je ne le devois pas faire, après une aussi grande tromperie que la sienne. Je pris soin dès le soir même d'informer Mr. le Cardinal de cette avanture, & comme je ne manquai pas en même tems de lui dire que j'avois l'obligation à son garde de m'avoir tiré de ce mauvais pas, il fut si aise de voir que celui qui l'avoit voulu tuer étoit entre les mains de la justice, qu'il lui donna une Lieutenance de Cavallerie dans son Régiment. Il y devînt en suitte Capitaine, & étoit encore en passe de devenir quelque chose de plus, quand il fut tué au combat du Faubourg St. Anthoine qui se donna quatre ans après.
Les baricades de Paris après avoir eu le commencement que je viens de dire avoient eu une fin qui avoit beaucoup chagriné la Cour. Mathieu Molé premier President du Parlement, homme fin & rusé, & qui sous une simplicité apparente & un desinteressement simulé cachoit un coeur tout rempli d'artifice & d'interest, avoit été obligé par sa compagnie d'aller redemander à la Reine Broussel avec les autres magistrats qui avoient été arrêtez avec lui. Cette necessité lui avoit beaucoup déplu, parce qu'il étoit pensionnaire de la Cour, & qu'il apprehendoit de perdre ses bien-faits, en faisant quelque chose qui lui fut desagreable. Comme il n'avoit pas été tout seul au Pallais Roial, & qu'il y avoit avec lui des Députés de sa Compagnie, il lui avoit fallu parler à Sa Majesté sur le ton qui lui avoit été prescrit. La Reine avoit assez mal receu ce qu'il lui avoit dit, non pas tant toutesfois par rapport à sa personne que par rapport à ceux de la part de qui il venoit. Il avoit donc été obligé de s'en retourner sans rien obtenir; mais le peuple qui restoit toûjours en armes pour garder ses baricades, l'avoit contraint de retourner sur ses pas, lors qu'il s'étoit presenté. Ce n'avoit pas été même sans lui faire des menaces, que s'il ne réussissoit mieux cette fois là qu'il l'avoit fait l'autre, il lui en feroit porter la folle enchere. Ce Magistrat s'étoit donc presenté pour la seconde fois devant Sa Majesté, & ne lui avoit point caché la contrainte qui lui avoit été faite: cela avoit jetté la Reine dans un grand embarras, parce qu'elle apprehendoit de mettre l'authorité du Roi son fils en compromis. Mais le premier President lui ayant dit tout de nouveau, de quelle maniere les choses s'étoient passées à la baricade, & adjouté que si Sa Majesté s'obstinoit à ne pas accorder la liberté des prisonniers, il ne lui pouvoit repondre des suites qu'auroit la desobeïssance de ces seditieux, elle se resolut de le croire, de peur de porter les choses à l'extremité par une trop grande obstination. Le Conseil du Roi approuva sa resolution, & l'ordre ayant été expédié pour les tirer de prison, la sedition s'appaisa tout en aussi peu de tems qu'elle avoit été excitée.
Ces choses étoient en cet état quand on mena mes assassins au Châtelet, Mr. le Cardinal qui y avoit des créatures les fit agir afin qu'on les jugeât à la derniere rigueur. Ils ne voulurent pas le desobliger pour si peu de chose. Car ils contoient pour rien la vie de ces miserables par rapport à la bassesse de leur naissance, plûtôt que par rapport à leurs actions. Ainsi ils les condamnerent à être pendus, dont ayant appellé au Parlement tout ce que le Cardinal put faire fut de les faire condamner au bannissement. Ce jugement ne lui plus pas tant qu'avoit fait l'autre, si bien qu'apprehendant qu'au lieu de sortir du Royaume, ils ne se cachassent à Paris, & qu'ils ne prissent leur tems pour l'assassiner, il fit donner une Lettre de cachet pour les envoyer à Salses. S'il eut pû les envoyer plus loin, & qu'il eut sû qu'ils y eussent voulu demeurer, il n'eut pas manqué à le faire. Il envoya Besmaux pour les y conduire, avec des Archers, commission qui ne lui plut gueres & dont je ne me ferois jamais chargé si j'eusse été à sa place, aussi le lui dis-je sans rien deguiser avant que de le laisser partir. Je m'y crus obligé plus particulierement qu'un autre, parce qu'étant lui & moy sur le même pied, auprès de son Eminence, j'apprehendois que la complaisance qu'il avoit pour elle ne me fit tort. Il me repondit que quand on avoit un Maître ce n'étoit que pour executer ses ordres, & non pas pour les controller, que c'étoit là son humeur, & que pour moi je pouvois faire tout ce que bon me sembleroit, sans qu'il y trouvât à redire. Je connus à cette réponse qu'il ne tiendroit à rien qu'il ne me fit une querelle d'allemand, pour peu qu'il y entrevit le moindre jour. Cela me surprit, parce qu'il avoit temoigné d'abord que cette commission ne lui étoit pas agreable, comme en effet elle ne le devoit pas être, pour peu qu'il y fit de reflexion; quoiqu'il en soit étant bien aise de ne me point faire d'affaire avec lui & moins encore avec Mr. le Cardinal à qui je craignois qu'il ne voulut faire sa cour à mes dépens, je lui dis que bien loin d'improuver ce qu'il faisoit j'étois prêt de lui donner ma bénédiction, afin qu'il put partir sans scrupule. Je ne sais si je lui dis cela d'un air de mépris, ou s'il le prit de cette façon, mais enfin m'étant presenté le soir devant Mr. le Cardinal il me tourna le dos sans me regarder. Il fit cela d'une manière si sensible que je ne pus douter qu'il n'eut quelque chose sur le coeur contre moy. Je l'attribuai aussi-tôt à Besmaux, & ne doutant point qu'il ne lui eut empoisonné ce que je lui avois dit, je resolus de m'en éclaircir avec son Eminence à la premiere occasion que j'en trouverois. Je ne me trompois pas, Besmaux qui étoit homme à sacrifier le meilleur de ses amis, des qu'il y alloit seulement pour lui de quelque apparence de fortune, n'avoit pas manqué à faire le flatteur auprès d'elle. Il lui avoit dit, lors qu'il en avoit pris congé, qu'il n'avoit pas tenu à un de ses amis de le dissuader de son voyage, sous pretexte que sa commission étoit plûtôt celle d'un Archer que celle d'un Gentilhomme; que pour lui, cependant il feroit non seulement ce personnage de tout son coeur, quand il iroit de son service, mais encore celui de Boureau.
Mr. le Cardinal n'étoit pas extrémement jaloux qu'on se donnât à lui préferablement à tout autre, comme l'avoit été autrefois le Cardinal de Richelieu. Il disoit même quelquefois, pour avoir lieu de condamner sa memoire, & d'élever sa réputation à son prejudice, que bien loin de lui ressembler, il n'auroit point plus de joye que de voir passer ses Domestiques au service du Roi. Cependant quoi qu'il voulut paroître ainsi desinteressé, il ne laissoit pas de ressembler à beaucoup d'autres qui n'aiment pas qu'on trouve rien au dessous de soi, quand il y va de leur satisfaction; se lassant donc aller à croire que j'étois fort criminel, parce que Besmaux m'avoit fait passer pour tel dans son esprit, il continua non seulement de detourner les yeux de dessus moi, mais encore à me faire mauvaise mine. Je n'étois pas ni assez content de lui ni assez coupable pour recevoir ce traitement avec patience. Si j'eusse été coupable j'eusse été moi-même le premier à baisser les yeux, pour me dire que je l'avois bien merité, & si je lui eusse eu quelque obligation je me fusse dit peut être que l'on devoit tout souffrir d'un homme à qui on étoit si redevable, mais ce Ministre étant encore à faire la moindre chose pour moi, & d'ailleurs ne trouvant nullement qu'il se dût tenir offensé de ce que j'avois dit à Besmaux, je l'attendis un jour dans l'allée sombre où l'homme dont je viens de parler l'avoit voulu assassiner. Je savois qu'il n'y avoir point de jour qu'il n'y passoit, & même j'en savois l'heure, & pour ainsi dire jusques au moment; ainsi n'ayant pas eu le tems de m'y morfondre, je ne l'y vis pas plûtôt ou pour mieux dire, je ne l'y entendis pas plûtôt marcher, que je lui dis Monseigneur ne craignez rien, c'est Artagnan qui ayant reconnu que vôtre Eminence ne le veut pas regarder a cherché l'obscurité pour lui demander en quoi il est coupable, sans l'obliger à baisser les yeux devant lui. Mr. le Cardinal fut bien surpris à ma voix, & l'eut été encore bien d'avantage s'il ne l'eut pas reconnuë, & que je ne me fusse pas nommé; mais enfin s'étant rassuré par l'un & par l'autre, & sur tout parce que je lui témoignois par mes parolles que rien ne m'amenoit là que le desir de recouvrer ses bonnes graces, il me dit que s'il ne me regardoit pas ce n'étoit pas sans raison; que si j'en doutois, je n'avois qu'à me ressouvenir de ce que j'avois dit à Besmaux avant son départ. Je lui répondis que je n'avois que faire de rappeller ma memoire pour m'en ressouvenir, que je lui avoit dit telle & telle chose, & que non seulement j'en demeurois d'accord, mais encore que si la chose étoit à refaire, je n'en ferois pas moins que ce que j'avois fait; que je ne voulois que lui même pour juge, s'il convenoit bien à un gentilhomme de se mettre à la tête d'une troupe d'archers, quelque service qu'il y eut à lui rendre: que genereux comme je le connoissois, j'étois sûr qu'il ne l'approuveroit pas, quoi qu'un peu de préoccupation lui eut fait témoigner d'abord tout le contraire; que s'il avoit à m'éprouver ce pouvoit être par quelque autre endroit que celui là; & que quelque peril qu'il y eut il ne me verroit jamais reculer, pour veu que cela se pût faire sans deshonneur, mais que quand il y en auroit pour moi, ou que je le croirois, il me verroit rentrer tout aussi-tôt dans ma coquille.
Il témoigna être content de ma justification, & Besmaux étant revenu quelque tems après de son Voyage, je lui battis froid comme à un homme dont je n'avois pas lieu d'être content. Champfleuri Capitaine des Gardes du Cardinal qui étoit nôtre ami commun, & qui vouloit nous raccommoder nous ayant conviez tous deux à venir manger la souppe chez lui, sans que nous fussions ni lui ni moi que nous nous y devions trouver, & encore moins boire ensemble, il se servit de cette occasion pour nous prier d'oublier le passé. Besmaux ne demandoit pas mieux, & ne jugeant pas que je me dusse faire tenir à quatre, parce qu'il y alloit plus du sien que du mien, à tout ce qui s'étoit passé, je fis tout ce que mon ami vouloit. Il nous fit choquer le verre ensemble, & les choses s'étant passées de la sorte, sans que dans le fonds j'eusse grande estime pour un camarade qui m'avoit fait une telle piece, je ne trouvai point d'occasion de lui donner sur les doigts, que je ne le fisse de bon coeur. Mr. du Tremblai Gouverneur de la Bastille frere du fameux Pere Joseph, qui avoit joué un rolle de grande consequence sous le Ministere du Cardinal de Richelieu, étant devenu malade en ce tems-là, je dis à nôtre ami que s'il me vouloit donner seulement mille Pistoles pour mon droit d'avis, je lui indiquerois une chose qui feroit sa fortune s'il étoit si heureux que de la pouvoir obtenir. Il étoit fin, mais non pas de cette finesse qui fait discerner aisément à quelle intention l'on parle. Toute celle qu'il avoit ne rouloit que sur son interest, & hors de là il n'étoit capable de rien. Il vouloit néanmoins qu'on le crut fort habile, & j'avois la complaisance de feindre que je le croyois tel, afin de me pouvoir moquer de lui plus aisément quand l'occasion s'en presentoit. Rien donc ne l'empêcha de donner d'abord dans le paneau, que la reflexion qu'il fit que si je savois une si bonne affaire, je la demanderois bien plûtôt pour moi, que de la donner à un autre. Il me témoigna sa pensée, & lui ayant répondu que si je n'y songeois pas, c'est qu'il y avoit des choses qui convenoient à l'inclination des uns, qui ne convenoient pas à l'inclination des autres: il m'interogea sur quoi je me fondois, que ce que j'avois à lui proposer lui plairoit plûtôt qu'à moi; je lui répondis qu'il étoit sur l'expérience, & me répondant qu'il n'avoit rien à me dire après cela, il me conjura de lui ouvrir mon coeur. Il me dit en même tems que je pouvois faire fonds sur les mille Pistoles que je demandois, & qu'il m'en feroit son billet, pour peu que je me defiasse de sa parole, je fus ravi de le voir de si bonne foi, & comme je l'avois fait mordre à l'hameçon d'une maniere qu'il ne s'en pouvoit plus dédire, je lui dis alors la maladie de du Tremblai, & que s'il m'en vouloit croire il demanderoit son gouvernement. Il fut si simple que de ne pas reconnoître encore que je me moquois de lui. En effet il me demanda d'un grand serieux à quoi j'avois reconnu qu'il y étoit plus propre que moi, & je fus obligé de lui dire devant qu'il le pû comprendre, que cela ne m'avoit pas été difficile, puis que devant que d'être bon concierge il avoit témoigné qu'il étoit bon archer, qu'au reste il avoit si bien réussi à l'un qu'il étoit impossible qu'il ne réussit encore bien à l'autre, que je lui souhaittois toute sorte de prosperité dans cette nouvelle charge principalement s'il avoit soin de me donner les mille Pistoles qu'il me promettoit. Il ne fut pas bien aise que je le raillasse de la sorte, il s'en plaignit à Champfleuri, qu'il tâcha d'interesser dans sa querelle, sous pretexte qu'après avoir été employé dans nôtre raccommodement il trouveroit que j'avois mauvaise grace de mépriser la peine qu'il y avoit prise. Mais comme il étoit plus de mes amis que des siens, il n'en eut pas toute la satisfaction qu'il esperoit.
Le Cardinal qui avoit pris plaisir jusques là à entretenir la guerre, & qui pour en venir à bout plus facilement n'avoit pas fait tous les efforts qu'il eut pû faire, s'il l'eut voulu terminer, changea alors de politique. Il n'eut pas plûtôt veu les baricades de Paris, que jugeant de là, combien il étoit haï, & le danger qu'il y avoit pour lui qu'il ne s'élevât une nouvelle sedition, qu'il m'envoya en Allemagne vers les Plenipotentiaires que nous avions en ce païs là. Il les y avoit envoyez tout aussi-tôt après qu'il avoit été élevé au ministere, afin de faire accroire aux Peuples qu'il vouloit signaler les commencemens de son pouvoir par une chose aussi avantageuse à l'Etat que l'étoit la paix. Comme on ne le connoissoit pas encore, & que la Reine mere y avoit été trompée toute la premiere, croyant d'abord qu'elle l'avoit mise au poste où il étoit, qu'il s'en acquitteroit mieux qu'un autre, parce que l'intérêt, qui est un poison qui a coûtume de corrompre la plûpart des Ministres, ne feroit pas le même effet sur lui que sur une infinité d'autres, lui à qui elle ne voyoit ni enfans ni suivans, il n'étoit pas difficile néanmoins de savoir qu'il avoit des neveux & des nièces & même en grande quantité; mais il avoit toujours paru si indiffèrent pour eux, qu'il sembloit que c'étoit à quoi il songeroit le moins qu'à les enrichir, quand il se trouverait en place. Cependant l'appetit lui étant venu à mesure qu'il se voyoit maître d'un grand Royaume, il n'avoit plus songé qu'a pêcher en eau trouble afin de s'élever non seulement au dessus de leur condition, mais encore de leur esperance. Pour cet effet pendant qu'il fesoit sonner bien haut ses bonnes intentions pour la paix, & que pour les justifier il alleguoit le depart des Plenipotentiaires, il avoit envoyé des ordres secrets à l'un d'entr'eux d'y faire naître des obstacles insurmontables. Il s'étoit donc écoulé déja plusieurs années, sans qu'une assemblée si celebre eut rien produit. Les habiles gens mêmes avoient reconnu, il y avoit plus de deux ans, que tout cela n'étoit qu'une véritable mommerie; mais enfin le peril dont il étoit menacé lui faisant voir la nécessité qu'il y avoit pour lui de faire la paix avec les étrangers, pour se pouvoir deffendre des ennemis Domestiques, j'en portai les ordres à Mr. Servient. C'étoit un des plus fins hommes qu'il y eut jamais eu. Il jouoit ses collegues comme s'ils n'eussent pas eu le sens commun; aussi y en avoit t-il un qui n'étoit pas trop habile homme, & quoi que l'autre le fut d'avantage, cela n'empêchoit pas qu'il ne le fit donner souvent dans le panneau.
Servient ayant receu ces ordres applanit bien-tôt toutes les difficultez qu'il avoit fait naître lui même. Il fit consentir les Suedois, qui avoient intêret à ce traité, à quantité de choses contre lesquelles il les avoit fait roidir lui-même auparavant: la Religion Catholique y fut un peu sacriffiée; on abandonna à ces Peuples quantité de païs où elle avoit toûjours régné jusques-là, & où ils commencerent à l'abolir insensiblement. On rendit aussi, pour plaire aux Princes Protestans, l'Evêché d'Osnabruk alternatif entre les Lutheriens & les Catholiques. Enfin l'Empereur qui étoit aussi pressé que le Cardinal de se delivrer de la crainte que lui causoient les Hongrois & quelques autres ennemis Domestiques, ayant consenti à demembrer l'Empire en faveur de la Reine Christine, qui étoit alors assise sur le Trone du Grand Gustave son Pere, ce traité fut conclu à Munster le 24. d'Octobre 1648. Le Roi d'Espagne & le Duc de Lorraine n'y voulurent pas entrer, qu'on ne leur rendit des conquêtes qui avoient été faites sur eux; & comme cela ne se pouvoit sans honte de la nôtre part, le Cardinal, qui eut été bien aise de leur faire mettre les armes bas, aussi bien qu'aux Allemans, se consola de la resistance qu'ils y faisoient, par la connoissance que chacun auroit qu'il n'auroit pas tenu à lui de rendre la paix generale.
En m'en revenant de ce païs là j'eus ordre de passer en Angleterre ou il se joüoit d'étranges Tragedies. Ces Peuples après avoir chassé leur Roi de leur Capitale, & lui avoir donné plusieurs batailles l'avoient enfin réduit dans la fatalle nécessité de se jetter entre les bras des Ecossois. Lui à qui c'étoit à les proteger avoit été si malheureux que d'être obligé de réclamer leur protection. Les Anglois qui traitent d'ordinaire ces Peuples de Barbares, ne le virent pas plûtôt entre leurs mains, qu'ils resolurent de l'en tirer. Ils traiterent avec quelques uns des Principaux qu'ils le leur livreroient moyennant une bonne somme d'argent. La chose s'executa aussi tôt, & ce pauvre Prince fut fait prisonnier de ses propres sujets. L'on a toûjours attribué la cause de ces desordres à la Politique d'un grand Ministre qui avoit beaucoup à coeur la gloire de l'Etat dont l'administration lui avoit été confiée. Mais si cela est il a bien perdu son tems, quand il s'est efforcé de passer pour aussi homme de bien que grand Politique. Une telle conduite ne répond gueres à ce qui est répandu dans quelque livres de pieté qu'il a composez, mais peut-être aussi ne les a-t-il donnez au public que pour lui faire voir qu'il avoit assez d'esprit pour joüer tous les personnages qu'il vouloit. Car il me souvient qu'il composa aussi une Comedie dans le même tems, & même que le chagrin qu'il eut de ce qu'elle n'avoit pas le même succez que celles de Corneille, lui fit entreprendre de faire condamner le Cid par l'Accademie Françoise qu'il avoit établie. Il pensoit apparemment que comme elle lui avoit l'obligation de son établissement, elle se feroit un plaisir de lui témoigner sa reconnoissance, par une complaisance aveugle; mais il en arriva tout autrement qu'il ne pensoit, tellement qu'il eut encore le mécontentement de se voir tondu de ce côté-là.
Quoiqu'il en soit si ce fut une chose fort extraordinaire que la prison de ce Prince; ces Peuples n'en demeurerent pas là: après avoir resolu d'agir criminellement contre lui & de le rendre soumis à leurs loix, comme le pouvoit être le moindre d'entr'eux, ils en étoient venus de la pensée aux effets. Cromwel qui s'est rendu fameux à toute la posterité, en s'élevant de la qualité de simple Gentilhomme à celle de Protecteur des trois Royaumes qui composent cette Couronne, étoit déja comme le maître de cette nation. Il s'étoit attiré cette puissance par une adresse merveilleuse qui avoit été suivie du consentement presque universel de tous ces Peuples. Il étoit un des hommes du monde le plus ambitieux; mais il sçavoit cacher ce deffaut sous de si belles apparences qu'on eut dit au contraire qu'il n'y avoit point d'homme moins superbe ni moins amateur des vanitez. Enfin il sembloit, tant il sçavoit bien joüer son personnage, que la procedure criminelle qui se faisoit contre Sa Majesté Britannique ne fut nullement de son goût, quoi qu'il ne demandât pas mieux que de lui voir perdre la tête sur un échaffaut. Les choses étoient dans cet état, quand la Reine sa femme qui s'etoit retirée en France, il y avoit déja trois ou quatre ans, pria la Reine Mere d'interposer son Authorité pour empêcher que cette felonie dont elle prevoyoit bien le cours, n'allât plus loin. Le Cardinal qui étoit bien aise que ces Peuples eussent des differens entr'eux qui les empêchassent de se mêler de ceux de leurs Voisins, n'avoit pas pris trop de soin jusques là déteindre ce feu, dont il ne lui étoit pas plus difficile qu'à la Reine d'Angleterre de prevoir toutes les suittes. Mais soit qu'il ne crut pas qu'elles pussent aller jamais si loin qu'on les vit aller avant qu'il fut peu, ou que les ressorts secrets qui font agir la plûpart des Ministres lui fissent fermer les yeux à toute autre consideration qu'à celle qui regardoit le bien de l'Etat qui lui étoit proposé, il étoit demeuré spectateur de toutes ces tragedies, sans penser que la charité & même l'intérêt du Roi, ne lui permettoient pas d'y être si indifferent. Il ne se fut pas même reveillé de cette lethargie sans les pressantes sollicitations de la Reine d'Angleterre. Cette Princesse qui vouloit, comme il étoit de raison, mettre toutes choses en oeuvre pour ne pas voir perir le Roi son mari, après en avoir parlé plusieurs fois à la Reine Mere, & à son Ministre, obtint enfin qu'on envoyeroit tout de nouveau quelqu'un en ce pays-là pour y faire un dernier effort. Plusieurs y avoient déja été inutilement, soit qu'ils eussent des ordres secrets de ne faire les choses qu'à demi, ou qu'ils ne trouvassent pas des dispositions favorables à réüssir dans leur negociation; quoi qu'il en soit son Eminence ayant jetté les yeux sur moi pour me confier une affaire de si grande importance, elle me donna ordre de venir recevoir mes instructions de sa propre bouche. Ce n'est pas qu'elle ne me les dut donner pas écrit, & même elle y faisoit travailler par le Comte de Brienne, Secretaire d'Etat des affaires étrangeres; mais comme il y avoit de certaines choses dont elle se reservoit le secret, elle ne voulut pas les lui confier, & me les expliqua tête à tête.
Je n'eus point de caractere public dans ce voyage, quoique je m'y fusse attendu d'abord. Je m'en étois même déja rejouï par avance, sans en rien communiquer néanmoins à personne. Parce que je savois que ce Ministre vouloit tenir secret le lieu où j'allois: & en effet au lieu de le publier, il voulut au contraire que je passasse non seulement incognito en ce pays là, mais encore que je prise toute une autre route que celle qui y conduisoit. Il étoit bien aise de depaïser par là ceux qui seroient curieux sur ma marche, ainsi au lieu de me faire cheminer du côté de la mer, il m'y fit tourner le dos. Je pris mon chemin par la Champagne, & étant allé passer par Sedan, j'y rendis une lettre à Mr. de Fabert qui de peu de chose s'étoit élevé jusques à la dignité de Gouverneur de cette place qui étoit alors une des plus considerables de tout le Royaume. Il avoit une étrange réputation, savoir de parler tous les jours à ce qui s'appelle un genie, & on vouloit, je ne sais pas sur quel fondement, qu'il l'avertit de l'avenir. Je sais bien pourtant ou à peu près sur quoi tout cela étoit fondé, c'est qu'il avoit toûjours aimé de certains livres qui ne sont pas trop bons, & qu'il s'étoit venté d'une apparition lors qu'il étoit à neuf ou dix lieuës de Paris dans un chateau qui appartenoit au Duc d'Epernon. Je ne saurois dire au juste si cette reputation lui étoit bien duë ou non. Cela passe ma connoissance, & tout ce que j'en puis dire c'est qu'il étoit homme d'esprit. Aussi le Cardinal de Richelieu qui lui avoit fait donner ce Gouvernement en faisoit beaucoup de cas, & ne faisoit gueres de choses sans en prendre son avis. Le Cardinal Mazarin n'avoit pas fait d'abord tout de même, non qu'il ne sut à peu près dequoi il étoit capable, mais parce qu'il vouloit avoir pour lui ou pour quelqu'une de ses creatures son Gouvernement, comme il avoit fait de la charge de Treville. Fabert n'avoit pas voulu le lui donner, & cela avoit fait naître à son Eminence la pensée de le perdre. Il s'y étoit même resolu d'autant plûtôt qu'il étoit en grande liaison avec Mr. de Chavigni son ennemi declaré. Fabert qui avoit reconnu d'abord sa méchante volonté pour lui ne s'en étoit guerres mis en peine d'avantage. Comme on étoit dans un tems où il suffisoit de se faire craindre pour ne se pas soucier beaucoup d'être aimé, il s'étoit abstenu d'aller à la Cour, de peur de s'y voir arrêté. Il avoit fait le petit Roi dans son Gouvernement, comme il arrivoit alors de faire à quantité de Gouverneurs. Le Cardinal en avoit pris l'allarme, de sorte que pour empêcher qu'il ne se jettât entre les bras des ennemis, il avoit changé de conduite à son égard. Cependant comme son coeur étoit toujours de même pour lui, il avoit tâché de l'attirer à Paris sous divers pretextes. Il prétendoit toujours l'y faire arrêter. Mais Fabert qui étoit tout aussi fin que lui & qui ne manquoit pas de bons amis à la Cour, qui l'avertissoient de tout ce qui s'y passoit, il n'avoit jamais voulu sortir de sa place, & y avoit trouvé de bonnes raisons: tantôt il lui avoit mandé que s'il s'en éloignoit les ennemis prendroient ce tems là pour l'assieger, & tantôt qu'il avoit lui-même quelque entreprise à faire, qui demandoit sa residence. Le Cardinal avoit bien entendu ce que cela vouloit dire, & n'avoit pas jugé à propos de lui en demander une plus ample explication.
Les choses étoient demeurées en cet état pendant quelque tems, mais enfin Fabert qui avoit envie de pousser sa fortune encore plus loin qu'elle n'étoit, voyant que s'il en vouloit prendre le chemin, il devoit gagner la confiance de ce Ministre, il étudia son inclination, afin de le pouvoir prendre par son foible. Il reconnut bientôt que sa passion dominante étoit l'avarice, ainsi lui proposant quelque expédient pour diminuer la depense de sa Garnison, & pour empécher que nos trouppes qui ravageoient bien autant la champagne qu'eussent pu faire les ennemis, s'ils y fussent entrez, n'y continuassent leurs desordres, ils devinrent à la fin si bons amis que ce n'étoit plus ce que c'étoit auparavant. Le Cardinal lui écrivoit réglément toutes les semaines, & soit qu'il crut que par le moyen du genie dont je viens de parler, il fut plus capable qu'un autre de lui donner conseil, il commençoit à imiter le Cardinal de Richelieu, c'est à dire à le consulter tout comme avoit fait ce Ministre.
Je reconnus bien leur étroite intelligence, d'abord que je lui eus presenté une lettre que son Eminence m'avoit donnée pour lui. Car après m'avoir regardé comme pour m'arracher quelques parolles de la bouche, comme il vit que je le regardois de mon côté sans lui rien dire, il me demanda si je croirais réüssir dans mon voyage: je lui répondis que je ne savois de quel voiage il vouloit parler, mais m'ayant dit que je ne devois point finesser avec lui, & que Mr. le Cardinal l'instruisoit de toutes choses, je ne reconnus pas plûtôt qu'il me disoit vrai à quelques paroles qu'il me lâcha, que je lui repartis que je n'étois pas assez habile pour lui en parler affirmativement, que tout ce que je lui pouvois dire c'est qu'il ne tiendroit pas à moi & que j'y emploierois tout mon savoir faire. 11 ne tiendra pas à vous, me dit il, & c'est de quoi je suis bien persuadé sans que vous en juriez. Mais ou je suis bien trompé ou vous vous en reviendrez sans rien faire: vôtre voyage ne fera que hâter les mauvais desseins que cette Nation a contre son Roi, parce qu'elle n'aime pas que les étrangers se donnent la liberté de se mêler de ses affaires. Je lui répondis que peut-être prendroit-elle garde à deux fois à ce qu'elle feroit, parce qu'elle apprehenderoit sans doute que la paix ne se fit avec les Espagnols, tout comme elle venoit de se faire avec les allemans, & que les deux Couronnes ne tombassent après cela sur elle, lorsqu'elle y penseroit le moins. Il me repartit de prendre bien garde à ne leur pas faire cette menace, parceque ce seroit le moyen justement de tout gâter, que cela lui feroit faire un traité avec l'Espagne qui ne vouloit point de paix, qu'elle ne l'avoit déja que trop témoigné en refusant d'entrer dans celui qui avoit été fait à Munster; que ce refus ne procedoit que de ce qu'elle esperoit que nous nous brouillerions bien-tôt nous mêmes dans nôtre Etat; qu'elle n'avoit pas trop de tort de le croire, parce que les esprits étoient disposez en France d'une maniere qu'à la premiere chose qui arriveroit on verroit d'étrangers revolutions; que le Cardinal avoit fait un coup d'étourdi quand il avoit fait arrêter Broussel & ses compagnons; qu'il devoit prevoir ce qui en arriveroit; mais enfin qu'après en avoir fait la faute, il devoit la soutenir au peril de sa vie; que d'avoir fait relâcher ces prisonnniers comme il avoit fait, c'étoit vouloir qu'on lui fit la loi en toutes rencontres; qu'il ne tarderoit guerres à s'en appercevoir, & que quoique l'orage fut appaisé en apparence, il le verroit éclatter bientôt tout de nouveau & plus terrible mille fois qu'auparavant; qu'au reste les Anglois étoient nos voisins de trop près, & avoient de trop bons espions chez nous pour ignorer tous ces mouvemens; que c'étoit ce qui leur donnoit la hardisse de faire le procès à leur Roi, & ce qui le feroit perir miserablement; qu'ainsi si le dessein du Cardinal étoit de le sauver, il lui diroit bien tout ce qu'il avoit à faire, & tout ce que j'avois à faire aussi; que toutes mes instructions ne devoient rouler que sur l'étroite correspondance que je devois entretenir avec Cromwel & avec le Parlement d'Angleterre, parceque si j'entreprenois de vouloir sauver Sa Majesté Britannique, bien loin d'y pouvoir réüssir, je ne ferois que me perdre avec elle; que quand il me parloit ainsi de moi, j'entendois bien apparement ce qu'il vouloit dire par là; que sous mon nom il entendoit tout l'Etat qui étoit presque tout aussi malade que le pouvoit être celui d'Angleterre.
Son raisonnement étoit fort juste, aussi Mr. Le Cardinal m'avoit dit de bouche avant que de me faire partir, de prendre bien garde à tout, quand je serois arrivé en ce Pais là; que si je voiois que tout y fut desesperé pour Sa Maj. Britannique je le laissasse perir comme les autres, puis qu'il ne me serviroit de rien de l'en vouloir garentir; qu'au surplus de quelque maniere que les choses s'y passassent je songeasse bien que l'intérêt du Roi, & celui de l'Etat ne demandoient pas que les esprits s'y réünissent bien qu'ils pussent s'opposer à nos entreprises. Je demeurai deux jours à Sedan où ce Gouverneur me fit fort bonne chere, quoi qu'il ne se mit pas sur le pied de tenir une table delicate, comme faisoient quantité d'autres Gouverneurs. Il songeoit bien plûtôt à faire le bien de sa famille, qui étoit assez nombreuse, pour croire qu'il ne mourroit pas sans heritiers. Je pris congé de lui après ce tems là, & étant descendu à Liege par la Meuse, je passai de là à Cologne où je croiois trouver cet Electeur. J'avois des lettres à lui rendre de la part de son Eminence, mais ne l'y ayant pas trouvé, je fus obligé d'aller à Breuil où il étoit. C'est une maison de plaisance qui appartient à ceux qui jouïssent de cet Electorat. Je m'acquittai de ma commission, qui n'étoit pas bien difficile. Cette lettre ne contenant que des complimens qui étoient pourtant fort interessez, comme avoit coutume d'être tout ce que faisoit ce Ministre. Comme il prevoioit aussi bien que Fabert que sa Fortune n'étoit pas trop assurée, après ce qui étoit arrivé, il tâchoit de se procurer une retraite auprès de cet Electeur, en cas qu'il en eut besoin. Cependant comme il sçavoit que les presens ne servent pas peu à entretenir l'amitié, je lui portai aussi avec ma lettre un portrait de la Vierge, dont le Duc de Savoye avoit fait present à son Emminence.
Je pris congé de lui après avoir demeuré deux jours à sa Cour, qui n'avoit rien de recommandable pour un Prince souverain. Je trouvai même que ses inclinations ne repondoient pas trop à la grandeur de sa naissance. Il demeuroit enfermé tout le jour sans se montrer à personne, & il s'occupoit là de la recherche de la pierre philosophale, du moins si l'on en veut croire ce qui s'en disoit. Cela étoit cause qu'il n'avoit jamais un sol, & tout son revenu s'en alloit en fumée au lieu de vivre comme une personne de sa condition. Ce n'est pas qu'il n'y eut assez à manger à sa table, mais tout y étoit si mal appreté, que quand on sortoit comme je faisois d'un endroit où l'on faut aussi bonne chere que l'on fait en France, on pouvoit dire que l'on y mouroit de faim. Je fus de là à Bruxelles où je pouvois aller seurement, à cause d'un passeport que son Eminence m'avoit envoyé à Breuil. Je n'y vis personne, & n'y ayant fait que coucher, je fus m'embarquer à Ostende où j'appris qu'il y avoit un vaisseau qui passoit en Angleterre. C'étoit un vaisseau armé moitié en guerre, moitié en Marchandise, & nous n'eumes pas fait plus de trois ou quatre lieuës que nous en vîmes paroître un autre qui portoit Pavillon de France. Comme le nôtre portoit celui d'Espagne, ils ne se furent pas plûtôt reconnus, qu'il ne leur en fallut pas davantage pour se preparer de part & d'autre au combat. Ils étoient à peu prés de même force, mais dans un moment cette egalité disparut; nous vîmes avancer un vaisseau qui se hâtoit de venir vers nous comme y ayant grand interêt. Il étoit beaucoup plus prés de celui de France que du nôtre, si bien que celui-ci put discerner plûtôt que nous qui il étoit. Il étoit espagnol & d'abord qu'il le reconnut, il s'enfuit au lieu de venir à nous. Les deux vaisseaux espagnols commencerent ainsi à lui donner la chasse, on le poursuivit même de si prés que je crus qu'il alloit être pris. Cela me fit de la peine & le chagrin que j'en avois paroissant sur mon visage, je ne m'entendis pas seulement accabler d'injures au même tems, mais donner encore un coup de bâton dont je me crus assommé. Je tournai la tête du coté d'où le coup venoit, pour voir qui étoit si hardi que de me traitter de la sorte, je vis que c'etoit le Capitaine du vaisseau, & bien que je ne puisse esperer vraisemblablement de m'en venger, qu'il ne m'en coutât la vie, je ne laissai pas de mettre l'épée à la main pour la lui passer au travers du corps. Rien ne lui fit echaper mon ressentiment que la precaution qu'il eut de me tourner le dos. Sa fuite me l'ayant ainsi dérobé, un Chevalier de Malthe Espagnol, homme d'une des premieres Maisons de toute l'Andalousie qui avoit vu son action, mit l'épée à la main tout aussi tôt, non pour m'aider à tuer celui qui l'avoit faite, mais pour empêcher que quelques uns de ses soldats à qui il avoit dit de me tuer n'exécutassent son commandement. Il me dit de ne rien craindre, & qu'il periroit plutôt que de souffrir que ce brutal m'outrageât davantage.
Le respect qu'on avoit pour lui fit que ces soldats n'oserent poursuivre leur pointe. Les passagers même qui étoient en grande quantité dans le vaisseau se rangerent auprès de nous pour empêcher qu'on ne nous fit insulte. Les matelots qui bandoient tout leur esprit auparavant à joindre le vaisseau François se relacherent alors de leurs soins pour voir ce que cela vouloit dire. Comme c'étoit nôtre vaisseau qui le serroit de plus prés, & que l'autre qui le poursuivoit n'étoit pas trop bon voilier, il se servit de ce relâche pour se tirer de péril & nous le perdimes bientôt de veuë; l'autre vaisseau en ayant fait tout autant, il s'en vint à nous pour savoir à quoy il tenoit que nous ne l'eussions pris. Il nous trouva sous les armes les uns contre les autres, dont il demeura tout surpris. Cependant celui qui m'avoit outragé lui ayant voulu faire sa cause bonne il lui dit qu'il n'étoit qu'un brutal, & qu'il y avoit long-tems ou'il le connoissoit pour tel; qu'il étoit fâché de n'avoir pas le pouvoir de m'en faire justice, mais que puisque j'allois en Angleterre il me donneroit un bon conseil; que je m'en plaignisse à l'Ambassadeur d'Espagne & qu'il le feroit arrêter tout aussi-tôt. Je ne fus point content de cet expédient, que je ne trouvois pas capable de me satisfaire, après l'outrage que j'avois reçû. J'eusse voulu que l'on m'eut permis de lui passer mon épée au travers du corps, ou du moins de lui couper le visage, comme il le meritoit bien; mais enfin voyant que ce seroit inutilement que je m'efforcerois de le faire, & que je n'en aurois jamais la permission, je répondis à celui qui paroissoit si bien intentionné pour moi, que l'Ambassadeur dont il me parloit ne sauroit peut-être ou prendre ce maître brutal, qu'ainsi je n'en aurois aucune satisfaction. Il me repartit qu'il falloit de toute necessité qu'il fut décharger ses Marchandises dans quelque Port d'Angleterre; qu'elles étoient pour le compte de quelques Marchans Anglois, & que ce seroit-là où on l'attraperoit; que cependant il me diroit, pour me consoler toûjours en attendant, qu'il ne pouvoit venir rien de bon d'un homme comme celui-là; qu'il avoit été renegat, & corsaire, & que Sa Majesté Catholique ne l'avoit reçû en grace qu'à la recommandation d'un des principaux de son Conseil; que l'accès qu'il avoit trouvé auprès de lui ne meritoit pas neanmoins qu'il s'en ventât; que ce n'avoit été qu'en lui faisant present d'une esclave qu'il avoit achetée quelque part en Barbarie; que ce Ministre en avoit passé maintenant sa fantaisie, de sorte qu'il ne falloit pas craindre qu'il lui servit davantage de support.
Ce Capitaine, qui étoit aussi honnête que l'autre étoit brutal, ayant fait ainsi tout son possible pour diminuer l'excès de mon ressentiment, il nous fit monter dans son bord, le Chevalier de Malthe & moi, après m'avoir promis qu'il seroit lui-même mon solliciteur auprès de l'Ambassadeur d'Espagne. Il s'en alloit à Londres, & il nous y mena. Nous y arrivâmes pour ainsi dire en moins de rien, le vent qui nous poussoit étant si favorable qu'il ne pouvait gueres l'être davantage. Ce Capitaine me tint parole d'abord qu'il y fut arrivé. Il raconta à l'Ambassadeur tout ce qui m'étoit survenu, & lui en demanda justice en mon nom. Je fus bien embarrassé si je devois l'aller voir, ayant peur que ma visite ne fut pas approuvée de la Cour dans la situation où étoient les affaires des deux Couronnes. Car elles se brouilloient toûjours de plus en plus. Le Cardinal avoit fait arrêter tout nouvellement sur la frontiere un homme qui venoit à Paris pour y porter le Parlement à se déclarer entierement contre ce Ministre. Comme ils y avoient vû beaucoup de disposition, parce qui étoit arrivé, ils se flattoient que pour peu de soin que l'on prit à rattiser le feu qui avoit commencé à paroître, il ne tarderoit gueres à causer un grand embrasement. Cet homme fut fouillé quand on l'arrêta, & on lui trouva sur lui plus de choses qu'il ne lui en falloit pour le perdre. Son Eminence ne voulut pas qu'on fit éclat de cette affaire, de peur que cela ne haussât le coeur aux mal-intentionnez, quand ils se verroient soutenus par une Couronne qui avoit accoutumé de balancer le pouvoir de la nôtre. Cependant comme il ne vouloit pas laisser ce crime impuni, il m'écrivit de lui donner avis quand je serois arrivé à Calais, par où je devois passer en m'en revenant.
L'embarras où j'étois touchant l'Ambassadeur d'Espagne ayant tenu quelque tems mon esprit en suspens, je me deffis à la fin de mes scrupules. Je considerai que la visite que je lui rendrois n'avoit rien qui fut préjudiciable au service du Roi. Je fus donc le voir, & m'ayant parfaitement bien reçû, je ne lui eus pas plûtôt conté mon affaire, que faisant un jugement de moi plus avantageux que je ne devois esperer, il me demanda ce que j'étois venu faire en ce païs là. Il soupçonna tout aussi-tôt, à ce que je reconnus depuis, que j'y étois envoyé de la part de la Cour, tellement que m'observant depuis les pieds jusques à la tête, il me fut aisé de voir qu'il eut voulu être devin pour savoir ce que j'avois dans le coeur. Je lui donnai le change, & afin qu'il ne le put deffier de rien, je lui répondis que j'avois une affaire en France qui m'avoit obligé d'en sortir, que je m'y étois battu contre un de mes parens, & que comme les duels y étoient deffendus, sous de grosses peines, je n'avois point eu de repos, que je ne me fusse vû en lieu de seureté. J'eus beau déguiser ainsi ce que j'étois, je ne pus lui en faire accroire. Il me demanda les tenans & les abboutissans de mon prétendu combat. Je ne m'étois pas préparé à ma menterie, du moins comme il le falloit être pour n'être pas trouvé menteur, de sorte que lui ayant conté la première chose qui me vint dans la pensée, il lui fut facile de savoir que tout cela n'étoit qu'une imposture; parce qu'il avoit des gens sur les lieux qui lui en manderent la vérité. Je trouvai cependant les choses si mal disposées pour réüssir dans ma négociation, que suivant les instructions que j'en avois je ne jugeai pas à propos d'en dire un seul mot; tout au contraire je tâchai de m'insinuer dans la confiance de Cromwel pour qui j'avois une lettre de creance. Comme c'étoit un fin politique il avoit des espions en campagne qui lui rendoient compte de tous ceux qui entroient ou qui sortoient d'Angleterre, pour peu qu'ils parussent gens à y devoir faire attention. Il savoit ainsi ma venue dès le même jour que j'y avois mis pied à terre. Au reste comme il s'étoit écoulé plus d'une semaine depuis ce tems-là, & qu'il n'y avoit point d'apparence que j'eusse tant tardé à le voir, si ce n'est que j'avois quelque chose à examiner auparavant, je lui devins encore plus suspect, que je ne l'étois à l'Ambassadeur. Il n'eut garde de m'en rien témoigner, & me traitant au contraire avec une cordialité capable d'y prendre un bien plus fin que moi, il me dit qu'il se tenoit bien redevable à Mr. le Cardinal des offres de service qu'il vouloit bien lui faire faire; qu'il se donneroit l'honneur de lui recrire, & que comme il ne témoigneroit jamais si-bien dans sa lettre la reconnoissance qu'il avoit de sa bonté comme elle étoit gravée dans son coeur, il me seroit bien obligé de lui vouloir dire de bouche tout ce qu'il tâchoit de m'en faire connoître.
Il accompagna des paroles si obligeantes d'un Diamant qui pouvoit bien valoir deux cent pistoles: il voulut que je le prisse, & je ne voulus pas le refuser, de peur que Mr. le Cardinal ne le trouvât mauvais. Cela m'eut ôté toute sorte de soupçon, supposé que j'en eusse eu auparavant. Cependant comme tout conspiroit à me tromper aussi-bien du côté de l'Ambassadeur, que de celui-là, son Excellence fit arrêter le Capitaine qui m'avoit fait insulte d'abord qu'il sut qu'il étoit arrivé à Gravesende. Il me fit dire en même-tems qu'il m'en feroit bonne & brieve justice, & je n'eus pas de lieu d'en douter effectivement, puis qu'il le fit mettre en prison. Il est vrai qu'il y avoit encore d'autres plaintes contre lui que les miennes qui ne meritoient pas moins qu'il en fut fait un exemple, que ce qu'il avoit fait contre moi. Au reste toutes ces honêtetez m'ayant consolé de ma méchante fortune, au lieu de prendre le paquebot pour me rendre à Calais, comme j'en avois le dessein auparavant, je pris une barque tout exprès entre Douvres & un endroit où il y a deux tours que les mariniers appellent ordinairement les deux soeurs. Je le fis par ordre exprès de Mr. le Cardinal, qui m'avoit recrit non-seulement de le faire, mais encore de débarquer auprès de Boulogne à une baye dont je ne me ressouviens plus du nom. Il me mandoit que j'y trouverois de ses nouvelles, & que je ne manquasse pas à executer de point en point tout ce qu'il me commanderoit.
Je ne pris pas soin de cacher mon depart, parce que je ne croyois point que rien m'y dut obliger; mais à peine fus-je parti de Londres que Cromwel d'un côté & l'Ambassadeur de l'autre mirent des gens en campagne pour m'enlever. Ils croyoient que je dusse prendre la route de Douvres, & ne la point quitter, que je n'y fusse arrivé, mais comme j'avois ordre de m'assurer d'une barque pour me rendre où il m'étoit ordonné, ils me manquerent en chemin. Ils furent quand ils se furent redressez, que j'avois fait marché avec un patron pour me rendre du côté de Boulogne. Ils en chercherent quelque autre chacun de leur côté pour me devancer s'il étoit possible, mais ayant perdu quelque tems avant que d'en rencontrer, j'étois déja en seureté qu'ils étoient encore les uns & les autres à plus de trois lieuës de moi. Comme ces deux barques suivoient la même route que j'avois prise, & qu'elles cherchoient toutes deux la même chose, elles ne se furent pas plûtôt apperçûës l'une & l'autre qu'elles crurent que c'étoit justement ce qu'elles cherchoient. Elles se presserent donc de se joindre, ce qui les en devoit desabuser, pour peu qu'elles y voulussent songer; car si c'eut été moi comme elles pensoient, je n'eusse songé qu'à suivre ma route, sans me mettre en peine de connoître qui me suivoit. Mais comme on ne fait pas toûjours reflexion à toutes choses, principalement quand l'esprit se trouve préoccupé, ces deux barques qui étoient armées toutes deux de Mousquets, ne furent pas plûtôt à portée de se faire une décharge qu'elles se la firent sans se ménager en aucune façon. J'étois encore sur le rivage & même je n'y faisois que d'arriver. Au reste je ne sus ce que cela vouloit dire, & j'en fus quelque tems en peine. Cependant comme le vent étoit bon pour venir en France, & qu'elles avoient fait encore près d'une lieue lorsque cela arriva, j'eus le plaisir de voir ce combat, où je ne croyois pas avoir tant d'interêt que j'en avois, puis qu'il se faisoit uniquement pour l'amour de moi. Après cette decharge il s'en fit encore une autre, devant que de s'aborder; puis en étant venus alors à l'abordage, ils reconnurent quand ils eurent jetté les yeux les uns sur les autres, que ce qu'ils cherchoient n'y étoit pas. Il y avoit eu deux ou trois hommes de tués de chaque côté, & qui plus est un des deux patrons étoit blessé d'un coup tout au travers du corps. Comme ils virent cela, & qu'il ne leur serviroit de rien de se battre davantage, ils firent leur paix, & entrerent tous dans une même barque, après s'être dit que ce qu'ils cherchoient s'étoit sauvé. Car ils voyoient de loin celle qui m'avoit apporté, & quoi qu'ils ne me pussent pas reconnoître d'où ils étoient, ils se douterent bien que c'étoit moi. Le patron qui étoit blessé s'en vint se faire penser où j'étois, & comme il ne me connoissoit pas, & qu'on lui demanda à quelle occasion les gens qu'il avoit avec lui s'étoient battus, il conta ingenuement tout ce qu'il en savoit.
Je fus ravi de l'avoir évité si belle. Comme j'avois trouvé là les ordres dont Mr. le Cardinal me parloit, & que c'étoit pour retourner en mer, je crus que je devois attendre que ces gens s'en fussent éloignez, afin de ne pas tomber entre leurs mains. Les ordres qu'il m'envoyoit étoient de faire embarquer l'homme qui étoit venu pour debaucher le Parlement, & de le voir jetter en mer avant que de m'en revenir, quand nous ferions à quatre ou cinq lieuës de la rade. Comme il ne demandoit que mon témoignage, & que je n'avois nulle part à l'execution je crus que je ne pouvois pas desobeïr. Il avoit envoyé ce pauvre miserable sur les lieux, sans lui signifier un ordre si cruel: on lui avoit fait accroire au contraire qu'on le renvoyoit en son païs. Je ne sais ce qu'il en avoit pensé en chemin, parce que ce n'étoit pas là son plus court; mais enfin quand il fut à une demie lieuë de terre, & qu'on ne craignoit plus qu'il fit retentir l'air de ses lamentations, on ne feignit plus de lui dire sa condamnation Il fut bien surpris à cette nouvelle, & se récria fortement contre l'injustice qu'il pretendoit qu'on lui fit. Elle n'étoit pas trop grande, cependant, & il meritoit bien la mort, puis que le droit des gens n'a jamais permis de faire ce qu'il avoit fait. Il pretendoit bien le contraire néanmoins, & que puis qu'il étoit envoyé par une Puissance on ne le pouvoit traiter ni comme traitre ni comme espion, mais il eut beau reclamer contre son arrêt il lui en fallut passer par-là. Il s'y resolut donc voyant que c'étoit une necessité, & comme ceux qui le conduisoient avoient amené avec eux un aumonier, il le confessa, puis il subit son jugement, avec plus de confiance qu'il ne paroissoit en avoir d'abord.
Je m'en retournai ensuite d'où je venois, & ayant pris la poste à une lieuë de là je passai par Boulogne ou je fus voir Mr. Daumont qui en étoit Gouverneur aussi-bien que de tout le Boulonnois. C'étoit assez que je fusse au Cardinal pour en être bien reçû. C'étoit un homme tout politique, & tout dévoué à la faveur. Il me regala magnifiquement, & après y avoir resté jusques au lendemain après midi, je repris la poste, & arrivai à la Cour qui étoit encore à Paris. La Reine d'Angleterre qui n'avoit point eu depuis long tems des nouvelles du Roi son mari, en étoit extrèmement en peine, & sachant que je revenois de ce païs là, elle m'envoya dire, comme j'avois l'honneur d'en être connu, qu'elle seroit bien aise de me parler. Comme je n'avois rien de bon à lui dire, j'eus d'abord la pensée de faire le malade, pour n'être pas obligé d'y aller, mais considerant que cela ne pouroit pas toûjours durer, & qu'outre cela elle pouroit envoyer quelqu'un chez moi, qui me presseroit si fort de sa part que ce seroit presque la même chose que si j'avois affaire à elle, je me resolus de lui obéïr. J'y fus donc, mais au lieu de lui dire tout ce que je sçavois, je lui deguisai les choses tellement, qu'elle n'en fut pas plus savante. Je lui dis qu'on tenoit le Roi de si court, depuis deux ou trois mois, qu'il étoit impossible d'en pouvoir parler que par presomption; que j'avois veu en ce païs là Milord Montaigu, & quelques autres de ses plus fideles serviteurs, qu'ils en étoient tout aussi en peine qu'elle en pouvoit être, & que ce Milord ayant fait deguiser son neveu pour pouvoir l'aborder plus seurement, il avoit été pris sur le fait & envoyé en prison.
Cette circonstance m'étoit tout à fait avantageuse pour lui faire accroire ce que je lui disois, mais comme cette Princesse avoit de l'Esprit infiniment, elle me fit réponse qu'elle étoit perduë, & que de la maniere que je lui parlois elle voyoit bien que s'étoit fait du Roi son époux. Je tâchai autant que je pus de calmer ses allarmes, mais comme on a souvent un secret pressentiment de son malheur, elle pleura amérement, sans que moi ni personne de tous ceux qui étoient autour d'elle l'en pussent jamais empêcher. Elle n'avoit pas trop grand tort de juger mal de ses affaires, & en effet les Anglois ayant poussé les choses jusques à ce point de felonie que de faire comparoître leur Roi sur la sellete, pour y rendre compte de ses actions, l'on vit ce que l'on n'avoit jamais veu jusques là ni même ce dont on n'avoit jamais ouï parler auparavant, l'on vit dis-je des sujets s'ériger en juges de leur souverain, & le condamner à la mort. Toute l'Europe fut non seulement toute étonnée d'un paricide si odieux; mais en gemit encore étrangement. Cependant personne n'entreprit de le venger, au moins des Puissances Voisines, parce que la plûpart avoient guerre ensemble, & qu'il y en avoit même qui étoient affligées aussi bien que l'Angleterre de guerres civiles. Nous étions malheureusement pour nous dans ce cas, & les barricades de Paris avoient produit ce méchant effet, que tant du côté de la Cour que de celui des Peuples il y avoit toutes les dispositions imaginables à causer un embrasement, qui avoit bien la mine de ne pas s'éteindre si tôt. La Reine Mere étoit au desespoir, de ce qu'on l'avoit forcée, pour ainsi dire, le poignard à la gorge, de rendre la liberté à un homme que le conseil du Roi son fils avoit trouvé assez coupable pour l'en priver. Les Peuples de leur côte qui avoient été appuyés dans leur revolte par le Parlement se tenant tout fiers de l'avoir veu couronner par un succès avantageux au lieu de la punition qui leur en étoit duë, n'en étoient que plus portés à faire éclater quelque nouvelle desobéissance. La Cour n'osoit plus faire d'Edits qu'ils n'y trouvassent à reduire, & comme les nécessitez de l'Etat demandoit qu'on en fit journellement, ou du moins que le Ministre étoit bien aise de le faire accroire, il y eut tous les jours des requêtes presentées au Parlement pour ne pas souffrir qu'on égorgeat ainsi tout le Royaume pour enrichir un homme, dont l'avarice étoit telle qu'il ne seroit jamais content qu'il ne se fut engraissé du sang du Peuple.
L'on designoit assez par là le Cardinal Mazarin dont l'humeur ménagère pour ne pas dire quelque chose de pis, deplaisoit furieusement à tout le monde; mais quand on ne se fut pas assez expliqué pour le faire connoître on le nomma bien-tôt formellement, afin que personne n'en put douter. Le Parlement fut ravi que l'on eut ainsi recours à lui pour servir de Mediateur entre le Roi & son Peuple: plusieurs de cette Compagnie qui avoient bon appetit crurent que cela leur donneroit moyen de faire leurs affaires, mais comme le Cardinal n'étoit pas trop liberal, ils virent bientôt qu'ils auroient beaucoup à décompter, s'ils vouloient faire fonds là dessus. Ceux qui avoient remarqué qu'il falloit s'en faire craindre pour en arracher ce que l'on vouloit changerent alors de batterie, & commencerent à le prendre à partie de tout ce qui donnoit lieu de murmurer. Ils l'accusèrent de faire durer la guerre pour ses intérêts particuliers & comme ils ne le pouvoient prouver à l'égard de celle de Flandres, ils eurent recours à ce qui s'étoit passé en Allemagne entre Servient & ses Collegues, afin que la connoissance que l'on avoit du passé servit de préjugé pour ce qui se passoit presentement. Ils formerent encore bien d'autres accusations contre lui, & comme c'étoit sonner le bouteselle de la guerre civile, le Cardinal resolut de les prevenir. La Reine Mere y étoit toute disposée d'elle même, ainsi la veille des Rois cette Princesse ayant fait sortir de Paris le Roi son fils, à qui le Cardinal donnoit déjà d'étranges impressions de cette Ville, elle se retira à St Germain en Laye, Chateau scitué sur la croupe d'une montagne qui est arrosée au pied, de la riviere de Seine. On ne parla plus là que d'assieger ces seditieux, & Mr. le Prince qui ne trouvoit rien d'impossible le promit à la Reine, ou du moins de les bloquer, bien qu'il n'eut pas plus de dix à douze mille hommes pour le seconder dans une si grande entreprise.
Le Parlement eut été bien étonnné quand il apprit ce dessein, si ce n'est qu'il avoit préveu la chose de longue main. Cependant comme toute sa prévoyance n'avoit pas été jusques là que de lui faire faire des provisions pour un si grand Peuple, & même que cela étoit absolument impossible, il crut qu'il feroit bien mieux de rechercher un accommodement que de s'exposer aux reproches qui lui étoient inévitables, s'il etoit cause de leur perte. Quantité de pauvres gens qui alloient extrémement souffrir n'avoient que faire en effet des mouvemens secrets qui les faisoient tous agir: la faim les alloit presser, & l'on n'en pouvoit douter nullement, de la maniere que les choses se passoient déja. Car enfin, comme une si grande populace ne subsiste d'ordinaire qu'au jour la journée, il étoit non seulement tout visible que quand elle viendroit à manquer de pain, elle l'en accuseroit tout aussi-tôt; mais qu'elle l'en rendroit peut-être encore responsable. Ce furent ces reflexions qui obligerent cette Compagnie de ne pas pousser les choses si loin que quelques uns de ses membres eussent bien voulu. D'ailleurs les plus sages étoient bien aises de se disculper de quantité de choses, dont on les accusoit. Les plus éclairés vouloient qu'il entrât plus de brigues & d'ambition dans toutes leurs assemblées que de zele pour le bien public; ainsi ils deputerent quelques uns d'entr'eux à St. Germain, offrant de se ranger dans le devoir, à de certaines conditions, qui montroient encore néanmoins que s'ils ne vouloient pas être les Maîtres tout à fait, du moins songeoient-ils à tirer au bâton avec celui qui le devoit-étre. Cela deplut à la Reine Mere qui avoit été avertie dés avant leur depart de Paris des propositions qu'ils avoient à lui faire. Ainsi les ayant renvoyés sans les vouloir écouter, le Parlement s'en trouva tellement scandalisé, qu'il donna un arrêt contre le Cardinal. Il y fut déclaré ennemi de l'Etat & en cette qualité indigne de remplir la place qu'il occupoit. Ce corps donna ordre en même tems à ce que la Ville fut gardée, & comme cela ne se pouvoit faire sans avoir des troupes, il ordonna quelques nouvelles levées tant de Cavalerie que d'Infanterie.
Mr. de Longueville qui ne faisoit que d'arriver de Munster où il étoit à la tête de nos Plenipotentiaires, plûtôt à cause de sa qualité que de son merite, au lieu de se montrer reconnoissant de la grace que la Cour lui avoit faite de le choisir par preference à un autre pour un poste si considerable, fut le premier à se declarer contr'elle. Il quitta St. Germain où il avoit d'abord suivi le Roi, pour venir offrir ses services au Parlement. Cette Compagnie les accepta de bon coeur, & sa desobéïssance ayant été suivie de celle de quelques autres grands, il pretendoit, comme il avoit le rang au dessus d'eux à la Cour, que les offres de service qu'ils avoient faites pareillement à cette Compagnie ne lui pouroit préjudicier pour la qualité de Généralissime de ses armées, quand il fut obligé de la ceder à un autre qui étoit encore plus grand que lui. Le Prince de Conti ou tenté de changer sa crosse contre une épée, car il étoit Abbé de St. Denis, ou envoyé peut-être par le Prince de Condé son Frere pour avoir encore par son moyen quelque credit dans le Parlement qu'il alloit perdre en se declarant contre lui, vint aussi à Paris dans le même dessein qu'y étoit venu le Duc de Longueville. Il mit d'accord par là quelques Ducs & quelques autres personnes de qualité qui ne vouloient pas demeurer d'accord d'obéïr au Duc de Longueville. Ils pretendoient voir auparavant un brevet dont sa Maison se ventoit de devoir aller immediatement après les Princes du sang. Ils ne croyoient pas cette pretention si bien établie qu'ils ne songeassent à la disputer, sur tout ne voyant pas qu'il en joüit à la Cour où l'on voyoit tous les jours les Princes de la Maison de Savoye & de Lorraine lui disputer le pas. Or les Ducs soutenoient qu'ils ne le cedoient point à ceux là, & que par consequent, ils ne devoient point aussi le lui ceder. Mais si c'étoient là leurs pretentions le Maréchal de la Motthe Houdancour qui étoit mécontent du Cardinal, & qui dans le dessein de s'en venger, parce qu'il l'avoit fait mettre en prison, d'où il ne faisoit que de sortir, étoit venu offrir pareillement sa tête & son épée au Parlement, en avoit une contr'eux qui paroissoit beaucoup mieux fondée que la leur. Il pretendoit que leur qualité de Duc n'entroit point en concurrence avec la sienne, quand il s'agissoit du commandement d'une Armée, & que les Maréchaux de France étoient de cent piques au dessus deux à cet égard. Enfin toutes ces differentes pretentions eussent peut-être causé encore une autre guerre que celle qui étoit prête de s'allumer, quand le Prince de Conti les mit tous d'accord par son arrivée. Ceux qui disputoient ce commandement au Duc de Longueville n'oserent disputer à sa qualité de Prince du sang ce qu'ils étoient prêts de soutenir contre l'autre, à la pointe de l'épée; ainsi tout ce différent s'étant terminé par là Mr. le Cardinal me dit de me préparer à retourner en Angleterre. Je pris la liberté de lui répresenter que j'y étois suspect à Cromwel, qui y avoit bien encore accru sa Puissance, depuis la mort funeste de Charles Premier. Cet homme qui étoit un des plus grands Politiques qu'il y ait eu depuis long tems dans l'Europe, après avoir reconnu par l'experience qu'il en avoit faite en plusieurs rencontres, que les Anglois étoient gens à tout entreprendre pour maintenir leur liberté, leur avoit fait abolir la qualité de Roi, sous laquelle ils avoient toûjours vécu, pour s'ériger en Republique. Il les avoit leurés par là d'une maniere que peu s'en falloit qu'ils ne baisassent les pas par où il passoit, & qu'ils ne coupassent ses habits en piéces pour en faire autant de Reliques. Jamais on n'a veu en effet une si grande amitié pour un homme que ces Peuples en eurent pour lui au commmencement. Il fit bien d'avantage encore en leur faveur. Comme le commun Peuple après s'être délivré de la Puissance Royale, regardoit encore une espece d'esclavage l'authorité que la Chambre Haute avoit dans le Parlement, il la supprima tout de même qu'il avoit déjà fait la Royauté. Il est impossible de dire les benedictions qu'il en eut de la populace, elle en fit des feux de joye pendant plusieurs jours, & en ayant receu des acclamations tout autant de fois qu'il se montroit en public, son Eminence ne fut pas plûtôt qu'il avoit fait ce coup là, qu'il le jugea capable de faire doresenavant tout ce qu'il voudroit entreprendre.