Mr. D'ARTAGNAN, (continued 5)
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Quelques jours avant la mort du Roi Mellos, après avoir fait mine pendant quelque-tems de vouloir entrer en France par la Somme, marcha tout d'un coup du côté de la Champagne où il mit le Siege devant la Ville de Rocroy. Cette Ville qui en est comme le boulevart du côté que les Païs-Bas confinent avec elle, est scituée avantageusement. Elle a une grande quantité de bois d'un côté qui en rendent les approches extrémement difficiles, de l'autre un Marais qui la rendroit imprenable s'il regnoit tout allantour. Avec une situation si avantageuse c'eut été dequoi faire échouer le dessein de Mellos, si elle eut été munie suffisament de toutes choses, & que ses fortifications eussent été en bon état; Mais, soit que le Cardinal de Richelieu eut crû avant que de mourir que les Espagnols n'étoient pas en état d'entreprendre un siege de cette conséquence, ou que les affaires qu'il leur avoit faites en Portugal, en Catalogne & dans l'Arthois leur feroient employer leurs forces de ce côté-là plûtôt que d'un autre, il avoit assez negligé d'y pourvoir. Le Roi defunt n'en avoit pas eu plus de soin après sa mort; ainsi quand Mellos arriva devant il y avoit un des dehors qui étoit presque éboulé, & si peu de Garnison pour les défendre qu'elle perdit courage à son approche.
Le Duc d'Anguien dont on s'étoit bien apperçû de la valeur dans deux ou trois Campagnes qu'il avoit faites auparavant en qualité de volontaire, conclut d'abord à la secourir promptement. Le Marêchal de l'Hospital s'y opposa, sous pretexte des difficultez qui s'y presentoient, mais en effet parce qu'il avoit des ordres secrets d'empêcher qu'on ne hazardât une bataille. La Reine mere qui les lui avoit envoyez avoit consideré qu'on ne pouvoit la perdre sans ouvrir tout le Royaume aux ennemis, & peut-être sans renverser tous les projets qu'elle feroit à cause de sa fortune presente, qui lui promettoit plus de bonheur que par le passé. Le Duc ne fut point content de tout ce que ce Marêchal lui pouvoit remontrer pour lui faire approuver sa retenuë: son courage lui faisoit voir de la facilité dans les plus grandes difficultez, & il aimoit mieux l'en croire que tout le reste; ainsi ayant commandé à Gassion de marcher par les bois avec quelque Cavallerie qui porteroit des fantassins en croupe, pour voir s'il ne les pouroit point jetter dans la Ville, il le suivit lui-même comme pour l'appuyer seulement. Gassion qui croyoit mériter du moins avec autant de justice le Baton de Marêchal de France que l'Hospital qui l'avoit obtenu sur la fin de la vie du feu Roi, connut bien le dessein du Duc, soit qu'il lui en eut fait confidence, comme l'apparence n'en sauroit donner d'autre pensée, ou qu'il le pénétrât de lui-même: ainsi regardant cette occasion comme une chose qui lui pouvoit procurer cet honneur, sans lui pouvoir faire jamais de peine, puis qu'il n'agissoit que par les ordres de son general il couvrit si-bien sa marche qu'il passa tout au travers du quartier des Italiens que Mellos avoit avec lui, sans être obligé de rendre qu'un médiocre combat. La plûpart des fantassins qu'il avoit entrerent dans la place, & ce secours l'ayant un peu rassurée, Gassion envoya dire au Duc ce qu'il venoit d'executer selon qu'il le lui avoit ordonné lors qu'il l'avoit fait partir.
Le Duc qui après avoir levé en marchant tout ce qu'il avoit pû des Garnisons qui étoient sur son passage, avoit rendu son armée forte de vingt-un à vingt-deux mille hommes, en sorte que celle de Mellos n'étoit plus superieure à la sienne que de quatre mille tout au plus, le Duc, dis-je, qui étoit resolu plus que jamais de combattre, lui manda que s'il pouvoit se maintenir dans une petite plaine qui est entre les bois & la place, il le verroit bientôt accourir à son secours. Gassion ne pût executer cet ordre, parce que bien qu'il eut des défilez qu'il pouvoit mettre devant lui, il apprehenda d'être obligé à la fin de succomber sous le nombre; ainsi étant revenu au devant du Duc, il lui fit rapport de tout ce qu'il avoit reconnu devant la place. Ces nouvelles ne firent qu'augmenter l'ardeur que ce general avoit de combattre. Il lui donna un plus grand nombre de troupes qu'il n'en avoit pour retourner dans la plaine, & Mellos n'ayant pas eu la précaution d'en faire garder les défilez, soit qu'il méprisât la jeunesse du Duc ou qu'il ne fit guéres de cas de son armée, qu'il ne consideroit que comme des troupes ramassées & par conséquent peu capables de se mesurer avec les siennes qui étoient l'élite de tout ce que l'Espagne avoit de meilleur, Gassion y rentra sans y trouver aucun obstacle.
Mellos n'avoit peut-être pas trop crû jusques-là que le Duc ôsât se presenter devant lui. Il savoit qu'il lui étoit inferieur non-seulement en nombre, mais encore dans la valeur de ses troupes, du moins à ce qu'il pensoit; Mais voyant qu'il devoit changer maintenant de sentiment il eut été faché sans doute de ne pas avoir mieux pris qu'il n'avoit fait ses précautions, si ce n'est qu'il se flattât en même tems que cela n'arrivoit que pour lui faire acquerir plus de gloire. Ainsi sans vouloir attendre le secours qui lui venoit d'Allemagne & qui marchoit pour se joindre à lui, il quitta ses lignes où il ne laissa que des gens suffisamment pour les garder, & fut à la rencontre du Duc d'Anguien. Gassion s'étoit déja emparé d'une hauteur qui lui étoit favorable pour le combat, & les deux armées s'étant avancées en presence l'une de l'autre qu'il étoit déja presque nuit, rien ne retarda le combat, que parce que de part & d'autre ils étoient bien aises d'avoir le jour pour témoin de leurs actions. Mais la nuit ne fut pas plûtôt passée que les deux armées en vinrent aux mains dès la pointe du jour. Le Combat fut étrangement opiniatré de part & d'autre; mais enfin le Duc ayant fait des actions prodigieuses de conduite & de valeur, & ayant été parfaitement bien secondé par toutes les troupes, principalement par Gassion, la victoire se declara tellement pour lui qu'il y avoit long-tems qu'il ne s'en étoit remporté une pareille. Toute l'infanterie ennemie fut taillée en piece, & le Comte de Fontaine ayant été tué à la tête en donnant ses ordres d'une litiére où il étoit, à cause qu'il étoit tellement mangé de goûtes qu'il ne pouvoit se tenir à cheval il n'y eut plus rien qui fit resistance. Ce grand évenement n'arriva pas néanmoins sans qu'il en coutât beaucoup de sang aux nôtres, le Comte se défendit en lion, & il falut du canon pour rompre un Bataillon quarré au milieu duquel il avoit paru si intrepide qu'on eut dit qu'il se croyoit au milieu d'une citadelle. Un grand nombre de drapeaux & d'étendarts servirent encore de trophée à la gloire du Duc avec quantité de pieces de canon qu'il avoit prises dans le combat.
Comme nous ne sommes plus du tems des Romains, qui punissoient de mort ceux qui osoient donner bataille contre leurs ordres, quelque heureux succès qu'elle pût avoir, la Reine mere oublia en faveur de sa victoire la hardiesse qu'il avoit euë de combattre nonobstant que le Marêchal lui eut dit à la fin de sa part, le voyant résolu de le faire, que ce n'étoit pas là son dessein. Cette victoire qui arriva cinq jours après la mort du Roi, ne pouvoit aussi venir plus à propos pour faire évanouïr quantité de brigues qui s'élevoient contre l'autorité naissante de la nouvelle Regente, principalement quand ceux qui croyoient avoir le plus de part dans ses bonnes graces s'en virent éloignez. L'Evêque de Beauvais en fut du nombre, le service qu'il avoit rendu à la Reine Mere lui faisant croire qu'elle ne le pouvoit bien reconnoître qu'en lui donnant la place de premier Ministre, il y aspira si ouvertement qu'il ne fit point de difficulté de lui en parler lui-même. La Reine Mere tâcha, sans être obligée de lui dire qu'il n'en étoit pas capable, de lui faire sentir qu'il seroit plus heureux mille fois de demeurer en l'état où il étoit que de chercher à s'élever davantage par un poste tout rempli d'épines & de traverses. Mais il ne voulut pas l'entendre à demi mot, si-bien que fâché de ne pas trouver en elle toute la reconnoissance qu'il esperoit, il se fit chasser à la fin de la Cour, pour avoir osé faire paroître le mécontentement qu'il avoit, de ce que cette Princesse eut jetté les yeux sur un autre que lui pour lui faire remplir cette place.
Ce fut sur le Cardinal Mazarin que la Reine fit tomber son choix, & il ne fut pas plûtôt parvenu à cette dignité qu'il fit tout ce qu'il pût pour ruïner Chavigny. Il lui fit ôter sa charge de Secretaire d'Etat, sous pretexte que le Cardinal de Richelieu ne l'en avoit revétu qu'après l'avoir ôtée assez injustement au Comte de Brienne. Il fut bien aise ainsi de couvrir, sous ombre de justice, la haine qu'il lui portoit; mais comme il ne cessa point de le persecuter depuis, & même que cette persecution dura jusques à sa mort, on ne fut pas long-tems à reconnoître au travers de tous ses deguisemens le principe qui le faisoit agir. Cette aversion procedoit de ce qu'il ressembloit à beaucoup de gens qui sont bien aises quand ils sont dans le besoin, de trouver qui les assistent; mais qui ne peuvent plus souffrir leur vûë du moment qu'au lieu de la necessité où ils étoient, ils se voient dans l'opulence. Mazarin à son avenement à la Cour y étoit venu si miserable qu'il avoit eu besoin que quelqu'un lui fournit ses necessitez. Il n'avoit eu d'abord qu'une pension fort modique, & qui n'étant pas suffisante pour le faire subsister, il avoit été trop heureux que Mr. de Chavigny, qui le connoissoit pour s'être servi de lui dans les affaires d'Italie, lui eut donné une chambre chez lui & la table de ses commis. Au reste comme il se voyoit élevé maintenant à un poste qui lui faisoit honte de son premier état, il étoit bien aise de n'en pas avoir à tous momens devant les yeux un témoin d'autant plus incommode, qu'il se figuroit qu'il ne lui jettoit pas un regard que ce ne fut pour lui reprocher ce qu'il avoit fait pour lui.
Le choix que la Reine avoit fait de son Eminence pour premier Ministre, ne déplut pas au Duc d'Orleans ni au Prince de Condé, avec qui Sa Majesté étoit résolu de bien vivre pour ne leur pas donner sujet de troubler le commencement heureux du régne de son fils. Le Cardinal la confirma dans cette resolution, & il s'y conforma lui-même de peur de se les attirer tous deux à dos. Il sçavoit que quantité de gens, jaloux de sa fortune, commençoient à murmurer de ce que la Reine mere lui avoit fait cet honneur au préjudice de tant de François, comme s'il n'y en eut pas un parmi eux qui fut capable de remplir un poste comme celui-là. Ainsi au lieu de faire paroître d'abord son avarice, & sa vanité, comme il fit depuis, il demeura non-seulement dans un grand respect auprès d'eux, mais il sembla encore n'emprunter tous ses mouvemens que de leurs volontez. Il se contenta cependant durant quelque tems de vivre de ses pensions & de quelques bien-faits que la Reine mere lui faisoit de fois à autre, tellement qu'ils se crurent trop heureux tous deux de ce que cette Princesse eut choisi un homme si raisonnable & qui songeoit plus à remplir son devoir qu'à acquerir des richesses.
La protection que ces deux Princes lui donnerent tant qu'il ne s'éloignât point de ce Principe, n'empêcha pas que d'autres que l'Evêque de Beauvais ne se montrassent jaloux de son élevation. Le Duc de Beaufort à qui la Reine mere avoit témoigné tant de confiance le jour de la mort du Roi, que de lui remettre entre les mains la garde des deux Princes ses enfans, fâché qu'une action qui lui promettoit beaucoup de faveur fut demeurée sans aucune suite, s'unit avec Madame la Duchesse de Chevreuse qui étoit un esprit bien entreprenant. Elle s'étoit fait exiler du vivant du feu Roi, parce que Sa Majesté la soupçonnoit de donner de méchans conseils à la Reine. Elle avoit demeuré pour le moins dix ans à Bruxelles, où on l'accusoit encore d'avoir voulu de concert avec Marie de Medicis veuve de Henri le Grand, qui s'y étoit aussi retirée, tâcher de fois à autre de brouiller l'Etat. Elle en étoit enfin revenuë après la mort de Louïs le Juste, parce que la Reine avoit jugé que n'ayant été exilée qu'à sa consideration, il n'étoit pas juste qu'elle demeurât plus long-tems dans la souffrance. Cette Duchesse qui avoit été bien autrefois avec Sa Majesté avoit esperé d'abord qu'elle ne seroit pas plûtôt de retour auprès d'elle qu'elle auroit grande part au Gouvernement. Son ambition & sa vanité lui faisoient croire que si elle en étoit incapable par son sexe, elle éleveroit toûjours quelqu'un au ministere qui lui seroit si soumis, qu'il n'auroit que le nom de Ministre pendant qu'elle en auroit toute l'authorité. Elle jettoit les yeux pour cela sur Châteauneuf le garde des sceaux, qui avoit été encore bien plus maltraité qu'elle sous le régne du feu Roi. Car si elle avoit été obligée de passer dix ans hors du Royaume, il en avoit passé du moins autant dans le Château d'Angouléme, où il avoit été renfermé. Il n'y avoit eu que la mort du Roi qui lui avoit fait recouvrer la liberté, & elle croyoit que comme il étoit son ami particulier, & capable de remplir un poste comme celui-là, elle ne pouvoit mieux faire que de l'opposer au Cardinal Mazarin.
Ses esperances s'étant trouvé trompées à son arrivée, & la Reine au lieu de répondre à son attente l'ayant reçûë non-seulement avec assez d'indifference, mais encore avec assez de mépris, elle s'unit avec le Duc de Beaufort dont le mécontentement étoit reconnu si generalement de tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui ne crût que le Cardinal ne feroit pas trop mal de prévenir les menaces qu'il ne pouvoit s'empêcher de faire dans son emportement. Car quoi qu'il ne fut pas si fou que de les lui faire à lui-même, comme il avoit si peu de discretion que de ne pas prendre garde devant qui il parloit, c'étoit presque la même chose que si c'eut été en sa presence.
Châteauneuf dont la mère étoit de la Maison de la Chastre voyant qu'il ne tiendroit pas à la Duchesse & au Duc de Beaufort qu'ils ne le fissent premier Ministre, ne voulut pas s'y opposer, quoi qu'il eut lieu de craindre que cela ne le fit remettre en prison; ainsi après avoir surmonté le trouble que cette pensée lui pouvoit apporter, il mit dans cette intrigue Mr. de la Chastre Colonel General des Suisses son proche parent. Celui-ci avoit eu cette charge à la mort du Marquis de Coaislin gendre du Chancelier. Ce Marquis avoit été tué au Siege d'Aire, il y avoit deux ans, & il avoit laissé trois garçons de sa femme, savoir le Duc de Coaislen d'aujourd'hui, l'Evêque d'Orleans & le Chevalier de Coaislin, le Marêchal de Bassompierre avoit possedé cette charge auparavant, & avoit eu bien de la peine à y être reçû, parce que les Suisses pretendoient qu'ils ne devoient avoir qu'un Prince à leur tête, & que n'en ayant jamais eu d'autre, il leur étoit honteux d'avoir maintenant un simple Gentilhomme. Cependant après avoir fait la planche pour lui, ils firent la même chose ensuite, pour Mr. de Coaislin, & pour Mr. de la Chastre, jusques à ce qu'enfin ils sont revenus aujourd'hui sous le commandement de Mr. le Comte de Soissons Prince de la Maison de Savoye qui a épousé une niece du Cardinal Mazarin.
Mr. de la Chastre n'eut point d'autre motif en entrant dans cette intrigue que d'en rendre sa fortune meilleure. Ainsi quoi qu'il ait fait des memoires tout exprès pour insinuer au public qu'il a été bien plus malheureux que coupable, tout ce qu'il y a de vrai c'est qu'il considera uniquement, que Mr. de Châteauneuf n'ayant point d'enfans, & se faisant honneur de son Alliance, il prendroit plaisir de l'élever, s'il se voyoit jamais en état de le pouvoir faire. Cette ligue fut nommée la caballe des importans, & eut un succès bien different de ce qu'esperoient les conjurez. L'on croit que leur dessein étoit de se défaire du Cardinal à quelque prix que ce fut, & de l'assassiner, plûtôt que d'y manquer, mais ce Ministre ayant eu vent de leur complot fit arrêter le Duc de Beaufort & le Comte de la Chastre; le premier fut mis à Vincennes & l'autre à la Bastille. Celui-ci en fut quitte pour la perte de sa charge, où le Marêchal de Bassompierre rentra, en lui rendant l'argent qu'il en avoit donné. L'autre après avoir été trois ou quatre ans en prison s'en sauva heureusement, & s'étant caché pendant quelque tems en Berri, il revint enfin à Paris, quand il vit que cette grande Ville s'étoit revoltée contre le Roi. C'est ce que je dirai en son lieu, & ceci n'est seulement qu'en passant.
La Reine mere se voyant assurée, par la prison de ces deux hommes & par l'exil de la Duchesse de Chevreuse qui passa en même-tems en Espagne, croyant qu'il n'y auroit plus personne d'assez hardi dans le Royaume pour rien entreprendre contre sa volonté, envoya la plus grande partie de nôtre Regiment sur la Frontiere de Lorraine où Mr. le Duc d'Anguien s'étoit acheminé après la bataille de Rocroi. Il y assiegea Thionville, & l'ayant prise par composition il fut ensuite au secours du Marêchal de Guébriant, qui se trouvoit serré de bien près entre deux armées. Il le tira de peril, mais ce Marêchal ayant assiegé Rotwiel, sur la fin de la campagne, il y reçût un coup de fauconneau dont il mourut deux jours après s'être emparé de cette place.
La compagnie dont j'étois ne fut pas du detâchement qui avoit été envoyé au Duc d'Anguien & ainsi me voyant comme inutile à Paris je demandai permission à mon Capitaine de m'en aller en Angleterre avec Mr. le Comte de Harcourt que la Reine envoyoit en ce païs-là, pour moyenner quelque accommodement entre Sa Majesté Britannique & son Parlement. Le Cardinal de Richelieu qui avoit fomenté les desordres qu'il y avoit entr'eux, n'avoit pas prevû qu'ils dussent aller si loin qu'ils avoient été. Ce peuple qui ne se gouverne pas comme les autres, après avoir accusé son Roi de vouloir introduire une authorité absoluë dans son Royaume & d'y changer la Religion, avoit pris les armes contre lui. Il s'étoit déja donné plusieurs batailles là-dessus, & le sang qui y avoit été versé avoit plûtôt aigri les esprits qu'il ne les avoit disposez à entendre à une bonne paix. Le Comte d'Harcourt, auprès de qui je trouvai de la recommandation, me reçût parmi ses Gentilshommes qui étoient en grand nombre. Car comme c'étoit un Prince fameux par quantité de grandes actions, il ne vouloit pas que rien dementit chez les étrangers la réputation qu'il savoit bien s'y être acquise. Nous fumes d'abord trouver le Roi d'Angleterre qui étoit à Exester dont son armée, qu'il avoit mise sous le commandement des Princes Robert & Maurice ses neveux fils de Frederic V. Roi de Bohéme & Electeur de Palatin, s'étoit emparée il n'y avoit que peu de tems. Le Comte de Harcourt trouva ce Prince mou & qui n'avoit aucune résolution, de sorte qu'il avoit déja manqué diverses occasions dont il eut pû se servir pour faire rentrer sous son obeïssance la Vile de Londres qui s'étoit revoltée contre lui. Le Comte d'Harcourt qui étoit aussi entreprenant que ce Roi étoit timide, voulut lui inspirer de la vigueur comme la seule chose qui étoit capable de rétablir son authorité; mais il lui répondit qu'il en parloit bien à son aise, qu'il croyoit apparement que les Anglois ressemblassent aux François, qui ne s'écartoient guéres du respect qu'ils devoient à leur Souverain, & qui quand ils s'en écartoient une fois pouvoient être contraints d'y rentrer par toutes sortes de voyes, quelque rudes & quelque extraordinaires qu'elles pussent être; que cependant il vouloit bien qu'il fût que s'il étoit permis de tenir ainsi le baton levé aux uns c'étoit tout autrement à l'égard des autres; que ce seroit justement le moyen de se perdre; que les Anglois vouloient être ramenez par la douceur, c'est pourquoi il le prioit d'aller faire un Tour à Londres pour essayer d'en faire plus par ses conseils qu'il n'en pouroit jamais faire avec une armée, tout grand Capitaine qu'il étoit.
Le Comte de Harcourt vit bien où le mal le tenoit, & ne croyant pas que ce Prince réüssit jamais tant qu'il en useroit de la sorte, il partit plûtôt pour le contenter que pour aucune esperance de venir about de ce qu'il desiroit. Il y en a beaucoup qui ont prétendu que le Cardinal Mazarin qui se conduisoit sur les Memoires du Cardinal de Richelieu, bien loin de desirer ainsi la paix de ce Royaume avoit ordonné au contraire à ce Prince d'y semer encore la division & le trouble. Pour moi c'est ce que je ne saurois dire au juste, si je le voulois faire ce seroit parler contre ma connoissance. Je crois même que la plûpart de ceux qui en parlent ainsi ne le sont que par conjectures, c'est-à-dire parce que la politique que l'on voit s'observer entre les Puissances est de tirer avantage de tout sans se mettre en peine ni de ce que le sang ni la charité les obligent de faire.
Quoi qu'il en soit le Comte de Harcourt étant arrivé à Londres il y eut de grandes conferences avec le Comte de Bedfort qui étoit le plus grand ennemi que le Roi d'Angleterre eut dans son Parlement. Il en eut aussi quelques-unes avec quelques autres personnes de distinction qu'il eut pû amener à son sentiment sans ce Comte, qui s'opiniatra si fort à vouloir ruïner l'authorité de son Souverain, que le Comte de Harcourt ne se pût empêcher de lui dire d'y prendre bien garde, & que si jamais Sa Majesté Britannique trouvoit moyen de regagner la confiance de ses sujets, il étoit comme impossible qu'il oubliât jamais l'obstacle qu'il y auroit apporté. Bedfort lui répondit avec beaucoup de hardiesse, & peut-être avec assez peu de raison, que quand il lui faisoit cette menace, il égaloit apparement le pouvoir des Rois d'Angleterre avec ceux des Rois de France en ces derniers tems; qu'il y avoit bien à dire de l'un à l'autre, & que les Anglois étoient trop sages pour souffrir jamais que leur Souverain se vengeât directement ou indirectement d'une personne qui se seroit attiré sa haine, pour avoir embrassé, comme il faisoit, leurs intérêts; que leur Nation avoit des loix sur lesquelles il faloit que leurs Princes se conformassent, à moins que de la voir tout aussi-tôt se declarer contr'eux; que c'est ce qui étoit toûjours arrivé toutes fois & quantes qu'ils avoient voulu entreprendre quelque chose au delà de leur pouvoir, & ce qui arriveroit encore à l'avenir, parce qu'il n'y avoit pas un Anglois qui ne sut que c'étoit en cela que dependoit leur liberté & leur repos.
Tout ce que je viens de dire se sût tout aussi-tôt dans la Ville, quoi que cela se fut passé tête à tête & secretement. Je crois que ce fut le Comte de Bedfort qui prit plaisir de le divulger, afin de faire voir au Peuple qu'il étoit toûjours le même, & que rien n'étoit capable de le fléchir. Cependant ce qui se disoit des ménaces que le Comte de Harcourt lui avoit faites, si néanmoins on peut appeller de ce nom-là ce qu'il lui avoit dit, le rendit odieux au Peuple, les Anglois ne firent non plus d'état de lui que si c'eut été un simple particulier. Il passoit tous les jours dans les ruës sans qu'on lui donnât le moindre coup de chapeau. Un Cocher même d'un Carosse de place, comme il y en a quantité en ce païs-là, s'étant rencontré avec le sien, eut l'insolence de vouloir passer devant lui. Je ne sais à quoi il tint que ses valets de pied ne le tuassent sur le Champ, aussi crois-je aisément qu'ils n'y eussent pas manqué, si ce Prince qui avoit peur de commettre legerement son authorité, en armant une vile populace contre lui, ne leur eut commandé de s'abstenir d'aucune voye de fait. Soucariere, qui étoit batard du Duc de Bellegarde grand Ecuyer de France, se trouvant alors dans son Carosse avec lui, mit pied à terre, comme il vit qu'il s'assembloit déja beaucoup de peuple, & que peut-être en arriveroit-il quelque accident. Il n'en connoissoit les maniéres d'agir, parce qu'il avoit fait déja plusieurs voyages en ce païs-là qui ne lui avoient pas été infructueux; car il y avoit gaigné des sommes immenses à la Paulme, & la Cour n'avoit pas été fâchée qu'il fut à la suite du Comte, parce que comme il y étoit connu de tout ce qu'il y avoit de grands Seigneurs, elle esperoit qu'il ne lui seroit pas inutile dans ses Negociations.
Soucariere qui parloit Anglois parla au Cocher, & ne lui auroit peut-être parlé qu'inutilement, si ce n'est qu'un nommé Smit avec qui il joüoit tous les jours, se trouva par hazard dans le Carosse que menoit cet insolent. Il fit semblant de se reveiller comme d'un profond sommeil, ou plûtôt comme s'il eut été assoupi par le vin, afin de se mettre à couvert de la faute qu'on lui eut imputée, d'avoir gardé le silence dans une occasion où il avoit tant de sujet de le rompre. Il sortit alors du Carosse, & après avoir embrassé Soucariere, il fut le premier à menacer son Cocher que s'il ne se montroit plus sage ce seroit à lui qu'il auroit à faire. Sa voix fit plus d'effet que le caractere du Comte, qui à la dignité d'Ambassadeur joignoit encore celle de Prince, qui n'est guéres moins recommandable chez toutes les Nations. Le Comte de Harcourt fut fort loué de sa moderation, & le Parlement ayant ouï parler de ce qui lui étoit arrivé fit mettre le Cocher à Nieugatte, prison où l'on met les malfaiteurs. Il fit mine même de le vouloir punir, mais le Comte de Harcourt ayant demandé sa grace, il en fut quitte pour quelques jours de captivité.
Le Roi d'Angleterre attendoit toûjours la réponse du Comte d'Harcourt, & soit qu'il esperât qu'elle lui seroit favorable, ou qu'il ne voulut répandre le sang de ses sujets qu'à l'extremité, il avoit differé de combattre le Comte d'Essex qui commandoit l'armée du Parlement; mais enfin le Comte de Harcourt lui ayant mandé que bien loin qu'il dut s'attendre à les voir ainsi rentrer dans le devoir, il devoit conter qu'ils ne le feroient jamais que par force, il lui fit sentir si-bien la necessité où il étoit de ne les pas ménager d'avantage que Sa Majesté Britannique résolut de donner un nouveau combat. Le bruit en étant parvenu jusques à Londres nous demandâmes permission au Comte de Harcourt, tous tant que nous étions de Gentilshommes auprès de lui, de nous en aller dans l'armée de Sa Majesté Britannique. Il nous le donna secrettement, parce que s'il l'eut fait d'une autre maniére, il eut eu peur de contrevenir par-là à ce que son caractere demandoit. Nous partîmes donc les uns après les autres, & par differens chemins, comme si la route que nous voulions prendre eut été toute opposée l'une à l'autre, mais nous étant bien-tôt rassemblées nous fîmes un petit escadron, sans être obligez de recevoir parmi nous d'autres personnes que celles qui étoient venuës à la suite de cet Ambassadeur. Nous fumes offrir nôtre service au Roi qui n'étoit qu'à deux lieuës de son armée. Il nous reçût parfaitement bien, & nous donna des lettres pour ses Generaux. Nous n'étions pas encore arrivez auprès d'eux que le Parlement fut averti de ce qui se passoit. Il en fit de grandes plaintes au Comte de Harcourt, lui disant que s'il lui arrivoit quelque chose, qui fut contraire au droit des gens, il n'eut qu'à s'en prendre à lui-même; que c'étoit lui qui y contrevenoit le premier, & qui donnoit lieu par-là qu'on lui manquât de respect, sans qu'on y pût mettre remede.
Ce discours qui étoit une espece de menace n'étonna pas ce Prince, quoi qu'il eut tout à apprehender de l'esprit inquiet de ces Peuples. Il répondit à ceux qui le lui tenoient, que ceux dont ils faisoient des plaintes n'étant ses Domestiques que par accident, c'est-à-dire, que parce qu'ils avoient voulu voir le païs & l'accompagner dans son Ambassade, ils ne lui avoient pas demandé permission de faire ce qu'ils avoient fait; que la Noblesse Françoise avoit cela de propre, que quand elle avoit une bataille elle n'y courait pas seulement, mais encore qu'elle y voloit; que s'ils en avoient pris son avis, ils se fussent bien donné de garde de le faire; mais que de jeunes gens comme nous étions tous la plûpart ne faisoient pas toûjours reflexion à ce qu'ils devoient faire. Ces raisons ne contenterent pas le Parlement. Il donna des ordres rigoureux contre nous, & écrivit même au Comte d'Essex que si nous pouvions tomber par hazard entre ses mains, il nous traitât le plus rigoureusement qu'il lui seroit possible. Le Comte d'Essex qui ne cherchoit qu'à lui plaire, mit un parti en campagne pour nous joindre devant que nous nous pussions rendre à l'armée de l'endroit où nous avions été trouver le Roi, mais ce parti en ayant rencontré un autre des troupes de Sa Majesté l'attaqua, parce qu'il se voyoit plus fort que lui. Il croyoit qu'après en avoir eu la victoire, il lui seroit facile de poser son embuscade & de nous surprendre sur nôtre passage: en effet il avoit déja beaucoup d'avantage sur ses ennemis, quand par malheur pour lui nous arrivâmes à la vûë du lieu où se rendoit le combat. Nous y courûmes aussi-tôt pour donner secours à ceux que nous voyons combattre pour Sa Majesté Britannique. Il nous fut facile de les reconnoître & de reconnoître les autres pareillement au differentes marques qu'ils avoient mis sur leur chapeau. Ainsi ayant pris ceux-ci par derriere nous les tuâmes tous à la reserve de cinq ou six qui se trouverent si-bien montez qu'il nous fut impossible jamais de les attraper. Ils se sauverent dans leur armée, où ayant conté à leur General comment sans nôtre arrivée, ils étoient sur le point de défaire plus de deux cent cinquante chevaux de l'armée du Roi, ils nous firent si noirs par là auprès de lui, qu'il résolut s'il nous pouvoit prendre de ne nous faire aucun quartier.
Ce qui l'animoit encore d'avantage contre nous c'est qu'il se voyoit à la veille d'une bataille, & que venant de perdre trois cent chevaux comme il y en avoit bien autant à l'égard de ceux que nous venions de passer au fil de l'épée, ils lui pouvoient faire faute dans une occasion comme celle là. Nous apprîmes dès le lendemain par le Prince Robert, à qui ses espions l'avoient rapporté, que cette rencontre le mettoit non-seulement en grande colere; mais encore que pour s'en venger il avoit consigné à l'ordre, que le jour de la bataille on eut à ne nous donner aucun quartier. Il commanda même deux escadrons qui étoient les troupes de son armée en qui il avoit le plus de confiance, de s'attacher à nous particuliérement, sans se mettre en peine des autres. Il leur dit que nous voudrions faire apparement les avanturiers, & que comme nous nous mettrions à la tête de tout en guise d'enfans perdus, il leur seroit aisé non-seulement de nous reconnoître, mais encore de venir à bout de leur dessein.
Toutes ces circonstances étant venuës à la connoissance du Prince Robert, il voulut nous persuader de nous mêler dans ses escadrons, trois ou quatre dans l'un, autant dans un autre, & ainsi du reste; Quelques-uns y toperent assez, mais un nommé Fondreville, Gentilhomme de Normandie très brave homme, & qui avoit fait plusieurs campagnes sous le Comte de Harcourt, nous ayant representé que nous ne pouvions accepter cette proposition sans nous deshonorer, ou tout du moins sans nous derober la gloire que nous pouvions acquerir dans cette journée, il fit revenir chacun à son sentiment. Nous priâmes donc le Prince Robert de nous laisser faire corps à part, & il ne fut pas trop fâché de nôtre priere, parce qu'il jugea qu'animez comme nous étions, à cause du procedé du Comte d'Essex, nous ne manquerions pas de donner bon exemple à ses troupes, pour peu qu'elles eussent de bonne volonté.
Le mépris que nous témoignions faire de nôtre seureté, parce que nous croyons qu'il y alloit de nôtre gloire, le toucha; ainsi ne voulant pas laisser perir de si braves gens sans nous donner tout le secours qu'il lui seroit possible, il commanda la compagnie de ses gardes, & celle du Prince son Frere pour nous soutenir. C'étoit bien les deux plus belles compagnies que j'eusse vûës jusques-là, & je ne saurois mieux les comparer, qu'à la maison du Roi sur le pied qu'on la mise, depuis que Sa Majesté la purgée des parties honteuses qui la deshonoroient avant la reforme qu'il en a faite. Car pour en dire la vérité il ne doit y avoir pour la garde d'un si grand Prince que des gens de qualité ou des gens de service, tels qu'il y en a presentement. Ce n'étoit pas à des fermiers, comme toutes les compagnies des Gardes du corps & celle des Gendarmes étoient remplies, à avoir entre leurs mains une personne aussi precieuse que celle de Sa Majesté, & bien que je sache que ce n'a peut-être pas été dans cette vûë que cette reforme a été faite, comme je le dirai tantôt, la chose n'en a pas été moins utile. Ce n'est pas là la premiere fois qu'il est arrivé un bien, quoi que l'on eut peut-être une autre vûë: qu'importe quelle qu'elle soit, pourvû que le Prince & l'Etat y trouvent leur compte.
Mais pour en revenir à mon sujet, le combat étant ainsi resolu de la part du Roi, & le Comte d'Essex ne le fuyant pas, parce qu'il se croyoit non-seulement aussi fort que lui, mais qu'il vouloit encore obliger le Parlement, qui parloit de le destituer de son emploi à cause de quelques fautes, qu'il y avoit faites, à le lui continuer, les deux armées s'approcherent l'une de l'autre. Au reste n'y ayant plus qu'un ruisseau qui les séparât, nous demandâmes au Prince Robert de nous laisser prendre la tête de tout, comme le Comte d'Essex s'y étoit bien attendu; mais les Anglois qui font peu d'état de toutes les autres nations en comparaison de la leur, n'ayant garde de souffrir qu'il nous accordât nôtre demande, ce Prince nous fit entendre qu'il l'eut bien voulu, mais qu'il ne lui étoit pas permis de le faire; que tout ce qu'il pouvoit pour nôtre service, si nous étions d'humeur à l'accepter, étoit de nous mêler dans les escadrons qui marcheroient les premiers aux ennemis, que nous eussions à voir si nous voulions nous contenter de ces offres, parce que sans cela tout ce qu'il pouvoit faire étoit de nous placer sur les ailes. Fondreville qui nous avoit déja empêché de recevoir une pareille proposition, nous en empêcha encore; ainsi nous étant mis où il vouloit, le combat se donna, & fut allez opiniatré d'abord, mais les Parlementaires ayant bientôt lâché le pied, la victoire fut si-bien à nous que si le Roi eut voulu faire marcher son armée du côté de Londres, il y a grande apparence que cette Ville se fut soumise à toutes les conditions qu'il lui eut plû d'imposer. Fondreville prit la liberté de lui en témoigner sa pensée, après que Sa Majesté fut venuë joindre le Prince Robert, mais comme elle étoit toûjours remplie non-seulement de timidité, mais encore infatuée de la pensée qu'il ne faloit pas pretendre ramener les Anglois comme on faisoit les autres nations, il fut si facile que d'écouter quelques propositions que le Parlement lui fit faire, à dessein seulement de l'amuser.
Devant que la bataille se donnât, comme nous avions reçû avis du Comte de Harcourt de nous donner bien de garde de le venir retrouver à Londres, parce que le Parlement sans aucune consideration pour lui auroit bien la mine de nous y faire arrêter, nous obtinmes adroitement du Comte d'Essex des Passeports pour nous en retourner dans nôtre païs. Il est vrai que Sa Majesté Britannique s'y employa elle-même. Elle les lui demanda sous le nom de quelques Anglois qui vouloient aller voyager en France avec un gros train, & nous fit passer pour leurs Domestiques. Je ne sais si le Parlement ne fit point semblant de s'aveugler lui-même, de peur de se faire une affaire avec nôtre Roi en nous faisant arrêter; quoi qu'il en soit m'en étant revenu en France sans qu'il m'arrivât aucun accident, non plus qu'à sept ou huit autres François qui passerent la mer avec moi en la compagnie du fils de Milord Pembroc, je fus retrouver mes amis qui me témoignerent que je leur ferois plaisir de leur raconter tout ce que j'avois vû en ce païs-là. Mon Capitaine fut épris aussi du même desir, & trouvant que le compte que je lui en avois rendu étoit assez bien circonstancié, il me mena le lendemain chez la Reine d'Angleterre pour lui conter moi-même tout ce que je lui avoit conté.
Cette Princesse s'étoit réfugiée en France pour éviter les tristes effets qu'elle apprehendoit de la haine des Anglois, qui lui vouloient du mal encore bien autrement qu'au Roi son mari. Ils l'accusoient d'être cause toute seule des nouveautez qu'il avoit voulu introduire dans son Royaume, & sur cette prévention, ils avoient osé lui demander, en lui faisant quelques propositions, de la chasser d'auprès de lui. Sa Majesté Britannique n'en avoit voulu rien faire, comme de raison: mais enfin se voyant dans la suite engagé dans une guerre civile dont il n'étoit pas trop assuré du succès, il avoit jugé à propos de lui faire passer la mer, plûtôt pour mettre sa personne en seureté que pour condescendre à une demande aussi insolente que celle-là. Cette Princesse me reçût fort bien, & me demandant si j'avois vû le Roi son mari, & les Princes ses enfans, elle m'interogea ensuite sur ce que je pensois de ce païs-là. Après que j'eus satisfait à la demande. Je lui répondis sans hesiter, quoi qu'il y eut deux ou trois Anglois avec elle, & même quatre ou cinq Angloises dont la beauté meritoit que j'eusse plus de complaisance, que je trouvois l'Angleterre le plus beau païs du monde, mais habité par de si méchantes gens que je prefererois toûjours toute autre demeure à celle-là, quand même on ne m'en voudroit donner une que parmi les ours; qu'en effet il faloit que ces Peuples fussent encore plus feroces que les bêtes pour faire la guerre à leur Roi, & pour lui avoir demandé de chasser d'auprès de lui une Princesse qui devoit faire leurs delices, pour peu qu'ils eussent de connoissance & de jugement.
Si mon discours fut agréable à cette Princesse qui le prit pour une civilité qu'elle devoit attendre d'un galant homme, il ne le fut guéres à un de ces Anglois, & même peut-être à tous ceux de cette nation qui étoient-là; Quoi qu'il en soit celui-ci qui se nommoit Cox s'en trouvant tout scandalisé, m'envoya dès le lendemain matin un autre Anglois qui me dit de sa part que j'avois tenu des propos si insolents de sa nation, qu'il vouloit me voir l'épée à la main. Je lui eusse répondu volontiers, insolent vous même, puis qu'on ne s'étoit jamais servi d'un pareil mot, en parlant à personne, à moins que ce ne fut parmi les harangeres, ou parmi quelques personnes semblables à celles-là; mais comme il ne parloit pas trop bon François, & qu'il pouvoit l'avoir fait aussi-bien faute d'entendre la veritable signification de ce mot, que dans le dessein de m'offenser, je crûs que j'avois déja assez d'une querelle sur les bras sans m'en attirer encore une seconde. C'est ce qui ne me pouvoit manquer, si je lui faisois connoître qu'on ne me parloit pas de la sorte impunément. Le rendez-vous qu'il me donna fut derriere les Chartreux, où le Plessis Chivrai avoit été tué il n'y avoit que peu de jours, en se battant en duel contre le Marquis de Coeuvres fils aîné du Marêchal d'Estrées. Je lui demandai une heure de tems pour aller chercher un de mes amis pour se battre contre lui, parce qu'il lui devoit servir de second, & comme je sortois de chez moi je trouvai un autre Anglois qui me rendit un billet, où il y avoit un compliment bien different de celui que l'autre m'avoit fait. Voici ce que contenoit ce billet.
J'étois chez la Reine lors que vous avez dit des choses si desobligeantes de ma Nation que je ne doit jamais vous les pardonner: aussi après avoir bien revé comment j'en tirerai vengeance je n'ai point trouvé de meilleur moyen d'en venir à bout, que de vous prier de vous donner la peine de venir chez moi. Celui qui vous rendra la presente vous dira où vous me trouverez, nous verrons là si vous aimeriez mieux, comme vous dites, demeurer avec des ours que de vivre avec des personnes de mon pais.
Jamais homme ne fut si étonné que je le fus à la vûë de ce billet. J'entendis bien ce qu'il vouloit dire, & comme il y avoit plusieurs Angloises lors que j'avois tenu le discours que celle-ci me reprochoit, je fus en peine de deviner de laquelle me pouvoit venir ce message. Cependant comme elles m'avoient paru belles toutes tant qu'elles étoient, je crus que je ne pouvois toûjours tomber que de bout. J'eus donc grand soin de m'informer, où je trouverois celle qui me défioit ainsi au combat, & l'homme qu'elle m'avoit envoyé m'ayant répondu que ce seroit dans l'Hôtel même ou étoit logée la Reine d'Angleterre il ajouta que je n'aurois qu'à demander, Miledi..... & qu'on me feroit parler à elle.
Si j'eusse pû me dispenser honnêtement du combat que j'avois à faire avec l'Anglois je l'eusse fait de bon coeur, maintenant que j'avois une autre affaire sur les bras qui me touchoit de plus près, mais ne le pouvant faire sans y intéresser ma réputation, je m'en fus à l'Hôtel des Mousquetaires pour prendre avec moi celui des trois freres, que je trouverois le premier sous ma main. Je ne trouvai qu'Aramis qui avoit pris medecine, il n'y avoit qu'une heure ou deux, parce qu'il avoit eu quelques accès de fiévre quelques jours auparavant. Athos & Porthos étoient sortis, & lui demandant où ils pouvoient être, à cause que je ne le croyois pas en état de me pouvoir servir, il me répondit qu'il lui étoit impossible de m'en rien apprendre, parce qu'ils ne lui avoient point dit où ils alloient. Cela m'embarassa, dans la crainte que j'eus que tous ceux que j'irois chercher pareillement ne fussent pas aussi chez eux. Aramis s'en aperçût, & devinant tout aussi-tôt ce que je voulois à ses frères, il me dit en prenant son haut de-chausse & en se jettant hors du lit, que pour une medecine de plus ou de moins dans le ventre, il ne laisseroit pas de suppléer à leur défaut. Il ajouta à cela quelques paroles qu'on eut prises pour pure gasconnade, si ce n'est qu'il n'y en avoit jamais à son fait. Il me dit que le plaisir de me servir lui feroit plus de bien que la medecine qu'il avoit pris, & que je n'avois seulement qu'a lui dire où il faloit aller.
Il s'habilloit toûjours en me disant cela, & le trouvant de si bonne volonté, je crus que je ne devois point faire de finesse avec lui. Je lui avouai ingenuement ce qui m'avoit amené là, en même-tems que je m'excusai de recevoir ses offres par l'état où je le trouvois. Je lui dis que si je le prenois au mot, je ne doutois point que cela ne lui fit plaisir, parce que je le connoissois extrémement genereux, mais que sachant aussi le préjudice que cela feroit à sa santé, si je lui faisois prendre l'air, je ne pouvois souffrir qu'il s'exposât comme il vouloit à ce danger. Il ne fit nul cas de mon objection, & ayant achevé de s'habiller, quoi que je m'y opposasse toûjours, nous nous en fumes de compagnie où l'Anglois m'avoit donné rendez-vous. Il n'y étoit pas encore arrivé avec son ami, ce qui me fit de la peine, parce que tout le tems que je passois presentement, sans aller voir celle qui me provoquoit à un autre combat, me sembloit autant de tems perdu pour moi. Les deux Anglois se firent bien encore attendre une demie heure, ce qui fut cause que nous ne savions presque que dire Aramis & moi, mais enfin ayant paru le long des Murs du Luxembourg qui sont hors de la Ville, nous nous en fumes à eux mon ami & moi, tant j'avois d'impatience de terminer nôtre querelle. Aramis sentit quelques tranchées en y allant, & me dit qu'il eut bien voulu s'arrêter s'il eut pû le faire avec honneur, mais que se trouvant presentement en presence de ceux à qui nous devions avoir affaire, il avoit peur qu'ils n'interpretassent en mal une nécessité dont ils ne connoîtroient pas la cause. Je lui répondis qu'il se faisoit là un scrupule bien mal à propos, & qu'il avoit une pensée que nul autre que lui n'auroit jamais, que tous ceux qui le connoissoient savoient qu'il étoit un si brave homme qu'ils ne l'accuseroient jamais de foiblesse; que j'étois d'ailleurs pour rendre compte de l'état où je l'avois trouvé, quand il avoit voulu à toute force s'en venir avec moi, ce qui le justifieroit entierement, quand même on seroit capable de concevoir quelque chose à son desavantage, de ce que la necessité lui imposoit.
Il ne m'en voulut jamais croire, & m'ayant repliqué pour toute raison que ces Anglois ne le connoissoient pas, & que c'étoit à eux qu'il craignoit de ne pas donner bonne opinion de son courage, s'il faisoit ce que je lui conseillois, nous marchâmes toûjours, & arrivâmes ainsi en presence les uns des autres. Nous nous visitâmes tous quatre pour voir s'il n'y auroit point de supercherie à nôtre fait. Car il étoit arrivé, avant que l'on prit cette precaution, que quelques faux braves s'étoient armez des cottes de maille, & qu'ils s'étoient précepitez ensuite sur leurs ennemis, parce qu'ils savoient bien que leur épée ne leur pouvoit faire de mal; quoi qu'il en soit pas un de nous n'étant capable de faire une action comme celle-là, nous ne trouvâmes rien qui ne fut dans les formes. Cependant dans le tems que cela se faisoit, & que celui qui se devoit battre contre Aramis le tâtoit de tous côtez, ses tranchées le presserent tellement qu'il ne fut pas maître de faire tout ce qu'il eut bien voulu; l'effort qu'il faisoit pour se retenir le faisant changer de visage l'Anglois qui étoit fort vain, comme le sont presque tous ceux de sa Nation, soupçonna aussi-tôt qu'il avoit peur, mais il n'en douta plus du tout lors qu'à ce que ses yeux lui en disoient, il se répandit en même-tems une mauvaise odeur qui l'obligea de se boucher le nez. Cependant comme il étoit fort insultant, ce que j'avois assez reconnu à la parole qu'il m'avoit dite, lors qu'il étoit venu chez moi, il dit en même-tems à Aramis qu'il trembloit de bonne heure, & que si pour le tâter seulement de la main, il lui arrivoit ce que l'on sentoit presentement, qu'est-ce que ce seroit lors qu'il le tâteroit avec son épée.
Aramis qui étoit toûjours de moment à autre pressé de plus en plus de ses tranchées, & qui avoit à souffrir d'avantage des peines qu'elles lui faisoient, qu'il n'aprehendoit son épée, prit le parti alors de lâcher la gourmette à son ventre, pour n'en être plus tant incommodé, l'Anglois qui avoit bon nez se recula bien vite de peur d'en être empoisonné, mais quoi que tout son soin fut alors de se le bien boucher avec la main, il fut obligé dans ce moment de quitter cette precaution pour en prendre une autre: Aramis s'en vint à lui l'épée à la main sans le marchander & l'Anglois craignant qu'il n'en fut de lui, comme d'un Marêchal de France que l'on disoit n'aller jamais au combat qu'il ne lui prit la même incommodité, & qui cependant se faisoit craindre plus que nul autre de tous ceux qui avoient affaire à lui, il quitta le soin qui avoit pour en prendre un autre qu'il crût plus necessaire; il songea à se deffendre, mais il le fit si mal qu'à peine Aramis le peut-il joindre, tant il savoit bien lacher le pied. Aramis lui demanda alors par forme de ressentiment qui avoit plus de peur des deux, & si c'étoit-là ce qu'il lui avoit voulu faire accroire, quand il lui avoit dit qu'il le feroit bien trembler autrement qu'il ne faisoit, quand il viendroit à le tâter avec la pointe de son épée. Aramis en disant cela le suivoit toûjours de fort près, & lui donna enfin un bon coup d'épée sans que la precaution qu'il avoit de bien reculer l'en pût garentir. Pour ce qui est de son Camarade il faisoit mieux son devoir avec moi, & se battoit du moins de pied ferme, s'il ne se battoit pas plus heureusement. Je lui avois déja donné deux coups d'épée, un dans le bras l'autre dans la cuisse, & lui ayant fait en même-tems une passe au colet je lui mis la pointe dans le ventre, & l'obligeai de me demander la vie. Il ne s'en fit pas trop presser, tant il avoit de peur que je ne le tuasse. Il me rendit son épée, & le combat qui se faisoit entre nous deux ayant fini par-là, je m'en courus en même-tems à mon ami pour lui aider s'il avoit besoin de mon secours; mais il n'en n'étoit pas necessaire, & il eut bientôt fait la même chose que je venois de faire, si celui contre qui il se battoit eut voulu ne pas reculer si fort devant lui. Cependant quand celui-ci vit que je m'avancois encore pour le combattre, suivant l'usage ordinaire des duels, & qu'au lieu d'un homme à qui il avoit affaire presentement & qui n'étoit encore que trop pour lui, il alloit maintenant en avoir deux sur les bras, il n'attendit pas que je le joignisse pour faire ce que son camarade avoit fait. Il rendit son épée à Aramis & lui demanda pardon de ce qu'il lui avoit pû dire de desobligeant. Aramis le lui pardonna volontiers, & les deux Anglois s'en étant allez en même-tems sans nous redemander leurs armes que nous avions envie de leur rendre, Aramis entra dans une Maison au Fauxbourg St. Jaques, ou pendant qu'il se fit allumer du feu pour changer de linge, il me pria de lui aller acheter une chemise & un calleçon. Je pris l'un & l'autre chez la premiere lingere tels que je les pûs trouver, & l'ayant remené ensuite chez lui, je le quittai tout aussi-tôt pour aller voir ma Miledi.
Je demandai aux gardes qui étoient à la porte de la Reine d'Angleterre ou étoit son appartement. Il y en eut un qui m'enseigna par où je devois monter pour y aller, mais i me dit en même-tems qu'il ne croyoit pas que je lui pusse parler presentement, parce qu'elle alloit monter en Carosse pour aller voir son frere, qui venoit d'être blessé. Cette parole me fit soupçonner à l'heure même qu'il falloit que ce fut l'un des deux contre qui nous avions eu affaire, Aramis & moi. Comme ce garde étoit François & qu'il me paroissoit assez honnête par me dire tout ce qu'il en sauroit, je lui demandai comme feignant d'y prendre grande part, où ce malheur lui étoit arrivé. Il me répondit que ç'avoit été derriere les Chartreux ayant voulu servir de second à un de ses amis qui l'en avoit prié, qu'on en avoit déja parlé à la Reine d'Angleterre, afin qu'elle prit ses mesures à la Cour pour faire punir celui qui l'avoit mis en cet état.
Je n'en voulus pas savoir d'avantage pour me retirer. Je crûs que je ne devois pas me presenter devant ma Miledi, après être cause, comme je l'étois, du malheur de son frere, & que quelque bonté qu'elle eut pour moï, il faloit lui donner le tems du moins de voir ce qui arriveroit de sa blessure. Ainsi je dis au garde que puis qu'elle étoit maintenant si embarrassée j'attendrois un autre fois à la venir voir. Je m'en allai cependant bien chagrin de ce contre-tems, craignant qu'il ne me fit manquer une fortune dont je m'étois fait un grand plaisir, sans savoir néanmoins ce que c'étoit. Le garde me répondit que je ne faisois pas trop mal de prendre ce parti-là, parce que comme elle aimoit fort son frere, elle ne seroit guéres en état de me parler. Je m'en retournai chez moi plus fâché de ce que ce combat là touchoit de si près, que de l'intérêt que le garde m'avoit dit qu'y prenoit la Reine d'Angleterre. Je savois qu'elle ne pouvoit parler contre moi ni contre Aramis, qu'elle ne parlât en même-tems contre les deux Anglois. Ainsi dormant en grand repos de ce côté-là, je n'eus point d'autre inquiétude que celle qui me venoit de l'autre côté.
Trois jours se passerent ainsi sans que j'entendisse parler de ma Miledi, qui avoit toûjours été occupée de son frere dont la blessure avoit paru d'abord beaucoup plus dangereuse qu'elle n'étoit. Mais enfin en étant desabusée heureusement au bout de ce tems-là, j'en reçûs au quatriéme jour une seconde Lettre qui étoit conçûë en ces termes.
Je vois bien qu'au lieu de reconnoître la faute que vous avez faite & de m'en venir demander pardon, vous voulez outrer la matiere en gardant encore une épée dont vous ou vôtre second ne vous seriez pas emparez, aussi facilement que vous avez fait; si au lieu d'avoir affaire à Cox & à mon frere, vous eussiez eu affaire à moi. Renvoyez moi leurs armes, ou plutôt apportez-les moi vous même, sans craindre que je m'en veuille servir contre vous. J'en ai bien de plus dangereuses que celles-là, & qui sont d'une telle nature qu'au lieu de m'en vouloir du mal, quand je daigne les employer à l'égard de quelqu'un, l'on m'en a obligation.
Ce billet me charma comme avoit fait l'autre, & m'estimant déja le plus heureux de tous les hommes, d'avoir fait cette Conquête, je fus trouver Aramis pour le prier de me donner l'épée dont il étoit en possession. Je lui dis que ceux contre qui nous nous étions battus me les avoient fait redemander, par une personne à qui je ne pouvois rien refuser. Il ne s'enquit point qui c'étoit, & je ne le lui eusse pas dit aussi-bien, parce que je me faisois une affaire très serieuse de celle-là. Il me rendit cette épée, & les ayant mises toutes deux sous un manteau dont je me munis tout exprès, je m'en fus de ce pas chez Miledi..... Je me jettai à ses pieds en arrivant, & les lui ayant remises entre les mains, je lui dis que quand elle m'en perceroit elle-même, elle ne feroit que son devoir, puis que j'avois été si malheureux que de lui deplaire; que cependant si elle reservoit à prendre sa vengeance par les autres armes dont elle m'avois menacé, j'avoüois que je ne pouvois mourir d'une plus belle mort. Je disois la verité, ou du moins je la croyois dire en lui parlant de la sorte. Il n'y avoit jamais eu de plus belle personne que celle-là, & quoi qu'il y ait bien du tems que ce que je dis ici m'arriva, j'avouë que je n'y saurois encore penser sans sentir rouvrir mes blessures. D'ailleurs elle n'avoit pas moins d'esprit que de beauté, ce qui fait que les engagemens où l'on entre avec de telles personnes, sont tout autrement de durée que ceux où l'on entre avec les autres.
Mon Angloise me répondit que j'en serois quitte à trop bon marché, si elle faisoit ce que je lui demandois; que ce n'étoit pas avec une épée qu'elle pretendoit m'attaquer; mais avec des armes qui me feroient connoître bientôt ce qu'elle savoit faire. Je lui répondis, voyant qu'elle en parloit si ouvertement, que je n'en étois point en doute, & que sans attendre plus long-tems j'éprouvois déja assez bien le pouvoir que ses yeux avoient sur moi sans en vouloir d'autre experience que celle-là. Elle me repliqua que je n'avois que faire d'en rire, parce que si j'en riois presentement je n'en rierois peut-être pas toûjours. Son enjoüement me plut, & en étant devenu amoureux dès cette premiere visite, je le devins toûjours si fort de plus en plus, que je ne pouvois avoir de contentement que lors que je me trouvois auprès d'elle. Je fis plus d'un jaloux, parce qu'elle témoignoit avoir de la bonté pour moi. Je me laissai encore enflammer d'avantage par-là, & comme c'étoit une fille de qualité & qui me paroissoit avoir tout le mérite qu'une personne sauroit jamais avoir, je ne pûs m'empêcher de lui dire dans l'excès de ma passion, que quoi que je me tinsse très-heureux de lui avoir donné mon coeur, comme je ne pouvois jamais esperer de l'être parfaitement que je ne possedasse le sien, j'allois faire plûtôt l'impossible que de n'en pas venir à bout. Elle me demanda, comme en se moquant de moi, comment je pretendois m'y prendre pour y réüssir. Je lui répondis que ce seroit en tâchant de faire fortune à la guerre, afin de me mettre dans un état à lui pouvoir offrir de l'épouser; que bien que je cherchasse à être heureux en la possedant, je ne pretendois pas acheter mon bonheur aux dépens du sien, que j'aimois mieux ne lui être rien jamais, que de parvenir à mes desseins sans la mettre à son aise, que j'avois l'honneur d'être Gentilhomme, & même d'assez bonne Maison; qu'ainsi comme il ne me manquoit que du bien pour être comme les autres, j'allois travailler de toutes mes forces à en acquerir.
Jusques-là cette fille m'avoit toûjours fait la meilleure mine du monde, & tout autre eut crû aussi-bien que moi, principalement après m'avoir prévenu par deux de ses lettres, qu'il n'eut pas pû être mal dans son esprit, mais je ne lui eus pas plûtôt tenu ce discours que je lui vis changer tout d'un coup de visage. Elle me demanda, avec un air aussi capable de me glacer qu'elle l'avoit été auparavant de me rendre tout de flamme, si je savois bien qui elle étoit pour lui oser parler de la sorte, que si je ne le savois pas elle étoit bien aise de me l'apprendre, qu'elle étoit fille d'un Païr d'Angleterre, & qu'une personne de sa qualité n'étoit pas pour un petit Gentilhomme de Bearn; d'ailleurs qu'elle ne feindroit point de me dire que j'étois d'une nation qui lui étoit si odieuse, que quand même je serois ce que je pretendois devenir, elle ne voudroit pas seulement me regarder, qu'ainsi si elle m'avoit témoigné le contraire, jusques-là, ce n'avoit été que pour me mieux marquer la haine qu'elle avoit pour les François, & pour se venger plus assurément du mépris que j'avois osé faire de sa nation devant la Reine d'Angleterre.
J'avouë que je fus si surpris quand je l'entendis parler de la sorte, que peu s'en fallut que je ne crusse réver. Je lui demandai si ce n'étoit point pour m'éprouver qu'elle disoit tout cela, & lui voulant témoigner qu'en l'état où elle m'avoit mis, il lui étoit inutile, puisqu'elle me possedoit si absolument, & que j'étois bien plus à elle qu'à moi même, elle me répondit avec une barbarie sans exemple, qu'elle s'en réjouïssoit, parce que j'en aurois d'autant plus à souffrir que je serois plus engagé. Je laisse à penser ce qu'une recidive comme celle-là fit d'effet sur moi. Je me jettai à ses pieds pour la prier de ne me pas desesperer, comme elle faisoit, mais joignant le mépris à des parolles aussi cruelles que celle dont elle s'étoit servie, elle me dit qu'un autre à sa place me deffendroit peut-être de la revenir voir, mais que pour elle, elle seroit bien aise que j'y revinsse, afin d'avoir plus d'occasion de se moquer de moi. S'il y eut eu quelque chose capable de me guerir, il ne m'eut fallu sans doute que ces parolles, qui devoient produire non seulement cet effet, mais encore me la faire haïr tout autant que je la pouvois aimer; cependant je l'aimois de bonne foi, & comme l'on ne passe pas si aisément que l'on pense n'y de l'amour à la haine, ni de l'amour à l'indifference, je m'en allai dans un desespoir plus aisé à s'imaginer qu'à décrire. Je ne fus pas plûtôt au logis que je mis la main à la plume. J'écrivis mille choses que je rayai les unes après les autres, parceque je ne les trouvois pas à mon gré. Enfin après avoir fait ce manége je ne sais combien de fois, je me tins aux paroles que voici, par où il me sembloit que j'exprimois mieux ma pensée que par tout le reste.
Il y a plus d'inhumanité à ce que vous faites que si vous me donniez mille coups de poignard l'un après l'autre; vous aviez raison de me menacer que vous vous vengeriez plainement de ce que j'avois dit sans y penser. Vous ne pouviez mieux vous y prendre pour en venir à bout. C'est en cela seulement que je reconnois vôtre bonne foi. Ce qui me desespere c'est que je ne saurois encore vous haïr, bien que vôtre procedé vous dût rendre encore plus haissable à mes yeux que vous ne paroissez aimable aux yeux des autres.
J'envoyai cette lettre à Miledi par un valet que j'entretenois depuis quelque tems aux dépends de mon jeu. Il la trouva dans sa chambre qu'elle n'avoit avec elle qu'une femme de chambre qui avoit grande part à sa confidence. Elle dit à ce garçon qu'elle m'alloit faire réponse; mais voici toute la réponse qu'elle me fit. Elle envoya chercher les filles de la Reine sa maitresse, & leur ayant montré ma lettre, & s'en étant moquée avec elles, vous direz à vôtre maître, dit-elle à ce valet le cas que je fais de ce qu'il m'écrit, vous en avez été temoin vous même, & je ne doute point que sur un si bon témoignage il n'ait tout le lieu possible d'en être content.
Ce fut un surcroit desespoir pour moi que cette réponse. Je me fis conter par trois ou quatre fois par mon valet ce qu'il avoit vû; quoique je n'y dusse pas prendre grand plaisir. Je fis tout ce que je pus pour m'exciter non seulement à la quitter, mais encore à en prendre vengeance. Je trouvois qu'il y avoit de la justice, & que ce qu'elle me faisoit ne pouvant passer que pour un guet à pan, je ne pourois être blâmé de personne de tout ce que je pourois faire contr'elle; mais ces pensées qu'exite d'abord un grand ressentiment, ne pouvant pas subsister long-tems dans une ame touchée comme étoit la mienne elle firent bientôt place à d'autres qui avoient plus de rapport à l'amour dont je me sentois possedé. Je continuai malgré tous les mépris de lui faire ma cour, & elle eut encore la cruauté de le souffrir, parce qu'elle jugea bien que plus je la verrois plus je deviendrois miserable. Je le devins si fort effectivement que tout ce que je pourois dire ici pour l'exprimer n'en approcheroit en aucune façon. Elle prit grand plaisir à me voir en cet état, & me demandant de tems en tems si je croiois toûjours qu'il vallut mieux faire sa demeure avec les ours qu'avec des personnes de sa nation, elle me fit voir par-là que si sa figure étoit bien éloignée de celle de ces bêtes, elle avoit un coeur qui ne leur ressembloit pas trop mal.
Pendant que son procedé étoit ainsi si terrible envers moi, le hazard me procura une chose qui me fit croire que je la pourois faire revenir de son aversion. Son frere qui étoit gueri, il y avoit déja long-tems, de sa blessure, & qui étoit extrémement débauché, étant venu voir des filles de joye qui logeoient assez prés de ma maison, il lui arriva ce qui arrive assez souvent à des gens qui se mettent sur le pied de faire la vie qu'il faisoit. Il y fut insulté par des bretteurs, qui ayant envie de lui prendre ce qu'il avoit lui firent une querelle d'allemand. Il y en eut un qui lui dit qu'il étoit bien hardi de venir voir sa femme & qui mit l'épée à la main contre lui, sans autre compliment. Les camarades de ce breteur dégainerent aussi en même tems en sa faveur, & tout ce que put faire l'Anglois dans une surprise comme la sienne, fut de se jetter dans un cabinet dont il eut le tems de tirer la porte sur lui. Il y avoit par bonheur un anneau en dedans avec un crochet, & s'en étant servi pour se faire un rempart de cette porte, en attendant qu'il lui put venir du secours, il se mit à en implorer par une fenêtre de ce cabinet, qui repondoit sur la rûë.
Je passois heureusement pour lui avec trois ou quatre Gentilshommes Gascons, à qui j'avois donné à déjeuner devant la porte de ce logis. Comme je savois que c'étoit un mauvais lieu, je leur dis en même tems que c'étoit peut-être quelqu'un de nos amis qui étoit dans l'embarras: que s'ils m'en vouloient croire nous y entrerions & tâcherions de l'en tirer. Ils toperent à cette proposition d'abord qu'ils m'eurent entendu parler, & étant tous montez en haut, nous commençames à faire à la porte de la chambre où étoient ces breteurs, ce qu'ils tâchoient de faire à celle du cabinet où étoit l'anglois. Ils s'efforçoient de l'enfoncer & n'eussent guerres tardé à en venir à bout; mais la diversion que nous faisions en sa faveur, lui donnant du relâche, ces assassins, ou ces voleurs, ou peut-être l'un & l'autre, puisque de tels gens étoient capables de tout, accoururent de nôtre côté pour s'enfuir s'ils pouvoient devant que la justice mit la main sur eux. Ainsi ouvrant eux mêmes la porte contre laquelle nous avions déja donné plusieurs coups inutiles; ils ne virent pas plûtôt à nôtre mine que nous n'étions pas des archers, qu'ils nous dirent qu'ils ne pretendoient pas se deffendre contre nous, comme ils eussent pû faire contre un Commissaire, qu'ils nous croyoient assez raisonnables pour vouloir écouter leur raisons, & qu'ils nous prioient de ne nous y pas rendre inexorables.
Nous le voulumes bien, nous ayant deduit ce que je viens de dire, savoir qu'il y en avoit un d'eux qui étoit mari d'une femme que nous voyons devant nos yeux, & qui ne pouvant souffrir qu'un anglois la vint voir, l'avoit poursuivi jusques dans le cabinet, ils conclurent qu'ils ne croioient pas que nous fussions personnes à approuver qu'un étranger vint faire une pareille insulte à un François, jusques dans sa maison. J'avois tant de lieu de haïr les Anglois de la maniere que j'étois traité de Miledi... que j'avoué que je ne fus plus si en colere que je l'étois auparavant contre ces miserables. Nous leur fîmes graces en faveur de leur harangue. Cependant comme nous avions tous trop d'humanité pour permettre qu'ils maltraitassent cet étranger nous le tirâmes de son cabinet, dont il eut bien de la peine à nous ouvrir la porte, tant il étoit saisi de frayeur. Mais enfin s'étant laissé persuader aux assurances que nous lui donnions qu'après être venus à son secours, nous n'étions pas gens à laisser nôtre ouvrage imparfait, il sortit à la fin de sa niche. Il fut bien surpris & bien joyeux tout ensemble, quand il me reconnut, car comme il savoit que j'étois amoureux de sa soeur, & que même il étoit de moitié avec elle de toutes les cruautez qu'elle me faisoit, il jugea tout aussi-tôt qu'à moins que je n'eusse bien changé de sentiment à son égard, je prendrois son parti avec la même chaleur que je pourois faire le mien propre.
Je lui en donnai parolle effectivement, d'abord que j'eus jetté les yeux sur lui, & que je l'eus reconnu. Je lui dis aussi-tôt, en lui presentant la main en signe d'amitié, quoi Milord vous qui avez de si belle poullettes chez vous, venez vous donc faire l'amour à de vieilles bêtes épaulées pareilles à celles que je vois ici. Car j'en voiois deux devant moi qui n'étoient ni belles ni jeunes; & qui même quand elles eussent eu ces deux qualitez n'en eussent été guerres plus considerables dans mon esprit au villain metier qu'elles faisoient. J'avois raison de faire ce reproche au Milord, parce qu'effectivement la Reine d'Angleterre avoit auprès d'elle cinq ou six filles d'honneur, qui quoi qu'elles ne me parussent pas si belles que Miledi... l'eussent peut-être paru tout autant aux yeux d'un autre qui n'eut pas été si fort prévenu en sa faveur. Il me répondit que c'étoit une folie qui étoit pardonnable aux gens de son âge, & dans laquelle il ne retomberoit plus, après ce qui venoit de lui arriver. Il s'approcha en même tems de mon oreille & me dit tout bas, M. d'Artagnan, vous venez de me rendre presentement un service qui ne mourra jamais chez moi. Je veux que ma soeur change de conduite à vôtre égard, & si elle ne fait tout ce que je lui dirai je vous réponds que ce sera à moi qu'elle aura affaire.
Cette promesse me fut plus agréable mille fois que s'il m'eut donné cent mille écus; quoi que je me fusse bien accomodé d'un tel présent. Je l'embrassai à l'heure même, croyant que je lui témoignerois mieux ma réconnoissance par là que par tout ce que je lui pourois dire. Je lui demandai aussi en même tems à l'oreille s'il vouloit que nous jettassions les bretteurs par les fenêtres. Il me repondit qu'ils l'avoient assez insulté pour lui en faire naître le desir, mais que comme il avoit de secrettes raisons de cacher cette avanture, il renonçoit non seulement de tout son coeur à la démangeaison qu'il en pouvoit avoir; mais qu'il me prioit encore de n'en rien dire à personne. Les raisons secrettes dont il vouloit parler c'est qu'il étoit amoureux d'une femme de qualité de son Païs, & que si elle eut appris par hasard qu'il eut été ainsi d'humeur de hanter ces sortes de lieu, il n'eut plus eu que faire jamais d'esperer qu'elle le laissât approcher d'elle.
La paix fut faite avec ces bréteurs d'abord que le Milord m'eut parlé de la sorte, & n'aiant plus donc que faire avec eux nous emmenâmes le Milord mes amis & moi, sans nous informer de ce qui leur arriva avec un Commissaire qui entra dans cette maison que nous n'en étions encore qu'à quatre pas. Ce Commissaire envoya après nous pour nous prier d'aller déposer contr'eux, sachant que nous emmenions celui à qui ils avoient voulu faire insulte: nous n'en voulumes rien faire, & nous trouvâmes à propos de lui mander de faire ses affaires comme il pourroit, & que pour nous nous ne servirions jamais de témoins pour faire faire le procés à personne.
J'étois alors si rempli des esperances que le Milord m'avoit données, que mon plus grand desir n'étoit que de me trouver plus vieux que je n'étois de quelques heures, afin de voir si Miledi... ne seroit point un peu plus traitable. Mais j'avois tort d'en avoir tant d'empressement, puis que le tems ne me devoit rien apprendre de bon. Ce ne fut pas neanmoins la faute du Milord. Je sus de bonne part qu'il avoit fait tout son possible auprès de sa soeur pour que j'en receusse un autre traitement. Il lui demandai même, voyant qu'elle ne pouvoit se resoudre à me rendre justice, de feindre du moins qu'elle n'avoit pas tant d'aversion pour moi; mais quoi qu'il lui put dire, & qu'il lui avouât même l'obligation qu'il m'avoit, afin de l'y engager plûtôt, il lui fut impossible de gaigner ni l'un ni l'autre auprès elle. J'allois toûjours chez cette belle & aimable personne, &je n'y allois que trop pour mon repos, parce qu'elle avoit toûjours la cruauté de permettre que je la visse, afin de me faire payer plus cherement le plaisir qu'elle m'accordoit de la voir. Son frere n'avoit osé me dire les sentimens où il l'avoit trouvée, & m'avoit laissé à les déméler dans les visites que je lui rendrois. Je m'en fus donc chez elle le lendemain partagé entre l'esperance & la crainte; mais je n'y demeurai pas long-tems, elle ne me vit pas plûtôt qu'elle me demanda comment je prétendois qu'elle me traittât presentement, que j'avois joint à l'aversion qu'elle avoit déja pour moi, un outrage qu'elle ne me pardonneroit de sa vie, quand elle vivroit encore mille ans.
Je ne sus d'abord ce qu'elle vouloit me dire par là, d'autant plus qu'elle me parloit d'un air enjoué, & comme une personne qui eut eu plûtôt sujet de rire que de se fâcher comme elle prétendoit. Au reste cela m'eut rassuré contre ses parolles, quelque menaçantes qu'elles pussent être, si ce n'est qu'elle ne m'avoit jamais fait de mal autrement: Tout celui qu'elle m'avoit fait avoit toujours été comme si elle eut eu plûtôt dessein de railler que d'autre chose, & ce caractere étoit un caractere si nouveau pour moi, & même si nouveau à ce je crois pour tout le monde, qu'il n'y avoit pas moien de s'y accoutumer. Quoi qu'il en soit étant bien aise de savoir quel étoit ce nouvel outrage dont elle pretendoit m'accuser, elle me repondit avec le même enjouëment qu'elle m'avoit fait ce reproche, qu'il falloit que j'eusse l'esprit bien bouché, se je ne le reconnoissois pas de moi même; que je croiois peut-être lui avoir fait un grand plaisir en sauvant la vie à son frere, & que cependant je devois savoir que je l'avois plus mortiffiée par là que par tout ce que j'eusse pû faire d'ailleurs; si je contois pour rien de lui ôter cent mille livres de rente qui lui fussent revenuës sans moi, que c'étoit une action qu'elle n'oublieroit de sa vie, & qui étoit capable toute seule de produire en elle l'avertion du monde la plus effroyable, quand même il n'y eut pas eu déja des semences capables de germer en tems & lieu.
J'attribuai tout ce discours à la continuation de son caractere, dont elle ne se dementoit non plus en cette occasion qu'elle avoit fait dans toutes les autres, où j'avois eu quelque chose à démêler avec elle. Cependant j'en devois faire un autre jugement, si j'eusse eu connoissance, comme je l'eus depuis, de ce qui se passoit de secret dans son coeur. La verité est qu'elle étoit au desespoir de ce que je l'avois empêché de devenir heritiere; ainsi au lieu de prendre ses parolles en raillant, j'eusse bien mieux fait de les prendre au pied de la lettre, afin de me servir de tout pour me pouvoir guerir. Je ne sus presque que répondre à un discours comme le sien, parceque bien que je crusse le devoir faire sur le même ton qu'elle le prenoit, c'est à dire lui repondre en raillant tout de même comme elle me parloit, il eut fallu que j'eusse eu l'esprit plus libre que je ne l'avois pour prendre un parti comme celui là. Cependant si j'eus le malheur de ne pouvoir jamais addoucir son esprit, je fus regardé plus favorablement de sa femme de chambre, soit qu'elle eut pitié de m'en voir si maltraité, ou, comme il est plus vraisemblable, qu'elle eut plus de goût pour moi que n'en avoit sa maitresse. Comme cette femme de chambre étoit assez jolie, & qu'elle croyoit qu'à l'âge que j'étois je devois avoir assez bon appetit, elle me dit qu'elle mouroit d'envie que je voulusse me consoler avec elle des rigueurs de sa maitresse. Elle prit son tems un jour que celle-ci ni étoit pas & que j'étois allé pour la voir, pour me tenir ce discours. Elle debuta d'abord par medire, qu'elle étoit plus sensible que je ne croyois peut-être à mon malheur, qu'une marque de cela c'est qu'elle vouloit faire tout ce qu'elle pourroit pour me guerir, jusques là même qu'elle ne feindroit point d'être infidelle pour l'amour de moi à celle qui me rendoit ainsi si malheureux.
J'entendis bien ce que cela vouloit dire, & commençant à lui conter des douceurs, parceque je me doutois bien qu'il n'y avoit rien de plus capable de la faire parler, après lui avoir dit tout ce que je pus d'obligeant par rapport à elle, je lui parlai sur un autre ton de sa maitresse. Je lui dis que si elle me voioit encore la revenir voir après tout ce qu'elle m'avoit fait, il ne falloit pas 287 qu'elle crut que ce fut l'amour qui m'y obligeât, & que le dessein de trouver quelque occasion de m'en venger avoit plus de part à mes visites que tout le reste, que c'étoit elle que je voulois aimer doresenavant, & qu'il ne tiendroit pas à moi que je ne lui en donnasse toutes les marques qu'elle pouroit desirer. La jeunesse où j'étois qui me rendoit sensible à toutes les femmes, pour peu qu'elles en vallussent la peine, quoi que tout mon coeur fut reservé pour sa maîtresse, fit que je commençai dès ce moment à lui montrer que je disois vrai à son égard. Elle ne voulut pas m'en croire si-tôt, de peur d'avoir lieu de s'en repentir, elle fit la sage, quoi qu'elle ne le fut guéres. Cependant pour ne se pas montrer ingrate aux témoignages que je venois de lui donner de mon amour, elle me fit une confidence qui me surprit extrémement. J'étois bien éloigné aussi d'en avoir jamais rien deviné, quoi qu'elle ne me dit rien qui ne fut vrai, & que je n'experimentasse bientôt après d'une maniére à n'en pouvoir douter aucunement. Elle me dit que si sa maîtresse ne me rendoit pas justice, ce n'étoit pas pourtant tant par l'aversion qu'elle avoit pour les François, comme elle prenoit à tâche de me le persuader, que parce qu'elle avoit donné son coeur à un autre; qu'aussi bien loin de haïr nôtre Nation au point qu'elle en faisoit semblant, elle y avoit placé toutes ses affections, qu'elle étoit amoureuse éperduement du Marquis de Wardes, jeune Seigneur des mieux faits de la Cour, quelle étoit mêmes assez folle pour se mettre en tête, comme elle étoit d'aussi bonne Maison que lui, qu'il seroit encore trop heureux que de l'épouser; que cela auroit bien pû être à la verité, sans le secours que j'avois donné à son frere, parce que s'il eut été tué dans cette occasion, elle seroit devenuë une si grosse heritiere que c'eut été une grande fortune pour lui que d'en pouvoir faire sa femme.
Bien que ce discours eut dequoi m'affliger cruellement par la découverte que je faisois d'un rival, & encore d'un rival qui étoit extrêmement à craindre par son mérite; je ne laissai pas de lui faire une demande qui sentoit plus l'homme curieux que l'homme affligé. Je m'enquis d'elle si elle ne savoit point de quelle maniére elle avoit reçû la nouvelle du secours que j'avois donné à son frere, parce que quoi qu'elle m'en eut parlé, comme ce n'avoit été que par forme de raillerie, je ne pouvois croire que c'eut été de l'abondance du coeur qu'elle m'eut parlé. Elle me répondit que j'en croirois tout ce que bon me sembleroit, mais qu'à moins que de me vouloir tromper moi-même, je devois prendre au pied de la lettre tout ce que j'en avois entendu; qu'elle en avoit été touchée amerement, & que si elle eut pû me manger dans ce tems-là ou me dechirer avec les ongles, elle l'eut fait de tout son coeur; qu'elle le feroit bien encore presentement, si elle le pouvoit; qu'ainsi je devois être persuadée que quand bien même elle m'eut voulu autant de bien qu'elle me vouloit de mal lorsque cela étoit arrivé, cela étoit plus que suffisant pour ne me le pardonner de sa vie, que lorsqu'elle m'en avoit parlé comme elle avoit fait, je devois savoir qu'elle ne le faisoit que par adresse, & aun que je ne réconnusse pas ni moi ni personne ses veritables sentimens, qu'il n'y avoit qu'à elle seule à qui elle en eut parlé confidemment, & que si je savois en quels termes elle l'avoit fait, cela ne me donneroit pas grande estime pour elle.
Quand la femme de chambre m'eut instruit de toutes ces choses, je voulus savoir d'elle en quels termes en étoit le Marquis de Wardes avec elle, & s'il en avoit obtenu des faveurs: elle me répondit qu'il n'avoit eu garde encore d'en obtenir, parce qu'il ne lui avoit jamais parlé; qu'il venoit bien à la verité voir quelque fois la Reine d'Angleterre, mais que comme Sa Majesté veilloit sur la conduite de ses filles d'honneur, parmi lesquelles étoit toûjours Miledi... quoi qu'elle n'en fut pas du nombre, il auroit été impossible à ce Marquis de lui parler, quand même il en eut eu le dessein; que cependant elle ne pouvoit dire au juste s'il n'avoit point connoissance de l'amour qu'elle avoit pour lui, parce qu'il éclattoit si fort dans ses yeux, toutes les fois qu'elle le voioit, qu'il ne falloit pas être trop clair voiant pour s'en appercevoir; qu'elle pouvoit dire même que si elle ne le lui avoit pas encore apris de sa propre bouche d'une maniere plus intelligible que ne faisoient ses yeux, ce n'étoit qu'à elle qu'elle en avoit l'obligation; qu'elle lui avoit voulu écrire plusieurs fois, mais qu'elle l'en avoit toûjours detournée, en lui répresentant qu'il ne pouroit jamais avoir grande estime pour elle du moment qu'elle en viendroit là avec lui.
Je fus touché sensiblement de ces nouvelles qui ne pouvoient être de plus grande conséquence qu'elles l'étoient à mon amour. Je tâchai néanmoins de cacher les remuements qu'elles excitoient en moi, de peur de détruire par-là ce que j'avois tâché d'insinuer à la femme de chambre. Je croiois qu'il m'étoit important de ne lui pas faire voir quelle étoit ma foiblesse là-dessus, & de lui faire accroire au contraire que si je voulois être instruit de tout ce qui arriveroit de la suite de cette passion, & s'il y en avoit quelqu'une en moi, ce n'étoit qu'elle qui en étoit cause. Je réussis assez bien dans mon dessein; & nous étant séparez fort bons amis cette fille & moi, quoi qu'il ne se fut rien encore passé entre nous qui me dut faire compter tout à fait sur elle, elle me convia à la revenir voir à des heures que sa maîtresse ne seroit pas au logis. Je le lui promis comme un homme qui n'avoit garde d'y manquer par l'amour que je lui portois déja. Elle le crut facilement, parce que je lui avois paru amoureux, & que les femmes croient aisément ce qu'elles desirent; quoi qu'il en soit m'attachant dés ce jours là à observer le Marquis de Wardes depuis les pieds jusques à la tête, je commençai à m'appercevoir que ce sont d'étranges yeux que ceux d'un rival. Quoi que je ne lui pusse refuser la justice que chacun devoit à son mérite, je ne laissai pas de trouver à redire à tout ce qu'il faisoit; tant je trouvois qu'il regnoit un certain air de vanité dans toutes ses manières, tantôt qu'à ce de vouloir paroître avoir de l'esprit il en avoit moins qu'il ne croioit. Je voulois aussi tantôt que pour avoir trop bonne opinion de sa personne les autres n'en devoient pas avoir beaucoup, & ainsi toûjours disposé à en juger desavantageusement, je m'en faisois un portrait terrible, dans le tems qu'il ne songeoit pas seulement si j'étois au monde.
Pendant que cela se passoit il se fit un mariage à la Cour qui eut eu des suites qui m'eussent fait beaucoup d'honneur, si ce n'est qu'on empêcha celui que M. de Treville me vouloit faire, comme je le dirai dans un moment. La Marquise de Coaslin qui étoit une jeune veuve belle & riche étoient devenuë amoureuse du Chevalier du Boisdauphin qui étoit un Cadet de bonne Maison, & parfaitement bien fait; elle l'épousa malgré le Chancelier & la Chancelliere, comme aussi malgré tous les parens de son premier mari. Il n'étoit pas fort extraordinaire que ceux-ci ni voulussent pas consentir, puisque ce second mariage étoit capable de ruiner les enfans du premier lit; mais pour le Chancelier & la Chancelliere comme ils n'eussent pu se choisir un gendre qui leur eut fait plus d'honneur, quand même ils en eussent cherché un par toute la France, l'on vit bien que ce qui faisoit leur chagrin, c'est qu'ils étoient moins amateurs du merite dont ce Chevalier avoit bonne provision que du bien de la fortune dont il étoit assez mal partagé. Comme il changea de nom aussi-tôt après son mariage, & qu'au lieu de celui de Chevalier de Boisdauphin il prit celui de Comte de Laval, je ne l'appellerai plus autrement quand j'aurai à en parler. Au reste comme ce Comte avoit fait l'amour à sa femme sans le sçu du pere & de la mere, la Chancelliere ne le connoissoit point encore, quoi qu'il y eut déja quelque tems qu'il couchât avec sa fille, ainsi l'ayant vû venir un jour aux Minimes de la place Royale où elle étoit allée à quelque devotion, elle dit à une Dame avec qui elle étoit & que ce nouveau Comte avoit saluée, qu'il falloir avouër que cet homme là étoit bien fait, & qu'il lui plaisoit extrémement: la Dame qui étoit bien aise de se donner carriére voiant qu'elle ne le connoissoit point, ne se mit pas en devoir de lui apprendre si-tôt qui il étoit, quoi qu'elle le lui eut demandé, en lui témoignant combien elle étoit charmée de son air & de sa bonne mine; ainsi au lieu de lui répondre aux autres choses qu'elle lui avoit dites, elle lui répliqua qu'elle ne s'étonnoit pas que le Cavalier fut si sort de son gout, puis qu'il l'étoit aussi de celui de beaucoup de dames, qu'il y en avoit bon nombre qui en faisoient leurs delices, & une entr'autres de par le monde qui en faisoit plus de cas que de tout le reste des hommes.
Ces parolles firent croire à la Chancellerie qu'il y avoit de la galanterie au fait de la dame dont celle-ci lui vouloit parler, cela ne lui donna que plus de curiosité, qu'elle n'en avoit encore auparavant, de connoître le Cavalier. Ainsi disant à son amie de ne la pas tenir plus long tems en suspens, & de lui apprendre son nom sans différer, & en même tems celui de la dame qui en faisoit tant d'état, elle lui répondit malicieusement, afin d'augmenter encore son impatience, qu'elle se faisoit un scrupule de la contenter, que ce qu'elle venoit de lui dire avoit quelque air de medisance, qu'ainsi elle ne croioit pas à propos de lui dire le nom ni de l'un ni de l'autre, parceque ce qu'elle lui en diroit lui pouroit peut être faire faire quelque méchant jugement. La Chancelliere prit cela pour argent comptant. Cependant comme elle étoit femme, c'est à dire extrémement curieuse, elle dit tout bas à un de ses laquais en sortant de l'Eglise, d'aller devant une telle chapelle; & de demander à des valets vetus de telles livrées, qui étoit le nom de leur maitre. Comme il y a des livrées qui se ressemblent les unes aux autres, ce laquais confondit celles d'un certain Genois qui étoit à la Cour depuis un mois ou deux avec celles du Comte de Laval, ainsi s'étant addressé à ses gens au lieu des siens, ils lui répondirent que leur maitre s'appelloit le Marquis Spinola.
La Chancelliere qui venoit de prier la dame d'aller dîner chez elle, ne voulut pas monter en carosse que son laquais ne lui eut rendu réponse de ce qu'elle l'avoit envoyé savoir. Il lui vint dire à l'oreille le nom que les laquais du Genois lui avoient dit, & cette dame ne croiant pas qu'il put s'être trompé après les enseignes qu'elle lui avoit données, dit alors à l'autre qu'elle n'eut pas couru grand risque quand elle lui eut nommé l'homme qu'elle avoit eu envie de connoître, puis qu'elle lui pouvoit jurer que c'étoit là la premiere fois qu'elle en avoit oui parler; qu'ainsi si sa maitresse ne lui étoit pas plus connuë que lui, elle pouvoit la lui nommer encore toute à l'heure, puis qu'on ne pouvoit faire de mechant jugement d'une personne que l'on ne connoissoit point.
Le dame vit bien qu'il y avoit de la méprise & même du galimatias en tout cela, & ne voulant pas la redresser, elle souffrit que la Chancelliere l'entretint de la bonne mine du prétendu Marquis sans s'y opposer en aucune façon. Mais ce qui ne fut pas le pire de tout, c'est que celle-ci ne se pouvant lasser d'en parler lui dit, qu'encore passe si sa fille de Coaslin eut epousé un homme comme celui-là, qu'au moins on pouroit dire qu'elle n'auroit pas trop mal choisi, & que qui diroit autrement, elle seroit la premiere elle même à prendre son parti. L'autre avoit là un beau champ de ne lui plus faire de mistere d'avantage, & de lui avouër que celle-ci qu'elle prenoit pour le Marquis de Spinola étoit son gendre, mais se doutant bien qu'après avoir cet homme si fort sur le coeur, elle ne s'en tiendroit pas là, & qu'elle en voudroit parler en dinant au Chancellier, elle fut assez malicieuse pour ne la pas detromper si-tôt; elle voulut se donner la comedie tout entiere & se contenta d'applaudir à ce qu'elle disoit. Cela arriva justement comme elle l'avoit pensé. Le Chancelier ayant demandé à sa femme si elle étoit sortie le matin, & où elle avoit été, elle lui répondit qu'elle étoit allé aux Minimes, où elle avoit veu quantité des personnes de 295 grande distinction; que cependant elle lui diroit franchement & sans craindre de le rendre jaloux que si elle étoit encore à marier & qu'elle fut maitresse d'elle même, elle y avoit veu un homme qui tout étranger qu'il étoit auroit bien la mine d'avoir grande part à son coeur; que Chabot n'en approchoit pas ni avec sa belle danse, ni quelque bon air qu'il put avoir; qu'ainsi il étoit bien heureux que cet homme là ne fut pas venu à Paris devant que d'épouser la Duchesse de Rohan, parceque si cette Duchesse l'eut veu, elle lui eut bien-tôt donné la préference à son prejudice.
La Chancelliere ajouta encore quantité de choses pour exalter son heros, tellement que le Chancellier étant en peine de sa voir qui pouvoir être une homme si bien fait, d'un si grand air & de si bonne mine, il lui demanda s'il n'y avoit pas moien de savoir son nom; elle lui répondit qu'elle n'y entendoit point de finesse, comme faisoit une certaine Dame de par le monde qui ne le lui avoit jamais voulu dire, quoi qu'elle le lui eut demandé par plusieurs fois. Elle faisoit par là le procès à celle qu'elle avoit amenée diner chez elle, & la regardant avec un souris, elle croioit la punir par là comme elle meritoit, de lui avoir fait mistere d'une chose qu'elle pouvoit savoir si facilement d'ailleurs. Au reste ayant autant d'impatience pour le moins d'apprendre à son mari quel étoit le nom de son Adonis qu'il en avoit eu à le lui demander, elle ne lui eut pas plu-tôt nommé le Marquis Spinola qu'il lui répondit ou que l'on s'étoit moqué d'elle, ou qu'elle se vouloit moquer de lui; qu'il avoit veu ce Marquis plus d'une fois en allant chez le Roi, & que bien loin qu'il fut homme d'aussi bonne mine qu'elle prétendoit, il étoit bien plus capable de donner du degoût que de l'admiration.
Cette réponse surprit la Chancelliere qui voulut appeller son laquais pour témoigner qu'elle lui disoit vrai. Le Chancellier lui répondit qu'elle n'y pensoit pas de vouloir qu'un laquais fut plus croiable que lui, comme s'il avoit de meilleurs yeux qu'il n'en avoit. La Dame que la Chancelliere avoit convié à diner rioit en elle même de tout son coeur de cette dispute, & en eut encore bien autrement ri, si elle n'eut point eu peur que la Chancelliere l'appellât aussi en temoignage à son tour, mais la chose se passa tout d'une autre maniere, & voici comme s'en fit le denouëment. Le Chancellier fâché de voir que sa femme lui soutint toûjours que son Marquis de Spinola étoit non seulement fait à paindre, mais encore qu'avec beaucoup de beauté, il avoit aussi l'air avec lequel on nous depeint le Dieu Mars, lui répondit qu'il ne se contentoit pas ainsi d'une description en général & qu'il vouloit qu'elle lui fit celle de cet homme en détail. Elle lui répliqua qu'elle le vouloit bien, & y aiant satisfait en même tems, il vit bien après un moment de conversation que celui aussi dont elle lui vouloit parler étoit son gendre, ainsi lui disant à l'heure même qu'elle ne devoit plus blâmer sa fille d'en être devenuë amoureuse, puisque sans être obligé de lui donner la question elle avouoit elle même qu'il lui en fut bien arrivé autant qu'à elle si elle eut été encore à marier, il la surprit extremement par ce reproche. Elle voulut un peu de mal à la Dame de ce qu'elle étoit cause par le mistere qu'elle lui avoit fait, de ce qu'elle s'étoit attiré cette piece. Mais le droit d'hospitalité demandant qu'elle ne lui en témoignât rien, ou du moins que ce ne fut qu'honnêtement, on en demeura là à l'égard du Comte sans remettre davantage cette affaire sur le tapis.
Cependant la Chancelliere prit tant de goût par-là pour son gendre, que s'il n'eut tenu qu'à elle, elle eut pardonné non-seulement à sa fille à l'heure même, mais fut encore demeuré d'accord avec elle, que puisqu'elle avoit voulu se remarier elle n'avoit pû faire un meilleur choix que celui-là. Il eut été à souhaiter pour ces nouveaux mariez, que le Chancellier eut été de même humeur. Cela les eut fait bientôt entrer en grace auprès de lui; mais comme il étoit têtu comme une mulle, quoi que bon homme dans le fonds, il continua non-seulement de leur faire la guerre, mais il fut encore si injuste que de se plaindre de ce qu'ils avoient si peu de soin de desarmer son couroux, qu'ils ne feignoient point de se montrer tous les jours aux endroits où il alloit par les devoirs de sa charge. Il vouloit parler du Louvre où le Comte & la Comtesse se trouvoient souvent pour faire leur Cour, & comme leurs amis communs eussent été bien aises de les raccommoder, ils conseillerent à ceux-ci de s'éloigner pour quelque tems de Paris pour lui marquer plus de respect. Le Comte & la Comtesse prierent alors Mr. de Bellievre que nous avons vû depuis premier President du Parlement de Paris, de leur prêter sa Maison de Berni qui n'est qu'aux portes de cette grande Ville. Il fut ravi de leur faire ce plaisir, & s'y en étant allez, toute la Cour les y fut voir sans se soucier autrement de ce que le Chancellier en pouvoit dire, aussi étois-ce deux personnes très estimables que ces nouveaux mariez, outre qu'on savoit bien dans le fonds que quand le Chancellier auroit passé sa fantaisie, bien loin de trouver à redire, qu'on fut ainsi allé les visiter, il auroit même obligation à ceux qui leur auroient donné ces marques de leur estime.