Mr. D'ARTAGNAN, (continued 7)
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D'abord que le Cardinal Mazarin fut installé dans le Ministere, & qu'il s'y vit comme affermi par le succès de la Bataille de Rocroi, & par la prison du Duc de Beaufort & de ses autres ennemis, il étudia l'inclination des grands de la Cour, afin d'amuser les uns & les autres par tout ce qu'il verroit y avoir du rapport. Il reconnut que le jeu étoit une passion qui ne leur déplaisoit pas, & comme il ne s'y deplaisoit pas lui même, il étoit chez lui un jeu de hoca & quelques autres jeux qu'il avoit apporté d'Italie. Ceux qui avoient assez d'esprit pour l'examiner reconnurent bien-tôt son avarice, par l'envie qu'il avoit de gagner. Cependant comme il y avoit bien à dire qu'on ne l'estimat autant qu'on avoit fait le Cardinal de Richelieu, il n'y eut presque que des miserables qui voulussent d'abord être domestiques chez lui: le fils d'une lingere de Paris eut la principale charge de sa maison: un autre qui étoit encore moins que celui-ci, puis qu'il n'étoit que le fils d'un Meunier de Bretagne ne fut pas encore un de ses moindres Officiers, & il eut l'Intendance de ses finances. Elles étoient petites au commencement, & il n'eut pas besoin d'un gros journal pour les y employer, mais par succession de tems elles devinrent si grosses que si ce n'est qu'on s'en pouvoit bien rapporter à lui, il eut presque eu besoin d'une chambre des comptes pour y prendre garde. Il eut l'addresse parmi tout son ménage d'en faire un dont un autre que lui ne se fut jamais avisé. Il fit faire du bien à ceux à qui il gagnoit leur argent; & ceux qui lui gagnoient le sien, ne pouvoient être payez de leurs apointemens, quelque instance qu'ils lui en pussent faire. Il en étoit de même de ceux qui gagnoient aussi l'argent des autres, & il leur repondoit à tous quand ils lui en parloient, qu'ils avoient le moyen d'attendre, & qu'ils devoient laisser passer les plus pressez. Il n'avoit garde de leur dire qu'ils n'auroient point d'argent tant qu'ils gaigneroient celui d'autrui. Il ne vouloit pas leur couper la bourse si malhonnêtement, & il s'y prenoit avec bien plus d'addesse.
Ce procéde donna peu d'estime pour lui à ceux qui se donnoient la peine de comparer ses actions avec celles du Cardinal de Richelieu. Ils savoient que tant que celui-ci avoit vêcu il n'avoit rien fait que de grand, & de recommandable, si l'on en excepte la cruauté. Pour ce qui est de l'autre il n'en vouloit point à la vie de personne; il n'en vouloit qu'à leur bourse, & il n'y eut point de finesse qu'il ne mit en oeuvre pour remplir la sienne. Il n'en avoit que faire pourtant, ce sembloit, la Reine qui étoit une bonne Princesse & peu capable d'affaires le laissant le maître de tout, sans lui faire rendre compte. Mais soit qu'il apprehendât qu'il n'y eut des yeux plus perçans que les siens, ou qu'étant Italien comme il l'étoit, il crut que tout ce qui étoit de meilleur ne valloit rien, s'il n'étoit assaisonné de quelque fourberie, il apprit bien-tôt à ceux qui étoient capables de se gâter à devenir fourbes à son exemple. Et en effet l'on ne voioit point avant ce tems là que l'on accusât les François comme on fait aujourd'hui d'être sujets à manquer à leur parolle, la duplicité ne regnoit point chez eux, & s'ils avoient quelque defaut comme il n'y a gueres de Nation qui n'en ait, qui ne lui soient propres, ce n'étoit que ceux dont on les a toûjours accusez avec justice. Nous aimons par exemple plus qu'il ne faut la femme de nôtre prochain, nous aimons aussi à paroître plus que nôtre moyen ne le porte souvent, nous aimons de même à dominer par dessus les autres, & ainsi mille choses semblables qui seroient trop longues à deduire. Cependant quoi qu'on ne puisse nier que ce ne soit mal fait que tout cela, l'on peut dire neanmoins que ce n'est rien en comparaison de ce qu'on nous vit pratiquer bien-tôt les uns à l'égard des autres, d'abord que nous eumes étudié ses leçons.
La premiere année de la regence s'étant passée de cette maniere, celle de 1644 ne fut pas plûtôt venuë que son Eminence pour demeurer la maîtresse toute seule des affaires du cabinet, envoya le Duc d'Orleans commander en Flandres, & le Duc d'Anguien en Allemagne. Il n'y avoit plus que le Prince de Condé qui lui put faire ombrage, mais l'ayant envoyé adroitement en Bourgogne, sous pretexte des affaires de la Province dont il étoit Gouverneur, ce Ministre commença alors à tailler en plein drap à la Cour, tout de même que s'il eut été lui-même le Souverain. Les François qui ne sont pas duppes quoi que bien souvent, ils ne disent rien, soit par complaisance ou par politique, ne furent pas long-tems à reconnoître son dessein. Ils en murmurent entr'eux & commencerent à trouver étrange que les Princes du sang lui laissassent faire tout ce qu'il vouloit.
Le Regiment des Gardes dans lequel j'étois toûjours sans avoir pû entrer jusques-là dans les Mousquetaires, quoi que j'y eusse fait tout mon possible, fut commandé pour aller servir dans l'Armée du Duc d'Orleans. Ce qui avoit été cause que je n'y étois pas encore entré, c'est que ce Ministre devoroit déja des yeux cette compagnie. Il avoit des neveux qu'il n'avoit pas encore fait venir d'Italie, mais à qui il pretendoit faire bien-tôt part de sa bonne fortune. Toutes les plus belles charges ne lui sembloient pas encore trop belles pour eux, & comme celle-là n'étoit pas une des moindres il tâchoit de donner d'avance à Mr. de Treville tous les dégouts qu'il pouvoit, afin que quand il la voudroit avoir, il n'eut pas tant de regret à s'en défaire, ainsi il lui avoit fait ordonner par la Reine de ne point recevoir de Mousquetaire qu'il ne l'eut fait voir au Roi auparavant.
C'étoit une vraye Mommerie que celle-là. Sa Majesté n'avoit encore que cinq ans & demie, & on lui devoit bien plûtôt presenter une raquette & un volant pour le divertir que de lui demander son avis sur une chose qui passoit encore si fort sa connoissance; car quelque disposition qu'il pût avoir naturellement pour tout ce qui étoit de grand & de relevé, comme cela, s'est bien vû depuis il étoit aisé de reconnoître, que c'étoit une raillerie que de le rendre juge si un homme étoit capable d'entrer dans cette compagnie ou non. Aussi quand je lui avois été presenté comme c'étoit assez que j'étois du pais de Mr. de Treville pour n'être pas agreable au Ministre, ce Prince qui ne parloit encore que par la bouche me dit que j'étois encore trop jeune pour y entrer, & que devant que j'y pusse pretendre, il falloit que je portasse encore le mousquet dans les gardes pour le moins deux ou trois ans. C'étoit me faire acheter bien cher une place comme celle-là, d'autant plus que la coutume étoit alors que quand on l'y avoit porté dix-huit mois, ou deux ans, tout au plus, le Roi donnoit quelque enseigne dans un vieux corps, & même permettoit quelquefois si l'on étoit en état de le faire, d'y acheter une compagnie, ou dans quelque autre Regiment s'il y en avoit quelqu'une à acheter. Car il ne s'opposoit pas souvent que ceux qui en avoient les vendissent, sur tout quand ils avoient vieilli dans le métier, & que ce leur étoit comme une espece de recompense de leurs services. Avant que Mr. de Fabert fut devenu ce qu'il étoit presentement il en avoit ainsi traité d'une, & il se tenoit d'autant plus assuré de l'agrément qu'il avoit servi beaucoup au delà du tems requis dans les gardes. Louïs XIII. avoit même dit à celui l'avoit à vendre, que pourvû que celui qui se presenteroit pour l'acheter y eut été seulement dix huit mois, il pouvoit compter qu'il l'agréeroit sur le Champ. Mais Mr. de Fabert étoit tellement denué de ce qui s'appelle bonne mine, que le Roi ne l'avoit pas plûtôt vû qu'il avoit dit à celui qui se vouloit deffaire de sa compagnie, qu'il eut à la garder, s'il n'avoit point d'autre marchand en main pour l'acheter. Voilà quel avoit été le debut d'un homme, que nous avons vû depuis Marêchal de France, & comme je le voyois déja Gouverneur d'une des meilleures places du Royaume, je me consolai facilement du refus que Sa Majesté me faisoit d'une casaque de Mousquetaire. Je me disois que pour avoir de si tristes commencemens, la suite n'en seroit peut-être pas plus mauvaise. Il est vrai que ce qui aida encore à ma consolation, c'est que je fus, au travers des deguisemens de Mr. de Treville qui n'étoit pas bien aise qu'on s'apperçût qu'il étoit mal auprès du Ministre, que ce refus étoit plûtôt par rapport à lui que non pas par rapport à moi.
Quoi qu'il en soit étant parti avec le Regiment des Gardes qui prenoit le chemin de Flandres, nous arrivâmes à Amiens au commencement de Mai. Nous y séjournâmes deux jours fort resserrez dans cette Ville qui étoit toute remplie de troupes, dont les unes prenoient le chemin d'Abbeville, & les autres d'Arras, afin que les ennemis ne sussent où l'on en vouloit veritablement. On faisoit courir le bruit cependant que c'étoit à Douai, tandis que c'étoit à quoi l'on songeoit le moins; le dessein qu'on avoit étoit sur Gravelines, & l'on avoit fait un traité pour cela avec les Hollandois qui en ce tems-là étoient de nos amis. Ils s'étoient obligez de nous fournir des Vaisseaux pour empêcher le secours que les ennemis y pouvoient faire venir par mer. Les Espagnols commençoient pourtant déja à n'être pas trop à craindre de ce côté-là, parce qu'ils avoient jetté la plûpart de leurs forces en Portugal & en Catalogne, dont le recouvrement leur paroissoit de si grande conséquence, qu'ils ne se croyoient point en seureté, jusques à ce qu'ils en fussent venus à bout. Le Marêchal de Gaffion vint joindre le Duc d'Orleans, du côté de Bapaume, par où il avoit pris son chemin, & nôtre Regiment ayant trouvé l'armée de ce côté-là, nous tournâmes tout d'un coup sur la gauche, ce qui fit connoître aux ennemis où étoit veritablement nôtre dessein. Nous trouvâmes la Riviere d'Ax où nous fumes obligez de faire des ponts pour la pouvoir passer, & comme les ennemis avoient bâti un Fort entre Gravelines & St. Omer pour se conserver la communication de ces deux Villes, nous ne fumes pas plûtôt au-delà que nous l'attaquâmes.
Ce Fort s'appelloit le Fort de Baiette, & étoit fortifié assez regulierement, mais il ne fit pas grande resistance contre le Marêchal de Gaffion, que le Duc d'Orleans avoit envoyé pour s'en saisir. Le Marêchal ne s'en fut pas plûtôt rendu maître, ce qui fut fait dès le même jour, que nous nous saisîmes encore des Forts de la Cappelle & de St. Folquin que les ennemis avoient élevez pour rendre les avenuës de Gravelines plus difficiles. Le Marêchal de la Meilleraie, à qui les troupes donnoient le nom de preneur de places, parce qu'effectivement il y étoit plus entendu que beaucoup d'autres, arriva devant celle-ci quelques heures après qu'elle eut été investie. Le Comte de Ransau qui avoit pris sa marche par Abbeville fut celui qui avoit été chargé de cette Commission. Le Duc d'Orleans mit le quartier du Roi tout auprès d'un Couvent de Religieuses du côté de Bourbourg, & ayant distribué les autres quartiers aux Comtes de Ramzau & de Grancé, qui furent tous deux bientôt après Marêchaux de France, il en donna aussi un au Marquis de Villequier qui lui avoit amené la noblesse du Boulonnois dont il étoit Gouverneur. Ce Marquis fut aussi Marêchal de France ensuite, & se fit appeller le Marêchal d'Aumont. Cependant comme le Duc d'Orleans eut avis que les ennemis faisoient dessein d'aller ravager la petite Province dont Villequier étoit Gouverneur, pendant qu'il en seroit éloigné, il l'y renvoya tout aussi-tôt, & fit prendre son poste au Marêchal de Gaffion qu'il avoit resolu de tenir auparavant sur les aîles.
Tout ce que je viens de dire s'étant fait en trois jours de tems, l'on commença à travailler aux lignes de circonvallation & de contrevallation, avec toute la diligence possible. L'on avoit également besoin de l'un & de l'autre, parce que la Garnison étoit forte, & qu'il n'y avoit point du tout d'apparence que les Espagnols laissassent prendre cette place sans coup ferir. Ils avoient encore conservé un Fort que l'on appelloit le fort de St. Philipes, & qui étoit bien plus considerable que ceux que l'on avoit pris, aussi fit-il une bien plus belle resistance. Cependant ceux qui le gardoient ne jugeant pas qu'ils le pussent conserver encore long-tems, contre une armée de la force de la nôtre, ils l'abandonnerent la nuit, & se retirerent à la sourdine. Ils rentrerent dans la place & nous ne le sûmes pas si-tôt. Nôtre Regiment qui avoit ouvert la tranchée devant ce Fort, & qui l'y avoit remontée ce jour-là pour la deuxiéme fois, n'entendant plus tirer, Mr. des Essarts dit à un Sergent qui étoit à un poste avancé où j'étois, de prendre quelques Soldats avec lui & de monter sur la pointe d'une demie Lune que nôtre canon avoit fait ébouler pour voir d'où provenoit ce silence. Le sergent qui étoit un brave homme lui répondit qu'il lui alloit obeïr, mais qu'il ne croyoit pas avoir besoin de grande compagnie pour faire ce qu'il lui commandoit; que plus il y meneroit de monde, plus il en feroit tuer, qu'ainsi il étoit d'avis, sous son bon plaisir de n'y mener qu'un seul homme, parce que cela feroit moins de bruit que s'il y en menoit beaucoup. Il jetta les yeux sur moi pour cette expedition, & me demanda en presence de mon Capitaine si je ne voulois pas bien le suivre pour faire cette découverte avec lui. Il lui répondis moins de la langue que du geste que j'étois prêt à le faire, & m'étant rangé auprès de lui, je n'attendis qu'à le voir marcher pour marcher en même-tems. Cela plût extrémement à Mr. des Essarts, qui ne me haïssoit pas. Cependant comme nous allions partir le Sergent & moi, Mr. de Grancé qui étoit de garde ce jour-là à la tranchée, étant arrivé, sur ces entrefaites, où nous étions, & Mr. des Essarts lui ayant dit le dessein qu'il avoit, il ne voulut pas que le sergent se hazardât ainsi à y aller tout seul. Il lui fit prendre encore neuf Soldats, tellement que nous fumes onze en tout. Je n'étois pas le moins vif ni le moins allerte; ainsi ayant devancé bientôt tous les autres qui marchoient en grand silence, & avec toutes les precautions que l'on a accoutumé de prendre dans ces sortes de rencontres, j'étois déja bien avant dans la demie Lune qu'ils n'étoient pas encore sur la pointe. Je n'y trouvai qu'un seul homme, qui lâcha d'abord le pied devant moi. Je lui criai tue, afin de faire avancer mes camarades, & l'ayant perdu de vûë un moment après, à cause de l'obscurité, le sergent envoya demander à Mr. des Essarts ce qu'il vouloit que nous fissions, parce qu'il avoit trouvé la demie Lune abandonnée. Mr. des Essarts nous envoya un renfort de trente hommes avec des pionniers, pour nous y retrancher. Il vint de plus nous y visiter lui-même, nous recommandant de faire le moins de bruit que nous pourions, de peur que les ennemis ne nous attaquassent devant que nôtre logement fut achevé. Il s'en fut rendre compte au Comte de Grancé de ce qu'il venoit de faire, & comme je vis que les ennemis ne nous tiroient pas un seul coup du Fort d'où ils nous devoient entendre travailler, quelque precaution que nous pussions prendre, je dis au sergent que s'il vouloit que je lui en disse mon sentiment, je croyois que le travail que nous faisions-là nous étoit bien inutile, que je parierois toutes choses que les ennemis avoient abandonné le Fort tout comme ils avoient déja fait la demi-Lune. Il me répondit qu'il le croiroit bien, si ce n'est que j'avois vû un homme lors que j'y étois arrivé. Il me demanda en même-tems si je l'avois vû effectivement, & si je ne m'étois point trompé. Je lui répondis que non, surquoi reprenant la parole, il me dit que cette circonstance l'empêchoit d'être de mon avis, parce que cet homme n'eut pas été là s'il n'y eut plus eu personne dans le Fort.
Je ne voulus pas lui contredire, parce que comme il y avoit très long-tems qu'il servoit, il devoit savoir son metier beaucoup mieux que moi qui n'avois encore rien vû en comparaison de lui, & que ce m'eut été une grande temerité que de lui vouloir faire sa leçon: Cependant comme tout habile que je le croyois j'avois peine à me deffaire de mon sentiment pour m'accommoder au sien, je lui dis que s'il vouloit me donner permission d'aller reconnoître le Fort, je lui rapporterois bientôt si c'étoit lui ou moi qui se trompoit. Il me dit que ce n'étoit pas à lui à qui je le devois demander; puis qu'il avoit là un superieur, que je pouvois lui aller dire ma pensée, & qu'il ne doutoit point qu'il ne me l'accordât, du moins que si c'étoit lui il ne me le refuseroit pas, parce que si ce que je pensois se trouvoit vrai on pouroit profiter plus utilement du reste de la nuit qu'on l'on ne feroit, si l'on ne s'occupoit que d'un travail inutile. Je trouvai qu'il avoit raison de ne pas vouloir faire le maître, où il n'avoit pas droit de l'être; ainsi ayant suivi son avis je fus demander à Mr. de la Selle qui étoit Lieutenant dans nôtre Regiment & qui commandoit là ce que je venois de demander au sergent. Il me répondit qu'il le vouloit bien, & m'ayant donné un autre cadet avec moi nommé Mainville pour m'y accompagner, à peine fus-je descendu de la demie-Lune que je le vis disparoître comme un éclair. Il remonta même en même-tems dans la demie-Lune où il fut dire que j'étois tombé entre les mains d'un petit corps de Garde qui m'avoit tué aussi-tôt à coups d'épée. Mr. de la Selle en fut bien fâché, & eut bien voulu ne m'avoir pas accordé la permission que je lui avois demandée. Il la regardoit comme la cause de ma mort, & ne savoit comment s'en disculper envers Mr. des Essarts dont il apprehendoit le ressentinent, parce qu'il n'ignoroit pas qu'il n'eut quelque sorte de consideration pour moi. Je n'étois pas neanmoins tant à regretter qu'il pensoit. Mainville ne lui avoit fait accroire ma mort que pour mieux couvrir la lacheté qu'il avoit eue de ne pas oser me suivre. Comme il n'étoit pas homme de grand jugement non plus que de grand coeur, il n'avoit pas jugé que ce Fort dut être abandonné, sur tout après que je disois moi-même avoir poursuivi un homme, lorsque j'étois entré dans la demi-Lune: il croyoit donc fermement que je ne rechapperois jamais du peril où je m'engageois, selon lui, avec une temerité sans pareille. Enfin lors que mes amis me regrettoient déja comme un homme mort, & que la nouvelle en avoit été portée à la tranchée où Mr. des Essarts n'étoit pas le dernier à me plaindre, je revins sain & sauf dans la demi-Lune.
D'abord que l'on me vit on m'eut pris sans doute pour un esprit, tant on avoit ajouté de foi à Mainville, si ce n'est que les gens de guerre sont rarement susceptibles de ces sortes d'impressions. Mr. de la Selle m'avoua qu'il me croyoit mort sur son recit, & qu'il avoit déja dit un de profundis à mon intention: J'eusse bien voulu, si j'eusse pû, ménager la réputation de mon camarade. Je voyois bien que j'allois lui donner une étrange atteinte, en faisant connoître à Mr. de la Selle que ce n'étoit qu'une terreur panique, qui lui avoit fait voir des ennemis, lors qu'il n'y en avoit pas un seul, mais ne pouvant l'excuser, quelque bonne volonté que j'en eusse, tout ce que je pus faire fut de lui dire, que si Mainville avoit vû le corps de garde dont il parloit, il faloit qu'il eut les yeux plus perçans que moi, puis que je n'avois rien apperçû, pas même un seul homme dans tout le Fort, quoi que je l'eusse visité d'un bout à l'autre. La Selle fut ravi de cette nouvelle, autant que Mainville en fut affligé. Celui-ci avoit grande raison d'avoir des mouvemens si differens de l'autre, puis qu'il voyoit bien qu'il n'y avoit plus de retour pour lui dans l'estime de ses camarades, après une bevuë comme la sienne. Aussi quitta-t-il l'armée dès la même nuit, de peur d'essuyer des railleries dont il ne pouvoit éviter grand nombre après ce qui venoit d'arriver.
Le Fort de S. Philipes ayant été abandonné de la sorte, nous attaquâmes Gravelines qui fit une belle resistance. Cela eut donné le tems aux ennemis d'y faire entrer du monde & des vivres, si les Hollandois ne l'eussent serré de si près par la mer qu'il n'y eut point d'apparence pour eux de rien tenter de ce côté-là. De celui où nous étions nous ne la serrions pas moins, ce qui les mit dans une grande perplexité. Cependant comme ils avoient de belles troupes, & qu'il leur étoit honteux de voir tomber sous nôtre Puissance une aussi bonne place que celle-là sans faire du moins quelque tentative pour la sauver, Picolomini qui les commandoit s'avança jusques à la vûë de nôtre armée. Cela nous fit croire à tous qu'il y auroit bien-tôt une bataille, & les Generaux le croyant aussi-bien que les autres, le Duc d'Orleans commanda de distribuer de la poudre à tous les Regimens. On fut à l'Artillerie pour en avoir; Mais il ne s'y en trouva point, ou du moins celui à qui s'étoit à la donner dit aux Majors que l'on en avoit tant employé depuis que l'on étoit devant cette place, qu'il faloit attendre qu'il en fut revenu pour en avoir. Il est vrai que cette place s'étoit fait extrémement battre; mais cette excuse étoit si mince, que bien loin d'être recevable, celui qui la faisoit meritoit qu'on en fit punition. Aussi en porta-t-on ses plaintes à l'heure même au Marêchal de la Meilleraie, à qui il appartenoit d'en faire justice en qualité de grand maître de l'Artillerie. Ce n'est pas qu'on n'eut pû s'en plaindre directement au Duc d'Orleans qui étoit encore au dessus de lui de toutes façons; mais comme ce Marêchal étoit honnête homme, & que l'on savoit bien que s'il se faisoit des friponneries dans l'Artillerie, il n'y avoit aucune part, tout ce qu'il y avoit d'Officiers jugerent qu'il falloit s'addresser à lui à l'exclusion de tout autre.
Le Marêchal ne fut pas plûtôt informé de la chose qu'il envoya chercher celui dont on se plaignoit, résolu de lui faire un méchant parti. Il n'avoit garde pourtant de le faire, sans en parler au Duc d'Orleans, & il contoit bien de n'y pas manquer d'abord qu'il auroit sçu de l'autre la raison pour laquelle il avoit fait la réponce que je viens de dire. L'Officier de l'Artillerie qui savoit bien qu'il avoit affaire à un homme violent, & qui n'entendoit point de raillerie, sur tout à l'égard de ceux qui prévariquoient à leur devoir, ne voulut pas aller trouver le Marêchal sans user auparavant de précaution. Il fouilla dans une cassette, & s'étant muni d'un papier il partit alors pour savoir ce qu'il desiroit de lui. D'abord que le Marêchal le vit, il lui dit sans autre compliment, qu'il alloit le faire pendre, & qu'il ne lui donnoit qu'un quart d'heure pour se preparer à la mort: Il avoit envoyé effectivement vers le Duc d'Orleans pour lui representer la necessité qu'il y avoit de faire faire cette punition, pour empêcher les autres de lui ressembler. Le Duc n'avoit garde de l'en dédire, puis que le cas le requeroit, & que d'ailleurs le Marêchal en devoit encore mieux connoître l'importance qu'un autre, lui qui étoit superieur particulier du coupable. Mais cet homme lui laissant jetter son feu sans paroître autrement ému de tout ce qu'il lui pouvoit dire, lui répondit à la fin qu'il le feroit pendre s'il vouloit, principalement si le Duc d'Orleans y donnoit les mains, mais que quand il leur auroit dit à l'un & à l'autre ce qu'il avoit à dire pour sa justification, il ne croyoit pas qu'ils allassent si vite. Le Marêchal n'entendit pas plûtôt sa réponse qu'il se mit encore plus en colere, qu'auparavant. Il lui demanda s'il ne lui avoit pas ordonné de faire provision de tant de miliers de poudre pour le siege, & s'il ne lui en devoit pas encore rester plus de la moitié. L'autre lui répondit qu'il ne disconvenoit pas de ce qu'il lui disoit, qu'il lui avouoit même que tout cela étoit vrai, mais qu'il avoit un ordre superieur, auquel il avoit cru devoir obeïr. Le Marêchal entendant parler d'ordre superieur, craignit qu'après avoir fait tant de bruit il n'en eut encore le dementi. Il ne se put imaginer autre chose à ce qu'il venoit d'entendre, si-non que c'étoit du Duc d'Orleans qu'il vouloit parler. Ainsi le prenant à l'heure même sur un autre ton, il eut bien voulu retenir les paroles qu'il croyoit avoir lâchées imprudemment, après ce que l'autre venoit de lui dire. Il n'eut pas le tems de lui demander d'éclaircissement de ses soupçons, l'homme qu'il avoit envoyé vers le Duc d'Orleans étant rentré en même tems dans sa tante, il le regarda plûtôt pour découvrir sur son visage ce qu'il avoit à craindre ou à esperer, qu'il ne prit soin de le demander à celui à qui il venoit de témoigner tant de mal. Il n'y vit rien de fâcheux, & en étant encore plus assuré par sa réponse, qui fut que le Duc d'Orleans lui mandoit de faire tout ce que bon lui sembleroit, il reprit en même tems son premier air & dit à celui qu'il venoit de condamner devant tant de monde, qu'il ne croyoit donc pas être assez coupable après ce qu'il avoit fait, puis qu'il joignoit encore le mensonge à l'impudence. L'homme le laissa dire sans en paroître plus étonné, ce qui rendant encore le Marêchal moins traitable, il fit un nouveau serment que devant qu'il fut on quart d'heure il ne le laisseroit pas en vie ou qu'il en mourroit à la peine. L'homme comme s'il eut été insensible, lui repartit de rechef qu'il ne l'empêcheroit pas le faire tout ce qu'il voudroit, puis que cela étoit au dessus de son pouvoir; mais que tout grand Seigneur qu'il étoit il ne croyoit pas qu'il le put faire impunément, qu'il n'avoit rien fait que par l'ordre du premier Ministre, qu'il croyoit encore plus puissant que lui, & que s'il en doutoit, il alloit le lui montrer. Il tira en même-tems de sa poche une Lettre du Cardinal qui étoit conçûë en ces termes.
Ressouvenez-vous du serment que vous avez fait lorsque vous avez été reçû dans vôtre charge. Vous avez promis au Roi de lui être fidelle. La fidélité qu'il vous demande est que vous empêchiez, autant qu'il sera en vôtre pouvoir, qu'on ne le vole. Il se fait une grande dissipation de poudre tous les ans, sans qu'on sache ce qu'elle devient. A la moindre allarme vos superieurs prennent pretexte de délivrer des ordres d'en distribuer une grande quantité, cependant ou ils ne s'executent pas, ou la distribution rentre dans leurs bourses par des detours que Sa Majesté connoit bien & qu'il n'est pas necessaire d'expliquer. En cette rencontre & en toute autre semblable faites vous reiterer toûjours vos ordres pour le moins trois ou quatre fois, cherchez quelque pretexte pour ne pas obéir promptement, autrement vous vous rendrez non seulement indigne de la recompense qui vous a été promise, mais l'on croira que vous participerez à leurs larcins.
Le Marêchal fut bien étonné à cette lecture où il se voioit designé lui même comme larron, & même comme le principal de tous les autres, puis qu'il étoit le chef de toute l'Artillerie. Cependant comme il ne vouloit pas se mettre à dos le premier Ministre, il ne voulut rien faire de son chef, après ce qu'il venoit de voir. Il en parla au Duc de d'Orleans, qui lui dit que pour un homme d'esprit comme il étoit, il lui paroissoit choqué de peu de chose; car ce Marêchal en vouloit bien autant presentement au Cardinal qu'il faisoit auparavant à son confident; s'il ne savoit pas que dés qu'on étoit d'une humeur on se laissoit aller aisément à croire des autres tout ce que l'on ressentoit en soi, que ce Ministre aimoit l'argent éperdüement, & que ce qui le lui avoit fait connoître, c'est qu'il lui avoit dit quelques jours avant que de partir que le Regiment des Gardes coutoit une infinité d'argent au Roi, & que neanmoins il ne voioit pas que les Officiers y fussent plus braves que les autres, que depuis qu'il étoit premier Ministre il n'y en avoit pas eu encore un seul de tué, d'où il jugeoit que c'étoit autant de perdu que tout ce qu'on leur donnoit.
Il est vrai que son Eminence avoit tenu ce discours à ce Prince, ou du moins qu'il lui avoit dit quelque chose d'approchant. Car comme ils parloient ensemble des depenses de l'Etat, il lui avoit dit en lui parlant de ce Regiment qu'à la dépense qu'il faisoit au Roi il ne s'y pouvoit sauver qu'en revendant les charges lors qu'il viendroit à en vaquer quelqu'une; mais comme on lui connoissoit déja du penchant au ménage, pour ne pas dire quelque chose de pis, & qu'on prend plaisir à gloser sur les parolles de ceux en qui l'on trouve quelque chose à redire, le commentaire avoit servi le texte de si prés qu'il n'y avoit que ceux qui y avoient été presens, qui fussent veritablement comment les choses s'étoient passées.
Le Marêchal ne se paya point de cette reponse. Il repartit au Duc que de quelque humeur que fut ce Ministre il ne falloit point souffrir, à ce qu'il croioit, qu'un petit Officier, sous pretexte de lui plaire, s'ingerât de desobéïr à ses superieurs; que cette desobéïssance avoit même de soi quelque chose que les autres n'avoient pas, qu'il y alloit du salut de l'armée, & que si Picolomini eut sçu cela, & qu'il en eut proffité, il ne vouloit que lui pour juge de ce qui en seroit survenu; qu'il y avoit encore plus d'intérêt que lui, lui qui étoit Général, que son honneur en dépendoit, c'est pourquoi il n'avoit rien à lui dire. Le Duc vit bien qu'il tâchoit de lui mettre le feu sous le ventre, afin de lui faire faire sa propre cause de la sienne. Cependant comme il s'en falloit bien qu'il ne fut toûjours aussi complaisant qu'on l'eut bien desiré, il lui dit pour toute réponse qu'il ne vouloit rien empiéter sur sa charge, & que s'agissant en cette rencontre d'un délit, commis par l'un de ses Officiers, il le laissoit le maître de lui ordonner telle punition qu'il jugement à propos. Le Marêchal ne fit pas semblant de voir, qu'il y avoit plus de malice à sa reponse, que de bonne volonté, comme il sembloit vouloir qu'on le crut, & ayant fait mettre cet homme entre les mains du Prevôt il se trouva étranglé la nuit sans qu'on ait jamais pû sçavoir au vrai, si ce fut cet Officier qui s'en deffit, ou si quelque autre personne lui prêta la main pour lui rendre ce service. On publia pourtant tout autant que l'on put que c'étoit le desespoir qui lui avoit fait attenter lui même à sa vie. Mais si cela est on avoit bien voulu lui prêter une corde & un clou pour se pendre au plancher d'une méchante maison, où ce malheureux avoit fini sa vie.
Cette affaire n'eut gueres fait de bruit sans les circonstances qui l'avoient précedées, mais comme elles avoient fait beaucoup d'éclat, cette mort n'en fit pas moins. Comme on prend même beaucoup de plaisir à médire, on prit sujet de là de repandre dans le monde que le Marêchal avoit été bien aise de se delivrer d'un témoin incommode. C'étoit marquer un grand penchant à la medisance, que de tenir un tel discours, puisque bien loin qu'on lui pût faire aucun reproche dans sa charge, jamais homme ne l'avoit exercée avec plus d'integrité ni moins d'intérêt. Aussi tout ce qu'en pouvoit croire le Cardinal partoit plû-tôt de son humeur defiante que d'aucune preuve qu'il en eut contre lui. D'ailleurs il eut été bien aise, pour en dire la verité, de pouvoir faire une querelle d'Allemand au Marêchal, pour avoir pretexte de le dépouiller de sa charge. Il convoitoit déja des yeux & du coeur tout ce qu'il y avoit de grand & de beau dans le Royaume, & comme ce morceau n'étoit pas vaquant, tous les jours, il en avoit bien autant d'envie que de tout le reste. Ce n'est pas qu'il lui fut propre à lui même, quoi qu'on eut veu auparavant un homme revêtu de la Pourpre aussi-bien que lui être Amiral de France, & Général d'Armée en Piemont. Mais il avoit des neveux & des nieces à qui il pretendoit faire part de sa fortune, & qu'il vouloit faire venir en France tout au plûtôt, afin de les y établir le plus avantageusement qu'il pouroit.
La poudre ne manqua pas à l'Armée après la punition qui venoit d'arriver. Celui qui eut la place du deffunt ne se fit pas presser pour en donner. Mais elle ne servit de tout cette Campagne qu'à tirer aux moineaux. Picolomini après s'être avancé jusques à la portée du canon de nos lignes, comme s'il eut dessein de les forcer, se retira sans oser rien entreprendre. Gravelines ne tint plus gueres après cela, & s'étant renduë le 28 de Juillet nous demeurâmes encore quelques jours devant cette place, pour en faire reparer les fortifications. Quand elles furent achevées, nous fîmes semblant alors d'en vouloir aux autres places maritimes de Flandres, afin d'attirer toutes les forces ennemies de ce côté là. Nos bons amis les Hollandois, avec qui nous agissions de concert, tinrent la mer, cependant, comme s'ils n'eussent eu aucun dessein de leur chef. Les Espagnols se laisserent surprendre à ces fausses apparences, tellement que lors qu'ils y pensoient le moins ils les virent tomber sur le Sas de Gand. Ils y voulurent courir pour le sauver, mais y étant arrivés trop tard, ils eurent le regret de le voir rendre le 7. de Septembre.
Pour nous nous finîmes nôtre Campagne par la prise de l'Abbaye de Houatte & de quelques autres Forts que les ennemis avoient pris soin de fortifier, pour nous empêcher l'entrée de leur païs. Ce fut la dernière Campagne que je fis dans les Gardes, & étant entré dans les Mousquetaires un mois ou environ après être arrivé à Paris, je crus que ma fortune étoit faite, puisque j'étois enfin parvenu à ce que je desirois le plus. Je ne saurois bien representer la joye que j'en eus, me croyant déja quelque chose, quoi que je ne fusse encore rien. Je me fis valoir ensuite autant que je pus auprès des Dames dont le secours ne m'avoit pas été indifferent depuis que j'étois venu de Bearn. Je comptois même de faire fortune aussi-tôt par leur moyen que par les armes, & comme j'étois encore jeune, & que je n'avois pas toute l'expérience que je puis avoir presentement, mon esperence étoit fondée bien plûtôt sur la bonne opinion que j'avois de moi même que sur tout le reste. Cependant si j'étois à recommencer je n'eusse pas fait mon compte tout à fait là-dessus. Quelque bonne mine que je pusse avoir il y en avoit une infinité à la Cour & dans Paris qui me valoient bien. Aussi, si j'avois eu quelque bonne fortune jusques là j'en étois redevable bien plûtôt à la foiblesse que je trouvois parmi le beau sexe, & dont, ne lui en deplaise, il est tout rempli, qu'à aucune de mes prétenduës belles qualitez. Cependant il faut que j'avouë à ma confusion une étrange pensée que j'avois de toutes les femmes en général; je n'en croiois pas une à l'épreuve de mes fleurettes, & parceque j'en avois trouvé quelques-unes qui avoient pris plaisir à les écouter, je contois qu'il en étoit de même de toutes les autres. Il ne falloit neanmoins que me ressouvenir de mon Angloise pour en avoir une autre opinion. Mais comme on est ingénieux à se tromper soi même, principalement quand il y va de sa satisfaction, ou je la rajois du nombre des femmes raisonnables quand je venois à y penser, ou j'en attribuois la faute au peu d'experience que j'avois alors, & dont je croiois bien être revenu depuis ce tems là.
Le Cardinal Mazarin persevera cependant, à vouloir avoir la Compagnie de Mousquetaires pour l'ainé des Manchini que l'on commença à voir à la Cour. Il étoit bien fait & de bonne mine, & sentoit son homme de qualité, comme il l'étoit effectivement. Car la Maison Manchini n'est pas une des moindre parmi la Noblesse Romaine, quoi que dans la medisance qui s'éleva bien-tôt après contre son Eminence, elle ne fut pas épargnée non plus que la Puissance & la personne de ce Ministere. Mr. de Treville qui pour avoir perdu le feu Roi qui avait été son soutien, contre les assauts que lui avoit livré le Cardinal de Richelieu, n'avoit rien rabattu de sa fierté, crut qu'après avoir resisté à la puissance d'un homme comme celui là, il pourroit bien resister encore à celle de celui-ci. Ainsi n'étant pas plus complaisant envers l'un qu'il l'avoit été envers l'autre, il tint ferme contre lui, sans vouloir écouter toutes ses promesses. Il répondit à ceux qui lui en parlerent de sa part, que cette charge lui ayant été donnée comme le prix de ses bonnes actions, il vouloit la conserver tout autant qu'il auroit un moment de vie. Il étoit bien aise que Sa Majesté, dont il n'avoit point l'honneur d'être connu particulierement, comme en effet il étoit impossible que ce jeune Prince connut encore personne à l'âge qu'il avoit, il étoit bien aise, dis-je, que Sa Majesté l'en trouvant révêtu à sa Majorité, il se put informer de ceux qui approcheroient alors le plus près de sa personne, des raisons qui avoient pû obliger le feu Roi son pere à l'en révêtir plûtôt qu'un autre.
Cette réponse ne plut point au Cardinal, qui ne voioit point de poste plus propre que celui là pour son neveu, & qui vouloit l'y placer à quelque prix que ce fut. Il voioit que le Roi, tout enfant qu'il étoit, se portoit déja aux grandes choses, & que cette Compagnie avoit bien la mine de faire un jour ses delices, comme elle les fit effectivement. Mais si son Eminence agissoit par ces vûës, elles étoient communes à Treville. Il avoit un fils qui étoit à peu près de l'âge de Sa Majesté, & il esperoit bien l'établir à sa place avant que Dieu vint à le retirer du monde. Neantmoins le Cardinal lui ayant declaré la guerre secretement, il fit tout ce qu'il put auprès de la Reine pour l'obliger à lui faire commandement de se deffaire de sa charge. Le pretexte qu'il en prit fut qu'il avoit quantité d'amis dans les gardes, & qu'étant comme maître par là & par la Compagnie qu'il commandoit de la personne de Sa Majesté, il seroit en pouvoir d'en abuser quand bon lui sembleroit. La Reine qui avoit toûjours fait beaucoup de cas de Treville ne crut pas à propos de donner dans ces soupçons. Elle se ressouvenoit que bien loin que cet Officier eut jamais épousé aucunes brigues, il avoit toûjours signalé sa fidelité par un attachement inviolable à la personne du Roi; elle se ressouvenoit même que c'étoit ce qui lui avoit attiré sa persecution; d'où elle concluoit que ce seroit une injustice à elle, de le traiter comme le Cardinal le prétendoit.
Ce Ministere n'étoit pas encore assez bien établi auprès de cette Princesse pour l'obliger à se faire une necessité de son Conseil; ainsi feignant que ce qu'il lui en disoit n'étoit que l'effet de son zéle, il remit la poursuite de cette affaire jusques à un tems plus favorable. Il prit grand soin cependant de faire remarquer à Sa Majesté tout ce qui pouvoit seconder son intention, & comme Treville étoit un homme franc, & qui se croioit à couvert de tout soupçon par sa fidelité, il ne tint pas aloi qu'il ne fit interprêter en mal quantité de ses actions qui étoient non seulement fort innocentes, mais qui partoient encore d'une bonne intention. Toute nôtre Compagnie fut cela par quelques parolles que Mr. de Treville ne put retenir, & comme il n'y avoit pas un Mousquetaire qui ne l'adorât pour ainsi dire, s'il y en avoit quelqu'un de nous qui se trouvât par hazard sur le chemin où passoit le Cardinal, il s'en detournoit en même tems, pour n'être pas obligé de lui rendre le respect qui lui étoit du. On le fit remarquer à son Eminence, qui comme il étoit tout politique, ne fit pas semblant d'y prendre garde. Il savoit que s'il venoit à faire connoître qu'il en eut connoissance, il seroit contraint d'en faire paroître quelque ressentiment. Or il consideroit que cela alieneroit l'esprit de cette Compagnie de son neveu, & que ce seroit le moyen, s'il réussissoit jamais dans ses desseins, de lui en faire avoir la haine au lieu de l'amitié.
Pendant que cela se passoit, je devins amoureux d'une jeune Dame de condition qui étoit assez jolie, mais qui croyoit l'être encore beaucoup plus qu'elle ne l'étoit effectivement. Elle avoit sur tout un si grand foible de se voir donner de l'encens, que ses Domestiques qui connoissoient son deffaut en profitoient si bien qu'il n'y en avoit pas un qu'elle n'eut enrichi. Tout leur merite cependant ne consistoit qu'en ce qu'ils lui savoient débiter adroitement leurs fleurettes. Celui qui l'admiroit le plus & qui avoit le plus de complaisance pour elle, en étoit le mieux venu. Je reconnus bien-tôt son foible, aussi bien que les autres, & comme j'en étois amoureux, il ne me fut pas difficile de m'établir assez bien dans son esprit. Je n'eus pas de peine à lui dire qu'elle étoit belle, parce qu'elle sembloit telle à mes yeux. Enfin quoi que je n'admirasse pas également quantité de choses qu'elle faisoit, je ne laissai pas de faire comme si je les eusse admirées, parce que je voyois bien que c'étoit-là le chemin que je devois prendre, si je voulois continuer de lui plaire. Elle étoit veuve & n'avoit été que dix-huit mois en ménage avec son mari. Il avoit été tué à la Bataille de Rocroi, & quoi qu'il y eut déjà assez long-tems qu'elle fut veuve pour songer à se remarier, la pensée ne lui en étoit pas encore venuë, parce qu'elle n'avoit pas été trop heureuse avec lui. Comme il avoit une maîtresse, quand il l'avoit épousé, il n'en avoit pas fait tout le cas qu'il devoit. Il avoit continué à voir l'autre, & cela lui avoit été d'autant plus sensible qu'elle ne manquoit pas de bonne opinion d'elle-même. Elle avoit cru, comme c'étoit la verité, meriter toute sa tendresse, aussi le peu de justice qu'il lui avoit renduë lui eut fait prendre sans doute la résolution de ne s'exposer jamais à pareille chose que celle qui lui étoit arrivée, si elle eut pû s'abstenir de recevoir de l'encens.
Il étoit dangereux de s'embarquer avec une telle femme, & c'étoit un écueil tout assuré pour une personne qui eut été né jaloux. Mais comme je ne me sentois aucune disposition à une passion si fatale au repos des hommes, je ne laissai pas de poursuivre ma pointe, dans la vûë de mêler ses richesses avec ma gueuserie. La Dame étoit extrêmement riche, qualité qui m'acommodoit bien autant que sa beauté, quoi que je n'y fusse pas indifferent. Je contois d'ailleurs que si elle étoit jamais ma femme, je la ferois revenir bien-tôt de ses foiblesses, sur tout parce que je pretendois en user si bien avec elle, qu'elle prendroit aisément confiance en moi. Je fus le premier, si je l'ose dire, qui lui fis naître le dessein de changer son état de veuve en celui de femme mariée. Je lui plus par le debut que j'eus avec elle. Je lui avouai franchement que si elle vouloit m'écouter elle feroit ma fortune de toutes façons, qu'ainsi la reconnoissance & l'amour agissant en moi egalement elle pouroit conter que je l'aimerois bien moins en mari, qu'en amant. Elle trouva de la bonne foi dans ce compliment, moi qui different de ceux de mon païs, qui ne sont jamais pauvres si on les en veut croire, convenois sans en être pressé, qu'il n'y a un pas grand fonds à faire sur les lettres de change qui me venoient de Bearn. Ainsi mes affaires allant tous les jours de mieux en mieux auprès d'elle, je commençois déja en moi-même à regler l'equipage que j'aurois quand nous serions une lois mariez ensemble, lors que je vis s'elever une cruelle guerre contre moi; elle ne me vint pas de la part de mes rivaux, quoi que j'en eusse un bon nombre, & même de personnes de grande condition, & d'un merite assez destingué pour me faire apprehender avec raison. Le plus redoutable de tous ces rivaux étoit le Comte de... qui aussi-bien que moi en vouloit au mariage, & qui outre qu'il étoit parfaitement bien fait, tenoit un rang à la Cour qui me devoit faire peur, aussi bien que le reste de ses belles qualitez: mais soit que la fortune s'en mêlât, ou comme je l'ai toûjours cru qu'elle eut oüi parler d'une certaine chose qui couroit à son desavantage, savoir qu'il n'avoit que l'apparence de valoir beaucoup avec les Dames, & que l'effet n'y répondoit pas, il se trouva qu'un petit Gascon l'emporta sur un des plus fameux Courtisans qu'il y eut en ce tems là.
La Dame me fit bien valoir ce triomphe dont elle eut bien diminué le prix, si elle eut voulu peut-être convenir de la vérité; mais étant trop habile pour le faire, je ne lui fit point d'enquête fâcheuse là dessus, depeur de lui faire révoquer la grace qu'elle me faisoit. Je la lui exagerai même tout autant qu'il me fût possible, afin qu'elle jugeât de la reconnoissance que j'aurois de celles qu'elle me feroit à l'avenir par les sentimens que j'avois de celles qu'elle m'avoit déja faites. Mais lors que j'y pensois le moins, l'orage dont je viens de parler s'éleva sur ma tête, & ne tarda gueres à m'écraser. Les Domestiques de la Dame voyant qu'elle ne seroit pas plûtôt remariée que ses bien-faits tariroient pour eux en même tems, commencerent à me rendre tous les mauvais offices, dont ils se purent aviser, & n'y réüsirent que trop bien. L'un lui dit que j'avois été coquet toute ma vie, & que je le serois encore tant que je vivrois, qu'elle savoit bien la peine que cela lui avoit fait du tems de son premier Mari, & que cela ne lui en feroit pas moins présentement si elle étoit si folle jamais que de m'épouser. Un autre lui dit que j'avois épousé ma première Maîtresse, & un autre que l'Angloise n'avoit eu du mépris pour moi, que parce que j'avois plus d'apparence que d'effet; que nous avions été bien ensemble, mais qu'elle ne m'avoit pas plûtôt connu qu'elle avoit jugé à propos de me casser aux gages.
De toutes ces accusations qui n'étoient pas plus vrayes l'une que l'autre, il n'y eut que la premiere qui fit quelque impression sur elle. Elle eut peur comme elle avoit oüi parler de la foiblesse qu'ont ceux qui sont d'un temperament à peu près comme on me dépeignoit, que je n'entrevinsse à ma premiere maniere de vivre, d'abord que je l'aurais épousée. Cela la fit marcher bride en main avec moi, de sorte que n'ayant pas été long tems à le reconnoître, je lui en demandai la raison sans qu'elle daignât m'en éclaircir. Comme je ne reconnoissois point d'où me venoit le coup, & même que j'étois bien éloigné de le deviner, bien loin d'y pouvoir apporter le remede qui y étoit néccessaire, je fis une faute qui rendit le mal irreparable. J'avois jugé à propos dès les commencemens de chercher à gaigner sa Demoiselle, qui selon le bruit commun avoit beaucoup de pouvoir sur son esprit. C'étoit une fille d'assez bonne Maison, mais son Pere ayant mal fait ses affaires, elle avoit été trop heureuse dans le tems du mariage de sa Maitresse, d'entrer auprès d'elle en qualité de sa suivante. C'étoit une brune assez piquante, & comme elle tenoit quelque chose du lieu d'où-t-elle sortoit, il y en avoit beaucoup, qui personne pour personne & mettant tout le reste à part, l'eussent bien autant aimée que sa Maîtresse.
Cette fille depuis qu'elle étoit avec elle n'y avoit pas trop mal fait ses affaires, quoi qu'il n'y eut encore que trois ans, qu'elle y fut. Comme elle avoit reconnu d'abord son esprit, elle n'avoit pas manqué de la prendre par son foible, elle lui avoit dit plus de douceurs que l'amant le plus passionné, & ses complaisances avoient été si loin qu'il falloit que l'interest eut un extréme pouvoir sur elle, pour lui faire faire tout ce qu'elle faisoit tous les jours. Elle ne souffroit plus que personne lui rendit aucun service, à moins qu'elle ne fut incapable de le lui rendre elle même, elle ne la quittoit non plus que l'ombre fait le corps, & comme l'interest lui faisoit faire toutes ces choses, sans que l'amitié y eut la moindre part, elle prit d'abord de l'argent que je lui offris pour me rendre service auprès d'elle. Elle prenoit déja le sien pour récompense de ses fleurettes, mais avec l'un & l'autre elle eut pris encore celui de tout le genre humain, parce que tout ce qui pouvoit la tirer de la misére où elle s'étoit veuë avoit pour elle des charmes inconcevables.
Si ma bourse eut été assez bien garnie pour ne pas tarir si-tôt j'eusse été long tems de ses amies, tant elle avoit bon appetit, mais son avidité & mon impuissance m'en ayant fait voir le fonds bien-tôt, au lieu de me rendre les services qu'elle me promettoit auprès de sa Maîtresse, j'éprouvai avant qu'il fut peu que je n'y avois point d'ennemie plus dangereuse. Un jour qu'elle étoit couchée avec elle; car elle l'avoit mise sur le pied de la traiter plutôt comme sa soeur que comme sa suivante, elle se mit à pleurer & à sanglotter comme si elle eut perdu tous ses parens. Sa Maîtresse lui demanda aussi-tôt ce qu'elle avoit, & cette fille, qui étoit plus fourbe & plus interessée que je ne saurois dire, faisant semblant d'avoir toutes les peines du monde à lui répondre, il fallut que l'autre lui reïterât deux ou trois fois la même demande, avant que de l'en vouloir éclaircir. Enfin croyant avoir assez bien joué son Personnage, elle lui répondit que le jour approchant qu'elle alloit se donner à un nouveau Mari, elle n'y pouvoit songer sans en mourrir de douleur: elle recommença à sanglotter ou du moins à en faire le semblant, & ces feints sanglots faisant croire à sa Maîtresse que son affliction ne partoit que de l'amitié qu'elle avoit pour elle, elle lui en fut si bon gré qu'elle l'embrassa tendrement. Elle lui dit même pour la consoler que je ne me rendrois pas tellement maître de son coeur, qu'il n'y restât encore quelque place pour elle.
Cette fille qui avoit autant d'esprit qu'elle étoit méchante, & qui étoit encore plus méchante qu'elle n'étoit agréable, lui répartit que si elle s'affligeoit comme elle faisoit, c'étoit bien moins par rapport à ses propres interêts, qu'aux siens; que si elle épousoit un autre que moi, elle ne serait pas dans la peine où elle étoit présentement, parce que du moins elle se flatteroit qu'elle en seroit considerée comme elle méritoit. Elle ne lui en dit pas d'avantage, parce qu'elle savoit bien, que les plus longues parolles ne contiennent pas toûjours le venin le plus subtil, mais lui laissant faire là dessus les reflexions qui lui étoient inévitables, sa Maîtresse lui demanda bien-tôt ce qu'elle vouloit dire par là. Cette fille qui pour mieux jouër son rolle avoit feint jusques là de prendre mon parti auprès d'elle, lui dit alors que si l'état où elle étoit lui permettoit de se jetter à ses pieds, elle le ferait sans perdre de tems pour lui demander pardon de sa méprise, qu'elle lui avoit soutenu quand on lui avoit dit que je ne l'aurois pas plûtôt épousée que je lui serois infidele, que ceux qui portoient cette accusation contre moi ne le faisoient que pour ne me pas connoître, ou pour me vouloir du mal, mais qu'elle changeoit maintenant de sentiment en depit qu'elle en eut, que j'étois encore plus scelerat qu'on ne pouvoit dire, desorte que sans attendre qu'il fut plus tard, elle aimoit mieux se laver les mains devant elle, que d'être cause d'un malheur irreparable, faute de convenir de la vérité.
C'étoit parler sans fard que de parler de la sorte. Cependant comme il manquoit encore une dose à son poison, pour lui donner toute la force qu'elle desiroit, & que cette dose consistoit à lui apprendre les raisons qu'elle avoit de changer si-tôt de sentiment, elle lui dit que je gardois si peu de mesures dans mes fourberies, que c'étoit à elle même que je m'addressois pour faire éclater le commencement de mon infidelité, qu'il ne tenoit pas à moi que je ne lui fisse accroire que c'étoit elle qui avoit mon coeur, pendant qu'elle n'avoit que mes complimens, qu'elle avoit feint de m'écouter afin de l'en avertir, & que quand elle voudrait, elle lui feroit entendre cette verité de ses propres oreilles. Ce fut un coup de massuë pour cette Dame que ce qu'elle lui dit, elle m'aimoit, aussi en ressentit-elle beaucoup d'affection; elle n'en témoigna rien neanmoins, parce qu'elle ne trouvoit pas qu'il lui fût glorieux de faire paroître tant de bonne volonté pour un homme qu'on lui en faisoit si indigne, cependant malgré tous les deguisemens cette fille n'eut pas eu grande peine à decouvrir ce qui se passoit dans son coeur, si les ténébres ne lui eussent derobé la veue de son visage. A ce deffaut elle ne laissa pas d'en croire ce qu'il falloit à la surprise ou elle s'apperçut un moment après que la jettoient ces parolles. La Dame demeura toute interdite, & ayant gardé un assez long silence, elle ne le rompit que pour lui demander des circonstances, qui ne lui permirent pas de douter de ce qu'elle venoit d'écouter.
Cette fille qui m'accusoit de fourberie pour mieux couvrir la sienne, & pour mieux abuser sa Maîtresse, avoit feint quelques jours auparavant ne pouvoir deffendre son coeur contre quelque mérite qu'elle disoit avoir reconnu en moi. J'avois été bien surpris de l'entendre parler de la sorte, elle que j'avois toujours reconnuë fort sage, & qui l'étoit veritablement, aussi n'étoit-ce pas par un principe tel qu'on pourroit peut-être s'imaginer qu'elle m'avoit parlé de la sorte; mais pour garder toûjours le même pouvoir sur l'esprit de sa Maîtresse qu'elle avoit eu jusques là. Elle pretendoit en me faisant donner dans le panneau qu'elle me tendoit si subtilement lui faire rompre l'engagement qu'elle avoit avec moi sans qu'il fut en ma puissance de renouer jamais avec elle. Elle ne réussit que trop bien dans ses malheureuses prétentions: Je me laissai aller, soit par complaisance, ou par crainte que j'avois de la rendre mon ennemie, à lui protester que si elle m'aimoit je ne l'aimois pas moins. Il ne tint pas même à moi que je ne lui en donnasse des marques sensibles, l'usage du monde me faisant croire que je lui pouvois donner cette satisfaction sans qu'il y allât du mien, ni que je manquasse en aucune façon à ce que je devois à sa Maîtresse. Elle étoit trop sage pour le permettre, & trop méchante en même temps pour me faire croire que le refus qu'elle en faisoit dût m'ôter l'esperance de ne pas mieux réussir une autrefois. Nous en demeurâmes là pour ce coup, & la force de mon temperament & un peu d'honneur me faisant entreprendre la premiere fois que je la revis de lui parler toûjours sur le même ton, je ne fus gueres sans m'en repentir. Je ne pouvois effectivement prendre mon temps plus mal que je faisois alors, elle avoit fait cacher sa Maîtresse sous une tapisserie, d'où elle pouvoit entendre & voir, tout ce que je pouvois lui dire ou faire sans que je pusse découvrir aucunement où elle étoit. Cette Dame sortit alors de sa niche, & qui fut bien surpris ce fut moi, quand je la vis devant mes yeux. L'étonnement où j'étois me rendit si interdit que je n'eus pas l'esprit de deviner la piece qui m'étoit faite, & quand j'eusse été surpris en faisant l'action du monde la plus noire je n'eusse pas été plus confus. Je n'eus pas la force de dire une parolle, de sorte que la Dame me fit mille reproches, sans que je trouvasse un seul mot pour m'excuser. Enfin je crois que je fusse encore demeuré muet tant que j'eusse été là, si ce n'est qu'elle finit son discours par une deffense qu'elle me fit de remettre jamais le pied dans sa Maison. Si je n'eusse été qu'amoureux peut-être lui aurois-je obeï sans oser lui répondre, mais comme il y alloit de ma fortune, aussi bien que du repos de mon coeur, à lui faire révoquer cette deffense, je pris la parolle & lui dis tout ce que je crus capable d'adoucir son ressentiment. Si je lui eusse dit la pure verité peut-être en fus-je venu à bout; mais comme je croyois indigne d'un honete homme d'aller se vanter des avances de la Demoiselle, je lui tus cette circonstance qui étoit seule capable de me justifier dans son esprit; car elle lui eut fait connoitre sa malice qu'elle n'avoit garde de croire au point qu'elle étoit. La Dame sortit de la Chambre en même tems sans me vouloir écouter d'avantage, & tout mon reconfort n'étant plus que dans sa Demoiselle, que j'accusois bien en moi même d'être cause de mon malheur, mais non pas dans le sens qu'elle l'étoit, je la conjurai de se servir du credit qu'elle avoit sur son esprit pour me rétablir dans ses bonnes graces. Elle me répondit pour m'oter même toute sorte d'esperance, qu'elle ne me promettoit pas de pouvoir rien obtenir sur elle, après ce qui venoit d'arriver, qu'elle auroit même peut être besoin elle même d'un intercesseur pour y faire sa paix, parce qu'elle la voyoit si fort en colere qu'elle ne se souvenoit pas qu'elle y eut jamais tant été. Enfin tout ce que j'en pus tirer fut qu'elle agiroit pour moi selon la disposition où elle la trouveroit.
Je ne pus lui rien dire, parce que je trouvois quelle avoit raison, & que je croiois même que la Dame devoit être tout aussi en colere contr'elle que contre moi. Il est aisé de juger après tout ce que je viens de dire, que je fus bien-tôt sacrifié par cette fourbe. Elle me dit quelques jours après qu'il n'y avoit plus de retour pour moi à la misericorde de sa Maîtresse, & que bien loin de me vouloir pardonner elle ne vouloit pas seulement entendre parler de mon nom. Je n'eus pas de peine à le croire, parce que l'ayant trouvée par hazard dans deux ou trois maisons où j'allois, à peine fit-elle semblant de m'avoir jamais connu. Elle n'y mit plus même le pied, depeur de m'y retrouver une autrefois; de sorte que me voyant donner mon congé si cruellement, j'en conceus tant de melancholie que je ne tardai gueres à m'en ressentir. Il me prit une fievre lente qui me défigura étrangement. Je crus que je devois me faire voir à elle, en cet état, & qu'il seroit capable de lui donner de la compassion. Mais il en arriva tout autrement que je ne pensois, la Dame ne voyant plus rien en moi qui lui fut agréable, ne me regarda pas, ou du moins si elle le fit, ce ne fut que pour m'en mépriser encore d'avantage. J'en eus un dépit qu'on ne sauroit exprimer, & bien que j'eusse peine à me consoler d'avoir ainsi manqué ma fortune, je resolus de ne pas essuyer d'avantage ses mépris, puisqu'aussi bien cela ne me serviroit de rien. C'est beaucoup quand on peut une fois gagner cela sur soi. On vient bien-tôt à bout de tout le reste, & c'est ce qui m'arriva heureusement. Je trouvai que je devois mépriser qui me méprisoit, & qu'il y avoit assez d'autres femmes pour me consoler de celle là.
Je gueris ainsi peu à peu, & le jeu où je m'adonnai & où je continuai de trouver du secours, dans la rareté des lettres de change qui me venoient de mon païs, ne contribua pas peu à me procurer la guerison. Je gagnai au trictrac d'une seule sceance au Marquis de Gordes fils aine de Mr. de Gordes Capitaine des Gardes du Corps, neuf cent Pistoles. Il m'en paya trois cent comptant qu'il avoit sur lui, & comme on étoit fort exact en ce tems là comme on l'est encore aujourd'hui parmi les honnêtes gens, de paver ce que l'on perdoit sur sa parolle, les six cent autres me furent envoyées le lendemain matin à mon lever. Je fis un bon usage de cet argent, & en même tems beaucoup d'amis. J'en pretai à quantité de mes camarades qui n'en avoient point, & Besmaux qui étoit toûjours dans les Gardes & qui n'étoit pas trop à son aise, ayant oüi parler de ma fortune, me pria de le traiter comme les autres. Je le fis volontiers, quoi qu'il n'y eut pas grande ressource avec lui, & même que sa maniére de vivre & la mienne fussent toutes differentes l'une de l'autre. Il s'étoit mis sur le pied de ce qui s'appelle breteur, & cela lui avoit aidé à subsister dans son indigence. Ce secours ne l'avoit pas pourtant tiré si bien de la necessité qu'on ne l'eut veu souvent sans savoir où prendre le premier sol pour aller dîner. Quand j'y pense & que je le vois maintenant si opulent je ne puis assez admirer les divers effets de la fortune, ou plûtôt de la divine Providence, qui prend plaisir à humilier les uns & à élever les autres, quand bon lui semble. Car enfin pendant que celui-ci a amassé des biens immenses, le Comte de la Suse dont il a eu la plûpart des Terres est tombé dans une si grande pauvreté que peu s'en faut qu'il ne soit réduit à aller mourir à l'Hospital. L'un avoit néanmoins plus à depenser en un jour que l'autre en toute l'année, & même quand je dirois trois fois on ne pouroit pas m'accuser de mentir.
Ayant ainsi répandu une partie de mon argent, je me servis de l'autre pour tâcher de m'avancer. Je n'oubliai pas aussi de faire ma Cour aux Dames, & comme je n'avois pas oublié si bien celle dont je viens de parler que je ne m'en ressouvinsse encore quelque fois, je revis sa Demoiselle pour lui demander si elle ne lui avoit point reparlé de moi. La reponse que j'en eus ne me fus pas plus avantageuse que la précedente. Je m'en consolai facilement, & voulant en reconter à la Demoiselle & en tirer toûjours pied ou aile, pour me dedommager d'autant de la perte qu'elle me causoit, je fus tout surpris de la voir toute autre que je ne l'avois vûë jusques-là. Elle me fit réponse que je m'y prenois trop tard, pour la gaigner, & qu'après l'avoir négligée comme j'avois fait, il n'y avoit plus rien pour moi à espérer auprès d'elle. Je crus qu'elle ne parloit ainsi que pour m'obliger à lui témoigner plus d'empressement, & comme à l'âge où j'étois l'on est toûjours amoureux auprès d'une jolie fille, je n'eusse pas eu de peine à lui témoigner que je l'étois éperdüement, si elle m'eut voulu écouter. Mais comme elle ne l'avoit jamais été de moi, quelque semblant qu'elle en eut fait, elle fut si indifferrens à toutes les marques que je lui en pus donner, qu'il ne me fut pas difficile de reconnoître que j'avois été sa duppe.
La fin de l'année 1644. & le commencement de l'année 1645. s'étant passez de la sorte, je me preparai à faire la Campagne sous le Duc d'Orleans que la Cour renvoioit en Flandres. Le Cardinal Mazarin qui étoit bien aise de demeurer seul à la tête des affaires, l'y renvoioit encore cette année là, sous pretexte de lui faire honneur. Il étoit bien aise de l'amuser par ce vain commandement, & l'Abbé de la Riviere qui avoit beaucoup de credit auprès de ce Prince y donnoit les mains moiennant des benefices qu'il obtenoit de tems en tems du Cardinal; aussi bien que de bonnes pensions. Son Eminence eut bien voulu pouvoir amuser de même Mr. le Prince; mais comme c'étoit un autre esprit que le Duc d'Orleans il n'étoit pas homme à donner si grossierement dans le panneau. Il vouloit avoir part à tout ce qu'il faisoit, & il se maintint dans cette possession jusques à la fin de ses jours. Et en effet quoi que le Cardinal en qualité de premier Ministre parut seul donner tout le poids aux affaires, il n'osoit rien entreprendre de consequence qu'il ne l'eut concerté auparavant avec lui. Le Duc d'Anguien cependant étoit toûjours à la tête d'une armée, & comme le succès qu'il avoit eu à la Bataille de Rocroy avoit été suivi de quantité d'autres qui avoient encore augmenté sa reputation, il se trouvoit que le pére tout considerable qu'il étoit par lui même l'étoit moins, cependant par là presentement qu'il ne l'étoit par son fils. Ce jeune Prince après avoir cueuilli des lauriers en Flandres en avoit moissonné en Allemagne ou il avoit remporté une grande Victoire auprès de Fribourg. Elle lui étoit même d'autant plus glorieuse qu'elle avoit été long-tems disputée, & qu'il y avoit fait le devoir de Soldat, aussi bien que celui de capitaine.
Cette grande gloire ne plaisoit point du tout au Cardinal, parce que le pére en étoit plus hardi à demander, & lui plus timide à refuser. Il voioit que chacun couroit après ce jeune Duc & qu'il sembloit que tous les autres ne fussent plus rien au prix de lui. Son Eminence qui avoit une infinité de ruses en partage, mais de ces ruses qui sont plus d'un petit particulier que d'un grand Ministre, voyant que le Prince de Condé étoit trop sage pour faire jamais un faux pas qui lui donnât prise sur lui, gagna une personne de grande qualité pour faire faire au fils ce qu'il ne pouvoit esperer du pere. Cette personne avoit beaucoup de part à sa confiance, par un certain rapport d'humeur qui se trouvoit entr'eux. Ils avoient tous deux beaucoup d'esprit, & ils avoient encore d'autres qualitez assez approchantes les unes des autres, ce qui les rendoit plus unis. Il étoit assez difficile de se deffier d'un homme comme celui là, sur tout ayant l'esprit de faire venir les choses de loin & comme s'il n'y eut pas pensé. Au reste le Cardinal, qui consideroit que s'il y avoit quelque chose qui fut capable de porter coup à la fortune du pere & du fils, ce devoit être s'il leur arrivoit de se brouiller avec le Duc d'Orleans, il y travailla de concert avec l'Abbé de la Riviere. Le Prince de Condé qui étoit un grand Politique s'aperçut bien-tôt de leur dessein. Il en avertit son fils & lui recommanda d'y prendre garde. Il tâcha cependant de gagner l'Abbé de la Riviere, & lui faisant connoître qu'il ne trouveroit pas moins d'avantage avec eux qu'il feroit avec le Cardinal, il le retira peu à peu des engagemens qu'il avoit avec lui. Cela déconcerta son Eminence, & comme il n'esperoit presque plus rien de ce côté là, il arriva une chose qui eut été capable de rallumer son esperence si le Prince de Condé n'y eut remedié par sa sagesse. Le M. de... étoit bien avec le Cardinal, & c'étoit de lui qu'il se servoit pour faire faire quelque faux pas au Duc d'Anguien. Au reste celui-ci après avoir imprimé à ce jeune Prince peu de respect pour la personne du Duc d'Orléans le laissa sur sa bonne foi, dans l'esperance que ses conseils auroient leur effet en tems & lieu. Le Duc ne s'apperçut point du piége, & le même M. de... lui ayant dit qu'il y auroit une debauche ce jour là au Palais d'Orleans il le convia de s'y trouver, afin d'en avoir sa part. Il lui promit d'y aller lui même, & y il fut effectivement après l'y avoir donné rendez-vous. Cependant comme il étoit plus des amis du Cardinal que des siens, il ne fut pas plûtôt à ce Pallais qu'il y fit donner ordre de n'y laisser entrer personne, sous pretexte qu'ils étoient assez bonne Compagnie pour ne pas avoir besoin de surcroit.
Le Duc d'Orleans ne songea point au Duc d'Anguien, ou s'il y songea, il crut que sa qualité le mettant au dessus de cette deffense, ses gardes n'y auroient aucun égard. Cependant soit qu'un exempt eut été gaigné ou qu'il se montrât circonspect à faire tout ce qui lui étoit ordonné, le Duc ne se presenta pas plûtôt dans la salle qu'il s'en fut au devant de lui pour lui annoncer le commandement qu'il avoit reçû. Le Duc lui repondit en se moquant de lui que ce commandement regardoit les autres, & qu'il n'y avoit aucune part. L'exemt lui repartit qu'il étoit indifferement pour tout le monde, & lui ayant voulu barer le passage de l'appartement où étoit son maître, le Duc s'en trouva si scandalisé, qu'il lui arracha son bâton des mains, le cassa devant lui, & lui en jetta les morceaux au visage. Toute la Salle prit part à l'affront que recevoit cet Officier, qui n'avoit fait que son devoir, après le commandement qu'il avoit reçû de ne laisser entrer personne. L'on entendit aussi-tôt un murmure universel qui eut été peut-être suivi de quelque soulévement, si le Comte de St. Agnan, qui étoit alors Capitaine des gardes du Duc d'Orleans, ne fut sorti de la chambre de son maître pour voir ce que c'étoit. Comme il étoit grand courtisan, & que s'il aimoit à se battre ce n'étoit pas contre le Duc d'Anguien, il donna en même tems le tort à son exemt. L'exemt se retira voyant que celui à qui il appartenoit de le soutenir, étoit le premier à le condamner. Le Duc d'Orleans ne fut pas neanmoins du sentiment de son Capitaine des gardes, & l'on eut eu bien de la peine à le faire revenir de la pensée où il étoit que cet affront s'addressoit à lui plûtôt qu'à un autre, si ce n'est qu'il étoit homme à se laisser prevenir. Mr. le Prince gaigna ceux qui approchoient le plus près de la personne, pour lui faire oublier ce que lui avoit fait son fils. Je ne le pardonna pas neanmoins au Comte de St. Agnan, & comme celui-ci s'en fut apperçu, il vendit sa charge & acheta chez le Roi celle de premier gentilhomme de la chambre. Il ne fit pas trop mal comme la suitte l'a fait voir, puisque s'il fut toûjours demeuré chez le Duc il ne fut jamais devenu Duc & Pair comme il a été depuis.
Le Cardinal fit tout ce qu'il put sous main pour apporter de l'obstacle à cette reconciliation; mais le Duc d'Orleans qui avoit cela de propre qu'il haïssoit les Ministres ne vit pas plûtôt qu'il s'en mêloit qu'il leva les difficultez qu'il y apportoit auparavant. Ceux qui n'aimoient que le trouble furent fâchés de sa condescendance. Il y en eut plusieurs qui accuserent le Comte St. de Agnan de foiblesse, pendant que ceux qui avoient plus de jugement & moins de passion trouverent qu'il s'étoit tiré bien heureusement d'un pas aussi delicat que celui où le hasard l'avoit engagé.
Nous entrâmes en Campagne sur ces entrefaites; & je demandai d'être du détachement des Mousquetaires que le Roi envoyoit en Flandres. Pour ce qui est du Duc d'Anguien, il retourna en Allemagne où le Vicomte de Turenne s'étoit laissé surprendre à Mariandal. Le Général Merci lui avoit donné là un tour de son metier, & après avoir tenu la Campagne pendant le coeur de l'hiver, il avoit feint d'aller prendre des quartiers d'hiver bien loin, afin de le surprendre plus facilement. Le Vicomte de Turenne l'avoit cru de bonne foi, & ayant trouvé à propos d'y envoyer les siennes, Merci étoit revenu sur ses pas & l'avoit deffait sans peine parcequ'il étoit separé. Cette deffaite faisoit que nous n'osions plus montrer le nés en ce pays là, & il y falloit un Général de la réputation du Duc d'Anguien pour y rassurer les trouppes qui en étoient toutes effrayées.
Mercy sachant qu'il alloit avoir affaire à lui, & que son courage, ne trouveroit rien d'impossible, ne pouvant pas lui deffendre le passage du Rhin, dont il étoit le maître, par la conquête qu'il avoit faite l'année precedente de la Forteresse de Philisbourg, tâcha de l'arrêter sur le Necre. Il y jetta Garnison; & comme il pretendoit que c'étoit faire beaucoup à l'égard de nôtre Nation que d'arrêter sa premiere fougue, il ordonna à ceux qu'il jetta dans ces places de se deffendre jusques à l'extremité. Le Gouverneur de Wimphem qui fut attaqué le premier, se ressouvint mal de ce commandement. L'on n'eut pas grand peine à le prendre, & l'Armée étant allée de là devant Rottembourg celui qui y commandoit se montra plus soigneux de lui obéïr. Il soutint l'assaut qui lui fut livré, dans l'esperance que de quelque maniere que les choses tournassent, il auroit toûjours le tems de se retirer sain & sauf lui & sa Garnison. Il croioit dis-je qu'il ne lui seroit pas difficile de mettre le feu au pont qu'il avoit sur cette riviere. Mais ayant été attaqué la nuit, & les gens du Duc ayant mis eux-mêmes le feu à la Ville avant qu'il eut encore songé à la retraitte, il se trouva si surpris que devant qu'il put executer son dessin, il se trouva enseveli sous les flammes.
Le Duc s'étant ainsi rendu maître de ces deux passages, ne voulut pas s'arrêter à Hailbron où les ennemis avoient jette leurs principales forces. Comme ils regardoient cette place comme un poste que le Duc ne voudroit jamais laisser derriere soi, ils l'avoient fortifié tout de nouveau, quoi qu'il le fut déja de longue main. Ils contoient qu'il lui seroit dangereux de laisser une puissante Garnison derriere lui, & qu'ainsi pendant qu'il seroit occupé à l'attaquer, ils prendroient toutes les précautions que la prudence leur suggereroit pour se tirer de danger. Mais le Duc, qui savoit qu'ils ne cherchoient qu'à l'amuser, ayant passé la riviere, au lieu de s'arréter à cette place, il les suivit de si près qu'ils ne purent gaigner Nortlinguen où ils avoient dessein de se retirer. Chacun fut étonné de leur voir lâcher le pied, après la victoire qu'ils avoient remportée à Mariendal, laquelle avoit tellement étonné nos Alliez qu'ils étoient tout prêts de nous quitter. Ils se rassurerent, nous voyant superieurs aux autres, lors qu'ils y pensoient le moins, & la Landgrave de Hesse qui commandoit elle-même les troupes du Landgrave son fils, étant venu trouver le Duc avec elles, il fut résolu d'attaquer Mercy qui avoit planté son camp sur deux Montagnes, dont il croyoit les avenues inaccessibles. Il s'y deffendit fort bien, & tint long-tems la victoire en balance. Les deux premieres charges lui furent même si avantageuses que le Duc eut cru tout perdu, s'il eut été capable de s'effrayer. En effet il vit deffaire devant lui & même prendre prisonnier le Marêchal de Grammont qui commandoit son aisle gauche; mais lui ayant donné secours en même-tems, il repara si-bien toutes choses par là, que les ennemis, qui croyoient déja avoir tout gaigné, se virent bien éloignez de leur compte. En effet ils se virent repoussez lors qu'ils ne songeoient plus qu'à poursuivre leur pointe; & trouvant le Duc par tout où ils portoient leurs pas, ils ne se purent empêcher de dire, pour rendre témoignage à sa valeur, qu'il falloit qu'il y eut autant de Ducs d'Anguien qu'il y avoit de Soldats. Leur desfaite suivit de près leur premier desavantage. Ils ne se purent plus rallier, & Mercy qui après s'être flatté de la victoire ne pouvoit se resoudre de survivre à sa disgrace, ayant voulu passer d'un aile à l'autre pour empêcher le desordre qui commençoit à y régner, il y fut tué comme il y faisoit tout ce qu'on pouvoir desirer d'un grand General. Sa mort fut suivie de tout ce qui suit d'ordinaire un malheur comme celui-là, d'autant plus que le General Gléen qui eut pû commander à sa place, avoit déja été pris prisonnier. Il fut échangé quelques jours après avec le Marêchal de Grammont que l'on n'avoit pû reprendre, quoi que l'aile qu'il commandoit y eut fait tout son possible.
Nous apprîmes ce succès dans nôtre armée, ce qui acheva de mettre le Duc d'Anguien dans une si grande réputation, que si l'on eut été du tems du Paganisme on lui eut élevé des autels, comme on faisoit autrefois à ceux qui se distinguoient du commun des hommes. Je ne sais si le Duc d'Orleans en fut tout aussi content que les autres, mais enfin je m'apperçûs qu'un Officier ayant exageré devant lui, tout ce qui s'étoit passé de ce côté là, ce Prince lui demanda d'un air chagrin, s'il y avoit été present, pour en parler aussi affirmativement qu'il faisoit. L'Officier lui répondit avec beaucoup de respect que les lettres qu'il eu avoir reçûës étoient conformes au recit qu'il en venoit de faire, mais qu'il faloit que celui qui les lui avoit écrites se fut trompé, puis que son Altesse Royale y trouvoit à redire. Cela nous fit connoitre que la jalousie étoit commune aux grands, aussi bien qu'aux autres, & personne n'osant plus parler devant lui, l'on se reserva à admirer les actions de ce jeune Prince quand on se trouveroit hors de sa presence.
Le Duc d'Orleans avoit pourtant eu sur les ennemis quelques avantages qui lui devoient faire esperer que si l'on parloit de ce jeune Prince avec éloge, on parleroit aussi de lui assez glorieusement, s'il n'avoit pas remporté à la verité une grande victoire, comme lui, il avoit du moins eu le plaisir de voir encore une fois Picolomini plier en sa presence. Ce general ayant pretendu l'arrêter au passage de la riviere de Colme, il s'y donna une escarmouche assez chaude, où il eut du pire. Cela l'obligea de se retirer plus vite que le pas, & ce petit desavantage ayant été suivi de la perte de Mardik nous fumes attaquer Bourbourg. Je me trouvai dans les premiers jours de ce siege, si animé à la poursuite des ennemis qui avoient fait une sortie sur la tranchée, que peu s'en falut que je n'entrasse pêle mêle avec eux dans la place. Cinq autres de mes camarades qui étoient à la tranchée avec moi m'ayant accompagné dans cette entreprise, nous nous trouvâmes tout aussi embarrassez l'un que l'autre, quand il nous fallut revenir. Les ennemis nous passerent pour ainsi dire par les armes, & quatre de nous étant tombez roide morts de leur premiere decharge, celui qui restoit avec moi, me dit que les plus courtes folies étoient les meilleures, & que comme il n'y avoit rien de pire que la mort, il aimoit mieux se rendre que de s'exposer au peril qu'il y avoit encore à courir à nous vouloir retirer. A ces mots il retourna vers la Ville en demandant quartier à ceux qu'il voyoit dans les dehors, mais soit qu'ils l'eussent déja couché en jouë, & qu'ils ne l'entendissent pas, ou qu'ils ne se missent guéres en peine de lui accorder ce qu'il demandoit, ils firent une nouvelle decharge sur lui & l'envoyerent tenir compagnie aux autres. Pour moi j'eus trois coups dans mes habits, & un dans mon chapeau, sans que j'eusse seulement la moindre égratignure sur mon corps. Cela me fit connoître que quand Dieu garde quelqu'un il est bien gardé, & qu'il n'y a qu'à se recommander à lui dès le matin & ne rien craindre de tout le reste de la journée. On me tira encore quelques autres coups, mais comme c'étoit de loin, ce ne fut que de la poudre & du plomb perdu. Je rentrai dans la tranchée par la tête, & y ayant trouvé M. des Essarts qui m'en avoit veu sortir, il me demanda ce qu'étoient devenus mes camarades. Je lui appris leur destinée, & comment le dernier s'étoit perdu en voulant se sauver. Il me répondit que s'il avoit su cela, il m'eut prié de le fouiller avant que de m'en revenir, parce qu'il se trompoit fort s'il n'avoit sur soi des marques de l'estime qu'une Dame de grande condition avoit pour lui. Il offrit en même tems dix Pistoles d'or à un Soldat de sa Compagnie s'il vouloit lui aller prendre dans ses poches ce qui le trouveroit. Il lui dit qu'il en étoit encore tems, & que comme on voyoit les ennemis de la tête de la tranchée, il n'y en avoit pas un qui eut osé sortir de leurs dehors. Le Soldat le voulut bien, & s'y en étant allé à l'heure même on lui tira plus de cinq cent coups de mousquet, sans que pas un l'attrapât. Il fit ce que des Essarts desiroit, & ayant pris le haut de chausse du mort sans s'amuser à le fouiller, depeur d'y perdre trop de tems, il le rapporta à la tranchée, après en avoir ôté tout ce qu'il croyoit en valloir la peine. Des Essarts ne voulut point que d'autre que lui en fit la reveuë, & en ayant examiné les lettres, avec grand soin, nous nous apperçumes à son visage qu'il y en avoit une où il prenoit plus intérêt que dans les autres. Car nous le vîmes changer de couleur en même tems, sans qu'il nous en voulut dire la raison. Ce ne fut pas manque toutesfois de la lui demander, quoi qu'il ne fut peut-être pas trop bien à nous de nous montrer si curieux.
Je crus pour moi comme je me deffiois de toutes les Dames qu'il avoit trouvé quelque lettre de sa Maîtresse, par où il apprenoit qu'elle lui avoit fait faux bond. Je le dis à l'oreille à un Officier qui étoit auprès de moi, & qui s'étoit apperçû tout aussi bien que j'avois pû faire qu'il n'avoit pas été indifférent à la lecture qu'il en avoit faite. Celui-ci me fit signe de la tête qu'il approuvoit ce que je lui disois. Cependant nous nous trompions tous deux, la chose le regardoit d'encore plus près que nous ne pensions. Si ce n'eût été qu'une Maîtresse il en eut été quitte pour en chercher quelque autre plus fidele, mais il s'agissoit d'une de ses plus proches parentes, à la conduite de laquelle il ne prenoît guerres moins de part que si elle eut été sa femme. Je le découvris sans y penser deux jours après que je fus de retour à Paris. Cette Dame que je ne connoissois que mediocrement m'envoya prier de l'aller voir, ce que je ne crus pas lui devoir refuser, parce qu'elle en valloit bien la peine. Elle me dit qu'elle avoit appris que j'étois avec le deffunt lors qu'il avoit été tué, & qu'elle me prioit de lui apprendre toutes les circontances que je savois de sa mort. Je lui répondis que cela seroit bien-tôt fait & qu'en ayant été témoin moi-même elle ne pouvoit mieux s'addresser qu'à moi, pour savoir tout ce qui en étoit. Je lui racontai en même tems tout ce que je viens de dire, je vis qu'elle rougissoit, lors que ce vint à l'Histoire du Soldat, elle me demanda même si je ne pourois point le lui amener, & lui ayant répondu que je m'en faisois fort, & que ce seroit quand elle voudroit, elle se mit à rêver un moment comme une personne qui peze une affaire dans sa tête. Enfin après un moment de silence, elle réprit la parolle, & me dit qu'elle me remercioit de ma bonne volonté, & du zele avec lequel je m'offrois de lui rendre service; que cependant après y de lui rendre service; que cependant après y avoir bien pensé, elle aimoit mieux me faire une confidence que d'avoir recours à ce qu'elle m'avoit proposé, qu'elle m'avoueroit franchement que cela lui avoit pas haï le deffunt, & que cela lui avoit fait une grande affaire avec des Essarts; qu'il falloit que ce Soldat lui eut donné une de ses lettres; mais que ne sachant ce qu'il avoit fait de son portrait, que le mort avoit sur lui, lorsqu'il avoit été tué, elle me prioit de le vouloir savoir de lui; qu'elle m'auroit même obligation de le retirer de ses mains, s'il y étoit encore, & de n'y rien épargner pour en venir à bout; que c'étoit pour cela qu'elle m'avoit dit d'abord de lui faire venir le Soldat; mais qu'après y avoir bien pensé, elle ne le jugeoit plus à propos. Je lui promis de faire ce qu'elle me disoit, & trouvant la Dame tout à fait à mon gré je m'y employai non seulement de bonne sorte, mais je resolus encore, si je pouvois, d'ocuper dans ses bonnes graces la place qu'y tenoit le deffunt.
Je fus trouver le Soldat en même tems, & comme nous avions été camarades, & que la familiarité que j'avois avec lui ne me faisoit pas avoir besoin d'user d'un fort grand circuit pour en venir où je voulois, je lui demandai sans compliment, s'il s'étoit deffait du portrait qu'il avoit trouvé au Mousquetaire qu'il étoit allé fouiller devant Bourbourg. Je vis qu'il rougissoit, & jugeant que cela ne provenoit que de la crainte qu'il avoit que je ne le fusse denoncer à son Capitaine, comme un homme qui lui avoit caché une partie de ce qu'il avoit trouvé sur le deffunt, je lui dis de mettre son esprit en repos, & que mon intention n'étoit pas de lui faire piece; que le peril où il s'étoit exposé étoit assez grand pour mériter une plus grande recompense, que celle qu'il avoit reçûë, qu'ainsi bien loin de lui vouloir ôter ce qu'il avoit pris je serois le premier à le cacher.
Je le rassurai par ces parolles, & m'ayant avoué sans user d'aucun detour qu'il savoit bien dequoi je voulois parler, il me dit franchement que si je ne voulois que cette peinture il étoit prêt de me la rendre à l'heure même, mais que si je lui demandois la boette où elle étoit renfermée, il n'étoit pas en son pouvoir de me satisfaire, qu'il l'avoit venduë avec les diamans qui étoient dessus & qui plus est qu'il en avoit encore mangé l'argent, ce qui le mettoit dans l'impuissance qu'il venoit de me dire. Je le cru de bonne foi sans l'obliger à m'en faire aucun serment. Je savois qu'il avoit assez bon appetit pour cela, & que quand même c'eut été quelque chose de bien plus grande conséquence il en fut encore venu à bout tout aussi facilement que de celle là. Cependant comme je croiois que c'étoit à la peinture que la Dame en vouloit plûtôt qu'à tout le reste, je le priai de me la donner. Il le fit, & n'ayant pas eu la curiosité de la regarder, tant j'étois pressé de la porter à cette Dame, je la laissai enveloppée dans du papier tout comme il me la donnoit. La Dame ne me vit pas plûtôt qu'elle me demanda si mon message avoit été heureux. Je lui répondis qu'il ne l'avoit pas été tout à fait, mais que du moins elle auroit une partie de ce qu'elle demandoit, que le Soldat ne m'avoit pû rendre la boette, parce qu'il en avoit disposé; mais que je lui rapportois la peinture. Elle me répartit que cela suffisoit, & l'ayant developée en même tems elle fut toute surprise de trouver, au lieu de son portrait, celui d'une rivale dont elle avoit été extrémement jalouse. Le deffunt ne lui avoit jamais voulu avoüer la vérité; mais n'en pouvant plus douter après ce qu'elle voioit présentement, elle me dit d'un air naturel, & qui faisoit voir qu'elle pensoit ce qu'elle me disoit, ha! que les hommes sont fourbes & que les femmes sont foles de se fier à eux. Je lui demandai ce qu'elle vouloit dire par là, & si pour en connoitre un infidele elle devoit soupçonner tous les autres de lui ressembler. Elle me répondit que puisque celui dont elle parloit l'étoit bien tous les autres le pouvoient bien être, qu'elle vouloit que moi pour témoin de ce qu'elle valloit, & que sans se venter elle croioit que si on la quittoit pour une autre il pouvoit bien arriver la même chose à celles qui étoient cause qu'on lui faisoit infidelité. Elle m'expliqua en même tems cet enigme, où je n'eusse rien compris sans elle, & m'ayant montré cette peinture elle me demanda si je savois de qui elle étoit.
Je ne trouvai pas ce portrait la moitié si beau que j'eusse fait le sien, & ne sachant de qui ce pouvoit être je lui témoignai l'un & l'autre à l'heure même. Elle me dit que j'étois bien complaisant de lui donner l'avantage par dessus la femme que ce portrait répresentoit, qu'elle vouloit bien me dire son nom, & que quand je le saurois je lui donnerois peut être la préference, que c'étoit Madame.... femme d'un des plus riches partisans qu'il y eut dans tout Paris. Je lui repartis que cette qualité me pouroit peut-être faire pencher de son côté, si je me laissois gouverner par l'intérêt; mais que comme j'avois toûjours fait plus de cas du merite que des richesses, je continuois à lui dire que je l'aimois mieux au bout de son doigt que je ne faisois l'autre en tout son corps. Elle me répondit qu'elle ne donnoit plus là dedans, après la tromperie dont elle venoit d'avoir des preuves si authentiques; mais que toute galanterie à part elle me seroit obligée de revoir le Soldat, afin de savoir de lui si en trouvant ce portrait au deffunt, il ne lui en avoit point encore trouvé un autre. Je fis ce qu'elle vouloit, & le Soldat m'ayant dit qu'il en avoit encore un, mais qu'il n'avoit pas cru la premiere fois que ce fut celui là que je lui voulusse demander, parce qu'il étoit dans une boette si commune qu'il étoit aisé de voir que celui à qui il l'avoit pris n'en faisoit pas tout le cas qu'il devoit, il me le donna dans la même boette où il l'avoit trouvé; elle étoit effectivement fort commune, puis qu'elle n'avoit jamais couté plus de vingt sols. Cependant, ne voulant pas faire la même faute, que j'avois déjà faite, c'est à dire le porter à la Dame sans le regarder auparavant, j'ouvris cette boette, & je vis que c'étoit le portrait qu'elle demandoit. Je le lui portai, & je vis en le lui donnant qu'elle étoit bien contente de l'avoir trouvé. Je pris cette occasion pour lui dire ce que je commençois à me sentir pour elle, & traitant cela de la galanterie, quoi qu'il fut facile de voir que je parlois serieusement, elle me répondit que venant d'être trompée, elle me croioit rempli de tant de droiture, que si elle me demandoit conseil elle ne doutoit nullement que je ne lui conseillasse moi-même, de ne se jamais fier à des parolles.
Tout ce que je lui pus dire pour lui persuader que je lui disois vrai, ne me servit de rien. Ainsi il me fut inutile de la prier de me laisser ce portrait, quoi que je lui protestasse que j'en ferois tant de cas qu'elle verroit bientôt qu'elle pourroit s'assurer sur ma fidelité. J'en devins effectivement si amoureux qu'il me fut comme impossible de le cacher. J'y fis pourtant tout mon possible, & principalement à l'égard de Des Essarts dont je reconnoissois trop la jalousie pour m'y pouvoir fier. Ma conduite plut extrémement à cette Dame qui jugea par là plus de choses en ma faveur que par tout ce que je lui eusse pu dire de ma passion; elle permit que je la visse assez souvent, & comme j'en devenois amoureux tous les jours de plus en plus, elle crut qu'elle me devoit rendre justice de peur qu'en finassant davantage avec moi, je ne devinsse indiscret à force de me croire malheureux. Elle me recommanda le secret à l'égal de la fidélité, me disant que l'un se jugeoit par l'autre, & que qui n'étoit pas discret ne pouvoit jamais être fidèle. Cette bonne fortune me fit oublier entièrement la perte que j'avois faite des bonnes grâces ce la Dame dont j'ai parlé ci-devant. Il m'en étoit toujours resté un triste souvenir juques-là, & il ne commença à se bien effacer que du jour que je fus assura que celle-ci étoit disposée à me rendre justice. Ce n'est pas que cette conquête put égaler l'autre par rapport à mon établissement, la Dame à qui j'en voulois presentement étoit mariée, & quand même elle ne l'eut pas été je n'étois pas homme à épouser une femme qui m'avoit avoué elle même une autre attache. Mais enfin comme la pensée de ma fortune ne remplissoit pas tous mes desirs, je me trouvai assez content de celle qui m'étoit arrivée, pour mettre sous le pied tout ce qui pouvoit me chagriner d'ailleurs.
Quoi qu'il en soit nôtre intrigue ayant demeuré secrette, pendant quelque tems, on n'en eut jamais rien su selon toutes les apparences, si nous eussions pû nous passer des autres pour l'entretenir; mais les amans ayant cela de fâcheux pour eux qu'ils se trouvent dans la nécessité de se fier à quelqu'un, nous remîmes nos affaires entre les mains d'une Demoiselle qui nous trompa. Je m'en deffiai d'abord que la Dame me la proposa pour nôtre confidente. Je la trouvois & coquette & intéressée, qualitez toutes opposées à celles que l'on doit desirer dans une personne telle que nous la cherchions; mais la Dame m'ayant dit qu'elle la connoissoit mieux que moi, & qu'elle avoit eu le tems de reconnoître sa discrétion, depuis dix ans qu'elle étoit à elle, je fus contraint de la croire au préjudice de ce que le coeur m'en disoit. Cependant ce ne fut pas à cause de la coqueterie qu'elle lui manqua de fidelité, mais parce que la femme du partisan qui faisoit gloire & même qui avoit juré de lui enlever tous ses amans, trouva moyen de la gagner.
Ces deux Dames étoient devenuës jalouses l'une de l'autre dans un couvent où elle s'étoient trouvées toutes deux avant que d'être mariées, & comme elles ne manquoient pas de bonne opinion d'elles mêmes elles avoient eu souvent querelle ensemble, tantôt fut un sujet & tantôt sur un autre. Le Marquis de Villars Orondate, étant devenu amoureux au sortir de la femme du partisan qui venoit d'être mariée, l'autre n'avoit point été fâchée de le lui enlever, soit que cette conquête lui parut digne d'elle, ou qu'elle ne le fit que pour la faire enrager. Elle en avoit effectivement pensé mourir de regret, mais enfin comme on se console de tout avec le tems, elle avoit à la fin oublié cet affront. Elle s'en étoit même consolée d'autant plutôt, que Villars qui voloit de belle en belle, comme les abeilles font d'une fleur à l'autre, avoit quitté sa rivale, pour se donner à une personne de grande condition. Le Mousquetaire avoit pris ensuite la place de Villars, ce que la femme du partisan ayant sû elle l'avoit débauché avec son argent. Or croiant que ce qu'elle avoit fait avec lui elle le feroit de même avec moi, elle m'écrivit une Lettre dont je trouvai le stile si plaisant que je ne crois pas l'oublier de ma vie. Au reste comme je suis persuadé qu'il paroîtra toûjours tel à tous les gens de bon goût je veux bien rapporter ici cette lettre tout au long, afin que l'on me dise si j'ay raison ou si je ne l'ai pas. Voici ce qu'elle contenoit.