Mr. D'ARTAGNAN, (continued 8)
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Je suis assez bien faite pour croire que quand on vient à me voir, on peut devenir amoureux de moi sans que j'aye besoin de faire un pacte pour y réussir. Mais quand je presumerois trop à mon avantage, que d'avoir cette pensée, je vous apprends que mon mari à un coffre fort, bien garni où je mets la main quand il me plaît. J'en ai la clef pour y fouiller à toute heure, & c'est le premier present que je fais à ceux que je trouve dignes de mon estime. Comme vous en êtes du nombre, ou plûtôt, que vous êtes le seul qui avez trouvé le secret de me paroître aimable, voyez à quelle fortune vous êtes appellé si vous ne vous en montrez indigne, en vous piquant mal à propos d'une sotte constance. Je sais que vous aimez Mademoiselle de... mais enfin quelque aimable qu'elle puisse être, elle ne le sauroit être en comparaison de mon coffre, d'ailleurs si vous prenez la peine de venir demain à neuf heures à la Merci, regardez bien une Dame qui tiendra un petit chien noir & blanc entre les mains, & vous conviendrez peut-être que quand je vous proposerois de vous aimer but à but vous auriez encore tout sujet de vous louer de vôtre bonne fortune.
Je fus bien étonné quand je reçûs cette lettre, & comme je ne connoissois point l'écriture de la Dame, je crus pour en dire la vérité qu'elle m'étoit supposée par l'autre, qui, parce qu'elle étoit extrémement jalouse de son naturel, me paroissoit la personne du monde la plus capable de me faire une telle piece. Cette pensée me fit résoudre de lui en faire un sacrifice, quoi que je me representasse quelquefois que cela n'étoit pas bien, & que si on venoit à le savoir parmi les honnêtes gens, il étoit impossible que je n'en fusse blamé, supposé toutefois que cette lettre ne vint pas d'elle. Cependant quelque reflexion que j'y fisse, je ne laissai pas de succomber à la tentation; la crainte que j'eus que ma pensée ne fut veritable l'emporta sur tout le reste. La Dame fut ravie que je lui donnasse cette marque de mon attachement, & se trouvant au rendez-vous au lieu de moi, elle y insulta l'autre d'une si étrange maniere qu'elle ne put douter qu'elle ne fut sacrifiée. Ce n'est pas qu'elle lui dit rien à elle même, elles ne se parloient pas, & si elles l'eussent fait dans les sentimens qu'elles avoient l'une pour l'autre, je suis persuadé que c'eut été une conversation bien picquante. Mais n'ayant cessé de la regarder avec des yeux pleins de mépris, ses yeux lui en dirent tout autant qu'eut pû faire sa langue. D'ailleurs comme je ne parus point à ce rendez-vous, & que la femme du partisan savoit d'original que la lettre m'avoit été rendue en main propre, la chose étoit si claire d'elle même qu'elle eut été la premiere à vouloir s'abuser que de la rovoquer en doute. Son dépit fut extréme à cette vûë, & son ressentiment ne l'étant pas moins, il est aisé de juger que la messe qu'elle entendit fut une messe bien mal entenduë, & qu'elle eut bien mieux fait de n'y point aller. Pour surcroit de peine elle se trouva au benitier avec ma nouvelle Maitresse, & celle-ci lui dit d'un ton railleur, afin qu'elle ne put douter qu'elle n'eut connoissance de ce qui se passoit, que si elle avoit amené sa chienne avec elle pour lui faire trouver un petit mari, elle n'avoit perdu que ses peines; que le mari qu'elle lui destinoit ne la trouvoit pas assez belle, pour daigner seulement la considerer, & que c'est ce qu'elle avoit reconnu de la maniere qu'il l'avoit regardée. La pauvre femme fut interdite à ces paroles, quoi qu'elle eut d'ordinaire la langue assez bien penduë, & que sa coutume ne fut pas de manquer par là. D'ailleurs comme elles étoient dans un lieu qui demandoit du respect, & où d'un autre côté, elles ne pouvoient s'écarter d'avantage sans faire préjudice à elles mêmes également, la chose en demeura là & ne passa pas plus avant. Chacune remonta dans son carosse, mais avec des mouvemens si differens, qu'il est impossible de le dire. L'offensée ne roula dans sa tête que des sentimens de vengeance, pendant que l'autre s'applaudit de lui avoir donné une si grande mortification.
Je fus voir celle-ci le jour même, & m'ayant dit ce qu'elle avoit fait, je l'en blamai fortement. Je lui dis qu'elle n'avoit gueres fait de reflexion à ce qui en pouvoit arriver, qu'elle devoit se contenter de ce que j'avois manqué au rendez-vous, & que de rendre la victoire plus éclatante c'était ne pas prendre garde qu'elle s'exposoit par-là aux mêmes inconveniens qui arrivent quelque fois à la guerre, où à force d'en vouloir trop faire, on ne fait souvent que détruire ce qu'on avoit fait.
La Dame n'étoit pas la personne du monde du plus grand jugement, elle avoit beaucoup plus de beauté que d'esprit; ainsi mes remontrances ne firent aucun effet auprès d'elle, outre qu'elles venoient un peu tard, pour qu'elle en put proffiter. Je ne me trouvai par malheur que trop bon prophête dans ce que je lui avois prédit. Son ennemie voyant l'affront qu'elle lui avoit fait, resolut d'en tirer vengeance, & quoi que de la maniere qu'elle méditoit de s'y prendre, elle dût retomber sur elle, sa passion fut si grande qu'elle ne se soucia pas de tout ce qui lui en pouvoit arriver, pourveu qu'elle put se satisfaire.
Ma Maitresse avoit un mari qui n'étoit ni beau ni bien fait, aussi ne l'avoit-elle pris que parceque ses parens le lui avoient fait prendre de force; son bien lui avoit tenu lieu de merite; & comme il est rare que ces sortes de mariages réussissent, principalement quand il y a un peu de penchant à la galanterie du côté de la Dame, il en étoit arrivé que le Mousquetaire dont j'ai parlé tantôt n'étoit peut-être pas le second des amans de celle-ci, & par consequent Villars Orondate le premier. Je n'étois peut-être pas aussi le troisiéme. Quoi qu'il en soit, bien que ce mari n'eut aucune des qualitez qui rendent un homme aimable à une Dame, la femme du partisan ne laissa pas de vouloir faire connoissance avec lui, aux dépends de son honneur. Elle crut que quand ils seroient bien ensemble, il lui seroit plus facile de le porter à tout ce qu'elle voudroit, qu'ainsi sa vengeance en deviendroit plus assurée, & contre sa femme & contre moi, moi qu'elle croioit devoir haïr autant qu'elle, après le tour que je lui avois joué.
Si le Mari eut été bien sage, il eut pû reconnoître facilement que cette Dame avoit quelque dessein caché dans les avances qu'elle lui faisoit. Comme il n'étoit pas accoutumé non-seulement qu'on lui en fit, mais encore qu'on voulut écouter les siennes, tout lui devoit être suspect: mais comme quelque lieu que l'on ait de se plaindre de la nature, il est rare qu'on se rende justice, il se rendit tellement aveugle sur soi-même, qu'il crut valoir la fortune qui s'offroit à lui. Il en profita comme si elle lui eut été duë, & la Dame ne voulant point précipiter sa vengeance, de peur de la manquer, le traita pendant quelque tems comme un favori, sans lui parler de rien, elle crut qu'elle se l'attacheroit davantage par-là, & qu'elle en joueroit à coup seur. Je ne fus pas long-tems sans m'appercevoir de leur commerce, & je ne m'en apperçûs pas plûtôt que je devinai bien l'orage qui se preparoit contre ma maîtresse & moi. Je l'en avertis, afin qu'elle ne se laissât pas surprendre, & que nous prissions de bonne heure toutes les mesures que la prudence nous conseilloit; Néanmoins comme on ne sauroit jamais éviter son malheur, tout ce que nous pûmes faire fut inutile; peu s'en fallut que je ne succombasse sous les artifices de la Dame, & si je m'en sauvai ce ne fut que par miracle. Pour ce qui est de ma maîtresse elle ne fut pas si heureuse, & il lui en coûta sa liberté. Cependant les mesures que la Dame vouloit prendre pour assurer sa vengeance, ayant fait trainer les choses pendant quelque tems, la Campagne commença, & je la fis encore comme j'avois fait l'autre, quoi que ce ne fut pas à moi à la faire. En effet comme on n'envoyoit tous les ans qu'un detachement des Mousquetaires à l'armée, ce n'étoit pas la coutume, que ceux qui y avoient été une Campagne y fussent encore l'autre; chacun y devoit aller à son tour, & cela se pratiquoit tous les ans. Mais l'envie que j'avois de m'éloigner de Paris pour éviter ce que je prevoyois, l'ayant emporté sur tout ce qui m'y pouvoit retenir, je briguai auprès de Mr. de Treville d'y aller à la place d'un de mes Camarades qui étoit malade. Il eut bien de la peine à me l'accorder, de peur de mettre sa compagnie sur le pied de ne pas servir, quand c'étoit le tour de quelqu'un à le faire; mais Mr. des Essarts qui commençoit à devenir jaloux des assiduités que je rendois à sa parente étant intervenu pour moi, auprès de lui, sans que je l'en priasse, je pris encore le chemin de Flandres où l'on jettoit cette année là une plus grosse Armée, que l'on n'avoit de coutume.
Le Duc d'Anguien s'étoit raccommodé avec le Duc d'Orleans, & lui avoit fait excuse de ce qui s'étoit passé. Ainsi ils paroissoient les meilleurs amis du monde, quoi que dans le fonds il y eut de la jalousie de part & d'autre. Le Duc d'Orleans ne voyoit qu'à regret que la reputation de ce jeune Prince offusquât la sienne, & le Duc d'Anguien de son côté n'étoit pas trop content que le rang que l'autre tenoit au dessus de lui, l'obligeât à lui rendre des defferences auxquelles son esprit avoit peine à s'accoutumer. Comme il étoit hautain naturellement & disposé à croire que toutes choses devoient se régler par le merite, il présumoit tout du sien, pendant qu'il ne rendoit pas toûjours justice aux autres. Ceux qui approchoient de plus près de sa personne l'entretenoient encore dans cette humeur; tellement que n'en étant que plus suspect par-là au Duc d'Orleans, il obtint de la Cour que ce Jeune Prince serviroit sous lui, afin de lui donner quelque mortification. Le Duc d'Anguien en eut beaucoup effectivement, quand il sût la destinée qu'on lui préparoit, & ne l'ayant pû éviter, quoiqu'il y employât tout son credit, & celui de son pere, ces deux Princes prirent le chemin de Flandres pour y aller servir l'un de Général & l'autre de Lieutenant-Général. Ils y trouverent de la besogne; les ennemis y avoient repris Mardik, & comme ils voyoient bien que nous en voulions à Dunquerke, ils avoient crû ne pouvoir mieux empêcher la prise de cette place qu'en reprenant celle-là.
Le Cardinal qui songeoit à faire sa bourse préférablement à tout le reste, mais qui pour amuser les François faisoit semblant d'avoir les plus beaux desseins du monde, s'avisa pendant qu'on méditoit de grandes choses de ce côté-là d'entreprendre la Conquête d'Orbitelle. Cette place qui est en Italie ne nous accommodoit nullement. Quoi qu'il en soit l'entreprise ne réüssit pas, & comme on commençoit déja à n'être pas trop content de lui, ce fut un nouveau sujet de lui vouloir encore du mal. Ses ennemis publierent qu'il ne s'y étoit porté, que par ses intérêts particuliers; que sans cela il n'eut jamais rien entrepris si loin, puis qu'il étoit tout visible que nous n'avions que faire de Conquêtes en ce païs-là, pendant que nous en avions à nôtre porte qui nous accommodoient bien davantage. Pour faire cesser ces bruits qui nuisoient à sa réputation & pour faire parler plus avantageusement de lui, il mena le Roi sur la Frontiere de Flandres. Il avoit ôté les femmes à ce jeune Prince entre les mains de qui il avoit été jusques-là: il lui avoit donné à la place le Marquis de Villeroy en qualité de Gouverneur. Ce choix avoit fait bien des jaloux à la Cour, parce que ce Marquis n'étoit pas des plus anciennes Noblesses de France; Mais comme c'étoit un homme tout devoué à la faveur, & qui faisoit profession de faire tout ce que vouloient les Ministres, son Eminence avoit crû le devoir preferer à tous les autres, parce qu'il étoit bien plus soeur d'en être le maître que de quantité d'autres qu'il y avoit. Au reste pour le rendre plus digne d'un si grand honneur, il avoit été envoyé peu de tems auparavant commander devant la Motthe, Chateau scitué en Lorraine, qu'un certain Gouverneur avoit promis de deffendre jusques au dernier soupir. Il s'y étoit renfermé avec un tas de braves gens, mais grands voleurs, & qui desoloient tout le païs à plus de vingt lieuës à la ronde. Ils y avoient déja fait perir un Italien nommé Magalotti parent du Cardinal que son Eminence y avoit envoyé pour le rendre digne du bâton de Marêchal de France qu'elle lui preparoit, s'il eut pû survivre à cette Conquête. Ce fut dans le même dessein qu'elle y envoya aussi le Marquis de Villeroy, afin que non-seulement il en fut plus soumis à ses volontez, par ce bien-fait, mais encore qu'on eut moins de jalousie, quand on le verroit revêtu de cette dignité. Il savoit que l'honneur qu'on lui auroit fait de l'appeller au Gouvernement de la personne de Sa Majesté feroit parler bien du monde, & que le petit fils d'un homme qui avoue dans ses memoires que son fils n'étoit pas d'assez grande qualité pour aller en Ambassade à Rome, ne le paroîtroit pas non plus pour occuper un poste comme celui-là. Mais il en arriva tout autrement qu'il ne pensoit. Comme on ne sauroit plaire à tout le monde, les ennemis que pouvoit avoir ce nouveau Marêchal trouverent qu'il meritoit l'un tout aussi peu que l'autre. Il les laissa dire, & le Cardinal s'étant arrêté à Amiens avec le Roi, il donna ordre au Marêchal de la Meilleraie d'aller reparer l'affront que les troupes du Roi avoient reçû devant Orbitelle, par la prise de Portolongone, & de Piombine. Il avoit dessein, à ce qu'on l'accusa depuis, de se former une Souveraineté de ce côté-là, afin que, si comme il avoit sujet de le craindre, le nombre de ses ennemis venoit à croitre en France, il s'y put sauver & se consoler de sa mauvaise fortune.
J'avois suivi le Roi à Amiens, d'où je n'étois pas encore parti pour me rendre à l'Armée du Duc d'Orleans, ou je devois aller servir, quand son Eminence demanda à Mr. de Treville de lui donner deux Mousquetaires qui fussent Gentilshommes, & qui n'eussent que la cape & l'épée, afin qu'ils lui eussent l'obligation de leur fortune. Mr de Treville qui avoit toûjours de la bonté pour moi, me choisit sans hesiter pour me presenter à lui, & étant un peu plus retenu sur le choix de l'autre, il tomba à la fin sur Besmaux qui étoit entré quelque tems après moi dans les Mousquetaires. Nous crûmes tous deux nôtre fortune faite quand nous nous vîmes ainsi appellez si heureusement auprès du Ministre. Chacun qui eut été à nôtre place l'eut crû aussi-bien que nous, mais comme il y avoit bien à dire qu'il fut aussi-bien faisant que l'avoit été le Cardinal de Richelieu, nous languîmes long-tems devant que de voir réüssir nos esperances. Bien loin de nous faire le bien que nous prétendions, tout ce que la nouvelle qualité que nous eumes de ses Gentilshommes nous procura fut qu'il nous employa à des courses pour récompense desquelles il nous fit donner des ordonnances tantôt de cinq cent écus tantôt de cent pistoles & tantôt de moins. Or comme il y en faloit depenser une bonne partie, ce qui nous en restoit étoit si peu de chose, que nous sentions toûjours ce que nous étions. Je veux dire par-là que si nous avions des bas non n'avions pas de souliers, principalement Besmaux qui n'avoit pas trouvé la même ressource que moi dans le jeu, & qui ne m'avoit pas encore rendu l'argent que je lui avois prêté.
Cependant je devins bien-tôt tout aussi miserable que lui, la fortune me tourna le dos tout d'un coup, & je commençai à perdre tout ce que j'avois, ainsi comme je me voyois déchu de mes prétentions par l'avarice de mon nouveau maître, il arriva que lors que je croyois devoir être le mieux, ce fut justement lors que je me trouvai le plus mal. Je fus bien-tôt denué de toutes choses par les pertes que j'entassai les unes sur les autres, & comme un joueur tel que je l'étois devenu par accident, quoi que je ne l'eusse jamais été d'inclination, croit toûjours reparer les brêches qu'il a faites, je m'enfoncai d'autant plus dans le bourbier, que je fis plus d'effort pour en sortir. Cela me rendit sage à la fin, & considerant que Dieu m'ayant suscité ce secours dans le temps que je n'avois rien, il lui plaisoit de me le refuser maintenant que je devois avoir quelque ressource, je fis dessein de ne plus jouer du tout. Ainsi quoi que l'on dise ordinairement que qui a joué jouera, & que l'on croye ce Proverbe infaillible, je fis voir bientôt par ma conduite qu'il n'y a point de regle sans exception. S'il m'arriva de jouer d'avantage ce ne fut rien en comparaison de ce que j'avois joué auparavant, & ayant gagné cela sur moi que de me rendre maître de ma conduite, la fortune fut obligée malgré elle de me donner du relâche de ce côté là. Elle me suscita cependant un autre malheur qui me fut bien aussi sensible; quoi qu'il ne me jettât pas dans la nécessité. La Dame que j'avois avertie de sa beveuë l'ayant été trop tard pour en faire son profit, l'autre avertit son mari de nôtre Commerce quelque tems après que je fus parti de Paris. Il fut sensible à cet affront, comme chacun à coutume de l'être dans une pareille rencontre. Il y prit donc feu tout aussi-tôt, & n'ayant point douté de la chose aux preuves qu'elle tâchoit de lui en donner, il résolut de s'en venger ou d'en mourir en la peine. Par malheur pour nous il surprit encore deux lettres que nous nous écrivions, tellement que perdant patience après cela, il envoya à Amiens un homme pour m'assassiner. Il y arriva deux jours après que j'en étois parti par l'ordre de Mr. le Cardinal, qui m'avoit envoyé vers le Marêchal du Plessis. Il étoit en Italie, & il lui ordonnoit de passer en Provence pour s'y embarquer avec le Marêchal de la Meilleraie.
Ce contre-tems empêcha cet assasin de pouvoir executer son coup, & ne sachant où me prendre, parce que son Eminence tenoit mon message secret, il s'en retourna à Paris où il dit à celui qui l'avoit envoyé la raison pour laquelle il s'en revenoit sans rien faire. Mon jaloux écrivit à la Cour à quelqu'un de ses amis pour savoir ce que j'étois devenu; mais nul ne lui en pouvant rien dire, il ne voulut pas faire éclater son ressentiment contre sa femme, de peur de manquer ce qu'il projettoit contre moi. Il se donna patience jusques à ce que je fusse revenu, & n'ayant gueres tardé à mon voyage, je ne fus pas plûtôt de retour à Amiens qu'il en fut averti par ceux à qui il avoit écrit. Il y depêcha en même tems le même homme qui m'y avoit déja manqué, & celui-ci m'y ayant encore manqué cette fois là, parce que son Eminence ne me vit pas plûtôt de retour qu'il me renvoya devant Courtray pour porter quelques ordres au Duc d'Orleans, il me suivit devant cette place, parce qu'il savoit bien que j'y étois allé. Le Comte Delpont, Savoyard de Nation, y commandoit, & comme c'étoit un homme intelligent dans l'attaque & dans la deffense des places, il avoit demandé à cor & à cri au Gouverneur des Païs-Bas, de lui envoyer des munitions de guerre & de bouche dont il manquoit. Ce Gouverneur qui ne croyoit pas qu'on dût attaquer cette place, parce qu'elle étoit bien avant dans le païs, prit ses précautions pour des allarmes, & lui ayant fait réponse de ne se point inquieter, & qu'on ne songeoit point à lui, Delpont n'en fut point content, & lui recrivit, que quoi qu'il déferat toutes choses à ses conseils, & qu'il reverât ses ordres, il lui permettroit de lui dire ou qu'il étoit mal servi par ses espions, ou qu'il ne prenoit pas garde aux mouvemens de ses ennemis; qu'il étoit aisé de connoître leur dessein par leurs demarches, & qu'il faloit qu'il eut bien perdu son tems à la guerre, s'il s'abusoit dans la pensée qu'il avoit que sa place seroit attaquée avant qu'il fut peu.
Comme il suffit d'avoir du merite pour se faire des ennemis & des jaloux, Delpont qui en avoit auprès du Gouverneur ne manqua pas d'y être raillé, comme un homme susceptible de terreur panique. Quelqu'un de ses amis le lui ayant mandé, & qu'on le faisoit passer pour un visionnaire, il se contenta de recrire encore une fois à ce Gouverneur, afin qu'il ne put lui imputer d'avoir manqué à son devoir pour écouter un peu trop son ressentiment; mais sa lettre ayant été tout aussi mal reçûë que l'avoit été la premiere, il s'en tint là, & ne dit plus rien, il fut assiegé cependant, & l'experience ayant fait voir à ses ennemis qu'il en savoit plus qu'eux tous, ils furent bien confus d'avoir tant parlé mal à propos. Comme il n'y a rien capable d'abatre un brave homme, le mauvais état de cette place ne fit point perdre courage à celui ci. Il donna le tems au Général de l'Armée d'Espagne de se preparer à le secourir, & ce général s'étant aproché de nos lignes les reconnut, & fit tout ce que l'on fait ordinairement quand on a dessein de ne pas laisser prendre une place sans coup ferir.
Les choses étoient en cet état quand j'arrivai à nôtre camp, & le Cardinal ne m'ayant point recommandé de faire diligence, je crus que j'aurois mauvaise grace de revenir si-tôt auprès de lui, maintenant que l'on étoit à la veille d'une bataille. Je me mêlai même avec quelques volontaires qui demanderent permission au Duc d'Orleans d'aller reconnoître les ennemis. Par ce moien nous les attirâmes hors de leur Camp en les provoquant de venir faire le coup de pistolet. Nous nous engageâmes ainsi dans une espece de combat, qui eut été plus loin que nôtre Général n'eut voulu s'il n'eut pris soin de retenir nôtre ardeur. Comme c'étoit à lui à attendre qu'on le vint attaquer, il fit sonner la retraitte, en quoi il se montra beaucoup plus sage que nous. Nous nous retirâmes suivant ses ordres, & ayant été fort exact après cela à ne pas permettre que ni volontaire ni autres fissent une semblable chose que celle que nous venions de faire, nous les attendîmes de pied ferme, quand ils voudroient venir à nous. Leur Général n'osa l'entreprendre, tant qu'il demeura maître de sa raison; mais l'ayant perduë dans une débauche qu'il fit avec ses principaux Officiers, parmi lesquels il y avoit quelques Allemans, qui ne voyoient rien au dessus de leur courage quand ils avoient une fois quatre verres de vin dans la tête plus qu'il ne falloit, il permit qu'ils vinssent nous attaquer lors que nous n'y pensions presque plus. Il parut bien du côté qu'ils firent éclater cette entreprise qu'ils y faisoient entrer plus de chaleur que raisonnement; car ils vinrent droit au quartier du Marêchal de Gassion, qui étoit un homme aussi vigilant qu'il savoit bien se deffendre. Encore passe s'ils fussent venus à celui du Marêchal de Rantzau, qui avoit cela de commun avec eux qu'à quelque heure qu'on le put prendre on ne le trouvoit guéres à jeun. Ils eussent pû esperer du moins qu'étant but à but de ce côté-là, il n'y eut plus eu que la fortune qui eut decidé du reste; mais en s'addressant à Gassion, ils trouverent un homme qui ne pouvoit jamais être surpris, & qui les repoussa aussi de telle sorte, que tout hardis que le vin les rendoit, ils ne tarderent gueres à prendre la fuite.
Ayant si mal réüssi dans leur entreprise, ils en firent une autre du côté du Marêchal de Rantzau, qui parut toute aussi éloignée de la raison que l'avoit été celle-là. Comme il avoit fortifié son quartier par des redoutes qu'il avoit élevées de distance en distance, ils furent à lui par tranchées. C'étoit le moyen justement de le faire precautionner, & de l'empêcher de boire. Mais soit qu'ils eussent oui dire, comme il étoit vrai, que quand il avoit bu, il n'en frapoit que mieux, pourvû qu'il n'eut pas bu par excès, ou qu'ils crussent qu'ils viendroient à bout de leur dessein plus facilement par-là, que par tout le reste, ils employerent beaucoup de tems à cette tranchée sans en receuillir aucun fruit. Rantzau dont on renforça le quartier, fit de frequentes sorties sur eux, & si les assiegez en eussent fait autant sur nous & avec autant de succès, ils eussent éloigné la perte de leur place beaucoup mieux que par tout ce qu'ils firent. Mais le peu de monde qu'avoit le Comte Delpont le mettant hors d'état de rien entreprendre, il fut obligé de se contenter de se deffendre selon ses forces & d'être spectateur de ce qui se passoit au quartier Rantzau. Il n'en espera neanmoins rien de bon, voiant que dans toutes les sorties que ce Marêchal faisoit il étoit bien rare qu'il n'y eut de l'avantage. Il jugea que c'étoit un prejugé de ce qui devoit arriver, & ne se trompa pas: ils furent obligez d'abandonner leur dessein, après l'avoir poursuivi pendant quelque tems. Le Duc d'Orleans proffita de la consternation que cela devoit jetter dans l'esprit des assiegez. Il les fit sommer de se rendre; mais le Gouverneur dont le courage ne s'affoiblissoit point au milieu des malheureux évenemens qui arrivoient à son parti, ne croyant pas qu'il y eut de l'honneur à lui à la faire, tant qu'il verroit une armée préte à le secourir, il attendit qu'elle se fut retirée pour entendre à une capitulation; mais il ne l'eut pas plutôt perdu ce vûë, qu'il crut à propos de ne pas attendre davantage & se rendit.
Deux jours devant que cela arivat l'homme qui avoit été envoyé pour m'assassiner, & qui sans que je m'en apperçusse me suivoit à vue depuis qu'il m'avoit trouvé, etant venu à la tranchée ou j'étois, receut un coup ce Mousquet, lorsqu'il ne cherchoit que l'occasion de faire le sien. Le coup étoit mortel, & lui ayant été annoncé qu'il faloit se preparer à la mort, il demanda à me parler, & m'avoua en secret à quel dessein & de quelle part il étoit venu là. Il me dit en même tems de prendre garde à moi, parce que celui qui l'avoit envoyé étoit si rempli de ressentiment qu'il avoit bien la mine de n'en pas demeurer là. Je profitai de l'avis, & me tins sur mes gardes. Cependant croyant être obligé d'en avertir la Dame qui étoit cause de tout ce fracas, afin qu'elle prit ses precautions aussi-bien que moi, je lui envoyai une lettre par mon valet de chambre, que je depêchois à Paris pour quelque argent, que j'y avois prêté lors que j'avois gagné les neuf cent pistoles, dont j'ai parlé tantôt. Il la lui rendit en main propre, & sans que son Mari en eut connoissance, parce que je lui avois dit avant que de le faire partir, comment il s'y prendroit pour cela. Elle fut bien surprise quand elle vit ce qu'elle contenoit, & se doutant bien que s'il en venoit là contre moi, il y avoit bien de l'apparence qu'il ne la ménageroit pas davantage, elle resolut de la prevenir. Elle gaigna un Apotiquaire qui moyennant cinquante pistoles lui donna une dose de poison; elle le lui fit prendre adroitement, & comme ce poison ne devoit faire son effet que peu à peu, son mari qui avoit d'étranges desseins contr'elle & contre moi eut le tems de songer à sa vengeance. Il chercha un autre assassin pour m'envoyer en l'autre monde, pendant que ne se pouvant resoudre à la traiter si cruellement: après l'amitié qu'il avoit eu pour elle, il fit dessein de l'envoyer en Religion. Comme il étoit prudent il fut quelque tems devant que de fixer son choix sur l'homme qu'il cherchoit à mon égard. Pour ce qui est d'elle comme il croyoit pareillement que le moins d'éclat qu'il pouroit faire ne seroit que le mieux, il l'envoya chez son pere, qu'elle avoit encore, & qui étoit un Gentilhomme de distinction de la Province de Normandie. Il feignit d'avoir reçû des lettres de ce païs-là, qui lui aprenoient qu'il se portoit mal; il lui dit qu'il etoit necessaire qu'elle y fut faire un tour, afin que s'il venoit à mourir elle eut l'oeil qu'une autre fille qu'il avoit pour tous enfans, & qui etoit mariée à un homme de qualité de la Province ne mit pas la main, à son préjudice, à sa succession.
La Dame le crut de bonne foi, & comme elle ne l'aimoit pas trop, & que quand on a de tels sentimens pour un mari, on ne demande pas mieux que d'en être éloignée, elle partit non-seulement sans répugnance; mais encore avec beaucoup de joye. Elle crut que tant qu'elle seroit chez son Pere, ou chez ses Parens, elle n'avoit rien à en craindre; mais en y arrivant elle y trouva un grand sujet de mortification, au lieu d'y voir son pere ou mort ou moribond comme elle s'y attendoit, elle le vit se portant bien, & n'ayant nulle envie de mourir. Elle en eut eu sans doute beaucoup de joye, si ce n'est qu'elle reconnut à son abord, qu'il n'étoit pas tout à fait bien intentionné pour elle. Il lui sembla même qu'il la menaçoit déja par ses regards, en quoi elle ne se trompoit pas trop. Il avoit reçû une lettre de son mari, par laquelle après l'avoir averti de sa petite vie, il la finissoit en le priant de l'en deffaire tout au plûtôt, de peur de succomber à la tentation qu'il avoit quelquefois de lui faire un méchant parti. Le bon homme qui entendoit à demi mot, lui eut bien caché son chagrin, s'il eut été aussi dissimulé que le sont d'ordinaire les gens de sa nation; mais ayant cela de particulier en lui qu'il ne leur ressembloit pas à cet égard, il ne lui fit pas non-seulement mauvaise mine, mais il lui en dit encore le sujet. La Dame fut bien surprise à ces reproches. Cependant ne sachant que lui dire pour s'excuser, parce que son mari en lui écrivant lui avoit aussi envoyé les deux lettres qu'il avoit interceptées, elle baissa les yeux qu'elle n'eut pas levez si-tôt de terre, si ce n'est que ce Gentilhomme après avoir paru assez moderé dans son ressentiment, s'emporta de telle sorte qu'elle eut peur qu'il n'en vint à d'étranges extremitez. Ainsi croyant que quelque méchante excuse qu'elle lui put donner, elle vaudroit toûjours mieux que rien, elle lui répondit que s'il vouloit se donner la patience de l'entendre, peut-être ne la trouveroit-il pas si coupable qu'il pretendoit: qu'il se devoit souvenir que quand il l'avoit mariée à son mari c'avoit été contre son gré, qu'elle l'avoit conjuré de lui en donner un autre, parce qu'elle sentoit bien qu'elle ne le pouroit jamais aimer; qu'il n'en avoit voulu rien faire, ce qui l'avoit obligée de recourir aux larmes; mais que ses larmes n'ayant non plus operé que ses prieres, elle étoit ainsi passé dans la maison d'un homme encore plus desagréable par son humeur que par sa mine, quoi qu'elle ne fut pas fort ragoutante pour une femme; que pour peu de delicatesse qu'elle put avoir, cela suffisoit tout seul pour rebutter la plus vertueuse; qu'elle n'avoit pû par ce moyen lui faire toutes les caresses qu'elle eut faites à un autre; qu'il n'avoit pas été trop content; que cependant tout cela se seroit peut-être raccommodé, s'il n'eut sçû je ne sais comment les sentimens qu'elle avoit pour lui, dès qu'elle étoit fille; qu'il en avoit été au desespoir, & que comme il n'étoit pas naturellement trop raisonnable, il avoit pris sujet de là de l'accuser d'avoir quelque galant; que même il n'en étoit pas demeuré aux reproches, qu'il étoit bientôt passé aux extremitez, jusques à mettre plusieurs fois la main sur elle, qu'elle n'avoit pas voulu s'en plaindre ni à lui ni à personne, se flattant qu'à la longue il rentreroit en lui même, mais que puis que sa jalousie le menoit encore si loin que de lui supposer des amourettes, pour quelques lettres écrites innocemment, elle ne pouvoit plus s'empêcher de lui découvrir son malheur.
Le bon homme qui ne croyoit pas tout ce qu'on lui disoit, & principalement quand cela venoit d'une femme contre qui les soupçons étoient aussi forts qu'ils l'étoient contr'elle, il lui répondit que si ce qu'elle disoit étoit vrai, cela rendoit sa faute plus legere, quoi que cela ne l'excusât pas entierement; qu'un mari avoit tort d'en venir jamais là, pour quelque raison que ce pût être, mais que c'étoit encore bien pis d'une femme qui pour avoir le plaisir de s'en venger se portoit aux choses dont elle étoit accusée. Elle voulut encore lui dire que ce n'étoit qu'un jaloux, & qui ne meritoit pas qu'on ajoutât foi à ses paroles: Il lui repartit qu'il desiroit pour l'amour d'elle, & pour l'amour de lui-même qu'elle dit vrai; mais que comme c'étoit une chose à éclaircir avant que de la croire il alloit toûjours la mener dans un couvent. Il commanda en même tems de mettre les chevaux au carosse, & l'ayant conduite à Roüen il l'y laissa entre les mains d'une Abbesse qui étoit de set parentes. Elle souffrit qu'on l'y menât sans se laisser faire aucune violence, parce qu'elle se flattoit que sa captivité ne seroit pas de longue durée; elle savoit qu'elle avoit mis son mari dans un état à ne pas vivre encore long-tems, ainsi elle contoit que lui mort, elle seroit sa maîtresse sans être tenuë de reconnoître la domination de personne.
Quand elle fut là, elle y fit la devote, si bien que l'Abbesse s'y laissant tromper elle manda à son pere qui lui avoit fait confidence de son chagrin, afin qu'elle prit garde de plus près à sa conduite, que tout ce qu'on lui avoit dit de sa fille avoit tout l'air de medisance, qu'il n'y avoit point de personne ni plus sage ni plus modeste, & que bien loin d'en être mécontent il devoit en être satisfait au dernier point. Le pere ne l'en justifia pas davantage dans son esprit, pour avoir bonne réputation auprès d'elle. Comme il savoit, que les femmes qui veulent tromper les autres sont celles d'ordinaire qui s'efforcent le plus de paroître vertueuses, il suspendit son sentiment, jusques à ce qu'il sut faire un tour à Paris. Il étoit resolu de s'en éclaircir avec son gendre à qui il avoit mandé le lieu où il avoit mis sa femme; afin que s'il lui prenoit envie de la ravoir, il le put faire toutes fois & quantes que bon lui sembleroit. Il savoit que c'est une démangeaison qui prend souvent aux pauvres cocus, & que cocu pour cocu, ils aiment autant l'être d'une femme que d'une Maîtresse qu'ils pouroient prendre. Mais devant qu'il y put aller le boucon qu'avoit pris l'autre le faisant tomber en langueur, il n'osa lui en parler, parce que le bruit couroit dans le monde qu'il n'étoit malade que de chagrin. Il eut peur de renouveller sa playe, principalement, parce qu'il penchoit plûtôt à croire sa fille coupable qu'innocente.
Le mal de ce pauvre homme augmenta cependant tous les jours, & son beau pere qui l'avoit toûjours trouvé de moment à autre en plus mauvais état, comme il étoit impossible qu'il fut autrement, après ce qu'il avoit pris, craignant que sa vûë ne lui fut desagréable partit, après lui avoir souhaité une promte guerison. Il étoit bien éloigné de l'esperrer de la maniere que les choses se passoient, ainsi se voyant decliner à chaque moment, son Confesseur lui demanda s'il ne pardonnoit pas à sa femme. Car il lui avoit dit à confesse dequoi il la soupçonnoit, & que c'étoit ce qui le faisoit mourir. Il ne lui répondit ni ouï ni non, ce qui obligeant le Confesseur de lui réiterer la même demande, jusques à quatre fois, il lui fit à ce coup-là une réponse toute pareille à celle qu'un Admiral de France fit un jour au sien sur une chose assez semblable à celle-là. Cet Admiral n'avoit qu'une fille unique à qui un Gentilhomme, qu'il avoit fait un enfant. L'engrosseur s'en étoit enfui en Angleterre après son coup, non-seulement pour éviter la bâtonnade qui ne lui pouvoit manquer après cela, mais encore la pendaison qui est inévitable dans ces sortes de rencontres, ou tout du moins d'avoir le col coupé. Aussi l'Admiral l'y avoit déjà fait condamner quand il tomba malade dangereusement. Le Confesseur ne lui cacha pas l'état où il étoit, & comme il étoit gaigné par les amis du Gentilhomme il demanda à son penitent s'il vouloit porter sa vengeance jusques en l'autre monde? que Dieu vouloit qu'il pardonnât & que s'il ne pardonnoit il ne voudroit pas être à sa place. L'Admiral lui répondit qu'il lui demandoit là une chose bien difficile, mais que puis qu'on ne pouvoit se sauver que par là, il pardonnoit à lui & à sa fille s'il venoit à mourir. Le Confesseur lui repartit que cela ne suffisoit pas, & que soit qu'il mourut ou qu'il guerit il faloit le faire; mais l'autre lui répondit que ce qui étoit dit étoit dit, & qu'il n'avoit que faire d'en attendre davantage. Il mourut effectivement sans y vouloir ni ajouter ni diminuer, & comme c'étoit assez pour procurer le repos de ces deux amans, l'engrosseur revint d'abord qu'il eut les yeux fermez, & épousa sa Maîtresse. Ils ont été la tige de quantité de cordons bleus, & d'autres personnes de grande consideration, quoi que le mari ne fut qu'un petit Gentilhomme de Provence, & même si petit, que quoi qu'il s'en trouve de si miserables en Berri qu'ils labourent eux-mêmes leur charuë, je doute fort qu'il ne le fut encore davantage, qu'ils le sauroient être.
Au reste le mari de ma Maîtresse n'ayant fait à son Confesseur qu'une réponse conditionnelle ainsi que l'Admiral avoit fait au sien, il s'en alla de même en l'autre monde sans vouloir y rien changer. La Dame sortit du couvent tout aussi-tôt sans y vouloir demeurer davantage, & son Pere crut y devoir donner son consentement sans se faire tirer l'oreille, depeur qu'en resistant on ne fut persuadé dans le monde que son gendre avoit eu raison de faire ce qu'il avoit fait. Quand elle fut ainsi retournée à Paris je crus que rien ne m'empêchoit plus d'aller chez elle, & j'y fus comme de coutume. J'y fus tout aussi-bien reçû en apparence que je l'avois jamais été, mais lui ayant voulu demander les mêmes faveurs qu'elle m'avoit faites auparavant, elle me dit franchement que le tems n'en étoit plus, que si elle avoit été folle elle ne le vouloit plus être; mais que si ces faveurs m'étoient cheres, elle me les rendroit quand je voudrois, pourvû que je les voulussent meriter par un mariage. Il y en eut eu beaucoup à ma place qui l'eussent pris au mot. Jeune belle & riche comme elle étoit déja, & comme elle le devoit être encore davantage après la mort de son pere, étoit plus qu'il n'en falloit pour tenter un Gascon qui n'avoit que la cape & l'épée; mais trouvant qu'il y avoit assez de cocus, sans en augmenter encore le nombre, je demeurai si froid & si interdit à cette proposition, qu'il lui fut impossible de le méconnoître. Elle m'en fit quantité de reproches, & me dit que voila ce que c'étoit que d'obliger un ingrat. J'eus la bouche ouverte pour lui répondre que si elle n'eut jamais obligé que moi, peut-être ni eusse-je pas pris garde de si près, mais faisant reflexion que je la desobligerois plus par cette parole, que par quelque méchante excuse que je pusse trouver, je lui répondis que j'accepterois de bon coeur l'honneur qu'elle me voudroit faire si ce n'est que j'avois tant d'aversion pour le mariage, que j'avois peur de la rendre malheureuse, aussi-bien que moi. Elle entendit bien ce que cela vouloit dire, dont me sachant très mauvais gré, elle chercha un autre Marchand, puis que je ne voulois pas être le sien. Elle n'en manqua pas à Paris où les cornes ne font pas de peur à quantité de gens, pourvû qu'elles se trouvent dorées. Le Chevalier de... Cadet de bonne maison, mais qui n'avoit pour toutes choses qu'une pension assez modique que son frere ainé lui faisoit, se mit sur les rangs & l'emporta. Je ne lui enviai point sa fortune, puis qu'il n'avoit tenu qu'à moi de l'avoir, mais comme j'eusse été bien aise d'en faire ma Maîtresse, je me presentai devant elle, quand ils furent mariez pour voir si elle seroit d'humeur de me traiter comme elle avoit fait, du vivant de son premier mari. Le Chevalier dans l'esprit de qui elle ne passoit pas pour une Vestale, & qui avoit peur de sa foiblesse, crut qu'il m'en devoit parler plûtôt qu'à elle. Il me dit sans autre compliment que chacun étoit le maître chez soi, & qu'il ne trouvoit pas bon que j'y revinsse davantage. Je n'eus rien à dire à cela, & étant obligé de faire ce qu'il disoit, je me serois beaucoup ennuyé si Paris ne m'eût fourni mille autres Maîtresses qui me consolerent bien-tôt de celle là. En effet je ne fus pas long-tems sans en trouver une, non pas à la verité aussi belle qu'étoit la femme du Chevalier, mais qui en recompense étoit encore bien plus riche. Le compliment qu'elle me fit d'abord que nous fumes bons amis, fut extrémement de mon goût. Elle me dit que quand on étoit bien ensemble, il falloit que tout fut commun; qu'ainsi je pouvois mettre la main dans son Cabinet quand j'aurois besoin de quelque chose, & qu'elle n'y trouveroit jamais à redire.
Son mari étoit President, & ils ne vivoient pas trop bien ensemble, sans qu'ils s'en souciassent trop ni l'un ni l'autre. C'étoit lui qui étoit cause de leur desordre. Au lieu, dans les commencemens de vivre avec elle comme il devoit, il avoit debuté d'abord par mille amourettes. Elle s'en étoit trouvée toute scandalisée, & lui en avoit dit son sentiment; mais comme il ne la vouloit pas mettre sur le pied de le controller, quand bon lui sembleroit, il lui dit qu'il ne se plaisoit nullement à ses corrections, & qu'il la prioit de s'en deffaire. Ce compliment avoit bien plus l'air d'un commandement que d'une priere, & comme un mari n'aime point que sa femme le controlle, & qu'une femme aussi n'aime point de se voir méprisée par son mari, celle-ci se trouva si outrée de sa conduite & de sa réponse, qu'elle résolut de lui ôter son coeur. Le procedé qu'il continua de tenir avec elle la convia bien-tôt à éxecuter sa résolution. Il eut toûjours un nombre infini de Maîtresses, & comme dans peu de tems l'on mange beaucoup de bien à un métier comme celui là, il n'y eut Personne qui ne conseillât à la Presidente de se faire separer de biens d'avec lui. Ses parens l'en presserent même avec beaucoup de chaleur, & comme elle ne pouvoit pas trop considerer son époux de la maniere qu'il en usoit avec elle, elle y donna les mains sans se mettre beaucoup en peine de la confusion que cela lui alloit donner dans le monde.
Le President se servit de toute son authorité pour empêcher que le Châtelet n'ajugeat à sa femme ce qu'elle demandoit. Cela traina l'affaire en longueur, mais enfin comme la dissipation dont elle l'accusoit étoit manifeste, & qu'il y a des regles dans la justice que l'on ne sauroit passer, sans se rendre coupable de prevarication, ce tribunal alloit prononcer contre lui quand il s'avisa d'un tour de chicanne pour reculer sa condamnation. Il lui fit un incident sur ce que le Lieutenant civil étoit de ses parens, & l'ayant attirée par là au Conseil, il y demanda d'autres juges. Le Conseil où il avoit des amis aussi-bien que dans les autres tribunaux ne voulut pas juger l'affaire si-tôt, pour donner le tems à sa femme de se raccommoder avec lui & à leurs amis communs d'y travailler. Ce President y fit tout son possible, mais comme l'amitié qu'elle avoit euë pour lui au commencement s'étoit non-seulement évanoui, mais qu'il y avoit encore succedé beaucoup de haine, elle ne voulut jamais écouter ni aucune des propositions qu'il lui fit, ni aucune de celles qu'il fit faire par ses parens, & par ses amis. Comme il vit cela, & que quelque credit qu'il eut au Conseil il y seroit bientôt debouté de ses demandes, il lui fit une autre chicanne qui suffisoit toute seule pour la perdre dans son esprit, quand même il n'y eut pas déja été assez perdu. Il trouva deux ou trois faux témoins qui lui promirent de desposer comment ils l'avoient veuë entrer dans le carosse d'un homme, ses coeffes baissées, & comme une femme qui ne vouloit pas être connuë, pour couvrir apparement le mal qu'elle alloit faire. Ces faux temoins lui promirent aussi de dire que le Carosse avoit été ensuite du côté du Bois de Boulogne, & que s'étant arrêté dans le Village qui porte ce nom là, elle y étoit descenduë & entrée dans une Hostellerie où elle avoit demeuré deux ou trois heures tête à tête avec celui qui étoit dans le Carosse avec elle.
Cette accusation étoit grave, & comme il y alloit de l'honneur & de la reputation de la Dame, elle ne servit qu'à éloigner encore son coeur de son mari. Cependant comme ce n'étoit qu'une medisance, & qu'elle en vouloit avoir reparation à quelque prix que ce fut; elle entreprit les témoins, & les convainquit de fausseté. Il se trouva par bonheur pour elle que le même jour qu'ils l'accusoient de ce rendez-vous elle avoit été enfermée toute l'après dinée dans un Couvent, ainsi toutes les religieuses deposant en sa faveur, son innocence, que son mari voulait opprimer pour se delivrer du procès qu'elle lui faisoit, fut reconnuë generalement de tout le monde.
Le cours de cette affaire ayant interrompu l'autre, elle recommença à poursuivre la premiere avec toute la chaleur que demandait l'affront qu'il lui avoit voulu faire. Elle vint à bout de ce qu'elle desiroit, & le Conseil ayant debouté le President de sa requête, le Chatelet lui adjugea après cela tout ce qu'elle desiroit. Elle fut separée de biens d'avec lui: & fut toute prête en même tems de le poursuivre en separation de corps, sur ce qu'il l'avoit accusée d'adultere; mais ayant consulté cette affaire avant que de s'y engager, & les Avocats lui ayant dit qu'elle n'y réussiroit pas, parce qu'il n'avoit rien fait que sur le temoignage dont il ne s'étoit pu deffendre, elle en demeura là, quoi que dans son coeur, elle lui en voulut bien du mal. Il tâcha de l'adoucir par une conduite plus réglée que celle qu'il avoit tenuë jusques là, mais comme il ne faisoit rien que par contrainte, & que quand on est une fois debauché, on revient bientôt à son premier train de vie, il lui arriva une avanture fâcheuse, quoiqu'il crut d'abord que ce ne fut qu'une galanterie. Il avoit une belle maison à quatre lieuës de Paris, où il alloit souvent s'en donner à coeur joye avec ses Maîtresses. Or sa femme se trouvant incommodée pendant quelques jours, il s'y en fut tout seul & y donna rendez-vous à une de ses amies. Il l'y garda pendant deux ou trois jours, & s'y étant bien diverti avec elle il la renvoya à la Ville, pendant qu'il y demeura encore le reste la semaine avec elle.
Le voisinage de Paris lui ayant attiré bonne Compagnie pendant qu'il étoit là, il y vint un de ses amis avec une Dame qu'il lui fit passer pour une de ses cousines germaines. Il lui dit qu'elle étoit mariée à un Gentilhomme de distinction de la Province de Bourgogne, & qu'un procès qu'elle avoit au Parlement l'avoit attirée à Paris. Il en avoit une effectivement qui étoit mariée en ce Pays-là, & qui y demeuroit actuellement, mais elle étoit bien éloignée de ressembler à celle-ci. Celle-ci étoit aussi peu cruelle que l'autre étoit sage: & ils avoient choisi son ami & elle la maison du President pour y venir passer quelques jours ensemble, croyant tous deux qu'il n'étoit pas homme à prendre garde de si près à leurs affaires, & que quand même il y prendrait garde, il n'étoit pas assez ennemi de nature pour se scandaliser de ce qu'ils auroient fait servir sa maison à leurs plaisirs. En effet il n'étoit pas grand formaliste là dessus. Cependant s'étant douté qu'ils étoient bien ensemble, quoi qu'ils lui en fissent mistere, il resolut de le découvrir de lui même sans qu'il lui fut besoin de leur donner la question. Pour cet effet il les mit coucher dans deux chambres qui étoient l'une auprès de l'autre, & qui avoient communication ensemble. Il donna un lit d'ange à la Dame, qui au lieu d'être sur une couche ordinaire, étoit au milieu de la chambre suspendu par quatre coings. Il contoit que s'ils étoient bien ensemble l'homme viendroit l'y trouver, & il batissoit là-dessus un dessein qui devoit servir à l'eclaircissement de ce qu'il cherchoit.
Au reste après leur avoir fait fort bonne chere, l'heure de se coucher étant venue, il les fit passer tous deux chacun dans leur appartement. Ils furent ravis quand ils virent qu'ils étoient si près l'un de l'autre, & sur tout quand après avoir regardé la porte de communication qui y étoit, ils reconnurent que rien ne les empêcheroit de se visiter. L'homme fut trouver la Dame comme le Président s'y étoit bien attendu, & s'étant mis avec elle dans le lit, qui étoit en l'air, & qui ressembloit plûtôt à une branloire qu'à un veritable lit, le President ne les crut pas plûtôt endormis, qu'ils furent guindés au haut de la chambre par le moien des cordons qui étoient dans des poulies attachées aux quatre coins. Ils étoient si fatiguez soit du voiage qu'ils avoient fait de Paris à cette maison, soit d'autre chose, qui ne se dit point, mais qui se devine aisément, qu'ils ne se sentirent point enlever. Ils se trouverent ainsi le lendemain matin bien étonnés quand ils se virent tout au haut de la chambre. Elle avoit pour le moins quinze pieds d'élevation, & ne pouvant sauter du haut en bas sans courre risque de se rompre ou un bras ou une jambe, leur état leur parut tout aussi triste que celui d'un homme qui se voit pris dans un piege, lors qu'il y pense le moins. Ils demeurerent là jusques à midi que le President jugea à propos de les aller relever de sentinelle. Il fit le surpris quand il les vit couchez ensemble, & guindez si haut; mais enfin ayant converti bien-tôt son feint étonnement en raillerie, il leur dit qu'il se fussent épargnez cette confusion, s'ils eussent voulu: qu'ils n'avoient qu'à lui avouer leur intrigue, & que comme il n'étoit pas scrupuleux, il se fut fait un plaisir de leur rendre service. Il goguenarda beaucoup après cela, & bien que la Dame ne fut pas sans confusion non plus que son ami, ils feignirent d'entendre le mot pour rire; parce qu'ils ne pouvoient rien faire de mieux. Cependant un secret sentiment leur en demeurant gravé dans le coeur, ils ne furent pas plûtôt de retour à Paris que l'homme resolut d'en prendre vengeance. Il rumina bien comment il s'y devoit prendre pour l'assurer, & comme il ne voioit rien qui lui promit un succès plus favorable qu'une pensée qui lui venoit, voici ce qu'il fit incontinent pour la mettre à execution. Comme il se doutoit qu'en apostant quelque jolie fille à ce magistrat, il donneroit tête baissée dans le panneau, il en choisit une qui étoit toute aussi gâtée qu'elle étoit belle. Il la fit venir chez lui avec une autre femme qui lui ressembloit quant aux moeurs. Il les fit habiller en religieuses & donna à celle qui ne se portoit pas bien & qui étoit la plus jolie tous les ornemens qu'une Abbesse a coutume de porter, afin qu'on la reconnoisse d'avec les autres.
Quand cela fut fait, il lui donnât aussi une carosse à six chevaux avec des livrées grises. Ce carosse prit le chemin des eaux de Bourbon, sur lequel étoit la maison du President. La fausse Abbesse à qui le mal qu'elle avoit ne donnoit pas bonne couleur, s'étant arrêtée dans son village sur les cinq heures après midi, sous prétexte qu'elle étoit si incommodée qu'elle ne pouvoit passer outre, envoia une heure après demander au President s'il trouveroit bon qu'elle se fut promener dans son parc d'abord qu'elle se seroit reposée. L'on étoit alors au mois de mai où les journées sont longues, & assez chaudes; & s'y en étant allée sur les sept heures du soir après avoir sçû que le President le trouvoit bon, non seulement, mais encore qu'il lui feroit voir lui-même tout ce qu'il y avoit de beau dans sa maison, il vint au devant d'elle jusques à la porte quand il sut qu'elle étoit arrivée. Il trouva qu'il ne lui manquoit que le teint pour être une des plus belles personnes du monde, l'attribuant à ce dont on a de coutume d'accuser les Dames, savoir d'être amoureuses. La charité qu'il avoit naturellement pour le beau sexe lui fit songer à lui offrir un remède que l'on fait passer pour souverain dans ces sortes de maladies. Il ne lui voulut pas dire tout d'un coup jusques où s'étendoit la bonne volonté qu'il avoit pour elle, & étant bien aise de la prévenir auparavant en sa faveur, il n'y eut sorte d'honnêteté qu'il ne lui fit, ni de douceur qu'il ne lui contât. La feinte Abbesse feignoit de n'y être pas insensible, & lui faisant accroire qu'elle n'avoit nulle inclination au couvent, lors que ses parens l'avoient obligée de s'y jetter, il lui témoigna de son côté de prendre grande part à la violence qui lui avoit été faite. Enfin s'enflammant toûjours de plus en plus auprès d'elle, il lui debita quantité de fleurettes qu'il ne crut pas perduës de la manière qu'elle les receut. Elle le fit comme une femme qui n'eut pas sçû ce que c'étoit que du monde, c'est à dire comme une innocente qui croyoit tout ce qu'on lui disoit. Le President l'attribua à ce qu'elle avoit été enfermée dans un couvent dés la bavette, de sorte que la croiant aussi neuve en amour qu'elle y étoit vielle & usée, il se crut le plus heureux de tous les hommes. Il se fit donc une bonne fortune de ce qu'un morceau comme celui-là lui étoit reservé. Il s'abusoit bien dans sa pensée, aussi en ayant tâté après quelques façons que fit la Dame pour mieux faire valloir son jeu, il ne fut guerres à reconnoître qu'il lui eut vallu presque autant prendre du poison que de taire ce qu'il avoit fait. Il devient malade en peu de jours, & son teint étant devenu semblable plûtôt à un mort qu'à un homme vivant, il fut obligé d'avouer en se regardant dans un miroir, que s'il falloit se mocquer de ceux qui avoient les pâles couleurs, il en étoit du nombre, aussi bien que sa nouvelle amie.
La fausse Abbesse demeura chez lui quatre ou cinq jours, & ils n'y eurent qu'une même table & un même lit. Elle en partit ensuitte pour aller à son prétendu voiage, mais elle ne fut pas plûtôt à Corbeil qu'au lieu de le continuer, elle y passa la rivière de Seine pour s'en retourner à Paris. Celui qui l'en avoit fait sortir lui avoit promis qu'en cas que son voyage fut heureux, il lui donneroit une bonne recompense. Au reste elle étoit bien aise de lui aller dire qu'il l'avoit été tout autant qu'il le desiroit, ou qu'elle se trompoit fort: l'homme fut ravi de cette bonne nouvelle, & lui ayant donné dequoi la bien contenter, elle quitta les habits qu'elle avoit auparavant. Le President cependant sentit de grandes douleurs par tout le corps, & comme il étoit bien éloigné de savoir ce que cela vouloit dire, il s'approcha de sa femme aux heures qu'il avoit quelque relâche. Elle le souffrit, quelque mal qu'ils fussent ensemble, soit qu'elle aimât encore mieux cela que rien, ou que son Confesseur lui eut fait un scrupule, de refuser le devoir à son mari. Ce ne fut pas neanmoins sans prendre part au present qui lui avoit été fait, dont s'étant apperçûe encore plûtôt que lui, elle lui dit des injures capables de faire perdre patience à l'homme du monde le plus retenu. Il n'osa rien dire, parceque le mal qu'il souffroit lui même lui faisoit apprehender d'être coupable. En effet n'ayant guerres été à reconnoître que la feinte Abbesse étoit une fausse pièce, il se jetta à ses pieds pour la supplier de lui pardonner. Il lui conta même comment il avoit été attrapé, pretendant lui donner de la compassion par la nouveauté du fait, ou tout du moins lui rendre son excuse plus recevable. S'il eut bien fait il devoit au lieu d'avouer ainsi la dette si franchement, rejetter sur elle même la cause de cette maladie. La Dame aussi mourant de peur qu'il ne s'en avisât, fit semblant de lui pardonner, afin qu'il ne fit point de difficulté une autrefois de convenir de la chose tout de même qu'il venoit de faire. Il se tint heureux dans son malheur; & ne feignant point de lui faire tout de nouveau le recit de cette avanture, lors qu'il lui plut de remettre cette affaire sur le tapis, il ne prit pas garde qu'elle avoit fait cacher deux personnes à la ruelle de son lit, afin de déposer contre lui quand il en seroit tems. Ayant été sa duppe, lorsqu'il y pensoit le moins, elle le fit venir en justice où elle intenta instance en separation de corps. Il voulut alors se dédire, de ce qu'il lui avoit dit en secret: il croioit que personne ne le pouroit convaincre de fausseté, puisqu'il ne dependoit que de sa bonne foi d'avouer ou denier la dette; mais les deux témoins lui ayant été confrontés, il n'eut rien à dire, sinon que sa femme étoit plus fine que lui. Elle obtint ainsi au Châtelet la separation de corps, qu'elle demandoit, pendant que le Parlement selon sa coutume ne crut pas devoir prononcer si vite. Il voulut leur laisser le tems de faire reflexion à ce qu'ils alloient faire, c'est pourquoi avant donné arrêt par lequel ils devoient avoir six mois pour aviser s'ils se separoient ou non, ce terme ne fut pas plûtôt expiré qu'elle recommença ses poursuites. Le Parlement ne put lui refuser de confirmer la sentence du Châtelet, ainsi ayant été deffaite d'un mari dont elle avoit si peu de lieu d'être contente, elle sec mit chez un de ses parens qui étoit mon ami intime. Ce fut là où je ne perdis pas mon temps auprès d'elle. Elle me fit du bien au deffaut de Mr. le Cardinal qui ne m'en faisoit guerres non plus qu'à Besmaux, qui avoit été par son ordre en Italie avec le Marêchal de la Meilleraie. Il s'y fit donner un coup de pistolet au coin de l'oeil, ou du moins il fit acroire qu'on le lui avoit donné. Ce n'étoit rien pourtant, & il ne lui avoit pas fait plus de mal que si en se gratant il se fut égratigné avec son ongle; mais de peur qu'on n'en perdit le souvenir, & afin que cela rendit témoignage dans l'occasion qu'il auroit été à la guerre, il y porta depuis une mouche, qu'il y conserve encore aujourd'hui fort precieusement.
Je ne fus guerres à me faire aimer de la Dame, & comme elle n'avoit jamais eu d'enfans avec son mari, elle se flatta que quelques faveurs qu'elle me put accorder elle n'y courroit aucun risque. Je ne fus pas faché qu'elle se deffit ainsi de la crainte qu'une autre eut pû avoir à sa place, & vivant avec elle comme un mari, & une femme ont coutume de faire ensemble, à la reserve que bien loin de faire les choses tambour battant, nous ne les faisions qu'en cachette, elle devint grosse lors qu'elle s'y attendoit le moins. Elle ne s'en apperçut pas plûtôt qu'elle en fut au desespoir. Cependant comme c'étoit une chose faite, & où il n'y avoit point de remede, elle eut recours à moi pour lui dire comment elle s'y prendroit pour empêcher que cela ne vint à la connoissance de son mari, & de ses parens. Je n'y trouvai point de meilleur expedient, que de la faire aller dans un Couvent, lors qu'elle craindroit qu'il n'y parut à sa ceinture. Elle me crut, & lui ayant donné une sage femme au lieu d'une femme de chambre, afin que quand ce viendroit le tems de sa couche elle en put tirer le secours qu'il lui falloit, il arriva que lors que l'on avoit conduit toutes choses avec tant de jugement & de secret, que cette affaire ne passoit pas sa femme de chambre, elle & moi, tout le couvent en eut connoissance par un malheur auquel je ne pouvois prévoir ni moi ni personne. Elle eut un des plus rudes accouchemens qu'une femme puisse jamais avoir, de sorte que la sage femme ne sachant à qui recourir, elle se vit dans la fatale nécessité ou de la laisser mourrir entre ses bras sans secours ou d'en appeller de la ville. Elle ne le pouvoit faire cependant sans en demander permission à la Superieure, & comme il y alloit de la vie d'une femme, & de celle de son enfant, elle n'en fit point de difficulté après y avoir bien fait reflexion; qui fut bien surprise ce fut là Superieure, lors qu'elle apprit que cette Dame étoit en travail. Elle assembla en même tems les meres discrettes pour sçavoir comment elles auroient à se conduire dans une occasion aussi delicatte que celle là; elles se trouverent toutes aussi embarrassées qu'elles le pouvoient être à une nouvelle si impreveuë. Celles qui avoient de la charité dirent pourtant, après y avoir pensé meurement, qu'au hazard de tout ce qui en pouvoit arriver, il falloit secourir la mére & l'enfant; mais les autres s'étant trouvées d'un autre avis, le tems qu'elles mirent devant que de se pouvoir accorder, fut cause que cette Dame expira dans les douleurs, plus aisées à concevoir qu'à d'écrire. L'enfant lui demeura cependant dans le ventre, & bien que la sage femme leur dit qu'en le lui ouvrant on pourroit peut-être encore le sauver, elles ne voulurent jamais permettre qu'il vint un Chirurgien, de peur que cela ne portât coup à la réputation de leur couvent.
La Mort de cette Dame ayant fini nôtre intrigue, & m'en étant consolé quelque tems après, parce qu'en ce monde les plus grandes afflictions finissent aussi bien que celles qui ne sont pas si considerables, je resolus de me marier pour n'être plus exposé à ce nombre infini d'avantures qui m'arrivoient avec mes Maîtresses. Cette resolution n'étoit pas difficile à prendre, principalement comme je la prenois. Je voulois une jeune personne qui fut riche & passablement belle, si elle ne l'étoit pas tout à fait, & comme cela ne se rencontre pas tous les jours, sur tout quand on na ni bien ni établissement comme je n'en avois aucun, je fus long tems à chercher sans pouvoir trouver ce que je voulois. Enfin une Dame de robe chez qui j'allois tous les jours, & qui étoit parente de Madame de Treville sachant mon dessein, ne dit qu'elle sçavoit une jeune veuve qui étoit mon veritable ballot; qu'elle vouloit me rendre ce service que de me mettre aux mains avec elle; que c'étoit à moi à faire le reste; mais que s'il ne me manquoit encore que de parler en ma faveur je pouvois conter qu'elle s'y employeroit de toutes ses forces. Je fus ravi de cette promesse, & l'en ayant remerciée comme je devois, je la priai de me donner le plûtôt qu'elle pourroit des marques de sa bonne volonté. Je lui dis que si j'étois si pressé, c'est que la campagne ne tarderoit gueres à revenir, & que comme j'étois sur le pied d'être un des chevaux de poste de Mr. le Cardinal j'aprehendois que quand je serois une fois embarqué avec la Dame, il ne rompit mes mesures par quelque commission incommode. En effet Besmaux & moi faisions la plûpart de ses messages, & cela ne nous plaisoit guerres, parce que ce n'étoit pas de ces messages où il y a de l'honneur & du proffit, mais de ceux où il n'y avoit que de la peine sans aucune utilité. Mais avant que de m'engager plus avant dans cette affaire il faut que je dise quelque chose de celles qui regarde l'Etat.
Après être revenu de devant Courtrai, & que le Duc d'Orleans eut quitté l'armée ensuitte de quelques autres conquêtes, le Duc d'Anguien à qui le commandement en étoit resté, avoit demandé permission d'assieger Dunkerque. Cela avoit surpris toute la Cour, parce que la Campagne étoit déja bien avancée, & qu'il sembloit n'y avoir pas assez de tems pour une entreprise si considerable; d'ailleurs cette place avoit pour Gouverneur un certain Marquis de Leide, homme fort entendu dans le metier de la guerre, & qui prevoyant dès l'année precedente quand il avoit veu assiéger Mardik, que nous ne faisions cette entreprise que pour nous ouvrir le chemin pour aller à lui, s'étoit precautionné contre nos desseins.
Le Cardinal remontra ces difficultez à St. Evremont que le Duc d'Anguien avoit envoyé à la Cour pour obtenir la permission qu'il demandoit. Il l'avoit choisi préférablement à beaucoup d'autres, pour lui donner cette commission, parce que comme il avoit beaucoup d'esprit, il esperoit qu'il répondroit pertinemment à toutes les objections qui lui seroient faites. Il ne se trompoit pas, il applanit à ce Ministre toutes les difficultez qu'il se formoit dans son esprit. Cependant voyant qu'il en revenoit toûjours à sa timidité naturelle, qui le faisoit trembler au milieu des ennemis les plus assurez, il lui demanda si Mr. le Duc d'Anguien comblé de gloire comme il l'étoit, voudroit entreprendre quelque chose au dessus de ses forces pour le faire craindre comme il faisoit; s'il ne savoit pas qu'il y alloit de sa propre réputation aussi-bien que de la gloire de l'Etat, d'où il devoit inferer qu'en ayant toûjours été très jaloux, il n'étoit pas homme à s'engager temerairement dans une folle entreprise. Le Cardinal lui objecta que ce siége ne se pouvoit faire sans les Hollandois, & que n'y ayant point de traité de fait avec eux, la saison s'en passeroit devant qu'il put être conclu. S. Evremont lui repondit que le Duc y avoit pourvû, en envoiant vers eux le Baron de Tourville son premier Gentilhomme de la chambre; qu'il devoit negocier ce traité sous le bon plaisir de la Cour, afin que si elle approuvoit ses desseins il n'y eut point de tems perdu. Le Cardinal vit bien de la maniere que Saint Evremont lui parloit que ce siége étoit resolu dans l'esprit du Duc, & comme il avoit beaucoup de confiance en lui, il renvoya ce messager, avec ordre de lui dire que le Roi le laissoit le Maitre de faire tout ce qu'il jugeroit à propos.
Il y avoit un peu de malice dans une si prompte condescendance. Ce Ministre qui commençoit à vouloir regner tout seul ne voioit point, comme j'ai déja dit de belle charge vacante, soit à la guerre soit à la Cour, qu'il ne devorât des yeux pour ses neveux, & pour ses nieces, qu'il avoit fait venir d'Italie. Au reste il y en avoit une des plus grandes & des plus considerables qui vaqnoit depuis quelques mois; c'étoit celle d'Admirale de France dont le Duc de Bresé frere de la Duchesse d'Anguin étoit revétu avant sa mort. Il avoit été tué d'un coup de canon sur les côtes d'Italie, où il commandoit nôtre armée Navale, pour favoriser l'entreprise que le Cardinal avoit fait sur les deux places dont il a été parle ci-devant. Elle lui avoit mieux réussi que celle d'Orbitelle; les Maréchaux de Meilleraie & du Plessis les avoient emportées, & comme la Campagne de Flandres n'avoit pas été moins heureuse, il ne pretendoit pas moins pour les services qu'il croioit y avoir rendus que d'avoir cette grande charge. Il la destinoit au Duc de Mercoeur fils ainé du Duc de Vendôme, à qui il vouloit donner une de ses nieces, mais il trouvoit de la difficulté de la part du Prince de Condé & du Duc d'Anguin qui pretendoient qu'elle dut appartenir à la soeur du deffunt. Cette pretention ne pouvoit être fondée que sur les services du Duc qui étaient tels qu'on pouvoit compter autant de batailles gaignées qu'il avoit déja fait de Campagnes. Une gloire si éclatante donnoit de la jalousie à ce Ministre, & lui faisait craindre que son droit ne prevalut au sien, tant qu'il ne lui arriveroit rien de facheux. Ainsi se flattant que quelque conduite & quelque courage qu'eut ce Général, il auroit de la peine à surmonter les difficultez de la saison, & à forcer un Gouverneur si experimenté il donna les mains à tout ce qu'il vouloit.
St. Evremont étant parti avec ces ordres, & Tourville étant revenu de Hollande avec de bonnes nouvelles, le Duc s'achemina devant cette place & se mit au dessus de tous les obstacles des ennemis, & de la saison par sa bonne conduite & par sa bravoure. Le Marquis de Leide y fit pourtant tout ce que l'on pouvoit attendre d'un brave homme, & fort entendu dans le metier. Cependant le Comte de Laval, dont l'ai parlé ci-devant, étant de garde à la tranchée y fut blessé d'un coup de Mousquet à la tête. J'étois tout auprès de lui lorsque cet accident arriva. Mr. le Cardinal m'avoit envoyé vers le Duc pour le porter à se desister de la pretention qu'il avoit sur la charge d'Admiral, pour recompense de laquelle il promettoit de lui faire avoir ce Gouvernement pour qui bon lui sembleroit, d'abord que cette place seroit prise. Il lui promettoit aussi d'y faire joindre quelques autres graces de la Cour. Mais le Duc s'étant moqué de ses offres, je pouvois reprendre la route de Paris d'où je venois; neanmoins je n'en voulus rien faire, que je n'eusse veu la tranchée. Le Comte de Laval qui étoit Marêchal de Camp y commandoit ce jour là, & comme je ne l'avois point encore vû, il me demandoit si je ne savois point des nouvelles de sa femme, quand il receut le coup dont je viens de parler. Il en tomba par terre comme s'il eut été mort. Je crus effectivement que c'en étoit fait quand il se releva tout d'un coup en me disant que ce n'étoit rien. Il se fit même doner de l'ancre & du papier devant que de se faire emporter à sa tante & écrivit à sa femme, que comme il ne doutoit pas qu'elle ne fut allarmée à la nouvelle qui se debiteroit tout aussi-tôt de sa blessure, il étoit bien aise lui même de lui apprendre qu'elle n'était pas si dangereuse qu'on la lui pouroit faire: mais, ou il ne se sentoit pas, ou il étoit bien aise de ne la pas allarmer. Je n'eus donc pas plûtôt demeuré une heure ou deux à la tranchée & remarqué l'état où elle étoit, que je fus prendre congé du Duc d'Anguin qui m'avoit dit qu'il me vouloit donner des lettres pour son Eminence. Il m'en donna une effectivement, & comme il lui mandoit que la blessure du Comte de Laval étoit tout autre que ce Comte ne l'avoit mandé à sa femme, tout Paris fut bientôt rempli du bruit de sa mort prochaine. On le cacha tout autant que l'on put à Madame de Laval, mais ayant eu le vent de son état elle n'en voulut rien croire, parce qu'elle adjoutoit plus de foi à la lettre qu'elle avoit receuë de son mari, qu'à tout le reste. Le Chancellier qui l'avoit vûe entre les mains de sa fille, sachant que c'étoit moi qui avois apporté la nouvelle qui la detruisoit m'envoia prier de le venir voir. Il me demanda confidement en quel état étoit son gendre, & ce qu'il devoit croire ou de la lettre qu'il avoit écrite lui même à sa femme ou de ce que l'on publioit dans le monde. Je le voulus flatter, mais reconnoissant tout aussi-tôt mon dessein, il me dit qu'il ne m'en demandoit pas davantage & que je lui disois plus en ne lui disant rien que si je lui confirmois tout ce qu'il apprenoit d'ailleurs; qu'il me prioit de tenir à tout le monde le même langage que je venois de lui tenir, parce que si je parlois d'une autre maniere il avoit peur que sa fille ne le sut, & que cela ne fut capable de lui faire tourner la cervelle: que comme elle aimoit extremement son mari, il prendroit les devans pour la preparer insensiblement à la nouvelle de sa mort, qui vraisemblablement ne tarderoit guerres à venir. Je ne voulus lui rien dire davantage, de peur de lui être cruel en lui deguisant encore la verité. Il devinoit juste quand il croioit ce qu'il disoit; puisque deux jours après il vint un Courier de l'Armée qui apporta cette triste nouvelle.
Cependant le Duc d'Anguien prit cette place contre l'esperance du Cardinal, & cette Conquête ayant encore haussé les esperances du Prince de Condé il manda à son fils de ne pas revenir de l'armée, jusques à ce qu'il sçût que ce Ministre fut d'humeur à lui rendre justice sur ses pretentions. La chose étoit en negociation de part & d'autre, & le Cardinal qui croyoit que pourvû qu'il peut conserver cette charge pour lui il n'y avoit rien qu'il lui dut refuser, lui offroit quantité de choses en la place. Le Prince de Condé qui agissoit pour son fils, crut toûjours qu'il falloit prendre, & que cela n'empêcheroit pas le Duc de renouveller ses pretentions dans un autre tems. Ainsi il se platra un accommodement, après lequel le Duc vint à la Cour ou il fut regardé comme un Heros qui n'avoit pas eu son pareil depuis long-tems.
Ce fut dans ce tems-là que la parente de Madame de Treville me proposa le mariage dont je viens de parler. Je lui avois assez témoigné qu'il m'étoit agréable, pour la porter à n'y point perdre de tems. Elle n'y en perdit point aussi, & en ayant parlé à la Dame, elle lui dit tant de bien de moi qu'elle consentit de me voir chez-elle, pour juger elle-même si elle devoit croire tout ce qu'elle lui en disoit. Elle me plut extrêmement par un air de sagesse qui étoit répandu par toute sa personne. Sa beauté n'étoit pas tout à fait si touchante, quoi qu'il n'y eut rien qui dut rebutter. Je l'entretins quelque tems, & m'en étant allé le premier, afin que mon amie put lui demander ce qu'elle pensoit de moi, j'eus grand soin de la retourner voir dès le jour même, afin qu'elle m'en put rendre compte. Mon amie me dit que je ne lui deplaisois pas, & que comme elle avoit beaucoup de bien, elle esperoit qu'elle ne prendroit pas garde si j'en avois ou non. Je fus tout rejouï de cette bonne nouvelle, & l'ayant priée de me procurer encore de fois à autre quelque entrevûë avec cette Dame, afin d'entretenir & même d'augmenter la bonne opinion qu'elle pouvoit avoir de moi, elle me le promit, & me tint sa parolle.
Cette Dame s'appelloit Madame de Miramion, & c'est la même qui fait aujourd'hui tant de bruit à Paris par sa pieté. J'eus le bonheur de lui plaire toûjours de plus en plus, & comme il n'y a point de charmes semblables à ceux qui sortent de la vertu, j'en devins si amoureux que je n'eus point de repos qu'elle n'eut donné sa parole à mon amie de consentir au dessein que j'avois pour elle. Elle n'en voulut rien faire qu'elle ne me connut plus à fonds, ainsi elle lui répondit que ce n'étoit pas assez de se sentir quelque inclination pour moi, pour faire un marché qui devoit durer si long-tems, qu'il faloit savoir encore auparavant si je le méritois, & qu'il n'y avoit que le tems qui le lui put apprendre; que je me donnasse donc patience, parce que l'on gâtoit tout bien souvent à force de se trop presser. Je ne pus rien trouver à redire à cette réponse, & la voyant encore de fois à autre & toûjours chez la même Dame, mes affaires alloient le mieux du monde selon toutes les apparences, quand mes esperances se trouverent renversées tout d'un coup. Les grands biens de cette Dame lui donnoient beaucoup d'amoureux dont les uns s'étoient declarez & les autres n'en avoient encore rien fait. Je ne sais par quelle raison Bussi Rabutin que nous avons vû depuis Lieutenant Général des Armées du Roi & Mestre de Camp de la Cavallerie legere de France, étoit de ce dernier nombre. C'étoit un homme fort vain, & quand je ne le dirois pas ici, il n'y a qu'à lire son Histoire amoureuse des Gaules pour juger que je ne lui attribue rien qui ne lui soit bien dû. Cependant tout vain qu'il étoit, il ne jugea pas à propos de s'en fier aux rares qualitez dont il se vente lui-même dans l'éloge qu'il fait de sa personne. Il resolu de l'enlever, afin que se rendant maître de cette Dame, pas un ne songeât plus à elle, dans la prevention ou l'on seroit qu'il en auroit tiré par force, ce qu'il ne pouvoit esperer de bonne amitié. Il n'eut pas plutôt formé ce dessein qu'il se mit en devoir de l'executer. Il se munit de relais & de Carosses, & les ayant mis sur le chemin de la Brie, où il pretendoit se retirer dans une maison forte qui appartenoit à un de ses parens, il prit son tems qu'elle alloit de St. Cloux au Mont Valerien pour executer son coup. Elle étoit déja dans la devotion, mais une devotion reglée, & qui n'avoit rien d'incompatible avec le mariage. Elle pretendoit y aller en pelerinage quand il fit enlever son Carosse par de ses parens & de ses amis dont il avoit fait provision. Il lui fit en même-tems son compliment, & comme il avoit la langue assez bien penduë, il ne tint pas à lui qu'il ne lui fit accroire qu'elle lui avoit encore obligation du rapt qu'il faisoit de sa personne. Par malheur pour lui elle n'étoit pas fort credule, de sorte que lui ayant vomi des injures au lieu de la moderation à laquelle il vouloit la preparer, il quitta le langage doucereux, pour lui dire que soit qu'elle consentit ou non à son enlevement, il n'en seroit toûjours ni plus ni moins. Il la fit descendre en même tems de son Carosse, & l'ayant fait monter dans un autre, il prit son chemin entre St. Denis & Paris, afin de ne se pas engager dans la Ville. Il croyoit avoir si bien pris ses mesures, qu'il seroit ou il pretendoit aller, avant qu'on pût rien savoir nulle part de ce qui se passoit. Mais le Carosse où il l'avoit fait monter s'étant rompu à côté du bois de Boulogne où il ne s'étoit pas voulu engager pareillement, il se passa plus de deux heures, avant qu'il fut raccommodé.
Cela donna le tems à un des laquais de la Dame de venir annoncer à son amie, ce qui venoit d'arriver. J'étois chez elle par bonheur, & ayant appris cette méchante nouvelle j'en sortis en même-tems pour voler à son secours. J'y eusse été bien plûtôt, s'il y eut eu encore un Hôtel des Mousquetaires, mais il n'y en avoit plus, & le Cardinal Mazarin s'étoit tellement obstiné à vouloir avoir la compagnie de Mr. de Treville, que voyant qu'il ne vouloit point la lui donner, il avoit fait en sorte qu'elle avoit été cassée. J'eus ainsi bien de la peine avant que de pouvoir rassembler sept ou huit de mes amis. Je crus n'en avoir pas besoin de moins, parce que j'avois appris que Bussi en avoit autant des siens avec lui & même davantage. Je fis diligence & comme je savois à-peu-près le chemin qu'il tenoit, je fus bien tôt à les trousses. Il me découvrit de loin, & lors qu'il alloit entrer dans la maison ou il pretendoit se retirer; & comme on n'aime point à combattre quand on a tort, il me quitta le champ de bataille avec la Dame. Je fus à elle & lui temoignai la joye que j'avois de l'avoir delivrée des mains de son ravisseur. Je croyois qu'elle m'en alloit témoigner sa reconnoissance, & m'en faire des remerciemens à proportion de ce service, mais elle me regarda presque comme un homme qu'elle n'eut pas connu. Je l'attribuai à la peur qu'elle avoit euë, & qui aparemment la rendoit comme insensible: ne m'épouvantant donc point pour cela je la ramenai à Paris ou je crus qu'elle seroit plus en état de me dire ce qu'elle pensoit de ce que je venois de faire pour elle. Cependant j'eus beau m'y attendre, je n'en vis aucun effet, où si j'en vis quelqu'un, il ne servit qu'à me persuader que je n'avois pas plus à esperer auprès d'elle que si je l'eusse laissée entre les mains de Bussi. Elle me dit effectivement qu'après ce qui venoit de lui arriver jamais homme ne lui seroit de rien, qu'elle ne vouloit pas s'exposer aux reproches qu'on lui pouroit faire d'avoir été entre les mains d'un autre; que Dieu qui savoit tout, savoit bien neanmoins qu'il n'avoit rien été attenté à son honneur; mais que comme il ne suffisoit pas à une personne de se savoir innocente, & qu'il falloit encore pour bien faire que tout le monde le fut aussi-bien qu'elle, elle prendroit un parti qui la mettroit à couvert de ce qu'elle auroit à apprehender, si elle étoit jamais si folle que de se remarier.
Je fus touché de ces paroles plus que je ne le puis exprimer. J'en demeurai même si interdit qu'il me fut comme impossible d'y répondre. La Dame prit ce tems-là pour me quitter, soit qu'elle fut peut-être toute aussi penetrée de douleur, que je le pouvois être, ou qu'elle voulut s'exemter de me plaindre; elle évita donc une presence qui l'accusoit tacitement de maltraiter l'homme du monde qui meritoit le moins de l'être. Je ne saurois dire si en me quittant elle ne me dit rien autre chose que ce que je viens de rapporter, c'est dis-je ce que je ne saurois dire au juste, & tout ce que je fais c'est qu'étant allé chez son amie, & la mienne, pour lui conter mon malheur, je n'eus pas seulement la consolation de l'en pouvoir entretenir; elle avoit fait une partie de masque, & étant allé courre le bal, elle n'en revint que le lendemain matin. Comme je n'étois pas d'humeur à l'aller chercher là, je m'en fus chez moi où je passai une des plus méchantes nuits que j'aye passées de ma vie, aussi me dura-t-elle infiniment, & la matinée m'ayant encore tout autant duré, parce que cette Dame ayant couru toute la nuit, je la devois laisser reposer & ne l'aller voir que l'après dînée; Je m'y en fus enfin, quand je crus qu'elle pouvoit être visible. Elle savoit bien que j'avois été au secours de son amie, & même assez utilement; mais comme elle ne savoit pas de quelle maniere j'en avois été payé, elle pretendoit que cela devoit bien avancer mes affaires. Ainsi elle ne me vit pas plûtôt qu'elle me fit un compliment bien different de celui qu'elle m'eut fait si elle eut connu ce qui se passoit. Elle avoit pourtant été voir son amie une demi heure après que je l'avois quittée; mais il y avoit tant de monde chez-elle, qu'elle n'avoit pu l'entretenir en secret. Je la surpris extrémement quand je lui appris de quelle maniere j'en avois été reçû; elle me dit que cela n'étoit pas croyable, & lui ayant confirmé la chose par serment, elle prit son serieux & me dit qu'elle la verroit le jour même pour tâcher de lui faire changer de sentiment, avec toute la chaleur que l'on sauroit croire, & m'ayant promis d'y faire tout son possible, je la revins voir le soir pour savoir ce qu'elle auroit operé. Elle me dit d'abord qu'elle me vit qu'il n'y avoit rien à faire pour moi, & qu'elle me plaignoit tout autant que je meritois de l'être; qu'on n'avoit jamais oui parler d'un malheur pareil au mien, qu'il falloit que je fusse né sous une étoille bien malheureuse pour voir ainsi renverser mes esperances dans un tems où tout sembloit encore devoir les augmenter. Enfin elle me donna une infinité d'encens; mais tout cela n'étant que de la fumée, je lui demandai ce que la Dame lui pouvoit avoir dit pour colorer du moins la rigueur de son procedé. Elle me répondit qu'elle n'avoit rien autre chose à dire si-non ce qu'elle m'avoit dit à moi-même; qu'elle ne vouloit pas, à ce qu'elle pretendoit, s'exposer aux reproches que je lui pourois faire, si elle m'épousoit; que c'étoit tout ce qu'elle en avoit pu tirer; mais qu'au surplus elle s'étoit si-bien imprimée cette pensée dans la tête, qu'elle se trompoit fort si ni moi ni personne la lui pouvoient jamais arracher.
Ce fut toute la réponse que je pus avoir de l'une & de l'autre, tellement qu'ayant autant de lieu que j'en avois d'être mécontent des Dames, je résolus de ne pas perdre davantage mon tems avec elles. Je leur fis banqueroute effectivement pour le moins cinq ou six fois, & j'en eusse bien fait autant au Cardinal si je l'eusse pû, tant je trouvois que c'étoit un méchant maître. Il ne nous faisoit jamais present de rien ni à Besmaux ni à moi, & quoi que nous fussions auprès de lui en qualité de ses Gentilshommes, nous n'avions pas seulement le credit de faire entrer un de nos amis dans sa Chambre. S'il arrivoit à quelques uns de nous en prier il falloit que nous leur avouassions nôtre foible, ou que nous cherchassions du moins quelque deffaite, pour nous excuser de le faire. Enfin nous étions de veritables esclaves, ce qui m'eut fait songer à prendre mon parti, d'un autre côté, si j'eusse sçû à qui m'addresser pour être mieux. Mais personne ne nous regardoit tout tant que nous étions à lui. Comme il y avoit déja quelque tems qu'il avoit donné à connoître qu'il étoit tout aussi interessé que fourbe, il sembloit que nous lui ressemblassions, parce que nous étions ses Domestiques. Cela empêcha les personnes de qualité de s'attacher à lui, si-bien qu'on peut dire qu'on y voyoit plus de racaille que d'honnêtes gens. Il y entra même environ ce tems-là, ou du moins de peur que je ne mente, il y étoit entré quelque tems auparavant un petit homme dont l'extraction n'étoit pas plus grande que la taille. Il avoit été de son premier metier garçon cabaretier en Bearn, mais ayant troqué un bonnet rouge qu'il portoit en ce tems-là avec un chapeau bordé, & une plume blanche, il devint si fier pour avoir ainsi changé de parure & de condition, qu'il eut querelle presque avec tout le monde. Cependant comme il eut quelque avantage sur quelques-uns, il devint en grande faveur auprès de son Eminence qui en fit même quelque tems après un des principaux Officiers de ses Mousquetaires. Il étoit brave homme pour en dire la verité, & comme il y avoit dans cette même compagnie un Officier qui étoit tout aussi hargneux que lui, mais qui étoit Gentilhomme, ils en vinrent aux mains bien-tôt l'un contre l'autre. Les duels étoient si fort deffendus de ce tems-là, comme ils le sont encore aujourd'hui, qu'ils furent obligez de se cacher de tout le monde pour pouvoir se joindre seurement. Le Roi venoit de donner un grand exemple en la personne des la Frette, de la rigueur avec laquelle il traiteroit ceux qui enfraindroient ses Edits. Cela avoit fait peur à chacun, de sorte que quelque animez qu'ils fussent l'un contre l'autre ils tâcherent de couvrir leur action de tenebres. Ils se battirent dans une chambre à Charenton ou étoit leur quartier & la Vergne, c'est le nom de celui qui étoit Gentilhomme, y fut tué tout roide sur la place. Nantia son frere aîné qui étoit Ecuyer ordinaire de la Reine crut devoir étouffer cette affaire plûtôt que de la faire éclatter, par quelques procedures. Il fit enterrer le mort en cachette, & le tueur fut si heureux que le Roi n'entendit parler en aucune façon de ce combat. Ainsi cela n'empêcha pas que ce petit homme ne fit son chemin. Il demeura sous-Lieutenant de cette Compagnie, quand le Roi la prit pour lui; mais le bon homme Marsac qui la commandoit étant mort, & Mr. Colbert Ministre d'Etat l'ayant fait donner à son frere, qui la mit bientôt sur un autre pied, qu'elle n'étoit auparavant, ce petit homme fut si fier que sans se ressouvenir de sa naissance, il ne voulut pas lui obéïr. Il aima mieux quitter sa charge, ce qui fit la fortune de Mr. de Montbron. Car quoi qu'il fut né tout autre chose que lui, il se tint honoré de servir sous ce nouveau Commandant qui prit bien-tôt le nom de Comte de Maulevrier au lieu de celui qu'il portait auparavant. Ce Comte n'étoit pourtant que le fils d'un payeur des rentes, c'est-à-dire d'un bon bourgeois, mais comme la fortune de son frère le rendoit susceptible des plus grands honneurs, il fut non-seulement appellé Mr. le Comte, gros comme le bras, mais il voulut encore bien-tôt être Gouverneur de Province. Il traita du Gouvernement de Mets, & de tout le païs Messin avec le Marêchal de la Ferté qui outre cela avoit celui de Lorraine. Il se tenoit tout assuré d'en avoir l'agrément, & par rapport à la faveur de son frère, qui étoit alors dans le plus grand éclat, & par rapport à son courage qui pour ne point mentir n'étoit pas des moindres; aussi dans une petite guerre qui se fit quelque tems après en Hollande, & où le Roi envoya six mille hommes au secours de la Republique contre l'Evêque de Munster, du nombre desquels il étoit, Mr. de Pradel qui en avoit le commandement disoit d'ordinaire qu'il eut bien voulu être son heritier, parce qu'il étoit friand de la tranchée. Cependant quoi que chacun lui rendit justice là-dessus, & qu'il n'y eut personne d'assez passionné pour parler autrement de son courage, le Roi lui refusa l'agrément de ce Gouvernement. On ne sait pas bien d'où procéda ce refus, à moins qu'il ne fut scandalisé de ce qu'il s'en étoit tenu fort, sans lui en avoir parlé auparavant, ou que sa fierté qui surpassoit encore celle du petit homme dont je viens de parler, eut quelque chose qui lui fut desagréable. Le Comte de Maulevrier s'en trouva si piqué qu'il quitta sa compagnie. Mr. de Montbron l'eut après lui, & la vient de quitter tout presentement pour se mettre à la tête du Regiment du Roi, où Sa Majesté a témoigné que ses services lui seroient plus agréables qu'ailleurs.
J'ay un peu anticipé sur le tems & de passer comme j'ai fait de l'année 1648. jusques en 1672. je ne sais si je n'en serai point blâmé, par ceux qui ne cherchent que le moindre sujet de critiquer un ouvrage; mais qu'ils en fassent tout ce qu'il leur plaira, s'il n'y a que cela à redire à celui-ci j'en aurai bientôt l'absolution du public. Il y a des matieres qui emportent souvent, & dont le fil interrompu pourroit déplaire quelque fois davantage que de le poursuivre au préjudice de la Chronologie; quoi qu'il en soit, Madame de Miramion m'ayant donné mon congé de la maniere que je viens de dire, j'eus du moins la consolation de voir que ce n'étoit pas pour un autre qu'elle me quittoit. En effet elle fit bien-tôt après cet établissement qui édifie tout Paris, & qui est d'un grand secours pour un grand nombre de personnes.
Jusque-là le Cardinal nous avoit traité assez froidement Besmaux & moi, & comme nous avions été Camarades dans les Gardes, puis dans les Mousquetaires, & enfin Compagnons de fortune dans sa maison, il sembloit qu'il voulut que toutes choses fussent 473 égales entre nous deux jusques à ses rebuffades. Mais enfin lorsque nous y pensions le moins, il changea tout d'un coup de conduite à nôtre égard. J'en voulois pénétrer la raison, trouvant que nous meritions moins que jamais ses caresses, du moins moi, qui voyant le peu d'état qu'il faisoit de mes services, ne m'attachois plus tant à les lui rendre que je faisois auparavant. Je ne fus guerres à la connoître. Je vis que sa fortune chancelloit, & comme il commençoit à croire qu'il aurait bientôt besoin de tout le monde, il tâchoit de nous gagner. Je le dis à Besmaux qui me fit reponse, que soit que cela fut ou non, il fallait en faire nôtre proffit. Il concluoit toûjours là, desorte que je ne fus pas surpris de sa reponse. Ce Ministre s'étoit fait une infinité d'ennemis par un intérêt sordide qu'il avoit fait paroître en mille rencontres; s'il venoit à vaquer une charge soit de guerre ou autrement il ne falloit point conter qu'il considerât ni le service ni le merite pour la donner. Celui qui lui en offroit le plus étoit toûjours preferé aux autres, ce qui l'avoit rendu si odieux à tous ceux qui y pouvoient prendre intérêt que s'il n'eut tenu qu'à eux ils l'eussent renvoyé il y avoit déja bien long-tems en Italie. Pour ce qui est du peuple il n'en étoit pas content. Il étoit accablé d'Edits, & soit que se fut vérité, ou medisance, on vouloit qu'il eut envoyé en ce Païs-là une partie de l'argent qui en étoit provenu. Le murmure qui s'en étoit fait dés l'année 1645. eut été peut-être dés ce tems-là capable de produire de mechans effets, si Mr. le Prince ne l'eut empêché par sa prudence; mais étant mort sur la fin de l'année 1646. le Duc d'Anguin qui prit son nom ne témoigna pas pour lui la même consideration qu'avoit fait son pére, soit qu'il fut moins prudent qu'il n'avoit été, ou qu'il crut avoir sujet de se plaindre de ce Ministre. Il l'accusoit de l'avoir envoyé en Catalogne l'année d'après la Campagne de Dunkerque, & d'y avoir fait échouër sa gloire, en l'embarquant malicieusement au siége de Lerida où il l'avoit laissé manquer de toutes choses.