Mr. D'ARTAGNAN, (continued 3)
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Rosnay qui avoit besoin de braves quand il en vouloit à quelqu'un, eut eu besoin de plus de resolution qu'il n'en avoit naturellement pour soutenir une nouvelle comme celle-là. Il crut avoir déja tous les Archers de Paris à ses trousses, & ne se croyant plus en seureté chez son beau frère, quoi que personne ne sut qu'il en eut pris le chemin, il passa en Angleterre, où il savoit bien que la justice de France n'osoit aller faire executer ses décrets. Mon hôtesse qui savoit qu'il avoit du bien, croyant qu'il n'y eut rien à perdre à poursuivre contre lui, fut assez folle pour se fourer dans ce procès, jusques par dessus la tête. Je la laissai faire, étant encore trop jeune pour savoir ce que c'étoit que de plaider. Toutes ces procedures se firent sous mon nom, & il lui en couta pour le moins deux mille francs, devant que d'avoir arrêt definitif contre mes assassins. Rosnay fut condamné à perdre la tête, & les quatre Soldats à aller aux Galeres. Ce jugement fut executé réellement contre ceux-ci, sans que leur Capitaine nommé du Boudet, qui les reclamoit, put obtenir leur grace. Mr. de Treville qui me faisoit mille amitiés, tant en consideration que nous étions compatriotes, que de ce que j'étois ami d'Athos, de Porthos & d'Aramis, qu'il consideroit beaucoup, s'y opposa sous main. Ainsi le Roi qui faisoit gloire de se montrer digne du surnom de Juste, qu'on lui avoit donné, se tint roide là dessus, & voulut que ces quatre Soldats fussent mis à la chaine. Pour ce qui est de Rosnay l'arrêt ne fut executé contre lui qu'en effigie, mais mon hôtesse fit saisir tous ses biens, & lui fit encore je ne sais combien de frais devant qu'il y put donner ordre.
Comme elle n'avoit pas eu les reins assez forts pour soutenir toute cette procedure sans emprunter, son mari trouva qu'elle devoit beaucoup quand il revint de Dijon. Il y avoit gaigné son procès & en avoit ramené de bon vin, ce qui l'eut mis de belle humeur, si ce n'est que dès le lendemain de son arrivée, on lui vint faire commandement de payer huit cent livres, que sa femme devoit à un seul homme: elle les avoit empruntés d'un creancier incommode, en vertu d'une procuration qu'il lui avoit laissée, avant que de partir. Il lui demanda à quoi elle les avoit employés, & cette femme n'ayant garde de le lui dire, parce qu'avec la perte de son argent, il se seroit peut-être encore apperçu qu'il auroit perdu quelque autre chose, elle lui donna de si méchantes raisons, qu'ils se brouillerent ensemble dés ce jour-là. La poursuite qu'on leur faisoit pour l'amour de moi, me mit dans une grande inquiétude, & ne sachant comment faire pour empêcher la vente de leurs meubles, que l'on devoit faire au bout de la huitaine, que la saisie avoit été faite, je pris le parti d'aller voir le creancier pour implorer sa misericorde. Il se montra inexorable, de sorte que me trouvant encore plus chagrin qu'auparavant, je pris le parti de le menacer, s'il étoit si hardi que d'en venir à cette execution. Il me répondit que ce que je lui disois là, seroit qu'il ne donneroit pas un moment de quartier à ses debiteurs, qu'il me conseilloit cependant de sortir promptement de sa maison, parce que s'il envoyoit chercher un Commissaire, il me feroit voir que nous vivions sous un regne où il n'étoit pas permis de venir menacer un homme qui avoit prêté son argent de bonne foi.
Ce que je venois de faire là, étoit un veritable trait de jeune homme, sans faire reflexion que cela étoit bien plus capable de nuire à mon hôte & à mon hôtesse, que de leur servir. Enfin les huit jours pour la vente des meubles étant prêts d'expirer, j'offris à celle-ci quinze louis d'or, qui me restoient encore des cinquante que le Roi m'avoit donnés, elle eut la generosité de ne les pas vouloir recevoir d'abord, mais enfin l'en ayant pressée extraordinairement, & lui ayant dit, que si elle en pouvoit encore trouver huit ou dix, & qu'elle les portât à son creancier, il surseoiroit peut-être les poursuites, elle me prit au mot à la fin. Elle le fut trouver avec ce secours, & y ayant joint encore quinze autre louis, c'étoit presque la moitié de la somme qu'elle lui devoit, de sorte que nous crûmes qu'il ne seroit pas si turc que de lui refuser sa demande. Mais ce que je lui avois fait, avoit tellement aigri son esprit, qu'il lui dit de se retirer, sinon qu'il lui feroit sauter les degrés de sa maison, qu'elle lui avoit envoyé un bretteur qui étoit venu le menacer jusques chez lui, qu'il vouloit qu'elle s'en ressouvint toute sa vie, & que puis qu'il avoit cette prise sur elle, que de pouvoir faire vendre ses meubles, il n'y manqueroit pas d'abord que le délai que l'on donne aux parties saisies se trouveroit expiré.
La pauvre femme s'en revint au logis bien desolée, & voulut que je reprisse mon argent, puis qu'il ne lui pouvoit plus servir de rien. Je fis ce que je pus pour m'en défendre, mais me l'ayant commandé absolument, je remis ces quinze louis dans ma bourse, tout aussi affligé de mon côté qu'elle le pouvoit être du sien. Nous étions au jeudi l'après dinée, & c'étoit le samedi que se devoit faire la vente de ses meubles: or voulant, pour ainsi dire, faire l'impossible pour empêcher que cet affront ne lui arrivât, je m'en fus dans l'antichambre du Roi, ou j'avois veu plusieurs fois qu'on joüoit beaucoup d'argent à trois dès. Je ne possedois pas ce jeu, là à fonds, parce que bien loin d'être joueur, j'avois resolu au contraire de ne joüer de ma vie. Tout ce que j'en savois étoit de faire une masse, & de savoir quand on la gaignoit ou qu'on la perdoit. Ainsi n'ayant plus pour toute ressource que de hazarder mes quinze louis à ce jeu là, je m'approchai de la table où on joüoit assez gros jeu, afin d'y prendre place, d'abord que quelqu'un en sortiroit. Je fus plus d'une heure & demie avant que d'en pouvoir avoir une; car il y avoit là plus de presse, qu'il n'y en pouvoit avoir au Sermon du plus habile Predicateur de Paris. Je tremblois cependant de peur de perdre mon argent, & d'aggraver encore par là mon afliction. Enfin ayant trouvé à me placer avec bien de la peine, je reconnus le terrain avant que de prononcer la parole sur laquelle devoit rouler tout mon bonheur. Je vis que l'on joüoit un jeu effroyable, les moindres couches étoient de douze ou quinze pistoles, & l'on en faisoit le paroli, le quinze & le va tout de même, que s'il ne se fut agi que d'une épingle. Cela me faisoit trembler encore plus qu'auparavant, me disant de moment à autre qu'il ne me faudroit qu'un coup comme ceux-là, pour me tirer de peine moi & ma pauvre hôtesse, ou pour nous envoyer à l'hospital.
Après que j'eus ainsi regardé pendant un demi quart d'heure ou environ, je me hazardai à la fin de faire une masse de cinq louis. Mr. le Duc de St. Simon tenoit le dé, & regarda cette masse comme indigne de sa colere, ainsi ne me répondant rien tant qu'il tint le Cornet, le dé vint après lui au Chevalier de Montchevreuil, Gentilhomme du Vexin François, qui étoit attaché à Mr. de Longueville. Il ne me meprisa pas comme avoit fait le Duc de St. Simon, soit qu'il voulut m'enroller dans la Confrairie des joueurs, où il joüoit un grand rolle, soit que n'ayant guéres d'argent en ce tems là comme en effet c'étoit la vérité, il trouvât ma masse plus proportionnée à ses forces, que quantité d'autres, qu'on lui faisoit autour de la table. Il amena hazard bas, & comme j'avois gaigné, je fis le paroli aussi hardiment, que si j'eusse eu cent pistoles dans ma poche. Il prit dix pour sa chance, & ayant tiré ensuite quatre ou cinq coups en amenant toûjours quinze sur d'autres masses, qu'on lui faisoit, il grossit son argent de beaucoup, parce que la droite étoit douze. Un nommé Phisica, qui étoit alors Capitaine dans Turenne, & qui, quoi qu'il ne fut qu'un avanturier, faisoit quitter le dés aux plus gros joueurs, voyant que ce Chevalier avoit déjà fait quatre hazards avantageux pour lui, lui dit masse son reste, qui étoit pour le moins de soixante pistoles, le Chevalier à qui il ne manquoit que de l'argent, pour être aussi gros joueur que lui, lui répondit tope & tingue, tout de même que s'il eut été assuré de gagner. Il amena la droite, & gaigna ainsi la masse de Phisica pendant qu'il perdit mon paroli. Le jeu s'échauffa après ce coup là. Le Chevalier qui se voyant en fortune topa à tout le monde, & gaigna douze ou treize cent pistoles en un moment. Je fus assez sage tout jeune que j'étois pour ne le pas attaquer dans ce tems là. Cependant le Chevalier ne voulant pas se contenter de ce gain, qu'il trouvoit encore trop petit par rapport à son appetit qui étoit extraordinaire, il continua à joüer & dejoüa bientôt. Je pris ce tems là pour lui masser tout de nouveau, & je lui emportai encore un paroli, qui étoit plus fort que l'autre. Comme je lui avois massé huit pistoles, j'en gagnai vint quatre, c'étoit déja plus de la moitié de l'argent qu'il me falloit pour être content, tellement que l'assurance m'étant venuë à la place de la crainte, dont j'étois saisi à mon arrivée, j'esperai que je ne m'en retournerais point au logis sans y porter ce que je desirois. Mon attente ne fut point trompée, je gagnai quatre vint seize louis ou pistoles d'Espagne, qui ne valoient alors que dix francs, c'etoit encore quelques pistoles plus que je n'avois desiré, tellement que m'en étant retourné au logis, plus content que ne pouvoit être le Roi, je trouvai en arrivant qu'il venoit de s'y passer des choses qui eurent de quoi rabattre une partie de ma satisfaction.
L'hôte voyant qu'il n'avoit plus guéres que vingt quatre heures pour empêcher que ses meubles ne fussent vendus, avoit été trouver son creancier sans en rien dire à sa femme n'y sans savoir que j'y eusse été avant lui: le creancier qui étoit non seulement un brutal, mais encore un méchant homme, non content de le rabrouer extraordinairement, lui dit encore qu'il eut à mieux prendre garde une autre fois à sa femme, parce qu'elle avoit bien la mine d'avoir mangé avec moi l'argent qu'elle lui devoit presentement. Ce compliment mit ce mari de méchante humeur, & il s'en revint au logis, où il usa de main mise sur elle. Je la trouvai ainsi toute en pleurs, de sorte qu'au lieu de songer à la rejouir, par le récit de ma bonne fortune, tout mon soin ne fut que de savoir d'elle ce qu'elle avoit; elle me le dit sans façon, & ayant tâché de la consoler je lui appris ce qui m'étoit arrivé dans la garderobe, parce que je crus que cela étoit bien capable d'y contribuer. Elle reprit effectivement vigueur à ces paroles, & me dit que puis que cela étoit ainsi, il falloit que je me fisse adjuger ses meubles qu'elle ne vouloit pas que son mari les revit jamais, c'est pourquoi je ferois mal si j'en empêchois la vente. Je vis bien à ces paroles qu'elle avoit envie de le quitter, & que les coups qu'elle avoit receus lui tenoient bien fort au coeur. Je lui témoignai en même tems que je ne pouvois approuver son divorce: elle ne me fit point d'autre réponse, sinon qu'elle n'étoit pas accoutumée à être battuë, qu'il falloit bien d'ailleurs lever le masque du commencement, à moins que de vouloir que son mari n'en abusât encore d'avantage à l'avenir; qu'il voudroit apparemment nous empêcher de nous voir, ce qu'elle ne permettroit jamais, du moins de son bon gré.
Je l'aimois assez & j'en avois grande raison, puis qu'outre sa beauté elle en avoit toûjours usé avec moi, depuis le premier jusques au dernier jour que je l'avois veuë, d'une maniere si honnête qu'il eut fallu que j'eusse été bien ingrat pour ne lui en pas avoir obligation; aussi je lui dis toutes les douceurs que la reconnoissance & l'amitié me pouvoient mettre à la bouche. Je l'assurai que cette nouvelle marque de tendresse, m'étoit tout aussi sensible que pas une qu'elle m'eut donnée jusques-là; mais après l'avoir ainsi preparée à ajouter plus de foi à ce que j'avois envie de lui dire, je lui representai qu'elle ne pouvoit ainsi quitter son mari sans appreter à parler à tout le monde, que je l'aimois d'une manière que sa réputation ne m'étoit pas moins chere que la mienne propre, que... Elle m'interompit à ces paroles, & me dit que la langue étoit un bel instrument, & qu'on lui faisoit dire tout ce qu'on vouloit, que quand un homme aimoit bien une femme, on ne lui pouvoit persuader qu'il ne fut assez delicat pour n'être pas bien aise de partager ses faveurs avec un mari; que pour elle, elle n'aimeroit pas un homme qui auroit une femme, à moins qu'il ne se resolut en même tems de la quitter pour l'amour d'elle.
Je la laissai dire & tâchai de la rassurer par mes caresses, afin de l'amener au point que je desirois: enfin après m'avoir témoigné bien de la repugnance de demeurer avec lui, nous convinmes ensemble, que le lendemain à dîner, je dirois sans faire semblant d'être instruit de leur mesintelligence, que j'avois trouvé un homme qui leur preteroit de l'argent pour payer leur creancier, qu'il leur donneroit trois mois pour le leur rendre, & qu'il demandoit qu'ils lui en passasent une obligation. Elle pretendoit par là le tenir dans une étroite dépendance, & que la crainte qu'il auroit d'être poursuivi pour le payement de cette somme, l'obligeroit d'avoir de grands egards pour moi.
Je fis le lendemain ce que nous étions convenus ensemble, & comme son mari n'aimoit pas à voir vendre ses meubles, il me prit bientôt au mot. Je priai Athos de me vouloir prêter son nom, pour cette affaire, & m'en ayant passé une contre-lettre, nous vêcumes tout l'hiver dans un assez bon commerce le mari, la femme & moi. Je mangeai toûjours avec eux; au reste les trois mois que l'on avoit pris pour rendre cet argent, étant expirés le mari me pria de demander un nouveau delai à mon ami; parce qu'il n'étoit pas en état encore de payer, sa femme vouloit que je lui disse qu'Athos avoit besoin de son argent, afin de lui faire peur, & de le tenir par là dans une dependance plus étroite. Mais je crus qu'il ne falloit pas ainsi lui tenir le pied sur la gorge, & qu'il étoit déja assez maltraité sans le maltraiter encore davantage. La Campagne qui alloit commencer m'en donnoit un beau pretexte à ce que sa femme pretendoit. Cependant lui ayant fait entendre raison, nous fumes les meilleurs amis du monde le mari & moi, parce que je lui dis qu'à ma priere Athos attendroit volontiers jusques à ce que nous revinssions de l'armée.
Les Espagnols qui s'étoient veu enlever Arras à la barbe de leur General, avoient encore perdu dans la même Province quelques autres Villes de grande importance, qui leur faisoient craindre que celles qui leur y restoient ne tardassent guéres à avoir le même sort: ainsi comme ils jugeoient que la conquête que le Roi avoit faite d'Aire ne tendoit qu'à s'approcher de la Flandres maritime, ils tâcherent non seulement d'en donner de la jalousie aux Anglois & aux Hollandois, mais encore de se mettre en état de la reprendre. Il ne leur eut pas été difficile de réussir à l'égard des Anglois, parce que cette Nation a de tout tems été opposée à la nôtre, & qu'il semble que l'aversion qu'elle a toûjours euë pour elle, se soit encore augmentée depuis quelque tems; mais le Cardinal de Richelieu, qui n'attendoit pas que les choses arrivassent pour y pourvoir, avoit si bien pris ses mesures, que bien loin que cette Nation se pût ainsi mêler des affaires d'autrui, elle étoit assez embarrassée comment se demêler des siennes. Elle étoit devenuë jalouse de la protection secrête que son Roi accordoit aux Catholiques de son Royaume, & de l'étroite liaison qui paroissoit alors entre ce Prince Louis le Juste, & dont il avoit épousé la soeur. Cette Princesse étoit belle, & d'une humeur tout à fait charmante, ainsi comme elle attiroit beaucoup de monde à la Cour du Roi son mari, contre la coutume des Anglois, qui croyent d'ordinaire qu'il y a une espece d'esclavage & de bassesse dans les assiduités que l'on rend à son souverain, cela faisoit encore que tout devenoit suspect à ceux qui couservoient dans le coeur cette independance & cette liberté que leur Nation affecte par dessus toutes les autres Nations du monde.
L'obstacle que le Cardinal de Richelieu avoit mis de ce côté là aux desseins des Espagnols, consistoit en ce qu'il allumoit ce feu au lieu de l'éteindre. La Politique qui est la regle ordinaire de tous les mouvemens des Ministres, l'exigeoit de lui au préjudice de la charité, qui l'en devoit detourner. Cependant comme la charité est une vertu que l'on ne connoit guéres, non seulement dans toutes les Cours, mais que l'on traite encore souvent de chimere, parmi les Courtisans & les Politiques, bien loin qu'il en fut blâmé de personne, chacun au contraire prenoit sujet de là de l'élever jusques au troisiéme Ciel. Les Espagnols aussi n'ayant pas été long-tems à reconnoître qu'ils se tromperoient lourdement, s'ils esperoient quelque secours de ce côté-là, & ayant aussi reconnu la même chose, du côté de la Hollande, ou les interêts de Frederic Henri Prince d'Orange, Stadhouder & Admiral-General de leur Etat, s'opposoient à leur contentement, ils ne mirent plus leur confiance qu'en leur propres forces soutenuës de leur addresse. Le pouvoir, comme absolu, que le Cardinal de Richelieu s'étoit acquis à la Cour, y avoit fait de tout tems un grand nombre de jaloux; les Grands sur tout lui en vouloient, parce que pour s'élever par dessus eux, il avoit interessé adroitement le Roi, & l'Etat dans sa querelle. Ce Prince qui étoit aussi bon qu'il étoit peu pénétrant avoit veu avec plaisir, que sous pretexte d'établir la Souveraine puissance dans son Royaume, il avoit ruiné insensiblement tous ceux qui eussent pû s'y opposer, par leur credit & par leur prudence: je dis prudence, parce que quoi que ce soit une espece de paradoxe, que de dire qu'on peut être prudent, & s'opposer aux volontés de son Prince; il est constant, néanmoins que quand la volonté suprême, ne va qu'à renverser les loix d'un Etat, il arrive souvent qu'on rend plus de service à son Souverain, de s'y opposer en conservant le respect qui lui est dû, que d'y consentir par un esprit de lâcheté & d'esclavage. C'est ainsi souvent que le Parlement de Paris a fait des remontrances à Sa Majesté dans des conjonctures delicates, aussi ont-elles été écoutées quelque fois avec succès; pendant qu'il y a eu des tems où elles ont été rejettées, parce qu'il est arrivé comme il se voit presque toûjours que ceux qui les faisoient, ou du moins une bonne partie, au lieu de les faire avec le respect convenable, se laissoient emporter ou à leurs passions ou à leur interêt.
Quoi qu'il en soit les Espagnols ne se fians pas tant à leurs propres forces, qu'ils ne fussent bien aises encore de fomenter la jalousie qui regnoit dans nôtre Etat, envoyerent alors à la Cour un homme de confiance nommé... sous pretexte d'y faire quelques propositions d'accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernoit avec un pouvoir presque aussi absolu que s'il eut été le Roi lui même, lui eut refusé volontiers le passeport qu'il lui falloit pour y entrer, si ce n'est qu'il eut peur que le peuple ne lui en voulut du mal. Il savoit qu'il se lasse bientôt de la guerre, parce que c'est dans ce tems là, qu'il est le plus accablé d'impots; qu'ainsi il ne manqueroit pas de dire, que s'il la vouloit continuer, c'étoit plûtôt pour ses interêts particuliers, que pour ceux de la Nation en general. Cependant ils n'eussent pas dit vrai, quand ils eussent parlé de la sorte; puis que pour en dire la verité, il y avoit long-tems que les affaires de la France n'avoient été en si bon état qu'elles étoient alors. Ses armes du côté de l'Allemagne s'étoient renduës formidables jusques au delà du Rhin par là prise de Brisac, & de toute l'Alsace. En Italie par celle de Pignerol, & en Flandres par celle d'Arras. Ses brigues n'avoient pas fait un moindre effet en Portugal & en Catalogne, si néanmoins on ne doit pas dire plûtôt que ce qui y étoit arrivé, étoit encore d'une autre consequence, que tout ce qui étoit arrivé ailleurs. Ce Royaume & cette Province s'étoient revoltés contre les Espagnols, l'un s'étoit rangé sous la domination des Ducs de Bragance, qui pretendoient en être les légitimes héritiers; l'autre sous celle de France, qui y avoit fait entrer des Garnisons.
Au reste comme le Cardinal, en faisant soulever ces Etats contre leurs anciens Maîtres, leur avoit montré le chemin qu'ils devoient suivre, quand même ils ne l'eussent pas sû déja d'eux-mêmes, celui dont je viens de parler, ne fut pas plûtôt arrivé à la Cour qu'il y vit secrêtement le Duc de Bouillon. Ce Prince avoit toûjours des liaisons secrêtes avec l'Espagne, quoi qu'il fut né François, & qu'il eut encore obligation à la Couronne de lui avoir mis sur la tête celle qu'il portoit. Il l'avoit heritée de son Pere que Henri IV en avoit revétu le premier, en lui faisant épouser l'Heritiere de la Mark, à qui appartenoit la Duché de Bouillon, & la principauté de Sedan. Il avoit encore bien fait plus pour lui. Cette Princesse étant morte quelque tems après sans lui laisser d'enfans, Sa Majesté l'avoit maintenu par sa protection dans la possession de cette Principauté, au préjudice de Mrs. de la Boullaye, à qui elle devoit appartenir légitimement, car il y en avoit un qui avoit épousé une Soeur de la deffunte, & à qui par consequent devoit venir cet heritage. Mais comme l'on est obligé, quand on change ainsi une condition privée en celle de Souverain, de changer aussi de conduite, toutes ces grandes obligations s'étoient evanouies à la veuë de la jalousie, que lui causoit la situation de son Etat. Il ne doutoit point qu'étant à la bienseance de la France comme il l'étoit, puis que c'étoit une clef de ce Royaume, il ne vint un tems qu'on ne lui demandât la restitution de ce qui ne lui appartenoit pas, qu'ainsi à proprement parler, il ne se devoit regarder que comme un homme à qui l'on avoit confié un fidei-commis, & dont on l'obligeroit bientôt malgré lui à rendre compte.
Voila quelle étoit la cause des engagemens secrêts que Mr de Bouillon avoit avec les Espagnols. Il pretendoit que par leur moyen il se pourroit maintenir dans son nouvel état, & recevoir garnison dans un besoin dans son Château de Bouillon, & dans celui de Sedan. Le premier passoit pour imprenable dans ce tems-là, où l'on ne savoit pas encore ce que c'étoit que d'assieger une place, & où l'on faisoit la Guerre tout autrement qu'on ne fait dans ce tems ci. Le second étoit très fort, & du moins il en avait la reputation, quoi qu'à dire le vrai, il y eut bien à dire qu'il le fut tant que l'on disoit. Le Roi se défioit bien que Mr. de Bouillon ne lui étoit pas trop fidéle; mais comme il avoit des affaires de tous côtés, il étoit persuadé aussi qu'il devoit faire tout de même, que s'il n'y eut pas pris garde, d'autant plus qu'il ne doutoit pas qu'il ne fit tout cela par précaution; & en effet tous les traités qu'il avoit faits jusques-là, n'avoient été qu'en cas qu'il vint à être attaqué; & comme le Roi n'avoit nul dessein de le faire presentement, il croyoit qu'il devoit toujours aller son train, jusques ce que la conjoncture lui permit de faire éclater le ressentiment qu'il pouvoit avoir de sa conduite.
L'Espagnol qui étoit venu à Paris, & qui étoit bien instruit des interêts de ce Duc, ce qui n'étoit pas difficile, puis qu'ils sautoient aux yeux de tout le monde, ayant ordre du Roi son maître de le voir, en fut fort bien receu, comme il ne lui pouvoit arriver autrement. Il apprit à son arrivée à la Cour, que Louis de Bourbon Comte de Soissons, étoit mécontent du Cardinal, ce qui lui fit dire à l'autre que la qualité de Prince du Sang qu'il avoit, suffisant toute seule pour faire entrer quantité de personnes de condition dans son parti, l'on pouroit par son moyen, s'il vouloit se donner la peine de le gâgner, rendre à la France ce qu'elle venoit de prêter à l'Espagne, en lui faisant soulever ses Provinces; que le Cardinal de Richelieu avoit beaucoup d'ennemis, & que s'ils voyoient entrer une Armée d'étrangers dans le Royaume, ils prendroient ce tems-là pour se revolter contre lui; que ce Ministre en entreprenoit tant qu'il ne falloit rien pour le faire succomber, qu'il envoyoit des Troupes en Portugal & en Catalogne, & que les Frontieres de Royaume demeurant dégarnies par ce moyen, il ne seroit pas difficile maintenant d'y percer, pour peu qu'on prit bien ses mesures.
Le Duc de Bouillon mouroit d'envie depuis long-tems de se faire une barriere du côté de la Champagne, en obligeant la Cour de lui donner Damvilliers de gré ou de force. Il avoit même osé témoigner un jour son ambition au Cardinal de Richelieu, qui plus Politique que tout ce que l'on en sauroit dire, lui en avoit laissé entrevoir quelque esperance, afin de l'embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fit perdre le sien, au lieu d'acquerir celui d'autrui. L'Espagnol, qui savoit quelle étoit sa demangeaison là dessus, lui en parla comme d'une chose tout à fait facile, & que la France seroit trop heureuse de lui ceder, pour appaiser la guerre qu'il allumeroit de ce côté-là. Il se laissa aller à ces flatteries, & ayant veu le Comte de Soissons secrêtement, il n'eut pas de peine à le gâgner. Ce Prince avoit sur le coeur que le Cardinal après lui avoir fait perdre un procès qu'il avoit intenté à l'encontre de Henri de Bourbon Prince de Condé pour le faire declarer illegitime, eut encore marié sa Niece au Duc d'Anguien son fils ainé. Il voyoit par là que tant que ce Ministre vivroit, il ne devoit pas attendre grand succès d'une requête civile, qu'il avoit prise contre l'arrêt qui étoit intervenu. Il avoit encore d'autres mécontentemens personnels.
Le Cardinal diminuoit tout autant qu'il pouvoit les prerogatives de sa charge de Grand Maître de la Maison du Roi, & lui avoit fait refuser d'ailleurs quantité de graces qu'il avoit demandées à Sa Majesté. Ce qui étoit cause que ce Ministre lui étoit ainsi opposé en toutes choses, c'est qu'il avoit été plus fier que le Prince de Condé. Il avoit refusé son alliance qu'il lui avoit fait proposer par Sennetere. Celui-ci qui étoit son Intendant d'épée, ne s'en étoit pas trop bien trouvé. Le Comte fâché de voir qu'un de ses Domestiques se fut chargé d'une commission comme celle là, parce que la vertu de la Dame qu'on lui offroit lui étoit un peu suspecte, l'avoit non seulement maltraité de paroles, mais encore chassé de sa maison.
Ce Prince qui depuis ce tems là, avoit toûjours été prevenu de pis en pis contre le Cardinal, écouta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon voulut lui proposer contre l'Etat. Il crut que plus les choses iroient mal en France, plus le Roi s'en dégouteroit. Il savoit qu'il ne l'aimoit déja pas trop, & qu'ainsi il ne faudroit presque rien pour le perdre. Tous leurs desseins, quelque pernicieux qu'ils pussent être contre la fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, s'ils n'étoient soutenus des forces des Espagnols, Mr. de Bouillon envoya à Bruxelles un Gentilhomme qui étoit un ancien Domestique de sa maison, nommé Campagnac. Il crut que son voyage ne pouroit être suspect à la Cour, parce que ce Gentilhomme avoit un neveu qui avoit été pris auprès de Courtrai, par un parti Espagnol, qui l'avoit conduit dans la capitale de Brabant. Il avoit été blessé dans cette rencontre, & c'étoit là un pretexte qui paroissoit plausible de passer en ce Païs là, sans qu'on y put trouver à redire. Les Espagnols le receurent bien, & le Cardinal Infant lui eut volontiers rendu son neveu à l'heure même, s'il n'eut eu peur qu'on n'eut pris quelque soupçon. Ce Prince fut ravi que le Comte de Soissons, à la suscitation du Duc de Bouillon, fut d'humeur à vouloir troubler l'Etat. Il promit à ce Gentilhomme de faire donner à ce Prince cinquante mille écus de pension par le Roi d'Espagne, d'abord qu'il se seront retiré de la Cour, & cent mille francs au Duc de Bouillon, qu'il secourroit d'une Armée de douze mille hommes, qui agiroit sous ses ordres, sans pretendre rien des conquêtes qu'il pouroit faire avec elle. Campagnac ayant fait ce traité par écrit avec le Cardinal Infant, s'en revint à Paris sans amener son neveu, qui crut qu'il n'avoit fait ce voyage, que pour l'amour de lui. Il rendit compte de sa negotiation à ces deux Princes, & en ayant été très satisfaits, le Duc de Bouillon, s'en fut à Sedan au bout de quelques jours, sous pretexte que la Duchesse sa femme y étoit incommodée. Il y donna ordre sans faire semblant de rien, à ce que les Officiers de la Garnison, dont les Compagnies n'étoient pas complettes, eussent à les mettre en état avant la fin du mois de Mars, qui n'étoit pas bien éloigné. Il leur fit ce commandement sous peine de son indignation, & ils eurent soin de s'en acquitter. Il remplit aussi en même tems ses Magasins de toutes les Munitions de guerre & de bouche, dont il pouvoit avoir besoin, & afin que le Cardinal de Richelieu ne s'imaginât pas qu'il songeât à se declarer contre le Roi, il lui fit accroire non seulement que l'Empereur envoyoit une Armée dans le Luxembourg; pour faire quelque entreprise sur la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu'il avoit avis qu'ils en vouloient à Luxembourg.
La marche de cette Armée n'étoit pas une fiction comme on se pouroit l'imaginer par ce que je viens de dire, s'il y en avoit une, comme le mot dont je me suis servi pour l'exprimer le témoigne assez, ce n'étoit que parce qu'il disoit, que cette Armée venoit contre lui, au lieu qu'elle ne venoit qu'en sa faveur. Il fit bien plus, il leura le Cardinal d'un Mariage du Vicomte de Turenne son frere, avec l'une de ses Parentes, & le Vicomte en fit l'amoureux, parce qu'il avoit encore plus d'envie que son frere de rentrer dans Sedan. En effet quoi qu'il ait passé sur la fin de ses jours pour un homme modeste, & exemt de toute ambition, ce n'a été que dans l'esprit de ceux qui ne l'ont jamais connu à fonds. Si jamais homme s'est enteté de la vaine gloire ç'a été lui, plûtôt qu'un autre, puis que tout ce qu'il y a de gens qui l'ont pratiqué particulierement savent que pour s'en faire haïr, il n'y avoit qu'à lui refuser le titre d'Altesse au lieu qu'en le lui donnant, il étoit content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien secondé son frere, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous pretexte de s'en aller à sa maison de Blandy; mais ayant pris sur la gauche avant que d'arriver à Melun, il fut passer la Marne à un gué qu'il avoit fait reconnoître en deçà de Château Thierri & se rendit à Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avoit envoyés à sa rencontre.
D'abord que le Cardinal sut le chemin que ce Prince avoit pris, il reconnut qu'il s'étoit laissé amuser comme une dupe. Il fit marcher en même tems des couriers pour l'aller trouver. Ils lui proposerent de la part du Roi de revenir, & lui offrirent de lui donner toute sorte de contentement. Mais comme, quelque belles promesses qu'on put faire à ce Prince, il ne s'y pouvoit fier, tant que ce Ministre resteroit au poste où il étoit, ces couriers eurent beau faire plusieurs allées & venuës en ce Païs-là, ils ne le purent jamais persuader. L'Armée que l'Empereur devoit envoyer dans le Luxembourg, y fila cependant sous le commandement de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soisson envoya un Gentilhomme pour savoir de lui quand il pouroit arriver sur la Meuse. La marche de ses Troupes allarma la Cour qui avoit peur que l'exemple du Comte de Soissons, ne fut suivi de la desobeïssance de quantité de Grands, qui n'avoient pas plus de lieu que lui, d'aimer le Cardinal de Richelieu. Elle se défioit sur tout du Duc d'Orleans, dont le genie étoit extrémement variable, & qui avoit fait plus de mal lui seul à l'Etat par les diverses revoltes qu'il y avoit excitées de tems en tems, que tous ses ennemis ensemble n'eussent pû faire en plusieurs années Ainsi pour prevenir les mauvais desseins qu'il pouroit avoir, on mit des gardes à tous les passages, afin de l'arrêter, s'il venoit à s'y presenter. Nonobstant toutes ces précautions, quantité d'autres mécontens se rendirent auprès du Comte de Soissons, afin qu'ayant part avec lui au hazard qu'il alloit tenter, ils l'eussent aussi à sa bonne fortune, supposé qu'il put triompher de son ennemi.
Ce contre-tems faut cause que l'Armée que le Roi destinoit pour la Flandres sous la conduite du Marêchal de Bresé, ne put être si forte que l'on croyoit. Il en fallut prendre une partie pour l'envoyer de ce côté-là, sous le commandement du Marêchal de Chatillon, pendant que le Marêchal de la Meilleraye eut un Camp volant pour couvrir les places sur lesquelles les ennemis voudroient entreprendre quelque chose. Le genie de ces trois Marêchaux étoit tout different; le premier n'avoit obligation de ce qu'il étoit qu'à l'alliance qu'il avoit avec le Cardinal de Richelieu. Il avoit épousé une de ses Soeurs, dont il avoit deux enfans, savoir le Duc de Bresé, & Madame la Duchesse d'Anguien. Jamais homme ne fut plus fier sans merite. Il poussa même la fierté jusques à l'insolence & à la tirannie, faisant dans son Gouvernement d'Anjou, & dans celui du Saumurois, dont il étoit pourveu pareillement, tout ce que les tirans les plus horribles & les plus detestables ont jamais pû faire de plus cruel. En effet non content d'y maltraiter la Noblesse, à un point qu'elle fut obligée à la fin de se revolter contre lui; il enleva encore une femme non seulement à son mari, mais eut deplus la reputation de l'avoir fait tuer pour en joüir tout à son aise; mais c'étoit assez qu'il fût beau-frere de son Eminence, pour pouvoir tout faire impunément.
Le Marêchal de Chatillon étoit tout aussi civil que l'autre étoit peu traitable. Il avoit d'ailleurs en partage toute la valeur, qu'avoient jamais eu ses ancêtres, dont nôtre Histoire fait mention honnorablement. Il avoit aussi beaucoup d'experience & de conduite, mais toutes ces bonnes qualitez étoient obscurcies en quelque façon, par l'amour qu'il avoit pour le repos & pour la vie tranquile; ainsi quand il se trouvoit bien dans un Camp, il avoit toutes les peines du monde à le quitter, parce qu'il craignoit de n'être pas aussi bien dans un autre qu'il étoit dans celui-là. Le Cardinal le connoissoit bien, ce qui étoit cause qu'on s'étonnoit qu'il lui eut donné ce commandement où il devoit avoir affaire à un Prince, qui étoit aussi vif & aussi vigilant qu'il étoit pesant & endormi.
Pour ce qui est du Marêchal de la Meilleraie, quoi qu'il eut obligation aussi bien que le Marêchal de Bresé, de son élevation à l'alliance du Cardinal, veu que sa femme étoit fille d'une soeur de son Pere, il ne laissoit pas d'avoir du merite personnellement. Il étoit brave & entendu dans son métier, ce qui étoit cause qu'il eut pû esperer de faire son chemin, quand même il n'eut pas été si proche parent du Ministre. Cependant il avoit cela de commun avec le Marêchal de Bresé, qu'il abusoit souvent aussi bien que lui de sa faveur, au lieu de l'honnêteté qui sied si bien à tout le monde, & principalement à ceux qui se voyent élevés par dessus les autres, ou par leur naissance, ou par leur merite, ou par la fortune, il n'avoit que de la hauteur, & pour ainsi dire du mépris, pour ceux qui de peu de chose s'étoient élevés comme lui à des dignitez, où qui étoient prêts de s'y élever. Il craignoit que sa gloire n'en fut offusquée, ainsi pour en rechercher une fausse, il perdoit la veritable, & se faisoit un nombre infini d'ennemis, au lieu des amis qu'il eu pû se faire. Il s'étoit brouillé par là avec St. Preuil, sans qu'il y eut eu autre chose que sa jalousie, qui eut été cause de plusieurs incartades qu'il lui avoit faites. St. Preuil ne les avoit pas souffertes sans rien dire, & comme on fait d'ordinaire, quand ceux dont l'on est offensé appartiennent de si près au Ministre, qu'on peut craindre qu'en les offensant on ne l'offense pareillement. Pour lui il les avoit repoussées en brave homme, & qui ne voyoit rien tant à apprehender, que de souiller sa gloire par quelque lâcheté.
Ce Marêchal avoit encore bien fait pis à Mr. de Fabert, à qui le Roi avoit enfin donné une Compagnie aux Gardes, après lui avoir refusé l'agrément d'une Compagnie dans un vieux corps qu'il vouloit acheter. Il avoit cru qu'il pouroit lui marcher sur le ventre comme bon lui sembleroit; parce que cet Officier étoit d'une extraction très-mediocre, & qu'il ne croyoit pas que le baton de Marêchal de France dût jamais venir à son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s'étoit toûjours revolté contre lui, & avoit trouvé de la protection dans le Cardinal même, qui avoit été le premier à blâmer le procedé de son parent. Il est vrai que Fabert avoit eu l'addresse de parler toûjours très respectueusement au Marêchal afin que quand il viendroit à s'en plaindre à son Eminence, elle en sut plus disposée à écouter ses raisons.
Il eut été à souhaiter pour St. Preuil qu'il se fut conduit aussi sagement, non seulement avec lui, mais encore avec le Duc de Bresé, contre qui il venoit d'avoir tout nouvellement une espece de querelle. Etant venu à la Cour par ordre du Roi pour conferer avec lui des affaires de la Frontiere, & de ce qu'on pouroit y entreprendre la Campagne suivante, il demeura près de quinze jours à Paris, devant que le Conseil de Sa Majesté eut pris aucune resolution là dessus. Mr. Desnoiers Secretaire d'Etat de la Guerre, qui ne l'aimoit pas, parce qu'il ne s'étoit jamais pû resoudre à lui faire la Cour, vouloit qu'on fit le siege de Doüay, qui est à cinq lieuës au delà d'Arras, afin que cette Ville n'étant plus Frontiere, quand on auroit pris l'autre, St. Preuil se vit privé de la gloire, qu'il y a à un Gouverneur de se trouver le plus près des ennemis. St. Preuil vouloit au contraire que devant que d'aller ainsi en avant, on nétoyât ce qui étoit derriere lui. Il y avoit Bapaume qui lui ôtoit la communication des Places de la Somme, & qui n'étoit qu'à quatre lieuës de son Gouvernement. Il y avoit outre cela Cambrai, qui quoi que plus éloigné sembloit encore plus nécessaire à conquerir qu'une grande Villasse comme étoit Doüay, qu'on ne pouroit jamais conserver qu'avec une puissante garnison. Desnoyers répondoit à cela, qu'on en feroit une Place d'Armes, & qu'une partie de la Cavalerie y passant l'hiver, elle porteroit la terreur & l'effroi jusques au coeur de la Flandres Vallone, dont on pouroit aussi faire la conquête avec le tems.
Le Marêchal de la Meilleraie étoit du sentiment de Mr. Desnoyers, plûtôt pour avoir le plaisir de contredire à St. Preuil, que pour croire qu'il eut raison. Enfin le Conseil ayant peine à se determiner là dessus, parce que la force du raisonnement de St. Preuil combattoit, dans l'esprit de Sa Majesté, tout ce que les brigues des autres pouvoient faire ce Gouverneur passa ces quinze jours à aller se divertir dans le tems qu'il n'étoit point obligé d'être au Louvre. Il aimoit extrémement la paume, & comme tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité alloient en ce tems là au tripot de la Sphére qui est situé dans le Marais, il y fut un jour dés le matin, afin de jouer contre quelque marqueur, pour avoir le plaisir de se faire frotter. Il y trouva en arrivant le Duc de Bresé, qui étoit sorti de l'Academie, il n'y avoit encore que trois ou quatre mois. Quoi que son Pere fut extrémement fier, & même jusques au point qu'il passoit pour brutal dans l'esprit de tout le monde, il l'étoit néammoins encore plus que lui. Cela lui étoit plus pardonnable qu'à ce barbon, parce qu'il étoit encore si jeune qu'il n'avoit pas le jugement de connoître, qu'il prenoit là un méchant pli. Il balottoit déja avec un marqueur, à qui il avoit dit de prendre une raquette, quand St. Preuil arriva sous la Gallerie. Il y avoit là un grand nombre de pages & de laquais qui avoient la tête nuë, & comme St. Preuil connoissoit la livrée de son Père, il jugea tout aussi-tôt que c'étoit lui, quoi qu'il ne l'eut jamais veu. Pour lui comme il n'étoit venu qu'avec un seul laquais, le Duc n'en fit pas beaucoup de cas. Il ne l'avoit jamais veu pareillement, tellement que ne sachant qui il étoit, il continua à pelotter avec le marqueur, sans prendre garde seulement qu'il fut arrivé. St. Preuil étant entré dans la Salle du logis, & voyant que le maître n'y étoit pas revint dans le jeu de paume, & demanda en attendant qu'il fût revenu sa raquette au marqueur. Il étoit à peu près de même force que le Duc, & le marqueur qui les regardoit balotter, leur ayant dit qu'ils feroient mieux de prendre des chaussons, & de jouer partie, que de s'amuser comme ils faisoient à se lasser, ils y consentirent tous deux en même tems. Le Duc fut deshabillé le premier, & s'en étant allé dans le jeu de paume, St. Preuil y vint un moment après, & ils commencerent leur partie. Au reste y ayant eu chasse bientôt comme c'est l'ordinaire à ce jeu là, le Duc à qui deux de ses laquais levoient la corde pour le faire passer, quand il devoit aller de l'autre côté, commença à vouloir faire le petit souverain, c'est à dire à ne pas vouloir que St. Preuil fit comme lui. Comme il ne le connoissoit pas, & que quand même il l'eut connu, il n'eut pas laissé de croire, tant il avoit de vanité, qu'il y avoit toûjours bien de la difference entr'eux, il trouva non seulement mauvais qu'à son exemple il se fit lever la corde, mais encore qu'il ne passât pas par la galerie comme on a coûtume de faire, quand on a l'honneur de jouer avec le Roi. Ainsi il commença à quereller les marqueurs, de ce qu'au lieu de s'amuser à lever la corde, ils n'alloient pas chercher les balles, dont il feignoit de manquer.
St. Preuil reconnut bien son chagrin, & se rit en lui même de sa vanité, et de sa jeunesse. Le Marqueur qui étoit du côté du dedans, courut en même tems au Cordillon, croyant effectivement qu'il n'y avoit plus de balles, mais trouvant qu'il y en avoit encore plus de la moitié, il ne se put empêcher de le dire tout haut. Cela eut été plus que suffisant à St. Preuil, pour lui faire connoître, qu'il ne s'était pas trompé, quand même il en eut été en doute. Cependant comme il étoit fier tout aussi-bien que lui, mais d'une belle fierté, & qui avoit été precedée par un nombre infini de belles actions, il prit plaisir à le mortifier encore davantage en rabbaissant sa vanité. Il se hâta de palier le premier sous la corde, & un Gentilhomme qui étoit au Duc, le trouvant tout aussi mauvais que son Maître, lui dit alors en se montrant aussi fol que lui, qu'il ne savoit peut-être pas contre qui il jouoit: que c'étoit contre le Duc de Bresé. St. Preuil lui répondit en même tems, que c'étoit lui apparemment qui ne savoit pas contre qui son Maître jouoit, & qu'il jouoit contre St. Preuil. Le Duc qui avoit bonne envie de le quereller avant que de savoir son nom, rentra dans sa coquille d'abord qu'il l'eut oüi se nommer. Son Gentilhomme en fit tout autant de son côté. Ils avoient ouï parler tous deux de lui, & comme ils savoient qu'il ne faisoit pas trop seur de s'y jouer, le Duc ne songea plus qu'à achever sa partie, afin de n'être pas exposé d'avantage à la même mortification. Le Marêchal de la Meilleraie vint dîner ce jour là chez le Marêchal de Bresé, & lui ayant parlé de St. Preuil, en des termes qui faisoient connoître au Duc, qui étoit à table avec eux, qu'il n'en étoit pas content, celui-ci prit la parole & lui dit, qu'il n'en étoit pas fort étonné, parce que cet homme là étoit si fier, que quand même il seroit Connestable, il ne pouroit l'être davantage.
Le Marêchal qui ne pardonnoit guéres, quand il en vouloit une fois à quelqu'un, étant ravi de l'entendre parler de la sorte, voulut savoir de lui d'où il le connoissoit. Le Duc lui conta ce qui lui étoit arrivé le matin à la Sphere, & comme ces trois hommes n'avoient guéres moins de vanité l'un que l'autre, ils lui firent son procès en même tems. Ils en parlerent même au Cardinal qu'ils tâcherent de faire entrer dans leur ressentiment, comme si c'eut été l'insulter lui même que de ne pas vouloir plier sous eux. Ce Ministre avoit ses foiblesses comme les autres, & étoit sensible lui même à la vanité. Ainsi faisant la mine tout le premier St. Preuil, lorsqu'il vint pour lui faire sa cour sur le soir, celui-ci ne s'en mit pas beaucoup en peine, parce qu'il crut qu'en continuant de faire son devoir, comme il avoit toûjours fait, il trouveroit un bon Protecteur dans la personne de Sa Majesté.
Les affaires qui l'arretoient à Paris, s'étant terminées à la fin à sa satisfaction, il s'en retourna dans son Gouvernement, où il recommença à harceler les ennemis qui avoient eu quelque relâche, pendant son absence. La campagne commença cependant, & le Regiment des Gardes ayant eu ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hôte bien joyeux en m'en allant en ce Païs-là. En effet quelque bonne mine qu'il me fit, il se doutoit que je n'étois pas mal avec sa femme, mais comme il devoit à Athos, & qu'il me savoit de ses amis, il avoit cru être obligé de me ménager jusques au jour de mon départ. Quand je fus parti, il n'en usa plus avec sa femme comme il faisoit auparavant. Il lui reprocha quantité de choses dont il croyoit s'être aperçu, & elle me le manda en des termes qui me firent croire qu'elle en étoit encore bien plus maltraitée qu'elle n'avoit jamais été. Je ne pus que la plaindre, parce que c'étoit tout le secours que je lui pouvois donner. Je lui fis réponse à une addresse qu'elle m'avoit indiquée, & la part que je prenois à ses affaires fit qu'elle supporta son malheur plus patiemment.
Son mari qui vouloit se défaire de moi absolument, & que je ne la revisse plus quand je serois revenu, s'avisa alors de changer non seulement de maison, mais encore de changer aussi de condition; au lieu de loüer davantage des chambres garnies, il se fit marchand de vin, & leva un gros cabaret; le voyage qu'il avoit fait à Dijon, lui avoit fait connoitre des gens qui lui avoient vanté ce commerce, & il pretendoit que quand même il ne lui réüssiroit pas mieux que celui qu'il faisoit auparavant, toûjours en retireroit-il cet avantage, qu'il se déferoit par là d'un homme qui lui étoit extrémement suspect.
Le cabaret qu'il leva fut dans la ruë Montmartre, tout auprès & du même côté qu'est aujourd'hui l'hôtel de Charôt. Il vendit tous ses meubles, & ne garda que ceux qu'il lui falloit de toute necessité pour le métier qu'il embrassoit. Sa femme à qui il avoit trop témoigné sa jalousie, pour oser lui demander où il me mettroit, quand je serois revenu, me le manda & qu'elle étoit au desespoir de sa conduite. Il acheta cependant quantite de marchandises de l'argent qu'il avoit eu de ses meubles, esperant que devant que la campagne finît il en feroit beaucoup plus qu'il ne lui eu faudroit pour rendre à Athos ce qu'il croyoit lui devoir. Je fus fort affligé de cette nouvelle, parce que je trouvois sa femme fort aimable, & que d'ailleurs, elle me faisoit subsister fort honnêtement, sans que j'eusse l'embarras de mettre la main à la bourse. Cela ne devoit pas être aussi fort indifferent à un Gascon, qui s'accommode d'ordinaire assez bien d'une bonne table. Je m'attendois même auparavant, que cela m'aideroit à faire mon chemin à la guerre, & que comme les graces sont lentes à venir à la Cour, je pourois plus aisément me résoudre à prendre patience, que si je n'avois point ce secours.
Enfin comme il n'y a rien dont on ne se doive consoler, je ne songai plus qu'à chercher quelque occasion de me signaler, afin qu'après avoir été si heureux que d'acquerir quelque reputation dans le monde, je pusse pas à pas m'avancer vers les honneurs qu'on est en droit de pretendre, quand on tâche, comme je faisois, de s'aquitter de son devoir. Nous ne fumes pas les plus forts cette campagne. Les Troupes que l'on avoit été obligé de détâcher pour envoyer au Marêchal de Chatillon, nous firent demeurer sur la défensive en Flandres, où le Cardinal Infant avoit une grosse Armée. Il s'attâcha à reprendre Aire, pendant que le Marêchal de Chatillon fut se camper à..... pour observer de là, les mouvemens que feroit le Comte de Soissons. Ce qui se passoit de ce côté-là inquiétoit bien plus le Cardinal que ce qui se passoit ni en Flandres, ni ailleurs. Il n'en devoit pas être moins puissant qu'il l'étoit quand les ennemis reprendroient Aire, & qu'ils feroient même d'autres conquêtes; mais comme il ne savoit pas s'il resteroit encore dans le Ministere, en cas que le Comte de Soissons eut quelque avantage sur le Marêchal, il manda au Marêchal de Bresé de lui envoyer encore trois bataillons des meilleures Troupes qu'il eut avec lui, afin de les lui envoyer. Nôtre Régiment demanda à en être, jugeant qu'il n'y avoit plus d'apparence de secourir Aire, puis que nôtre Armée, qui étoit déjà très foible, s'affoiblissoit encore par ce détâchement. Mais il ne voulut pas le lui accorder, parce qu'il trouvoit que tant qu'il l'auroit avec lui, c'étoit un honneur qui le rendroit superieur aux autres Marêchaux.
Nôtre Armée ne fut pas de plus de douze mille hommes après cela. Nous ne laissâmes pas néanmoins de prendre Lens, pendant que le Marêchal de Chatillon se laissa battre, faute d'avoir voulu de bonne heure aller occuper le poste de..... d'où il eut pû empêcher le Comte de Soissons d'étendre ses Troupes dans la plaine. Tous les Officiers Generaux le lui avoient conseillé, néanmoins sans qu'il les en eut voulu croire, soit qu'il n'aimât pas à rien faire qui ne vint de sa tête, soit que sa paresse le retint dans une belle maison, où il se trouvoit logé dans le camp de..... Le Cardinal à qui l'on en avoit écrit de l'Armée, voyant qu'il y avoit de sa faute, jura tout aussi-tôt en lui même qu'il s'en vengeroit, pourveu néanmoins que le Comte de Soissons lui donnât le tems de respirer: car il craignoit bien qu'il ne profitât de sa victoire, & que toutes les Villes de Champagne ne lui ouvrissent les portes. Cependant dans le tems qu'il méditoit de terribles choses contre lui, il lui vint un Courier, qui lui ôta non seulement tout le venin qu'il avoit dans le coeur, mais qui lui fit encore le regarder comme le meilleur de ses amis. Ce Courier lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de Soissons, sans que personne pût dire au vrai, de quelle maniere elle étoit arrivée. Aussi est-on encore à savoir aujourd'hui s'il est vrai, qu'il se tua lui même, comme quelques uns ont voulu dire, ou si ce coup lui fut donné de la main de quelque assassin, après avoir été corrompu par ses ennemis. Ceux qui croyent qu'il fut assassiné, disent qu'un de ses Gardes ayant couru après lui, pour lui dire qu'on faisoit ferme encore en un endroit, lui lâcha un coup de Mousqueton dans la tête, quand il vint à se retourner, pour regarder qui lui donnoit cet avis. Les autres au contraire, qu'ayant voulu lever la visiere de son casque avec le bout de son Pistolet, qu'il avoit encore à la main, le Pistolet tira de lui même, & le jetta roide mort sur le careau. Cependant j'ai veu des gens qui m'ont dit que ses Pistolets étoient encore chargez, quand on le trouva mort; ce qui fait qu'il est bien difficile de savoir qui l'on doit croire des uns ou des autres.
Le Marêchal de Chatillon qui se rendoit assez de justice pour se condamner lui même, comme y ayant eu de sa faute à tout ce qui s'étoit passé, fit le malade en même tems, où le tomba effectivement de chagrin. Cela fut cause que le Marêchal de Bresé eut ordre d'aller prendre sa place, & ce fut alors que ce General nous fit aller de ce côté-là avec lui. Il laissa le reste de son Armée au Marêchal de la Meilleraye, qui fut assieger Bapaume, pendant que nous reprimes Damvilliers, où le Duc de Bouillon n'avoit pas laissé de mettre le siege après la mort du Comte de Soissons. Le Roi vint nous trouver lui même, lors que nous étions devant cette Place, & le Duc ayant recours à la misericorde de Sa Majesté pour lui pardonner la faute qu'il avoit faite, il trouva grace auprès d'elle. Il lui eut été difficile d'y réüssir dans un autre tems, mais la mort du Comte du Soissons mettoit le Cardinal de si belle humeur, qu'il conseilla à ce Prince de faire paroître en cela, que sa bonté étoit encore au dessus de sa justice. Il est vrai que Mr. le Prince aida beaucoup à porter son Eminence à interceder pour lui, & comme il etoit parent du Duc, & son bon ami, il n'eut garde de l'oublier dans une rencontre aussi importante que celle-là.
Mr. de Bouillon ayant fait sa paix, St. Preuil ne fut pas si heureux que de faire la sienne, quoi qu'il fut bien moins coupable que lui. C'étoit assez qu'il eut les parens du Cardinal à dos, pour avoir lieu de tout craindre. Cependant comme s'il eut oublié le peril où cela le jettoit, il se fit encore un ennemi de consequence, qui ne le lui pardonna pas. Mr. Desnoyers qui n'etoit pas de la côte de St. Louis, avoit de pauvres parens, ce qui n'étoit pas fort extraordinaire à lui, qui n'étoit redevable qu'à la fortune du poste où il se trouvoit élevé, puis que de plus grands Seigneurs qu'il n'étoit encore, en ont bien qui ne sont pas de même fort accommodés. Au reste ce Secretaire d'Etat en ayant mis un dans les vivres, il fut envoyé à Arras en qualité de Commissaire. Les Gouverneurs alors se chargeoient de la fourniture du pain de munition pour leurs Garnisons, & celui-ci ayant remarqué que celui que St. Preuil faisoit faire, n'étoit pas du poix, ni de la qualité qu'il devoit être, en donna avis en Cour. St. Preuil qui savoit qu'il en avoit déjà parlé à quelqu'un de ses camarades, au lieu de songer à pourvoir à cet abus, qui ne venoit pas de lui, mais des boulangers, ne songea qu'à intercepter ses lettres. Il en vint à bout facilement, parce que tout lui obéïssoit dans Arras, aussi bien qu'on eut pû obéïr au Roi même. Ainsi il n'eut pas plûtôt veu ce que contenoit sa lettre, qu'il le fut trouver sur la place où il se promenoit avec quelques Officiers. Il lui donna la plusieurs coups de canne, & l'ayant encore fait mettre en prison, cela ne vint pas plûtôt aux oreilles de Desnoyers, qu'il voulut persuader au Cardinal que s'il souffroit que cet homme fit ainsi le petit tiran, il arriveroit avant qu'il fut peu, qu'il ne voudroit plus reconnoître les ordres de personne.
Le Cardinal qui aimoit les braves gens & ceux qui comme St. Preuil faisoient leur Capital de bien servir Sa Majesté, ne voulut pas le condamner sans l'entendre. Il lui manda de mettre le Commissaire des vivres en liberté, de l'envoyer en Cour & de se laver des accusations que celui-ci pretendoit intenter contre lui. Cela ne lui étoit pas bien difficile, s'il y avoit de l'abus dans le pain de munition, il n'y trempoit nullement. Il avoit fait marché avec des boulangers de le fournir de la qualité & du poids qu'il devoit être; mais le Ciel, dont les ressorts sont inconnus aux plus habiles, ayant resolu apparement de le punir du rapt qu'il avoit fait, il arriva qu'étant monté à cheval quelques jours après pour aller chercher les ennemis qu'on lui disoit être sortis de Douay, il rencontra la Garnison de Bapaume, qui venoit de se rendre à la Meilleraye, & qui n'étoit escortée que d'un trompette.
Ce n'étoit pas la coutume, & l'on avoit toûjours vû au contraire qu'à toutes les Capitulations qui s'étoient faites tant de nôtre côté que de celui des Espagnols, l'on avoit donné un Corps de Cavallerie pour escorte à ceux qui avoient capitulé. Mais le hazard ou la bizarrerie du Maréchal ayant voulu que cela se passât d'une autre maniere, les coureurs que l'on avoit détachez de part & d'autre pour se reconnoître se firent tirer l'oreille avant que de vouloir repondre au qui vive qui leur étoit demandé. Ils se fussent reconnus les uns les autres si c'eut été pendant le jour, mais comme on étoit au plus fort de la nuit, les François presserent tant des Espagnols de repondre qu'ils crierent à la fin vive Espagne. Une Réponse comme celle-là meritoit bien ce qui leur arriva. En même-tems St. Preuil les fit charger & les defit devant qu'ils se fissent reconnoître pour avoir une escorte. On ne sait pourquoi ils ne parlerent pas plûtôt, & si ce fut par obstination, ou que la confusion qui régnoit parmi les cris des mourans eut empéché de pouvoir écouter leur voix.
Ceux qui resterent du combat s'étant retirez à Douay en grand desordre n'eurent pas plûtôt conté leur avanture à celui qui y commandoit, qu'il en informa le Cardinal Infant. Ce Prince envoya en même tems un Courier à la Cour pour se plaindre de cette action qu'il qualifioit de terrible, parce qu'il étoit bien aise de cacher tout ce qui pouvoit servir à la justification de St. Preuil. Il savoit les ennemis qu'il s'étoit fait à la Cour, & comme Sa Majesté n'avoit point dans toutes les places de Gouverneur qui lui fut si incommode que celui-là, il n'eut pas été fâché en être defait. D'abord que ce Courier fut arrivé, Desnoiers qui avoit sur le coeur ce qui s'étoit passé à l'égard de son parent, mena le Courier au Cardinal de Richelieu, à qui il exagera lui-même les choses encore toute d'une autre maniere que ne faisoit le Cardinal Infant. Le Maréchal de la Meilleraye vint aussi à la charge, en mandant à ce Ministre de dessus les lieux où il étoit encore, que cette affaire étoit en mauvaise odeur aussi-bien parmi les François que parmi les ennemis; que ceux-ci avoient fait serment de ne plus donner de quartier à personne, à moins qu'on ne leur en rendit justice, qu'ainsi l'on alloit voir comme une boucherie de leur part, pendant que de la nôtre il étoit dangereux qu'on ne songeât à se cacher pour éviter un ressentiment qui paroissoit si juste à tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui y trouvât à redire.
Le Maréchal de Bresé qui étoit aussi animé contre St. Preuil, parce que sa vanité le faisoit entrer dans les plaintes que son fils en faisoit, ne demeura pas non plus dans le silence. Il n'entendit pas plûtôt murmurer de cette affaire, qu'il parla contre lui comme faisoient les autres, tellement que le Cardinal se laissant aller à leurs Conseils consentit à le faire arrêter. L'on en envoya l'ordre au Marêchal de la Meilleraye, qui pour ôter tout sujet de défiance à ce Gouverneur qui eut pû, s'il en eut été averti, tenir bon dans sa place, & appeller les Espagnols à son secours, fit semblant de marcher du côté de Douai. Il vint ainsi camper aux portes d'Arras qui en étoit le chemin, & St. Preuil n'ayant pû s'empêcher de lui aller rendre ses devoirs, quoi qu'il n'eut pas grande estime ni grande amitié pour lui, le Marêchal le prit lui-même par le baudrier, & lui commanda de lui rendre son épée. Un autre que St. Preuil eut été tout étonné, ou pour mieux dire tout abbattu d'un compliment aussi terrible que celui là; neanmoins conservant non-seulement son courage, mais encore une presence d'esprit qui n'est gueres ordinaire dans ces sortes de rencontres-là, la voila Mr. lui dit-il, elle n'a pourtant jamais été tirée que pour le service du Roi. Il disoit cela pour faire connoître non-seulement qu'il avoit toûjours été fidele à sa Majesté, mais encore pour faire honte à quelques personnes qui étoient alors auprès du Marêchal, & qu'il avoit vûs les armes à la main contr'elle à la journée de Castelnaudari. Au reste, comme il savoit que bien loin que ces gens fussent de ses amis, ils ne cessoient d'animer le Marêchal contre lui, il n'étoit pas faché de leur faire sentir la difference qu'il y avoit à faire entre leur procedé & le sien.
D'abord qu'il fut arrêté on parla au Meunier, afin qu'il rendit des plaintes du rapt qu'il avoit fait. Il n'y pensoit presque plus, & les mille écus qu'il en avoit reçûs de present & qui avoient encore été accompagnez de quelques autres bien-faits, lui en avoient ôté toute l'amertume. Mais comme il est bien difficile de faire changer de peau à ceux qui sont nez dans la Crasse, ce Meunier ne vit pas plûtôt ce Gouverneur dans l'infortune que toute sa jalousie & toute sa haine se reveillerent contre lui. Le Marêchal établit en même tems un autre Gouverneur dans la place, suivant le pouvoir qu'il en avoit de son Eminence. Il y mit un certain Mr. de la Tour qui étoit Pere du Marquis de Torcy d'aujourd'hui. Il dit aux Artesiens en lui conferant cette dignité, qu'il leur donnoit un agneau au lieu d'un loup qu'il leur ôtoit. On trouva qu'il ne faisoit pas trop bien de parler de la sorte, parce que chacun pouvoit inferer de la qu'il n'avoit pas peu contribué à sa disgrace comme son ennemi secret. Son discours étoit neanmoins veritable, pourvû qu'on l'entendit dans le sens qu'il falloit. Il faut savoir que de toutes les Villes que l'on avoit conquises jusques-là, il n'y en avoit point qui supportât avec plus d'impatience que celle-ci le changement de maître qui leur étoit arrivé, ainsi plus St. Preuil se montroit affectionné au Roi, plus il leur paroissoit un loup ravissant. Quoi qu'il en soit, ayant été mené à Amiens pour lui être son procès fait & parfait, le Cardinal lui donna des Commissaires qui y travaillerent incessamment. C'étoit une coutume contre laquelle les Parlemens s'étoient recriez plusieurs fois, peut-être plûtôt pour leur interêt particulier que pour celui du public. Ce Ministre avoit été le premier à l'introduire, & le Conseil du Roi qui ne demandoit qu'à voir l'authorité souveraine au suprême degré, n'avoit eu garde de s'y opposer, parce que cela l'authorisoit à tout faire sans que personne y put mettre remede. C'étoit ainsi qu'avoient été jugez & condamnez le Marêchal de Marillac & plusieurs autres, quoi qu'on ne leur pût imputer d'autre crime que d'avoir osé déplaire au Cardinal. Le nommé Grandier avoit été entr'autres une de ces malheureuses victimes. On lui avoit fait accroire qu'il étoit sorcier & qu'il avoit envoyé une legion de demons dans le corps des Religieuses de Loudun. Sur cette accusation le Sr. de Lauberdamont qui étoit à la tête de ses Commissaires l'avoit condamné, contre le sentiment de quantité de ses Juges à être brûlé tout vif. Il leur avoit dit franchement, pour les obliger à souscrire à un jugement si rempli d'injustice, que s'ils s'y opposoient avec toute la vigueur que devoient avoir des gens de bien, on leur donneroit des Commissaires à eux mêmes qui les convaincroient bientôt d'avoir eu part à ses sortileges, parce qu'il n'étoit pas plus sorcier qu'ils le pouvoient être.
Il avoit bien moins de tort en leur parlant de la sorte qu'il n'en avoit de vouloir faire mourir un innocent. Tout le crime du pauvre Grandier étoit d'avoir debauché ces Religieuses, & s'il leur avoit fait entrer quelque demon dans le corps, ce ne pouvoit être que celui d'impunité. Or comme ces juges avoient été voir ces Religieuses tout aussi-bien qu'il avoit pû faire, & peut-être eu commerce avec elles tout aussi-bien que lui, car il y avoit bien à dire que ce fut des Vestales, ils hesiterent quelque tems sur ce qu'ils avoient à faire; mais s'étant laissé gagner à la fin à la faveur, ils aimerent mieux se montrer injustes en condamnant un innocent, que de se mettre eux-mêmes en sa place en voulant le sauver. Car on les eut pû accuser après tout aussi-bien que lui d'être sorciers, & je ne sais pas ce qui en fut arrivé, son Eminence étant toute puissante comme elle l'étoit. St. Preuil ressembla à ce malheureux Prêtre; on fit venir mille & mille témoins contre lui tant du Gouvernement de Dourlens qu'il avoit eu avant que d'avoir celui d'Arras, que de plusieurs autres endroits. Le Meunier lui fut confronté par plusieurs fois, mais quoi que tout son crime, aussi-bien que celui de Grandier, ne fut que d'avoir déplu aux Puissances, il ne laissa pas d'avoir le cou coupé.
Le Régiment des Gardes s'en étant revenu à Paris dans le même tems, je ne pus loger chez mon Hôtesse, parce que son Mari n'avoit eu garde de se fournir d'une Chambre pour moi. Il n'avoit pas pourtant encore tout ce qu'il lui falloit pour me payer, ce qui l'obligea de me faire bonne mine à mon arrivée. Je trouvai sa femme encore plus amoureuse que quand j'étois parti, ainsi étant au desespoir de ce qu'elle ne me voyoit pas à tous momens, comme quand j'étois chez-elle, elle fit tout ce qu'elle put pour m'obliger à faire des frais à son Mari, afin de le mettre hors d'état de pouvoir jamais satisfaire. Elle prétendoit qu'en mettant ainsi ses affaires en desordre, elle se separeroit de lui, & qu'après cela nous irions tenir ménage ensemble. Ce n'étoit pas là mon humeur, si je voulois bien avoir une maîtresse je ne voulois pas ainsi m'en charger à longues années. D'ailleurs j'eusse crû en faisant un coup comme celui là que Dieu m'eut puni en même tems, puis qu'il eut autant valu que je l'eusse égorgé que de lui faire ce qu'elle me conseilloit. Je la vis cependant le plus souvent qu'il me fut possible, parce que bien que je ne me pusse empêcher de l'accuser de cruauté pour lui, l'amour propre me la faisoit excuser aussi-tôt, parce que j'y trouvois mon contentement. Je n'étois pas long-tems à me dire qu'elle ne faisoit tout cela que pour l'amour de moi, & que si elle m'eut moins aimé je n'eusse pas eu lieu de trouver à redire à sa conduite.
La connoissance que je commençois à avoir des sentimens de son Mari, dont la jalousie qui sembloit dormir en mon absence s'étoit reveillée à mon retour, fit que je lui cachai mes visites tout autant que je pus. Je m'y pris même si finement qu'il eut eu bien de la peine à en appercevoir quelque chose, si ce n'est qu'il gaigna un de ses Valets pour l'avertir si nous nous donnerions quelque rendez-vous. Ce Valet qui demeuroit tout le jour au logis & pendant que son Maître y étoit, & pendant qu'il n'y étoit pas, m'y vit entrer plusieurs fois sans se douter que ce fut sa maîtresse qui m'y amenât. Comme je n'y venois qu'en bonne Compagnie & sous pretexte du bon vin qui étoit dans son Cabaret, il fut pour le moins deux ou trois mois à me croire plus yvrogne qu'amoureux. Mes Camarades qui étoient ceux avec qui je venois-là, & qui savoient mon intrigue me donnoient le tems de satisfaire aux devoirs de l'amour, quoi qu'ils m'enviassent souvent ma bonne fortune. J'appelle mes Camarades les Mousquetaires avec qui j'avois fait connoissance, & non pas les Soldats aux Gardes. Porthos, qui étoit mon meilleur ami & qui avoit à-peu-près une Maîtresse comme moi, c'est-à-dire une Maîtresse jeune, belle, bien faite, & qui lui donnoit de l'argent, affectoit toujours de nous faire mettre dans une petite Chambre à côté de celle de la Cabaretiere, afin que je n'eusse pas bien loin à aller. Elle s'y tenoit le plus souvent pendant que son Mari n'y étoit pas, & même elle s'y fut tenuë toujours, si ce n'est que j'étois le premier à lui dire qu'elle devoit descendre en bas de fois à autre, de peur de donner du soupçon à ses garçons. Elle avoit bien de la peine à me croire tant elle se plaisoit avec moi. La chose nous ayant réüssi pendant quelque tems, le garçon se douta à la fin non seulement de nôtre intrigue, soit par la trop grande affectation que nous avions de vouloir toûjours cette Chambre, soit par la trop grande demangeaison que sa Maîtresse avoit de monter en haut, d'abord qu'elle me sentoit dans la Chambre dont je viens de parler.
Si j'eusse sçu qu'il eut été ainsi gagné par son maître, je ne me fusse pas mis en peine de lui faire quitter ses interêts pour les miens, soit par presens ou par menaces, mais étant d'autant plus éloigné de le croire qu'il faisoit toûjours le jovial avec nous, & qu'il entendoit même assez bien le mot pour rire, il arriva qu'un jour que son soupçon s'étoit encore augmenté par quelques oeillades qu'il vit que nous nous jettions sa Maîtresse & moi en entrant, il monta par plusieurs fois tout doucement à la porte de notre Chambre pour écouter s'il entendroit toûjours ma voix. Ce qui le rendoit si curieux c'est que quelque tems ensuite de ces oeilades sa Maîtresse étoit montée en haut, sans qu'il lui parut qu'elle y eut beaucoup d'affaires. Tant qu'il m'entendoit parler il n'entroit point où il nous avoit mis mes Camarades & moi, à moins qu'on ne frappât pour l'appeller. Mais y étant venu une fois sans m'entendre, il vint voir si j'y étois, & ce qui pouvoit être cause de mon silence. Mes Camarades furent bien étonnez de le voir sans mander, & ce drôle qui étoit fin & rusé ayant pris pour pretexte de sa venuë qu'il venoit voir si nous ne manquions point de quelque chose, il ne vit pas plûtôt que je n'y étois pas, qu'il se douta que je n'étois pas allé loin. Il en fit son rapport à son maître, & accrut si bien sa jalousie par-là que celui-ci resolut de me jouer un méchant tour. Il me pria un jour à diner, & sur la fin du repas comme nous n'étions que lui, sa femme & moi, son garçon lui vint dire qu'on le demandoit. Il me pria d'excuser s'il étoit obligé de me quiter. Je n'eus pas de peine à lui accorder sa priere: sa femme de même la lui eut accordée volontiers, pour peu qu'il en eut voulu savoir son sentiment. Il monta cependant de ce pas à sa Chambre & s'y étant caché dans un Cabinet avec deux bons Pistolets bien chargez & bien amorcez, il crut qu'il me devoit attendre là, parce que si nous étions bien ensemble la femme & moi, comme il en eut juré volontiers, nous ne tarderions gueres à y venir. Ce qui lui donnoit cette pensée c'est que le lieu où il nous avoit laissez n'étoit nullement propre pour des amans. Il n'étoit separé du cabaret que par une cloison qui étoit toute garnie de vitre jusques au plancher. Ainsi l'on voyoit de là dans le cabaret & du cabaret l'on y étoit vû également, à moins que de tirer des rideaux qui étoient devant.
Nous étions alors dans les plus cours jours de l'année, & j'y avois donné rendez-vous à Athos & à un autre Mousquetaire nommé Briqueville, afin que si je n'avois pas le tems d'en dire deux mots à ma maîtresse, à cause de la presence de son Mari, j'eusse du moins la commodité de le faire par leur moyen. Je savois que la vûë d'un creancier étoit toûjours redoutable à son debiteur, & qu'ainsi le cabaretier ne verroit pas plûtôt le sien qu'il prendroit ou le parti de nous laisser en repos, ou de l'entretenir avec tant de complaisance que je pourois peut-être trouver un moment pour faire ce que bon me sembleroit. Athos & Briqueville n'arriverent que sur les cinq heures du soir, & comme il en étoit déja près de quatre, quand le cabaretier nous avoit quittez, il avoit eu le tems de s'ennuyer, & de se morfondre dans le lieu où il étoit. Il nous y attendoit pourtant de pied ferme, parce qu'il étoit convenu avec son garçon que si je venois à sortir par hazard, il l'en avertiroit en même tems, ainsi il étoit bien assuré que j'étois encore avec elle, puis qu'il n'avoit point eu de ses nouvelles.
D'abord qu'Athos & Briqueville furent arrivez on nous mit dans la petite Chambre où l'on avoit coutume de nous mettre. J'avois dit à ce garçon de nous la garder, parce que je savois qu'ils devoient venir, & que cela me faciliteroit mes amourettes. Le Cabaretier fut ravi quand il nous y entendit, car les jaloux ont cela de propre qu'ils se rejouïssent seulement des choses qui leur font connoître leur malheur. C'est une maladie dont ils ne sauroient se defendre, tant il est vrai que la jalousie est un goût dépravé qui fait haïr ce qu'on devroit aimer, & qui fait aimer ce que l'on devroit haïr. En effet un jaloux ne cherche qu'à voir sa femme ou sa maîtresse entre les bras de son rival. Tout ce qui peut le confirmer que ce qu'il s'est mis en tête est véritable a des charmes non pareils pour lui, & il n'en trouve jamais d'avantage qu'à verifier son malheur. La cabaretiere monta quelque tems après nous, & ayant laissé sa porte entre-ouverte afin que j'y pusse entrer à mon ordinaire, elle ne me vit pas plûtôt qu'elle se jetta sur moi pour m'embrasser. Je commançois à repondre à ses caresses en amant passionné, quand je crus entendre remuer quelqu'un dans le cabinet. Cela me fit lui faire signe de l'oeil, & ayant entendu ce que je voulois dire par là, nous nous arretâmes court tous deux comme si on nous eut donné un coup de massuë. Le bruit que j'avois entendu étoit que le cabaretier avoit voulu regarder ce que nous faisions par le trou de la serrure, parce qu'il ne nous entendoit point parler. Il savoit bien, ou du moins il se doutoit que j'étois-là, parce qu'il avoit ouï entrer quelqu'un après sa femme: enfin ayant vû que nous nous approchions de près, quoi qu'il ne nous vit que jusques à la ceinture à l'endroit où nous étions, il ouvrit la porte du cabinet & me salua d'abord d'un coup de Pistolet. Il étoit si pressé de se faire justice qu'il manqua son coup: au lieu de me donner dans le corps comme il croyoit, la balle passa à plus de dix pas de moi. Je me jettai en même tems sur lui, de peur qu'il ne fut plus adroit du second, qu'il ne l'avoit été du premier. La Cabaretiere ne put venir à mon secours, parce qu'elle tomba evanouie, du moment qu'elle vit son mari un Pistolet à chaque main. Athos & Briqueville se douterent bien de ce que c'étoit d'abord qu'ils entendirent le coup, & voulurent venir à mon secours; mais comme j'avois fermé la porte en entrant, ils y donnerent plusieurs coups de pied pour l'enfoncer, mais ils n'en purent jamais venir à bout, quelque effort qu'ils y pussent faire.
Nous nous colletions cependant le cabaretier & moi, & tout ce que je tâchois étoit de lui faire lâcher son Pistolet sans en être blessé, & de l'empêcher de mettre la main sur mon épée, que je n'avois pas eu le tems de tirer. Je vins enfin à bout de l'un & de l'autre, pendant qu'Athos & Briqueville crierent au voleur par la fenêtre. Ils ne savoient si je ne serois point blessé du coup, & cela les mettoit en inquiétude. Le Commissaire du quartier vint avec quelques Archers qu'il ramassa à la hâte, & comme les Mousquetaires étoient fort estimés & fort craints en ce tems-là, Athos & Briqueville ne lui eurent pas plûtôt parlé, qu'il leur promit de châtier ce jaloux, si j'avois seulement la moindre égratignure. Ce Commissaire étant venu à la porte de la chambre où nous étions, je la lui ouvris sans y trouver aucun obstacle, parce que le cabaretier se tira alors dans le cabinet, où il rechargea ses Pistolets, que je n'avois jamais pû lui ôter. Le Commissaire crut d'abord que la femme étoit morte, parce qu'il ne lui voyoit remuer, ni pieds ni mains, mais l'ayant assuré que les coups que son mari avoit tirés, avoient passé bien loin d'elle, & qu'elle n'étoit qu'évanouie, il s'en fut au cabinet pour se le faire ouvrir. Le cabaretier ne le vouloit pas, & lui disoit pour ses raisons, que ce n'étoit pas à lui qu'il en devoit vouloir, mais à moi, qu'il avoit trouvé couché avec sa femme. Le Commissaire en croyoit bien quelque chose, quoi que cela ne fut pas vrai, si j'en avois eu la volonté, je n'en avois pas eu le tems, & le mari l'eut bien pu témoigner lui même, s'il en eut voulu dire la verité.
Ce que lui avoit dit le Commissaire ne le persuada pas, il ne voulut point lui ouvrir le cabinet; & comme il avoit retenu quelque chose de l'assurance que donne le métier de la guerre qu'il avoit fait pendant quelque tems, il lui répondit ou fort brutalement, ou fort vigoureusement, (car je ne sais lequel c'étoit des deux) que s'il pretendoit se mêler de ce qui n'étoit pas de sa competance, il n'auroit pas grand respect pour sa robe; que sa charge seroit bien d'une autre consideration qu elle n'étoit, si elle lui donnoit inspection sur tous les cocus dont il étoit malheureusement du nombre; qu'il lui conseilloit en bon ami de se retirer, s'il ne vouloit qu'il lui eu prit mal; qu'il lui appartenoit de corriger sa femme quand elle manquoit à son devoir, sans qu'il lui fut permis de s'en mêler; qu'il m'enmenât seulement hors de chez lui, parce que bien que la chose ne le touchât pas en son particulier, il savoit bien que la veuë d'un homme qui causoit le deshonneur d'une famille, n'étoit pas agréable à un mari. Enfin il lui dit mille choses comme celles-là au travers de la porte, continuant toujours de le menacer, que s'il persistoit comme il témoignoit en avoir envie à se la faire ouvrir de force, il ne lui répondroit pas de ce qui en arriveroit.
Ce discours enflamma de colere cet Officier, qui étoit petulant. Il commanda à ses archers d'enfoncer la porte, ce qui ayant été bientôt fait, le Cabaretier chercha le Commissaire entre les autres pour lui tenir la parole qu'il venoit de lui donner. Il le coucha en jouë, que la porte n'étoit pas encore enfoncée entierement; mais son Pistolet ayant pris un rat, à cause que l'amorce en étoit tombée, il n'eut pas le tems d'y en remettre d'autre, parce qu'il fut accablé tout d'un coup de la multitude. Un de ces archers lui déchargea un coup d'un gros rondin sur le bras, & lui ayant fait tomber son Pistolet, il se jetta sur lui, sans lui donner le tems de se reconnoître: on l'emmena aussi-tôt au Châtelet, pendant qu'on mit garnison chez lui. Cela ne me plut pas, parce qu'on ne le pouvoit ruiner qu'on ne ruinât en même tems ma maîtresse. Je priai Athos d'en dire un mot à Mr. de Treville, qui étoit beau-frere d'un homme de robe, fort accredité dans le Parlement. Mr. de Treville lui répondit, que si je continuois à faire parler de moi, comme j'avois fait depuis que j'étois arrivé de Bearn, j'étendrois bien loin ma reputation, avant qu'il fut peu; qu'il croyoit que je ne me mêlasse que de me battre, mais que puis qu'il voyoit par ce qu'il venoit d'entendre, que je me mêlois aussi de debaucher les femmes d'autrui, il eut à m'avertir de sa part, que le Roi ne trouvoit bon ni l'un ni l'autre.
C'étoit une correction qu'il vouloit bien me donner, d'autant plus qu'il affectoit de paroître homme de bien, soit qu'il le fut effectivement comme je n'en veux point douter, ou qu'il se contentât d'en garder les apparences. Il savoit qu'il se rendroit par là encore plus agréable au Roi, qui étoit un Prince fort craignant Dieu, & qui n'avoit jamais eu d'amourettes. En effet comme sa Majesté, qui se voyoit d'une santé languissante, ne croyoit pas avoir encore long-tems à vivre, elle songeoit de bonne heure à finir sa vie Chrêtiennement, afin de ne pas avoir tant de lieu d'apprehender ce dernier moment, qui doit faire encore plus trembler les Rois que les autres, à cause de la quantité d'affaires qui leur passent par les mains. Et à la verité plus on s'est mêlé de choses, plus le compte que l'on a à en rendre doit être grand; même quand il n'y auroit que le sang, que les plus pacifiques font verser dans les guerres qu'ils entreprennent, cela est plus que suffisant pour les troubler, quand ils viennent à y penser serieusement.
Athos crut quand il entendit parler Mr. de Treville de la sorte, qu'il n'y avoit pas pour moi grand secours à esperer de lui en cette occasion. Ainsi il ne savoit presque que lui repliquer en ma faveur, & il vit bien qu'on devoit se donner patience un moment, quand on vouloit juger sainement de toutes choses. Mr. de Treville après lui avoir dit cela y adjouta ensuite, que bien que mon crime, & celui de cette femme ne meritassent pas, que personne s'interessât pour nous, il étoit juste néanmoins de le faire par rapport au pauvre mari, qui étoit assez malheureux d'être cocu & battu, sans qu'on prit encore la peine de le ruiner, qu'il en parleroit à son beau-frere, & que devant qu'il fut peu, il lui donneroit soulagement. Ce beau frere étoit Conseiller à la grand Chambre, & comme ces Magistrats commençoient déja à avoir un grand credit, ce qui augmenta encore beaucoup depuis; & ce qui a duré jusques à ce qu'il ait plu au Roi, comme je le dirai tantôt, d'y mettre des bornes, celui-ci sans autre façon s'en fut lui même au Châtelet, où il commanda qu'on lui amenât le prisonnier. Le Geollier ordonna en même tems à ses Guichetiers de l'aller chercher, & étant venu dans une chambre où l'on avoit fait entrer ce Magistrat, il lui demanda en presence du Geollier, pourquoi il avoit été arreté. Le prisonnier lui répondit, que c'étoit parce que ne pouvant souffrir de bon coeur qu'on le fit cocu, il avoit voulu écarter de sa maison celui qui lui faisoit cette honte; que cela avoit causé quelque bruit dans le quartier, & que le Commissaire s'étant transporté chez lui, dans le moment, au lieu de prendre le parti de la justice, il avoit pris celui de l'adultere de sa femme; qu'ainsi il l'avoit amené en prison, sans qu'il eut voulu jamais entrer dans les justes raisons qu'il avoit de faire tout ce qu'il avoit fait.
Le Magistrat qui avoit été averti par son beaufrere de la verité de toutes choses, mais qui n'avoit garde de le confirmer dans ses soupçons, parce que c'eut été l'animer encore davantage contre sa femme & contre moi, lui repliqua que quelque apparence qu'il y eut souvent à bien des choses, il ne falloit pas en juger selon sa premiere pensée; que quand on venoit à les approfondir elles changeoient souvent de nature, sur tout quand il s'y agissoit de jalousie, comme en cette occasion; que d'ailleurs les visions connuës étoient frequentes à bien des gens, quoi qu'il y eut souvent plus d'entêtement que de realité; que le métier de Cabaretier qu'il faisoit étoit cause que sa femme étoit exposée aux discours de ceux qui hantoient son Cabaret; que ce n'étoit pas à dire pour cela qu'elles ne fut pas sage, quand même elle feroit la mine d'y prêter l'oreille; qu'il devoit croire bien plûtôt que ce n'étoit qu'afin de ne pas perdre la chalandise de ces causeurs, sans pourtant avoir envie de leur peau, qu'il n'avoit pas bien fait de prendre l'allarme si chaudement pour si peu de chose, & qu'il en seroit toûjours blâmé par les gens sages; qu'au surplus il ne laissoit pas d'avoir pitié de son sort, c'est pourquoi il vouloit le tirer d'affaire, pourveu qu'il lui voulut promettre d'être plus prudent à l'avenir; qu'il vouloit qu'il se raccommodât avec sa femme; qu'elle apartenoit à d'honêtes gens, comme il savoit; c'est pourquoi il devoit croire qu'elle n'étoit pas personne à se deshonnorer elle même, ni à le deshonnorer en même tems.
Le prisonnier qui s'envoyoit déja beaucoup d'avoir un pourpoint de pierre, & qui d'ailleurs craignoit, que la Justice ne mangeât tout ce qu'il avoit, & ne le mit sur le pavé, lui promit tout ce qu'il voulut. Le Magistrat le voyant si bien ressigné à sa volonté, commanda au Geollier de lui aporter son registre, & l'ayant dechargé en même tems, selon le pouvoir que s'en attribuoient, en ce tems-là, les Conseillers de la grand Chambre, il le fit sortir de prison, sans autre forme de procès. Il l'amena chez lui après cela, où ayant fait venir sa femme, il les mit en presence l'un de l'autre, après que Mr. de Treville & lui eurent fait une correction en particulier à celle-ci. Ils l'emboucherent bien cependant tous deux, devant que de la faire passer où étoit son mari. Ils lui dirent que quoi qu'ils ne voulussent pas croire qu'elle fut coupable, comme elle se pouroit trouver toute surprise & toute étonnée devant lui, il falloit qu'elle lui soutint que tout son crime, n'étoit que d'être obligée par le métier qu'elle faisoit de faire bonne mine à tout le monde; qu'elle pouvoit lui dire aussi, qu'il n'avoit qu'à la mettre en état de n'ouvrir sa porte à personne, & qu'il verroit bientôt qu'il ne lui seroit pas difficile de le contenter.
Le mari fit semblant de se payer de ces excuses, afin de ne se pas montrer ingrat de la grace qu'il venoit de recevoir du Magistrat. Il avoit besoin cependant qu'il lui en fit encore une autre, qui étoit de lever la garnison de chez lui. C'est ce qui fut fait le lendemain, de sorte que toutes choses se fussent trouvées alors au même état qu'elles étoient, il y avoit huit jours, s'il m'eut été permis comme auparavant de retourner voir ma maîtresse; mais outre que le scandale qui étoit arrivé me le défendoit suffisamment; Mr. de Treville me le défendit encore, après m'avoir fait une grande mercuriale. Je n'osai passer ses ordres de quelque tems; mais comme quand on est jeune comme je l'étois, & dans une plaine vigueur, on ne voit rien de comparable à l'amour, j'oubliai bien-tôt sa défense pour contenter ma passion. Je vis dix ou douze fois la Cabaretiere chez une de ses bonnes amies, sans que son mari s'en doutât. Elle voulut que je fisse agir Athos pour être payé de ce qu'il lui devoit, afin que s'il venoit encore à se brouiller avec elle, j'eusse du moins cet argent pour la secourir dans son besoin. Je lui promis de faire tout ce qu'elle voudroit, mais dans le dessein néanmoins de n'executer que la moitié de ma promesse. Je fis bien demander à la verité mon payement à mon debiteur, mais je ne voulus pas qu'on le mit sur le careau, s'il n'étoit pas en état de me payer. Cela fit trainer la chose pendant quelque tems, ce qui ne me déplut pas, parce que comme le Cabaretier ne pouvoit trouver mauvais qu'Athos fut chez lui, tant qu'il resteroit son debiteur, j'avois moyen par là de faire tenir tant de lettres que je voulois à ma maîtresse.
L'hiver s'étant passé de cette maniere, le Roi envoya une partie de son Regiment des Gardes en Roussillon, dont on avoit ébauché la conquête dès la Campagne precedente. Cette petite Province nous étoit absolument necessaire pour la conservation de la Catalogne, où l'on ne pouvoit rien transporter que par mer, tant qu'elle demeureroit aux Espagnols. Car comme elle est située entre le Languedoc & elle, & même en deça des Pyrennées, & que c'étoit du seul Languedoc, qu'on pouvoit tirer toutes les choses dont la Catalogne avoit besoin, il falloit s'afranchir de cette necessité, qui étoit d'autant plus grande que les Espagnols étoient en ce tems là, bien aussi forts que nous par mer. Le reste de nôtre Regiment demeura auprès du Roi pour l'accompagner dans cette expedition, où il vouloit s'acheminer lui même, ce qui étoit pourtant fort extraordinaire, parce que des Troupes après avoir fait un si long voyage devoient être assez fatiguées, pour avoir plus de besoin de repos, que de se charger d'un nouveau travail; aussi y avoit-il du mystere à tout cela, & c'est ce que je dois éclaircir ce me semble avant que de passer outre.
Mr. le Cardinal de Richelieu étoit assurément un des plus grands hommes qu'il y eut eu depuis long-tems, non seulement en France, mais encore dans toute l'Europe. Cependant quelque belles qualitez qu'il eut, il en avoit quelques unes de mauvaises, comme de trop aimer la vengeance & de dominer par dessus tous les grands, avec une puissance aussi absoluë que s'il eut été le Roi lui même. Ainsi sous pretexte d'élever l'authorité Royale au plus haut point, il avoit tellement élevé la sienne en se servant de son nom, qu'il s'étoit rendu odieux à tout le monde. Les Princes du Sang dont il avoit commencé à abbaisser la puissance, que le Roi d'aujourd'hui a achevé de detruire entierement, ne le pouvoient souffrir, parce qu'il n'avoit pas eu plus de consideration pour eux, que pour tout le reste. Le Duc d'Orleans qui avoit toûjours conspiré contre luit toutes les fois qu'il en avoit trouvé l'occasion étoit encore tout prêt à le faire, quand elle se trouveroit: pareillement le Prince de Condé ne l'aimoit guéres d'avantage, quoi qu'il eut marié le Duc d'Anguien à sa nièce: les Grands dont il s'étoit toûjours declaré l'ennemi, avoient les mêmes sentimens pour son Eminence: enfin les Parlemens ne lui vouloient pas moins de mal, parce que comme j'ai dit ci devant, il avoit retranché leur authorité par l'établissement des Commissaires qu'il faisoit nommer, quand il s'agissoit de faire le procès à quelqu'un, & par l'élevation du Conseil à leur prejudicel.
Ce Ministre, qui étoit le plus politique de tous les hommes, s'étoit servi adroitement de la jalousie, que le Roi portoit au Duc d'Orleans pour lui faire approuver toutes ces nouveautez. Il lui avoit fait approuver de cette maniere tout ce qu'il avoit entrepris contre lui. Il n'y avoit même trouvé aucune difficulté, parce qu'il avoit tout coloré du bien public, qui étoit un pretexte merveilleux pour lui. Pour ce qui est de l'abbaissement des autres, le Roi y avoit encore consenti facilement, parce qu'il lui avoit fait entendre qu'il y trouveroit son compte, comme en effet c'étoit la verité. Le Roi n'étoit pas si peu éclairé qu'il ne vit bien que plus il les abbaisseroit aussi-bien que les Parlemens, plus son authorité en deviendroit formidable, puis qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent en état de s'y opposer. Cependant, comme ce Ministre savoit que malgré l'avantage que le Roi y trouvoit, il étoit sujet aisément à prendre ombrage de tout ce qui venoit de lui, il avoit eu soin toûjours d'avoir auprès de Sa Majesté des gens qui rejettassent les mauvaises impressions qu'on lui pouvoit donner de sa conduite, sur la haine que lui causoit son attachement à ses interêts.
Il y avoit alors auprès du Roi un jeune homme qui n'étoit encore que sur sa vingt & uniéme année, mais qui ne laissoit pas d'y être en grand credit. C'étoit un fils du Marêchal Deffiât qui dès l'âge de dix-sept ans avoit été fait Capitaine aux Gardes, puis Maître de la Garderobe de Sa Majesté, & enfin grand Ecuyer de France, jamais fortune ne fut égale à la sienne. Le Roi ne pouvoit demeurer un moment sans lui; dés qu'il le perdoit de vûë il l'envoyoit chercher tout aussi-tôt. Il le faisoit même coucher avec lui comme il eut pu faire une Maîtresse, sans prendre garde qu'une si grande familiarité, & sur tout avec une personne de cet âge-là, qui étoit fort different du sien, avoit non-seulement quelque chose qui repugnoit à la Majesté Royale, mais qui étoit encore sujet à l'en faire repentir. En effet comme la prudence & la jeunesse sont rarement d'accord ensemble, tout étoit à craindre d'un jeune homme qui se méconnoissoit déja si fort, qu'au lieu de tacher par ses complaisances de mériter l'honneur que lui faisoit Sa Majesté, il étoit téméraire quelque fois, ou pour mieux dire, si insolent qu'il ne feignoit de dire à ses amis qu'il eut voulu être moins bien dans son esprit & avoir plus de liberté; & on n'osoit rapporter au Roi un discours comme celui là, de peur plûtôt de lui déplaire que pour l'amour de ce favori: car comme la charité ne regne gueres à la Cour, sa faveur faisoit assez de jaloux pour leur inspirer le dessein de la perdre s'il n'y eut eu que cela qui les eut retenus.
Ce jeune homme portoit le nom de Cinqmars qui étoit celui d'une terre que son Père avoit dans le voisinage de la Riviere de Loire. Le Cardinal l'avoit lui-même installé à la Cour comme un instrument dont il feroit tout ce qu'il voudroit, parce qu'il étoit ami de son pere, à l'élevation de qui il n'avoit pas peu contribué. Car la Maison d'Essiat, bien loin d'être une des plus anciennes du Royaume étoit si nouvelle qu'elle avoit tout lieu d'être contente de sa fortune par rapport à son origine. Toutes ces raisons obligeoient donc ce favori à demeurer dans une grande union avec le bien-faiteur de son Pere, & le sien particulier, mais voulant être Duc & Pair & êpouser la Princesse Marie qui étoit fille du Duc de Nevers, & qui fut depuis Reine de Pologne, il ne vit pas plûtôt que le Cardinal s'y opposoit sous main, & même quelque fois ouvertement, qu'il oublia tous ses bien-faits avant qu'il fut peu. Son ingratitude donna d'autant plus de chagrin à Son Eminence qu'elle le voyoit bien auprès du Roi, elle craignit qu'au lieu de lui rendre service comme il lui avoit promis lors qu'elle l'avoit mis auprès de Sa Majesté, il ne fut capable de lui nuire. Ainsi la haine & la jalousie qu'il commcençoit à lui porter augmentant de moment à autre, les choses commencerent tellement à s'envenimer entr'eux qu'ils ne se purent plus souffrir l'un l'autre.